2) Actualité du sujet (et pourquoi s'en méfier)
Alors, peut-on être heureux.se.x quand les autres ne le sont pas? Les remarques qui vont suivre sont VRAIMENT à lire attentivement parce que dans une épreuve de philosophie du baccalauréat, il est essentiel pour la note de manifester une connaissance d’auteurs philosophiques qui ne sont pas nécessairement d’aujourd’hui, voire pas du tout, puisque la philosophie est une pratique ancienne, remontant pour nous occidentaux à la Grèce antique voire archaïque (la fin de la Grèce archaïque c’est 480 avant JC, or il est certains qu’il y avait des philosophes avant cette date. Héraclite est né en 544 avant JC, donc durant la Grèce archaïque).
D’autre part, si la copie ne fait que commenter l’actualité, il est évident qu’elle aura une mauvaise note. Il est IMPORTANT de bien intégrer cela.
Toutefois, quand on nous demande si l’on peut être heureux quand les autres ne le sont pas, il ne fait pas vraiment de doute non plus que notre époque atteint probablement un degré d’individualisme extrêmement fort C’est une évidence. Il faudra veiller à cet équilibre entre un traitement philosophique authentique avec des auteurs qui peuvent remonter à loin dans le temps et mêler aussi des réflexions d’aujourd’hui fondées sur des auteurs et des faits d’aujourd’hui. Peut-on faire du bonheur une affaire strictement privée? En un sens, oui parce que personne ne peut faire mon bonheur à ma place, mais en un autre sens, non parce que le bonheur est une aspiration qui touche tous les êtres humains, sans exception. Par conséquent c’est bien de l’essence même de ce que c’est qu’être humain que nous tenons cette aspiration au bonheur et l’humanité est une condition politique, c’est-à-dire communautaire, collective. C’est ça le fond du problème posé par la question. Faut-il être solidaire ou solitaire pour être heureux?
(Nous allons évoquer trois arguments tout à fait utilisables et contemporains qui donnent à ce sujet une actualité évidente. Il s’agit pour nous de donner idée de la façon dont on peut faire signe de ce que nous vivons aujourd’hui, sans pour autant verser dans le registre de l’opinion et de la pensée floue)
a) Les écrans font écran
Il est une donnée cruciale qui ne vaut que pour nous, depuis le 20e siècle, c’est tout ce que le perfectionnement des moyens de communication a rendu possible (et ce même à partir du 19e). La question de savoir si l’on peut être heureux quand les autres ne le sont pas change de nature à partir du moment où nous sommes constamment au courant de ce que les autres vivent, et cela aussi bien du point de vue des réseaux d’information que des réseaux sociaux. Nous sommes en interconnexion permanente avec nos proches via le téléphone portable, l’ordinateur et nous savons ce qui se passe globalement dans le monde par l’information qui nous renseigne quasiment en direct sur ce qui se produit dans la planète.
Nous pourrions parler d’une forte « promiscuité médiatique » (promiscuité: situation de trop forte proximité avec des voisins ou des personnes étrangères qui peut être gênante pour la préservation e notre intimité). Nous vivons constamment sous la pression du jugement des autres, des internautes, des « nouvelles » et de fait, s’il fallait que nous attendions que les nouvelles soient internationalement bonnes pour être heureux.se, cela serait purement impossible. Il y a donc ce qui peut sembler un paradoxe ici: plus nous communiquons et moins nous communions avec autrui.
Il ne suffit pas de constater cet état de fait, encore faut-il l’expliquer: le fantasme d’ubiquité et les progrès technologiques. L’ubiquité, c’est une espèce de pouvoir magique qui permettrait d’être physiquement présent.e en plusieurs lieux en même temps comme la représentation par hologramme le rend possible. Mais il n’est pas besoin d’aller chercher cette innovation pour pointer ce fantasme. Nous avons toutes et tous un portable et sommes joignables en tout lieu en tout temps par tout le monde, de telle sorte que le face à face physique est relégué au second plan. Joignable par tout le monde nous ne sommes vraiment, authentiquement disponible pour personne. Une conversation téléphonique est pratique parce que nous la maîtrisons du début jusqu’à la fin: nous savons qui nous appelle, nous pouvons faire la tête que nous voulons pendant la conversation et finalement l’arrêter quand nous voulons. Réalisons que nous avons souvent tendance à privilégier le téléphone lorsque quelqu’un nous appelle alors que nous sommes déjà dans le cours d’une conversation en face en face réel avec quelqu’un.
D’autre part, si nous sommes en phase avec « le monde » grâce aux moyens de communication, nous le sommes médiatiquement c’est-à-dire par la médiation d’un écran qui nous situe en position de spectateur.trice.s. Nous ne pouvons pas vivre sans savoir ce qui se passe dans le monde mais la façon dont nous le savons nous maintient dans la distance induite par l’image. Le monde et les actualités nous hantent comme une présence fantomatique. L’image est imaginaire. Les chaînes d’information des EU ont passé en boucle les images des tours écroulées (Twin Tower) espérant peut-être ainsi susciter un effet de réel dans l’esprit des habitants mais c’est exactement le contraire qui s’est produit. La psychanalyse et la psychiatrie nous enseignent que c’est exactement comme cela que se produisent les TOC, les troubles obsessionnels compulsifs. Dans l’inconscient, fantasme et répétition sont liés. Nous rejouons sans fin les traumatismes de telle sorte que la guérison est de plus en plus difficile. La catastrophe devient une obsession fantasmatique qui hante durablement le sujet (et cela fonctionne aussi peut-être pour les nations)
Le 13 novembre 1985, Omeyra Sanchez, petite fille de 13 ans est coincée dans un torrent de boue provoqué par un volcan en Colombie. La situation extrêmement délicate et le retard des secours rendent impossible son sauvetage et son agonie va durer trois jours et trois nuits. Une équipe de TF1 présente sur les lieux filme cette mort lente qui sera diffusée (pas à une heure de grande écoute et pas dans son intégralité évidemment) sur la chaîne française. Cette diffusion créera à l’époque un questionnement éthique sur ce que peut faire la télé. Rappelons que « télé » est un préfixe grec qui signifie "de loin". Regarder la télévision, c’est toujours voir « de loin ». Tout secours était impossible et ce reportage (ici encore le terme est très intéressant, qu’est ce qui est « reporté » et à quand?), c'est comme une illustration concrète du vers célèbre d’Apollinaire: « comme un guetteur mélancolique, j’observe la nuit et la mort », même si le terme « mélancolique » est faible. Nous sommes tenus au courant et mis devant le spectacle d’une réalité abjecte, immonde, absurde.
Omeyra Sanchez, c’est vraiment Autrui et de fait la (télé) vision de son agonie donne de la force au propos d’Emmanuel Lévinas sur le visage, lequel ne peut pas davantage être vu que « télévisualisé ». Selon lui, on ne "VOIT" pas un visage parce qu’on ne peut pas le réduire à une chose. Je vois cette tasse parce que cette tasse n’exprime rien. Tout en elle peut être réduit à des éléments matériels. Par contre, le visage est d’emblée saisi par moi comme voulant dire quelque chose que je ne parviens pas à définir. Tout visage, en tant qu'il est expressif, est indéfinissable, irréductible à du « vu ». Ce n’est pas une chose: ça veut dire même si je ne sais pas ce que cela exprime, je ne peux pas le regarder comme "matériel", chosifiable. L'expressivité est tellement propre au visage, inhérente à ce qu'il est qu'il échappe à toute matérialité. Un visage est humain à cause de cela, dans ce qu’il exprime d’énigmatique et d’irréductible à du matériel.
Sur ce cas en particulier, ne peut pas s’empêcher de se demander ce qui a pu maintenir le cameraman dans l’idée qu’il pouvait filmer la mort en direct d’une petite fille et en faire « UN » reportage, UNE séquence d’images. Ce qui ici n’est pas décent, c’est justement cela: la perversion répugnante d’un prétendu « devoir d’information » qui croit rendre compte du monde quand il le transforme en image (l'image est la négation du visage, ici), en spectacle du monde pour une autre partie du monde plus riche, mieux pourvue en termes de secours, mieux informée mais certainement pas plus empathique (comment entrer en communion avec la détresse d'une petite fille en train de mourir lorsque cela vous est montré entre une publicité et une autre émission de divertissement ?). Par conséquent, la communication de cette agonie n’a pas du tout favorisé la communion avec cette fille. Elle a créé le buzz, comme on dit et du pathos, des pleurs, de l’émotion. Ce que les téléspectateurs ont vu c'est l'image de l'horreur, pas le visage d'Omeyra. Les médias français ont produit de l’innommable puis fait écho à la question de savoir si c’était innommable et au final TF1 a gagné de l’argent sur la publicité cadrant ce reportage.
C’est un dirigeant de TF1 Patrick le Lay qui est l’auteur de cette fameuse expression selon laquelle son rôle était de créer du temps de cerveau disponible pour Coca Cola et ici il a créé cette disponibilité à partir de la mort lente filmée d’Omeyra Sanchez. La vraie question que cela pose en fait, c’est celle de savoir pourquoi cette diffusion n’a pas définitivement marqué l’abandon de cette chaîne par la totalité de ses téléspectateurs. Pour celles et ceux qui l’ont vue, c’est un peu comme le « Bon! Et qu’est ce qu’on va regarder maintenant? » À la fin du film « The truman Show ». La télévision ne nous informe pas de la réalité, elle nous en distancie, fondamentalement, dans sa définition même (télé). La souffrance des êtres humains est un fait, ni juste, ni injuste, C’EST! Quand elle est filmée, elle devient un bien de consommation. Par conséquent l'impossibilité de communier avec la souffrance d'Autrui est inscrite au cœur de la façon dont nous en sommes informé.e.s. Et si nous ne pouvons souffrir avec autrui nous ne pouvons pas non plus nous réjouir avec autrui de son bonheur. L'impossibilité d'être heureux avec autrui semble donc inscrite dans les modalités même de la communication d'aujourd'hui. Il y a bien des caractéristiques de nos modes de vie actuels qui semblent rendre impossible l'idée même de bonheur partagé et parmi elles, cette omniprésence de médias qui rendent impraticable tout partage efficient d'expérience.
b) Hikikomori (la télé existence)
Ce terme est utilisé pour désigner ce phénomène qui prend beaucoup d’ampleur au Japon et qui a gagné la Corée du Sud, à savoir l’existence exclusivement privée de nombreux.ses adolescent.e.s qui ne sortent plus du tout de chez eux et passent l’intégralité de leur temps de vie à jouer à des jeux vidéos, à regarder des films et des vidéos et à communiquer par les réseaux sociaux, voire pour certains d’entre eux, à gagner leur vie par du télé-travail. Un Hikikomori ne sort pas de chez lui. C’est une existence humaine exclusivement passée dans le foyer privé. Beaucoup d’adolescents hikikomori ne sortent pas de leur chambre quand ils vivent chez leurs parents. On ne peut pas se représenter de mode d’existence plus contraire à l’affirmation d‘Aristote: « l’homme est un animal naturellement politique. » Ici l’homme est " un animal domestique" de domus: la maison. Se confronter à l’existence politique de la condition humaine est trop dur et on devient « autre chose » une sorte de poussin qui ne sortirait pas du cocon familial sans jamais paraître dans l’agora de la cité, sur la place publique de la scène réelle du monde. On se complait dans un confort de vie déconnecté de tout souci authentique d’Être. C’est très intéressant pour notre sujet parce qu’il ne fait aucun doute qu’une telle "télé existence" peut être plaisante (même si le reportage qui suit dit le contraire à juste raison) mais certainement pas « heureuse ».
Pourquoi? Parce que le Bonheur désigne le hasard heureux des circonstances, de ce qui nous arrive, et qu’un Hikikomori est un être humain qui aspire à diminuer le plus possible le contact avec l’extérieur, avec ce qui arrive. Il renonce à ce travail du bonheur qui désigne notre capacité à œuvrer sur soi, d’une façon qui reste à définir, de telle sorte que l’on puisse se mettre en phase avec le kairos. On ne peut être heureux que sans l’avoir prévu, dans une ouverture totale de notre être à l'imprévisibilité des évènements, et comme il a été dit, il y a en tout présent cette fibre imprévisible, structurelle, inhérente à la nature même de l’existence et du monde. Par peur de mauvaise rencontre, le Hikikomori se prive de toute possibilité de rencontre, de contact avec l’extérieur.
Ceci nous permet de donner au sujet un au-delà, une amplitude, une profondeur: il va de soi que « les autres » dans le sujet désigne les autres êtres humains, mais cela serait encore plus vrai si nous évoquions l’autre, le tout autre, ce qui fondamentalement s’exclue de toute assimilation au même, de ce qui est déjà connu. Le bon heur, c’est la rencontre heureuse, et toute rencontre est heureuse à partir du moment où elle est rencontre authentique avec du non-moi, du non réductible au moi. Au contraire le hikikomori se barricade chez lui comme dans la cellule de son moi, de son ego.
Nous avons vu qu’il était impossible de formuler une définition universelle du bonheur, mais cela ne tient pas du tout à la subjectivité de chacune et de chacun. Cela ne signifie pas que nous sommes tous différents mais que nous sommes « autres », fondamentalement l’altérité est notre condition. C’est une thèse qui s’éclaire avec le philosophe Gilbert Simondon. Il faut saisir la notion d’individuation et comprendre à quel point elle est le contraire de l’individualisme. Ce qui est absolument absurde dans le comportement du Hikikomori, c’est qu’il pense pouvoir se structurer seul, sans apport extérieur. Il est un individualiste. L’individuation décrit au contraire le processus par le biais duquel un « je » se constitue nécessairement dans on rapport au milieu, dans tous les sens du terme milieu, c’est-à-dire aussi social. Personne ne peut se construire en tant qu’individu sans rapport réel avec la communauté.
Dans l’amour et dans la vie partagée avec la personne que nous aimons, ce que nous aimons vraiment ce n’est pas seulement cette autre personne mais le fait que son altérité nous tente, nous attire comme modalité d’être autre à nous-même. En d’autres termes, le travail par le bais duquel nous sommes « nous même » est un processus inachevé. C’est la thèse essentielle de Gilbert Simondon. Toute être se forme dans la relation avec son milieu. Je suis toujours en train d’être moi mais ce faisant je ne cesse d’être autre, c’est ça le devenir. Il y a donc un malentendu profond dans le sujet: puis je être heureux quand les autres ne le sont pas, mais que se passe-t-il si ces autres ne sont pas tant des êtres extérieurs à moi que des êtres dans l’interaction desquels je suis en train de me construire un moi, sachant que ce moi ne sera jamais formé, défini terminé?
c) La distinction sphère publique / sphère privée de Hannah Arendt
La philosophe Hannah Arendt a remis l’étymologie du verbe intéresser pour lui donner un sens plus orignal plus profond. S’intéresser à quelque chose, c’est se connecter avec cette chose, interagir avec elle. Mais le verbe intéresser vient du latin inter / esse, ce qui peut donner lieu à une autre signification étymologique, dans le droit fil de ce que déjà disait Aristote. L’être humain n’est pas seulement vivant, il « inter est », nous inter/sommes. Nous existons dans la connexion ontologique avec les autres êtres humains (ontologique; au niveau de l’être)
Si l’être humain n’était qu’un être vivant, il pourrait subvenir à ces besoins vitaux seuls, notamment dans une société morcelée, atomisée comme cela a été le cas pendant le confinement. Le hikikomori prolonge en fait le confinement, situation exceptionnelle dans laquelle l’être humain n’était plus « politique » au sens aristotélicien, il n’est plus tout à fait humain, il ne peut plus cultiver en lui son humanité. On peut vivre chez soi, sans établir de communication réelle avec les autres, mais on ne peut pas exister.
Il faut se représenter l’espace public, c’est-à-dire les espaces urbains, les rues, les places, les rond-points, mais aussi les lieux du public comme l’école publique, les hôpitaux, les commissariat, les lieux de service public dans lesquels des êtres humains payés par l’état servent la collectivité comme une table commune à laquelle prennent place des convives qui sont des concitoyens liés entre eux non pas seulement par des lois mais par l’expérience d’une visibilité commune, d’une prise de parole délibérative commune.
De ce point de vue, il n’est pas du tout anodin que des citoyens placent leurs enfants dans un lycée public ou privé, car l’école publique garantit une acceptation inconditionnelle de l’individu dans une collectivité sans discrimination notamment de classe sociale (ce qui n’est pas le cas dans une école privée puisque cet enseignement là n’est pas gratuit)
Aucun être humain ne peut exister sans participer de quelque biais à une vie communautaire. Par contre il peut vivre sans cela. Le totalitarisme s’appuie toujours sur l’isolement des individus dans leur foyer, dans ce que ‘son appelle en grec ancien l’oïkos. C’est cette racine que l’on retrouve dans tous les mots qui commence avec éco, et notamment l’économie. Si le politique est battu en brèche par l’économie, comme c’est le cas en ce moment avec la mondialisation du capitalisme, alors l’existence proprement humaine est menacée et le totalitarisme progresse. Il n’y a pas selon Hannah Arendt de totalitarisme politique mais le totalitarisme détruit, dissout totalement en l’être humain sa condition spécifique, sa condition politique en la réduisant à des individu atomisés, retranchés dans leur oïkos comme des Hikikomori. C’est exactement ce à quoi nous assistons en ce moment même dans la plupart des démocraties occidentales. Faire primer les intérêts du privé sur les services publics, c’est renoncer à ces espaces d’intéressement au sens étymologique d’inter esse. Les êtres humains cessant d’inter-être, leur humanité n’est plus opérationnelle, elle s’étiole dans une adhésion globale et massive à une société d’hyper-consommation au sein de laquelle il n’est plus question que de vivre et pas d’exister. On peut vivre dans l’isolement comme un hikikomori, mais on ne peut pas « être » seul, et il y a dans le bonheur comme une perfection du fait d^être, la réalisation de son individuation, qui est trait pour tait le contraire absolu de l’individualisme.
Ces quelques réflexions sont vraiment marquées par notre modernité et elle manifeste clairement à quel point ce sujet est inscrit dans notre actualité, même s’il se peut qu’elle le soit négativement, à savoir que l’être humain est peut-être absurdement en train de se priver des conditions requises par l’expérience de son bonheur. Si cette analyse fondée sur Aristote et sur Hannah Arendt est exact, alors les êtres humains sont littéralement en train de s’égarer. Mais n’est ce pas un peu « facile »? L’évidence même d’une humanité actuellement malheureuse ne s’appuierait-elle pas, au contraire de ce qu’affirme Hannah Arendt sur la possibilité d’un bonheur égoïste?
1) Bien-être matériel, imago et désir mimétique (René Girard)
Tout le raisonnement d’Aristote s’appuie sur la cité, sur l’inter-esse. Mais comment expliquer que la guerre soit peut-être plus encore que la cité elle-même une constante de l’histoire des humains? S’il existait bel et bien une communauté d’être entre les humains, pourquoi serions nous aussi continuellement, viscéralement en train de nous battre, et ce pas seulement entre nations mais aussi entre voisins, entre citoyens, entre frères?
Le philosophe français René Girard (1923 - 2015) répond très clairement: à cause de la nature fondamentalement imitatrice du désir humain.
Il est tout à fait logique de relier la question du bonheur à celle du désir puisque le bonheur désigne une satisfaction et le désir décrit le mouvement qui tend vers cette satisfaction. Nous désirons être heureux. Or selon René Girard le désir de l’être humain est fondamentalement mimétique. C’est de très grande importance pour notre sujet puisque cette importance accordée par l’imitation situe au premier plan Autrui. Autrui est toujours déjà présent dans l’objet ou la personne que nous désirons. Quand nous désirons cette personne, cette chose ou cette condition, nous croyons à tort que nous lé désirons par nous-mêmes, de notre propre chef. Mais c’est totalement faux selon lui. Autrui c’est exactement celle ou celui à cause de qui je désire précisément ceci ou cela. Le désir suppose nécessairement et absolument une relation à trois termes: moi, l’objet et l’autre qui désire cet objet. Évidemment cela confirme notre observation de la société d’aujourd’hui. Si nous désirons une belle maison, une belle voiture, un couple uni et exemplaire, une vie sociale, conjugale, professionnelle épanouie c’est parce que l’autre désire tout cela. Nous ne désirons jamais rien par nous mêmes ni pour ce que cette chose « est » mais uniquement pour gagner la palme de coque les autres désirent et donc les battre, les surpasser. L’histoire des humains est conflictuelle parce que le désir est mimétique et que nous ne désirons rien en soi:
« En observant les hommes autour de nous, on s'aperçoit vite que le désir mimétique, ou imitation désirante, domine aussi bien nos gestes les plus infimes que l'essentiel de nos vies, le choix d'une épouse, celui d'une carrière, le sens que nous donnons à l'existence.
Ce qu'on nomme désir ou passion n'est pas mimétique, imitatif accidentellement ou de temps à autre, mais tout le temps. Loin d'être ce qu'il y a de plus nôtre, notre désir vient d'autrui. Il est éminemment social... L'imitation joue un rôle important chez les mammifères supérieurs, notamment chez nos plus proches parents, les grands singes ; elle se fait plus puissante encore chez les hommes et c'est la raison principale pour laquelle nous sommes plus intelligents et aussi plus combatifs, plus violents que tous les mammifères.
L'imitation, c'est l'intelligence humaine dans ce qu'elle a de plus dynamique ; c'est ce qui dépasse l'animalité, donc, mais c'est ce qui nous fait perdre l'équilibre animal et peut nous faire tomber très au-dessous de ceux qu'on appelait naguère « nos frères inférieurs ». Dès que nous désirons ce que désire un modèle assez proche de nous dans le temps et dans l'espace, pour que l'objet convoité par lui passe à notre portée, nous nous efforçons de lui enlever cet objet et la rivalité entre lui et nous est inévitable.
C'est la rivalité mimétique. Elle peut atteindre un niveau d'intensité extraordinaire. Elle est responsable de la fréquence et de l'intensité des conflits humains, mais chose étrange, personne ne parle jamais d'elle. Elle fait tout pour se dissimuler, même aux yeux des principaux intéressés, et généralement elle réussit ».
René Girard, Celui par qui le scandale arrive, 2001, Fayard, p. 18-1
La grande force de ce raisonnement de René Girard, c’est que tout, absolument tout dans une société capitaliste lui donne raison. La forte intensité de nos désirs nous fait faussement croire qu’ils sont nôtres, qu’ils viennent de nous mais il suffit de regarder certains quartiers notamment dans la plupart des villes des EU pour saisir la puissance du raisonnement de Girard. De fait, les maisons sont alignées, quasi identiques, avec la voiture qui va bien dans l’allée juste devant le garage et les roses dans l’allée (cf American Beauty de Sam Mendes).




