Introduction
La conscience paraît d’abord comme une évidence : je vis quelque chose et, en même temps, je me rends compte que je le vis. Elle n’est pas seulement ce qui accompagne l’expérience ; elle est ce par quoi l’expérience se donne comme telle, comme « là », présente à elle-même. Le terme vient du latin cum scientia, « savoir avec » : être conscient, ce n’est donc pas seulement percevoir le monde, mais se rapporter à soi, se prendre pour objet, instaurer un rapport de soi à soi, et éventuellement se juger.
On peut ainsi distinguer plusieurs formes de conscience :
- Une conscience spontanée, immédiate, par laquelle je suis présent au monde
- Une conscience réfléchie, par laquelle je reviens sur mes actes et mes pensées
- Une conscience morale, qui introduit la distinction du bien et du mal et rend possible le sentiment de faute.
Le récit biblique du fruit défendu offre une figuration frappante de cette montée de la conscience. Dans la Genèse, après avoir goûté au fruit, Adam et Ève découvrent leur nudité : surgit une première forme de présence à soi, liée au regard et à l’exposition. Puis ils se reconnaissent comme distincts, capables de se prendre eux-mêmes pour objet : c’est la conscience réfléchie. Enfin, avec la transgression de l’interdit, apparaît la conscience morale, inséparable de la honte et de la culpabilité. La conscience semble ainsi naître avec la faute.
Dès lors, une difficulté apparaît : pourquoi la conscience humaine semble-t-elle si étroitement liée à la culpabilité, à l’interdit et au jugement ? Faut-il voir dans cette liaison une structure essentielle de l’existence humaine, ou bien le produit d’une certaine histoire, notamment religieuse et sociale ?
En effet, les traditions religieuses ont souvent fait de la conscience le lieu d’une intériorisation de la loi : l’homme se sait créé, donc redevable, donc responsable. Mais on peut se demander si cette conscience morale n’est pas aussi un instrument de régulation des conduites, une manière de rendre les individus prévisibles, disciplinés, gouvernables. La conscience serait alors moins une lumière originaire qu’un effet de contraintes intériorisées.
Dès lors, le problème se précise : la conscience est-elle la vérité de l’homme, ce qui le rend présent à lui-même et capable de liberté, ou bien est-elle le produit d’un ensemble de forces sociales, morales, langagières, qui le traversent et le déterminent ? Et si tel est le cas, ne faut-il pas admettre que le sujet conscient n’est pas transparent à lui-même, mais travaillé par une dimension qui lui échappe : l’inconscient ?
Ainsi, loin de garantir une parfaite maîtrise de soi, la conscience pourrait bien révéler une division plus profonde de l’homme. Il s’agira alors de comprendre comment la conscience se constitue, à quel prix elle s’impose, et si une autre manière d’être conscient, affranchie de la culpabilité et du jugement, est pensable.
- Culpabilité et genèse de la conscience
a) le décalage
Chez Merleau-Ponty, la conscience ne peut être séparée du corps vivant. Elle n’est pas une pure intériorité désincarnée, mais une manière d’habiter le monde. Cela signifie que l’homme n’est jamais un sujet abstrait, enfermé dans une lumière pure ; il est un être charnel, exposé, vulnérable, engagé dans une situation. La conscience n’est donc pas seulement connaissance de soi : elle est aussi épreuve de soi, expérience d’un être qui ne coïncide jamais tout à fait avec lui-même. On peut alors comprendre ce que signifie l’idée d’une conscience coupable : elle n’est pas simplement jugement moral, mais rapport douloureux à soi, sentiment d’une faille dans l’existence: j’existe je sais que j’existe de telle sorte que mon rapport à l’existence devient ambigu (comme le Dasein pour qui exister ne va pas de soi - Maurice Merleau-Ponty est un existentialiste qui a bien compris l’oeuvre de Martin Heidegger):
"On ne fera pas que l'homme ignore la mort. On ne l'obtiendrait qu'en le ramenant à l'animalité, encore serait-il un mauvais animal, s'il gardait la conscience, puisque la conscience suppose le pouvoir de prendre recul à l'égard de toute chose donnée et de la nier. C'est l'animal qui peut paisiblement se satisfaire de la vie et chercher son salut dans la reproduction. L'homme ne peut accéder à l'universel que parce qu'il existe au lieu de vivre seulement. Il doit payer de ce prix son humanité. C'est pourquoi l'idée de l'homme sain est un mythe, proche parent des mythes nazis. "L'homme, c'est l'animal malade" disait Hegel .... La vie n'est pensable que comme offerte à une conscience de la vie qui la nie. Toute conscience est donc malheureuse, puisqu'elle se sait vie seconde et regrette l'innocence dont elle se sent issue. La mission historique du judaïsme a été de développer dans le monde entier cette conscience de la séparation et, comme Hyppolite le disait pendant la guerre à ses élèves, nous sommes tous des juifs dans la mesure où nous avons le souci de l'universel, où nous ne nous résignons pas à être seulement, et où nous voulons exister. "
b) La généalogie de la conscience
Nietzsche va beaucoup plus loin dans cette direction. Dans Le Gai savoir, et plus largement dans sa généalogie de la morale, il montre que la conscience morale n’est pas une vérité universelle, mais le résultat d’un long processus de domestication. L’homme, à l’origine, est un être de forces, d’instincts, d’impulsions. Or la société exige qu’il se retienne, qu’il promette, qu’il se soumette à des règles. Les instincts qui ne peuvent plus s’extérioriser se retournent contre le sujet lui-même : de là naît la mauvaise conscience.
L’être humain était un animal très faible physiquement qui a dû communiquer avec ses semblables pour compenser cette insuffisance. Il a du exprimer sa détresse à l’autre et à force de dire à l’autre ce qu’il vivait, il a fini par se vivre lui-même comme un autre, ce qui a crée cette interface de la conscience La culpabilité est une intériorisation de la contrainte qui vient de cette mise en abîme de soi comme autre. L’homme devient « malade » au sens où il peut se voir, se surveiller, se contrôler, se juger et se punir de l’intérieur de soi comme autre à soi. La conscience morale est alors le symptôme d’une vie empêchée.
C’est ici que se comprend le lien entre conscience et civilisation. La civilisation suppose en effet la maîtrise des violences immédiates, la mémoire des engagements, la stabilité des comportements. Pour qu’il y ait des lois, des traditions, des institutions durables, il faut que l’individu apprenne à différer sa satisfaction, à intérioriser l’interdit, à se rendre prévisible. La conscience coupable joue alors un rôle décisif : elle transforme la contrainte extérieure en surveillance intérieure. L’homme n’obéit plus seulement parce qu’il est contraint: il obéit parce qu’il se sent coupable d’enfreindre la règle. La culture gagne en ordre ce qu’elle perd en spontanéité. Nietzsche montre ainsi que la civilisation ne naît pas d’une bonté morale, mais d’un travail de dressage fondé sur la peur. Il n’est pas question de juger cela (surtout que cela reviendrait à juger le fait qu’on se juge, mais à prendre simplement acte: l’animal humain est malade de lui-même, et ça s’appelle la conscience). Tout ceci décrit la perspective Nietzschéenne de la conscience.
2) l’inconscient, la pulsion, la langue
a) le dressage et le refoulement
Freud donne à cette intuition une formulation psychique rigoureuse. Il distingue le ça, le moi et le surmoi. Le ça désigne le réservoir pulsionnel, obscur, irréfléchi, animé par la recherche du plaisir sexuel Le moi est l’instance de médiation : il tente de négocier entre les exigences du ça, les contraintes du réel et les interdits imposés par le surmoi. Quant au surmoi, il intériorise la loi (par la famille) et la fait peser sur le sujet sous la forme d’une exigence de norme, d’idéal et de culpabilité. La conscience morale se trouve ainsi déplacée : elle n’est plus le cœur transparent du sujet, mais l’effet d’une instance critique intériorisée. Ce que nous appelons conscience n’est alors qu’une partie du psychisme, et non son tout. Ce que nous sommes d’abord chronologiquement, c’est le ça, la pulsion
Cette théorie permet de comprendre pourquoi l’homme peut se sentir coupable sans même savoir clairement pourquoi. Le surmoi n’attend pas nécessairement une faute réelle ; il peut produire une culpabilité diffuse, excessive, des complexes traumatisants (parfois pour toujours). Le sujet devient le théâtre d’un conflit intérieur permanent. Il n’est pas maître en sa propre maison. Freud ruine donc l’image d’une conscience souveraine : l’humain est un être divisé, travaillé par des désirs qui échappent à sa volonté, et dont la conscience n’aperçoit qu’une faible part.
b) La conscience et le sujet fendu
Avec Lacan, cette division se radicalise encore par le langage. Le sujet n’existe pas d’abord comme une substance pleine, puis n’entrerait ensuite dans la parole ; il se constitue dans et par le langage, mais au prix d’une fente intérieure. Lacan distingue le je de l’énoncé et le je de l’énonciation. Le premier est celui qui apparaît dans la phrase, celui qui est dit quand je dis ou que j’écris: « je « . Le second est celui qui parle effectivement, physiquement, celui qui assume ou non l’acte de dire. Lorsque les deux coïncident, le sujet semble uni à lui-même : il y a conscience, assomption, transparence. Mais lorsqu’ils se décalent, se « mentent », quelque chose du sujet lui échappe : c’est l’inconscient.
Cette distinction permet d’éclairer la formule selon laquelle le sujet est fendu. Dire « je » ne suffit jamais à dire tout le sujet. Quoi qu eue dise de moi en disant Je, ce n’est pas totalement moi, voire pas du tout moi. Je mens, rien qu’en disant je, je crée de la distance. Je ne suis jamais exactement le même que celui dont je parle quand je dis « je », ne serait que temporellement. Toute confession, tout aveu est marqué du sceau de l’inauthenticité.
Le langage me permet de me nommer, mais il me dédouble en même temps. Il y a donc un écart structurel entre ce que je dis et l’acte même par lequel je parle. Cet écart est la condition du lapsus, du mot d’esprit, de l’aveu involontaire, mais aussi de toute opacité du sujet à lui-même. On comprend alors que le « l classique, fondé sur la transparence de la pensée à elle-même, rencontre ici son limite. Au cogito cartésien, Lacan oppose en quelque sorte un anti-cogito : là où je crois me saisir comme sujet unifié, le langage révèle que je suis traversé par ce qui me parle à mon insu.
3) Conscience et attention
a) le dasein
Ainsi, la conscience ne peut plus être pensée comme une évidence simple. Elle est toujours traversée par ce qui la déborde : le corps, les pulsions, la loi, le langage, l’inconscient. Loin d’être un centre souverain, elle apparaît comme un lieu de tension, de conflit et de division. C’est pourquoi la question n’est plus seulement de savoir ce qu’est la conscience, mais comment elle se forme, sur quoi elle repose, et à quel prix elle se construit.
Heidegger permet d’ouvrir encore ce problème. Il ne pense pas l’homme comme conscience d’abord, mais comme Dasein, c’est-à-dire comme être-là, jeté dans le monde, confronté à sa propre finitude. Le Dasein n’est pas une subjectivité close sur elle-même ; il est ouverture à l’être, exposition à l’existence, inquiétude devant sa propre possibilité d’être. La conscience, chez Heidegger, ne vaut pas seulement comme savoir intérieur : elle devient appel, rappel, sommation à se reprendre soi-même dans l’authenticité. Elle n’est plus la simple lumière de la raison, mais la manière dont l’être humain est renvoyé à l’énigme de son existence.
b) être aux aguets (Gilles Deleuze)
Gilles Deleuze permet de penser une toute autre manière d’être conscient, qui ne passe plus par la lourdeur du jugement moral ni par la réflexivité qui alourdit l’existence. Il ne s’agit plus de se regarder vivre, ni de se juger, mais d’être au plus près de ce qui arrive. Être conscient, ce ne serait plus se prendre soi-même pour objet, mais se rendre disponible à l’événement.
Deleuze invite ainsi à “être aux aguets”. Cette formule ne désigne pas une vigilance tendue ou anxieuse, mais une attention souple, ouverte, presque animale, à ce qui advient. Il ne s’agit pas d’anticiper, de contrôler ou de juger, mais d’accueillir, de capter, de se laisser traverser. Là où la conscience classique est lourde, réflexive, tournée vers la faute ou la vérité de soi, cette conscience-là est légère, mobile, presque impersonnelle.
On peut dire qu’il s’agit d’une conscience sans intériorité. Non pas une absence de conscience, mais une manière d’être présent qui ne passe plus par le “je” comme centre. Être à la hauteur de ce qui arrive, ce n’est pas se demander ce que cela signifie pour moi, ni comment je dois le juger, mais devenir capable de répondre à la situation elle-même, dans son intensité propre. C’est une éthique de l’ajustement plutôt que du jugement.
Cette idée rejoint, sous une autre forme, une certaine sagesse stoïcienne : ne pas se crisper sur ce qui dépend de nous ou non, mais consentir activement à l’ordre des événements. Mais chez Deleuze, ce consentement n’est pas résignation ; il est création. Être à la hauteur de ce qui arrive, c’est faire de l’événement une puissance, inventer une manière de le vivre, plutôt que le subir comme une faute ou une épreuve.
On pourrait évoquer ici la figure d’Alice au pays des merveilles : Alice ne cherche pas à juger ce qui lui arrive, ni à le ramener à des normes stables. Elle traverse des situations absurdes, mouvantes, sans jamais se fixer dans une identité rigide. Elle incarne cette capacité à se déplacer avec les événements, à ne pas s’alourdir d’une conscience morale qui viendrait tout figer. Elle est attentive, mais sans pesanteur.
Ainsi, une autre forme de conscience devient pensable : une conscience sans culpabilité, sans intériorisation oppressive, sans division douloureuse. Non plus une conscience qui se surveille, mais une présence qui s’accorde. Non plus une instance de jugement, mais une puissance d’attention. Être conscient, ce ne serait plus se juger exister, mais être pleinement ce qui arrive.
Conclusion
Ainsi, la conscience n’apparaît plus comme une donnée simple, originaire et transparente. Loin d’être le fondement assuré de notre rapport à nous-mêmes, elle se révèle comme une construction fragile, historiquement et psychiquement constituée. De Nietzsche à Freud et Lacan, elle se comprend comme le résultat d’un processus d’intériorisation des contraintes, de refoulement des pulsions et de structuration par le langage, qui introduit au cœur du sujet une division irréductible. Même chez Heidegger, elle cesse d’être pure lumière pour devenir appel, mise en demeure d’exister dans la finitude.
Dès lors, la conscience ne garantit ni la vérité de soi ni la maîtrise de soi : elle est traversée, débordée, travaillée par ce qui lui échappe. L’homme n’est pas d’abord un être conscient, mais un être exposé, affecté, divisé, pour qui la coïncidence avec soi-même n’est jamais donnée.
Cependant, cette déconstruction de la conscience ouvre peut-être la possibilité d’une autre manière d’être présent à soi et au monde. Avec Deleuze, il devient possible de penser une forme de conscience affranchie de la lourdeur du jugement moral et de la réflexivité culpabilisante : une attention aux événements, une manière d’“être aux aguets”, qui ne consiste plus à se surveiller ni à se juger, mais à se rendre disponible à ce qui arrive. Être conscient ne serait plus alors se prendre soi-même pour objet, mais être à la hauteur des situations, dans une présence souple, ouverte et créatrice.





















