dimanche 1 mars 2026

EMC Secondes 6 / 8 - 1ere 5 - Terminales 1/2/4/5/6/7 - Concours d'éloquence


 Le troisième et dernier exercice de cette année en EMC va consister à prendre la parole devant vos camarades pour traiter en 5 minutes l'un des sujets suivants:

  1. Le bonheur n’est-il qu’un hashtag éphémère?
  2. Faut-il jeûner le 24 décembre?
  3. Les files d’attente sont-elles des exercices Zen?
  4. Que faire de ses ex?
  5. Le lundi matin devrait-il  être férié? 
  6. Peut-on vraiment aimer son prochain comme soi-même sans qu’il y mette un peu du sien? 
  7. Y-a-t-il forcément mieux à faire ailleurs qu'ici?  
  8. Peut-on être intelligent.e sans être cultivé.e?
  9. Tout a-t-il un prix?
  10. Peut-on en rester là?
  11. Avons nous une âme soeur?
  12. Faut-il fêter la saint Valentin?
  13. « Je dis ça, je dis rien »
  14. Un artiste est-il un « bon à rien? »
  15. Que faut-il réécrire de l’Odyssée d’Homère? 
  16. Faut-il se guérir de la passion? 
  17. Sisyphe est-il heureux? 
  18. Sait-on ce qu’on fait quand on fait un enfant? 
  19. Je sais pas si tu vois?
  20. Nos parents sont-ils des personnes fréquentables?
  21. Y-a-t-il vraiment des questions sans réponse?
  22. Qu’apprend-t-on au lycée?
  23. Faut-il être « sans opinion »?
  24. Peut-on préférer la sorcière à Blanche-Neige?
  25. Le retard peut-il être une vertu?
  26. Sommes nous toutes et tous égaux? 
  27. Que dire à celles et ceux qui se sont faits tout seul.e.s? 
  28. Y-a-t-il des personnes de confiance? 
  29. L’amour ne suffit pas
  30. Que ferions nous d’une seconde vie?
  31. Y-a-t-il un dernier homme?
  32. Peut-on faire mieux?
  33. Faut-il renoncer à son droit de naissance? 
  34. « Ça va sans dire »
  35. Faut-il se méfier de la foule?
  36. Faut-il défendre sa langue maternelle? 
  37. Sommes nous entré.e.s dans la post-vérité? 
  38. Pour finir en beauté faut-il commencer dans la laideur?
  39.   Est ce l’information qui nous dicte l’actualité?
  40. Peut-on pécho sans humour?
  41. Le bonheur est-il une question de chance?
  42. A quoi s’ennuyer est-il bon? 
  43. Orphée a-t-il fait exprès de se retourner? 
  44. L’hypothèse du multivers peut-elle excuser nos bêtises? 
  45. L’amour ou l’amitié? 
  46. Y-a-t-il une meilleure version de soi-même?
  47. Sommes nous des machines à vivre?
  48. La différence est-elle une force?
  49. Le malheur donne-t-il des droits?
  50. Sommes nous responsables de l’époque que nous vivons? 
  51. « Après tout ce que j’ai fait pour toi! »
  52. Peut-on gagner sa vie à influencer?
  53. Le sacrifice est-il un super pouvoir?
  54. Peut-on vouloir le chaos?
  55.   A-t-on raison d’en vouloir à quelqu’un? 
  56. « Je ne sais pas dans quel monde vous vivez! »
  57. Une existence humaine sans Netflix  est-elle possible? 
  58.   Avons nous la classe politique que nous méritons? 
  59.   Faut-il croire à sa légende personnelle?
  60.   Dans les réseaux sociaux, personne ne vous entend crier
  61. Peut-on faire preuve de tact en toutes circonstances?
  62. Vivons nous dans une zone de non-droit?
  63.  Un jour sans?
  64. C'était mieux avant
  65. La performance ou la robustesse?
  66. Peut-on se tuer à la tâche de vivre? 
  67. L'Humanité est-elle myope?
  68. La femme est-elle une louve pour l'homme?
  69. Lâcher la proie pour l'ombre
  70. Il était une fois...


Cinq minutes : c’est bref, mais c’est un temps suffisant pour marquer les esprits. Votre objectif est simple : que l’attention de votre auditoire ne baisse jamais. Pour cela, tout est permis : humour, émotion, suspens, coup de théâtre, dramatisation, récit engagé ou poétique. Ce qui compte : qu'il y ait une prise de parole (au sens où la parole n'est pas la même chose que la langue). Si les notes sont autorisées (il y aura un pupitre)  leur lecture est très, très fortement déconseillée (utilisez vos notes comme un support mnémotechnique)

1. L’esprit du concours
Ce concours est à aborder davantage comme un moment que l'on vous donne pour vous exprimer en public plutôt qu'un exercice académique. L'audace, la sincérité, l'originalité,  la démonstration sont les qualités attendues ici. C'est le moment ou jamais de " tenter quelque chose" et de vous faire plaisir.
Si vous souhaitez jouer, incarner un personnage, user de gestes, de mise en scène, de musique voire d’un petit support vidéo : faites‑le, tant que vous restez au centre du discours. Vos camarades sont là pour  écouter une présence, pas un montage.

2. Les trois piliers de la rhétorique antique  : ethos, pathos, logos
- Ethos : c’est l’image que vous donnez de vous‑même pendant votre discours. Le public doit avoir envie de vous croire, de vous écouter. Tenez‑vous droit, affirmez vos convictions avec calme et justesse, montrez qu’elles viennent d’une expérience ou d’une réflexion authentique.
- Pathos : c’est la capacité à émouvoir, à faire ressentir. Riez, souriez, laissez filtrer votre indignation ou votre tendresse. L’auditoire se souviendra surtout de ce qu’il a ressenti à vos côtés.
- Logos : c’est la logique de votre pensée, la clarté de vos arguments. Même le plus poétique des discours doit suivre un fil : une idée centrale appuyée par quelques raisons claires, bien enchaînées.
Un bon orateur sait équilibrer ces trois axes : il raisonne, il émeut et il inspire confiance.


3. La structure classique du discours (à suivre si cela vous aide)
Votre parole doit avancer avec précision et fluidité. Voici les quatre moments essentiels de la rhétorique classique :
a. L’exorde
- C’est le moment d’ouvrir le discours, de susciter l’attention immédiate du public.
- Votre mission : accrocher. Vous pouvez poser une question déstabilisante (« Et si tout ce que nous croyions vrai ne tenait qu’à un sourire ? »), raconter une anecdote vive, ou créer une tension par le silence.
       - L’exorde doit à la fois intriguer, émouvoir ou amuser — il introduit votre univers de manière vive et personnelle.
b. La narration
- Elle présente les faits ou le contexte de votre sujet. Racontez une histoire, installez un  décor, montrez pourquoi votre question mérite d’être posée.
- Cette partie peut être descriptive, imagée, ou même théâtrale : vous pouvez y camper une scène, évoquer des personnages, ou déployer une situation.
c. L’argumentation
- C’est le cœur du discours, là où vous exposez vos idées et raison d’être. Faites entendre votre logique : quelles raisons soutiennent votre position ? pourquoi ce sujet vous touche‑t‑il ?
- Évitez l’abstraction : illustrez votre pensée par des anecdotes, des métaphores, des exemples parlants. Et n’oubliez pas de varier : un moment d’humour peut relancer une idée sérieuse, un effet de ton peut créer un sursaut d’écoute. Par argumentation on n'entend pas du tout la même chose que pour une dissertation de philosophie. Vous avez le droit d'être de mauvaise foi, (pas en philosophie)
d. La péroraison
- C’est la conclusion : elle doit laisser une marque émotionnelle ou intellectuelle forte et viser quelque chose de vraiment spectaculaire
- Rappelez le sens profond de votre propos, donnez une dernière image ou une phrase‑clé qu’on emportera.
- Votre sortie doit être vive, claire, parfois suspendue : laissez un silence, un sourire, une émotion. C’est le souvenir du final qui donnera la saveur de tout votre discours.


4. Les procédés d’expression à expérimenter
- L’humour : une arme puissante, qui détend et attire la sympathie.
- La dramatisation : un ton grave, un geste contenu, un ralentissement du rythme peuvent captiver.
- Le suspense : annoncez un retournement, une révélation, une vérité en attente.
- L’implication personnelle : parlez de ce que vous ressentez, de ce que vous vivez . Cela résonne toujours davantage.
- Le jeu théâtral : bougez, respirez, jouez avec la scène — mais sans perdre la clarté de votre parole.
- L’originalité : surprenez ! Un détournement, une pirouette, une ruse poétique, une mise en scène inhabituelle : tout ce qui peut prendre de court votre public est bon à prendre et vaut la peine d'être tenté sauf l'insulte ou l'acharnement ad personam (à ne pas confondre avec l'argument ad hominem qui consiste à prendre à défaut la position d'une personne parce qu'elle entre en contradiction avec les autres thèses qu'elle défend)

5. L'oratrice.teur configure un monde
En cinq minutes, vous devez créer un petit monde complet , un "égo-système" : une tension, un mouvement, une émotion, un "pli" quelque chose qui porte votre marque de telle sorte que même si cela ne fonctionnait pas, vous en aurez quand même appris sur vous-même et sur ce dont vous êtes capable en public. 

La prestation de chaque élève sera notée mais ce dernier exercice est un concours, ce qui suppose une compétition et des prix. Les deux meilleures prestations seront récompensées. Mais qui en jugera? 


vendredi 27 février 2026

HLP première (groupe 1) Les représentations du monde (2)

 b)  Mondes humains et biotopes animaux

(Tout ce qui va être développé ne rentre pas du tout de plain pied avec la période délimitée par le programme puisque Von Uexkull et Heidegger sont des auteurs du 20e siècle - En même temps, il y a quelque chose de ce que c’est qu’ « être un monde » qui ne peut se saisir qu’à partir de tout ce qui va suivre et le développement de cette réalisation qui donc viendra postérieurement à l’époque ici ciblée éclaire d’un jour vraiment révélateur tous les auteurs que nous verrons par la suite. Une « vérité » fait son chemin et ici même si c’est discutable, nous décidons d’éclairer ce chemin par son but, par ce qu’il va mettre progressivement à jour. Nous pourrions dire que cette première partie définit le mieux qu’elle peut des concepts, comme celui de monde. C’est dans la deuxième que nous nous concentrerons sur la période décrite (de la renaissance aux lumières)  en ne citant que des auteurs de la dite époque) 

Dans son livre « concepts fondamentaux de la métaphysique » (cours de 1929 - 1930) , Martin Heidegger distingue la pierre, l’animal et l’être humain » de la façon suivante: « la pierre est sans monde, l’animal est pauvre en monde, l’homme est configurateur de monde. »  C’est donc le rapport au monde qui sert de critère à la distinction. 

La pierre n’est dotée d’aucune sensibilité. Elle est « posée » dans un monde qui ne lui apparaît pas comme tel. La phrase: « la pierre est dans le monde » est déjà une interprétation humaine de la présence de la pierre qui n’en a par elle-même aucune intuition. Elle occupe un espace mais elle n’en projette aucun et n’en perçoit aucun. Pour elle, il n’y a pas d’environnement, de milieu, et encore moins de monde. Quand on dit de quelqu’un qu’il a un « cœur de pierre », on dit finalement ça, précisément ça: il n’y a rien qui soit vraiment pour lui. C’est comme s’il avait atteint un tel degré d’indifférence à son prochain qu’il est comme une pierre. 




L’animal est « pauvre en monde »: cela n’a rien à voir avec la pierre et d’ailleurs cette pauvreté en monde n’est pas du tout un rien, encore moins une insensibilité. C’est même l’inverse: les capacités perceptives des animaux sont effectives, voire remarquables mais elles sont d’emblée limitées par ce que chaque espèce est. C’est exactement comme si chaque espèce animale dans la multitude des signaux sensibles émis par la nature ne captait que ceux qui libèrent en elle, ce qu’elle « est » distinctement. On pourrait dire que l’animal ne perçoit pas ce qu’est la nature, mais ce qui, de la nature l'appelle à être ce qu'il est dans son biotope,  dans un milieu approprié à cet être, si bien que ce qui ne participe pas de son habitat n’est pas même perçu. Il n’y a pas lieu qu’il le soit (il n'y a pas de lieu où il peut être autre chose que son être).

             C’est à partir de l’œuvre de Jacob Von Uexkull que Heidegger a développé ce rapport de l’animal à « son milieu », à son « umwelt » (que l’on pourrait traduire par monde ambiant mais ce serait maladroit parce que justement le milieu n’est pas le monde en ce sens que seul l’être humain, en tant que dasein perçoit le monde - C’est seulement de cette façon que l’on peut comprendre la formule « l’animal est pauvre en monde » et nous pourrions la prolonger par «  il est riche en milieux, du moins, riche de SON milieu)

L’homme est configurateur de monde: cette phrase est vraiment décisive pour notre cours. C’est pour cela qu’il y a des représentations de mondes. L’être humain est un Dasein selon Heidegger. Cela signifie qu’il est d’abord jeté dans la nature, dans l’être, dans le fait d’être, sans ces signaux à partir desquels l’animal, lui perçoit son milieu, son Umwelt. L’animal est toujours préalablement guidé par ce qu’il est et qui est corrélatif de ce qu’il perçoit. Il y a là une sorte d’adéquation parfaite qui ne laisse aucune marge de questionnement. L’être de l’animal est parfaitement et préalablement cadré par sa perception. L’être humain ne jouit pas de ce cadrage et c’est la raison pour laquelle il fait d’abord l’expérience du désoeuvrement et du questionnement. Qu’est ce que je fais là? « Etre là » fait question et détermine en lui le fait d’être en tant que questionnement. Il n’y a rien d’évident dans le fait d’être (c’est finalement ce qui fait du dasein un.e « philosophe né.e ». Si nous le comparons à la pierre on pourrait dire que justement, être là est une condition qui n’ouvre à rien pour la pierre, parce que, même si « elle est là », cet être-là ne fait pas question alors que l’être-là de l’être humain est « ouvert ». C’est certes une angoisse, mais une angoisse qui ouvre un monde, dans la mesure où précisément l’être humain n’a pas d’umwelt, de milieu, de biotope. Il est projeté dans une nature qui ne lui envoie pas le moindre signal de connivence, d’être qu’il lui suffirait d’être. Du coup, être est une tache, un « travail », un être qu’il reste à être et cela suppose que l’on projette cet être-à-être dans un monde à se représenter, dans lequel se projeter. Pour l'humain, être est une activité qui reste incessamment à inventer.

Si nous voulons vraiment comprendre ce que c’est pour l’être humain que se représenter un ou plusieurs mondes, il est vraiment utile de développer les raisons pour lesquelles, en effet, l’animal ne peut pas le faire, tout simplement parce qu’il n’en n’a pas besoin et qu’il n’est pas un dasein. Nous pourrions dire que l’animal et pauvre en monde et riche de son biotope alors que l’être humain n’ayant pas de biotope est riche de mondes, de ces mondes qu'il lui reste à concevoir et de fait, ce que nous nous allons explorer c'est cette succession de mondes.

Mais il faut alors bien saisir ce qu’est un milieu, un umwelt (biotope) pour l’animal. Rien ne saurait mieux l’illustrer que le passage du livre de Jacob Von Uexkull dont le titre est d’ailleurs très mal traduit: « mondes animaux et monde humain » (puisque l’animal n’a pas de monde, mais un biotope ce qui n’a vraiment rien à voir). Il évoque les signaux à partir desquels la tique construit son biotope, son environnement vital: 

« ce brigand de grand chemin, aveugle et sourd, perçoit l’approche de ses proies par son odorat. L’odeur de l’acide butyrique, que dégagent les follicules sébacés de tous les mammifères, agit sur lui comme un signal qui le fait quitter son poste de garde et se lâcher en direction de sa proie. S’il tombe sur quelque chose de chaud (ce que décèle pour lui un sens affiné de la température), il a atteint sa proie, l’animal à sang chaud, et n’a plus besoin que de son sens tactile pour trouver une place aussi dépourvue de poil que possible, et s’enfoncer jusqu’à la tête dans le tissu cutané de celle ci . Il aspire alors lentement à lui un flot de sang chaud. » 




Dans la multiplicité des signaux perceptifs émis par la nature, la tique n’en perçoit que trois. Les animaux sont des interprètes nés, mais littéralement, c’est-à-dire qu’ils sont nés tique, araignée, guêpe, abeilles, etc. que pour interpréter à partir de ce qu’ils sont les signaux déclencheurs de leur biotope, de leur milieu vital. La tique est un parasite sensible à ce qui va lui donner dans  la peau du mammifère sur lequel elle tombe son habitat.  Evidemment en captant, ils sont aussi « capturés », même s’il serait un peu stupide de parler ici de prison ou d’empêchement, de frein. La tique libère son être de tique dans le périmètre délimité par ses trois affects, et même s’il n’est pas nécessairement agréable pour la proie de servir d’habitat à la tique (c’est même dangereux), c’est bien une forme de vie qui trouve ici son lieu. Nous comprenons mieux la nature quand nous réalisons qu’elle est tissée dans la texture entrecroisée de tous ces biotopes qui dévoilent ainsi quelque chose d’une harmonie préétablie. On peut ainsi penser à l’incroyable dynamique interactive des biotopes de l’orchidée (les végétaux aussi ont des biotopes) et de la guêpe, puisque c’est la guêpe qui fait fonction d’organe génital de l’orchidée. L’être humain qui grâce à Von Uexkull perçoit autant qu’il peut cette harmonie ne peut être à la fois que charmé par son ordonnancement et angoissé par le constat de son exclusion. C’est en un sens ce que Heidegger veut signifier quand il évoque l’ennui du dasein, ennui de se percevoir comme si désoeuvré par rapport à ce grand œuvre de la nature.

En même temps, il y a dans cette « exclusion » quelque chose qui porte en soi les relation authentiques du dasein au monde. La présence d’un monde ne peut se comprendre pour l’être humain qu’à partir de cette privation de biotope, de cette insensibilité à des signaux déclencheurs qui ouvre en même temps l’espace d’un « travail » ou d’une œuvre qui se trouve être précisément la représentation d’un monde qui n’est pas « déjà là ». Le monde se manifeste à l’être là du dasein comme ce qui justement n’est pas « déjà là » et dés lors ne saurait être que son projet (projet politique)

Peut-être importe-t-il ici d’insister sur la nature de ces signes et sur la possibilité que ce soit justement dans leur interprétation que la relation de l’animal à son biotope et celle de l’être humain au monde se situe. C’est finalement la distinction de la bio-sémiotique (animal et végétal) et la linguistique (humaine). Chaque animal se pose comme étant cet animal là, cette espèce là dans cette interprétation sélective et « donnée ». Si nous pouvons dire que l’animal a toujours déjà sa partition, le rôle qu’il a à jouer dans la constitution de tel biotope et pas de tel autre, c’est parce qu’il est pris, happé, capturé (Heidegger utilise la notion d’hébétude) par ces signaux. La place de la tique ou de l’araignée dans la nature est comme un creuset dans le moule duquel l’animal n’a plus qu’à loger son habitat qu’à relier les points comme dans ces jeux pour enfants. C’est ainsi qu’il entre dans cette texture de biotopes entrecroisés, interactifs, harmonieux. Ce que révèle l’observation avisée des milieux végétaux, animaux, c’est cette insoupçonnable richesse des êtres et des signaux. L’animal notamment est toujours à l’affût des signaux qui déterminant son biotope et quelque chose de cet « être aux aguets » lui donne une justesse, l’élégance de celle ou celui qui sait qu’elle est sa place parce que de fait il ou elle n’est qu’en référence à cette place. Les animaux sont toujours en quête des signes qui leur assignent leur être et il est impossible qu’ils ne les trouvent pas, du moins si l’être humain ne s’en mêle pas.

Les êtres humains sont privés de cette élégance naturelle propre et innée. C’est la raison pour laquelle ils ne sont pas hébétés mais ennuyés, désœuvrés. Il va leur falloir inventer leur propres signes et c’est ce que l’on va appeler la fonction symbolique. Là où les animaux perçoivent les signaux, les êtres humains conçoivent les symboles, ou les signes linguistiques, de telle sorte que leur capacité à distinguer les éléments du monde sera déterminée par la systématique de leur langue. Toutefois, selon Martin Heidegger, ce qui permet à l’homme de poser un monde, c’est l’œuvre d’art (c’est là une thèse extrêmement riche mais que nous verrons peut-être ultérieurement ou en fin de cours - Il faut bien se rappeler que tous les développements précédents ne sont pas au programme de ce chapitre puisque Heidegger est un auteur du 20e, il nous a permis de donner un sens très fort au verbe « distinguer »)




c) L’expérience du monde (percevoir un cube) 

Si l’humain, privé de biotope, configure un monde par projection et invention symbolique (Heidegger), cette opération n’est pas arbitraire, c’est-à-dire que le monde ne nous apparaît pas pour autant tel que nous l’imaginons, ou tel que nous l’inventons. Il y a bien quelque chose « d’extérieur », de "pas négociable".  C’est finalement le fond de la question posée par ce chapitre: Nous avons vu que la tique, par exemple, selon Von Uexküll ne perçoit pas ce qui ne la concerne pas. C’est comme si sa venue (non pas au monde mais au biotope) dans la nature était déjà préfabriquée, préconfigurée pour qu’elle y soit exactement ce qu’il faut qu’elle y soit, (et ça tombe bien parce que justement elle l’est!) Nous pourrions presque dire que la tique est « profilée » pour être ce qu’elle est dans l’interaction avec le biotope qu’elle perçoit par des signaux qui finalement « l’attendent ». Il n’y a de biotope ainsi configuré que pour la tique et de tique que pour ce biotope là. C’est comme une capture ou une connexion qui s’effectue de façon quasiment « donnée », préalablement efficiente. 

Le rapport de l’être humain au monde n’est pas « donné ». Il ne se produit pas pour nous cet effet de « capture ». Mais alors qu’est ce qui fait que le monde est monde? Il n’est vraiment pas possible de dire que le monde serait intégralement le fruit d’une projection arbitraire, parce qu’alors, il existerait autant de mondes que de subjectivités humaines et c’est faux puisque lorsque nous confrontons nos expériences, nous réalisons que nous percevons bel et bien le même monde sensible. Il y a bien des objets, des éléments, des paysages, des forces naturelles pour nous, il y a bien un « dehors », une extériorité mais la comparaison avec le milieu animal (l’umwelt) impose aussi de considérer qu’il y a quelque chose du monde que l’être humain perçoit en tant qu’être humain, donc qu’il existe une part de construction proprement humaine du monde tel qu'il est. En d’autres termes le fait que nous percevions tel objet comme étant là ici et maniement cet objet est à la fois donné (extériorité) et « construit », projeté (intériorité humaine).

Cette question là, c’est-à-dire celle de savoir en quoi nous étions nous, les êtres humains, passifs devant une réalité donnée et actifs en la construisant a occupé depuis toujours la philosophie, notamment par le biais de cette opposition entre les empiristes (tout ce que nous connaissons vient d’abord des sens (passivité)) et les innéistes (tout ce que nous connaissons est présent toujours déjà dans notre esprit (activité))



C’est Emmanuel Kant, dans la Critique de la raison pure (1781) qui est reconnu comme le penseur qui a résolu cette opposition en prouvant que c’est nécessairement les deux, c’est-à-dire notre sensibilité et notre esprit qui se complémentarisent dans toute expérience du monde. Kant est un auteur qui lui, s’intègre parfaitement à la période visée par ce chapitre même s’il se situe à la fin de l’époque à explorer (les Lumières).

Pour parfaitement suivre sa démonstration, il faut prendre un exemple: la perception d’un cube. Réalisons que ce que nous allons essayer de rendre clair ici, c’est finalement le processus au terme duquel le monde s’impose à nous de telle ou telle façon, sachant que justement dans la façon qu’il a de s’imposer à nous il y a une part que nous recevons et une part que nous constituons. Tout être humain est un sujet constitué ET continuant et c’est ainsi que le monde est monde, qu’il se manifeste à nous sous telle apparence. C’est exactement ce qui justifie la distinction que fait Kant entre le « noumène »  et le « phénomène ». 

  • Le noumène c’est l’objet absolu, tel qu’il est absolument impossible de le percevoir. C’est le cube « en soi » tel qu’il serait perceptible par un être divin qui en expérimenterait la réalité « pure » c’est-à-dire « toute » sous tous ces angles dans une totalité d’espaces, et dans l’éternité du temps. Aucun être humain ne peut approcher de prés ou de loin cette perception là. Soyons clair: tout ce dont nous faisons l’expérience s’inscrit dans un espace et dans un temps.  Le noumène ce serait justement l’objet sans cette limitation.
  • Le phénomène, c’est le cube tel que nous en faisons l’expérience, dans un certain espace vu sous un certain angle, touché sur telle ou telle de ces faces, perçu comme solide, ayant telle couleur à tels yeux (et nous savons que la lumière varie suivant le fréquences des ondes lumineuse auxquelles nous sommes sensibles)  etc. Le phénomène c’est ce qui intéresse la science des hommes. Le noumène n’intéresse personne en un sens parce que nous ne le percevons jamais. Ce que nous percevons du noumène, c’est justement le fait de ne le percevoir qu’en tant que phénomène, donc nous ne le percevons pas. 



Donc, pour nous l’aventure de la perception commence avec ce que Kant appelle les formes a priori de la sensibilité: l’espace et le temps que nous pourrions décrire comme un filtre ou une sorte de filet, de « membrane » sous la « texture » de laquelle quelque chose du noumène « pointe » mais que nous ne percevons pas en tant que noumène tout simplement parce qu’il nous est absolument impossible de percevoir quoi que ce soit autrement ou ailleurs que dans tel moment et comme occupant tel espace. Nous pourrions dire que ces formes a priori de la sensibilité sont un peu comme une sorte de carte GPS qui serait pour nous une sorte de faculté de repérage efficiente, propre à nous. Quelque chose y est signalé (le noumène) et dés que nous essayons de le caractériser, il apparaît bel et bien ici à telle heure (mais en tant que pure noumène il pourrait tout aussi bien être un peu partout à tous les moments). Le premier effet de sa perception par nous, c’est ça: il est ici à tel moment.

Puis vient le travail de l’imagination (ce que Kant appelle la synthèse de l’imagination transcendantale). Que fait-elle? Elle unifie le flux temporel des sensations. Vous visualisez tel côté du cube à 10h05 puis tel autre à 10h06 puis encore un autre à 10h07. L’imagination permet de reproduire mentalement le côté vu à 10h05 quand vous êtes en face d’un autre à 10h06, de telle sorte que finalement cette reproduction imaginative (attention imagination ici signifie construire l’image de ce que vous percevez et pas du tout faire preuve d’inventivité ou de fiction) vous permet de structurer un objet alors que finalement l’objet n’est jamais présent en face de vous de tous les côtés. Autrement dit sans l’imagination reproductrice vous seriez devant une face puis devant une autre face sans être capable de dire que c’est un même cube. On peut penser au Rubiks’cube. C’est un jeu qui ne serait pas envisageable sans cette imagination, parce qu’il repose sur la reproduction mentale de toutes les faces du cube manipulable certes successivement mais synthétiquement en tant  que c’est un cube. L’imagination, donc assure une fonction d’association. Le noumène est « donné » mais le phénomène c’est une réalité qui est aussi une réalisation. Nous partirons à ce que nous voyons et sans cela, ce ne serait pas UN objet, UN cube.

Selon Kant, l’entendement applique alors ces catégories (il y en a douze: substance, causalité, unité, réalité, etc.) Jusque là, grâce à l’imagination de quoi disposons nous? D’une image fluide mais un peu floue floutée d’une « chose » que nous percevons approximativement. L’entendement c’est ce qui va nous faire passer d’une impression à un objet pensé, conçu, clair et distinct. Nous pourrions presque parler de verres correcteurs (mais il ne fait pas oublier qu'il est ici question de percevoir, pas seulement de « voir »). Faire l’expérience d’un cube perçu comme cube, c’est cela que les catégories vont faire. Kant reprend les catégories énoncées par Aristote. Les quatre principales sont «  Quantité, qualité, relation, modalité ».

Il faut bien comprendre ce qu’elles sont: les modes de représentation de tout ce que nous percevons. Il nous vient tout de suite en tête qu’il y a deux pommes (le chiffre deux n’est pas pensé par les pommes, ni par le pommier, ni par la nature - Qu’il y ait là deux pommes, c’est seulement humain, c’est une façon évidente mais construite de voir ici le « nombre » de pommes). Ce cube est-il réel ou fictif? Il est réel, c’est la qualité. Pourquoi est-il là? Parce qu’on l’y a mis, c’est la causalité, etc. Nous ne nous en rendons pas compte mais il y a des « cadres », des façons d’appréhender ce qui se passe devant nous, ou en nous qui sont toujours là avant. Ces cadres selon Kant sont innés (pour Aristote, ils ne l’étaient pas). Tout être humain en tant qu’il est humain et qu’il a un entendement dispose de ces cadres grâce auxquels nous structurons le chaos, c’est-à-dire nous percevons un cube là où le noumène « est » mais chaotiquement. 




Il faut encore ajouter à ces trois moments (Temps et espace / Imagination / Entendement) ce que Kant appelle l’aperception transcendantale: « le je pense doit pouvoir accompagner toutes mes représentations. » Nous pourrions dire que c’est la désignation de la conscience comme trait d’union de toutes ces opérations. Ce qui fait que je vois le cube comme cube, c’est ma sensibilité (temps et espace), mon imagination, mon entendement. Tous les êtres humains possèdent cela mais ils le possèdent est ont qu’ils ont une conscience, un « je pense » par conséquent l’unité du cube vient aussi d l’unité des facultés dans un seul et même sujet: la conscience que j’ai de moi en tant que « je pense ». Je perçois dans le temps et l’espace je visualise mentalement, je me représente, etc. Que le cube soit UN cube, cela vient du fait que je suis à moi-même UN sujet.  Finalement si il y a un monde pour moi, c’est parce que je suis un sujet et comme tous les êtres humains sont aussi des consciences il y a un monde pour chacun et chacun d’entre eux et ce monde est communément un monde dans lequel « il y a » des cubes, des chaises, des tables, des pommes, des oiseaux, bref des choses, des êtres des éléments, des climats, etc. 

Ce qui est très intéressant avec ce philosophe Emmanuel Kant, et avec tout ce qu’il vient de poser comme constituant notre expérience du monde et des objets dans le monde, c’est que 1) il décrit avec précision ce processus au terme duquel c’est toujours par un effort de représentation qu’il y a « monde ».

2)  Il n’y a pas du tout autant de mondes que de représentations. Il rend parfaitement compte du fait qu’il n’y a qu’un monde, qu’un cube pour toutes les personnes qui sont en présence du cube, mais en même temps quelque chose de nous fait l’unité de ce cube pour nous.  Il faut bien garder en tête la nature inconnaissable du noumène pour nous selon Kant. Il y a une « présence » donnée et plusieurs facultés de notre sensibilité, imagination et entendement vont structurer ce donné en construit, en phénomène. Plutôt que d’attendre que notre connaissance se règle sur ce qui est il faut se demander comment ce qui est va se régler sur notre connaissance de telle sorte que nous saurons clairement ce que nous pouvons connaître (phénomène)  et ce que nous ne pouvons pas connaître (noumène)


        Ce qu’il faut que nous retenions de tout ce qui vient d’être développé, c’est l’idée que selon laquelle le monde dans lequel nous avons l’impression de vivre en dit beaucoup sur nous-mêmes puisque finalement même au sens le plus phénoménologique du terme, c’est-à-dire même dans cette simple conscience que nous pouvons avoir d’être ici et maintenant devant tel objet ou tel paysage, il faut nécessairement le repérer à notre condition, à notre pensée, à notre esprit, à nos unes et à notre imagination.  Kant nous permet de saisir cela: il y a de l’extériorité radicale, à partir de laquelle nous concevons en tant qu’êtres humains un monde correspondant parfaitement à ce que de lui nous pouvons concevoir c’est-à-dire constituer. Nous percevons le monde que nous construisons et gagnons beaucoup de lucidité à ne jamais oublier cette intrication, cette dualité de l’extérieur et de l’intérieur, de ce que nous appelons « le monde » et de ce que nous sommes « nous ». Il n’y a de monde que pour un sujet (constitué et constituant) et réciproquement il est possible d’affirmer qu’un être humain ne peut se concevoir comme sujet que dans le rapport qu’il entretient avec un monde dans l’appréhension duquel il entre en jeu. 

2) La culture « autre » / l’autre de la culture

a) Le barbare et « l’homme mêlé » - Montaigne

De ce point de vue, nous pouvons essayer de nous représenter la difficulté qui fût celle des européens du 16e siècle de concevoir d’autres façons d’être humain, de cultiver en soi le fait d’être humain tel qu’il leur fût finalement imposé par la découverte de l’Amérique et les récits des voyageurs. Mais la question se pose de savoir dans quelle mesure la répulsion voire l’horreur qu’ont inspirés à de nombreuses personnes de culture européenne les mœurs des populations d’outre atlantique tient au contexte historique de cette découverte ou bien à des « plis » de rétractation, à des habitus attestant précisément de la difficile cohabitation des différentes façons de faire monde en fonction des cultures (le racisme est-il culturel ou naturel? C'est une question d'autant plus pertinente que l'on voit bien comment les ressorts du racisme consistent justement à poser l'autre culture comme ce qui s'exclue de la culture et s'apparenterait à du sauvage, du non humain, du non culturel)

(Avant de nous pencher vers l’incroyable lucidité de Montaigne à cet égard, il pourrait être utile d’évoquer une lettre extrêmement éclairante sur cette difficulté non seulement à accepter une culture autre comme toute aussi légitime que la sienne mais aussi à  réaliser en soi, y compris pour des personnes très lettrées et extrêmement reconnues, l’efficience d’une stigmatisation, d’une ostracisation de l’autre culture comme  « non humaine ». 

        Un autre être humain ne serait il pas autre qu’humain, ce qui nous permettrait de ramener les critères de l’humanité à ceux de notre culture. Nous savons bien que la plupart des peuples et des civilisations de l’antiquité tombaient  dans de défaut de perspective mais il est plus surprenant de le voir à l’œuvre sous la plume de l'un des savants les plus réputés du monde scientifique, à savoir Louis Pasteur qui ne fut pas (loin de là) qu’un bienfaiteur de l’humanité ou du moins qui ne le fût qu’à condition de réduire  l’être humain à l’être européen ce qui constituerait une lecture indigne et infamante de l’autre culture. 

Le  22 septembre 1884, Louis Pasteur envoya à Pedro II, erreur du brésil une lettre dans laquelle nous pouvons lire ce passage qui évoque les essais de vaccination qu’il a pratiqués sur les animaux:

« Je n’ai rien osé jusqu’ici sur l’homme malgré ma confiance dans le résultat et malgré les occasions nombreuses qui m’ont été offertes depuis ma dernière lecture à l’Académie des sciences. Je crains trop qu’un échec ne vienne compromettre l’avenir. Mais alors même que j’aurais multiplié les exemples de prophylaxie (prévenir la maladie: c’est exactement la définition du  vaccin) de la rage chez les chiens, il me semble que la main me tombera quand il faudra passer à l’espèce humaine. C’est ici que pourrait intervenir très utilement la haute et puissante initiative d’un chef d’État pour le plus grand bien de l’humanité. Si j’étais roi ou empereur ou même président de la République voici comment j’exercerais le droit de grâce sur les condamnés à mort. J’offrirais à l’avocat du condamné, la veille de l’exécution de ce dernier, de choisir entre une mort imminente et une expérience qui consisterait dans les inoculations préventives de la rage pour amener la constitution du sujet à être réfractaire à la rage. Moyennant ces épreuves, la vie du condamné serait sauvée. »

Il est vraiment troublant de souligner tout ce qui s’ouvre à partir de la phrase: « c’est ici que pourrait intervenir très utilement …. » Si la lettre s’était arrêtée là, Pasteur pourrait jouir dans nos mémoires d’une réputation intègre et rester l’homme de science adulé qu’il demeure encore très étonnamment dans la plupart des esprits (surtout dolois..)… Mais ce n’est pas le cas et le franchissement de ce point est comme celui qui sépare la probité de l’indécence, la pudeur du dégoût, le souci scientifique du racisme débilitant. 

Louis Pasteur demande à Pedro II de lui permettre de soumettre des condamnés à mort Brésiliens à des tests qui consisteraient à leur inoculer la rage pour vérifier ensuite la validité de son vaccin, avec un pourcentage de pertes avéré.  Cette lettre est comme une tâche indélébile   sur la blouse du scientifique, mais il faut sortir de l’indignation gratuite et s’interroger plutôt sur l’ancrage de cette assimilation de l’autre culture à l’autre de la culture, c’est-à-dire finalement à ce qui n’étant pas civilisé  ne saurait être « humain ». Toutefois, cette lettre n’est peut-être pas tant raciste que déshumanisante. Si Pasteur affirme que la main lui tomberait quand il faudra passer à l’espace humaine, cela signifie que sa main resterait ferme sur des condamnés à mort qui, par conséquent, ne sont déjà plus tout à fait des humains. Du docteur Frankenstein à Mengele, nous disposons de plusieurs exemples fictifs ou historiques de scientifiques dont la curiosité professionnelle a largement dépassé et violé le respect de la personne humaine) 

Ce que nous percevons là c’est une dynamique identitaire close sur elle-même et tournant à vide soit par « européocentrisme » soit par une sorte d’automatisme « chosifiant » excluant par principe et sans réflexion le délinquant du statut d’être humain. Pasteur consciemment ou pas définit le condamné à mort brésilien comme un matériau d’expérimentation fiable parce qu’humain biologiquement mais pas humain légalement. Privé de son statut de citoyen le condamné à mort est déchu de ses droit, de son statut de personne et l’on peut « enfin » utiliser ainsi un exemplaire d’humanité non humaine corvéable à merci et scientifiquement disponible, offert à toute manipulation comportant un pourcentage très important de risque. 

On peut rappeler que c’est en 1829, donc bien avant l’écriture de cette lettre que Victor Hugo avait écrit  «  les derniers jours d’un condamné à mort » et qu’il est vraiment impossible de dédouaner Pasteur sous des prétextes historiques fallacieux.

Mais alors ce qui a fonctionné pour Pasteur et qui fonctionne aujourd’hui encore dans les relents nauséabonds de propositions politiques dégradantes pour celles et ceux qui les défendent (comme supprimer les remboursements de soins par la sécurité sociale pour les personnes d’origine étrangère séjournant sur notre sol) semble bel et bien décrire un distorsion structurelle, profonde et peut-être efficiente au cœur de toute identification culturelle, ce que nous avons appelé une dynamique identitaire close.  Aussi dépourvue soit elle de pertinence logique et éthique, elle n’en revêtirait pas moins une manifestation concrète à l’œuvre depuis les temps les plus anciens et c’est bien cela que décrit Montaigne dans ce passage des Essais: 


« J'ai la complexion du corps libre, et le goût commun autant qu'homme du monde. La diversité des façons d'une nation à autre ne me touche que par le plaisir de la variété. Chaque usage a sa raison (…) Quand j'ai été ailleurs qu'en France, et que, pour me faire courtoisie, on m'a demandé si je voulais être servi à la française, je m'en suis moqué et me suis toujours jeté aux tables les plus épaisses d'étrangers. J'ai honte de voir nos hommes enivrés de cette sotte humeur de s'effaroucher des formes contraires aux leurs: il leur semble être hors de leur élément quand ils sont hors de leur village. Où qu'ils aillent, ils se tiennent à leurs façons et abominent les étrangères. Retrouvent-ils un compatriote en Hongrie, ils festoient cette aventure: les voilà à se rallier et à se recoudre ensemble, à condamner tant de mœurs barbares qu'ils voient. Pourquoi ne seraient-elles pas barbares, puisqu'elles ne sont françaises? Encore sont-ce les plus habiles qui les ont reconnues, pour en médire. La plupart ne prennent l'aller que pour le venir. Ils voyagent couverts et resserrés d'une prudence taciturne et incommunicable, se défendant de la contagion d'un air inconnu.

    Ce que je dis de ceux-là me ramenoit, en chose semblable, ce que j'ai parfois aperçu en aucuns de nos jeunes courtisans. Ils ne tiennent qu'aux hommes de leur sorte, nous regardant comme gens de l'autre monde, avec dédain ou pitié. Otez-leur les entretiens des mystères de la cour, ils sont hors de leur gibier, aussi neufs pour nous et malhabiles comme nous sommes à eux. On dit bien vrai qu'un honnête homme c'est un homme mêlé.

    Au rebours, je pérégrine très saoul de nos façons, non pour chercher des Gascons en Sicile (j'en ai assez laissé au logis): je cherche des Grecs plutôt, et des Persans: j'accointe ceux-là, je les considère: c'est là où je me prête et où je m'emploie. Et qui plus est, il me semble que je n'ai rencontré guère de manières qui ne vaillent les nôtres. Je couche de peu, car à peine ai-je perdu mes girouettes de vue. » 

          Les Essais, livre III, chapitre IX (extrait) - Montaigne (1580)