mercredi 2 septembre 2015

Texte de Roland Barthes - Le philosophe est "sans opinion"


« Lorsqu’on me demande mon avis sur tel évènement ou phénomène de société, j’ai toujours envie de répondre : « sans opinion » mais ce n’est pas du tout par indifférence, c’est plutôt parce que je sais que la vérité de mon rapport à l’événement n’est pas le jugement « pour ou contre », « j’aime ou j’aime pas »[1]. Si je prends position, ce sera en tant que professeur ou qu’enfant né dans les classes défavorisées, moyennes, aisées ou fils d’agriculteur, ou qu’individu élevé dans un milieu catholique ou athée. Nos réponses, nos opinions et notre engagement par rapport à toutes les situations que nous vivons sont le plus souvent des façons pour nous de défendre l’image de nous-même que nous croyons devoir projeter au regard des autres. Nous voulons correspondre à tel ou tel type de comportement qui nous semble plus « en vogue », plus rentable en terme de relations, mais même si nous choisissons un rôle de marginal, cela reste un jeu qui nous permet de figurer un certain type de personnage et aucun d’entre nous ne peut se détacher de cette contrainte sociale d’avoir un rôle à jouer aux yeux des autres.
Le meilleur exemple est probablement celui des relations familiales. Tel homme se croit, en tant que père, obligé de tenir devant son fils le rôle du Père avec tout ce que cela suppose traditionnellement d’autorité, d’exemplarité [2] . L’individu lui-même s’efface donc devant l’image du Père. Le fils confronté à ce qu’il peut vivre comme une limitation de sa liberté et éventuellement encouragé par ses camarades adoptera lui-même la posture de l’adolescent buté en révolte contre l’autorité paternelle, sociale, etc. Deux images s’opposent ainsi continuellement et rendent impossible la rencontre entre deux êtres.
                         Pratiquer la Philosophie, c’est pouvoir enfin, dans le temps ouvert par la réflexion, se dépouiller de tous les artifices de ce rôle à jouer devant nos collègues, nos amis, nos parents, nos enfants. Et ce dépouillement est une libération parce qu’il nous libèrent d’un poids, mais il requiert aussi un effort parce que nous n’aimons pas vivre la réalité pour ce qu’elle est et préférons la déformer au gré de ce que nous faisons semblant d’être : père, professeur, médecin, adolescent rebelle, etc. Toute pratique philosophique suppose donc que nous ne nous laissions pas prendre au piège des images, c’est pourquoi le vrai philosophe est définitivement « sans opinion ». »



[1] Roland Barthes veut dire que c’est quand nous jugeons qu’un événement est bon ou mauvais que nous ne le percevons pas « tel qu’il est vraiment»
[2] Exemplarité : le devoir de donner l’exemple

Quelques éléments pour comprendre le texte
La plupart du temps, quand nous cochons la case : « sans opinion » par rapport à la question d’un sondage, cela signifie que nous sommes indécis (ni oui ni non) ou franchement indifférent, mais Roland Barthes nous propose de donner à la neutralité de cette réponse un sens plus profond et peut-être plus justifiable, tout simplement plus vrai. Plus on nous demande notre avis sur une question de société ou un évènement historique et moins nous sommes placés en situation de la comprendre. Chacun de nous peut être pour ou contre la peine de mort. Et après ? Qu’est-ce que cela nous fait réaliser de cette sentence, de ce qu’elle suppose de réalité humaine pour le condamné, de compensation présumée pour les proches de la victime ? Plus nous sommes pressés de nous prononcer, moins nous nous plaçons en situation de recherche, d’ouverture, de questionnement. Il se pourrait que le moment le plus éloigné de la vérité par rapport à cette question soit finalement la réponse.
C’est exactement ce que l’écrivain Maurice Blanchot nous fait saisir lorsqu’il affirme qu’il y a plus dans la question/réponse « Le ciel est-il bleu ? Oui » que dans l’affirmation « le ciel est bleu », parce que dans la première possibilité, nous sommes passés par un bref instant de suspension de la couleur du ciel. Il s’est produit un temps d’interruption dans lequel nous avons envisagé un ciel « sans couleurs ». Même cela peut être mis en question et quelque chose de vrai se réalise dans toute remise en cause de nos certitudes.
On peut toujours dire que l’on est contre les camps de la mort. Ce n’est pas ce jugement qui nous permettra de comprendre ce qui s’y est produit. Nous ne vivons vraiment une expérience que lorsque nous ne la jugeons pas. Mais alors, puisque l’opinion que nous affirmons est finalement dépourvue de l’expérience authentique de l’objet qu’elle concerne, de quoi est-elle composée ? De ce qu’il faut que nous disions pour correspondre à telle ou telle image, à telle position sociale, à telle attitude stéréotypée « convenue ». Ce que suggère Roland Barthes, c’est que finalement, c’est lorsque nous prenons parti avec le plus de détermination et avec le moins de nuances que nous sommes nécessairement à côté de la plaque. Il faut prendre le parti de la subtilité des choses contre la volonté pratique humaine de les catégoriser jusqu’à la caricature. Le but de la nature n’est pas d’être facile à comprendre mais ingénieuse dans ces machinations. Avoir « son » opinion, c’est défendre sa corporation, son groupe social, sa condition (féminine ou masculine), ce qu’il est d’usage pour tout le monde de penser à tel ou tel moment sur tel ou tel événement, bref précisément ne pas penser par soi-même. Plus on donne son opinion,  moins on fait effort de pensée.

L’exemple du père est saisissant. Dans la plupart des situations sociales, ce ne sont pas des humains qui se rencontrent mais des fonctions qui les font « se rater ». Le Père ne peut oublier que c’est à son fils qu’il s’adresse, mais, du coup, il oublie que ce fils est avant tout un être humain et deux acteurs se font alors face sans s’accepter ni se comprendre. Le propre de l’activité philosophique consiste justement à affirmer qu’il existe une réalité derrière ce jeu de dupes des fonctions, des images et des archétypes. La pensée revient ainsi à quelque chose de simple, de plus pur et raffiné (au sens chimique du terme) : penser sans attache, sans se faire le porte voix d’aucune cause, ni condition.

Mais en même temps, cette activité implique une certaine nudité, un risque, une épreuve. Il s’agit de penser maintenant indépendamment de ce qu’on est, de ce qu’on attend, de ce qu’on espère. On comprend bien que Roland Barthes essaie de nous faire comprendre à quel point l’idée selon laquelle philosopher revient à donner son opinion est fausse. Pratiquer la philosophie, c’est, au contraire se retenir de donner son opinion, remettre toujours à plus tard et finalement à jamais le moment de défendre une idée reçue, un préjugé de classe. Dans la neutralité du « sans opinion » fourmille la vraie subtilité du réel, de la recherche, de la curiosité. Plus une personne nous donne son avis sur tout, plus nous pouvons être assurés qu’elle n’a réfléchi sur rien.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire