lundi 21 mars 2016

Peut-on connaître l'Univers sans se raconter des histoires de mondes ? Approche du sujet (1)


 Le rapprochement questionné par l’intitulé de ce sujet peut surprendre à la première lecture : la science dont le travail consiste à connaître l’Univers ne se raconte pas des histoires de mondes. La Cosmologie n’est pas la Cosmogonie, parce que logos et mythos sont deux notions différentes. Logos signifie à la fois discours et raison, langage et rationalité. Il désigne ce mouvement par lequel très progressivement l’homme de la Grèce antique a utilisé la logique pour expliquer les phénomènes et les évènements auxquels il était confronté. Nous saisissons bien cette signification dés lors que nous prêtons attention à la terminaison de nombreuses disciplines : Cosmologie, biologie, physiologie. Logos désigne alors l’étude de…
Mythos signifie parole, récit, légende, mythe. Ce terme peut s’appliquer à l’exercice de cette intelligence narrative par le biais de laquelle l’homme s’est efforcé de rendre raison de son existence ainsi que de celle de l’univers par des récits mythologiques, inventés, faisant intervenir des divinités.


Aussi distinctes que soient ces deux notions, elles n’en sont pas moins l’une et l’autre des réponses à ce que l’on appelle en grec « thaumasein » : l’étonnement devant le fait qu’ « il y a ». L’être humain s’étonne de ce que l’univers soit, de ce qu’il y ait « quelque chose » et qu’il soit lui-même pris dans ce mouvement par le biais duquel « il y a » ce qu’il y a. Que ce soit pour entreprendre scientifiquement de connaître l’univers qui nous entoure, ou pour écouter des histoires sur la lignée des Dieux, les interactions divines entre les éléments comme la terre (Gaïa), le ciel (Ouranos), l’océan (Okéanos), le chaos (Kaos), il faut, au point de départ, une curiosité à l’égard de l’existence de ce Tout que compose l’Univers.
Nous ne connaissons aucune civilisation au sein de laquelle les hommes se seraient d’emblée consacrés à l’étude scientifique. Chronologiquement dans la civilisation grecque et conséquemment la nôtre, le logos a toujours été précédé de mythos. Il existe aussi des cultures dans lesquelles les hommes n’ont pas opéré ce passage du premier au second (et il n’y a là rigoureusement aucun critère, comme nous le verrons, qui puisse nous assurer de la nécessité de passer de l’un à l’autre – Ce serait faire preuve d’ethnocentrisme de considérer qu’il y a là un passage obligé sous le seul prétexte que nous nous l’avons fait).

Toutes ces observations nous apportent déjà une première réponse à la question : historiquement nous ne nous sommes tournés vers l’Univers comme objet de connaissance (cosmologie) qu’en nous racontant d’abord des histoires de mondes (cosmogonie). Et tout le problème dés lors consiste à s’interroger sur le fait de savoir si cette origine, cette filiation de « logos » par rapport à « mythos » perdure ou pas dans le discours scientifique d’aujourd’hui.
Evidemment, à première vue, aucune trace d’Ouranos dans notre explication scientifique du ciel et nous sommes bien loin de considérer les tremblements de terre comme des signes du mécontentement des Dieux. Mais pour autant, sommes nous si sûrs de nous être complètement débarrassés de Mythos, c’est-à-dire de cette capacité à embrasser des phénomènes dans la trame d’un récit qui lui donne de l’unité et du sens ?


Quand nous lisons la première Cosmogonie (récit mythologique sur l’origine de l’Univers) qui nous est parvenue en intégralité, à savoir celle d’Hésiode (8e siècle avant JC), nous ne pouvons nous empêcher d’être fascinés. Il y a en premier lieu le Chaos, puis Gaïa, la terre, enfin Eros, soit une poussée d’amour primordial que l‘on pourrait définir comme l’acte même de l’engendrement. Gaïa conçoit de son propre sein Ouranos, le ciel et Pontos, le flot marin. Ouranos poussé par Eros ne cesse d’enfanter dans le sein de Gaïa la toute première lignée de Titans, mais comme il ne se retire pas de son flanc, les « enfants » restent enfermés dans la matrice de leur mère. L’univers n’a donc pas d’extérieur et Gaïa, violée par son fils, écrasée par lui, étouffe entre la pesée du ciel au-dessus d’elle et les mouvements des Dieux qui se bousculent dans son ventre sans pouvoir en être expulsés puisqu’il n’existe pas encore de « dehors ».
Elle décide donc de mettre au point un stratagème  contre Ouranos. Fabriquant à partir d’elle-même une serpe, elle demande à ses enfants de l’utiliser contre leur Père. Seul le dernier né, Chronos aux pensées fourbes accepte et saisissant le sexe de son père de l’intérieur de la matrice sectionne le membre viril d’Ouranos qu’il jette, par dessus son épaule dans Pontos. C’est du mélange entre l’écume de la mer et la substance du sexe paternel que naîtra Aphrodite, déesse de la beauté née de la castration d’Ouranos.


Ce qui naît avec ce mythe, c’est finalement l’explication même de ce qui fait qu’il existe un « dehors ». L’univers n’est pas qu’un dedans. Notre fascination n’est donc pas exclusivement dûe à l’intrigue, très loin de là. Que l’univers s’ouvre dans le déploiement d’un espace, c’est ce que nous impliquons dans une histoire, au sens propre du terme « impliquer » : situer dans les plis de…Ce n’est pas du tout que nous y croyons, c’est plutôt le fait qu’une intelligence narrative se soit emparé de ce fait très naturel, à savoir qu’il il y ait du ciel, de la terre, que tout mouvement s’accomplisse dans l’espace, pour le situer dans un enchaînement de faits à l’intérieur duquel il acquiert ce qu’il n’avait pas avant quand nous en faisions seulement l’expérience réelle : à savoir du sens.


Ce qui « avant » (il y aurait beaucoup de choses à dire sur cet « avant ») pouvait être appréhendé de façon hasardeuse, déconnectée, brute et isolée devient désormais l’élément d’un ensemble. L’intelligence (inter-ligare) signifie étymologiquement « relier entre eux ». Etre intelligent, c’est faire des liens, sortir de l’abrutissement hébété de la pure « mention » : il y a ceci…et puis ceci…et puis ceci. Etre intelligent, c’est construire un rapport au monde qui ne soit pas exclusivement un listing, un inventaire. L’être humain ne se contente jamais de répertorier les phénomènes comme autant d’évènements qui seraient différents, hétérogènes les uns aux autres, il est soucieux au contraire de les intégrer dans la trame d’un récit à l’intérieur duquel ceci est causé par cela même si cette « cause » est imaginée, inventée. 


La Théogonie d’Hésiode est particulièrement intéressante de ce point de vue et pas seulement parce qu’elle est la première qui nous soit parvenue en intégralité, mais surtout parce que quelque chose de son apparente naïveté touche incroyablement juste, et cela, dans la fascination même qui caractérise la lecture de tout récit cosmogonique. Ce qui nous trouble c’est en effet, qu’une dimension aussi incontournable et donnée que l’espace nous soit ici décrite comme un aléa, un événement contingent, violent qui aurait pu ne pas se produire si Chronos avait finalement retenu son geste. Peut-être certains d’entre nous sont-ils tentés de dire que c’est « n’importe quoi », mais ce serait passer complètement à côté de tout ce qui dans le mythe peut s’avérer plus scientifique que la science elle-même, ou du moins, que la science d’une certaine époque, puisque il fallut attendre 1922 et un article de Georges Friedmann pour trouver la première formulation scientifique de l'idée selon laquelle l’espace est bel et bien en expansion (idée contestée à l'époque et corroborée depuis).


Il n’est pas du tout ici question d’affirmer qu’Hésiode aurait eu l’intuition de cette conception dynamique de l’espace, mais qu’en accomplissant son œuvre d’aède, de poète, de créateur d’histoires, en traitant l’espace non pas comme un principe donné, immuable qui s’imposerait de lui-même mais comme la ruse d'une génitrice excédée, il contribue à fragiliser la croyance paresseuse et dogmatique en un "toujours déjà-là" du monde, et plus encore, en ce monde, de lois éternelles, irrévocables. L'idée selon laquelle les lois seraient aussi aléatoires, changeantes que les faits et que quelque chose d'aussi statique en apparence que la voûte céleste serait en réalité le résultat provisoire d'une aventure en cours prend ainsi une force tout à fait particulière, celle du récit. En cela cette cosmogonie, aussi merveilleuse et incroyable soit-elle, prépare quelque chose de la démarche scientifique des plus grands physiciens à venir Et pourtant Hésiode n’a rien fait d’autre que se raconter à lui-même l’histoire d’un monde, pleine de rebondissements, de sexe et de violence (on dirait la bande-annonce d’un très mauvais film de série B).

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