vendredi 12 juin 2026

Terminales 2 / 5 / 7: Derniers conseils avant la fin du mon....Avant l'épreuve

 

La bonne nouvelle: Michel Onfray ne corrige pas la baccalauréat: il fait l'essuie glace avec ses mains plutôt.


        La première règle à bien intégrer avant de se présenter à l’épreuve de la philosophie, c’est qu’il n’existe nulle et pour personne de raison tenable de partir avant la fin de l’épreuve. Tout  argument visant à défendre que l’on ait "fini" avant le terme du temps alloué est nul et non avenu (ça sert probablement à rien que je le dise mais moi, ça me fait du bien!😁). On peut tourner autour du pot, mais il est évident que tout(e) candidat(e) qui pour des raisons autres que de santé part de l’épreuve à 10h00 ou même à 11h30 n’a pas compris cette matière ni la nature de l’épreuve 🤨. Il se peut que la note ne soit pas mauvaise, que finalement la personne s’y retrouve au moment des résultats et tant mieux pour elle, mais elle sera passée à côté de la philosophie, et c’est dommage pour elle (la philosophie s’en remettra).

Ce qui vous est demandé, c’est quatre heures de concentration non-stop (ou 5h20 pour les PAP PAI), c’est à cela qu’il faut se préparer et ça suppose de ne pas venir fatigué.e. 

           Entrons maintenant dans l’aspect technique de la préparation à cette épreuve. Le choix du sujet est déterminant et il ne doit pas vous prendre trop de temps. Qu’est-ce qui compte?

1 - Pour les deux sujets de dissertation (Sujets 1 et 2), Avez vous d’emblée deux noms d’auteurs qui s’opposent sur le problème? Voyez vous le problème (c’est-à-dire distinguez-vous clairement les notions en jeu, et percevez vous que les différents sens de ces notions rendent la question vive, profonde, infinie, en fait?  Le sujet  est traitable par vous quand la réponse est « oui » à toutes ces questions. 

2 - Pour l’explication de texte (Sujet 3), vous sentez vous porté.e, capable d’apporter à ce texte la valeur ajoutée de votre approfondissement, de votre regard et de votre rigueur d’analyse. Pour expliquer un texte en philosophie il y a un positionnement à adopter d’emblée et 90% (au moins) des candidat.e.s du baccalauréat qui prennent le sujet 3 partent d’emblée dans une mauvaise direction pour ne pas adopter cette situation. Il ne vous est pas demandé de partir du fait que le texte a été écrit et de rajouter dessus une couche de « commentaire » style « l’auteur dit que » (la personne qui corrigera votre copie sait lire). Ce qu’il s’agit de produire, c’est d’expliquer comment et pourquoi ce texte est là, de saisir le texte dans toute la démarche au terme de laquelle seulement il a été rédigé. Il ne faut pas vous situer « après » son écriture mais « pendant », voire « avant ».  Comment peut-on expliquer le mouvement suivi pour que ce texte soit ? C’est la genèse d’un texte, sa création avec laquelle il faut être en phase, et pas du tout son débriefing, ou son « après coup ». Il n’est pas question de dire: on peut lire ça comme ça ou alors comme ça…Non! Il faut se mettre à la place de l’écrivain.e être son co-auteur ou sa co-autrice.  Il ne vous est pas demandé de prendre acte que le texte « est », mais de le prendre suffisamment à votre compte pour vous situer dans le mouvement même au fil duquel il a vu le jour. Ça change considérablement le positionnement et cela évite la paraphrase (qui constitue malheureusement 90% des productions habituelles)


Euh....ça va Michel? Tu souris sûrement...Mais pas dans ce monde là!

Ce qu’il vous faut travailler dés à présent, c’est votre aptitude à vous donner les moyens d’écrire sur votre feuille d’examen en sachant où vous allez, en ayant un plan suffisamment performant pour vous assurer durant tout le temps de la rédaction que vous n’êtes pas en train de partir en vrille. Qu’est ce que ça veut dire performant? Deux choses:

  1. vous traitez le sujet
  2. Vous progressez en allant du plus simple au plus complexe et subtil

C’est évidemment particulièrement déterminant pour les sujets 1 et 2 car le plan dépend exclusivement de vous. Trois éléments sont décisifs ici:

  1. la capacité de prendre le sujet avec neutralité, voire innocence, de se rendre néophyte, de se garder une sorte de naïveté pour faire comme si le sujet vous tombait dessus. C’est assez étrange mais il est possible que cette phase soit vraiment révélatrice de perspectives nouvelles et cela vous aidera pour l’introduction
  2. Les références d’auteurs (c’est un peu le contraire du mouvement précédent). Il est évident que ces auteurs joueront un rôle essentiel dans le plan, parties et sous-parties.
  3. La dernière partie est donc cruciale: elle peut porter l’empreinte d’une adhésion plus forte de votre côté à condition qu’elle soit justifiée, qu’on perçoive pourquoi la protée de l’argumentation est plus forte que pour les deux premières parties. Peut-être tels ou tels auteurs vous ont-ils davantage convaincu que les autres, mais pourquoi? Parce que leurs thèses sont plus approfondies, plus difficiles. Il est réconfortant de savoir vers quelle conclusion vous vous dirigez, cela oriente vos efforts dans une direction efficace. C’est comme une randonnée dont vous avez l’itinéraire dans la tête (si vous ne savez pas, vous allez improviser et ce n’est pas idéal)


Pour le texte, le plan vous est suggéré par son développement linéaire mais ce n’est pas pour autant qu'il faut le négliger. Distinguer le plan d’un texte n’est pas évident, il faut se rendre attenti.ve.f   aux paragraphes, aux connecteurs logiques, comprendre ce que l’auteur fait à tel moment à tel autre, etc.  De plus certains passages vous apparaîtront comme plus propice que d’autres à des explications ayant trait à d’autres auteurs. Il faut marquer tout cela et ne pas vous embarquer dans l’écriture de votre copie d’examen sans savoir TRES PRECISEMENT ce que vous allez faire. Il faut travailler dés à présent sur des sujets extraits des annales votre aptitude à  rédiger des plans détaillés, y compris pour le texte.  Dans l’idéal, la lecture de votre plan doit vous réjouir, vous donner envie de donner de la chair à ce squelette. Cela vaut la peine d’y passer du temps, d’y placer toutes les références qui vous semblent  indispensables, de bien vérifier que chaque partie et sous partie apporte quelque chose de plus ou de contradictoire à la précédente. Si 0 10 heurs vous n’avez pas encore commencé à écrire sur la copie mais vous disposez d’une introduction et d’un plan très détaillé, c’est bien. Mais il faut s’y coller maintenant, sans attendre. 


La clarté graphique de votre copie est un élément déterminant de la notation et c’est justement pour cela que le plan est essentiel. Il va de soi que vous faites un alinéa à chaque partie et sous partie (vous pouvez même sauter une ligne pour que cela soit plus clair). Mais vous pouvez dans une sous partie rédiger plusieurs paragraphes (dés qu’une idée nouvelle et qu’une nouvelle référence est utilisée il faut changer de paragraphes (pour les références, cela peut éventuellement dépendre de l’importance que vous lui accordez, cela dit citer une référence en ne lui accordant qu’une ligne est désinvolte et n’augure rien de bon quant à son utilité ). Une copie sans espace ni ligne sautée est irrespirable et indigeste: elle atteste d’une faiblesse de plan, voire de son absence pure et simple).

N’utilisez JAMAIS de blanc (faites des ratures si nécessaire) et essayez d’écrire le plus lisiblement possible. Soulignez les références d’auteurs et d’oeuvres.  Une remarque s’impose et il convient que vous compreniez qu’elle n’est pas contradictoire avec tout ce qui a été dit sur le plan. Quand vous rédigez sur votre copie, vous utilisez une main connectée à votre esprit, une main pensante. Vous êtes une pensée incarnée dans un corps et plus précisément dans une main qui dessine des lignes sur une feuille. C’est ça composer (et c’est génial). Si votre concentration est bien ce qu’elle doit être, il est évident que de nouvelles idées, références, de nouveaux exemples vont vous venir en cours d’écriture et il y a de grandes chances que ces idées soient bonnes, meilleures que celles qui vous sont venues à 8 ou 9h. Il faut donc qu’elles soient dans votre copie.

  • Mais ça chamboule mon plan
  • Tant mieux!

Mon plan B: aller voir un autre film

Il y a ici une phase de « bricolage » qui s’impose: puis-je garder les étapes essentielles de mon plan ancien en y incorporant les idées nouvelles? Oui, faites le! Même à une heure de la fin de l’épreuve. Il est éventuellement possible de faire des étoiles ou des repères pour faire comprendre à votre correct.rice.eur que vous avez intercalé un développement (si vous pouvez l’éviter c’est mieux mais si ça vous semble indispensable, faites le, utiliser une feuille en plus pour intercaler des passages au bon endroit, vous serez lu.e par une personne soucieuse de vous rendre justice qui lira votre copie dans le bon ordre, soyez claire dans l’ordonnancement de votre copie quitte à mettre clairement des repères ou des instructions de lecture: style lire *1 ou *2, etc.)

La conclusion peut être rédigée assez rapidement surtout si vous êtes totalement impliquée dans la dynamique d’écriture.  On n’écrit pas une bonne copie de philosophie sans un minimum d’intensité, voire d’ébullition. Ce mouvement devrait vous guider pour rédiger une conclusion qui reprend les articulations cruciales et qui se termine par ce que développe votre dernière sous partie de votre dernière partie. 

Vers 11h, 11h15, il faudra suspendre un moment votre rédaction regarder votre brouillon, mesurer le temps qu’il vous reste et éventuellement remodeler votre plan pour faire place à des références ou arguments absolument fondamentaux selon vous.  Ce qui décidera de votre note finale hormis le traitement du sujet évidemment, c’est la qualité de votre argumentation et l’ordre structuré de vos parties…Le plan donc! Pour l’explication de texte, c’est la plus value de votre copie par rapport au texte: avez vous pu rendre compte de son existence et de son déploiement, de son ordre? Avez vous utilisé des références qui permettent de saisir pourquoi il a été écrit? Le plan est donc également essentiel.


Il faut dire (encore) un mot  sur l’analyse des notions. C’est tjrs simple, pour les correct.eur.trice.s, il y a deux types de copie, celles qui n’envisagent à aucun moment de traiter vraiment un sujet et qui vont enchaîner les clichés, les lieux communs, les opinions toutes faites, les préjugés (et qui très probablement se sont fortement en cours). Ces copies se font immédiatement remarquer par leur précipitation à se jeter dans un sujet non compris, non problématique, non analysé. Cela se voit (VRAIMENT) tout de suite. 

L’autre type de copie sait que le sujet est donné pour que l’on approfondisse le problème qui s’y trouve contenu. Ce problème vient non seulement de l’ambiguïté d’une notion et éventuellement de la confrontation entre deux notions interrogées mais aussi du fait que ces notions sont plurivoques, qu’elles revêtent plusieurs significations. Par conséquent elles ne se jettent jamais dans le sujet sans 1) l’avoir problématisé, et donc avoir mis à jour cette plurivocité de sens (et cela dés l’introduction) et même éventuellement avoir approfondi cette première problématisation par une analyse plus poussée dans un paragraphe qui suit directement l’introduction (que nous demande-t-on exactement? En quoi consiste vraiment le problème dés lors que l’on a mis à jour l’ambiguïté des notions, et de la question?). 

Plus vous passez du temps à vous demander précisément en quoi consiste la question, pourquoi elle est si prenante, difficile, embarrassante, plus vous êtes en train de progresser dans la copie. Les pires copies de philosophie sont celles qui « disent des choses » sans traiter un sujet. De ce point de vue, un stylo qui écrit trop vite et une main qui se laisse aller à simplement noircir de la feuille sont très suspects. Vous devez écrire dans l’épaisseur d’une certaine résistance du problème et cela impose qu’une aiguille questionneuse soit fichée dans votre pensée tout le temps de l’épreuve: pourquoi suis-je en train d‘écrire cela? La dynamique de ma pensée est-elle vraiment portée, travaillée par le problème, par le texte ou suis-je en train de simplement « dire des trucs »? Soutenez cette vigilance qui vous maintient continuellement dans une certaine difficulté, dans une tension, dans un approfondissement constant, dans la recherche de la formule juste, ciselée, adéquate, et il est impossible que vous vous égariez.  Cela peut vous apparaître comme un effort, une attention, et c’est bien le cas mais c’est aussi le seul fil d’Ariane qui vous permet de sortir du labyrinthe du Minotaure. Quelque chose en vous le sait bien et le reconnaîtra au fil de l’écriture de votre excellente copie. 




mardi 9 juin 2026

Concours d'éloquence: Je ne sais pas dans quel monde vous vivez - Mélissa Meziane (terminale 7)



 « ربي يكثر تنوها الأغبياء باش يعيشو أولاد الحرام »

Vous n’inquiétez pas, c’est de l’arabe. Plus précisément, c’est une citation que je tiens de ma grand-mère et qui ; en français voudrait dire : 

Dieu ne fait qu’accroître le nombre d’imbéciles pour que les malins vivent et prospèrent... 

D’après vous, où est-ce que je vais vous emmener avec cette phrase ? 

Dieu ne fait qu’accroître le nombre d’imbéciles pour que les malins vivent et prospèrent…

 J’ose espérer que vous êtes en train d’y réfléchir et que vous esquissez une opinion là-dessus, quelle qu’elle soit.

Parce qu’ici, les imbéciles, d’après ma grand-mère sont ceux qui PAR CHOIX décident d’être passifs, renoncent à réfléchir par fainéantise et suivent naïvement le mouvement pendant que les malins, eux, agissent et défendent leurs pensées et leurs avis et donc leurs intérêts. 

En vrai ; quoi de plus énervant que de se retrouver avec quelqu’un dont ses seules réponses sont « Je sais pas » à toutes les questions : 

  • T’en as pensé quoi du film sur M. JACKSON ? 
  • Ché pas
  • La politique en France est désastreuse en ce moment non ? 
  • Mais CHé PAS    
  • Tu penses que le réchauffement climatique est irréversible maintenant ? 
  • Ché pas, j’ai pas envie d’y réfléchir… 

SOUPIR….



Quel vide ?! 

Comment en est on arrivé là ??

 Le fait de réfléchir est devenu fatigant ? 

Quelle ingratitude ! La liberté d’opinion, en France, vous semble naturelle mais vous oubliez trop souvent qu’elle s’est arrachée par la force et le sang des révolutionnaires. Je viens d’un pays où critiquer l’Etat est passible de prison tandis qu’ici ça balance des « For Sure » à tous les coins de rues. 

Maintenant qu’elle est acquise vous n’en voulez plus ? Eh bien devenons tous des animaux de la ferme et voyons ce que feront de nous les cochons… Mais Orwell nous a prévenus quant à la fin…



 Que deviendront les citoyens de demain si la prise de décisions est si peu considérée ?...

J’aimerais alors, grâce à cette opportunité qui m’est accordée, essayer, humblement de VOUS faire réaliser que se forger une pensée aussi INUTILE soit-elle est nécessaire.

Par le « VOUS » que j’utilise, je désigne évidemment toute ma génération et celles à venir, puisque c’est nous qui devrons décider de ce qu’adviendra le monde.

Mais quand je vois dans notre société, le manque d’engagement politique évident alors que le gouvernement est critiqué, c’est tellement frustrant !

 Lorsque quelqu’un se plaint du gouvernement alors que le jour où il fallait aller voter il était tranquillement affalé sur son canapé a-t-il vraiment le droit de critiquer ? Il a délibérément choisi de ne pas « s’intéresser à la politique » et de laisser les autres décider à sa place de SON Etat et il ose se plaindre après ? 

Comprenez ici le danger, PLUS les gens arrêteront de voter, PLUS les politiques ne conviendront jamais puisqu’elle représente une minorité. Le manque d’opinion politique n’est qu’un revers de bâton puisque les seuls impactés seront toujours les populations...

Ptit silence

Aristote se serait-il trompé ? Le propre de l’Homme ne résiderait plus dans le fait de débattre, Discuter, de s’exposer à l’autre pour ne pas avoir à argumenter ? Cette zone de confort est-elle vraiment ce qu’on appelle vivre ou plutôt exister… ? 

Pardon mais je refuse de vivre dans un monde où la pensée se meurt à cause de la PEUR ! 

L’Homme a besoin de débats ! Avec des pensées  diversifiées pour construire la meilleure des sociétés. Aussi, fondamentalement, de par sa conscience, il pense et sans cesse se questionne sur l’environnement qui l’entoure. Pourquoi vouloir à tous prix limiter cette nature humaine ?

SILENCE 

Mais… en y réfléchissant, je me rends compte que toutes les opinions ne se valent pas… Par exemple l’aisance de certains dirigeants à dire : « I don’t believe in climate change »…



Hannah Arendt dit d’ailleurs à ce propos : «La liberté de penser est une farce si l'information sur les faits n'est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l'objet du débat. »

Comprenez par là qu’il est nécessaire de s’informer correctement et juger seulement quand on comprend la situation. 

Avoir une opinion floue, incomplète, c’est humain.

Mais une opinion sans réflexion… n'est rien qu'une opinion, ce n'est pas une pensée.

C’est juste un bruit sans valeur…

Mais alors que j’écrivais frénétiquement, j’ai été interrompu par mon père qui a bouleversé ma perception des choses…

Après lui avoir fait par de mon avis, de ma réflexion sur la question qui m’était posée, calmement il me répondit : 

  • Mais, cette opinion que tu tiens là, tout le monde s’en fout non ? Qu’est-ce que ça change aux yeux du monde que tu penses comme ci ou comme ça ?? Tu n’as que 17 ans Melissa, tu perds ton temps…




SILENCE 

Je m’y attendais pas à celle-là… 

Je suis restée bouche-bée 

SILENCE 

Peut-être… que c’est le défaut de la jeunesse que de porter de l’espoir… Si je me tiens ici, devant vous, avec ce sujet, c’est que j’espère. 

Je suis bien consciente que remettre en question le monde dans lequel je vis est vain si autour de moi personne n’est là pour me répondre… 

Mais je sais aussi que ma génération et les autres ne tomberont pas dans le piège. Le piège tendu par les réseaux sociaux, les médias et autres qui essaient d’influencer nos jugements. Ce piège qui consiste à croire que l’Humanité peut se passer de la pensée (Hannah Arendt: "And one's ability to think politically is the ability that makes one capable of judging and acting in the real world.")



Alors je vous laisserai choisir : 

Accepteriez-vous maintenant ?
De vivre dans un monde indifférent,
Où peu à peu, sans faire de bruit,
La pensée disparaît… et puis s’oublie ?...


Je vous remercie





lundi 8 juin 2026

Terminales 2 / 5 / 7: Quand l'oeuvre d'art en elle-même se dresse, alors s'ouvre un monde, dont elle maintient à demeure le règne


  Dans L’origine de l’œuvre d’art, Heidegger propose une thèse radicale : l’œuvre d’art n’est pas une représentation du monde, mais ce par quoi « la vérité de l’étant se met en œuvre ». Cette affirmation engage une redéfinition complète de l’art, mais aussi de la vérité, de l’homme et du monde. Comprendre en quel sens l’œuvre « ouvre un monde » suppose ainsi de relier cette pensée à la distinction heideggérienne entre l’animal « pauvre en monde » et l’homme « configurateur de monde », distinction elle-même héritée et transformée à partir des travaux de Jakob von Uexküll.

        Heidegger rompt d’abord avec la conception classique de l’art comme imitation. L’œuvre ne copie pas le réel, elle ne renvoie pas à un modèle extérieur, et elle n’est pas non plus l’expression d’une subjectivité (ce point est crucial et nous permet d'en finir avec la notion de sensibilité personnelle de l'artiste, perspective, vraiment, vraiment débilitante) . Elle est un événement ontologique. Lorsqu’il affirme que la vérité « se met en œuvre » dans l’œuvre, il faut entendre la vérité au sens grec d’aletheia, c’est-à-dire comme dévoilement. La vérité n’est pas adéquation, mais processus par lequel quelque chose apparaît comme étant.



        C’est ce que montre l’analyse célèbre des souliers de Van Gogh. Heidegger insiste : ce que l’œuvre donne à voir n’est pas un simple objet. « Dans l’obscurité de l’intérieur usé de la chaussure est empreinte la fatigue des pas du travailleur. » Mais surtout, il ajoute que l’œuvre « fait ressortir en vérité ce qu’est l’étant ». Autrement dit, les souliers deviennent le lieu d’un dévoilement : ils font apparaître un monde, celui de la paysanne, de la terre, du labeur, de la précarité. Ce monde n’était pas immédiatement donné dans la perception ordinaire ; il advient à travers l’œuvre.

Heidegger radicalise cette idée avec l’exemple du temple grec. Le temple n’est pas un objet posé dans un espace déjà constitué : « Le temple, dans son repos, rassemble autour de lui l’unité de ces voies et de ces rapports. » Il ouvre un monde, c’est-à-dire qu’il institue un réseau de significations : le rapport aux dieux, la place de la communauté, le sens du destin, la relation à la mort. Le monde grec ne préexiste pas au temple ; il se déploie à partir de lui.  

        « Un bâtiment, un temple grec, n’est à l’image de rien. Il est là, simplement, debout dans l’entaille de la vallée. Il renferme en l’entourant la statue du Dieu et c’est dans cette retraite qu’à travers le péristyle il laisse sa présence s’étendre à tout l’enclos sacré. Par le temple, le Dieu peut être présent dans le temple. Cette présence du Dieu est, en elle-même, le déploiement et la délimitation de l’enceinte en tant que sacrée. Le temple et son enceinte ne se perdent pas dans l’indéfini. C’est précisément l’oeuvre-temple qui dispose et ramène autour d’elle l’unité des voies et des rapports, dans lesquels naissance et mort, malheur et prospérité, victoire et défaite, endurance et ruine donnent à l’être humain la figure de sa destinée. L’ampleur ouverte de ces rapports dominants, c’est le monde de ce peuple historial. A partir d’elle et en elle, il se retrouve pour l’accomplissement de sa destinée.

            Sur le roc, le temple repose sa constance. Ce « reposer sur » fait ressortir l’obscur de son support brut et qui pourtant n’est là pour rien. Dans sa constance, l’oeuvre bâtie tient tête à la tempête passant au-dessus d’elle, démontrant ainsi la tempête elle-même dans toute sa violence. L’éclat et la lumière de sa pierre, qu’apparemment elle ne tient que par la grâce du soleil, font ressortir la clarté du jour, l’immensité du ciel, les ténèbres de la nuit. Sa sûre émergence rend ainsi visible l’espace invisible de l’air. La rigidité inébranlable de l’oeuvre fait contraste avec la houle des flots de la mer, faisant apparaître par son calme, le déchaînement de l’eau. L’arbre et l’herbe, l’aigle et le taureau, le serpent et la cigale ne trouvent qu’ainsi leur figure d’évidence, apparaissant comme ce qu’ils sont. Cette apparition et cet épanouissement mêmes, et dans leur totalité, les Grecs les ont nommés très tôt « phusis ». Ce nom éclaire en même temps ce sur quoi et en quoi l’homme fonde son séjour. Cela, nous le nommons la Terre. De ce que ce mot dit ici, il faut écarter aussi bien l’image d’une masse matérielle déposée en couches que celle, purement astronomique d’une planète. La Terre, c’est le sein dans lequel l’épanouissement reprend, en tant que tel, tout ce qui s’épanouit. En tout ce qui s’épanouit, la Terre est présente en tant que ce qui héberge.

                Debout sur le roc, l’oeuvre qu’est le temple ouvre un monde et, en retour, l’établit sur la terre, qui, alors seulement fait apparition comme le sol natal. Car jamais les hommes et les animaux, les plantes et les choses ne sont donnés et connus en tant qu’objets invariables, pour fournir ensuite incidemment au temple, qui serait venu lui aussi, un jour, s’ajouter aux autres objets, un décor adéquat. Nous nous rapprochons beaucoup plus de ce qui est, si nous pensons tout cela de façon inverse, à condition, bien sûr, que nous sachions voir avant tout comment tout se tourne vers nous. Le simple renversement, effectué pour lui-même, ne donne rien.

            C’est le temple qui, par son instance, donne aux choses leur visage, et aux hommes la vue sur eux-mêmes ».

                Martin Heidegger, « L’origine de l’oeuvre d’art », in Essais et conférences



        Cette ouverture du monde s’accompagne toujours d’une tension avec ce que Heidegger appelle la « terre ». Le monde désigne l’ensemble des significations explicites, partageables, historiques ; la terre, au contraire, désigne ce qui se retire, ce qui résiste, ce qui demeure opaque. Heidegger parle d’un « combat » (Streit) entre monde et terre : l’œuvre dévoile, mais elle ne supprime jamais totalement le retrait. C’est pourquoi elle conserve une dimension d’énigme irréductible.

        Cette capacité de l’œuvre à ouvrir un monde prend tout son sens si on la relie à la manière dont Heidegger pense la différence entre l’homme et l’animal, en s’appuyant sur Jakob von Uexküll. Uexküll avait montré que chaque être vivant évolue dans un Umwelt, un monde environnant structuré par ses capacités sensorielles. Une tique, par exemple, ne perçoit que quelques signaux (odeur, chaleur) qui suffisent à orienter son comportement.

        Heidegger reprend cette idée, mais la transforme radicalement. Dans Les concepts fondamentaux de la métaphysique, il affirme : « La pierre est sans monde (weltlos), l’animal est pauvre en monde (weltarm), l’homme est configurateur de monde (weltbildend). » L’animal n’est pas dépourvu de rapport à son environnement, mais il est « captif » (benommen) de celui-ci : il ne peut pas faire apparaître les étants comme tels, ni prendre distance par rapport à ce qui l’entoure. Il vit dans un réseau de stimulations fonctionnelles.

            L’homme, au contraire, est capable de dévoiler un monde. Il ne se contente pas de réagir : il institue des significations, il ouvre un horizon dans lequel les choses apparaissent comme étant ceci ou cela. C’est précisément cette capacité que l’art met en œuvre de manière exemplaire. L’œuvre d’art est un lieu privilégié où l’homme exerce sa puissance de configuration du monde.



        Ainsi, l’art n’est pas un domaine secondaire ou décoratif : il est une manifestation essentielle de ce qui fait l’humanité de l’homme. Il est ce par quoi un monde historique advient.

            Cette perspective permet de comprendre l’unité profonde de l’histoire de l’art, au-delà de la diversité de ses formes. Les premières manifestations artistiques — monolithes, peintures rupestres — ne sont pas des tentatives maladroites de représentation. Elles sont déjà des ouvertures de monde. Les monolithes dressés structurent l’espace, marquent un lieu, instaurent un rapport au sacré et au cosmos. Les gravures rupestres ne reproduisent pas des animaux : elles les inscrivent dans un réseau de significations où se mêlent chasse, rituel, puissance symbolique. L’homme préhistorique ne « copie » pas le monde ; il le fait advenir comme monde.

Avec le temple grec, cette fonction devient explicite : l’œuvre organise un monde commun, historique, partagé. Mais cette capacité ne disparaît pas dans l’art moderne et contemporain ; elle se transforme. 

        Chez Van Gogh, l’œuvre ne fonde plus un monde collectif au sens du temple, mais elle continue de dévoiler un mode d’être au monde, ici celui du travail, de la terre, de la fatigue. Et dans l’art contemporain, y compris conceptuel, cette fonction persiste, bien que sous une forme réflexive.



            L’exemple de Joseph Kosuth (One and Three Chairs) est particulièrement éclairant. L’œuvre juxtapose une chaise, sa photographie et sa définition. Elle semble déplacer l’art du côté du langage et du concept. Pourtant, dans une perspective heideggérienne, elle ouvre encore un monde : non plus un monde stable de significations partagées, mais un monde où la question du sens elle-même devient problématique. Elle dévoile une condition moderne dans laquelle les rapports entre chose, image et langage sont incertains. L’œuvre ne donne pas un sens, elle expose la crise du sens.



        Ainsi, de la préhistoire à l’art conceptuel, l’unité de l’art ne réside pas dans une forme ou une technique, mais dans une fonction ontologique constante : la mise en œuvre de la vérité comme dévoilement. Chaque époque ouvre un monde différent, et l’art est l’un des lieux privilégiés de cette ouverture.

        En définitive, la pensée de Heidegger permet de comprendre pourquoi l’art est inséparable de la condition humaine elle-même. Si l’animal est « pauvre en monde », c’est parce qu’il ne peut pas faire advenir un horizon de significations. L’homme, en revanche, est celui qui habite des mondes, et l’œuvre d’art est l’un des lieux où ces mondes naissent, se transforment et parfois se défont. L’art n’est donc pas un simple produit culturel : il est une manière fondamentale pour l’être de se révéler à travers le questionnement du Dasein qui est seul à même de le célébrer dans son authenticité. 



« Ô, dis-moi, poète, ce que tu fais. 

– Je célèbre.

Mais le mortel et le monstrueux,
comment l’endures-tu, l’accueilles-tu ?

– Je célèbre.

Mais le sans nom, l’anonyme,
comment, poète, l’invoques-tu cependant ?

– Je célèbre.

Où prends-tu le droit d’être vrai
dans tout costume, sous tout masque ?

– Je célèbre.

Et comment le silence te connaît-il et la fureur,
ainsi que l’étoile et la tempête ?

        – Parce que je célèbre. »

                                                                                        Rainer Maria Rilke