Affichage des articles dont le libellé est Ecriture libre: être auteur de sa vie. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Ecriture libre: être auteur de sa vie. Afficher tous les articles

vendredi 18 décembre 2020

Ecriture libre - "Nouveau chapitre" de Lucie Beney

 


Ce matin je prends mon petit déjeuner, comme tous les autres matins je me dépêche d'aller dans la cuisine sauf qu’aujourd’hui je ralentis le pas, j'ai une forte impression d'avoir oublié quelque chose. J'essaye de ne pas y prêter attention tout en prenant mon petit déjeuner, je trempe mon croissant dans mon café, il n'est pas très sucré. Je me lève pour aller chercher de la confiture, abricot ou fraise, je reste une bonne minute à méditer sur la question avant de prendre les deux. J'ai du mal à faire des choix en général, même les plus simples sont pour moi un vrai calvaire. Ici j'ai pu trouver un compromis en prenant les deux mais parfois je me torture l'esprit pendant des heures. Surtout dans mon métier, je suis écrivaine, j’écris les aventures de mon personnage mais dans mes moments de doutes je n’arrive pas à me décider sur ce qui lui arrive. Comment s'appelle la boulangère ? Bethany ou Clarisse, je suis restée plusieurs jours à réfléchir à la meilleure solution alors que cela n’influençait absolument pas le cours de l'histoire. Mon personnage s'appelle Flavy, elle a 22 ans et étudie les langues étrangères, elle vit à Paris dans un appartement avec son fiancé et son petit chien blanc. Je m’inspire de mes journées pour écrire les siennes, je les embellis ou les rends plus intéressantes. 

        


Paul se lève, s'étire au-dessus des escaliers, descend en chantonnant, m'embrasse sur le front en guise de bonjour puis ouvre le frigo, c'est sa routine. Sa routine est très importante pour lui, il me dit que c'est parce qu'il est vierge, je ne crois pas beaucoup à l'astrologie mais il vrai que son signe lui correspond plutôt pas mal. Il est 9h13, j’attendrais qu'il soit 9h15 pour aller me laver, c'est carré comme ça, en tout cas c'est ce que Paul m'a mis dans la tête. Sûrement encore un truc de Vierge mais bon j’admets que cela me permet d’être organisée. 9H15, aller hop a la douche. L'eau coule sur mon visage, j’apprécie particulièrement ce moment, je suis toute seule, l'eau brûlante coule sur ma peau et je prends ce temps pour réfléchir à ma journée, à ce que je veux faire, inventer, essayer, construire ou arrêter. Je m'assois dans ma douche et l'eau me brouille la vue, aujourd’hui je vivrais ma vie et lorsque j’écrirai celle de Flavy, je ne réfléchirai pas. J’écrirai simplement ce qui me vient, sans effacer ma dernière phrase pour la réécrire, je laisserai mon cœur écrire pour aujourd’hui. J'ai hâte de voir ce que cela va donner. Je fais le bilan de ma journée : je dois passer chez la boulangère pour prendre du pain, ensuite je dois aller chez Caro pour l'aider avec ses colis vinted, je mange avec Paul chez mes parents et je ne sais pas encore pour la fin de journée.
        


Il est 10h, je pars pour aller à la boulangerie tout en écoutant « I Will Always love You » de Whitney Houston. J'arrive vers 10h10 et il commence à pleuvoir.

« - Bonjour Clémence, j'ai vu passer Paul hier soir, il venait acheter une tarte aux framboises, j'étais vraiment étonnée !

Elle me tend la baguette en même temps.
-Merci, oui il me la ramenée pour mon anniversaire, j'ai fêté mes 23 ans hier. -90 centimes s'il te plait, Oh bon anniversaire alors !
- Tenez, merci beaucoup, bonne journée à demain !

-A toi aussi, à demain ! »

Je ramène le pain à la maison, je décide de me poser quelques minutes pour écrire avant de partir chez Caroline.

Je me lève avec une faim terrible, je cours dans la cuisine et prends le pot de nutella ... après mon petit déjeuner je cours réveiller Émile qui dort encore puis saute dans la douche. Je prends mon pain chez Bethany et discute de tout et de rien. Je me sens un peu vaseuse donc je décide de rentrer prendre un bon bain chaud avec d'aller voir mon amie.


Waouh j'ai réussi à écrire sans me reprendre et j'ai même choisi le nom de la boulangère sans y réfléchir, c'est incroyable, direction Caroline à présent. Je marche d'un pas très lent, je regarde chaque arbre en détails et analyse chaque branche. Je croise une petite fille et je la trouve très mignonne, je ne prête pas attention aux enfants habituellement, mais aujourd’hui je me sens d’humeur à profiter de la vie en appréciant chacun de ses instants. J'arrive devant l'appartement, monte ses quelques marches et sonne à la porte. Caroline m'ouvre la porte, toujours aussi pétillante, elle respire la bonne humeur et la positivité. Je crois que c'est ce que j’apprécie le plus en elle, elle est comme un bol de joie concentrée. Je l'aime de tout mon cœur, je sais qu'elle m'a appelé pour emballer des cartons mais je vais savourer chaque moment que je passerai ici. Elle me montre ce qu'elle a vendue sur Vinted et me montre les cartons, dans ma tête se fait alors ce schéma : objets vendus + carton = colis.

Je comprends rapidement comment aller vite et les treize colis sont vites terminés, cela nous laisse du temps pour discuter. Lorsqu'on discute toutes les deux on ne peut pas s’arrêter, c'est interminable, les sujets d’aujourd’hui sont l'avortement, la PMA, le discours de Christiane Taubira et le comté de la fromagerie de la rue. Pleine de joie je repars encore plus légère que j’étais venue. Je me dirige vers le métro pour aller chez ma mère, je retrouve Paul là-bas, j'ai hâte de voir ma famille. Le trajet en métro est long, je me tiens à la barre et observe les individus qui m’entourent, il y a un vieux monsieur avec un bouquet de fleurs à la main, un groupe d’adolescents qui rigole de leur professeur de mathématiques en se plaignant de la difficulté des équations. Puis il y a une femme enceinte probablement de 5 ou 6 mois, elle écoute de la musique et chuchote les paroles les yeux fermés, c’est agréable à voir. Le métro s’arrête à ma station, je descends et aperçois Paul au loin, je m'avance près de lui, il sourit.

-Tu as passé une bonne matinée ?

-Oui, j’ai pas mal discuté avec Caro, c’était super cool, et puis j’ai réussi à écrire un peu de mon livre sans me reprendre une seule fois. C’était super fluide, j’ai totalement laissé mon cerveau écrire ce qu’il voulait.

-Incroyable mon amour, et lui arrive-t-il des choses intéressantes en ce moment ?

-Pas trop, je verrai ce soir ce que mon imagination super fluide lui fera faire.”

  

Nous sommes devant ma maison d’enfance, celle où je suis née, ma mère n’avais pas eu le temps d’aller à l’hôpital, c’est mon père et mon frère ainé, Milo, qui m’ont fait venir au monde. Il avait 8 ans, il dit se souvenir de ma petite tête molle et pleine de sang, il tenait la main de ma mère et quand j’étais sur elle il tenait la mienne en plus de la sienne. Mon frère a toujours été protecteur avec moi, depuis les premières secondes de mon existence jusqu’à aujourd'hui. Le voilà d’ailleurs, ce petit garçon de 8 ans est devenu un bel homme, il est venu avec son compagnon George, cela fait presque 6 ans qu’ils sont ensemble. Je leur fais la bise puis me dirige vers la cuisine pour y trouver ma mère et mon père, sûrement en train de se chamailler sur la quantité de sel nécessaire dans le plat. Après avoir rapidement discuté avec eux je vois arriver ma cousine Julie, elle est plus jeune que moi et vient d’obtenir son bac mais nous avons toujours été très proche. Elle me tend une bouteille que j’amène au salon, nous nous asseyons à table alors que tout le monde est encore dans l’entrée. On est malpolies, tant pis, on rigole de notre bêtise qui est une faute grave dans notre société, on dirait deux enfants. Le reste de la famille arrive et ouvre la bouteille, mon frère me demande toujours si j’en veux avant de me servir, je ne sais pas pourquoi mais aujourd'hui je ne préfère pas boire. Mon frère est étonné mais n’y porte pas beaucoup d’attention. Le repas commence, comme une cérémonie chacun joue son rôle, cela m’a toujours fasciné, dans une famille on s’aime parce que justement c’est notre famille mais pas parce qu’on apprécie chacun de ses membres. Et pourtant on arrive à passer un repas entier à se parler malgré toutes nos différences. Avec Julie on appelait ça le diner des vieux cons à l’époque, on le dit plus maintenant mais je crois qu’on le pense toujours.


-Dis Clémence ça avance ton roman ?
-Euh ouais on peut dire ça
, j’ai du mal à lui faire vivre des choses intéressantes mais ça va venir je pense.

-Moi j’ai plein d’idées tu sais mais après tu serais obligés de me rémunérer pour toute l’aide que je t’aurai apporté !

-Visiblement tu as bien ta place à ce diner des vieux cons.

On rigole discrètement avant de passer au plat, toujours le même, toujours soit trop salé soit trop peu on fonction de celui qui a obtenu le dernier mot entre ma mère et mon père. On mange et on discute de tout et de rien, ici pas de discours de Christiane Taubira, de la politique oui, mais pas celle que j’aime. Ici c’est la politique qui gueule, détruire chaque politique un part un pour en défendre un autre juste après. Vient le moment du dessert, mon moment préféré, j’aime le sucré, je trouve cela plus léger, plus délicat. Après avoir repris deux fois du délicieux tiramisu je m’éclipse dans ma chambre d’enfant pour faire une sieste.

J’ouvre la porte et me voilà plonger dans mon vieil univers, celui de ma jeunesse et de mes premières fois. C’est ici que j’ai invité Caroline, elle venait d’arriver dans mon école et n’avait pas beaucoup d’amis. Je lui ai proposé de venir jouer avec moi une après-midi, depuis ce jour nous ne nous sommes jamais quittés. C’est aussi là que je faisais des concerts privés à mes posters d’enfance pendant de nombreuses années. Avec mon micro Hannah Montana je chantais les plus belles chansons de Dalida ou encore France Gall. Je me dirige directement vers ma boite à souvenirs, je l’avais fabriqué lors du neuvième anniversaire de Caroline. Avec des perles et de la peinture sans oublier des autocollants d'Hannah Montana. Dans cette boite se trouve des objets que j’aime par-dessus tout. D’abord toutes les cartes de voyages que m’ont envoyés mes amis, notamment celle de mon premier amour. Il y a aussi ma place de ma première comédie musicale, une petite tour Eiffel, souvenir d’une visite que j’avais faites avec ma tante. Je me décide à l’ouvrir, j’y trouve une pierre sculptée en forme de cœur, mais je ris en voyant cette boite à chewing-gum fermés avec du scotch, je l’avais gardé en me disant que si ma maison prenait feu et que je partais avec ma boite, je pourrais toujours l’ouvrir pour sentir cette délicieuse odeur de chewing-gum. Enfin parmi d’autre merveilles je vois le premier coquillage que m’avait offert ma grand-mère quand j’avais 4 ans. Je sens ce lieu propice pour l’écriture, je sors mon ordinateur, le pose sur mon vieux bureau et prends une grande inspiration.

J’arrive chez mon amie et commence à discuter avec elle en même temps que nous travaillons, on parle de tout et de rien, on rigole beaucoup, il est presque 12h et je ne suis toujours pas parti. Je me demande si cela est grave de louper un repas de famille. Si moi je suis consciente du fait que je le rate, je ne devrais pas m’en vouloir. Tant pis pour le repas chez mes parents, je passerai les voir demain. Elle me regarde et commence à fixer mon ventre, elle a tendance à essayer de nous faire comprendre ses pensées par des regards, des sourires, des ricanements. Je lui demande ce qu’il se passe et elle me retorque en rigolant “Je ne sais pas on dirait que tu as pris du poids”

Je n’ai pas d’inspiration, j'écris n'importe quoi, je suis trop fatiguée, je m'allonge sur le lit et ferme les yeux, il est 14H37, je me réveillerais pour 15H.

-Clémence, Clémence réveille toi.”

Paul me secoue doucement, je regarde le réveil, 18H39, comment ai-je pu dormir aussi longtemps, je me lève et quitte rapidement cette immense maison pleine de souvenirs. Sur le chemin du retour je discute avec Paul.

-C’est étrange je crois que j’ai faillis faire tomber Flavy enceinte tout a l’heure.
-Faillis faire tomber enceinte ? Genre comme quelqu'un qui a faillis tomber ?
-
Arrête de te moquer ! Je t’assure j’ai commencé à écrire une trame qui l’amenait dans cette direction.

-Tu pourrais essayer de recommencer et voir ou cela te mène, il faudrait savoir comment cela a pu arriver, ce qu’elle va faire et tout ça. Mais ne le fait pas maintenant ça risquerait de gâcher la spontanéité de ton écriture.

-Tu n’as pas tort, je le ferai ce soir, voyons voir jusqu’où mon imagination peut aller.”

 

Il est 19H05, j’ai décidé de manger dans mon lit ce soir, Paul n’aime pas ça mais il reconnait tout de même que ce n’est pas désagréable d’être au chaud en mangeant un plat délicieux. Je déguste mon pot de Ben et Jerry’s saveur Half Baked, mon préféré. Je vois l’heure défiler et je me décide à écrire cette folle histoire avec Flavy. L’ordinateur est en bas, je regarde Paul avec un air suppliant mignon, cela marche toujours en général. Il souffle et descend me le chercher, je l’aime de tout mon cœur, j'espère vraiment faire ma vie avec lui, je me sens bien à ses côtés et je crois que lui aussi. Il me le tend avec un sourire hypocrite et je le remercie en exagérant bien mon remerciement. J’ouvre l’ordi, ferme les yeux et laisse mes doigts taper sur le clavier.

Je suis un peu surprise par sa remarque et regarde mon ventre. C’est vrai que j’ai pris un peu de poids mais je ne m’étais pas fait cette hypothèse. Cela me fait rire qu’elle me fasse cette remarque car je sais qu’elle adorerait que ce soit le cas. Elle a toujours aimé les enfants mais n’a jamais trouvé quelqu’un pour franchir le pas. Elle avait envisagé d’adopter l’année dernière mais toute la procédure l’avait découragé. Mais pourquoi serais-je enceinte ? Je suis sous pilule et je la prends toujours chaque soir avant de me coucher. Je refais ces derniers jours dans ma tête et soudain je bloque sur mardi dernier, je n’ai aucun souvenir de l’avoir prise. J’attrape rapidement mon sac et sors ma plaquette pour vérifier cette information. Dimanche, lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi, nous sommes samedi mais c’est celle de vendredi qui se présente à moi ce soir. Je regarde mon ami droit dans les yeux, elle comprend tout de suite ce qu'il se passe.

Un oubli de pilule, il faut vraiment ne pas avoir de chance, mais moi aussi je suis sous pilule. Et moi aussi je n’ai pas le souvenir de l’avoir prise lundi dernier ! Est-ce que mon inconscient aurait utilisé mon héroïne pour m’alerter sur ma situation.

“Paul passe ma boite de pilule s’il te plait !
-Tient, il y a un problème mon amour ?
-Peut-
être, compte avec moi pour vérifier que je n’ai pas oublié celle de lundi à la soirée du voisin !”

 

On se regarde dans les yeux, il y en a une en trop, le sentiment de ce matin au réveil était justifié. Paul met son manteau et pars à la pharmacie de nuit pour acheter un test de grossesse. Pendant ses 5 minutes d’absence j’ai eu le temps de faire tout un schéma dans ma tête. Je me sens prête à être maman, j’aime Paul et notre situation nous le permet. Mais je dois vraiment faire un travail sur moi pour plus m’écouter, j’aurais dû être alerter par mon pressentiment de ce matin. C’est incroyable que mon inconscient ait réussi à me faire passer un message par le biais de mon écriture. Paul revient il me tend le test, me regarde dans les yeux et me dit qu’il m'aime.

 


Il est 20H08 le résultat met 5 minutes à apparaitre, nous attendons, cette attente est interminable, je comprends dans les yeux de Paul que lui aussi se sent prêt si le test se révèle être positif.

20h13, je regarde le résultat. Quelque chose commence dans ma vie, mais aussi “de” ma vie, à partir d'elle, quelque chose qui ressemble à un jeu, "je”. 



vendredi 20 novembre 2020

Ecriture libre: "la reine blanche"

               

 Ce matin....Comme tous les autres matins, le soleil se lève, sauf que…..là, bizarrement, il n’envoie pas que du jour. Il y a aussi de l’ombre. C’est un peu comme de la lumière filtrée par des stores: éclairage, nuit, éclairage, nuit. Nous voilà striés comme des zèbres! Coup de bol, les yeux de Justine sont pile poil dans la bonne occurrence, dans le bon tempo, sous le seul projecteur qui reste, le seul aussi qui vaille: les prunelles à Bibi. Sacrée Justine: des yeux de chatte dont les intentions criminelles vous criblent et vous saturent le ciboulot jusqu’à vous faire désirer la mort par broyage dans la déchiqueteuse à courrier. J’imagine mon concierge:
- "J’ai tout compris Monsieur l’inspecteur, il picole tellement qu’il a pas du se rendre compte que la machine lui prenait le bracelet de sa montre, le reste a suivi. C’est un peu con comme destin, mais bon! Le plus dur à admettre, c’est que le corps ait fini par se faire au format A4. Bon, c’est pas tout ça: quand est-ce que je pourrai le mettre en location ce studio?"

        

Je regarde Justine dans les rayures de ce soleil hémiplégique: il pourrait pleuvoir des tronçonneuses en marche qu’elle trouverait encore le moyen de saigner dans le sens de l’averse. Y’a que les chats pour faire doubler aussi naturellement qu’elle leur colonne vertébrale. Elle s’est rendue compte de rien. J’imagine pourtant que ma tête de déterré est aussi bicolore que la mire des écrans des années 60:
-"Justine il faut que je te dise: le soleil fait la grève. C’est le service minimum. Avant qu’il bloque définitivement les stocks de lampe halogène, on devrait peut-être envisager, toi et moi, de se mettre à la colle, tu crois pas? Comment ça: quel est le rapport? Mais c’est aveuglant bon sang! Tant que tu te feras pas à l’idée que j’suis ton Jules: le seul mec de ta vie qui compte après ton dabe, Phébus n’éclairera plus la terre qu’en demi-teinte, ce qui fera des hommes des demi-portions de visibilité comme le Kiri mais sans la languette rouge. Tu vois d’ici l’apocalypse? Tout ça parce que Madame ne se sent pas de « s’engager dans une relation stable ». Tu t’imagines Iseut dire à Tristan: « je le sens qu’à moitié ton road trip dans les cornouailles »? Allez ma belle, habille-toi fissa et allons dans la grande ville clamer notre amour à tout va, rassurer les passants apeurés qui font déjà dans leur froc à l’idée de ressembler aux colonnes de Buren. Viens Justine! Viens ma tourterelle striée! Viens t’immiscer dans la doublure moirée des Anciens Mondes, dans l’éventail en trompe l’oeil des antiques cités. Quand tu m’auras dit « oui », ça ira mieux pour tout le monde crois-moi! Fais pas ta bêcheuse, Bételgeuse! Amour! Enfant, Soeur! Mon tabou-bateau! Mon coeur! Ma tueuse à gages! Mon placebo! "
 

        Les klaxons de la rue se font entendre, assourdissants. Les feux rouges fonctionnant à l’énergie solaire, y’a des voitures qui s’arrêtent et qui passent, qui s’arrêtent et qui passent, qui s’arrêtent et qui passent, les piétons ne se fient plus aux passages cloutés que sur un mode alternatif. La figure de Donald Trump n’est plus orangée que du côté droit comme une entrecôte saisie seulement sur la tranche et Gollum n’est plus Smeagol. Ah! Qui dira l’ennui qui saisit le schizo quand le soleil lui-même plonge sa face sombre dans la nuit!

          

Justine se lève et fait la moue dans les ténèbres. Vue sous un autre angle, je pourrais toujours me dire qu’elle sourit. Ça m’arrangerait bien…sauf qu’elle sourit pas. Je pense à tous les couples illusoirement soudés par le rayon d’invisibilité d’un soleil parcimonieux. C’est un peu comme la matière noire induite des variations du fond diffus cosmologique. On a peur de s’ennuyer et on spécule sur la croyance qu’on a des choses à se dire. On participe un tantinet à la couleur dominante de la toile et finalement on cache sous le voile pudique d’une bipolarité constitutive de la vie de couple le malaise et l’absence de vrais contours. Ça donne ces beaux tableaux abstraits de banquise « sous la brume », offerts à l’interprétation des pingouins diplômés:

 -Moi, j’y vois la vision cataclysmique d’une Europe en fin de parcours.
- Ben non:  c’est un chien qui mange une huître
- Euh les copains: c’est le schème explicatif de la conduite à tenir en cas d’incendie en fait!
 

 

        On se croyait parti pour un David ou un Delacroix mais, en fait, on se retrouve avec un Malevitch difficile à accrocher prêt du canapé. Justine marronne à la lisière de sa part sombre. Son humeur mûrit dans l’angle mort de sa légèreté chronique et je sens que c’est un gros météorite de matière cristalline que je vais me prendre en plein dans la gueule.
- Tu vas me chercher des cigarettes?

             
          Ben voyons! Et pourquoi pas des roses et du champagne, tant qu’on y est?  Ce corps appelé Justine a toutes les cartes en main, ici là, maintenant, posé sur le clavier d’ébène et de marbre de Carrare, pavé des pires intentions du monde à l’endroit du seul homme capable d’en sortir du Chopin. « J’m’en fume une petite juste avant de t’arracher le ventricule gauche, ça te va? » 

 


        
J’ouvre la porte lentement, et déjà la spirale de la cage d’escalier m’aspire, me fait dévaler la pente. J’aurais tellement voulu la jouer: ta partition, Justine! La vie discrète, ardente, réclamait son dû, hypnotique et insistante comme le sabbat des sorcières de Macbeth. Les rayons du soleil me désignent une à une les plages de lumière à partir desquelles l’idée d’un corps nouveau se fait jour et puis nuit, jour et puis nuit, jour et puis nuit. Je clignote, un peu groggy, dans la « machine à croire » des petits matins sans gloire où il fait si bon se rétamer grave la gueule.

        

                Quelque chose commence enfin dans ma vie, mais aussi, pour la première fois "de" ma vie, à partir d’elle.  La rumeur de très anciennes cohortes au pas de charge se fait assourdissante, comme un assaut puissant dans le mouvement duquel on se réveille avec la gueule de bois et l’épée dans la main. Je m’entends clamer enfin mon nom, mon vrai nom,  dans la bataille absconse. 

 


            Je suis le mouvement que je SUIS sans conteste parce que jamais Justine n’aura ses cigarettes.  « Quelque chose comme un jeu »: oui sans doute pour les séducteurs en fin de parcours qui peinent à rédiger leur carnet de romances. Mais pour ma part, je sens la bienveillance qui, d’un doigt pur et gourd, effleure le poli de ma pièce, là, engoncé dans la diagonale de sa fuite comme Hannibal Lecter dans sa cure endémique, le FOU NOIR, psychopathe : « JE » ne prendrai pas LA REINE BLANCHE




mercredi 18 novembre 2020

Ecriture libre - Le grille-pain par Mathilde Bonzon (2)

 


Je suis assis en face d’elle, mon grille-pain sur les genoux. Je m’occupe en détaillant ses traits. Elle a l’air sereine, je me demande si elle ne s’est pas complètement endormie. Son visage ressemble à une peinture de Vermeer. Il est ovale, fin, sa peau est parfaitement lisse, avec un teint pâle. Son front est marqué par un joli hématome noirâtre. Ses sourcils, du moins son sourcil puisque je n’en vois qu’un, est fin mais reste cependant un trait marquant puisqu’il est d’un noir digne d’une encre de chine. Ses paupières sont fermées mais je m’imagine ses yeux en amande, eux aussi d’un noir pénétrant. Lorsqu’elle les ouvre ils sont étincelants, plein de vie. On dirait qu’ils n’ont vu que des choses magnifiques. Ils sont aussi furtifs, ils lisent à travers vous. Impossible de les éviter, lorsqu’elle plante son regard dans le vôtre, vous êtes comme attiré, aimanté. C’est la même sensation que si on vous prenait par la gorge, impossible de fuir : vous devez faire face. Ils donnent d’ailleurs toute sa vitalité à son visage, puisque lorsqu’ils sont fermés elle paraît calme, on est loin de s’imaginer le lion qui sommeille en elle. Ses pommettes sont légèrement rosées, c’est presque imperceptible. Ses joues témoignent de sa jeunesse, elles n’ont pas encore eu le temps de se creuser. Elle a de petites lèvres d’un rose très pâle. Elles sont gercées, pas étonnant vu les températures actuelles. Et au centre de ce visage d’ange vient trôner un nez fort, osseux. C’est à ce moment que Vermeer range ses pinceaux. Mais j’y vois le cœur de sa beauté. Elle aurait été bien ennuyante sans ce trait original qui vient rompre ce visage d’enfant pour le transformer en celui d’une femme. Viennent ensuite de longs cheveux couleur charbon, qu’elle a détaché sans que je ne m’en rende compte. Ils sont lisses mais volumineux, ils forment un cadre parfait à son portrait. Si j’avais un peu de talent en dessin, ce qui n’est évidemment pas le cas, elle serait mon modèle parfait. 

                

Elle dormait vraiment puisqu’elle n’a pas ouvert les yeux à l’annonce de notre arrêt, heureusement qu’elle me l’avait dit. Je la réveille donc de la manière la plus délicate que je puisse, c’est-à-dire en lui effleurant l’épaule. Elle reprend ses esprits, s’étire, prend ses affaires, me sourit et se lève. On sort, je suis complètement déboussolé, je n’ai jamais mis un pied dans ce quartier. Je la suis jusqu’à sa résidence étudiante, on monte trois étages. On arrive dans un couloir sombre, elle sort ses clefs et ouvre la deuxième porte à gauche. J’arrive dans un petit, très petit appartement. Elle l’a cependant bien aménagé, son lit est près de la fenêtre, il n’est pas fait. « Je ne m’attendais pas à recevoir quelqu’un. », s’excuse-t-elle en rangeant rapidement quelques vêtements. « Ce n’est pas grave. Vous avez de la chance de vivre seule pendant vos études !
-  Ha oui c’est sûr mais je ne suis pas très fan des colocs ! Asseyez-vous ! » Elle m’indique du regard sa kitchenette, où se trouve une petite table ronde et deux chaises. « Je vais me faire un thé, vous voulez quelque chose ? 
-  Je veux bien un thé aussi, merci. » Elle fait chauffer l’eau, pose deux tasses sur la table, nous sert et vient s’asseoir en face de moi : « Je ne sais même pas comment vous vous appelez !». Elle semble prendre la situation sur le ton de l’humour, tant mieux. Si on m’avait dit ce matin au réveil ce qui allait m’arriver je crois que je n’aurais pas sorti un orteil de mon lit. Mais je dois avouer que la situation n’est pas dénouée d’humour. Je me retrouve chez une parfaite inconnue pour toute la journée, tout ça à cause de mon grille-pain ! « Je m’appelle Gabriel et vous ?
  
 -  Colette. » Je dois avoir un air surpris parce qu’elle s’empresse d’ajouter : « Ma mère adorait l’écrivaine. » Je bois une gorgée du thé à la menthe, mais je manque de m’étouffer, je ne le pensais pas si chaud. Je suis complètement ridicule. Elle rigole. « Alors Gabriel peut-être serez-vous plus bavard maintenant que vous savez mon prénom ?! Que faites-vous dans la vie ? Ça vous dérange si on se tutoie ? C’est quand même plus convivial, surtout que vous allez devoir me supporter toute la journée, même s’il est déjà dix heures. » Elle a retrouvé son sourire. Même si je commence en effet à m’inquiéter de devoir supporter son débit de parole encore plusieurs heures, je suis rassuré qu’elle aille bien. « Je travaille pour Total, en gros je fais des statistiques pour voir comment ils pourraient augmenter leurs rendements, etc. C’est loin d’être passionnant. Surtout que je ne suis pas vraiment d’accord avec la gestion environnementale de l’entreprise. » J’essaie de sourire un peu mais je ne vois pas vraiment ce qu’il y a de drôle dans mon métier. « Pourquoi tu fais ça alors ? Je veux dire pourquoi tu te lèves tous les matins ? Pour aider une entreprise à faire des dégâts environnementaux en étant plus efficace, alors que tu es en désaccord avec cette politique ? » Elle appuie sur point intéressant, même si je n’aime pas trop son ton accusateur. 

- « Bah c’est mon métier, j’ai toujours fait ça. Et il me paye mon appart, mon chauffage, ma nourriture... 

-  Ton grille-pain, etc. Ça j’ai bien compris mais tu ne vas pas me faire croire que tu ne sais faire des states que pour Total ?

 
-  Non bien sûr, d’ailleurs à la base je suis sensé être responsable qualité mais vu que j’ai fait une école de commerce, j’avais les compétences requises pour ce boulot et ce sont les premiers à m’avoir embauché, je n’allais pas refuser ! » 

Elle ne voudrait pas me parler de comment pensent les enfants ? Ça devient lourd, je sais que mon métier est loin d’être bien vu en société, mais quand même, elle est encore à la fac : elle ne va pas me faire la leçon !


- « Non, excuse-moi, c’est juste que je trouve ça dommage de perdre son temps avec un métier qui ne nous correspond pas. Je veux dire si ta seule motivation c’est l’argent c’est quand même un peu triste non ? Surtout que je suis sûre que tu pourrais t’épanouir autre part, tu peux trouver un autre métier facilement dans ton domaine non ? Je veux dire que je comprends que tu es accepté leur offre mais rien ne t’empêche de continuer tes recherches pour faire autre chose, et tu toucheras encore ton salaire. Mais l’économie te plaît au moins ? Je parle de manière générale ?
-  Oui j’aime bien. Après mon métier ne correspond peut-être pas à ce qui me plaît le plus dans l’économie avec un grand E, mais je n’ai pas le choix. Et toi alors, la psychologie ça te passionne ? 


-  Ce n’est pas bien de changer de sujet comme ça... » 

 

Elle me parle comme si j’avais cinq ans, je préfère ne pas relever et attendre qu’elle réponde à ma question. Au bout d’une longue minute de silence durant laquelle j’ai eu du mal à soutenir son regard, elle finit par céder et reprend notre conversation : 

- « Du coup, oui ça me passionne, je me sens vraiment à ma place pendant les cours. J’avoue que c’est rassurant de se dire que j’ai réussi à directement trouver ma voie, alors que j’ai plein de potes qui changent de fac chaque année. J’ai tellement hâte de faire mon stage, parce que la théorie c’est bien mais c’est dans la pratique que je vais pouvoir dévoiler tout mon potentiel ! 


-  Waouh en effet c’est rare de voir des jeunes être aussi sûrs de leur avenir ! Et du coup tu voudrais plus travailler avec des enfants c’est ça ? 


-  Ha tu m’écoutais tout à l’heure ? J’ai cru que je parlais dans le vide. » 

Alors ça c’était gratuit. Ce n’est pas parce que je ne réponds pas que je n’écoute pas. Elle me prend vraiment pour un sale type. Après tout je ne peux pas vraiment lui en vouloir j’ai quand même refusé de l’aider. Mais elle y va un peu fort. 

« En effet les enfants sont les plus intéressants, du moins de mon point de vue. C’est tout un exercice de les comprendre et par conséquent de les aider puisqu’ils ne réagissent pas du tout de la même manière qu’un adulte. Vu qu’ils n’ont pas les codes de notre société, leurs réactions sont pures, ils n’ont aucun filtre. Mais ils ont aussi des difficultés à exprimer leur ressenti parce qu’ils n’ont pas le vocabulaire nécessaire. Par exemple un enfant pourrait désigner quelque chose de « moche » non pas parce qu’il trouve ça vraiment moche, mais simplement parce que c’est nouveau, inhabituel. Donc pour exprimer son malaise il trouve l’adjectif moche, mais il est loin d’être adapté ! Il faut donc arriver à savoir ce qu’il y a derrière chaque mot. Et tu vois c’est dans cet exercice de décryptage que je m’éclate ! Je vis pour ça limite ! Je veux dire quand on s’exerce un peu en cours, ça me prend aux tripes, j’explose de l’intérieur ! C’est comme si une chose en moi se réveillait, impossible de m’arrêter ! C’est indescriptible, mais ça fait tellement du bien ! Je me sens vivante, utile ! Faut que tu me coupes sinon je te parle de ça pendant des heures ! » En effet, elle nous fait une tirade là. Mais ce qu’elle raconte est intéressant, je ne veux pas d’enfants mais c’est toujours bon à savoir.
 - Je ne sais pas, je t’écoute. Je ne m’y connais pas du tout. Mais au moins ça prouve à quel point ça t’intéresse ! J’avoue que je n’ai jamais ressenti cette sensation mais elle viendra sans doute plus tard. 

- Non je ne pense pas. » C’est encourageant... Elle a le mérite d’être franche mais elle est directe ! Je me sens assez mal. A l’écouter j’ai l’impression d’être passé à côté de ma vie. Quand même j’ai déjà été heureux mais je n’ai jamais ressenti cet effet-là. Mais après tout, je me sens tout le temps vivant, il me suffit d’écouter ma respiration et je vois bien que je vis. Ce n’est pas si exceptionnel que ça, finalement. Je pense que ma petite Colette extrapole un peu, c’est sans doute juste de l’excitation, elle a juste hâte de devenir psy, voilà tout. C’est beau soit, mais je ne passe peut-être pas à côté d’un truc si exceptionnel.
- « Je veux dire que la vie ne va pas t’amener ça sur un plateau. C’est à toi de faire les choses qui te font devenir quelqu’un tu vois, pas simplement monsieur tout le monde. C’est à toi de trouver en quoi tu es exceptionnel, en quoi tu es indispensable à ce monde. Tu prends les devants sur ta vie, tu vois ? Je ne sais pas vraiment comment te le décrire, c’est dur à expliquer.
 - Et toi tu trouves que tu prends les devants de ta vie ?
- Bah oui ! Mes études me font cet effet-là. Pourquoi tu me demandes ça ? » Elle a dû lire sur ma tête que je n’étais pas d’accord. Le problème c’est que j’ai peur de la vexer avec les propos que je m’apprête à lui dire. Tant pis, au pire je ne la reverrai sans doute jamais. Je préfère lui dire ce que je pense. Je ne vais quand même pas lui laisser jouer les donneuses de leçon alors qu’elle devrait en recevoir aussi !
 - « Je ne sais pas, est-ce que t’as l’impression de « prendre les devants » comme tu dis, en laissant cet homme t’agresser et ne pas porter plainte ? Tu te sens exister toi, en laissant quelqu’un te défigurer comme ça sans raison ? Et même s’il y a une raison, tu trouves ça excusable ? Tu préfères te taire, ne rien dire ? Laisser cet inconnu avoir ce pouvoir sur ta vie ? Tu comptes enfouir ton traumatisme ? Ne plus en parler ? Le ranger dans un coin de ton cerveau, y repenser de temps en temps et te sentir mal ? Mais te sentir mal pour quoi ? Ce n’est pas ta faute s’il t’a agressée et même si tu penses le contraire, ce n’est pas ta faute ! Alors tu ne vas pas rester là à attendre, si ? Parce que si c’est le cas alors tu es loin d’être « quelqu’un » comme tu dis, tu es loin de tenir les rênes de ta vie.

 

- Bien sûr que si, je tiens les rênes ! Simplement cet événement je ne le contrôlais pas, je n’avais aucun pouvoir dessus. Il est arrivé dans ma vie, j’aurais préféré qu’il n’arrive pas mais je n’ai pas le choix. Il est dans mon histoire un point c’est tout. Mais cela ne veut pas dire que je subis ma vie ! C’était inévitable ! Je ne vais pas porter plainte, cet homme je ne le reverrai jamais, je ne le connais même pas ! Qu’est-ce que ça va m’apporter ? C’était inévitable je te dis!
- Évidemment que c’était inévitable, mais ce n’est pas de ça dont je te parle ! »

 Le ton monte dangereusement. Je n’ai pas envie que ça finisse en crise de larmes. Visiblement j’ai autant de mal qu’elle à ne pas être trop direct. Je prends quelques secondes, j’inspire à fond et reprends d’un ton plus calme :

- « Ce que je veux te dire c’est que ce n’est pas en te disant que c’était inévitable que tu vas contrôler ta vie. Le truc c’est de savoir si oui ou non tu es prête à laisser cet homme avoir, lui, le contrôle sur TA vie. Parce que si la réponse est oui, alors je ne peux pas grand-chose pour toi mais je trouverais ça dommage que ta vie soit tant fragile et dépendante des autres. Alors je te conseille de te tourner vers le non. Certes cet homme t’a agressée, tu n’y peux rien. Mais tu peux le poursuivre en justice. Je ne te dis pas qu’il sera forcément puni, non, je te dis juste que tu lui auras montré qui décide de ta vie. Et là, à cet instant c’est toi qui vas décider. Je t’ai dit mon avis, tu fais ce que tu en veux. Mais tu décides si on va au commissariat ou pas. Tu peux prendre le temps de réfléchir, ce n’est pas un choix facile. Je tiens juste à ce que tu saches que si tu choisis de ne pas y aller, je resterai quand même à tes côtés aujourd’hui pour surveiller ton état, je me suis engagé. Mais je tiens aussi à te dire que si on y va, je t’accompagnerai et surtout je te soutiendrai dans cette démarche. Et enfin le plus important, j’essayerai de faire mon maximum pour ne pas juger ton choix, même si tu sais mon avis, je le respecterai quel qu’il soit. Et avant de te laisser parler, je te demande pardon de ne pas t’avoir aidé dans le magasin, voilà. » Waouh ! Je me sens vidé de toute énergie... J’ai tout donné là. Je pense qu’elle a compris. Mon dieu mais quelle journée ! Si j’avais su ce qui allait me tomber dessus ! Finalement je pense que je me serais levé, parce que Colette n’allait pas rester seule face à tout ça. Elle a besoin de moi alors je me serais levé et si j’avais su, je l’aurais aidée dès sa première demande. Mais je ne vais pas réécrire l’histoire ! Je regarde Colette : elle est en pleine réflexion. Yes ! Mon discours a eu son effet. Ses yeux font des va-et-vient rapides entre la fenêtre et la bouilloire. Pour une fois c’est elle qui fuit mon regard. Je bois mon thé qui est maintenant tiède. Ce silence me gêne, je fixe mon grille-pain, posé à mes pieds.
 

« Bon. » Tiens, elle a fini de réfléchir ! J’ai fini mon thé et j’ai eu le temps de réapprendre le code-barres par cœur, j’ai vraiment une mémoire de poisson rouge ! Je l’avais déjà oublié mais cette fois-ci je le sais pour de bon : 3 760262 11049. Je reporte mon attention sur Colette. « J’ai un deal à te proposer. » Houla! Je ne l’avais pas vu venir. Je regrette mon discours là. Je crains le pire. J’attends qu’elle poursuive :
- « On va tous les deux, ensemble, prendre notre vie en main. Je vais aller porter plainte. Tu as raison c’est moi qui décide de ma vie. Je décide et pas lui ! Mais toi aussi, tu vas me montrer que tu as choisi quelle vie tu veux avoir. Alors j’aimerais que tu réfléchisses à changer de travail. Ou du moins que tu fasses un truc qui te plaise, peut-être pas comme travail mais comme hobby. Que t’arrêtes de laisser le hasard te porter. Faut que tu arrêtes d’être dans un état second toute ta vie, faut exister Gabriel ! Tu comprends ? Faut que tu te réveilles ! Trouve quelque chose qui te fais devenir quelqu’un ! Ne te contente pas de l’argent pour survivre mais trouve une autre motivation ! Une vraie motivation, parce que ton histoire d’argent indispensable à ta vie, tralala c’est une excuse. Ce n’est même pas l’argent qui te motive à te lever, ce n’est rien au final, c’est juste qu’on te dit de le faire alors tu le fais. Mais le jour où tu te sentiras exister, là tu te lèveras pour quelque chose ! Et tu arrêteras d’attendre que la vie, les autres décident pour toi ! Tu ne vivras plus comme dans le magasin ce matin. Tu cesseras d’attendre que ça se passe et tu agiras ! Fais le Gabriel, s’il- te-plaît. Au moins essaie ! Tente ta chance ! Tente ta chance pour avoir une nouvelle vie ! Une vie où tu es maître du jeu ! Une vie où TU choisis ! » 

Elle finit son discours par un clin d’œil. Elle parle bien quand même. Elle fera une bonne psy. J’avoue que ne pas se lancer seul dans ma « nouvelle vie » est assez tentant. 

 



Six mois plus tard : 

 



Ce matin mon réveil sonne à 7h mais je suis déjà réveillé. Je ne tiens plus en place, j’ai trop hâte de partir ! J’ai plein de papillons dans le ventre, c’est dérangeant mais pas désagréable. J’allume mon grille-pain, mange rapidement deux tartines. Je sors prendre un métro, c’est aussi désagréable que dans mon ancien tram mais c’est le seul moyen que j’ai pour aller à la fac. Quoique je pourrais y aller à vélo. Mais non je n’ai pas envie, le métro est quand même reposant. C’est mon premier cours, j’espère que ça va me plaire. Et si je n’étais pas fait pour être prof ? Après tout j’ai repris mes études un peu sur un coup de tête, c’était Colette qui m’avait conseillé ce métier et après plusieurs semaines de recherche j’étais persuadé d’être fait pour ça. Mais là bizarrement j’ai un doute. Pas de panique Gabriel, pas de panique, tu verras. Au pire on changera ce n’est pas grave, t‘as de l’argent de côté,
ton diplôme est toujours valide, tout va bien. La seule chose que tu dois faire c’est profiter ! A la sortie du métro je suis complètement déboussolé, il y a du monde partout, les gens vont dans tous les sens. Pas de panique, pas de panique. Je demande mon chemin à un jeune mal coiffé. J’arrive dans l’amphi, il n’y a pas grand monde. J’opte pour une place au milieu, c’est bien le milieu je serai perdu dans la foule, on ne me remarquera pas trop. J’ai deux ans de plus que la majorité des étudiants, deux ans ce n’est pas très important. En attendant que le cours débute je repense à Colette. On s’était séparés à la sortie du commissariat, je ne l’ai revue qu’une fois, sa plainte n’avait pas eu de répercussions mais elle était heureuse de l’avoir faite. Elle voulait surtout s’assurer que de mon côté je respectais notre accord. Et c’est le cas sinon je ne serais pas là à taper nerveusement sur les touches de mon ordinateur en attendant que la salle se remplisse.

Il est 8h30, un homme entre dans la salle. Il se présente comme notre professeur de macro- économie. Il fait quelques blagues sur notre cursus qui est un peu spécial puisqu’on commence en milieu d’année. Puis le cours commence. Il y a aussi quelque chose qui commence dans ma vie, mais aussi « de » ma vie, à partir d’elle et ce quelque chose ressemble à un jeu : « je ».



Ecriture Libre - "Le grille-pain" par Mathilde Bonzon (Partie 1)

                

Ce matin à 7h le réveil sonne. Comme tous les autres matins j’aimerais que ma couette m’engloutisse, qu’elle soit si lourde que je disparaisse dans mon matelas. Mais le travail m’attend, donc comme tous les autres matins je me lève, je me lave et je m’habille. J’arrive dans la cuisine pour me forcer à ingérer quelque chose, j’opte pour de la confiture sur du pain grillé. J’appuie sur le bouton de mon grille-pain et j’attends, le regard fixe, de voir les résistances rougir. Sauf que ce matin les résistances restent blanches. J’attends trois minutes, elles ne prennent pas de couleur et mon pain reste froid. Je sers les mâchoires, soupire longuement. Je suis déjà fatigué de ma journée. J’abandonne l’idée de manger, je songe à me recoucher... Après tout j'ai le temps, qu'est-ce qui me pousse à aller travailler ? Je suis loin d'avoir le job de mes rêves, mais mon travail m'offre quand même une certaine rémunération dont je ne peux me dispenser. Il est encore tôt mais tant pis, dépité, je prends mes clés et sors attendre mon tram. Sur le chemin jusqu’à l’arrêt je compte le temps qu’il me reste avant de retrouver mon lit ; il est 7h36, je me couche à peu près à 22h30, il me reste 15 heures et 4 minutes, soit 904 minutes, soit 54 240 secondes. C’est long, très long, ça me paraît insurmontable. Le tram est bondé, j’ai laissé ma place à une vieille dame, je suis donc debout, entouré d’inconnus qui sont bien trop près de moi, et qui n’ont visiblement pas tous eu la bonne idée de se doucher.

            

Je décide de sortir deux arrêts avant celui de mon travail. Je passe devant un magasin d’électro-ménager. Il vient d’ouvrir. N’ayant aucune envie d’arriver en avance au bureau, il me semble judicieux de rentrer pour acheter un nouveau grille-pain. J’arpente les rayons, je m’arrête quelques secondes devant des écrans plats d’une taille toute aussi délirante que leur prix. Qui a les moyens de s’acheter des choses pareilles ? Pas moi... Je reprends ma recherche et arrive enfin au rayon cuisine. Je trouve ce qu’il me fallait : il est petit, facile d’utilisation et surtout à un prix abordable. Je suis sur le point de rejoindre les caisses quand une femme se poste à l’entrée du rayon. Elle est grande, bien 1m70, de type asiatique. Elle a de longs cheveux noirs attachés en chignon. Elle doit être étudiante à en juger son sac et sa tenue. Elle me fixe d’un air un peu étrange. Elle est jalouse de mon grille-pain ? Je fais mine d’être fortement intéressé par une cafetière pour ne pas avoir à soutenir son regard. Mais je le sens quand même sur moi, il me brûle. Je me tourne légèrement vers elle en espérant être discret.

                 Elle s’approche, plus qu’un mètre nous séparant. Soudain je sens sa main sur mon épaule, par surprise je m’écarte et lui fait face. « Excusez-moi » murmure-t-elle d’une voix à peine audible. Je ne dis rien parce que je ne l’excuse pas de rendre ma journée encore plus pénible. Face à ce silence qui la dérange sans doute, elle se sent obligée d’expliquer son comportement. « Il y a un homme qui me suit depuis que je suis sortie du métro, il attend sur le trottoir d’en face que je sorte. J’ai pensé que peut-être vous pourriez faire comme si on se connaissait. Il me laissera tranquille une fois qu’il m’aura vue accompagnée d’un homme. Ça marche souvent comme ça. » Ha... Je n’avais pas prévu ça. Pourquoi ça tombe toujours sur moi ? Je n’ai pas de temps à perdre avec des bêtises pareilles. J’ai du mal à y croire. Bien-sûr avec le mouvement « me too » et autres revendications dans le genre j’ai entendu des témoignages similaires au sien. Mais à 8h du matin je ne pense pas qu’il y ait beaucoup d’hommes qui s’amusent à suivre une fille dans les rues. Et si c’est le cas elle peut bien demander de l’aide à quelqu’un d’autre. Est-ce qu’elle me ment et ce n’est là qu’une technique de drague douteuse ? « Vous parlez français ? » Sa question me coupe dans mes réflexions. C’est vrai que je n’ai pas dit le moindre mot depuis qu’elle m’a interpellé. Elle n’a pas l’air vraiment en grand danger et je n’ai franchement pas envie de jouer au prince charmant. Je saisis sa perche et fronce les sourcils tout en la regardant d’un air perdu. Elle paraît perplexe. Elle finit par abandonner et sort du magasin. Sérieusement elle aurait été plus paniquée que ça si elle avait vraiment peur ? J’aurais peut-être dû l’aider... De toutes manières elle est partie, je ne vais pas lui courir après. Je paye mon grille-pain et reprends le chemin du travail.
            
Je sors du magasin, mon nouvel objet sous le bras. Je fais à peine un pas dehors qu'une ombre noire se jette sur moi. Je suis complètement sonné, mais je sens quand même quelque chose de doux et humide se coller sur mes lèvres. Je prends conscience que mes yeux étaient restés fermés, je les rouvre donc pour finalement voir la fille de tout à l'heure. Cette illustre inconnue vient de me sauter dessus pour m'embrasser, en plein milieu de la rue. Elle me sourit. Mais elle s'attend à quoi la demoiselle ? Elle s'imagine que je vais lui sourire en retour, que ça ne me dérange pas le moins du monde de me faire agresser de la sorte. Je m'apprête à l'incendier quand je vois un homme d'une cinquantaine d'années la tirer en arrière par les cheveux. Elle lâche un cri strident, je reste là, sans bouger, ne sachant pas quoi faire. Tous les gens autour ont arrêté de marcher et nous regardent. L'homme lui donne deux coups de poings au visage. Il ne se maîtrise plus ça se voit, c'est sa colère qui l'anime. Il va la tuer s'il continue comme ça. Mes muscles finissent enfin par réagir. Ayant les bras encombrés, je lui donne donc un coup de pied à l'entre-jambe. Ça ne rate pas : il lâche la fille et se recroqueville sur lui-même en gémissant.

La fille est au sol entourée d'une flaque de sang. Elle est bien amochée mais elle semble respirer. Le temps que je me penche vers elle pour voir si elle est consciente, l'homme a pris la fuite. Une passante vient s'inquiéter de son état. Elle me dit qu'elle est infirmière. L'étudiante a ouvert les yeux, elle essaie de se redresser. L'infirmière me dit qu'elle va bien, que ses blessures ne devraient pas être trop dangereuses : « Si j'étais vous j'emmènerais quand même votre petite amie à l'hôpital parce que ce malade lui a ouvert l'arcade. Il lui faudra certainement des points de suture mais ça ce n'est pas très grave. En revanche il faut s'assurer qu'elle n'a pas de commotions cérébrales. Il me semble que personne n'a appelé les secours, je vous jure les gens aujourd'hui... ». Je regarde autour de moi et en effet chacun a repris son chemin, ils se sont tous détournés. « Je vais y aller moi, on m'attend au bloc, bon courage ! » L'infirmière s'en va, je la salue d'un signe de tête. J'aide la fille à se relever : « Vous n'êtes vraiment pas bavard vous !», dit-elle en essayant de sourire. Il est vrai que je n'ai pas dit un mot pendant que l'infirmière me donnait des conseils. « Je vous emmène à l'hôpital. », c'est tout ce que j'ai à lui dire.
                Elle se sent capable d'y aller à pieds, il n'est pas très loin. Je la soutiens par la taille au cas où elle tombe dans les pommes. « Je ne pensais pas qu'il était fou à ce point... Je suis désolée je ne savais pas quoi faire, j'avais vraiment peur, j'ai agi sur un coup de tête, je ne voulais pas vous mêler à ça. Enfin comment je pouvais deviner qu'il m'arriverait un truc pareil ? Je ne vais pas pouvoir aller à la fac... C'est dommage aujourd'hui j'avais mon cours de psychologie infantile... C'est tellement intéressant ! Les enfants ne structurent pas du tout leurs pensées de la même manière que nous vous le saviez ? » Bon elle va bien, ça c'est certain, vu le débit de parole qu'elle a. « Il faut que j'appelle mon chef », c'est tout ce qu'elle aura comme réponse. « Alors ? » demande-t-elle une fois que j'ai raccroché. « Tout est OK. », en effet mon chef est très compréhensif, il me donne ma journée. Premier point positif de cette matinée.
                

On arrive à l'hôpital où elle est prise en charge rapidement. J'hésite entre partir ou l’attendre... J'ai déjà été bête ce matin pensant qu'elle me mentait alors qu'elle était vraiment en danger ; je vais l'attendre. N'ayant rien à faire dans la salle d'attente je regarde toutes les fonctionnalités de mon grille-pain. Malheureusement je fais vite le tour vu qu'il ne fait qu'une chose : griller du pain. Je trouve donc une nouvelle occupation qui consiste à retenir son code-barres par cœur : 3 760262 11049. C'est peu utile mais c'est déjà deux minutes d'écoulées. Seulement la fille n'est pas revenue au bout de ces deux minutes. Bon, je vais donc faire la liste des informations que j'ai sur cette fille :
 
-  Elle a certainement des origines asiatiques

- Elle est étudiante en fac de psycho

- Elle parle beaucoup, trop!
- Elle s'est fait suivre dans la rue par cet homme, est-ce qu'elle le connaît ? Je ne pense pas, quand même elle se serait plus méfiée si elle le connaissait.
        Un infirmier fait irruption dans la salle d'attente accompagné de la fille. Elle a un gros pansement au niveau de l'arcade, mais elle marche toute seule. Son visage s'illumine en me voyant : « Ho Dieu merci, vous êtes resté ! » Je ne pensais pas lui manquer à ce point. « Elle va bien, l'IRM n'a rien montré d’inquiétant. Cependant le docteur demande qu'elle passe sa journée accompagnée, c'est plus prudent ne serait-ce que pour la soutenir dans son traumatisme. Madame Lieux m'a raconté ce qui l'a amené jusqu'à nous ! C'est révoltant ! Heureusement que vous étiez là ! ».
        Je prends un petit moment pour trier toutes les informations qu'il vient de me donner. Premièrement je peux ajouter son nom de famille à la liste des informations que j'ai sur elle. Deuxièmement il me flatte alors que je suis loin d'être un héros dans cette histoire. Troisièmement je vais devoir passer le reste de ma journée avec elle, j'ai du mal à savoir si je suis heureux ou désespéré... Après tout je n’aurais pas posé toute ma journée si je pensais qu'elle n'aurait besoin de moi que pour dix minutes. « Vous acceptez de me tenir compagnie ? » Elle pose sur moi un regard plein d'espoir. « Je crois ne pas avoir vraiment le choix. » Ma réponse semble la décevoir. Elle baisse les yeux. « Mais ne vous inquiétez pas ça me fait plaisir ! » Je tente de la rassurer, je n'aimerais pas qu'elle ait l'impression d'être un poids.
          
 
Elle signe quelques papiers et nous voilà dehors sans trop savoir où aller. « Le commissariat est par là-bas », dis-je en me tournant vers la droite. « D'accord, alors vous préférez qu'on aille chez vous ? » Qu'est-ce qu'elle me raconte ? J'ai un doute sur les résultats de l'IRM... Elle est complètement perdue. « Non je n'habite pas au commissariat, mais je pensais que vous alliez porter plainte pour votre agression. » Son visage s'assombrit. C'est étrange ; c'est la première fois que je la vois comme ça. Une pensée soudaine me fait réaliser que depuis notre rencontre elle n'a cessé de sourire et c'est seulement maintenant qu'elle semble blessée. « Je ne pense pas porter plainte, je suis assez fatiguée, on va plutôt aller chez moi, ce n’est pas grand mais je crois que je m'y sentirai mieux. » J’acquiesce et préfère ne rien dire. Je comprends parfaitement qu’elle préfère se reposer, on reparlera de la plainte plus tard. On se dirige donc vers la bouche de métro la plus proche. Sur le trajet jusqu’à sa résidence nous restons silencieux. C’est assez curieux qu’elle ne parle pas, elle a même fermé les yeux. Elle doit sans doute être en phase d’endormissement, bercée par les mouvements du métro.