vendredi 13 février 2026

Terminales 2 / 5 / 7 - Faut-il travailler pour être heureux? (3)


 2) Travail salarié et aliénation capitaliste

a) Vente de la force de travail et plus-value

Selon Karl Marx, cette possibilité d’être heureux dans le cadre d’un travail salarié au sein d’une société capitaliste est dés le départ exclue dans la mesure où le travailleur accepte de vendre non pas le produit de son travail mais sa force de travail, c’est-dire finalement ce qu’il est et l’on ne peut pas vendre ce que l’on est. L’aliénation, c’est-à-dire le fait d’être dépossédé·e du principe d’autonomie de soi c’est ce qui s’impose dés le départ.  Ce que le propriétaire des moyens de production achète ce n’est pas l’acte d’extériorisation par lequel l’ouvrier se réaliserait, mais la capacité de travailler pendant un certain temps, mesurée en heures, comme une marchandise parmi d’autres.  Le salaire apparaît alors comme le prix de cette force de travail, fixé non pas en fonction de la totalité de la valeur créée , mais sur la base de ce qui est nécessaire à la reproduction de cette force, c’est-à-dire le minimum vital permettant au travailleur de subsister et de revenir le lendemain à l’usine. L’ouvrier fileur produit en une journée l’équivalent monétaire de six schillings. C’est exactement ce qu’il serait payé s’il était rétribué proportionnellement à ce qu’il produit, mais il n’est payé que 3 schillings. Où sont passés les trois schillings restants ? Le propriétaire des moyens de production les confisquent à son profit non seulement à son bénéfice à lui, aux « cadres » de l’entreprise mais aussi aux actionnaires et à l’investissement dans l’entretien et l’amélioration des moyens de production (le travail mort donc!). Mais on peut dire que dés la conversion et finalement l’acceptation du travailler à « se vendre » en tant que force de travail, le rapport à l’être est d’emblée brisé. C’est comme si sans s’en rendre compte, le travailleur s’était lui-même situé au rang de « ressources », ce qui devrait nous interpeller: qu’il y ait un département de ressources humaines dans une entreprise pose nécessairement question ainsi que le fait qu’il y ait des directeurs c’est-à-dire de gestionnaires de la « chose humaine ». 

Il y a donc une confusion essentielle dans le salaire. La valeur de la force de travail désigne ce qu’il faut pour que le travailleur « vive » et revienne travailler c’est l’entretien vital du travailleur. Cette valeur est mesurée en temps de travail nécessaire. La « valeur » du travail est une expression que Marx trouve dangereuse et fallacieuse. Il n’y pas de valeur du travail préexistante. Celle ci n’existe que quand l’énergie du travail est dispensée. Le capitaliste dit au travailleur qu’il paie son « travail »  mais c’est faux, il paie ce qu’il estime nécessaire pour que le travailleur vive. La valeur effective de ce qui est produit par le travailleur va fluctuer sur un marché de l’offre et de la demande, de telle sorte que le bénéfice enregistré ne sera pas du tout répertorié ni pris en compte sur le salaire du producteur. Le capitaliste prétend payer le “travail”, mais il achète en réalité la force de travail au prix de sa reproduction (salaire équivalent à ce qu’il faut pour vivre. Le capitaliste paye le travailleur pour sa capacité à travailler (ex. : un mois de force de travail), pas pour le travail déjà effectué. C’est là l’astuce : le travailleur produit plus de valeur (surtravail → plus-value) que ce que coûte sa reproduction.

Tout ceci part d’une évidence, de ce que l’on pourrait quasiment appelé une loi de la nature: nous pouvons produire plus que ce qui est nécessaire à assurer notre vie.  C’est valable pour toute énergie dépensée: un cheval peut labourer un champ entier avec pour lui un peu d’eau et un peu d’orge. La quantité nécessaire à entretenir un être vivant qui travaille est moindre que la quantité de travail q’viol peut accomplir.  Le travailleur est payé à partir du temps de travail et pas en fonction de la quantité de travail abattu. Tout est là: C’est à la lumière de cette évidence qu’il faut rabattre les cartes de la rétribution, et interroger toutes ces professions jugées supérieures qui finalement ne sont que des intermédiaires entre le travailleur et ce qu’il produit. D’où vient que des personnes sont dites compétentes pour 1) posséder les moyens de production 2) enregistrer le bénéfice que l’on peut retirer d’un produit en faisant jouer des « déplacements » (mais que l'on appelle des « placements » pour qu’un produit rapporte plus ici que là ou à tel moment plutôt qu’à tel autre. 




Le salaire ne paie pas du tout le travail accompli mais le strict nécessaire pour qu’on l’accomplisse.  Le bénéfice enregistré par le propriétaire des moyens de production (plus value) n’est pas redistribué à celle ou celui qui pourtant l’a produit. Il y a une part de « sur travail»c’est-à-dire de travail exigé au producteur en plus de ce qui serait nécessaire à assurer sa survie qui ne lui est pas payée. Le salaire ne paie donc pas du tout la travailleur en fonction de ce qu’il fait mais de ce qu’il faut pour qu’il le refasse et c’est ce surtravail qui fait la plus value. Cette distinction révèle l’illusion fétiche du salaire : il apparaît comme paiement “juste” du travail accompli, alors qu’il ne couvre que les conditions pour que le travailleur revienne le lendemain. Le surtravail, source de toute plus-value, reste invisible dans cette apparence.


b) L’extorsion du salaire

Même si cela peut sembler anachronique, il est très utile de revenir sans cesse à la dénonciation aristotélicienne de la chrématistique commerciale car finalement tout est là: à partir du moment où la justification naturelle du travail de la production de biens dont le but est de satisfaire les besoins d’une population est dépassé par la possibilité d’enregistrer un gain des échanges et ainsi e rancher constamment le processus de bénéfice à partir d’un même produit, on comprend bien qu’un processus s’amorce en vue d’accorder au produit un primat, une supériorité sur celles et ceux qui produisent. 

Il ne faut pas oublier qu’Aristote a formulé cette critique dans le temps même où la monnaie a commencé de dépasser totalement le troc. C’est intéressant parce que tant que l’on reste dans le troc, le rapport besoin /produit est toujours efficient. On comprend bien que la monnaie permet d’utiliser un principe d’équivalence entre tous les produits échangeables mais cela a précipité la conversion de toute chose en valeur et par « chose », on peut aussi entendre malheureusement des services, des réalités voire des organes du corps humain (certes sur un marché parallèle illégal). L’idée, maintenant banalisée selon laquelle tout peut s’évaluer, se convertir en valeur d’échange a littéralement envahi tous les champs d’activité, de réflexion humaines. 

C’est bien cela que Marx souligne quand il pointe la confusion entre la vente de sa force de travail par les travailleur.se.s. L’extorsion du salaire constitue le mécanisme central par lequel l’exploitation capitaliste s’occulte sous l’apparence d’un échange équitable. (Le Capital (Livre I, chap. XIX)), le salaire ne rémunère pas le travail effectivement accompli, mais la force de travail en tant que capacité productive, au prix nécessaire à sa reproduction sociale. Ce prix correspond au temps de travail nécessaire, c’est-à-dire au coût moyen de subsistance du travailleur et de sa famille (nourriture, logement, éducation), afin qu’il puisse revenir quotidiennement à l’usine.

Prenons l’exemple utilisé par Marx du fileur : en une journée de six heures, il produit une valeur équivalente à six schillings, mais son salaire n’est que de trois schillings. Les trois schillings restants représentent le surtravail, dont la valeur excédentaire — la plus-value — est appropriée par le capitaliste. Ce surtravail n’est pas rémunéré : les premières heures couvrent le temps nécessaire (reproduction de la force de travail), les suivantes génèrent un travail gratuit au bénéfice du propriétaire des moyens de production, des actionnaires et de l’entretien du capital fixe (travail mort).



Marx insiste sur la confusion idéologique inhérente au salaire : le capitaliste prétend payer le « travail », mais achète en réalité la force de travail préalable, mesurée non par la valeur totale créée, mais par le minimum vital déterminé historiquement et socialement. La valeur effective du produit fluctue selon l’offre et la demande sur le marché, tandis que le salaire reste fixé au seuil de reproduction. Il n’existe pas de « valeur du travail » pré-constituée ; celle-ci n’émerge qu’au moment où l’énergie humaine se concrétise dans le produit. Ainsi, le salaire apparaît comme un paiement juste du labeur accompli, alors qu’il ne couvre que les conditions biologiques et sociales pour que le travailleur se reproduise comme marchandise vivante.

Cette extorsion est structurelle : le travailleur exproprié des moyens de production, subit une contrainte économique absolue qui le force à vendre sa force de travail. Le salaire devient un fétichisme, voile mystique masquant le rapport d’exploitation réel. Notre capacité productive excède toujours les besoins vitaux. C’est comme la loi naturelle de l’énergie humaine, comparable au cheval qui laboure un champ entier pour une ration modeste. Le salaire ne rétribue ainsi que l’entretien vital, non la totalité de la création ; le surtravail, source de toute plus-value, demeure invisible et non redistribué.




c) l’illusion du management heureux

Les formes contemporaines de management, qualifiées de « heureuses » (bien-être au travail, flexibilité, développement personnel), représentent une évolution sophistiquée de l’aliénation salariée, où l’exploitation s’habille de consentement volontaire. Johann Chapoutot, dans Libres d’obéir, révèle les origines historiques de cette logique : dans l’entreprise totalitaire, la motivation ne reposait pas uniquement sur la contrainte , mais sur un discours d’enthousiasme communautaire, où l’ouvrier adhérait librement à la performance collective au service de la « communauté d’entreprise ».

Marx anticipait cette ruse idéologique dans L’Idéologie allemande (1845-1846) : le capitalisme transforme l’exploitation en essence de l’activité humaine, faisant passer le salariat aliéné pour une vocation libératrice. Le management heureux prolonge cette illusion : les indicateurs de performance (KPI), évaluations continues et outils de gamification transforment le surtravail en projet personnel ; la surveillance numérique en « feedback bienveillant » ; l’auto-exploitation en accomplissement de soi. Chapoutot nomme cela une gestion par le consentement enthousiaste : l’ouvrier n’est plus contraint par la chaîne, mais par ce qu’on lui présente comme ne pouvant pas ne pas venir de lui.

Concrètement, les open spaces, séances de team-building et discours sur le « sens » masquent la persistance de la plus-value : la flexibilité horaire abolit les limites du surtravail sans augmenter le salaire, tandis que la « culture d’entreprise » culpabilise l’échec individuel au lieu de questionner la structure. L’aliénation ne disparaît pas ; elle mute en forme douce, où le salarié gère lui-même son épuisement comme une preuve de dévouement. Ainsi, le département des « ressources humaines » — gestionnaires de la « chose humaine », perpétue l’extorsion sous couvert d’humanisme, rendant le salariat supportable sans le subvertir.

Ces mécanismes préparent l’exigence d’une reconquête ontologique du travail, opposée à cette dépossession économique et idéologique. le salaire mesure-t-il vraiment la valeur créée, ou seulement le coût de reproduction d’une force aliénée ?



Illustration par un film: la question humaine de Nicolas Klotz d’après le roman de François Emmanuel), Simon Limboldt est psychologue en ressources humaines au sein de SC Farb, un conglomérat pétrochimique allemand aux relents historiques troubles (allusion à IG Farben, impliqué dans les camps nazis). Sa mission consiste à enquêter discrètement sur l’état psychologique du directeur général, Vincent Jüst, dont les collaborateurs perçoivent des signes de dépression. Simon administre des tests de personnalité, organise des ateliers de cohésion et analyse les réponses via un logiciel prédictif. Mais au fil de l’enquête, le film dévoile un monde de bureau aseptisé : open spaces froids, séminaires motivants avec musique techno en fond, discours RH sur l’“efficience humaine” et la “sélection optimale”. Jüst, rongé par un passé familial nazi refoulé, craque lors d’une conférence où il évoque la “nuit” intérieure des cadres. Simon, initialement complice du système, sombre dans l’angoisse existentielle, hanté par des visions de déshumanisation – trains de la mort, bureaux impersonnels. L’atmosphère du film  oppose langage managérial (neutre, quantifiable) à la “question humaine” brute : qu’est-ce qui reste de l’humain quand tout est géré comme un process ?

Ce récit illustre l’illusion du “management heureux” au cœur de ton thème : SC Farb incarne l’entreprise moderne qui vend du bonheur au travail comme un produit – via des bilans psychologiques, des team buildings et des KPI d’épanouissement (KPI: Key performance indicateurs - il s’agit d’évaluer la capacité d’émulation d’un projet sur les employés concernés). Simon y croit d’abord : son rôle de directeur des ressources humaines semble bienveillant, scientifique, libérateur (choisir les “bons” employés pour un collectif harmonieux). Mais le film révèle le revers : ce bonheur est une idéologie qui masque l’aliénation. Le travail ne rend pas heureux ; il formate l’humain en ressource optimisable, effaçant l’angoisse authentique au profit d’une productivité glaciale. Jüst symbolise le burnout du dirigeant “réussi” : son effondrement montre que même au sommet, le management heureux est une coquille vide, héritière d’une rationalité bureaucratique totalitaire, celle du 3e Reich.  Sur le bonheur managérial, La Question humaine radicalise l’illusion générale : Aristote voyait le bonheur (eudaimonia) dans une vie vertueuse et équilibrée ; ici, il est réduit à des KPI – Simon sélectionne du “personnel” comme on trie des données, tandis que Jüst, hanté par son passé, incarne l’“efficience” déshumanisante, où le dirigeant est prisonnier de sa propre machine.




La question humaine, chez Kant, pose le travail comme devoir moral envers autrui ; le film la réduit à pure technique : les rapports neutres dissolvent toute éthique, comme le jargon nazi bureaucratisait l’extermination (écho à Hannah Arendt et la “banalité du mal” - Un prisonnier était une « unité » de telle sorte que l’on pouvait quantifier le nombre d’unités convoyées puis éradiquées). Simon passe de l’observateur à la victime : sa “nuit” intérieure questionne pour savoir  si le salariat libéral ne recycle pas une forme soft de nazisme, de gestion des ressources humaines.  Simon vacille quand son job “heureux” expose sa propre déshumanisation ; le film pose ainsi le vrai problème de l’oxymore « ressources humaines ». Une ressource est un moyen et un moyen désigne une chose. De quelque biais que l’on aborde cette dénomination de ressources humaines elle est rigoureusement déshumanisante et tout simplement abjecte. Aucun être humain ne peut devenir le moyen d’une usine ou d’une chaîne de montage. 

Transition: On mesure bien ici à quel point le travail rend malheureux parce qu’il est totalement vidé de sa substance anthropologique de libération. Nous ne pouvons travailler qu’à partir de la conscience de la dimension existentielle du « travail », en tant « qu’oeuvre ». Grâce à Martin Heidegger nous pouvons donner à ce terme d’oeuvre son sens authentique à partir du « désœuvrement » dans lequel nous venons au monde en tant que « dasein ». Dépourvus que nous sommes de biotope, être dans la nature ne fait advenir pour nous l’existence d’aucun monde fait, achevé. Tout reste à faire. Cela signifie qu’un dasein est un être dont la capacité à venir au monde suppose qu’il le fasse surgir en tant que projection et finalement c’est ça le travail. Il est une oeuvre à réaliser à partir de la conscience angoissée du désœuvrement compris comme condition première de notre venue au monde (sous entendu d’un monde à faire exister). Ainsi le travail « reprend pied » en tant que souci de l’être (bonheur) et non avidité de l’avoir (plaisir) 





III. Travail ontologique : on travaille à être 

a) la distinction Aponia / Scholé (Jean Pierre Vernant)

Dans ce sens, travailler ne relève plus du devoir moral ni de l’utilité sociale, mais d’un souci de soi, où l’homme se découvre « en acte », c’est-à-dire dans la pleine conscience qu’on ne se connaît qu’en s’effectuant tout simplement parce qu’il n’y a rien à connaître ni à reconnaître de soi dés lors qu’être soi est conçu et vécu comme processus. C’est comme un « j’y travaille » à plusieurs étages.  

Finalement la plus juste objection que l’on puisse faire au capitalisme (et peut-être celle à laquelle il sera le plus sensible)  et de « viser petit », de produire peu, c’est-à-dire de ne pas réaliser que l’on peu produire infiniment plus et infiniment mieux dés lors que l’on demande rien de plus que travailleur.se.s que d’être, que l’on ne dissocie pas le souci de soi et le souci d’être soi de la nécessité de travailler. Comment faire en sorte que travaillant à être, le travailleur ou la travailleuse produise aussi socialement, extérieurement, et d’une façon qui soit rentable, de telle sorte que personne n’y perdrait? Pourquoi ne pas miser sur l’évidence selon laquelle personne ne peut demeurer comme en jachère de soi-même? 

a) Vernant : scholé et aponia 

Jean-Pierre Vernant, dans Les Origines de la pensée grecque, montre que le monde hellénique distinguait deux régimes du temps et de l’activité : la scholé (loisir heureux de se cultiver et d’apprendre) et l’aponia qui définit le labeur contraint par l’exigence de vivre. « Chez les Grecs, dit Jean-Pierre Vernant, le travail manuel, labeur servile, apparaît comme une répétition toujours recommencée des mêmes gestes sous la pression d’une nécessité extérieure qui réduit l’homme à n’être plus que chose ». C’est pourquoi l’aponia désigne le travail des esclaves alors que le citoyen libre travaille sa vertu (aretè: la vertu) par l'activité politique mais aussi par la contemplation et la réflexion.  Historiquement, cela s’enracine dans l’émergence de la cité (VIIIe-VIe s. av. J.-C.) : la polis libère le citoyen de la pornéia (prostitution économique) pour l’élever à la parole publique. 

On ne peut pas être un citoyen si l’on reste dépendant de tout ce qui concerne la satisfaction des besoins vitaux. C’est vraiment là la base de ces deux termes grecs que sont Zoé (vie organique, besoin vital) et Bios (vie humaine, existence). Nous retrouvons cela dans la fameuse thèse aristotélicienne selon laquelle « l’être humain est un animal spécifiquement politique ». L’homme est un être dont le rapport à la vie ne peut en aucune façon se concevoir par la satisfaction de tout ce qui est vital. Par conséquent si par « travail » nous n’entendions que cette activité qui permet aux êtres humains de se nourrir, de se loger, de vivre bien ou de survivre, alors pour les grecs on ne peut en aucune façon travailler pour être heureux ni pour être tout court. 

Toutefois la skholé ne décrit pas l’inactivité. Il est bien affaire d’oeuvrer, d’apprendre, d’agir, de prendre la parole, de comprendre. Le temps libre devient le lieu d’un travail intérieur où l’on oeuvre en vue d’être soi ou de le devenir. Il n’est évidemment pas question ici de souscrire à l’esclavage (comme le faisait Aristote, même si à sa mort, il a par testament affranchi tous ses esclaves) mais de remarquer cette distinction entre aponia et scholé et plus encore entre zoé et bios. En un sens le « travail » comme ouvrage de transformation est d’emblée inscrit dans l’être humain qui ne peut se reposer sur aucune donnée naturelle. Il n’est rein de l’être humain qui pusse concevoir et encore moins se cultiver hors de cet « ouvrage » de telle sorte qu’être pour lui est un acte, un chantier. 




b) Travail /Oeuvre/Action

Hannah Arendt, dans Condition de l’homme moderne (§3-5), distingue trois modalités de la vita activa, héritées de la Grèce via Aristote et son analyse prolonge les thèses de Jean-Pierre Vernant:

Elle oppose la vita activa et la vita contemplativa, insistant sur la possibilité décrite par Aristote selon laquelle l’aptitude à cultiver sa vertu était parfaitement accessible par l’action et pas exclusivement l’oeuvre théorique, intellectuelle élevée. Or cette vita activa désigne trois activités:

  1. le travail au sens laborieux du terme: il désigne l’effort répétitif lié à la zoè (vie animale), sous anankè (nécessité). « Le labeur … est la plus haute activité humaine parce qu’elle correspond le plus étroitement au processus de la vie elle-même », mais c’est un piège, car « son produit est consommé dès qu’il est produit ». Ce type de « travail » est celui de l’animal laborans. Il n’est rein de spécifiquement humain qui s’y produise (on ne peut pas s’empêcher de penser qu’il constitue en fait une bonne part de ce que nous entendons aujourd’hui par « travailleur 
  2. L’oeuvre l’artisanat, la fabrication d’un monde stable (outils, art), où l’on ordonne la matière à la forme. Aristote : technè comme « connaissance de l’art de faire » (Éthique, 1140a). C’est ce que l’on pourrait appeler l’activité de l’homo faber (ici l’être humain apparaît: homo)
  3. Action (praxis) : effort libre et consenti en public, scholè politique, où naît la philia et le bonheur d’être humain dans une cité de citoyens libres. . Aristote : « La félicité est une activité de l’âme conforme à la vertu parfaite … dans la vie contemplative » (Éthique, 1177a), mais aussi politique (Politique, 1325b : « L’homme est un animal politique »).

Nous retrouvons finalement philosophiquement ce que Vernant posait plutôt historiquement , à savoir que chez les Grecs archaïques, le travail comme labeur correspond à l’aponia servile, l’oeuvre à la dépense d’énergie travailleuse qui crée des structures stables, et  ; action à la scholè, « affranchissement du travail servile pour la pensée »

Hannah Arendt prolonge explicitement Aristote : la scholè n’est pas repos passif, mais « occupation des hommes libres » (Politique, 1333a35 : « Nous devons organiser nos vies de manière à avoir du loisir ; car nous devons travailler pour avoir du loisir »). Arendt : « L’action est la seule activité qui … introduit dans le monde quelque chose de nouveau … elle est la condition de tout commencement » (Condition, §36). 

Si Vernant montre l’origine grecque de la scholé , Aristote la théorise puisque selon lui, la vertu s’acquiert par la praxis et Hannah Arendt critique l’évolution actuelle du travail qui absurdement fait primer le sens le plus esclavagiste sur l’acception la plus libératrice.

Philosophiquement, cela articule nécessité/liberté : le sen s1 (labeur) perpétue le cycle vital (pas de bonheur durable), l’oeuvre (sens 2) stabilise un monde intermédiaire et l’action  (sens 3) élève au bios heureux, car « la joie de l’action … est la félicité née du miracle que des choses nouvelles puissent … commencer à exister » (Condition, §44).




En articulant ainsi ces trois auteurs (Aristote Vernant Arendt)  nous réalisons  qu’il faut travailler pour être heureux, mais au sens  d’œuvre et d’action seulement (sens 2 et 3) L’oeuvre décrit en effet l’effort consenti modelant la matière (Vernant : poiêsis libre ; Aristote : technè vertueuse) ainsi que le bonheur de la durabilité : « L’objet fabriqué … est destiné à durer » (Condition, §13).

Il en va de même pour l’action (sens 3): scholè publique. Aristote : « Le bonheur appartient à ceux qui exercent leur raison dans l’action vertueuse » (Éthique, 1098a).  Contre le sens 1 (moderne aliénant), Vernant, Arendt et Aristote convergent vers une conclusion identique: le bonheur exige l’effort libre, orienté vers la vertu. L’idée même de « bonheur sans travail » est donc illusoire. Une vie purement contemplative resterait passive et incapable de procurer la bonheur, l’eudémonia.



jeudi 5 février 2026

Présentation de la spécialité HLP aux élèves de secondes


« La plus grande chose au monde, c’est de savoir être à soi. » -  Montaigne                                  

 1) Qui choisit?

            Probablement avez vous déjà entendu une multitude de conseils venant de personnes très bien intentionnées à votre égard dans votre entourage: vos ami.e.s, vos parents,  vos professeurs, etc. Aussi pertinentes que soient leurs opinions, il y a une vérité à la fois première, évidente et pas nécessairement agréable, c’est que vous êtes seul.e à décider, absolument seul.e! Avant tout autre critère, il faut simplement vous poser la question de savoir quelle est l’activité qui l’année prochaine va vous donner envie de sortir de votre lit et de venir au lycée. Il faut vraiment vous méfier de celles et ceux qui, sans vraiment prendre en compte vos envies, vos passions, vos désirs, vos expériences heureuses et malheureuses vous disent que eux savent ce qui est bon pour vous ou bien que vous n’êtes pas assez mûr.e.s pour vous décider, ou que la société d’aujourd’hui est ainsi faite qu’il faut choisir ceci ou cela. 

Ce ne sont pas ces personnes qui l’année prochaine devront se lever, remplir leur sac de tel ou tel livre, partir dans le petit matin pluvieux, etc. Pour faire tout ça, il va vous falloir de l’énergie et de quoi l’alimenter, vous et personne d’autre! Ne pas vous tromper, c’est d’abord envisager la possibilité que vous puissiez gagner sur tous les tableaux et ça tout au long de votre vie, qu’un métier, qu’une carrière n’est pas forcément ce qui demande des sacrifices mais tout simplement que vous misiez sur vous même et que vous vous connaissiez suffisamment vous même pour avoir la certitude que telle ou telle mati!ère satisfera en vous une certaine soif, des envies,  et pourquoi pas? Une vraie joie. « La plus grande chose au monde dit Montaigne, c’est de savoir être à soi. » (Les essais - Livre 2 chapitre 16) Vous êtes à vous même votre meilleur compagnon ou votre meilleure compagne, celle ou celui qui ne vous lâchera jamais. Ne faites pas un choix qui pourrait faire naître un désaccord avec vous, parce que vous êtes à vous même la seule personne à laquelle tôt ou tard vous devrez rendre des comptes.  Ne laissez pas la peur ou quelque sentiment négatif que ce soit dicter votre choix. Vous êtes assez mature pour décider et de toute façon il faut que vous le soyez puisque c’est maintenant! 





2) Quel profil?


En premier lieu, il faut éprouver en soi une vraie curiosité ainsi qu’une certaine aptitude à ne pas se satisfaire des réponses toutes faites ou des idées reçues. Nous vivons une époque où les réseaux sociaux, les médias et une certaine façon de faire ou justement de ne pas faire de la politique revendiquent clairement un pouvoir d’influence sur la population, voire une remise en cause de tout critère de vérité ou de vérification. Si cela ne provoque en vous qu’une acceptation blasée, c’est que vous n’êtes pas fait.e pour cette spécialité. Il y a en HLP quelque chose qui prolonge les questions que peut-être vous vous posiez quand vous étiez enfant notamment sur tout ce que nous nous représentons comme « autre », comme différent: aussi bien l’autre culture que l’autre personne ou encore l’animal, le but étant de savoir en quoi cela consiste d’être humain (ne jamais oublier que le premier H est l’initiale d’humanité. 

En second lieu, il faut aimer les cours vivants, c’est-à-dire oser intervenir pendant les séances, ne pas s’attendre à copier pendant deux heures ce que disent les enseignant.e.s, bref renoncer à toute attitude de passivité. Si vous aimez au contraire rester bien au chaud dans votre coin à prendre des notes et à espérer que les professeurs ne vous remarquent pas, vous allez avoir des déconvenues. Le premier chapitre en première HLP concerne les pouvoirs de la parole et c’est un titre que nous prenons au pied de la lettre, en provoquant la prise de parole et ce jusqu’au concours d’éloquence que notre spécialité organise chaque année. Le deuxième signe que cette spécialité est faite pour vous  peut donc se définir comme de la non passivité. Si vous n’attendez rien d’un cours, mieux vaut ne pas venir aux nôtres. Vous pouvez vous dire que nous allons essayer de vous faire sortir de ce que vous pensiez « être vous » (les métamorphoses du moi: cours de terminale HLP)




Enfin le troisième signe à partir duquel le choix de cette spécialité peut être envisagé n’est pas inconciliable avec le deuxième mais recouvre une autre dimension de l’expression de soi, c’est le rapport à l’écriture. Il est nécessaire de savoir, avant de s’engager dans cette spécialité, que nous allons tester et améliorer votre rapport à l’écrit. Même si l’apport de cette spécialité est de vous donner l’opportunité de sortir de votre zone de confort et de participer oralement de toutes les façons possibles, l’épreuve finale du baccalauréat est écrite et aimer écrire est un atout. Or l’écriture est un exercice qui suppose que l’on soit seul.e. La spécialité HLP peut donc aussi se concevoir comme une activité visant à peupler sa solitude de rencontres avec des auteur.e.s, des pensées, des raisonnements.  Cette expression de « solitude peuplée » vient du philosophe  français Gilles Deleuze. Elle désigne selon lui, le fait que contrairement à ce que l’on pourrait penser, c’est parfois dans le rapport à soi que l’on fait les meilleurs rencontres. Il est « bon » et parfois vraiment salutaire de briser le contact avec une actualité très agressive et saturée d’influenceur.se.s pour rencontrer des auteur.e.s et entamer avec eux, avec elles un dialogue écrit ou parlé (pour une intervention orale). Il faut insister sur le fait que cette solitude peuplée suppose un rapport avec toutes les formes d’art (et notamment le cinéma: un intérêt marqué pour les films voire certaines séries est vraiment un atout dans cette spécialité - Cette solitude se peuple de toutes les expériences et de toutes les nourritures possibles) 




Si nous résumons tout ce qui vient d’être dit, nous pouvons donc caractériser les « signaux » à partir desquels le choix de cette spécialité peut être fait:

  • La curiosité
  • La non passivité
  • Le désir de cultiver et d’améliorer ses aptitudes à l’écrit


3) Les avantages de la spécialité HLP


En premier lieu, l’atout de cette spécialité est de  vous permettre de préparer quatre épreuves du baccalauréat qui ne font pas l’objet d’un contrôle continu:

  • L’épreuve de français en première à l’oral et à l’écrit: coefficients 5+5=10
  • L’épreuve de philosophie: coefficient 8
  • L’épreuve de spécialité: coefficient 16
  • L’épreuve de grand oral: coefficient 10

L’addition de toutes ces données chiffrées nous permet d’obtenir un coefficient de 44. La plupart des autres spécialités vous préparent à une ou deux épreuves, au plus. HLP est la seule à couvrir un éventail aussi large dans les épreuves du baccalauréat. 

C’est une spécialité bi-disciplinaire (Français / Philosophie) qui vous permet d’aborder des thèmes communs sous deux angles différents, de telle sorte qu’on réalise immédiatement l’impasse dans laquelle nous conduisent les préjugés de séparation des compétences et des intérêts. Il faut cultiver en soi une véritable ouverture d’esprit pour saisir cette réalité qu’est l’interaction des disciplines (et cela ne se limite pas au français et à la philosophie). Les deux matières ne cessent de se faire écho dans une résonance où finalement se dessine une voie que l’on pourrait qualifier de devenir de l’humanité. De fait le programme de terminale est directement en prise avec les défis que nous traversons aussi bien par rapport la violence des guerres que la question des limites au-delà desquelles nous prenons le risque de perdre notre humanité (transhumanisme). 

Le troisième avantage de cette spécialité est de ne jamais perdre le fil de ce que vous êtes et de ce que vous aimez. Si tout se passe bien, pendant ces deux années que nous vous proposons, non seulement vous en sortez avec des compétences qui vous auront permis d’avoir la meilleure note aux quatre épreuves du bac déjà mentionnées, mais vous n’avez jamais été noyé.e.s dans des apprentissages pour lesquels la performance doit prendre la pas sur l’humanité, l’éthique et tout simplement le respect de soi. C’est sans contestation la plus grande force de cette spécialité: il est absolument impossible de suivre cette formation et de la comprendre sans réaliser qu’il existe des limites éthiques au métier que vous exercerez. Violer ces limites, c’est donner votre consentement à une culture du mépris continuel de soi. Aussi importante que soit la compensation financière de ce mépris, elle ne pourra pas suffire à vous éviter la confrontation avec l’évidence du ratage de votre existence. 


4) Pour quelle poursuite d’études?


Des échos très récents venus d’enseignant.e.s universitaires en plusieurs disciplines, notamment celles de Droit, STAPS, IEP/Science Po, écoles de journalisme, prépa commerciales, tourisme, études en communication, école d’art et d’architecture,  et de toutes les filières du soin expriment leur lassitude de se retrouver en face d’étudiant.e.s de première année qui ne savent ni écrire ni parler et pensent pouvoir accéder à des pratiques très spécialisées sans passer par ces apprentissages. De plus en plus de plus de formations universitaires, de classes préparatoires, de domaines d’apprentissage supposés sélectifs font porter leur critère sur ce qui fait spécifiquement l’objet de la spécialité HLP: savoir s’ exprimer.

C’est précisément parce que l’expression est finalement l’objet même de cette spécialité qu’elle est compatible avec la quasi totalité des autres spécialités dans la perspective d’une poursuite d’étude avantageuse.  En fait, il suffit de réaliser que quel que soit la poursuite d’étude choisie: droit, soins, commerce, sciences politiques, communication, ou carrière artistique, il vous sera demandé de savoir défendre une idée et de  vous exprimer avec aisance et confiance. Or ces deux savoir-faire désignent précisément la matière même de l’enseignement de cette spécialité. 



lundi 2 février 2026

Terminales 2 / 5 / 7: Méthodologie du 3e sujet (explication de texte)

« Le travail est de prime abord un acte qui se passe entre l’homme et la nature. L’homme y joue lui-même vis-à-vis de la nature le rôle d’une puissance naturelle. Les forces dont son corps est doué, bras et jambes, tête et mains, il les met en mouvement, afin de s’assimiler des matières en leur donnant une forme utile à sa vie. En même temps qu’il agit par ce mouvement sur la nature extérieure et la modifie, il modifie sa propre nature, et développe les facultés qui y sommeillent. Nous ne nous arrêterons pas à cet état primordial du travail où il n’a pas encore dépouillé son mode purement instinctif. Notre point de départ c’est le travail sous une forme qui appartient exclusivement à l’homme. Une araignée fait des opérations qui ressemblent à celles du tisserand, et l’abeille confond par la structure de ses cellules de cire l’habileté de plus d’un architecte. Mais ce qui distingue dès l’abord le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. Le résultat auquel le travail aboutit préexiste idéalement dans l’imagination du travailleur. Ce n’est pas qu’il opère seulement un changement de forme dans les matières naturelles ; il y réalise du même coup son propre but dont il a conscience, qui détermine comme loi son mode d’action, et auquel il doit subordonner sa volonté. »

                                    Karl Marx - Le capital





Quelques conseils pour choisir le sujet

3 critères doivent être pris en compte pour le choix du 3e sujet:

  1. La différence entre une explication un commentaire et la notion de compréhension. Commenter un texte revient à rédiger un développement sur ce que l’on peut produire à l’occasion de la lecture d’un texte. On commente un évènement quand « on en parle », mais on n’a pas l’ambition d’en rendre compte, de l’expliquer, c’est-à-dire de justifier qu’il soit tel qu’il est. L’explication est donc plus exigeante qu’un commentaire. Elle désigne la capacité à exprimer clairement ce qui est implicite dans un texte. Expliquer veut dire démêler les plis, exactement comme si le texte était un papier froissé dont il faut aplanir la forme, décomplexer le sens. C’est exactement le mouvement inverse de la compréhension, non pas qu’il faille absolument se méprendre sur le texte, mais il n’est pas question de résumer le texte, ni de le synthétiser. Le préfixe « ex » désigne une dynamique exactement contraire à « cum ». On n’attend pas de vous que vous résumiez le texte, que vous le rameniez à une expression concentrée, mais au contraire que vous le développiez que vous en saisissez tous les présupposés et tous les implicites, comme s’il y avait des choses à dire « entre les lignes », des implications. 
  2. L’unité de sens: le texte a été découpé dans la totalité d’une oeuvre. Cela signifie que les personnes qui proposent ce texte (et qui sont des enseignant.e.s de Philosophie savent qu’il y a une idée développée dans ces lignes, ET SEULEMENT  UNE. Par conséquent si vous ne parvenez pas à discerner cette unité directionnelle qui fait pencher toutes les phrases du passage vers un seul sens, c’est que vous ne disposez pas du minimum nécessaire pour en tenter l’explication. 
  3. La valeur ajoutée. Toute explication d’un texte y rajoute quelque chose. Quoi? De la clarté, la capacité à dissiper des ambiguïtés ou au contraire des formules trop brutes. Il faut donc d’emblée avoir le sentiment que vous disposez de cette faculté d’apporter de la clarté, du « défroissement », de rendre plus digeste des expressions obscures, ésotériques, trop empreintes d’un vocabulaire philosophique parfois difficile.

 A) Rappel clair de l’exercice global

 

En explication de texte (sujet 3), vous devez :

Reconstruire le problème posé par le texte, pas faire un résumé.

Mettre au jour la thèse de l’auteur et la démonstration qui la soutient.

Suivre le texte ligne par ligne, en expliquant les notions, les articulations logiques et les enjeux. Attention: cela ne veut pas dire expliquer les lignes une à une séparément mais suivre au plus prés ce processus d'implication des phrases qui les relient et grâce auquel telle proposition rend possible celle qui suit.

Vous ne rajoutez pas un « plan personnel » comme en dissertation : votre plan doit être celui du texte lui-même, reformulé clairement. C'est ça de moins à faire mais il ne faut pas vous tromper de  plan. Il convient de rendre vraiment compte des différents mouvements


B) Modèle d’introduction (réutilisable partout)

 

Vous pouvez vous fixer un canevas en 4 moments, que vous remplissez à chaque fois.

1 et 2 (liés) ) Thème et thèse du texte
Vous  formulez d’abord le thème, puis la thèse en une phrase nette :

Thème : le travail, plus précisément la spécificité du travail humain (il faudra amener ce thème là éventuellement à partir de l’expérience quotidienne que nous en faisons)

Thèse (type) : « Marx soutient que ce qui distingue radicalement le travail humain du travail animal, ce n’est pas la simple habileté technique, mais la capacité de concevoir le résultat dans la pensée avant de le réaliser. »

3) Problématique
Vous transformez  la thèse en question philosophique, en montrant la tension :

Exemple de problématique pour ce texte :
« En quoi le travail humain se distingue-t-il du travail de l’animal, alors même que certains animaux semblent accomplir des tâches très complexes ? Est-ce une simple différence de degré dans l’habileté, ou bien une différence de nature liée à la conscience et au projet ? »

Vous pouvez la formuler en 2 phrases si vous préférez, mais elle doit vraiment naître du texte.

 

4) Annonce du plan (linéaire)

 
Vous annoncez la progression du texte, pas un plan de dissertation.
En gros, vous dites: « D’abord Marx… puis… enfin… », à partir des articulations du passage (pas de liste ni de petit a, petit b)

Schéma général pour un texte argumentatif comme celui de Marx (il ne faudra pas le formuler de cette façon sur le copie mais le rédiger de façon plus fluide) :

I. Tout travail suppose une transformation de ce qui est naturel en objets, en structures, en processus artificiels humains. 

II. Comparaison entre travail humain et travail animal, à partir de l’exemple de l’abeille et de l'araignée

III. Mise en avant de la spécificité du travail humain : la représentation préalable, le projet. Conséquences philosophiques : le travail comme réalisation d’un projet conscient, expression d’une essence proprement humaine (ou d’une puissance) et non simple activité vitale.

Dans l’introduction vous ne détaillez pas trop mais reformulez chaque moment en une ligne.


C)  Application au texte de Marx 


a) Intro rédigée (modèle)

1) Thème

Le travail est une activité à laquelle nous nous livrons par contrainte, parce que nous ne pouvons pas faire autrement

2) Thèse :
Mais ici Marx montre que la supériorité du travail humain ne tient pas seulement à une habileté technique plus grande, mais au fait que l’homme conçoit mentalement l’ouvrage avant de l’exécuter. Le travail est donc une activité dans laquelle nous nous incarnons en tant qu’être humain.

3) Problématique :
« Comment le travail peut-il être ce qui distingue l’homme de l’animal, alors que certains animaux réalisent des tâches extraordinairement complexes ? La différence entre l’abeille et l’architecte est-elle seulement une question de perfection technique, ou révèle-t-elle une différence de nature liée à la conscience du but et au projet ? »

4) Annonce de plan (linéaire) :
« Marx commence par comparer le travail de l’architecte à celui de l’abeille afin de montrer que l’habileté ne suffit pas à caractériser le travail humain (I). Il met ensuite en évidence que l’homme anticipe le résultat de son activité dans la pensée avant de le réaliser, ce qui fait du travail une activité guidée par un projet conscient (II). Enfin, il en tire la conséquence que le travail humain exprime une essence proprement humaine, en donnant forme au monde selon une finalité que l’homme s’est lui-même fixée (III). »


D) Méthode pour le développement linéaire

 

a) Pour chaque grande partie du texte (I, II, III), on peut répéter  un « mini-rituel » :

1. Situer le passage
« Dans les premières lignes, Marx… », « Dans la suite du texte… », etc.

2. Idée directrice du segment. vous dites en une phrase ce que fait Marx :

Il compare, il distingue, il définit, il tire une conséquence, etc. Dans cette qualification, il convient vraiment d'apporter quelque chose, de manifester que vous saisissez bien la façon dont l'auteur avance ses pions.

3. Explication détaillée
Ligne par ligne ou groupe de lignes :

Vous expliquez les expressions difficiles.

Vous explicitez les présupposés.

Vous mettez en évidence les connecteurs logiques (mais, car, donc, au contraire…).

Vous reconstruisez le raisonnement : « S’il prend l’exemple de l’abeille, c’est pour montrer que… ». Ce point est vraiment capital: reconstruire n'est pas répéter, c'est manifester une intelligence de l'ensemble. 

4. Enjeu philosophique
À la fin de chaque partie, vous répondez à la question "implicite" suivante  :
« Quel progrès fait-on dans la réponse au problème posé en introduction ? »


Application rapide aux trois moments du texte

I. Le travail comme transformation

         - Le travail est d'abord une opération naturelle au cours de laquelle  le corps de l'être humain change la nature, la modifie à son profit mais finalement sans que cela  ne décrive un processus culturel. Cela reste de la nature.

            - On pourrait presque évoquer une phase archaïque du travail où toutes les opérations accomplies par l'être humain sont animées par une forme d'instinct. En d'autres termes dans cette phase l'être humain ne réalise pas son humanité dans le travail

          - Certes il développe ainsi des capacités qui, sans ces opérations, demeureraient à l'état latent ou larvaire, mais cela n'empêche pas que ce n'est pas encore de l'humain qui sort de cette transformation (Il n'est pas indifférent de prendre l'exemple des fourmis avant même d'évoquer les animaux choisis par Karl Marx. Il est vraiment impossible de voir "le travail de fourmi des fourmis" sans réaliser toute la machinerie insoupçonnable de prime abord de ces animaux, mais justement ici animaux et humains sont finalement au même niveau. Humain et animal modifient la nature. Si le travail humain n'était que ça, on ne voit pas du tout en quoi il ne serait qu'humain. D'où le 2e moment:

 

II. Comparaison abeille / architecte

• Marx met sur le même plan, d’abord, le travail de l’abeille et celui de l’architecte pour montrer qu’un simple critère d’habileté ne suffit pas à distinguer l’homme de l’animal.

À expliquer :

Pourquoi Marx choisit une abeille (exemple d’un animal « travailleur », très organisé).

En quoi l’abeille pourrait même sembler supérieure sur le plan instinctif.

Enjeu : montrer que la question est plus profonde que « l’homme est plus habile ».

 

III. La représentation préalable (le projet)

Idée directrice : Marx affirme alors que la vraie différence tient au fait que l’architecte a le plan de sa construction dans la tête avant de travailler, alors que l’abeille agit par instinct sans représentation consciente du but.

À expliquer :

La notion de « plan préalable », de « représentation ».

L’opposition instinct / projet conscient.

Le rôle de la finalité : l’architecte travaille en vue d’une forme anticipée.

Enjeu : faire apparaître le travail comme activité spirituelle (au sens large : pensée, conscience), pas seulement corporelle.


IV. Conséquences : essence humaine et travail (les implications de tout ceci sont si fortes qu'il est possible de faire une 4e partie qui globalement vont souligner la notion de liberté)

Idée directrice : à partir de là on peut conclure que le travail humain révèle une essence propre : l’homme se donne des fins et réalise dans le monde ce qu’il a d’abord conçu mentalement. Il fait advenir à la surface de la terre des produits de sa pensée, de son univers mental, des structures ou des processus dont il a préalablement conçu la faisabilité, la pertinence, l'utilité

Comment le travail devient une manière pour l’homme de se réaliser lui-même.

Éventuellement le lien avec d’autres passages de Marx : l’idée que l’homme se produit lui-même à travers son activité productive, que le travail est « médiation » entre l’homme et la nature. Même si Karl Marx n'insiste pas sur ce point (et il faut le dire), on a du mal à ne pas penser à la temporalité. Est ce que le travail évoqué au sens archaïque (première partie) ne désignerait pas finalement un travail qui se situe dans l'aiôn alors que le travail proprement humain fait émerger une temporalité propre (Chronos)? Marx croit au sens de l'histoire, mais en fait quelque chose du travail humain fait advenir un temps historique avec des successions, des crises, des chutes d'empires et des guerres. On aurait tendance à penser que c'est parce qu'il y a ce type d'évènements qu'il y a de l'histoire sans réaliser qu'il faut d'abord qu'il y ait une façon chronologique de percevoir et de poser le temps, c'est parce qu'il y a d'abord du temps historique qu'il y a ensuite des évènements. Or pour que le temps historique soit,  il faut qu'il y ait quelque chose d'une intentionnalité travailleuse humaine. Marx ne dit pas cela mais c'est une conséquence directe de tout ce qui est posé ici.

Enjeu - Répondre à la problématique : la différence homme/animal n’est pas de degré, mais de nature, parce qu’elle touche à la conscience du but et à la liberté de se donner des fins.


E)  Modèle de conclusion

En 3 mouvements très courts :

1. Rappel de la thèse du texte :
« On a vu que Marx soutient que le travail humain se distingue du travail animal par la représentation préalable du but : l’architecte construit d’abord dans sa pensée ce qu’il réalisera ensuite dans la matière. »

2. Bilan par rapport à la problématique :
« La comparaison avec l’abeille montre ainsi que la différence ne porte pas seulement sur l’habileté, mais sur la capacité de se donner consciemment un projet et de le réaliser. »

3. Enjeu contemporain (travail automatisé, IA, robotisation : la machine imite-t-elle vraiment le projet humain ?) - Rapport avec le capitalisme