dimanche 24 novembre 2013

Echelle blogarithmique -" Grandeur et décadence de la presse régionale"


(Le logarithme de 100000 en base dix est 5 puisque 100000 = 10  puissance 5. Quand on parle d’échelle logarithmique, on évoque la possibilité de figurer sur un même graphique des ordres de grandeur tellement distincts qu’on pourrait les croire incommensurables, mais c’est précisément dans la capacité schématique de vaincre cette difficulté que réside l’échelle logarithmique. Celle-ci permet donc de mesurer la complexité infinie du réel, de rendre proportionnelles des grandeurs tellement distantes qu’on les dirait, de prime abord, irréductibles à tout ordre de mesure « commun ». Par conséquent, quelque chose de cette volonté scientifique d’explorer l’univers en rendant compatible le travail de compréhension de l’infiniment grand et de l’infiniment petit, du macrocosme et du microcosme, de l’astrophysique et de la physique subatomique s’exprime à plein dans cette notion.
Dans cette nouvelle rubrique baptisée « échelle blogarithmique », nous souhaiterions faire de ce concept mathématique un usage plus simple et surtout plus proche, un peu comme de « la physique appliquée » si l’on veut. 
Si vous pensez avoir déjà collecté, à ces moments qu’on dit, bien à tort, « perdus », des observations dont la justesse tient de "cette cohabitation des grandeurs", exposez-les dans les commentaires de cette rubrique sans vous censurer, chacun a bien compris qu’il importe peu dans le cours de cette échelle blogarithmique que l’on monte ou que l’on descende puisque nécessairement les extrémités s’y rejoignent et les chiffres s’y répondent.)



Il est impossible de se promener dans un centre ville quelconque sans que notre attention soit captée avec plus ou moins d’intensité par les gros titres du quotidien régional. Récemment, j’ai ainsi enregistré d’abord passivement, puis avec un intérêt croissant cette « une » du journal de notre territoire bien aimé : « Un jurassien pense avoir croisé le tireur fou de Paris. » 


On peut, en premier lieu, « gober » toute crue cette information comme un automobiliste assimile inconsciemment un feu rouge à sa conduite en s’arrêtant. Mais ici, c’est autre chose, on a beau y réfléchir, créditer cette formulation de toutes ces précautions d’usage qui  nous permettent de trouver des excuses à des incongruités passagères, quelque chose ne passe pas : un cap a été franchi dans le journalisme d’investigation. On ne nous dit pas qu’il l’a croisé mais qu’il « pense » l’avoir croisé, et le fait qu’il soit jurassien donne à cette éventualité une « plus value d’intéressement » qui laisse songeur.
J’essaie de me représenter la scène :
-       - Bonjour, je m’appelle Gérard, je suis de Mont-sous-Vaudrey et je pense avoir croisé les pas du tireur fou
-      -  C’est pas vrai ?
-       - Si !
-       - Non !
-       - Si !
-       - On va faire un papier. Vous n’auriez pas aussi une tante qui « penserait » avoir aperçu le Yéti à Dharamsala ou un grand père qui aurait confondu une souche  à la surface du lac de Vouglans avec le cou du monstre de Loch Ness descendu dans le Jura en villégiature ?
-       - Non désolé !
-       - Ca ne fait rien. On va faire avec ce qu’on a!
-       - Attendez ! Maintenant qu’on en parle, j’ai un oncle qui « pense » avoir une piste dans l’affaire Kennedy. J’ai aussi un cousin qui « pense » avoir le même cancer que François Mitterrand.
-       - C’est dingue ! Dire qu’on a failli passer à côté de ça ! On a de quoi assurer les « unes » pour une semaine. »

Philosophiquement, cette information va très loin, elle est soit profondément pitoyable, soit géniale. Pour être honnête, tant qu’on la laisse dans son contexte, il est difficile d’échapper au premier jugement : un journaliste n’a plus à vérifier les sources. Toute "déclaration d'intention jurassienne" est, de par son origine régionale, digne de figurer dans le journal. En poussant juste un peu cette nouvelle pétition de principe dont ce titre est la première manifestation, on arriverait peut-être à considérer comme un événement notable la révélation de cette nouvelle selon laquelle il arrive, en effet, aux jurassiens de « penser » (et peut-être pas qu’à des évènements jurassiens).
Dans un second mouvement, cette information est géniale (à son insu) parce qu’elle ouvre la porte d’un tout nouveau journalisme déjanté, absurde, délirant et donc intéressant : pourrait-on imaginer un quotidien qui rendrait compte de toutes les pensées qu’une population donnée dans un territoire limité est capable de concevoir ?

« A 12h34, en revenant de son travail, Monsieur Chombier de Trifouilly-La-Chapelle a pensé qu’il lui faudrait acheter du pain, il a trouvé la boulangère très jolie et a oublié de préciser « pas trop cuite ! » Les pensées de Madame Michu, la boulangère en question, étaient en parfaite adéquation avec celles de son client qu’elle a jugé, dans son for intérieur, « fatigué mais toujours aussi craquant avec sa fossette à la Gary Grant ». L’intensité mentale de cette effusion dont les signes extérieurs se sont limités à l’oubli de Monsieur Chombier et au léger tremblement de la main de Madame Michu quand elle lui a rendu sa monnaie ont été évalué à 7 degrés sur l’échelle des grandeurs émotives qui, rappelons-le, en compte 10. Monsieur Chombier percevra-t-il la rougeur de Madame Michu à son entrée dans la boulangerie ? Nous vous tiendrons au courant de l’évolution des évènements demain en page 3 ».

Quitte à renoncer complètement à la déontologie et au devoir de vérification des sources de l’information, autant raconter des évènements vraiment intéressants, des micro-évènements amoureux, des tropismes de joie, de haine, de gratuité folle, des moments « d’aplomb », de réalité « pure », exactement sur le modèle de ces moments de grâce que Damiel et Cassiel, les deux anges des « ailes du désir », échangent dans la voiture.
Je paierai très cher pour avoir sous les yeux le résultat d’une telle collecte bien que je doute qu’elle soit à vendre. Mais pour ce quotidien, non, vraiment, pas même un centime. Hier matin, leur gros titre ne m’a pas fait changer d’avis : « Repêchage d’une voiture dans le Doubs. Qui paie ? » Le vrai problème c’est qu’apparemment personne n’ait songé, dans la rédaction, que l’on pouvait répondre : « d’abord, celui qui était au volant », et ce manque de « bon sens » est l’indice d’un problème bien plus profond que celui des finances publiques : celui de ce « peu d’attention à la grâce » qui malheureusement se diffuse encore à (trop) gros tirage dans les rotatives de ces quotidiens si puissamment ancrés dans leur terroir.


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