Il est tout à fait pertinent de situer ce film par rapport aux thèses essentielles de René Girard, précisément parce que Madame Chan et Mr Chow imite leurs conjoints respectifs en essayant de savoir comment la relation a débuté. Ils jouent des scènes dans lesquelles chacun jour le conjoint et la conjointe de l’autre. Mais en même temps revient sans cesse dans ce jeu le « mantra » qu’ils ne doivent pas nouer entre eux de relations pour « ne pas faire comme eux » et sombrer dans la trahison et le mensonge d’une relation adultère. Leur relation est entièrement fondée sur une sorte de volonté d’observation et de compréhension. Donc en un sens, cela donne raison à René Girard: ils ne font qu’imiter mais en un autre sens, c’est radicalement le contraire puisque cette imitation a pour but de comprendre la naissance d’un désir et la construction d’une relation adultère mais sans jamais lui donner de réalité et de fait, dans le film, aucun rapprochement n’est esquissé même si Master Chow va avouer son amour à Madame Chan. C’est une relation parfaitement chaste qui finalement donne raison au titre: « in the mood for love ». C’est juste une question d’humeur. Il faut approcher et mettre à jour l’humeur amoureuse mais pas du tout lui donner de suite. Lorsque Mr Chow « craque », il annonce aussi son départ pour Singapour.
Il faut insister sur cet aveu d’échec de Mister Chow: l’amour naît « sans qu’on s’en rende compte » qui suffit à lui seul à contredire la thèse de René Girard. Nous n’avons aucune idée de ce fond d’héccéïtés sur la base duquel se tissent et se détissent des désirs, des relations, des émois amoureux. Mais l’amoureuse.x demeure celle et celui qui demeurent attentif.ve.s aux signes, comme Werther (avec une fin moins dramatique, espérons-le!). Toute la difficulté ici est de savoir si l'on peut dépersonnaliser cette extrême attention et faire en sorte qu’elle demeure sans attente, dans une pure gratuité observatrice. Rappelons le, avec ces auteurs: Georges Pérec, Gilles Deleuze, Roland Barthes, ce sont les interstices de l’inter-esse que nous explorons, ce fond d’héccéïtés à côté duquel passent la plupart des êtres humains sans réaliser son importance. Il n’est vraiment rien de nos relations avec les autres qui puisse se constituer ailleurs que dans ces interstices. Mais il n’est vraiment, vraiment, pas question que nous tombions amoureuses.x de tout le monde, en tout cas pas de ce type d’amour que les grecs baptisaient « eros ». Agapé désigne un amour très, très exigeant qui n’est pas à la portée de chacune et de chacun. L’amour qui reste est donc « philia » mais ce que nous pouvons retirer de ces trois références, c’est que l’on peut et que l'on doit situer la philia à hauteur de cette perception des héccéïtés.

Toutefois cette perspective ne concerne pas le rapport à l’autre personne, tel qu’il est mentionné dans le sujet. Comment définir Autrui? C’est une autre conscience, mais grâce à Emmanuel Lévinas on sait que cette autre conscience se manifeste fondamentalement à moi d’abord et peut-être seulement comme autre à ma conscience, comme une réalité que ma conscience ne peut pas comprendre, réduire à une donnée physique. Autrui c’est cet être humain qu’il m’est absolument impossible de ramener à moi, d’assimiler. En effet la compréhension suppose un certain type d’assimilation. On maîtrise ce que l’on comprend et la science illustre parfaitement cette capacité de l’être humain à tourner à son profit ce dont il a compris les lois (même si alors il est possible que la science devienne technologie). Or Autrui, selon Emmanuel Lévinas se manifeste à nous d’emblée comme ce qui résistera toujours à tout mode d’assimilation, de réduction, d’utilisation. Autrui c’est justement ce que je ne peux pas réduire à un moyen.
Pourtant le meurtre, l’esclavage, le viol, les agressions physiques et mentales existent et ne cessent de se manifester tout autant dans l’histoire que dans notre actualité. Nous touchons bien ici du doigt ce qui, dans le sujet qui nous est donné, incline vers une vision pacifiée de l’humanité qui ne concorde aucunement avec notre expérience quotidienne. Si nous ne pouvions être heureux quand les autres ne le sont pas, alors le bonheur supposerait la concorde, l’accord des êtres humains et cet accord finalement, nous n’en avons jamais fait l’expérience.
Nous pourrions alors, (comme le font certains d’entre nous) renoncer à l’idée même d’une entente, d’un rapport éthique avec Autrui et « miser » sur un état de conflit, de guerre permanente, continuelle, comme si finalement les moments de concorde entre les humains étaient non seulement exceptionnels mais surtout faux, hypocrites ou, comme nous le verrons avec Thomas Hobbes, fondés sur une relation asymétrique et consentie avec un pouvoir sans limite, arbitraire, omnipotent. Mais dans cette perspective nous ne pourrions pas rendre compte de ce sentiment de responsabilité que nous éprouvons devant Autrui, cette impression de lui être redevable, si bien que lorsque nous sommes confrontés à sa destruction, son humiliation ou son agression, nous ne pouvons pas éviter de générer en nous et tous nous-même de la culpabilité. C’est ce versant là du sujet que Lévinas va nous aider à explorer: à savoir que nous ne pouvons être heures si les autres ne le sont pas parce que leur malheur nous pèse. Lorsque ce sentiment est évoqué , nous avons tendance à songer spontanément à de l’empathie ou de la sympathie. Mais Emmanuel Lévinas est en désaccord complet avec cette approche tout simplement parce que selon lui tout est fondé sur la rencontre avec un visage et que ce visage nous installe d’emblée dans une relation asymétrique. Devant le visage d’Autrui je suis placé dans une situation de responsabilité infinie. Je lui dois tout et Autrui ne me doit tien. Emmanuel Lévinas reprend souvent cette affirmation de l’écrivain russe Dostoievski: "je suis responsable de tout, de tous devant tous, et moi plus que les autres" . « C’est ce « et moi plus que les autres » qui est essentiel. Ce passage d’un livre de dialogue entre Emmanuel Lévinas et Philippe Nemo nous aider à le comprendre:
« Le visage est seigneurie et le sans-défense même. Que dit le visage quand je l'aborde ? Ce visage exposé à mon regard est désarmé. Quelle que soit la contenance qu'il se donne, que ce visage appartienne à un personnage important, étiqueté ou en apparence plus simple. Ce visage est le même, exposé dans sa nudité. Sous la contenance qu'il se donne perce toute sa faiblesse et en même temps surgit sa mortalité. À tel point que je peux vouloir le liquider complètement, pourquoi pas ? Cependant, c'est là que réside toute l'ambiguïté du visage, et de la relation à l'autre. Ce visage de l'autre, sans recours, sans sécurité, exposé à mon regard dans sa faiblesse et sa mortalité est aussi celui qui m'ordonne : « Tu ne tueras point. Il y a dans le visage la suprême autorité qui commande, et je dis toujours, c'est la parole de Dieu. Le visage est le lieu de la parole de Dieu. Il y a la parole de Dieu en autrui, parole non thématisée.
Le visage est cette possibilité du meurtre, cette impuissance de l'être et cette autorité qui me commande « tu ne tueras point ». Ce qui distingue donc le visage, dans son statut de tout objet connu, tient à son caractère contradictoire. Il est toute faiblesse et toute autorité.
Cet ordre qu'il expose à l'autre relève aussi de l'exigence de responsabilité de ma part. Cet infini en un sens qui s'offre à moi, marque une non indifférence pour moi dans mon rapport à l’autre, où je n'en ai jamais fini avec lui. Quand je dis « Je fais mon devoir », je mens, car je ne suis jamais quitte envers l'autre. Et dans ce jamais quitte, il y a la « mise en scène » de l'infini, responsabilité inépuisable, concrète. Impossibilité de dire non.
Cette manière d'être pour l'autre, c'est-à-dire, d'être responsable pour l'autre, c'est quelque chose de terrible, car cela signifie que si l'autre fait quelque chose, c'est moi qui suis responsable. L'otage est celui que l'on trouve responsable de ce qu'il n'a pas fait. Celui qui est responsable de la faute d'autrui. Je suis en principe responsable, et avant la justice qui distribue, avant les mesures de la justice. C'est concret vous savez ! Ce n'est pas inventé ! Quand vous avez rencontré un être humain, vous ne pouvez pas le laisser tomber. La plupart du temps, on laisse tomber, on dit, j'ai tout fait ! Or, on n'a rien fait ! C'est ce sentiment, cette conscience qu'on n'a rien fait qui nous donne le statut d'otage avec la responsabilité de celui qui n'est pas coupable, qui est innocent. L'innocent, quel paradoxe ! C'est celui qui ne nuit pas. C'est celui qui paye pour un autre.
Autrui nous engage dans une situation où vous êtes obligé sans culpabilité, mais votre obligation n'en est pas moindre. C'est en même temps une charge. C'est lourd et si vous voulez, la bonté c'est cela. »
Ethique et Infini - Emmanuel Lévinas
La difficulté de ce passage est évidente et elle justifiera un traitement particulier mais nous pouvons d’abord relever trois idées fondamentales qui sont traitées successivement dans ce texte:
- Le visage est à la fois une puissance et une impuissance, une vulnérabilité et une invulnérabilité.(jusqu’à « faiblesse et autorité »)
- Le visage est infini (« jusqu’à impossibilité de dire non »)
- Le visage d’autrui nous prend en otage et nous fait porter le poids insoutenable d’une responsabilité infinie (les deux derniers paragraphes)
Le visage est porteur d’une puissance et d’une impuissance, d’une vulnérabilité et d’une invulnérabilité:
Par « seigneurie », il faut entendre une position de supériorité et le sans défense fait au contraire allusion à une exposition du visage qui est offert au regard sans protection. Comment comprendre ce paradoxe? Nous avons toutes et tous éprouvé cette difficulté à paraître à autrui, particulièrement dans un contexte social au sein duquel vous êtes la petite nouvelle ou le petit nouveau. Il est nécessaire de vous « intégrer ». De la maternelle à votre cadre professionnel, les rituels et les codes vous permettant d’être initié.e.s aux pratiques et eux relations de tel ou tel groupe sont quasiment constantes. Il faut se faire bien « voir » et précisément ce qui en premier lieu se donne à voir est notre visage. Un visage est fait pour être vu: quoi de plus évident? Prendre la parole devant un public de personnes qui, pour la plupart d’entre elles vous sont étrangères, c’est d’abord avoir à « assumer votre visage », savoir que votre visage pendant tout le temps de votre prise de parole sera le point de convergence des regards des autres qui eux sont confortablement dans la « masse » informe, anonyme du public (bon pas tout à fait, chaque personne du public a évidemment un visage mais elle n’est pas sur l’estrade).
Tout ceci, constitue le « sans défense » du visage. Bien sûr, si nous avons la chance d’occuper un poste important ou de jouir d’un statut plutôt favorisé dans la société, nous jouerons de tous les ressorts de cette posture hiérarchique et financière pour impressionner (c’est ce que l’on appelle des signes extérieurs de richesse, un costume, des bijoux, une certaine vitesse gestuelle, des signes d’appropriation de son milieu pour faire l’habitué, celui qui sait, qui connaît les codes en vigueur, etc;) Mais ça ne marchera pas, du moins pas vraiment. Même avec tout cet appareillage qui ne vise , comme le remarque Lévinas qu’ à nous donner une contenance, nous ne serons pas protégé. C’est comme si en nous, de nous une nudité fondamentale demeurait, comme si nous savions bien que toute cette mise en scène hypocrite de soi qui relève de la persona échouait nécessairement à masquer l’origine de la gêne, de cet embarras qu’il faut dissimuler ou du moins tenter de le faire: je suis fixé.e par des regards qui voient mon visage, lequel ne peut se soustraire à leur jugement.
Peut-être est-il plus logique de parler ici du visage d’autrui et de ne pas s’interroger sur ce que c’est pour nous d’être autrui pour autrui. Emmanuel Lévinas évoque cette nudité désarmée du visage de l’autre. Se donner une contenance, c’est faire semblant d’être à l’aise quand on ne l’est pas du tout. Mais le terme de contenance est ici particulièrement intéressant quand on sait que Lévinas insiste sur le fait que le visage porte en soi quelque chose de l’infini. Mais qu’est ce que ça veut dire?
Il faut considérer en premier lieu le fait que « voir » implique que nous délimitions le champ visuel de ce qui est vu. Je vois telle portion d’espace. Il va de soi que je ne peux pas tout voir. Par conséquent, et cela semble évident, voir c’est créer le champ limité de ce qui est vu. Tout cinéaste sait que lorsque qu’il braque sa caméra sur telle scène, il englobe la scène en question et il crée du « hors champ ». C’est finalement pareil pour notre regard. Mais filmer un visage est tout autre chose parce que le visage est toujours déjà « expression ». Même un visage qui semble impassible et qui semble ne rien exprimer exprime ce rien, cette impassibilité. Il envoie du sens. En d’autres termes quelque chose se dit au travers d’un visage sans que l’on sache vraiment ce que c’est. Emmanuel Lévinas écrit dans un autre livre qu’un visage est un « dire sans dit », ce qui signifie que l’on ne peut jamais réduire un visage à UNE expression et qu’il y a dans cette expression quelque chose d’irréductible à un sentiment, à une émotion, à un « vouloir dire ».
Un visage n’est donc jamais une nature morte, et cela même quand la personne qui porte ce visage est décédée. C’est comme si l’expression transcendait la vie. On reste attentif au vouloir dire du visage a) même quand ce visage est mort b) même en ne saisissant jamais le sens de ce vouloir dire. Le visage est fondamentalement un vouloir dire dont on ne sait pas ce qu’il dit.

On ne peut rien comprendre de ce texte si l’on ne comprend pas cette notion d’infini dont le visage est porteur. Le paradoxe d’une vulnérabilité invulnérable se situe là. Le visage m’échappe fondamentalement, tout simplement parce que, contrairement à une chose, à un paysage, à un élément fixe, il n’est jamais réductible à du « vu ». Mais en même temps, dans ce caractère irréductible et incompréhensible il y a exactement ce que la personne est authentiquement. On peut bien se composer un visage selon les circonstances, se donner une apparence dure si l’on veut faire preuve d’autorité ou de douceur si l’on veut exprimer la gentillesse, etc. Toutes ces expressions travaillées se feront sur le fond d’un visage qui sera offert dans son infinité. Le terme de « contenance » ici est absolument révélateur en français. On s’efforce de contenir de l’incontenable.
En un sens nous pourrions dire que ce visage exprime quelque chose de notre singularité sans qu’on le veuille, et ce n’est pas du tout une question de « beauté physique ». Tout est signifiant dans un visage, sans que l’on puisse le réduire à du signifié, de la même façon que l’on ne peut réduire une personne à un qualificatif, ou à une qualité. Devant autrui, je suis absolument forcé de dire: « ton visage, c’est toi! » Et dans ce « c’est toi! » Il y a en fait l’invulnérabilité, à savoir que je suis forcé de te reconnaître comme une personne et aussi, pour les mêmes raisons (l’infini du visage) un « c’est toi » au sens où tu ne peux pas te cacher, tu es toute entière ou tout entier « là » dans ce visage qui est là désarmé devant moi. Tu peux te donner toutes les expressions attendues, travaillées, codées que tu voudras, ton visage traduira aussi nécessairement une présence sans défense, offerte à mon regard, à mon jugement, à mon agressivité, à mes coups.
Ce qu’il faut bien saisir, c’est justement que le visage crée la tentation du mal, de l’agression parce que quelque chose en lui se dit d’une invulnérabilité fondamentale et structurelle. Ce que dit le visage c’est: « Tu ne peux pas me tuer, m’asservir, me transformer en objet. Tu ne le peux pas d’un point de vue éthique mais évidemment tu le peux d’un point de vue physique. En ce sens tout visage nous met en demeure de devenir soit un agresseur soit un être éthique, une personne, un être humain. » Le visage de l’autre n’est QUE là, mais en étant là, il est insaisissable et défie mon pouvoir. Dans le visage il y a quelque chose de « donné », de non négociable, d’inconditionnel. Emmanuel Lévinas évoque sa mortalité, c’est-à-dire sa fragilité. Il n’est que là, et de toute façon, il va mourir, il est déjà en train de mourir. Nous pouvons ici citer la tradition des masques mortuaires, de celui dit d’Agamemnon (qui date de 1500 avant JC et n’est pas du tout celui d’Agamemnon) jusqu’à celui de Blaise Pascal ou d’autres personnes célèbres. On garde l’empreinte du visage du mort, ce qui signifie à la fois le rapport du visage à la mort et le fait que quelque chose du visage échappe à la mort ou la dépasse.

C’est la même ambiguïté: on s’avoue mortel, offert au devenir et à la vieillesse par son visage lequel finalement n’est composé que de traits dont on pourrait dire qu’ils sont des rides. Le visage est constitué en lui-même d’ondes de vieillesse, de plis qui vont se creuser, perdre de la vivacité, etc. Mais ce qu’exprime le visage dans ce qu’il revêt d’indicible n’est pas mortel et fait écho à « Dieu ». Évidemment il ne s’agit pas ici de Dieu au sens religieux du terme, mais philosophique. Dieu désigne finalement l’infini. Mon visage va mourir, il meurt déjà à petit feu, il est même le lieu qui par son exposition exprime le plus vivement cette mortalité mais en même temps, parce que cette expressivité qui le caractérise, (ou plutôt le caractérise comme ce qui justement ne se laisse enfermer dans aucune expression) est en elle-même irréductible, il est porteur de quelque chose qui ne se réduit pas à sa trace matérielle. Il fait "signe de....". Le visage est un signe comme un nom propre. Quand j'appelle quelqu'un par son nom, les syllabes prononcées ne sont pas pour moi du "bruit". Elles font signe de la personne désignée. Elles valent pour elle. Le visage également envoie un sens sauf que...je ne sais pas du tout ce qu'il veut dire, ce qu'il désigne. C'est un vouloir dire mais "sans dit". C'est un signifiant sans signification claire établie. Le visage est un sens dont on pourrait dire qu'il indique quelque chose sauf que ce n'est pas une chose ni une personne, ni un contenu. C'est de l'infini.
Quand vous voyagez dans un pays dont vous ne connaissez pas la langue. Il y a bien des sons qui vous parviennent et vous savez bien que ces sons veulent dire quelque chose sauf que vous ne savez pas quoi. on pourrait dire la même chose d'un visage: il est le signifiant d'une langue étrangère, sauf que là ce serait une langue qui ne serait que cela étrangère et ne serait susceptible d'être comprise par personne. Dieu exprime son infinité dans le visage des autres qui seraient un peu comme ces "tags" ou des runes d'une langue oubliée dont il serait absolument impossible de déchiffrer le sens. Tout visage est chiffré et en même temps indéchiffrable. Cela explique que l'on soit aussi fasciné par le visage des autres: c'est fascinant, énigmatique, présent et en même temps incompréhensible, irréductible à un énoncé. Je suis certain qu'un visage exprime, veut dire mais je ne sais pas CE qu'il veut dire et ne le saurai jamais. personne ne peut savoir ni comprendre un visage. C'est ce qui fait qu'Autrui est autrui, en fait. Je ne peux pas m'approprier sa personne, l'assimiler à moi comme un bien que je ferai mien.
Ici il est possible d'objecter que l'esclavage existe, donc on peut bien réduire autrui à une chose, à un bien qu'on possède. A cela on peut répondre que "oui, on le peut physiquement!" mais on ne le peut pas éthiquement. Tout agresseur, tueur, violeur, marchand et propriétaire d'esclave sait en étant confronté au visage de l'esclave qu'il agit contre toute éthique, et toute religion. Le visage m'avertit. Comme je ne peux pas le réduire à une chose ni à un énoncé, et il est une énigme; il est tabou, sacré, comme une frontière qu'on ne peut pas violer éthiquement. Chaque personne qui enfreint cet avertissement se met hors la loi, mais quelle loi?
Sûrement pas une loi écrite ou inscrite dans tel ou tel code pénal dans telle ou telle nation. C'est une loi qui, puisque elle s'impose du visage d'autrui, vaut pour tous les êtres humains quelle que soit leur religion, leur langue, leur nationalité. Ce n'est pas une loi, c'est un commandement. Dans l'ancien testament de la bible, on trouve en effet ces dix commandements qui finalement sont considérés comme des prescriptions élémentaires, fondamentales pour toute collectivité humaine. Dans ces commandements, le cinquième dit: "tu ne tueras point." Le temps de ces commandements est important: le futur désigne un impératif qu'il est physiquement possible d'enfreindre dans le présent, mais éthiquement impossible de violer dans l'âge d'or de cette terre promise qu'est le salut d'une humanité obéissant à Dieu, ou plus simplement d'une humanité éthiquement respectueuse de la vie humaine.
Mais ce n'est pas là une loi régulant la vie des citoyens d'une cité, c'est un commandement qui serait comme le préalable à toute vie humaine possible. Ce n'est donc pas une loi légale, c'est un commandement divin qui rend envisageable qu'il y ait de l'humain. Or comme le visage est bel et bien là, l'humain est lui aussi "là".
Le visage est une sorte de vecteur de sens qui dans un corps fini fait signe de l'existence d'un infini, et cet infini n'est pas douteux puisque de fait le visage est là, "vraiment là" mais qu'en même temps il n'est pas là comme une chose, une pierre ou une chaise. Pas plus qu'un être fini ne peut contenir l'être infini de Dieu, la compréhension des humain.e.s ne peut comprendre les paroles de Dieu, et ces paroles sont les visages des autres. Dieu est donc présent dans toute rencontre avec le visage d'Autrui et c'est justement en cela qu'il est autrui, autre à moi, inassimilable à moi par moi. Autrui c'est justement ce qui n'est pas moi et ce qui fait cette irréductibilité, cette étrangeté de ce non-moi qu'est autrui, c'est Dieu.
Quand Emmanuel Lévinas évoque à la fin du §1 la parole non thématisée de Dieu, il veut dire incompréhensible, intraduisible, incontenable. Un visage n'est pas un énoncé compréhensible. il est un discours parlé dans une langue étrangère pour toujours. Elle est structurellement étrangère.
Tout découle de cela. En tant que porteur de cette parole, de cette trace, ou de cette rune (caractère illisible d'une langue étrangère ou ancienne, énigmatique, magique), le visage est invulnérable. Il est fondamentalement éthique, c'est-à-dire qu'il consiste dans la manifestation d'un devoir être, comme un seuil qui nous ferait passer dans une autre dimension que matérielle. Mais en même temps il est aussi physiquement là: on peut le toucher, le transformer, le frapper. Et, au sens propre, c'est tentant. C'est la tentation d'un mal pur que l'on ne pourrait pas ne pas reconnaître comme "mal". Toute personne agressant autrui, sait donc par le visage d'autrui qu'il accomplit une action éthiquement impossible mais physiquement possible. C'est finalement exactement comme lorsque nous sommes tentés de faire ce que l'on nous interdit, PARCE QUE c'est interdit. Il est donc toute faiblesse d'un point de vue physique et toute autorité d'un point de vue éthique. On pourrait dire que l'on a le pouvoir du meurtre mais aussi la puissance de résister à cette tentation d'exercer ce pouvoir physique de l'agression et du meurtre. Il existe même une impuissance fondamentale et éthique à tuer? C'est une impuissance qui est à mettre au crédit de celle ou de celui qui l'éprouve. Cette impuissance à tuer physiquement est une puissance éthique grâce à laquelle j'assume mon devoir envers autrui et je réponds de moi à ses yeux, à son visage.
§2: Puisque il est impossible de ne pas être touché par ce sens éthique du visage d'autrui, il est également impossible de ne pas se sentir concerné par sa détresse mais c'est encore bien plus que ça: nous sommes en charge de cette détresse, nous avons à en répondre. Il est éthiquement impossible de se désintéresser du sort d'Autrui (mais évidemment c'est physiquement possible). Le visage est autoritaire et sans défense. Nous sommes donc autoritairement tenus de répondre de nous devant lui, c'est-à-dire devant autrui, justement parce que le visage est aussi ce qui s'offre, sans défense, aux coups. C'est comme une dette qui jamais se pourra se solder. Nous n'en finirons jamais de devoir quelque chose à autrui puisque son visage porte l'empreinte d'un infini.
"Peut-on être heureux si les autres ne le sont pas?" Emmanuel Lévinas n'évoque pas ici le bonheur mais l'éthique. La question qu'il pose n'est donc pas celle d'un bonheur commun mais en même temps, on ne voit pas comment cette responsabilité infinie que j'éprouve à l'égard d'autrui pourrait me laisser en paix. Il est impossible d'être heureux si l'on n'est pas en situation de pouvoir se considérer soi-même éthiquement. Il est donc impossible d'être heureux sans assumer cette responsabilité. Emmanuel Lévinas évoque à la fin du texte une obligation sans culpabilité. Je ne peux en aucune façon me désolidariser d'autrui parce que ce visage qu'il porte et auquel je suis confronté est porteur d'un sens qui dépasse largement du cadre resserré du moi. Autrui nous maintient donc dans une posture qui est celle de "l'obligation", mais en prenant soin de distinguer l'obligation de la culpabilité, Lévinas dissocie responsabilité et malheur.
Être obligé ne signifie pas du tout la même chose qu'être contraint, parce que la contrainte suppose que l'on soit soumis brutalement à une force alors que l'obligation désigne le rapport que nous entretenons avec un devoir dont il est acquis que nous l'acceptons comme tel. Le visage nous oblige. Il ne nous contraint pas, même si cette obligation n'est pas négociable. Si nous éprouvons de la responsabilité à l'égard de l'autre par son visage, ce n'est pas une culpabilité c'est de l'obligation.