vendredi 13 février 2026

Terminales 2 / 5 / 7 - Faut-il travailler pour être heureux? (3 et fin)


 2) Travail salarié et aliénation capitaliste

a) Vente de la force de travail et plus-value

Selon Karl Marx, cette possibilité d’être heureux dans le cadre d’un travail salarié au sein d’une société capitaliste est dés le départ exclue dans la mesure où le travailleur accepte de vendre non pas le produit de son travail mais sa force de travail, c’est-dire finalement ce qu’il est et l’on ne peut pas vendre ce que l’on est. L’aliénation, c’est-à-dire le fait d’être dépossédé·e du principe d’autonomie de soi c’est ce qui s’impose dés le départ.  Ce que le propriétaire des moyens de production achète ce n’est pas l’acte d’extériorisation par lequel l’ouvrier se réaliserait, mais la capacité de travailler pendant un certain temps, mesurée en heures, comme une marchandise parmi d’autres.  Le salaire apparaît alors comme le prix de cette force de travail, fixé non pas en fonction de la totalité de la valeur créée , mais sur la base de ce qui est nécessaire à la reproduction de cette force, c’est-à-dire le minimum vital permettant au travailleur de subsister et de revenir le lendemain à l’usine. L’ouvrier fileur produit en une journée l’équivalent monétaire de six schillings. C’est exactement ce qu’il serait payé s’il était rétribué proportionnellement à ce qu’il produit, mais il n’est payé que 3 schillings. Où sont passés les trois schillings restants ? Le propriétaire des moyens de production les confisquent à son profit non seulement à son bénéfice à lui, aux « cadres » de l’entreprise mais aussi aux actionnaires et à l’investissement dans l’entretien et l’amélioration des moyens de production (le travail mort donc!). Mais on peut dire que dés la conversion et finalement l’acceptation du travailler à « se vendre » en tant que force de travail, le rapport à l’être est d’emblée brisé. C’est comme si sans s’en rendre compte, le travailleur s’était lui-même situé au rang de « ressources », ce qui devrait nous interpeller: qu’il y ait un département de ressources humaines dans une entreprise pose nécessairement question ainsi que le fait qu’il y ait des directeurs c’est-à-dire de gestionnaires de la « chose humaine ». 

Il y a donc une confusion essentielle dans le salaire. La valeur de la force de travail désigne ce qu’il faut pour que le travailleur « vive » et revienne travailler c’est l’entretien vital du travailleur. Cette valeur est mesurée en temps de travail nécessaire. La « valeur » du travail est une expression que Marx trouve dangereuse et fallacieuse. Il n’y pas de valeur du travail préexistante. Celle ci n’existe que quand l’énergie du travail est dispensée. Le capitaliste dit au travailleur qu’il paie son « travail »  mais c’est faux, il paie ce qu’il estime nécessaire pour que le travailleur vive. La valeur effective de ce qui est produit par le travailleur va fluctuer sur un marché de l’offre et de la demande, de telle sorte que le bénéfice enregistré ne sera pas du tout répertorié ni pris en compte sur le salaire du producteur. Le capitaliste prétend payer le “travail”, mais il achète en réalité la force de travail au prix de sa reproduction (salaire équivalent à ce qu’il faut pour vivre. Le capitaliste paye le travailleur pour sa capacité à travailler (ex. : un mois de force de travail), pas pour le travail déjà effectué. C’est là l’astuce : le travailleur produit plus de valeur (surtravail → plus-value) que ce que coûte sa reproduction.

Tout ceci part d’une évidence, de ce que l’on pourrait quasiment appelé une loi de la nature: nous pouvons produire plus que ce qui est nécessaire à assurer notre vie.  C’est valable pour toute énergie dépensée: un cheval peut labourer un champ entier avec pour lui un peu d’eau et un peu d’orge. La quantité nécessaire à entretenir un être vivant qui travaille est moindre que la quantité de travail q’viol peut accomplir.  Le travailleur est payé à partir du temps de travail et pas en fonction de la quantité de travail abattu. Tout est là: C’est à la lumière de cette évidence qu’il faut rabattre les cartes de la rétribution, et interroger toutes ces professions jugées supérieures qui finalement ne sont que des intermédiaires entre le travailleur et ce qu’il produit. D’où vient que des personnes sont dites compétentes pour 1) posséder les moyens de production 2) enregistrer le bénéfice que l’on peut retirer d’un produit en faisant jouer des « déplacements » (mais que l'on appelle des « placements » pour qu’un produit rapporte plus ici que là ou à tel moment plutôt qu’à tel autre. 




Le salaire ne paie pas du tout le travail accompli mais le strict nécessaire pour qu’on l’accomplisse.  Le bénéfice enregistré par le propriétaire des moyens de production (plus value) n’est pas redistribué à celle ou celui qui pourtant l’a produit. Il y a une part de « sur travail»c’est-à-dire de travail exigé au producteur en plus de ce qui serait nécessaire à assurer sa survie qui ne lui est pas payée. Le salaire ne paie donc pas du tout la travailleur en fonction de ce qu’il fait mais de ce qu’il faut pour qu’il le refasse et c’est ce surtravail qui fait la plus value. Cette distinction révèle l’illusion fétiche du salaire : il apparaît comme paiement “juste” du travail accompli, alors qu’il ne couvre que les conditions pour que le travailleur revienne le lendemain. Le surtravail, source de toute plus-value, reste invisible dans cette apparence.


b) L’extorsion du salaire

Même si cela peut sembler anachronique, il est très utile de revenir sans cesse à la dénonciation aristotélicienne de la chrématistique commerciale car finalement tout est là: à partir du moment où la justification naturelle du travail de la production de biens dont le but est de satisfaire les besoins d’une population est dépassé par la possibilité d’enregistrer un gain des échanges et ainsi e rancher constamment le processus de bénéfice à partir d’un même produit, on comprend bien qu’un processus s’amorce en vue d’accorder au produit un primat, une supériorité sur celles et ceux qui produisent. 

Il ne faut pas oublier qu’Aristote a formulé cette critique dans le temps même où la monnaie a commencé de dépasser totalement le troc. C’est intéressant parce que tant que l’on reste dans le troc, le rapport besoin /produit est toujours efficient. On comprend bien que la monnaie permet d’utiliser un principe d’équivalence entre tous les produits échangeables mais cela a précipité la conversion de toute chose en valeur et par « chose », on peut aussi entendre malheureusement des services, des réalités voire des organes du corps humain (certes sur un marché parallèle illégal). L’idée, maintenant banalisée selon laquelle tout peut s’évaluer, se convertir en valeur d’échange a littéralement envahi tous les champs d’activité, de réflexion humaines. 

C’est bien cela que Marx souligne quand il pointe la confusion entre la vente de sa force de travail par les travailleur.se.s. L’extorsion du salaire constitue le mécanisme central par lequel l’exploitation capitaliste s’occulte sous l’apparence d’un échange équitable. (Le Capital (Livre I, chap. XIX)), le salaire ne rémunère pas le travail effectivement accompli, mais la force de travail en tant que capacité productive, au prix nécessaire à sa reproduction sociale. Ce prix correspond au temps de travail nécessaire, c’est-à-dire au coût moyen de subsistance du travailleur et de sa famille (nourriture, logement, éducation), afin qu’il puisse revenir quotidiennement à l’usine.

Prenons l’exemple utilisé par Marx du fileur : en une journée de six heures, il produit une valeur équivalente à six schillings, mais son salaire n’est que de trois schillings. Les trois schillings restants représentent le surtravail, dont la valeur excédentaire — la plus-value — est appropriée par le capitaliste. Ce surtravail n’est pas rémunéré : les premières heures couvrent le temps nécessaire (reproduction de la force de travail), les suivantes génèrent un travail gratuit au bénéfice du propriétaire des moyens de production, des actionnaires et de l’entretien du capital fixe (travail mort).



Marx insiste sur la confusion idéologique inhérente au salaire : le capitaliste prétend payer le « travail », mais achète en réalité la force de travail préalable, mesurée non par la valeur totale créée, mais par le minimum vital déterminé historiquement et socialement. La valeur effective du produit fluctue selon l’offre et la demande sur le marché, tandis que le salaire reste fixé au seuil de reproduction. Il n’existe pas de « valeur du travail » pré-constituée ; celle-ci n’émerge qu’au moment où l’énergie humaine se concrétise dans le produit. Ainsi, le salaire apparaît comme un paiement juste du labeur accompli, alors qu’il ne couvre que les conditions biologiques et sociales pour que le travailleur se reproduise comme marchandise vivante.

Cette extorsion est structurelle : le travailleur exproprié des moyens de production, subit une contrainte économique absolue qui le force à vendre sa force de travail. Le salaire devient un fétichisme, voile mystique masquant le rapport d’exploitation réel. Notre capacité productive excède toujours les besoins vitaux. C’est comme la loi naturelle de l’énergie humaine, comparable au cheval qui laboure un champ entier pour une ration modeste. Le salaire ne rétribue ainsi que l’entretien vital, non la totalité de la création ; le surtravail, source de toute plus-value, demeure invisible et non redistribué.




c) l’illusion du management heureux

Les formes contemporaines de management, qualifiées de « heureuses » (bien-être au travail, flexibilité, développement personnel), représentent une évolution sophistiquée de l’aliénation salariée, où l’exploitation s’habille de consentement volontaire. Johann Chapoutot, dans Libres d’obéir, révèle les origines historiques de cette logique : dans l’entreprise totalitaire, la motivation ne reposait pas uniquement sur la contrainte , mais sur un discours d’enthousiasme communautaire, où l’ouvrier adhérait librement à la performance collective au service de la « communauté d’entreprise ».

Marx anticipait cette ruse idéologique dans L’Idéologie allemande (1845-1846) : le capitalisme transforme l’exploitation en essence de l’activité humaine, faisant passer le salariat aliéné pour une vocation libératrice. Le management heureux prolonge cette illusion : les indicateurs de performance (KPI), évaluations continues et outils de gamification transforment le surtravail en projet personnel ; la surveillance numérique en « feedback bienveillant » ; l’auto-exploitation en accomplissement de soi. Chapoutot nomme cela une gestion par le consentement enthousiaste : l’ouvrier n’est plus contraint par la chaîne, mais par ce qu’on lui présente comme ne pouvant pas ne pas venir de lui.

Concrètement, les open spaces, séances de team-building et discours sur le « sens » masquent la persistance de la plus-value : la flexibilité horaire abolit les limites du surtravail sans augmenter le salaire, tandis que la « culture d’entreprise » culpabilise l’échec individuel au lieu de questionner la structure. L’aliénation ne disparaît pas ; elle mute en forme douce, où le salarié gère lui-même son épuisement comme une preuve de dévouement. Ainsi, le département des « ressources humaines » — gestionnaires de la « chose humaine », perpétue l’extorsion sous couvert d’humanisme, rendant le salariat supportable sans le subvertir.

Ces mécanismes préparent l’exigence d’une reconquête ontologique du travail, opposée à cette dépossession économique et idéologique. le salaire mesure-t-il vraiment la valeur créée, ou seulement le coût de reproduction d’une force aliénée ?



Illustration par un film: la question humaine de Nicolas Klotz d’après le roman de François Emmanuel), Simon Limboldt est psychologue en ressources humaines au sein de SC Farb, un conglomérat pétrochimique allemand aux relents historiques troubles (allusion à IG Farben, impliqué dans les camps nazis). Sa mission consiste à enquêter discrètement sur l’état psychologique du directeur général, Vincent Jüst, dont les collaborateurs perçoivent des signes de dépression. Simon administre des tests de personnalité, organise des ateliers de cohésion et analyse les réponses via un logiciel prédictif. Mais au fil de l’enquête, le film dévoile un monde de bureau aseptisé : open spaces froids, séminaires motivants avec musique techno en fond, discours RH sur l’“efficience humaine” et la “sélection optimale”. Jüst, rongé par un passé familial nazi refoulé, craque lors d’une conférence où il évoque la “nuit” intérieure des cadres. Simon, initialement complice du système, sombre dans l’angoisse existentielle, hanté par des visions de déshumanisation – trains de la mort, bureaux impersonnels. L’atmosphère du film  oppose langage managérial (neutre, quantifiable) à la “question humaine” brute : qu’est-ce qui reste de l’humain quand tout est géré comme un process ?

Ce récit illustre l’illusion du “management heureux” au cœur de ton thème : SC Farb incarne l’entreprise moderne qui vend du bonheur au travail comme un produit – via des bilans psychologiques, des team buildings et des KPI d’épanouissement (KPI: Key performance indicateurs - il s’agit d’évaluer la capacité d’émulation d’un projet sur les employés concernés). Simon y croit d’abord : son rôle de directeur des ressources humaines semble bienveillant, scientifique, libérateur (choisir les “bons” employés pour un collectif harmonieux). Mais le film révèle le revers : ce bonheur est une idéologie qui masque l’aliénation. Le travail ne rend pas heureux ; il formate l’humain en ressource optimisable, effaçant l’angoisse authentique au profit d’une productivité glaciale. Jüst symbolise le burnout du dirigeant “réussi” : son effondrement montre que même au sommet, le management heureux est une coquille vide, héritière d’une rationalité bureaucratique totalitaire, celle du 3e Reich.  Sur le bonheur managérial, La Question humaine radicalise l’illusion générale : Aristote voyait le bonheur (eudaimonia) dans une vie vertueuse et équilibrée ; ici, il est réduit à des KPI – Simon sélectionne du “personnel” comme on trie des données, tandis que Jüst, hanté par son passé, incarne l’“efficience” déshumanisante, où le dirigeant est prisonnier de sa propre machine.




La question humaine, chez Kant, pose le travail comme devoir moral envers autrui ; le film la réduit à pure technique : les rapports neutres dissolvent toute éthique, comme le jargon nazi bureaucratisait l’extermination (écho à Hannah Arendt et la “banalité du mal” - Un prisonnier était une « unité » de telle sorte que l’on pouvait quantifier le nombre d’unités convoyées puis éradiquées). Simon passe de l’observateur à la victime : sa “nuit” intérieure questionne pour savoir  si le salariat libéral ne recycle pas une forme soft de nazisme, de gestion des ressources humaines.  Simon vacille quand son job “heureux” expose sa propre déshumanisation ; le film pose ainsi le vrai problème de l’oxymore « ressources humaines ». Une ressource est un moyen et un moyen désigne une chose. De quelque biais que l’on aborde cette dénomination de ressources humaines elle est rigoureusement déshumanisante et tout simplement abjecte. Aucun être humain ne peut devenir le moyen d’une usine ou d’une chaîne de montage. 

Transition: On mesure bien ici à quel point le travail rend malheureux parce qu’il est totalement vidé de sa substance anthropologique de libération. Nous ne pouvons travailler qu’à partir de la conscience de la dimension existentielle du « travail », en tant « qu’oeuvre ». Grâce à Martin Heidegger nous pouvons donner à ce terme d’oeuvre son sens authentique à partir du « désœuvrement » dans lequel nous venons au monde en tant que « dasein ». Dépourvus que nous sommes de biotope, être dans la nature ne fait advenir pour nous l’existence d’aucun monde fait, achevé. Tout reste à faire. Cela signifie qu’un dasein est un être dont la capacité à venir au monde suppose qu’il le fasse surgir en tant que projection et finalement c’est ça le travail. Il est une oeuvre à réaliser à partir de la conscience angoissée du désœuvrement compris comme condition première de notre venue au monde (sous entendu d’un monde à faire exister). Ainsi le travail « reprend pied » en tant que souci de l’être (bonheur) et non avidité de l’avoir (plaisir) 





III. Travail ontologique : on travaille à être 

a) la distinction Aponia / Scholé (Jean Pierre Vernant)

Dans ce sens, travailler ne relève plus du devoir moral ni de l’utilité sociale, mais d’un souci de soi, où l’homme se découvre « en acte », c’est-à-dire dans la pleine conscience qu’on ne se connaît qu’en s’effectuant tout simplement parce qu’il n’y a rien à connaître ni à reconnaître de soi dés lors qu’être soi est conçu et vécu comme processus. C’est comme un « j’y travaille » à plusieurs étages.  

Finalement la plus juste objection que l’on puisse faire au capitalisme (et peut-être celle à laquelle il sera le plus sensible)  et de « viser petit », de produire peu, c’est-à-dire de ne pas réaliser que l’on peu produire infiniment plus et infiniment mieux dés lors que l’on demande rien de plus que travailleur.se.s que d’être, que l’on ne dissocie pas le souci de soi et le souci d’être soi de la nécessité de travailler. Comment faire en sorte que travaillant à être, le travailleur ou la travailleuse produise aussi socialement, extérieurement, et d’une façon qui soit rentable, de telle sorte que personne n’y perdrait? Pourquoi ne pas miser sur l’évidence selon laquelle personne ne peut demeurer comme en jachère de soi-même? 

a) Vernant : scholé et aponia 

Jean-Pierre Vernant, dans Les Origines de la pensée grecque, montre que le monde hellénique distinguait deux régimes du temps et de l’activité : la scholé (loisir heureux de se cultiver et d’apprendre) et l’aponia qui définit le labeur contraint par l’exigence de vivre. « Chez les Grecs, dit Jean-Pierre Vernant, le travail manuel, labeur servile, apparaît comme une répétition toujours recommencée des mêmes gestes sous la pression d’une nécessité extérieure qui réduit l’homme à n’être plus que chose ». C’est pourquoi l’aponia désigne le travail des esclaves alors que le citoyen libre travaille sa vertu (aretè: la vertu) par l'activité politique mais aussi par la contemplation et la réflexion.  Historiquement, cela s’enracine dans l’émergence de la cité (VIIIe-VIe s. av. J.-C.) : la polis libère le citoyen de la pornéia (prostitution économique) pour l’élever à la parole publique. 

On ne peut pas être un citoyen si l’on reste dépendant de tout ce qui concerne la satisfaction des besoins vitaux. C’est vraiment là la base de ces deux termes grecs que sont Zoé (vie organique, besoin vital) et Bios (vie humaine, existence). Nous retrouvons cela dans la fameuse thèse aristotélicienne selon laquelle « l’être humain est un animal spécifiquement politique ». L’homme est un être dont le rapport à la vie ne peut en aucune façon se concevoir par la satisfaction de tout ce qui est vital. Par conséquent si par « travail » nous n’entendions que cette activité qui permet aux êtres humains de se nourrir, de se loger, de vivre bien ou de survivre, alors pour les grecs on ne peut en aucune façon travailler pour être heureux ni pour être tout court. 

Toutefois la skholé ne décrit pas l’inactivité. Il est bien affaire d’oeuvrer, d’apprendre, d’agir, de prendre la parole, de comprendre. Le temps libre devient le lieu d’un travail intérieur où l’on oeuvre en vue d’être soi ou de le devenir. Il n’est évidemment pas question ici de souscrire à l’esclavage (comme le faisait Aristote, même si à sa mort, il a par testament affranchi tous ses esclaves) mais de remarquer cette distinction entre aponia et scholé et plus encore entre zoé et bios. En un sens le « travail » comme ouvrage de transformation est d’emblée inscrit dans l’être humain qui ne peut se reposer sur aucune donnée naturelle. Il n’est rein de l’être humain qui pusse concevoir et encore moins se cultiver hors de cet « ouvrage » de telle sorte qu’être pour lui est un acte, un chantier. 




b) Travail /Oeuvre/Action

Hannah Arendt, dans Condition de l’homme moderne (§3-5), distingue trois modalités de la vita activa, héritées de la Grèce via Aristote et son analyse prolonge les thèses de Jean-Pierre Vernant:

Elle oppose la vita activa et la vita contemplativa, insistant sur la possibilité décrite par Aristote selon laquelle l’aptitude à cultiver sa vertu était parfaitement accessible par l’action et pas exclusivement l’oeuvre théorique, intellectuelle élevée. Or cette vita activa désigne trois activités:

  1. le travail au sens laborieux du terme: il désigne l’effort répétitif lié à la zoè (vie animale), sous anankè (nécessité). « Le labeur … est la plus haute activité humaine parce qu’elle correspond le plus étroitement au processus de la vie elle-même », mais c’est un piège, car « son produit est consommé dès qu’il est produit ». Ce type de « travail » est celui de l’animal laborans. Il n’est rein de spécifiquement humain qui s’y produise (on ne peut pas s’empêcher de penser qu’il constitue en fait une bonne part de ce que nous entendons aujourd’hui par « travailleur 
  2. L’oeuvre l’artisanat, la fabrication d’un monde stable (outils, art), où l’on ordonne la matière à la forme. Aristote : technè comme « connaissance de l’art de faire » (Éthique, 1140a). C’est ce que l’on pourrait appeler l’activité de l’homo faber (ici l’être humain apparaît: homo)
  3. Action (praxis) : effort libre et consenti en public, scholè politique, où naît la philia et le bonheur d’être humain dans une cité de citoyens libres. . Aristote : « La félicité est une activité de l’âme conforme à la vertu parfaite … dans la vie contemplative » (Éthique, 1177a), mais aussi politique (Politique, 1325b : « L’homme est un animal politique »).

Nous retrouvons finalement philosophiquement ce que Vernant posait plutôt historiquement , à savoir que chez les Grecs archaïques, le travail comme labeur correspond à l’aponia servile, l’oeuvre à la dépense d’énergie travailleuse qui crée des structures stables, et  ; action à la scholè, « affranchissement du travail servile pour la pensée »

Hannah Arendt prolonge explicitement Aristote : la scholè n’est pas repos passif, mais « occupation des hommes libres » (Politique, 1333a35 : « Nous devons organiser nos vies de manière à avoir du loisir ; car nous devons travailler pour avoir du loisir »). Arendt : « L’action est la seule activité qui … introduit dans le monde quelque chose de nouveau … elle est la condition de tout commencement » (Condition, §36). 

Si Vernant montre l’origine grecque de la scholé , Aristote la théorise puisque selon lui, la vertu s’acquiert par la praxis et Hannah Arendt critique l’évolution actuelle du travail qui absurdement fait primer le sens le plus esclavagiste sur l’acception la plus libératrice.

Philosophiquement, cela articule nécessité/liberté : le sens 1 (labeur) perpétue le cycle vital (pas de bonheur durable), l’oeuvre (sens 2) stabilise un monde intermédiaire et l’action  (sens 3) élève au bios heureux, car « la joie de l’action … est la félicité née du miracle que des choses nouvelles puissent … commencer à exister » (Condition, §44).




En articulant ainsi ces trois auteurs (Aristote Vernant Arendt)  nous réalisons  qu’il faut travailler pour être heureux, mais au sens  d’œuvre et d’action seulement (sens 2 et 3) L’oeuvre décrit en effet l’effort consenti modelant la matière (Vernant : poiêsis libre ; Aristote : technè vertueuse) ainsi que le bonheur de la durabilité : « L’objet fabriqué … est destiné à durer » (Condition, §13).

Il en va de même pour l’action (sens 3): scholè publique. Aristote : « Le bonheur appartient à ceux qui exercent leur raison dans l’action vertueuse » (Éthique, 1098a).  Contre le sens 1 (moderne aliénant), Vernant, Arendt et Aristote convergent vers une conclusion identique: le bonheur exige l’effort libre, orienté vers la vertu. L’idée même de « bonheur sans travail » est donc illusoire. Une vie purement contemplative resterait passive et incapable de procurer la bonheur, l’eudémonia.


c) Travailler pour  être…(heureux)

  Il a déjà été souligné, notamment par Hannah Arendt que la condition de l’homme moderne, et plus encore celui de notre époque est de plus en plus orienté vers le sens le moins humain du travail, c’est-à-dire le premier de la tripartition (labeur). Nous travaillons pour vivre, nous ne travaillons pas pour être. C’est cette donnée là faisant malheureusement parte intégrante de la réalité actuelle du monde du travail qu’il faut interroger. Le souci d’être ne fait plus recette aujourd’hui et finalement personne ne le comprend.

Si nous revenons à la géniale distinction aristotélicienne entre la chrématistique commerciale et la chrématistique familiale, nous possédons des éléments aussi historiques que philosophiques et économiques sur cette déperdition du souci d’être au profit de la seule préoccupation de ‘lavoir, de la richesse, du bien  de consommation (chremata). Nous ne pouvons nous satisfaire de vivre qu’en possédant les moyens, et ce terme de « moyens » est à garder en tête avec tout son sens. Un moyen n’est pas une fin. De fait les grands capitalistes ont tellement les moyens de vivre qu’ils ne se préoccupent pas « d’exister » et étrangement mais logiquement c’est là un souci qui les rapprochent des plus pauvres, lesquels ne se préoccupent plus de leur être parce qu’ils n’en ont pas le loisir. Toutefois, que l’on ait accumulé les moyens d’existence sou qu’on en soit privé et qu’on ne pense qu’à cela, on ne fait que moyenner son existence, c’est-à-dire se préoccuper des moyens visant à avoir des moyens de telle sorte que la question de savoir « pour quoi, » n’a pas droit de cité. 

De quoi te nourris tu dans ta vie? Si l’on répond: « de nourriture et d’eau, on a raison organiquement et la seule question de sa vie est soit celle de sa survie biologique (je vis pour continuer à vivre et que mon corps soit maintenu en vie) soit celle de l’accumulation de biens me permettant de vivre confortablement, prolongement info de l’espérance de vie, préoccupation transhumaniste par excellence). L’idée selon laquelle j’ai quelque chose à faire de mon être est alors totalement désuète, obsolète réputée abstraite ou trop « philosophique ». Il faut avoir du temps pour envisager cette perspective…Or je n’ai pas le temps puisque je suis trop occupé.e à « gagner ma vie » même si en l’occurrence gagner sa vie revient à gagner les moyens de la vivre, ce qui revient en boucle comme un cercle vicieux qui n’accomplit rien. C’est bien cela que nous vivons pour une écrasante majorité de travailleurs précaires mais aussi d’ultra-riches totalement occupés à faire croître sans cesse davantage leur fortune.




Ce cercle absurde est à situer dans une étroite corrélation avec la chrématistique commerciale d’Aristote: puisque l’on a constaté que l’on pourrait gagner plus d’argent en en ayant déjà: on fait proliférer cette capacité de l’argent d’être un « intermédiaire » dans l’échange de marchandises. On a « les moyens » et l’on fait proliférer cette nature même de l’argent d’être un moyen, un intermédiaire qui n’est rien mais qui vaut tout. Nous avons un substitut de quelque chose par le substitut de la valeur.  Il est absolument impossible que l’argent fasse le bonheur 1) parce qu’il n’est qu’un moyen 2) parce que, dans une économie capitaliste, on ne vise qu’à faire croître les moyens 3) parce que nous avons vu que le bonheur ne pouvait aucunement consister dans un bien quelconque. Il n y a pas d’objet, de chose, de substance quelconque qui puisse apporter le bonheur (lequel réside dans une condition de notre être).

C’est maintenant qu’il est affaire pour nous de revenir avec clarté et logique à cette définition précise du bonheur comme condition de notre être, en partant du dernier philosophe de l’histoire qui nous ait vraiment et presque exclusivement parlé de. Notre être, de la question de l’être à savoir Heidegger.   

De fait l’être humain est un animal pour lequel il question dans son être non pas de vivre mais d’être: ce que nous touchons ici c’est le point de ralliement de deux auteurs séparés de 24 siècles mais dont la proximité conceptuelle et philosophique est résolument féconde pour ne pas dire, à tous points de vue, fondamentale, essentielle: Aristote et Heidegger. 

Etre est une préoccupation qui nous travaille NOUS, est tant qu’être humains, c’est-à-dire en tant  que « Dasein ». Ce que nous vivons c’est ce décalage entre vivre et être, et ce décalage est finalement exactement ce qui se doit d’être comblé par du travail, c’est-à-dire par une dépense d’énergie dans la libération de laquelle nous ne perdons pas le souci d’être, parce qu’étrangement être est une condition qui ne nous a pas été donnée « naturellement », alors que pour les animaux, si! C’est exactement la raison pour laquelle nous sommes des animaux naturellement politiques, à savoir que la politique c’est la mise en oeuvre de ce souci grâce auquel nous ne perdons pas de vue ce que c’est qu’être, ce que c’est que devenir soi: exister, donner du style à sa vie de telle sorte que l’on existe AVANT de vivre.




Ce que nous réalisons alors, c’est qu’il nous sera impossible de progresser, d’aller suffisamment de l’avant sur un tel sujet tant que nous n’aurons pas compris pourquoi NOUS EXISTONS AVANT DE VIVRE, alors que finalement pour la plupart d’entre nous, nous serions plutôt intuitivement tentés de croire que nous ne pouvons exister qu’en vivant d’abord. C’est la croyance dans ce primat de la survie sur l’être qu’il faut impérativement détruire, toute affaire cessante.  Peut-on vraiment passer notre vie comme des esclaves de la vie à tout prix, des employé.e.s pour lesquel.le.s seule compte la paie à la fin du mois, nous qui sommes fondamentalement, existentiellement, des animaux dont le travail est de maintenir, de garder, de prendre soin de la préoccupation de l’être? 

Nous sommes en train de donner à cette question une certaine profondeur de champ philosophique, mais 1) nous n’avons peut-être pas encore vraiment éclairci ce sens de l’être, de ce que c’est qu’être et 2) la distinction entre vivre et être n’est probablement pas évidente pour la plupart d’entre nous, alors qu’elle est fondamentale. C’est peut-être LA distinction de concept la plus difficile et la plus éclairante qui soit et 3) il faut souligner le rapport entre cette distinction et le sujet: c’est une clé de notre questionnement.

1) Nous pouvons emprunter une piste un peu trop ignorée ces temps ci qui est celle de l’honneur ou de la dignité: de bien grands mots pour désigner quelque chose d’un peu confus, désuet que l’on comprendra mieux à partir de son contraire « la honte ».  Lorsque nous accomplissons un acte dégoûtant, veule, lamentable, nous avons honte. Si pour manger, je dois voler la nourriture d’un enfant ou tout simplement d’une autre personne, j’aurai « honte » (je prends cet exemple volontairement parce que nous savons que dans les camps de la mort nazis, cette situation s’est bel et bien déroulée, à savoir que les nazis mettaient constamment les prisonnière.r.s en situation d’avoir honte de soi). Mais cette honte implique bien qu’il y a une certaine conduite « noble » ou tout simplement « droite » dans laquelle un prisonnier ou une prisonnière pouvait se maintenir, au péril de sa vie, ce que l’on appelle « prendre sur soi », placer l’injonction organique à survivre, au second plan par rapport à l’être. Je ne ferai pas n’importe quoi pour survivre. Pourquoi? Parce que je suis AVANT de vivre. Ici on se rend compte à quel point le souci d’être n’a aucun rapport avec la nécessité de survivre.  Mais la plupart d’entre nous pensons probablement ici que l’on peut placer des humains en situation de faire passer leur survie avant leur être, et que c’est justement ce que les nazis ont fait. Notre honneur d’être humain, c’est de faire passer notre souci d’être avant notre nécessité de survivre.

Admettons! Cela n’empêche pas qu’un (mauvais) démon nous susurre à l’oreille que c’est bien gentil tout ça mais que pris dans l’urgence du besoin vital, nous renoncerons très rapidement à cet honneur pour rester vivants quoi qu’il en coûte. C’est peut-être le cas, mais en agissant ainsi, nous nous trompons, nous ne voyons pas la réalité telle qu’elle est. Et c’est cela qu’il faut une fois pour toute établir ici simplement, distinctement:

Nous dissocions la préoccupation d’être et celle de la vie. Il faut donc également distinguer deux types de « nutrition », dans chacune de ces préoccupations. Chacun voit bien de quoi il est question pour nourrir la vie, c’est tout simplement avoir de quoi manger, pouvoir dormir, avoir de quoi résister au froid, etc.  Je me nourris organiquement de ce qui me permet de rester en vie. Mais je me nourris existentiellement de ce qui me permet de maintenir en moi le souci d’être. C’est exactement ce que l’on appelle finalement « apprendre » (en un sens auquel on ne prête jamais suffisamment d’attention. Chacune et chacun se nourrit de ce qui lui arrive consciemment ou inconsciemment (probablement beaucoup plus inconsciemment que consciemment). Quel que soit l’évènement qui m’arrive, il me constitue, exactement comme une chose que je mange sauf que ce n’est pas du tout le même mode d’assimilation: je ne l’ingère pas dans mon estomac, mais  je le fais entrer dans la composition de mon être, de ce que c’est qu’être pour moi. Les évènements que nous vivons nous font être celle ou celui que nous sommes. C’est ça qu’Alice découvre dans le terrier du lapin blanc: elle est incapable de dire qui elle est parce que tout ce qui lui arrive est en train de la faire devenir quelqu’un d’autre à celle qu’elle pensait être. 




Replaçons nous maintenant dans le contexte limite des camps de la mort: on ne me donne plus à manger, je n’ai plus de quoi nourrir mon estomac et je vais mourir, mais j’ai toujours de quoi être. Là où mon estomac est placé dans l’impossibilité radicale de se nourrir, de ce qu’il ne peut pas ingérer, mon être se nourrit de cette faim, de cette absence de nourriture. On pourrait même affirmer que l’expérience d’être se manifeste de façon plus authentique là, dans cette extrême précarité du vivre.  Il n’y a plus de nourriture, plus de confort, plus de « niveaux » de vie. Je suis mis en situation de ne plus pouvoir me soucier d’autre chose que de mon être. Ce n’est pas du tout une situation confortable, ni souhaitée, mais de fait, ce genre de situation-limite dans lesquelles nous éprouvons le fait d’être au coeur même de l’extrême précarité du vivre nous permet de mesurer la nature indissociable, indéracinable de l’ancrage du souci de notre être avec notre être. Ce que l’on me fait subir et qui me fait toucher du doigt l’extrême précarité de la vie, c’est-à-dire qui réduit la vie à cette ligne extrêmement ténue et toute proche de se briser, je le « suis », je teste ce que c’est qu’exister dans cette situation, exister cette situation.  

C’est exactement cette expérience là que décrit Robert Anthelme dans son livre « L’espèce humaine ». C’est un témoignage de la vie du camp de Gandersheim, dans lequel nous trouvons des passages philosophiques et finalement la thèse même qui donne le titre à son livre, à savoir que les nazis, sans s’en rendre compte ont exactement prouvé la vérité de la proposition exactement contraire à celle de l’idéologie qu’ils croyaient promouvoir dans les camps, à savoir qu’un être humain pourrait être déshumanisé. Plus les nazis ont poussé les conditions de vie au plus prés de son extinction, plus ils ont, sans s’en rendre compte renforcé leur « humanité ».

Ce n’est pas du tout ici une thèse religieuse, ni même vraiment morale, mais tout simplement « anthropologique », en un sens que l'on pourrait dire très proche d’Aristote et de Heidegger. Si « l’être humain est un animal naturellement politique », alors cela veut dire qu’il consiste dans le fait de  n’être pas seulement « vivant », « zôon », et que le souci d’être humain politiquement (politikon) se manifeste déjà dans le fait d’être vivant et le supplante. Dans sa façon d’être vivant, il est déjà politique, c’est-à-dire qu’il est déjà habité par le souci d’être humain. Le souci de son être prime sur sa vie biologique, en s’y imposant. 

Avec Martin Heidegger, 24 siècles plus tard on suit la même voie mais on l’approfondit. Le dasein est l’être qui a, dans son être, le souci de son être.  L’être humain est cet être qui est habité dans son rapport avec la vie par le souci d’être avant la nécessité de survivre. Aussi loin que son puisse aller dans l’imminence de la mort, dans les conditions limite de vie telles qu’elles sont appliquées dans ces camps dits de la mort, on s’y révèle en tant qu’être humain, parce que justement l’angoisse de l’être pour la mort s’y éprouve plus et mieux que n’importe où ailleurs. C’est exactement comme si dans les camps, on vivait le caractère irréductible du dasein, le fait que l’être humain est fondamentalement un Dasein. C’est bien cela que veut dire Robert Anthelme. Le propre de l’être humain consiste dans le fait qu’être se manifeste à lui comme souci parce qu’il mesure bien qu’être pour lui tien quasiment à rien, du fait de sa contingence. Les conditions limite du camp de la mort actualise cette contingence donc, en un sens, conforte l’être humain dans sa situation de dasein. Il y a dans l’horreur des camps quelque chose qui pourrait se rapprocher de la démonstration par l’absurde de l’existence indéracinable du Dasein. Plus les nazis voulait faire abdiquer les prisonniers humains de leur condition humaine, plus sans s’en rendre compte, ils la fondaient, la justifiaient, la légitimaient, en mettant systématiquement en oeuvre l’être pour la mort des « dasein »  humains que sont les prisonniers. 

Quel rapport avec le sujet? Un rapport fondamental, essentiel qui d’ailleurs résout la question, en fait: la référence ultime aux camps de la mort et aux thèses de Heidegger sur le dasein nous ont permis de comprendre à quel point l’être humain est cet animal (politique) pour lequel et dans lequel le souci d’être prime sur toute autre considération, sur tout autre plan, y compris celui de la survie. Cela ne signifie pas nécessairement qu’il lui faut se placer dans une situation limite pour réaliser cette condition là parce que même dans le confort d’une vie non menacée il « est » dasein. Mais les camps révèlent que lorsque l’on retire totalement à un être humain tout ce qu’il a, tout ce qu’il pensait être socialement, professionnellement, etc; il reste un dasein. 

Par conséquent dans son rapport au travail, il en va nécessairement de même et nous ne voyons pas du tout comment travailler pour vivre pourrait prévaloir dans nos motivations et nos choix de carrières sur travailler pour être, travailler à être par son métier aussi. Alors le sujet nous apparaît dans toute sa dimension problématique parce que de fait ce à quoi nous assistons   globalement depuis la révolution industrielle c’est à l’exacerbation d’un rapport totalement faux, inauthentique et malheureux au travail. Nous voyons une écrasante majorité d’esclaves qui ne travaillent que pour vivre et dés lors se détachent de la seule authenticité qui pourraient les rendre heureux: travailler à être (nous sommes certes aller très loin dans le chemin de cette démonstration mais nous n’en revenons pas bredouilles parce que nous avons suffisamment approfondi la distinction entre vivre et être pour « VOIR » vraiment le fond de la question, notamment pointer toute l’ambiguïté du terme de « travail ». On ne peut pas être heureux sans travailler à être parce que de toute façon ce travail d’être ne me lâche jamais, est toujours en moi parce qu’il est consubstantiellement « moi », ou du moins, ce moi dont je suis l’oeuvre ouverte, le chantier permanent, parce que c’est justement ça être (oeuvrer à le devenir) et que de toute façon je serai toujours travaillé par le fait d’être AVANT d’avoir à nourrir mon estomac. Avant d’avoir un estomac je suis cet être qui à assumer le fait d’en être un, d’être ce corps, et cette pensée aussi, et cette expérience que je fais en ce moment. Je suis toujours en tant qu’être avant d’avoir « un » corps. Aussi dur que cela soit à reconnaître pour l’humanité, un être humain est philosophe avant d’être consommateur.


Conclusion

Trois sens du terme de « travail » ont donc guidé notre réflexion et si le travail au sens anthropologique du terme nous assure une reconnaissance plutôt que le bonheur, si le travail salarié contient dans la notion même de salariat, le vice de procédure interdisant selon Karl Marx tout accomplissement de notre humanité au travail et par conséquent toute possibilité de bonheur, le troisième sens nous a permis de situer le bonheur, dans le rapport fondamental que la notion entretient avec l’évènement, (ce qui arrive) comme coïncidant (au sens même de coïncidence) avec le travail. Il existe un travail de soi, un souci de soi grâce auquel tout ce qui arrive, en tant que cela arrive, est, en soi heureux. La référence inattendue à Robert Anthelme et à son récit de camp « l’espace humaine » permet contre toute attente de justifier cette thèse, non pas que les camps décrivent une expérience du bonheur mais ils attestent de la prééminence du souci d’être sur la nécessité de vivre, et consécutivement du primat de notre condition existentielle sur notre précarité de vivant. Travailler à être est un souci consubstantiel à notre existence et le bonheur s’y inscrit, si ce n’est au titre d’instant vécu, du moins à celui d’expérience présente. Il en va du bonheur comme de l’être à savoir que nous consistons en tant que dasein dans cet éternel  présent de leur approche soucieuse. Le travail à notre bonheur est donc, de fait, indissociable  du métier humain d’exister. 

jeudi 5 février 2026

Présentation de la spécialité HLP aux élèves de secondes


« La plus grande chose au monde, c’est de savoir être à soi. » -  Montaigne                                  

 1) Qui choisit?

            Probablement avez vous déjà entendu une multitude de conseils venant de personnes très bien intentionnées à votre égard dans votre entourage: vos ami.e.s, vos parents,  vos professeurs, etc. Aussi pertinentes que soient leurs opinions, il y a une vérité à la fois première, évidente et pas nécessairement agréable, c’est que vous êtes seul.e à décider, absolument seul.e! Avant tout autre critère, il faut simplement vous poser la question de savoir quelle est l’activité qui l’année prochaine va vous donner envie de sortir de votre lit et de venir au lycée. Il faut vraiment vous méfier de celles et ceux qui, sans vraiment prendre en compte vos envies, vos passions, vos désirs, vos expériences heureuses et malheureuses vous disent que eux savent ce qui est bon pour vous ou bien que vous n’êtes pas assez mûr.e.s pour vous décider, ou que la société d’aujourd’hui est ainsi faite qu’il faut choisir ceci ou cela. 

Ce ne sont pas ces personnes qui l’année prochaine devront se lever, remplir leur sac de tel ou tel livre, partir dans le petit matin pluvieux, etc. Pour faire tout ça, il va vous falloir de l’énergie et de quoi l’alimenter, vous et personne d’autre! Ne pas vous tromper, c’est d’abord envisager la possibilité que vous puissiez gagner sur tous les tableaux et ça tout au long de votre vie, qu’un métier, qu’une carrière n’est pas forcément ce qui demande des sacrifices mais tout simplement que vous misiez sur vous même et que vous vous connaissiez suffisamment vous même pour avoir la certitude que telle ou telle mati!ère satisfera en vous une certaine soif, des envies,  et pourquoi pas? Une vraie joie. « La plus grande chose au monde dit Montaigne, c’est de savoir être à soi. » (Les essais - Livre 2 chapitre 16) Vous êtes à vous même votre meilleur compagnon ou votre meilleure compagne, celle ou celui qui ne vous lâchera jamais. Ne faites pas un choix qui pourrait faire naître un désaccord avec vous, parce que vous êtes à vous même la seule personne à laquelle tôt ou tard vous devrez rendre des comptes.  Ne laissez pas la peur ou quelque sentiment négatif que ce soit dicter votre choix. Vous êtes assez mature pour décider et de toute façon il faut que vous le soyez puisque c’est maintenant! 





2) Quel profil?


En premier lieu, il faut éprouver en soi une vraie curiosité ainsi qu’une certaine aptitude à ne pas se satisfaire des réponses toutes faites ou des idées reçues. Nous vivons une époque où les réseaux sociaux, les médias et une certaine façon de faire ou justement de ne pas faire de la politique revendiquent clairement un pouvoir d’influence sur la population, voire une remise en cause de tout critère de vérité ou de vérification. Si cela ne provoque en vous qu’une acceptation blasée, c’est que vous n’êtes pas fait.e pour cette spécialité. Il y a en HLP quelque chose qui prolonge les questions que peut-être vous vous posiez quand vous étiez enfant notamment sur tout ce que nous nous représentons comme « autre », comme différent: aussi bien l’autre culture que l’autre personne ou encore l’animal, le but étant de savoir en quoi cela consiste d’être humain (ne jamais oublier que le premier H est l’initiale d’humanité. 

En second lieu, il faut aimer les cours vivants, c’est-à-dire oser intervenir pendant les séances, ne pas s’attendre à copier pendant deux heures ce que disent les enseignant.e.s, bref renoncer à toute attitude de passivité. Si vous aimez au contraire rester bien au chaud dans votre coin à prendre des notes et à espérer que les professeurs ne vous remarquent pas, vous allez avoir des déconvenues. Le premier chapitre en première HLP concerne les pouvoirs de la parole et c’est un titre que nous prenons au pied de la lettre, en provoquant la prise de parole et ce jusqu’au concours d’éloquence que notre spécialité organise chaque année. Le deuxième signe que cette spécialité est faite pour vous  peut donc se définir comme de la non passivité. Si vous n’attendez rien d’un cours, mieux vaut ne pas venir aux nôtres. Vous pouvez vous dire que nous allons essayer de vous faire sortir de ce que vous pensiez « être vous » (les métamorphoses du moi: cours de terminale HLP)




Enfin le troisième signe à partir duquel le choix de cette spécialité peut être envisagé n’est pas inconciliable avec le deuxième mais recouvre une autre dimension de l’expression de soi, c’est le rapport à l’écriture. Il est nécessaire de savoir, avant de s’engager dans cette spécialité, que nous allons tester et améliorer votre rapport à l’écrit. Même si l’apport de cette spécialité est de vous donner l’opportunité de sortir de votre zone de confort et de participer oralement de toutes les façons possibles, l’épreuve finale du baccalauréat est écrite et aimer écrire est un atout. Or l’écriture est un exercice qui suppose que l’on soit seul.e. La spécialité HLP peut donc aussi se concevoir comme une activité visant à peupler sa solitude de rencontres avec des auteur.e.s, des pensées, des raisonnements.  Cette expression de « solitude peuplée » vient du philosophe  français Gilles Deleuze. Elle désigne selon lui, le fait que contrairement à ce que l’on pourrait penser, c’est parfois dans le rapport à soi que l’on fait les meilleurs rencontres. Il est « bon » et parfois vraiment salutaire de briser le contact avec une actualité très agressive et saturée d’influenceur.se.s pour rencontrer des auteur.e.s et entamer avec eux, avec elles un dialogue écrit ou parlé (pour une intervention orale). Il faut insister sur le fait que cette solitude peuplée suppose un rapport avec toutes les formes d’art (et notamment le cinéma: un intérêt marqué pour les films voire certaines séries est vraiment un atout dans cette spécialité - Cette solitude se peuple de toutes les expériences et de toutes les nourritures possibles) 




Si nous résumons tout ce qui vient d’être dit, nous pouvons donc caractériser les « signaux » à partir desquels le choix de cette spécialité peut être fait:

  • La curiosité
  • La non passivité
  • Le désir de cultiver et d’améliorer ses aptitudes à l’écrit


3) Les avantages de la spécialité HLP


En premier lieu, l’atout de cette spécialité est de  vous permettre de préparer quatre épreuves du baccalauréat qui ne font pas l’objet d’un contrôle continu:

  • L’épreuve de français en première à l’oral et à l’écrit: coefficients 5+5=10
  • L’épreuve de philosophie: coefficient 8
  • L’épreuve de spécialité: coefficient 16
  • L’épreuve de grand oral: coefficient 10

L’addition de toutes ces données chiffrées nous permet d’obtenir un coefficient de 44. La plupart des autres spécialités vous préparent à une ou deux épreuves, au plus. HLP est la seule à couvrir un éventail aussi large dans les épreuves du baccalauréat. 

C’est une spécialité bi-disciplinaire (Français / Philosophie) qui vous permet d’aborder des thèmes communs sous deux angles différents, de telle sorte qu’on réalise immédiatement l’impasse dans laquelle nous conduisent les préjugés de séparation des compétences et des intérêts. Il faut cultiver en soi une véritable ouverture d’esprit pour saisir cette réalité qu’est l’interaction des disciplines (et cela ne se limite pas au français et à la philosophie). Les deux matières ne cessent de se faire écho dans une résonance où finalement se dessine une voie que l’on pourrait qualifier de devenir de l’humanité. De fait le programme de terminale est directement en prise avec les défis que nous traversons aussi bien par rapport la violence des guerres que la question des limites au-delà desquelles nous prenons le risque de perdre notre humanité (transhumanisme). 

Le troisième avantage de cette spécialité est de ne jamais perdre le fil de ce que vous êtes et de ce que vous aimez. Si tout se passe bien, pendant ces deux années que nous vous proposons, non seulement vous en sortez avec des compétences qui vous auront permis d’avoir la meilleure note aux quatre épreuves du bac déjà mentionnées, mais vous n’avez jamais été noyé.e.s dans des apprentissages pour lesquels la performance doit prendre la pas sur l’humanité, l’éthique et tout simplement le respect de soi. C’est sans contestation la plus grande force de cette spécialité: il est absolument impossible de suivre cette formation et de la comprendre sans réaliser qu’il existe des limites éthiques au métier que vous exercerez. Violer ces limites, c’est donner votre consentement à une culture du mépris continuel de soi. Aussi importante que soit la compensation financière de ce mépris, elle ne pourra pas suffire à vous éviter la confrontation avec l’évidence du ratage de votre existence. 


4) Pour quelle poursuite d’études?


Des échos très récents venus d’enseignant.e.s universitaires en plusieurs disciplines, notamment celles de Droit, STAPS, IEP/Science Po, écoles de journalisme, prépa commerciales, tourisme, études en communication, école d’art et d’architecture,  et de toutes les filières du soin expriment leur lassitude de se retrouver en face d’étudiant.e.s de première année qui ne savent ni écrire ni parler et pensent pouvoir accéder à des pratiques très spécialisées sans passer par ces apprentissages. De plus en plus de plus de formations universitaires, de classes préparatoires, de domaines d’apprentissage supposés sélectifs font porter leur critère sur ce qui fait spécifiquement l’objet de la spécialité HLP: savoir s’ exprimer.

C’est précisément parce que l’expression est finalement l’objet même de cette spécialité qu’elle est compatible avec la quasi totalité des autres spécialités dans la perspective d’une poursuite d’étude avantageuse.  En fait, il suffit de réaliser que quel que soit la poursuite d’étude choisie: droit, soins, commerce, sciences politiques, communication, ou carrière artistique, il vous sera demandé de savoir défendre une idée et de  vous exprimer avec aisance et confiance. Or ces deux savoir-faire désignent précisément la matière même de l’enseignement de cette spécialité.