dimanche 8 juin 2014

Le bac de Philo: "Eteindre son portable" - Le "ou pas style" de Jared Kanjveu




(Cette nouvelle rubrique n’a aucune prétention philosophique. Elle n’a finalement aucune prétention du tout. Elle rassemblera, de façon totalement anarchique et gratuite, les remarques  désintéressées et éventuellement humoristiques de Jared Kanjveu sur des faits de l’actualité…ou pas. Mais qui est Jared Kanjveu ? L’inventeur, l’organisateur et le seul adhérent d’un courant de « non pensée » absolue qu’il a intitulé le « Ou pas style ». Le principe est assez simple : dites quelque chose que vous pensez vraiment, à quoi vous adhérez totalement et terminez votre « prise de parole » par « …ou pas ! ». Imaginez les grandes déclarations de ce monde : « I had a dream »…. « ou pas ! », « je vous ai compris »…. « ou pas ! », « je pense donc je suis »… « ou pas ! » « Allô quoi ! »… « Ou pas ! ».
 La finalité est simple : dans une époque où il est très difficile de dire quoi que ce soit sans être l’objet de tentatives incessantes de classifications politique, idéologique ou religieuse, ne disons rien ! Ou plutôt terminons toutes nos prises de position par « Ou pas ! » histoire de n’avoir rien à dire sur rien mais d’en parler quand même. Jared Kanjveu se donne une liberté de parole d’autant plus illimitée qu’à la fin des fins, il est sans opinion, un peu comme ces enfants auxquels on interdit de parler à table et qui, débarrassés de cette encombrante nécessité d’avoir à prendre position, conçoivent clandestinement des images rigolotes et décalées, des distorsions. Le maître à « ne pas penser » de Jared Kanjveu est chinois, c’est l’inventeur de ce proverbe selon lequel « un sage n’a pas d’idées »… « Ou pas ! ».


« Eteignez votre portable »
Le bac de Philo a lieu dans une semaine. De nombreux candidats sont stressés et leur entourage, pour les sécuriser, donc avec les meilleures intentions du monde, leur donne quantité de conseils sur les révisions, les heures à consacrer à telle ou telle matière, la meilleure façon de gérer son angoisse, etc. Il n’est pas question pour moi d’en « rajouter une couche », mais d’attirer seulement l’attention des candidats sur une consigne que le surveillant de l’épreuve écrite leur rappellera le 16 juin : « Eteignez et rangez votre portable ! »
Chacun comprend bien le sens de cet ordre (car c’en est un !) : vous n’êtes pas là pour recevoir des appels, pour converser avec les copains mais pour passer une épreuve. En même temps, il y a dans cet impératif quelque chose à approfondir. Dans les « Pensées », Blaise pascal écrit : « Quand je m’y suis mis quelquefois à considérer les diverses agitations des hommes et les périls et les peines où ils s’exposent dans la Cour, dans la guerre, d’où naissent tant de querelles, de passions, d’entreprises hardies et souvent mauvaises, etc., j’ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. »


Ce passage très célèbre définit selon l’auteur un comportement qui caractérise très profondément l’être humain vivant en société : « l’impossibilité dans laquelle il se trouve d’affronter vraiment sa situation qui est misérable et absurde ». De fait, nous ne savons pas vraiment « ce que nous faisons là » ni pour quoi. On peut bien sûr donner du sens à sa vie en poursuivant un but, en ayant des enfants, en croyant dans le progrès de l’humanité mais nous savons bien qu’en deçà de toutes ces finalités subjectives, il y a la vérité nue de cette condition qui nous définit tous en tant qu’être humains : nous sommes assez conscients pour voir la finitude de notre condition et pas suffisamment courageux pour l’assumer, d’où les divertissements. Aussi loin que nous puissions aller dans la croyance dans la nature spectaculaire, édifiante, évènementielle de notre réalité, il y aura toujours un angle de vue par le biais duquel cela reste du divertissement.

 Prenons un exemple : hier au terme d’un match de plus de trois heures de cris légèrement hystériques, de poings serrés, de postures triomphantes et mélodramatiques, Maria Sharapova a remporté les Internationaux de Roland Garros. Elle est une athlète remarquable qui n’a pas volé son trophée. Imaginons qu’elle rentre chez elle hier soir après la bataille, et qu’elle trouve dans sa chambre d'hôtel, assis sur un coussin, Pascal en profonde méditation. Envisageons encore qu’avant d’appeler la sécurité, elle ait une petite conservation avec le philosophe français (je sais ça fait beaucoup d’impossibilités mais après tout ce qu’elle nous a mis dans les oreilles, reconnaissez que ça fait du bien de souffler en délirant un peu).
Maria : - Qui êtes-vous ?
-       -Pascal
-       Obispo ?
-       Non Blaise Pascal, le philosophe
-       Connais pas !
-       C’est pas grave
-       Qu’est-ce que vous faites chez moi ?
-       Je voudrais vous inviter à rester chez vous, à réfléchir sur votre condition.
-       Je la connais ma condition : je suis championne de Roland Garros
-       Non mais je veux dire « existentiellement parlant »
-       Comprends pas
-       C’est très simple : vous venez de gagner. Correct ?
-       Correct
-       Et après ?
-       Je vais gagner des places à l’ATP
-       Et après ?

-       Inscrire mon nom dans la postérité du tennis
-       Et après ?
-       Augmenter mon compte en banque
-       Et après ?
-       Etre plus célèbre, plus riche, plus adulée, vous voyez autre chose à faire dans la vie ?
-       A vrai dire, je ne vois que ça, parce que tout ce que vous me décrivez, ce n’est pas « la vie », ça ressemblerait plutôt à la publicité d’un bouquin qui s’appellerait « la réussite sociale pour les nuls »
-       Attendez ! Vous êtes en train de me traiter de nulle ? Vous un petit françouzki à deux balles avec des joues aussi creuses qu’une interview de Richard Gasquet (nous ne faisons que retranscrire les propos de Maria sans y souscrire évidemment). Vous devriez manger mes bonbons (Maria est une femme d’affaire, elle a créé des bonbons. Sacré Maria !), ça vous redonnerait un peu de couleur.
-       Je vais vous expliquer mais lâchez cette raquette, vous me faites peur, je vous ai entendu crier pendant trois heures, je n’ai pas envie que vous déclenchiez l’alarme Incendie. Il y a « Vous" : Maria Sharapova, l’une des femmes les plus en vue de la planète tennis et de la planète tout court, et puis il y a le fait qu’aussi éloignée que vous soyez des hommes du commun, du petit peuple, anonymes et crapoteux, vous « existez » comme eux, comme tout le monde. Je suis désolée de vous le dire : vous allez mourir Maria.
-       Quand ?
-         J’en sais rien, je sais bien que j’ai pas l’air en forme mais si j’étais la mort, j’aurai une faux et ma panoplie de gothique : le look de Marylin Manson, une voix d’outre tombe, des éclairs pour ponctuer mes affirmations, enfin bref la totale. Non, je veux simplement dire que vous êtes mortelle. Ce que vous avez fait est grand, important pour les humains, mais il y a une perspective de votre vie aux yeux de laquelle vous venez simplement de perdre trois heures (un peu bruyamment d’ailleurs mais passons). C’est du divertissement, une façon de ne pas réaliser votre condition.
-       Je crois que vous êtes taré
-       Pourtant c’est pas moi qui ai passé trois heures à faire passer une balle au-dessus d’un filet en me frappant les cuisses à chaque changement de côté.
-       Et vous, vous avez fait quoi pendant ce temps là ?
-       J’ai réalisé que j’allai mourir
-       Super ! Vous devriez faire un jeu vidéo ! Bon vous savez quoi ? J’ai plein de trucs à faire. Sortez de ma chambre maintenant !
-       Oui, c’est bien ce que je vous dis : vous avez tellement de trucs à faire que vous ne faites pas attention à ce qui se passe « vraiment »
-       Et c’est quoi ?
-       Vivre, mourir, et pif le chien !

   Laissons là ce dialogue. Maria n’est pas la seule à ne pas pouvoir comprendre Pascal, du moins consciemment. Nous vaquons tous à nos occupations et n’avons en tête que de réussir comme elle, d’être reconnus voire admirés par nos semblables. Nous aimons tous nos portables parce qu’ils nous rappellent que nous sommes « joignables » à toute heure du jour et de la nuit par autant de numéros que nous comptons de « relations », mais cela définit autant de regards aux yeux desquels notre existence est « relative ». Aussi indiscutable que soit la victoire de Maria, elle n’en reste pas moins relative. Le « combat » n’est pas forcément « là ». Il se peut qu’il soit dans un rapport absolu de soi à soi, rapport clandestin, anonyme, neutre. La vitesse neuronale d’une personne paraplégique n’est pas nécessairement moins prodigieuse que le coup droit de Maria. Ce que dit Pascal n’est pas spectaculaire ni franchement enthousiasmant mais c’est en rapport avec l’une des intuitions les plus profondes de la philosophie : l’existence n’est pas un « dû » et rien n’est plus dur que de réaliser et d’assumer l’absurdité de notre finitude.

« Eteindre son portable », au-delà de la consigne, cela peut être aussi comprendre qu’il est une dimension de la vie au sein de laquelle nous n’avons jamais été ni ne serons jamais « joignables » parce que rien de l’existence ne se joue vraiment ailleurs qu’entre soi et soi. Toute dissertation de Philosophie se situe là, aussi. Elle sera lue par le correcteur et comptera dans les points qui décideront de la réussite du candidat mais si celui-ci est parvenu à comprendre ce qui a échappé à Maria dans ce dialogue complètement fictif, il aura réellement "gagné" , remporté la seule vraie victoire qui compte parce qu'elle a lieu sur la seule dimension réellement, c'est-à-dire dernièrement "efficiente". L'essentiel n'est pas d'être  champion de "combat ultime" mais d'avoir trouvé "l'ultime terrain". Ou pas…
                                                                                    Jared Kanjveu

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