Vukadinović. C'est mon nom. Et avant que vous ne vous demandiez d'où il vient — laissez-moi vous le traduire. Vuk : le loup. Ović : fils , descendant, la lignée, le sang, la transmission.
Mon nom signifie, mot pour mot, fils du loup.
Je suis une femme. Et on m'a demandé si j'étais dangereuse.
Je ne suis pas ici pour me défendre. Je suis ici pour retourner la question, parce quederrière cette métaphore de la femme-louve se cache quelque chose de bien plusrévélateur que la nature féminine. Quelque chose qui parle de pouvoir, de peur, et d’unmonde qui n’a jamais su quoi faire des femmes qui refusent d’être apprivoisées.
Depuis des siècles, on nomme la femme pour la contenir. Sorcière. Harpie. Mégère.Louve. Ces mots ne décrivent pas, ils condamnent. Ils sont les barreaux d’une cageinvisible, forgés par ceux qui avaient peur de ce qu’ils ne pouvaient pas domestiquer.
Observez le mécanisme. La femme forte ? Dangereuse. La femme qui parle ? Insolente.La femme qui refuse ? Sauvage. Et la femme qui ose prendre de la place, dans unesalle, dans une décision, dans une vie, on la dit louve. Comme si l’espace qu’elleoccupe avait été volé à quelqu’un. Ce n’est pas un accident. C’est une stratégie aussi vieille que la domination elle-même.Nommer, c’est encadrer. Réduire une femme à une bête, c’est se dispenser de répondre àses arguments.
« On ne naît pas femme, on le devient. »
Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, 1949
On ne naît pas louve non plus. On vous en colle l’étiquette le jour où vous cessez d’êtrecommode. Ce n’est pas un constat sur la nature des femmes. C’est un aveu sur la fragilitéde ceux qui les nomment.
Dans la culture des Balkans, la mienne, celle que je porte danschaque syllabe de mon patronyme, le loup n’est pas simplement une bête. Il est unefigure double, irréductible. Tantôt symbole de liberté absolue, tantôt messager de mort.
Le loup est ce qui existe en dehors de l’ordre établi. Ce qui ne se laisse pas apprivoiser.
Ce qui trace sa propre route sans demander la permission.
Il y a un mot : vukodlak. Composé de vuk, leloup, et dlaka, la fourrure. La créature-frontière, ni tout à fait humaine, ni tout à faitanimale. Un être des deux mondes que personne ne sait classer, alors on en fait unmonstre.
Et qui, dans l’imaginaire collectif, a-t-on toujours placé à cette frontière ? La femme.
Celle qui n’est jamais assez douce ni assez sauvage. Trop forte pour avoir besoin deprotection, trop vulnérable pour mériter le respect.
La vućica, la louve, c’est précisément cela : une femmequi refuse d’être rangée dans une case. Qui existe à la frontière. Et qui n’en a pas honte.
Ma culture a mis le loup dans mon nom. Puis elle a passé des siècles à demander auxfemmes de ne pas rugir.
Posons la vraie question : pourquoi le prédateur de cette métaphore est-il toujoursféminin ? Hobbes écrivait homo homini lupus, l’homme est un loup pour l’homme.
Violence contre violence, égal contre égal. Mais quand on parle de la femme, le loup neregarde plus son semblable. Il regarde celui qui voulait la domestiquer, et qui ne l’a pasobtenu.
Ce renversement n’est pas innocent. Il dit ceci : la femme est menaçante non parce qu’elleest violente, mais parce qu’elle est libre. Et la liberté de l’autre a toujours été terrifiantepour celui qui a bâti son confort sur sa soumission.
« Le féminisme est la conviction radicale que les femmes sont des êtres humains. »
Chimamanda Ngozi Adichie, Nous sommes tous des féministes, 2014
Radical. Le mot vient du latin radix : la racine. Affirmer que les femmes sont des êtreshumains, pleinement, entièrement, sans condition, est encore, en ce siècle, considérécomme radical. Ce seul fait devrait nous tenir éveillés.
Alors oui. Si être une louve, c’est refuser qu’on décide à ma place de ce que je peux être, dire, vouloir, occuper, je revendique ce nom. Sans excuse. Sans négociation.
Mais soyons honnêtes sur une chose. Si aujourd’hui des femmes montrent les crocs, c’estparce qu’on les y a réduites. On leur a enseigné que le silence protège, il ne protègepas. On leur a promis que la douceur désarme, elle n’a désarmé personne. On leur apris des mots, des droits, des corps, des nuits, des carrières, des noms. Et l’on s’étonnequ’elles mordent ?
Les crocs ne sont pas une menace. Ils sont une mémoire. Chaque femme qui prend laparole aujourd’hui le fait aussi pour celles qui n’ont pas pu. Chaque femme qui refuse derétrécir le fait à la place de celles qu’on a étouffées. Ce n’est pas de la rage. C’est de lajustice transmise de génération en génération, comme un nom de famille.
Ce discours n’est pas une déclaration de guerre. C’est une invitation. Aux femmes ici :vous n’avez pas à vous faire petites pour mériter votre place, montrez les crocs. Auxhommes : la femme qui se lève n’est pas votre ennemie. Elle est la preuve vivante que vouspouvez faire mieux. Que nous pouvons tous faire mieux.
Je m’appelle Vukadinović. Fille du fils du loup. Ce nom m’a été transmis par deshommes, dans une langue qui ne pensait pas aux femmes en le forgeant. Mais c'est moi qui me lève devant vous aujourd’hui.
Mais, sitôt que j’ai eu acquis quelques notions générales touchant la physique, et que, commençant à les éprouver en diverses difficultés particulières, j’ai remarqué jusques où elles peuvent conduire, et combien elles diffèrent des principes dont on s’est servi jusques à présent, j’ai cru que je ne pouvais les tenir cachées sans pécher grandement contre la loi qui nous oblige à procurer autant qu’il est en nous le bien général de tous les hommes. Car elles m’ont fait voir qu’il est possible de parvenir à des connaissances qui soient fort utiles à la vie, et qu’au lieu de cette philosophie spéculative qu’on enseigne dans les écoles (1), on en peut trouver une pratique, par laquelle connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. Ce qui n’est pas seulement à désirer pour l’invention d’une infinité d’artifices, qui feraient qu’on jouirait, sans aucune peine, des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent, mais principalement aussi pour la conservation de la santé, laquelle est sans doute le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie (…) Je suis assuré qu’il n’y a personne, même de ceux qui font profession de médecins, qui n’avoue que tout ce qu’on y sait n’est presque rien, à comparaison de ce qui reste à y savoir, et qu’on se pourrait exempter (2) d’une infinité de maladies, tant du corps que de l’esprit, et même aussi peut-être de l’affaiblissement de la vieillesse, si on avait assez de connaissance de leurs causes, et de tous les remèdes dont la nature nous a pourvus.
René DESCARTES, Discours de la méthode (1637), sixième partie
En vous aidant de la méthodologie développée sur le blog (texte de de Hannah Arendt sur le moi), choisissez l’un des sujets suivants et rédigez une copie intégrale type baccalauréat:
Essai:
Le projet défendu par Descartes visant à rendre l’homme « comme maître et possesseur de la nature » représente-t-il un progrès pour l’humanité ?
Question d’interprétation:
En quoi ce texte défend-t-il la venue au monde d’une nouvelle représentation du monde ?
Notes:
(1) René Descartes évoque ici la scolastique et l’autorité de la pensée d’Aristote sur la philosophie et la science à cette époque (avant la science moderne)
3) La rupture de la science moderne: du monde comme cosmos à la nature comme ressource
a- La distinction entre comprendre et expérimenter
C’est en 1632 que Galilée publie « dialogues sur les deux principaux systèmes du monde » qui marque définitivement sa contestation de la vision héritée d’Aristote et de Ptolémée (géocentrisme) et son adhésion à Copernic (héliocentrisme). Le livre sera rapidement condamné par l’inquisition. Il faut bien réaliser que cet ouvrage rompt avec des conceptions qui dataient de 1500 ans. C’est un bouleversement total de perception du monde. Pour le décrire, Alexandre Koyré a écrit un livre intitulé « du monde clos à l’univers infini ». Ce n’est pas vraiment que Galilée affirme l’infinité de l’univers (contrairement à Giordano qui sera brûlé à Florence et qui avait déjà une forme d’intuition de cette infinité voire du multivers), mais il démontre comme Copernic que ce n’est pas la terre qui est au centre de l’univers. Si le système solaire était une grande cité, la terre est plutôt dans la banlieue et le centre ville, c’est le soleil. Mais nous savons maintenant que le système solaire lui-même n’est qu’à la périphérie d’une immense galaxie: la voix lactée et nous avons jusqu’à présent décompté 2000 milliards de galaxies dans l’univers (évidemment il n’est question ici que de l’univers observable).
Il est évident que si nous en étions restés à la conception aristotélicienne et scolastique (moyen-âge) du monde, nous n’aurions jamais progressé dans cette réalisation là. Toutefois, pour Galilée, le « monde.
Avant d’essayer de saisir concrètement ce qui a changé dans la représentation du monde, il faut d’abord évoqué la différence de perception ou de méthode et réaliser aussi qu’Aristote se détache lui aussi à son époque (4e siècle avant JC) d’une explication assez sommaire empreinte de religion et de mythologie. C’est au 6e et 5e siècle avant JC que naît en Grèce, le commencement de ce qui donnera en occident la science, c’est-à-dire le détachement d’une justification exclusive du réel et des phénomènes par des êtres et des éléments surnaturels pour envisager les évènements naturels comme ayant des causes et obéissant à une finalité.
C’est en 460 avant JC que naît Hippocrate qui participera lui aussi de ce mouvement par lequel on se détache progressivement des prières et des sacrifices à Asclépios pour envisager la maladie plus rationnellement (naissance de la notion de symptôme). Tout phénomène a des causes et il se produit parce que la nature suit un ordre, une finalité. C’est cela que porte des auteurs de cette époque comme Aristote (et c’est déjà pas mal pour l’époque).
Avec lui la nature est « phusis », ce qui donnera la physique, soit un lieu traversé par des forces expliquant les mouvements et le développement des êtres, des éléments. Ce qui apparaît avec lui c’est la conception d’un Cosmos, d’un univers ordonné. Ainsi par exemple pour Aristote il y a un monde sublunaire et un monde supralunaire. La lune est la limite entre un monde corruptible où règne les quatre éléments (terre, eau, air feu) et un monde supra lunaire éternel incorruptible, régi par des lois inaltérables. Une fois qu’on a compris et admis cet ordre, la question que pose Aristote est la suivante: « quelle est la place de cette chose dans l’ordre du cosmos ? » Alors qu’avec Galilée, Descartes et la science moderne, on se demande quelles sont les lois qui expliquent que telle ou telle chose se passe?
b- Expérience et Méthode: la rupture moderne (référence au voile d’Isis)
Dans son livre « le voile d’Isis » (essai sur l’histoire de l’idée de nature), le philosophe Pierre Hadot spécialiste de l'Antiquité grecque revient sur un passage de Plutarque (2e siècle après JC) dans lequel il évoque une statue de la déesse égyptienne Isis (déesse de la nature) voilée et portant cette inscription: « Je suis tout ce qui a été, qui est et qui sera, et aucun mortel n’a jamais soulevé mon voile. » Cette inscription fait écho avec une phrase d’Héraclite: « la nature aime à se voiler. » On peut considérer cette phrase comme mystérieuse sans plus, héritière d’une époque où l’on vénérait les paroles des oracles, ou bien on peut lui donner un sens plus profond, notamment parce que certaines paradoxes de la physique quantique (comme la dualité onde / particule) approfondissent cette conception structurellement cachée de ce qui se manifeste (expérience des fentes de Young).
Pierre Hadot définit, avec beaucoup de justesse deux attitudes par rapport à ce voile:
L’attitude prométhéenne: c’est exactement celle de la science moderne: elle consiste à vouloir arracher le voile de la nature, la démasquer par des expérimentations qui la force à se dévoiler. C’est exactement ce que veut dire Descartes dans le texte que nous allons voir après: « se rendre comme maître et possesseur de la nature. » C’est la conception de la science moderne comme conquête, pouvoir, contrôle.
L’attitude orphique: Elle ne croit pas que la nature soit un secret à briser, mais un mystère à admirer, à célébrer, à laisser apparaître à travers la beauté, la poésie, l’art, la contemplation. Selon Hadot, nul ne « soulèvera » vraiment le voile d’Isis, mais le poète, l’artiste, le philosophe contemplatif acceptent comme harmonie, comme présence vivante. Pour Hadot, la nature n’est pas une simple matière à dominer, mais une force interne, une présence vivante, et l’« orphisme » consiste à se mettre en posture de récepteur plus qu’en posture de conquérant.
Par conséquent on voit bien que la science aristotélicienne, ou du moins une certaine lecture de la nature dans l’Antiquité, se rapproche davantage de l’attitude orphique : elle ne cherche pas à forcer le secret, mais à le lire dans la contemplation des phénomènes naturels, dans la finalité interne des êtres, dans la physis elle‑même. Pour lui, il y a un principe fondamental et unique dans la nature. Dés qu’on fait une expérimentation on se concentre et on isole ce qui ne peut ni ne doit l’être. Par comparaison, on peut évoquer le fait que la science moderne au contraire utilise des artifices et les dirige vers UN phénomène même si après on essaiera de définir des lois universelles. Or, le résultat obtenu par l’artifice risque de révéler les propriétés de l’instrument ou du montage plutôt que la nature propre de l’objet observé. De plus, puisque chaque être naturel possède une fin interne (télos), le scientifique doit observer l’objet dans son milieu naturel pour saisir sa « forme » et sa fonction. L’expérimentation, qui force l’objet à sortir de son comportement naturel, semble dès lors incapable d’atteindre la vérité.
Il faut essayer de réaliser clairement que nous passons en 1630 d’une certaine conception de la connaissance à une autre. Peut-on comprendre la nature sans l’écouter et partir du principe que c’est elle qui dicte les principes qui la régule. Pour la science moderne, la nature ne nous dira rien tant qu’on ne lui posera pas de question et plus la questions sera précise, oppressante, voire intrusive, plus la réponse sera probante. C’est exactement cela qui explique les succès incroyables de la science moderne, notamment par rapport à la question de la chute des corps (Galilée, Newton) mais aussi dans le domaine des astres et de la connaissance de l’univers.
Galilée a simplement osé tourner sa lunette vers le sublunaire dont Aristote affirmait qu’il était régulé par des cycles inaltérables, parfaits, incorruptibles et il a aperçu une multiplicité d’étoiles et des phénomènes moins réguliers que ceux qui se produiraient dans une dimension divine et cyclique, éternelle. Galilée, Newton, Toricelli, Bacon, etc, choisissent de poser des questions à la nature, et cela va donner des résultats extrêmement féconds dans tous les domaines de la science. C’est dans cet esprit qu’il nous faut lire ce texte célèbre de René Descartes (1637):
Mais, sitôt que j’ai eu acquis quelques notions générales touchant la physique, et que, commençant à les éprouver en diverses difficultés particulières, j’ai remarqué jusques où elles peuvent conduire, et combien elles diffèrent des principes dont on s’est servi jusques à présent, j’ai cru que je ne pouvais les tenir cachées sans pécher grandement contre la loi qui nous oblige à procurer autant qu’il est en nous le bien général de tous les hommes. Car elles m’ont fait voir qu’il est possible de parvenir à des connaissances qui soient fort utiles à la vie, et qu’au lieu de cette philosophie spéculative qu’on enseigne dans les écoles, on en peut trouver une pratique, par laquelle connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. Ce qui n’est pas seulement à désirer pour l’invention d’une infinité d’artifices, qui feraient qu’on jouirait, sans aucune peine, des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent, mais principalement aussi pour la conservation de la santé, laquelle est sans doute le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie ; car même l’esprit dépend si fort du tempérament, et de la disposition des organes du corps que, s’il est possible de trouver quelque moyen qui rende communément les hommes plus sages et plus habiles qu’ils n’ont été jusques ici, je crois que c’est dans la médecine qu’on doit le chercher. Il est vrai que celle qui est maintenant en usage, contient peu de choses dont l’utilité soit si remarquable ; mais, sans que j’aie aucun dessein de la mépriser, je m’assure qu’il n’y a personne, même de ceux qui en font profession, qui n’avoue que tout ce qu’on y sait n’est presque rien, à comparaison de ce qui reste à y savoir, et qu’on se pourrait exempter d’une infinité de maladies, tant du corps que de l’esprit, et même aussi peut-être de l’affaiblissement de la vieillesse, si on avait assez de connaissance de leurs causes, et de tous les remèdes dont la nature nous a pourvus.
René DESCARTES, Discours de la méthode (1637), sixième partie, GF-Flammarion, 2000, p. 98-100.
Ce qui fait de ce passage du discours de la méthode un texte emblématique de la science moderne, c’est qu’à la fois nous saisissons tout ce qui, des thèses de Descartes et de ce « chantier » qu’il voit ouvert devant lui est absolument irrésistible, comme si, vraiment il ne discernait pas ce qui retient l’être humain d’enregistrer les bénéfices concrets, réels, matériels de ses connaissances et qu’en même temps, nous, vivant au 21e siècle, c’est-à-dire précisément tous ces progrès techniques que Descartes ne faisait que pressentir dans l’émergence de cette nouvelle façon de concevoir l’univers et la science, connaissons bien les difficultés voire les inconvénients de tout ce que promeut le philosophe français (transhumanisme).
L’idée essentielle réside dans cette nouvelle orientation pratique de la science qui ne se réduirait pas à connaître, comprendre mais aussi à transformer, extraire, mettre à profit ces avancées. Le texte se divise en deux moments: le premier permet à Descartes de prendre ses distances et finalement de critique la scolastique et ‘l'autorité d’aristotélisme, même si le nom de cet auteur n’est pas prononcé. Le second moment a trait plus spécifiquement à la médecine et à la possibilité d’augmenter l’espérance de vie des êtres humains. C’est un peu comme si Descartes affirmait qu’il est grand temps que la science nous serve à quelque chose de concret, dans notre vie réelle plutôt que de nous apporter de la connaissance.
L’une des théories les plus connues de Descartes est celle de l’animal machine, à savoir que selon lui, les animaux étant dépourvus d’âme, ils ne sont que des corps et un corps est un assemblage d’organes auquel on peut appliquer un schéma mécanique, exactement comme une montre dont le mouvement de rotation des aiguilles est causé par l’enchaînement de rouages alimenté par des ressors (remontés à la main). Dans sa Lettre au marquis de Newcastle (1646) et le Traité de l’homme, Descartes compare les animaux à des automates : leurs corps fonctionnent comme des horloges ou des fontaines hydrauliques, mus par des “esprits animaux” (un fluide) agissant sur des ressorts, muscles et nerfs. Ils réagissent par instinct mécanique, sans âme ni pensée. Pour Descartes, tout dans la nature obéit à des lois mécaniques simples, instituées par Dieu au moment de la création. Les phénomènes physiques (mouvement, croissance) s’expliquent par la matière en mouvement, sans finalité occulte : il suffit d’imaginer Dieu comme un ingénieur suprême ayant assemblé un univers-machine selon des règles fixes (comme dans ses Principes de la philosophie). De même pour comprendre le pommier, il faut raisonner comme si Dieu l’avait fabriqué pièce par pièce, avec des “ressorts” (sève, racines) obéissant à la mécanique divine. C’est sa méthode réductionniste et mécaniste: décomposer en causes matérielles pour “rentrer dans la compréhension de la nature”, sans recourir à des formes aristotéliciennes ou à une âme végétative.
Finalement il faut adopter une démarche d’artisan, de technicien y compris pour comprendre. On mesure bien à quel point et même si Descartes ne semble pas connaître cette métaphore du voile, il s’agit bien d’arracher à la nature toute interprétation mystérieuse ou sacrée. On pourrait dire qu’en fait si l’on utiliser la nature il faut la comprendre mais qu’en retour si l’on veut la comprendre il faut lui appliquer le modèle de l’utilisation, du fonctionnement: « comment ça marche: la gravitation, la pousse des végétaux, la coagulation du sang, etc. ? »
Il n’est vraiment pas question d’attendre que la nature livre ses secrets, et d’ailleurs elle ne les révélera pas. Donc il faut les lui arracher de force comme un policier qui n’attend pas que le suspect spontanément lui fasse des aveux. Il faut « provoquer », concevoir une expérimentation qui forcera la nature à répondre par oui ou par non à la question qu’on lui pose, question qui nécessairement sera motivée non seulement par notre curiosité mais aussi par notre intérêt. C’est ce tour, cette nuance là qui à la fois contient l’esprit de la science moderne dans tout ce qu’il revêt de « dévoilant » de rejet radical du caractère sacré de la nature et d’utile à l’être humain.
Résumons: Descartes applique le modèle mécaniste à la compréhension des animaux et de la nature. L’animal dés lors se voit réduit au statut de simple automate dont il s’agit de comprendre les rouages. De même, si le corps de l’être humain n’était pas fondamentalement relié et investi par son âme (union du corps et de l’âme dans « le traité des passions ») nous pourrions concevoir notre corps comme un assemblage d’organes. De ce fait, si comprendre permet d’utiliser, utiliser permet aussi de comprendre, ou plutôt le modèle de l’utilité est aussi l’instrument et l’assurance d’une compréhension. J’arrache le voile de la statue d’Isis et je conteste son inscription en partant du principe qu’il n’y a rien de mystérieux, de « sacré », de propice à la célébration ou à la contemplation dans la nature, laquelle n’aurait dés lors rien à opposer à des expériences.
Toutefois le mécanisme reste un modèle de compréhension, c’est ce qui articule la totalité de ce passage autour du « comme ». Il s’agit de se rendre « comme » maîtres et possesseurs de la nature. C’est très ambigu parce d’une part il ne fait aucun doute que nous nous situons bel et bien ici dans une nouvelle « représentation » du monde qui n’est donc qu’une « représentation ». Mais en même temps ce « re » de représentation est très proche du « re » de « reconstruire ». Savoir que finalement on comprendra mieux la nature en partant du principe que tout en elle s’agence comme un mécanisme rend quasiment irrésistible la tentation de jouer de ce mécanisme, et c’est bien ce que déploie la seconde partie du texte (qui commence à « ce qui n’est pas seulement à désirer pour l’invention d’une infinité d’artifices… ) en évoquant les progrès de la médecine.
c) Ce qui se joue dans ce nouveau rapport au monde: maîtriser la nature? (La question du transhumanisme et de la techno-science)
Ces philosophes et ces hommes de science: Descartes, Bacon, Galilée, ceux qui ont vraiment développé cette nouvelle représentation du monde de la science moderne se situent à un moment clé de l’évolution de la connaissance du monde et du rapport que nous avons avec lui (l’anthropologue Philippe descola situe cette période comme décisive pour le passage de l’Europe de l’analogisme au naturalisme: vision de la nature comme ressource à exploiter). Il ne faut vraiment pas sous estimer le « bond » en avant de la science dans quasiment tous les domaines: médecine, physique, astrophysique, chimie, mathématiques, technologie, etc. A bien des titres, ce que Descartes formule ici comme souhait sera largement exhaussé par les siècles postérieurs.
Toutefois, deux considérations fondamentales redonnent de la force à l’attitude orphique au détriment de l’attitude prométhéenne:
La physique quantique et notamment le principe d’incertitude de Heisenberg impose une limite structurelle à ce modèle de compréhension et de transformation de l’expérimentation. Que pose ce principe (1927) ? Qu’il est mathématiquement impossible de connaître simultanément avec une précision absolue la position d’une particule et la quantité de mouvement qui la déplace. Pour voir une particule, il faut nécessairement qu’elle soit éclairée, ce qui implique qu’un photon (particule de lumière) la heurte et change sa position. Dés lors ce que l’on observe, parce qu’on l’observe se trouble, n’est plus ce que l’on pensait observer. Ce que nous mesurons, parce que nous le mesurons est transformé par la mesure elle-même. Cette représentation d’une nature claire, mécaniquement organisée comme des ressorts qui fonctionneraient idéalement, extérieurement à toute observation vole donc en éclat. Observer, expérimenter ce n’est pas connaître purement, c’est transformer la nature observable. Ainsi la physique quantique réhabilité contre l’attitude prométhéenne de la science dite moderne l’attitude orphique et le voile d’Isis: il y a bel et bien un mystère de la nature qu’il faut respecter, maintenir et peut-être célébrer. On ne peut pas connaître la position de la particule, mais on peut déterminer exactement là où il est impossible qu’elle soit, comme si la célèbre affirmation de Socrate prenait ici une force inattendue: ce que l’on sait avec certitude c’est dans quelle mesure on ne sait pas, à savoir quelle est la zone où l’on sait qu’elle n’est pas. Je peux savoir jusqu’à quel point j’ignore mais pas savoir vraiment. On peut fixer des marges d’indétermination, mais pas des points précis de localisation (la physique quantique est une physique de champs et pas une physique de « points ». Elle n’est pas déterministe)
Même s’il serait complètement absurde de définir la science moderne et Descartes comme « transhumaniste », on perçoit bien qu’il y a dans son texte l’affirmation de la technique comme modèle de compréhension utilisable en science, de telle sorte que pointe ici en germe (un tout petit germe mais un germe quand même) l’inversion du rapport entre science et technique, à savoir que ce n’est pas la technique qui sert l’idéal gratuit de la science et de la connaissance mais le contraire: la science devient la servante de la connaissance: « il faut que cela nous serve de connaître », il faut que notre santé puisse en retirer un bénéfice et notamment que nous vivions le plus longtemps possible. L’augmentation de l’espérance de vie est aujourd’hui l’une des motivations malheureusement la plus efficace du transhumanisme (voir les délires de Laurent Alexandre).
Un exemple peut parfaitement illustrer ce tournant de la science qui finalement du fait même de son évolution se laisse totalement déborder par l’esprit « pratique » interventionniste, prométhéen d’une certaine technique, c’est le principe de conversion de la matière en énergie formulée par Einstein: E=mc au carré, c’’st-à-dire que toute particule possède du seul fait de sa masse une énergie potentielle au repos. Il existe une énergie de liaison dans tous les noyaux atomiques: protons et neutrons, de telle sorte que si on leur impose une fusion (bombe H) , une fission (bombe A), une infime partie de cette masse se convertit en énergie pure: chaleur, lumière onde de choc. Un gramme d’uranium 235 (235: quantité des protons et des neutrons dans l’uranium) est équivalente à 20000 tonnes de TNT. Cette puissance est potentiellement et naturellement contenue dans la matière.
Comment savoir cela sans l’utiliser, sachant que cette connaissance peut avoir des utilisations médicales évidentes, notamment dans tout ce qui est radio-thérapie? Mais en même temps, comment ne pas voir à quel point cette connaissance du potentiel de conversion de la masse en énergie est destructrice? « Le progrès technique est comme une hache qu’on aurait mise dans les mains d’un psychopathe. » - Einstein