jeudi 31 mars 2016

Peut-on connaître l'Univers sans se raconter des histoires de mondes? Approche du sujet (4)


Nous pourrions comparer l’expérience du morceau de cire que fait Descartes dans les Méditations avec ce que nous savons aujourd’hui de la lumière et de notre sensibilité à ses rayons. Nos yeux sont des capteurs d’ondes dotés de la capacité d’être touché par une certaine fréquence de ces ondes lumineuses. Cela signifie que finalement nous ne voyons que ce que nous pouvons voir en fonction de cette fréquence mais si nous étions sensibles à d’autres fréquences comme les ondes radio, nous pourrions voir la structure filamentaire du gaz de galaxies, si nous étions sensibles aux rayons infra-rouges les processus thermiques à l’œuvre dans la formulation des étoiles. Si, par extraordinaire, nous pouvions accéder à la structure invisible de la lumière (les photons gamma), nous serions projetés dans un monde sombre dans lequel ne brillerait que la nébuleuse du crabe. Nul doute que Descartes nous dirait qu’il y a là « un » ciel d’ « un » Univers et que mon entendement saisit l’unité d’un élément ou d’ « un » fluide, là où plusieurs représentations de cieux sont possibles. Et pourtant la situation est complètement inversée par rapport à sa méditation car ce sont nos sens qui ne nous montrent nécessairement qu’une représentation, informés qu’ils sont par leur exclusive sensibilité à « une » seule fréquence des ondes lumineuses. C’est, au contraire, l’efficience d’un travail scientifique rationnel qui nous permet de déduire une multitude d’autres visages de l’univers enchâssés dans l’épaisseur de feuilletage de tous les univers visibles par toutes les fréquences de l’onde lumineuse. 


Peut-être ne serait-il pas complètement inapproprié (un peu quand même !) de situer dans le jeu de cette redistribution des univers visibles en fonction de la fréquence perceptible des ondes de lumière la distinction entre les univers des peintres qui, sont, parmi les humains, les scrutateurs les plus zélés du spectre lumineux : pourquoi l’univers de Van Gogh est-il toujours tourmenté, travaillé par la constante de cette touche en spirale au fil de laquelle un cyprès devient une flammèche verte ? Pourquoi l’univers de Cézanne est-il, au contraire, aussi « vitrifié », « tremblant » comme incessamment juxtaposé par l’annulation de toute hiérarchisation de « plans » dans la toile ? L’explication de cette différence par l’univers « intérieur » du peintre n’est-elle pas un peu trop « facile » ? Et si c’était, tout au contraire, le jeu d’une sensibilité pure, physique, à l’extériorité la plus brute de ce feuilletage d’univers visibles qui sous une forme très, très confuse, balbutiante, se faisait timidement jour dans ces visions d’artiste ? A quelle vertige de lumières différentes Monet s’est-il rendu aveugle ?
N’en demeure pas moins dans l’esprit de chacun de nous, l’idée selon laquelle tous ces visages différents composent, au-delà de leur différence d’apparences « un » ciel », « un » espace, « un » univers, et c’est bien toute la profondeur de l’esprit de Descartes de poser l’activation de l’entendement « un » d’un sujet qui dit « je » dans la nécessité pure et à un certain niveau pour lui expérimentale (experimentum mentis) de saisir « la » cire. Reste-t-il quoi que ce soit à saisir, à connaître de cet univers diffracté dans la multiplicité de tous ces visages composables comme autant de points joints les uns aux autres par le fil de toutes les longueurs d’ondes étagées ?
La question est donc de savoir finalement si l’univers existe en soi comme une réalité pure, extérieure, objective, « donnée » dont nous nous approchons peut-être comme une courbe asymptotique, mais dont la présence ne fait aucun doute, à moins que le réel ne soit que la réponse à la façon dont on le scrute, dont on le questionne et qu’il existe alors autant d’univers que de façon de le concevoir, de le présupposer, de le styliser. Nous avons coutume de dire parfois devant l’expression d’un « point de vue » : « oui, c’est une façon de voir les choses », mais nous sommes loin d’aller au bout de cette « façon de parler ». Se pourrait-il qu’elle fasse signe de l’efficience d’une infinité d’univers diffractés qui seraient tous comme le point d’orgue de cette infinité de façons de voir, de façons de penser ou d’être ? 

Il importe ici au plus haut point de distinguer entre ce que l’on pourrait appeler le perspectivisme mou de la bêtise paresseuse et le perspectivisme exigeant, voire scientifiquement expérimental (comme nous le verrons) de l’esprit le plus engagé de la quête de vérité et, du fait même de cette intensité, contraint de dépasser cet idéal du vrai non pas par esprit de suspicion gratuit, mais tout simplement par « honnêteté ». C’est un peu comme si l’idéal de vérité manquait de vérité, tout comme une carotte fait avancer l’âne en quête de récompense. Les révolutions scientifiques, comme l’a montré  Thomas Kuhn, manifestent clairement la profondeur de ce malentendu. Si nous suivons les principes de la gravitation universelle de Newton, la terre est attirée par le soleil et maintenue dans son orbite à cause de sa masse. Selon Einstein, la terre va tout droit mais suit la courbure imposée au soleil par sa masse (puisque Einstein soutient l’interaction entre la masse d’un corps et l’espace). Nous faut-il nécessairement affirmer que Einstein détiendrait une vérité que Newton aurait « ratée » ? Un même phénomène : deux interprétations distinctes et l’une probablement plus élégante, plus dépouillée, plus cohérente et davantage susceptible de faire « sens » (nous retrouvons bien là tous les critères de la bonne histoire) : celle d’Einstein. 


Aucune de ces deux théories n’est « démontrée ». Toutes les deux ne sont que des « interprétations » et la mise entre parenthèses de la notion de vérité se voit ici pleinement légitimée. Nous sommes bien loin du « A chacun sa vérité » ou du « mes pensées sont mes pensées » du macho ou du raciste qui refusent la contradiction. Ce n’est pas parce que nous renonçons à l’idéal de vérité que tout se vaut et que nous pouvons dire n’importe quoi. C’est même tout le contraire, il y a une exigence extrême du relativisme dés lors qu’il est émis par une personne qui loin de revendiquer « sa » façon de penser  perçoit qu’il n’y a rien d’autre à faire, à produire que des façons de penser, des interprétations, des théories élégantes, denses, susceptibles de « faire Sens ». Le machisme et le racisme sont des « thèses » pauvres, indigentes, stériles, incapables de fédérer autrement que par réaction (elles ne produisent aucune positivité – Ce sont des discours « contre » qui se répandent exclusivement en temps de crise). Le relativisme mou a tellement peur de l’exigence d’universalité de la vérité qu’elle se réfugie dans un prétendu droit à l’intériorité : tout le monde a bien le droit de penser ce qu’il veut. Quelque chose de notre démocratie médiatique encourage cet abrutissement consternant : n’importe quelle opinion privée de toute pertinence trouvera forcément sur le net un blog, une vidéo, une « information » qui encourageront sa paresse intellectuelle et sa bêtise endémique : tout s’explique par la théorie du complot, etc.


Le relativisme « dur », au contraire, suit dans un premier temps l’impératif de vérité universelle dans tous ses principes fondateurs au premier rang desquels il faut situer la non-contradiction mais il fait l’expérience d’une complexité de la réalité qui précisément ne se laisse plus saisir par ce principe. C’est exactement comme si l’homme, et particulièrement le scientifique explorant le réel avec le critère d’une vérité définie comme convenance, accord entre son jugement et les faits (adéquation entre la chose et l’esprit) percevait dans la réalité une subtilité, une fécondité, ce qu’il faut bien appeler une « puissance » qui dépasse les cadres orthonormés d’une vérité « une ». Mais cette fécondité, loin d’être la propriété d’une réalité qui ne cesserait de se dérober aux investigations du savant, comme un Dieu qui prendrait plaisir à se démarquer continuellement du regard et de la compréhension des hommes ne caractériserait, au contraire, que l’efficience d’une plénitude en instance au sein de laquelle toute thèse cosmologique sur l’univers ne serait finalement en dernier lieu que l’effort de création libéré par l’Univers lui-même en prise avec cette absolue nécessité de faire sens, de jouir de cette infinie puissance à affermir sa propre consistance, comme si le monde se donnait simultanément autant d’interprétations possibles de sa propre existence que de motivations efficientes et réelles à continuer d’exister.

 
On mesure ainsi à quel point le critère de la validité d’une théorie scientifique changerait : il ne s’agirait plus pour elle d’émettre une généralisation qui puisse rendre compte d’une réalité préexistante, comme si la nature attendait sagement d’être décryptée, devinée, dévoilée, découverte, mais d’éprouver dans la puissance donatrice de sens d’une thèse quelque chose d’une efficience non plus générale mais générative, un peu comme la montée de sève d’une force de croissance  et de génération suffisamment dense et nourricière d’un point de vue théorique pour donner à l’univers matière (physique) à s’y renouveler « maintenant ». Nature vient de « natura », en latin, participe futur du verbe « nascor » : ce qui est sur le point de naître, dans l’imminence d’une toujours nouvelle naissance. Quoi qu’on dise de l’univers, nous êtres humains dotés d’un cerveau, ne pouvons le dire, le formuler, le penser qu’à partir de ce que l’univers, la nature ont rendu possible. Ce qu’un cerveau, machine à créer des interactions quantiques dit de l’univers ne peut pas se concevoir hors de cette machine à interactions quantiques qu’est l’Univers lui-même, par quoi toute interprétation (toute variable) de l’univers est valide à compter du moment où l’univers lui-même y puiserait suffisamment de sens et d’intelligence (au sens étymologique du terme : de quoi relier des points) pour y renouveler, y redistribuer l’infinité de ses façons d’être. 


Le curseur du critère de fiabilité d’une théorie scientifique se déplacerait ainsi, passant de l’exigence de compréhension à l’efficience purement procréatrice de mondes(s) et la cosmologie, loin de rompre avec la cosmogonie, n’aurait d’autre choix que de renouer avec elle, de se confondre avec la richesse féconde de son génie créateur, ce qui signifie qu’un scientifique pourrait aujourd’hui se définir comme un autre aède, un poète d’un nouveau genre (ce qu’Aurélien Barrau appelle la « logomythie »).
Nous retrouvons également dans cette dernière considération l’image des « mille et une nuits ». Peut-on connaître l’univers sans se raconter des histoires de mondes si le principe même de génération de l’univers se conçoit comme le ressort infernal d’une mécanique cosmogonique et narrative ? Se pourrait-il que l’univers soit à lui-même, en lui-même, Shéhérazade et le sultan Shahryar ?
Pouvons-nous sérieusement conjuguer ce beau tableau à un autre temps que celui du conditionnel ? Il est toujours envisageable d’invoquer les échecs des grandes théories dites d’unification pour appuyer la réponse positive à cette question. SU (5), théorie mathématique d’une très grande élégance fondée sur la symétrie cachée des particules a été réfutée par l’expérience, mais il est un peu trop facile de mettre arbitrairement l’évidence de cet excès d’être de la physique (physis) à l’égard des mathématiques sur le compte de ce processus de genèse interprétative que nous venons de formuler.
L’idée selon laquelle l’univers s’effectuerait dans le flux de cette efficience génératrice d’histoires de mondes peut sembler trop belle pour être vraie. Peut-être serait-il plus habile et plus fidèle à l’esprit même de la science d’envisager la possibilité qu’elle soit suffisamment humble et sensée pour ne pas être précipitamment discréditée.


Ne pouvons-nous connaître l’univers qu’en nous limitant à en mesurer les phénomènes à une échelle macroscopique ? Cette question nous installe de plein pied avec la physique quantique et plus encore avec la question de la décohérence quantique. C’est avec l’expérience de la double fente de Young que ce problème s’est imposé avec une évidence incontournable. Si nous projetons des électrons contre une plaque trouée par deux fentes, nous pouvons observer sur le capteur située derrière elle, non pas deux raies correspondant à l’espace ouvert par les deux brèches mais plusieurs raies, exactement comme si deux trains d’ondes nés de chacune des deux ouvertures avaient interagi l’un sur l’autre provoquant ainsi des zones d’impact discontinues, en fonction des vides créés par les interférences entre deux vagues. L’électron considéré comme un corpuscule se comporte donc ici étrangement comme une onde. Que se passe-t-il si les électrons sont envoyés un par un contre la plaque ? Dans un premier temps, le capteur décrit un modèle d’impact corpusculaire, c’est-à-dire deux rainures, mais « à la longue », d’autres raies parallèles commencent à apparaître corroborant à nouveau un modèle ondulatoire d’interférences.
Pour en avoir le cœur net, on installe un instrument de mesure capable de détecter à l’entrée de chaque fente où l’électron passait (fente A ou fente B). L’expérience donne deux résultats différents selon que l’instrument d’observation est branché ou pas. Si l’électron est repéré à l’entrée de l’une des deux fentes, le modèle d’impacts est corpusculaire, s’il ne l’est pas, il est ondulatoire. Le regard de l’observateur change le résultat de l’expérience exactement comme si ce que l’on voyait au terme du processus expérimental dépendait de ce que l’on s’était préparé à voir en installant ou pas l’appareil de détection de l’électron ou du photon.

C’est exactement comme si cette expérience plaçait le philosophe en situation d’être aussi un scientifique et inversement tout simplement parce que la distinction philosophique entre le possible et le réel s’effectue ici expérimentalement dans la distinction entre l’onde efficiente mais non perçue et le corpuscule repéré. Observer un phénomène, c’est en percevoir les particules réelles, ne pas l’observer revient à laisser agir des ondes de possibilité. Cela ne signifie pas qu’il ne se produit pas mais plutôt qu’il s’effectue différemment, c’est-à-dire en déployant toute une gamme d’autres possibilités que celle-là seule qui sera vue. Cela est très déstabilisant notamment parce que cela signifie que ce n’est pas parce qu’une action se réalise que nous la voyons, mais plutôt parce que nous la voyons que nous la concrétisons que nous lui donnons par notre regard « matière » à exister. Mais en même temps, cette matérialisation n’est absolument pas magique, démiurgique (sans quoi nous ne percevrions que ce que nous avons envie de percevoir), elle se produit sur le fond de la présence ondulatoire de toutes les autres variables possibles de la même action. L’électron qui n’est pas visé par l’appareil de détection passe par la fente A et par la fente B, non plus en tant que chose ou que « point » mais en tant que champs, en tant que vague, laquelle jouit bien d’une « pesée » effective sur le réel comme le révèle le modèle d’interférences.
La vraie question est alors de savoir ce qu’il advient de l’onde quand braquant l’appareil de détection sur l’électron je lui impose de passer par la fente A ou B. elle aurait pu passer par les deux fentes et d’ailleurs elle le fera si je débranche l’instrument d’observation.

Supposons que je regarde le tirage du loto et que j’ai jusqu’à maintenant les cinq chiffres qui viennent de tomber dans ma grille. Il n’en reste plus qu’un. Quand la boule va sortir de la sphère et qu’elle ne correspond pas au dernier numéro de ma grille gagnante, je suis convaincu que la boule qui m’aurait rendu millionnaire est à jamais perdue comme une possibilité déchue, discréditée, délaissée par la seule réelle, celle qui a fait de moi un malchanceux passé tout prés de la fortune, mais au moment où toutes les boules sont encore dans la sphère, je suis nécessairement gagnant dans l’une des versions de la gamme de toutes les sorties de boules possibles qui installent alors leur efficience ondulatoire.
On pourrait alors objecter que cette dernière illustration n’est après tout qu’une image appauvrie de la maxime populaire selon laquelle « avant l’heure, c’est pas l’heure, après l’heure c’est plus l’heure », mais c’est complètement faux et c’est précisément ce que corrobore l’expérience de la double fente, car la considération du réel défendue par cette maxime revient à dire que la seule chose qui existe c’est l’électron détecté laissant un impact clair sur le capteur et elle ne prend pas en compte le modèle d’interférence qui apparaît sans détecteur, modèle qui, transposé à l’exemple de la loterie, manifeste bien que l’on a gagné « quelque part ». Et c’est exactement là qu’apparaît dans notre esprit l’idée selon laquelle on est nécessairement le gagnant, mais « pas dans ce monde là ».
Cette évidence ne vaut qu’à deux conditions : 1) que l’on reste figé dans ce suspens de la boule avant qu’elle sorte 2) que l’on s’en tienne à cette dimension de la cohérence quantique au sein de laquelle l’électron est aussi une onde, ou si l’on préfère où les boules, loin de s’entrechoquer dans la sphère comme autant de billes s’excluant les unes les autres, s’écartant les unes des autres (réalité macroscopique) interfèrent dans l’efficience inchoative (interactive et potentielle) d’un champ de probabilités mathématiques (réalité quantique).

Cet exemple est d’autant plus adéquat à nous faire réellement comprendre la portée de cette expérience de la double fente qu’il permet de résoudre une objection fondamentale qui a déjà été évoquée mais trop rapidement : si ce que nous voyons est ce que nous rendons réels en produisant par notre attention les corpuscules d’expérience, comment se fait-il que nous percevions tous la même chose, le même numéro qui sort (surtout si c’est un numéro que je ne veux absolument pas) ? La réponse d’une certaine interprétation de la physique quantique (celle de Hugh Everett) s’impose ici : c’est le hasard, ce que l’on appelle la stochastique. Nous ne voyons que ce que nous faisons advenir en tant que corpuscule dans une expérience réelle mais ce n’est pas du tout là une loi de notre subjectivité, de notre pouvoir de personne à faire advenir les actions que nous voulons, c’est même exactement le contraire de ça, c’est la loi de distribution de réalité à tous les mondes possibles. Cela signifie que de tous les mondes qui se profilent à l’horizon de toutes les variantes possibles de tirage de cette dernière boule de loto, « vous » êtes dans celle-ci, et c’est comme ça.

L’idée de Hugh Everett, c’est qu’en un sens, il est plus raisonnable de penser que ce que nous vivons est seulement l’un des possibles d’une infinité de mondes réels plutôt qu’une suite d’expériences qui décrirait la seule vie réelle possible. Il importe de se détacher radicalement de tout rapport de maîtrise, de contrôle et de pouvoir de la personne à l’égard de son monde et plus encore des actions qui s’effectuent dans le monde, ou les mondes. Je vois un enfant faire rebondir une balle et la superposition de l’onde déployant toutes les autres positions  du ballon s’effectue bien en tant que seulement possible dans ce monde là mais en tant que réelle respectivement dans chacun des mondes où vont se redistribuer les différentes possibilités à partir de cette onde là. Ce qui se structure dans la réalité observée, par exemple dans l’électron passant par la fente A et pas dans la B n’est pas seulement le fruit de la décision d’observer du scientifique, disons que cette décision elle-même s’intègre dans un jeu infini de probabilités au sein de laquelle le scientifique ne décide qu’au sein de ce qui est décidable. Il exerce son « pouvoir de décision », si l’on tient à ce terme, au sein d’une réalité dont la structure diffractée rend possible que l’on décide. Décider, c’est trancher, mais encore faut-il que la chair de situations au cœur desquelles nous tranchons soit offerte à cette efficience diffractée de toutes les décisions possibles. Nous ne choisissons rien du tout en réalité, nous prenons corps dans un jeu d’interactions au sein duquel cette position du ballon de basket et tous les regards qui le fixent composent ensemble le tableau de cette position précise du ballon étant entendu qu’un monde s’y effectue comme « en prolongement » ou « en implications ».


Ce qui se joue dans la différence entre cette position de la balle perçue et cette autre perceptible est à la fois tout et rien : tout à l’échelle des mondes puisque cela en définit purement et simplement la frontière, rien en ce sens que cette distinction entre le possible et le réel dans ce monde là est aussi infime que la distance séparant l’électron avant la plaque trouée et le capteur d’impacts où se dessinent le patron d’interférences (quelque chose de ce modèle d’interférences est comme l’écho de l’infinité des mondes au sein desquels se répercute l’onde de possibilité de toutes les situations superposables de l’électron)

Si nous prenons les termes de l’énigme posée par l’exemple célèbre du chat de Schrödinger, nous dirions qu’un monde sépare le chat mort du chat vivant mais qu’en même temps le fait qu’il soit l’un ou l’autre tient mathématiquement à une probabilité de 50/50, donc à rien, et physiquement au simple geste d’ouvrir la boîte c’est-à-dire « tout » (puisqu’un monde du chat mort et un monde du chat vivant s’y joue à pile ou face). A l’instant de l’ouverture, ce que l’on précipite ce n’est pas qu’il soit mort ou vivant mais l’ouverture de deux mondes au sein desquels il est l’un et l’autre, sachant évidemment qu’on sera nécessairement dans l’un plutôt que l’autre (mais nous ne sommes pas celui qui a décidé qu’il soit mort ici et vivant là, cela n’a pas à se décider d’ailleurs puisque les deux sont vrais).
Finalement nous pourrions dire, pour simplifier, que l’hypothèse de Hugh Everett revient entre autres choses à réfuter le principe de non-contradiction. Il faut qu’un chat soit mort ou vivant, mais la question se pose de savoir s’il le faut pour que ce monde continue à se structurer comme unité au sein de laquelle une même chose ne peut en même temps se trouver dans deux états contraires ou bien parce qu’à partir de cette alternative, se crée un embranchement entre deux univers. Le principe de non-contradiction ne s’exerce-t-il qu’en tant qu’alternative au sein d’un univers ou au contraire en tant qu’ouverture inchoative (commencement) au sein de la structure en rhizomes de tous les univers co-existants ?


Il n’est pas inutile de rappeler que Schrödinger a imaginé cette expérience de pensée en réaction (plutôt ironique) aux conclusions de nombreux experts de physique rassemblés à Copenhague pour statuer sur les conclusions de l’expérience de la « double fente ». Ils avaient finalement décidé que l’émergence indiscutable de cette superposition d’états quantiques ne devait pas être pris en compte en tant que phénomène physique mais seulement dans le cadre probabiliste des mathématiques. Le slogan adopté par de nombreux physiciens participant à ce mouvement est « shut up and calculate ! »
Le problème, c’est précisément la difficulté et ce que l’on pourrait considérer comme « le surpoids » des théories mathématiques requises par une telle interprétation. Il est nécessaire d’y produire de nombreux principes de bases qui fragilisent l’exigence d’économie de toute bonne théorie scientifique. Nous avions évoqué le rasoir d’Ockham pour caractériser le quatrième critère de la scientificité d’une thèse. La théorie de l’évolution de Darwin est non seulement la seule aujourd’hui qui soit à même de rendre compte de l’existence des espèces animales et de leurs indiscutables interactions mais elle est aussi très économes quant aux principes sur lesquelles elle s’appuie. Pour l’interprétation de Copenhague, nous avons « many words, a single world » (beaucoup de concepts, un seul monde) tandis que pour l’interprétation d’Everett, nous sommes confrontés à « Many worlds, a few words » (Beaucoup de mondes, très peu de mots).


Ce rapport de proportions entre le nombre de mondes invoqués et les principes requis pour une théorie scientifique est particulièrement intéressant parce qu’il inverse totalement la vision commune des univers multiples. Si nous tenons absolument à boucler tous les phénomènes observables incluant ceux de la double fente dans « un univers », il est nécessaire de passer par de nombreux détours mathématiques théoriques, si par contre, nous envisageons, comme Everett, la possibilité de ces embranchements au croisement desquels se multiplient quantité d’univers, les théories scientifiques se départissent de l’appareillage un peu lourd de leur dynamique englobante et unificatrice. Si nous souhaitons nous raconter à nous-mêmes de bonnes histoires de mondes, la question se pose de savoir s’il ne conviendrait pas que nous renoncions à l’idée de ne connaître qu’un seul Univers.


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