Le père noël est un crétin et mérite la prison. Alors je sais ce n’est pas une déclaration que l’on peut faire à la légère et qu’en insultant le père Noël je risque de ne pas avoir de cadeaux. Et c’est un problème car j’ai besoin d’un nouveau téléphone. Laissez moi donc vous montrer en trois points ô combien le père noël est incroyable et espérez qu’il m’écoute.
1. Il m’a toujours apporté les baskets qui couraient le plus vite. Et grâce à lui on a jamais réussi à me voler mon goûter et j’ai pu débuté la vie avec une avance sur les autres. C’est non négligeable.
2.il pollue pas. En tout cas aux dernières nouvelles il se déplaçait en traîneau et ça c’est super écolo. Après vu le prix de l’essence, ça se comprend.
3…. il est écolo. C’est déjà pas mal. Faut pas non plus trop lui en demander. Le pauvre il est vieux, il aimerait bien partir en retraite mais apparemment 1700 années de cotisations c’est pas suffisant. Il en a encore pour quelques temps et j’imagine que c’est pire pour la mère Noël. C’est une femme.
Bien, maintenant que je l’ai un peu flatté et qu’il va donc m’emmener mon nouveau téléphone au Noël prochain, je peux enfin rentré dans le vif du sujet. Le père Noël est-il une ordure ? J’ai longtemps pensé que c’était un chic type mais depuis qu’il a laissé sous le sapin de ma grand mère un chèque avec une somme astronomique pour ma sœur et une carte en plastique pour moi, j’ai compris qu’il y avait un hic. Le papy héroïque est devenu à mes yeux un peu plus pathétique. D’une forme olympique, j’ai perdu le souffle, le diagnostic était sans appel :j’étais devenu asthmatique. Rien n’effaçait cette tragique trahison, ni l’antiseptique, ni les médocs pharmaceutiques, ni les billes homéopathiques, ni les courses athlétiques, ni les mathématiques, ni l’arithmétique, ni la gymnastique. Non rien, n’y faisait. Plus j’y pensais, plus le père Noël était une ordure. J’ai alors réalisé que mon injustice n’était que la partie immergée de l’iceberg. Parce que oui ! Le père n’est pas blanc comme neige. Il prétend être généreux et juste. Qu’il faut être sage et méritant pour avoir un cadeau. Mais ce n’est qu’un mythe de plus qui sert les riches. Il ne dépose des cadeaux que sous le sapin des bourgeois, évitant soigneusement ceux qui se sape à un euro. Un manque d’argent ? Impossible, il a pris un max de cash en faisant la pub pour coca cola.
Alors Le père noël est il une ordure ? Ou nos parents sont des enfoirés pour nous y avoir fait croire ? J’avais vraiment foi en lui, j’étais vraiment le dindon de la farce. Nos parents nous ont bercé dans un rêve, plaçant le père noël sur un piédestal alors que le vieux nous ressemblait pas mal dans le fond. C’est juste un enfant jaloux et pourri gâté. Il a bien volé l’anniversaire à Jésus et personne ne lui a rien dit. Et puis après tout c’est pas étonnant il bosse pour les gosses de riches. Mais ce n’est pas tout, ajoutez à ça délinquant et évadé fiscal. Et oui ! la nuit du 24 c’est juste un moyen de blanchir son argent. Il ne paye évidemment pas de taxe sur les importations ou même d’impôts. Il rentre par effraction dans des millions de domiciles. D’ailleurs pour réussir à passer dans toutes ces maison en une nuit, sa neige c’est plutôt de la poudre magique. En plus, c’est même pas lui qui fait les cadeaux. Il préfère exploiter des « lutins », des personnages enfantins de petite taille. Encore un tour de magie pour passer à travers la législation du travail des enfants. Certains sont tombés pour moins que ça. Que fait la police ?
Mais je crois que le pire c’est de nous avoir fait croire que c’était normal qu’un vieux distribue des cadeaux à des enfants, mais que devant l’école c’était pas normal si le vieux du quartier nous proposait des bonbons. Mais en grandissant j’ai compris la différence entre les deux situations, le vieux du quartier il touchait même les enfants pauvres.
Mais ça n’a pas d’importance puisque de toute façon le père noël n’existe pas. Sacré désillusion ! Alors à votre age, ou plutôt à votre grand age vous le savez déjà. Mais tout de même ! Petits, nous succombons tous au charme de Noël. Une joie envahit nos maisons, nos rues scintillent de mille feux. A chaque coin de rue on peut apercevoir un nouveau père noël pendu. On attend avec impatience la venue de celui qui va apporter tous les beaux joujoux que l’on voit en rêve. Puis on découvre émerveillés les cadeaux que le père noël en descendant du ciel a déposer par millier. Le salon devient le paradis sur terre. Maman ramasse les papiers plus vite que son ombre. Le canapé est soudainement envahit par Dark Vador, mamie est prise en otage. Cendrillon vient à sa rescousse. La tour de Pise est détruite dans l’affrontement. Le sol est désormais un terrain miné de Lego. Un duel sur Mario Kart s’organise pour savoir qui aura le droit de s’asseoir sur les genoux de Papy pendant le repas. Il faut l’avouer les lutins se sont surpassés et pourtant Dark Vador et Cendrillon ne parlent que du père noël. Alors je pense qu’il est temps de rendre hommage aux lutins. Ils l’ont bien mérité, n’est ce pas ?
Laissez moi donc vous conter l’histoire d’Isha, un lutin parmi 122,3 millions d’autres lutins. Son père a de quoi être fier, il suit les traces de sa grande sœur lutin. C’est grâce à eux que la voiture Cars de Dark Vador brille et que la poupée de Cendrillon parle. Leur mission : ramasser des cailloux qui brillent pour que les étoiles dans nos yeux scintillent. Un jeu d’enfant ? Certainement. Un travail d’enfant ? Certainement pas. Et pourtant Isha a 5 ans. Sa soeur en a 8. Et chaque jour, ils descendent dans une mine de mica, lentement d’un pas hésitant au milieu du silence. Il vont de l’aube au soir, faire éternellement, dans la même prison le même mouvement. Demi tarif c’est 12H pour moins de 2euros. Mais tarif démultiplié pour eux : c’est le Deuil de leur enfance, et de leur santé. Mais daigner renier ces deniers c’est décéder. Alors Isha, la tête baissée, l’échine courbée et les mains écorchées cherche sans relâche ce minerai qui mine de rien lui bousille la vie. Éviter les incidents et si dans dix ans l’enfer des mines n’existe plus, un autre sera prêt à l’accueillir. Comment s’épanouir quand le seul avenir possible fait frémir le plus vaillant des messires ? Aujourd’hui 122,3 million d’enfants subissent ce funeste destin pour assouvir nos moindre désirs. Alors le père Noel est-il une ordure ou sommes nous les ordures ? Parce que l’histoire qui devait combler les enfants de bonheur que nous avons inventé et que nous entretenons n’est qu’une raison de plus pour perpétuer le règne des puissants et prolonger la descente aux enfers des faibles. Mais que pouvons nous faire ? Après tout c’est le père Noël qui tire les rennes.
Choisissez l’une des questions suivantes et traitez la dans la perspective d’une prestation orale de 5 à 10 minutes maximum.Il convient de travailler réellement la question, par le biais d’un travail d’argumentation et de documentation mais la prestation en elle-même peut et même doit jouer de tous les registres possibles pour attirer l’attention des auditeurs et rendre le propos animé, vif, éventuellement "clivant", provocateur, ce qui inclue, au premier chef, l’humour (plus l’humour que l’ironie). A partir du moment où vous n’insultez personne, où le sujet est traité et où l’attention du public a été intensément tenue pendant toute la durée de votre prestation, vous pouvez considérer que votre contrat est rempli.
Au cas où vous seriez plusieurs à choisir le même sujet, il importe que vos prises de parole soient originales, exclusives et stylisées de telle sorte qu’elles ne se confondent pas. Si aucun des sujets proposés ne vous convainc il est possible de m’en proposer un, lundi 06/03 dernier délai. Je vous confirmerai ou pas sa « faisabilité ».
Ce travail sera noté et comptera par le 3e trimestre en EMC.
Voici les questions:
Toute famille est-elle haïssable?
Avez vous quelque chose à déclarer?
Dieu joue-t-il aux dés?
Que faire des cons?
Une société sans politesse est-elle possible?
Peut-on en faire trop?
Le père Noël est-il une ordure?
Peut-on twitter du Nietzsche?
Et toi, ça va?
De quoi Cyril Hanouna est-il le nom?
Faut-il toujours chercher midi à quatorze heures?
Si « c’est au-delà des mots », pourquoi ne pas la fermer?
Faut-il en finir avec la notation dans l’Education?
Est-ce l’oeuf qui fait la poule?
L’âme soeur est-elle un mythe?
Faut-il passer son bac d’abord?
Sait-on ce qu’on fait quand on fait un enfant?
Peut-on mieux faire?
Commentez cette affirmation de Walter Benjamin: « l’humanité s’est suffisamment aliénée pour vivre sa propre destruction comme une jouissance esthétique de tout premier ordre. »
Faut-il résister à la tentation?
L’espoir fait-il vivre?
Si tout est éternel retour, est-il bien nécessaire de s’acheter le billet pour l’aller?
Faut-il toujours raison garder?
Qu’est-ce qu’une vie réussie?
Un ado est-il naturellement dépressif?
Peut-on plaire à tout le monde?
Tout est-il matière à débat?
La femme est-elle l’avenir de l’homme?
Faut-il donner de l’argent aux SDF?
« Influencer » peut-il être un métier?
Au prince qui ne viendra pas, faut-il préférer le livreur Uber dispo tout de suite?
Lors d’une interview, le dramaturge libano-québecois Wajdi Mouawad a déclaré: « chaque époque essaie d’inventer une manière d’assassiner sa jeunesse ». Cette affirmation ne peut être entendue sans susciter dans l’esprit de l’auditrice ou de l’auditeur un mélange d’horreur, de fascination et de réflexion. Se pourrait-il que cela soit vrai?Serait-il possible que dans cet énoncé auquel il est rigoureusement exclu d’être indifférent, un principe de lisibilité et d’intelligibilité de l’Histoire des Humains se dise, exactement comme ces idées un peu démentes que l’on conçoit, mais que l’on garde en soi, inexprimées parce que trop scandaleuses, trop violentes pour qu’on ose les transmettre, pour que l’on puisse se situer aux yeux des autres comme celle ou celui qui les a pensées? Et si cette thèse que cet article se donne pour objet d’examiner, voir de prolonger, était l’une des rares à se situer à la bonne hauteur non seulement de notre époque dont on peut dire qu’elle est d’une rare violence, mais aussi de notre Histoire et enfin tout simplement de notre condition? Faut-il être un dramaturge, un écrivain du tragique pour voir exactement à l’oeuvre dans finalement ce que nous sommes la vérité pure et brutale d’un processus d’extinction de la jeunesse, d’un génocide tacite, sournois, inconscient, tragiquement opérationnel pour la bonne et simple raison que personne ne le voit, n’en mesure la gravité et la justesse ?
Chaque époque se mettrait ainsi en tête de mettre au point une méthode, une sorte de climat irrespirable pour quiconque refuserait de devenir vieux comme un masque qu’on porte, comme un filtre à air qui placerait chaque adolescent devant ce choix: soit tu restes ce que tu es, à savoir jeune, et tu meurs soit tu enfiles ce masque de vieillesse et tu survis, mais tout ce qui en toi est jeune, c’est-à-dire pur, au sens de brut, inédit, irréductiblement créateur, fertile, nouveau, doit être abandonné. On pourrait résumer ce processus par un dialogue très court:
- J’ai envie d’exister
- Crois-en ma longue expérience et contente-toi de survivre! Allez, enfile ton masque!
Ce que nous nous proposons dans cet article est 1) de tester la pertinence historique de cette affirmation 2) sa pertinence philosophique 3) de mesurer le plus précisément possible sa puissance d’impact, ou pour le dire autrement ce qu’elle est susceptible de nous indiquer comme ethos, comme attitude à tenir maintenant, aujourd’hui, en 2023.
La guerre et l’épopée
Dans cette interview, l’exemple utilisé par Wajdi Mouawad est celui de la première guerre mondiale. La moyenne d’âge des soldats envoyés au front était de 22 ans. En France 900 jeunes soldats mourraient chaque jour sur les champs de bataille. L’image qui ne peut manquer de nous venir en tête en comparaison est celle d’une scène de Salammbô. Les Carthaginois sont assiégés par une armée de mercenaires et la situation est tellement désespérée qu’ils décident d’offrir à l’un de leurs Dieux, Moloch leur premier né. Flaubert décrit cette procession de tous les parents offrant aux flammes du brasier qui flambe à l’intérieur de la statue leur progéniture, en les abandonnant sur une plate forme figurant la bouche du monstre et dont le basculement par un système de poulie précipite la prime jeunesse carthaginoise vers une mort horrible.
Au-delà du conflit, du passif d’hostilité entre les nations qui vont s’entretuer durant cette première guerre, il n’est en effet peut-être pas exclu qu’une dimension sacrificielle ait souterrainement agi en Europe, à condition de prendre un peu de recul et de mesurer l’absurdité gratuite d’un tel déchainement de violence. Toute une esthétique de la noblesse, de la grandeur d’âme et de l’honneur national se construit, s’édifie par les monuments aux morts, les hommages, une certaine littérature, les canons d’un héroïsme solennel, lyrique. Le moins que l’on puisse dire de ce lyrisme, c’est qu’il n’est pas nouveau et qu’on y retrouve (en beaucoup moins beau) les échos de la guerre de Troie, des nombreuses allusions d’Achille à l’idée d’une postérité par la gloire des faits d’armes (sauf qu’à cette époque il ne s’agissait pas de cracher ses poumons dans une tranchée boueuse pleine de rats sous le commandement irresponsable de généraux et de maréchaux qui ne montaient jamais au front).
La plupart des civilisations sont fondées sur des épopées qui ne nous racontent pas la paix, mais la guerre, qui ne nous présentent pas comme mode de vie, une existence heureuse et pacifiée mais la beauté de la mort au combat et l’extraordinaire dévouement du sacrifice qui restera dans les mémoires. L’oeuvre civilisatrice apparaît ainsi comme indissociable de la mort violente des héros, lesquels comme Achille l’énonce avec clarté doivent choisir la mort jeune et glorieuse plutôt que la vie qui dure dans la tranquillité d’un anonymat infâme. « Chaque époque essaie d’inventer une manière d’assassiner sa jeunesse » en investissant le sacrifice des héros d’une dimension esthétique promue par la légende, c’est-à-dire étymologiquement par une éthique d’existence plaçant la dignité à faire l’objet d’un récit au premier plan. Une vie digne d’être vécue est celle qui est à même d’en faire le sacrifice par la mort violente et héroïque. De la guerre de Troie à la guerre d’Ukraine cette détermination subsiste, perdure. Que les jeunes meurent pourvu que les nations demeurent!
Il ne semble pas qu’à l’échelle du vivant, nous disposions d’autres exemples d’une espèce posant comme condition de sa condition le sacrifice de la jeunesse et bâtissant autour de ce don toute une esthétique de la gloire, de la reconnaissance et de la postérité. Déjà en soi, cette considération prend sens, c’est-à-dire qu’elle revêt la dimension d’une hypothèse pour le moins troublante: serait-ce là un voire « le » principe historique de succession des époques? Pour le dire autrement, la place qu’occupe cette symbolique du sacrifice de la jeunesse au bénéfice de sa nation, ou de sa civilisation pourrait-elle valoir à titre de « passage », comme si cela même qui assurait la transition d’une époque à une autre consistait pour les vieux à être parvenus à exterminer l’esprit ou la chair même de la jeunesse au sein d’une population donnée?
2) L’immaturité de la vieillesse
Avant d’examiner cette hypothèse pour le moins troublante, il convient de faire droit à une remarque du philosophe Francis Bacon dans le novum organum (1620). Dans cet ouvrage, il s’agit pour lui de formuler clairement les arguments pour lesquels, notamment en matière de science, il convient de rompre enfin avec la pseudo autorité des anciens:
« Car cet âge qui par rapport à nous est le plus ancien et le plus avancé, fut par rapport au monde lui-même le plus nouveau et le plus précoce. Et, en vérité, de même que nous attendons une plus grande connaissance dans les choses humaines et un jugement plus mûr d'un vieillard, plutôt que d'un jeune homme , à cause de son expérience, de la variété et du nombre des choses qu'il a vues, entendues et pensées ; de même, il convient d'attendre de notre époque (si elle connaissait ses forces et voulait les éprouver et les étendre) de bien plus grandes choses que des premiers temps ; pour autant qu'elle est un âge plus avancé du monde, augmenté et enrichi d'une infinité d'expériences et d’observations »
Naître, c’est venir au monde, mais à quel monde? Il est d’usage de penser qu’une personne âgée a plus d’expériences qu’une personne jeune. Pourtant il nous est donné de mesurer souvent l’inadaptation des vieilles personnes face à des problématiques posées par le monde d’aujourd’hui. Elles décryptent le monde de maintenant avec des catégories de leur génération, de telle sorte qu’elles ne perçoivent pas tout ce que leur jugement revêt de totalement décalé. Plutôt que de considérer l’âge personnel de l’individu, ne conviendrait-il pas de porter notre attention sur le monde ou sur la société dans laquelle elle est apparue? L’espèce humaine semble être apparue sur le globe il y a 2,4 millions d’années, ce qui signifie que tout enfant né aujourd’hui voit le jour en tant que descendant de ces 2,4 millions d’années d’humanité: les plus vieux ce sont les spécimens humains d’aujourd’hui et tout nouveau-né porte dans sa chair, dans la plasticité cérébrale qui le fait être au monde avec tel cerveau différent de celui des ancêtres, marqué dans ses connexions et l’équilibre de ses différentes zones de toutes les mutations de l’évolution des hommes, le bagage entier de tout ce qu’être un humain a connu d’aventures et d’expérimentations.
Dans cette perspective dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’est pas absurde ou dépourvue de sens, demander conseil aux plus anciens, donner aux propos des plus âgés une autorité que l’on refuse aux jeunes revient en fait à laisser la parole aux plus inexpérimentés, c’est-dire à celles et ceux qui sont nés dans un monde plus jeune, moins évolué, moins complexe. Le véritable adolescent, c’est l’adulte et le plus mûr, c’est l’adolescent. La question ne devrait plus être: quel âge as tu? Mais quel âge a le monde ou la société dans laquelle tu es né(e)? Il faut renoncer ici à toute perspective personnelle et prendre en compte la notion d’héritage, se représenter l’humanité en tant que phylum, c’est-à-dire en tant que suite des formes revêtues par les ascendants d’une même espèce. Tout enfant qui naît est porteur d’un sens nouveau, d’une renaissance possible du monde à venir mais pas du tout en tant qu’il est le plus jeune. C’est au contraire, parce qu’il est le plus vieux, parce qu’il est dans sa chair et dans la plasticité neuronale de son cerveau le « dernier » né qu’il est le plus apte à « faire autorité ».
Avant d’aller plus loin, il est à noter ici une convergence étymologique forte entre auteur et adolescent. Autorité vient du latin auctoritas, qui lui-même vient du verbe augere: faire grandir, pousser, organiser la croissance de quelque chose ou de quelqu’un. Adolescent vient également du latin. Il dérive de « ad crescere » augmenter, croître avec une nuance propre au mouvement, à la direction: ad, vers. L’adolescent a toute autorité pour être écouté parce qu’il est étymologiquement le facteur de croissance nous guidant vers la direction à prendre.
Evidemment, on imagine sans peine toutes les réactions suscitées par une telle conclusion et plusieurs nuances ici méritent d’être apportées. Il faut relier ensemble toutes les références qui viennent d’être évoquées. Bacon pointe l’absurdité de l’autorité des Anciens, non pas que toute personne âgée tienne nécessairement des propos dépassés, mais ce sera à proportion de la capacité qu’aura cette personne à compenser le manque de maturité de son âge qu’il deviendra possible d’en mesurer la pertinence. De la même façon, il existe à n’en pas douter une multitude d’adolescents dont l’attitude et les prises de position manifestent ce qu’il faut bel et bien appeler une vieillesse, donc une immaturité flagrante. En d’autres termes, la phrase de Wajdi Mouawad est très pertinente mais à condition d’en appliquer la portée à l’assassinat en règle de l’esprit même de la jeunesse. « Chaque époque essaie d’inventer une manière de se dissimuler à elle-même qu’elle est jeune, et c’est d’autant plus absurde que c’est ça qui en fait une époque ». Or il se pourrait bien malheureusement que nous vivions un temps où le processus de cette dissimulation fonctionne à plein, c’est-à-dire où une part importante de la jeunesse naît vieille, immature, gâteuse, gagnée aux idéaux de Créon plus qu’à la vérité d’Antigone.
Rien ne semble plus aujourd’hui à même de « faire époque », c’est-à-dire de donner à la maturité des adolescents la conscience et l’autorité de dire clairement que quelque chose commence aujourd’hui, quelque chose qui en même temps est le produit de tout ce que l’Humanité a de plus juste, de plus traditionnel, de plus ancien et de plus propre, de plus spécifique à savoir son essence politique, au sens donné par Aristote à ce terme. Ce que chaque époque humaine essaie d’assassiner, c’est la jeunesse d’un esprit authentiquement ancien qui lui rappelle ce qu’elle est, la tradition d’où elle vient et dans le creuset de laquelle, exclusivement, elle consiste, soit celui qu’Antigone incarne devant Créon, le rappel de la tradition de l’inhumation pour tous les frères humains dont elle, Antigone, est la SOEUR. Le drame que nous vivons c’est qu’il semble bien qu’elle y soit parvenue, que nos médias ouvrent leur micro à des vieillards immatures que paradoxalement leur grand âge nous incite à écouter alors même qu’ils ne soutiennent que des propos capricieux d’enfants gâtés, des enjeux identitaires fermés, figés, égocentriques, ultra-nationalistes, exactement comme des enfants qui ne veulent pas qu’on leur prenne leur jouet, comme Bolsonaro ou Donald Trump qui refusent d’assister à la procédure d’intronisation de leur successeur.
3) L’innocente maturité du devenir
Résumons: la phrase de Wajdi Mouawad est à interpréter à partir de la remarque de Francis Bacon dans le Novum organum, ce qui nous fait comprendre que chaque époque essaie de faire taire en elle la parole de la maturité, sachant que cette parole est précisément celle des derniers nés, des adolescents, de celles et ceux dont la venue au monde est empreinte de l’adéquation natale à son temps, temps d’une humanité vieille, expérimentée, grosse de l’esprit ingénieux d’une espèce porteuse de l’idée citoyenne. Mais déjà Sophocle pointait le danger de l’hybris, c’est-à-dire de la démesure d’un pouvoir se croyant investi du droit de dire ce qui est juste et ce qui ne l’est pas, malgré les traditions, le sacré, l’évidente nécessité de donner à tout homme un statut dépassant de sa condition seulement vivante.
Est-ce faire preuve d’un esprit innovant que de se réjouir d’une compétition arrachée grâce à des versements illégaux à des personnes corrompues, dans des conditions de construction inhumaines mettant en place des infrastructures écologiquement absurdes? Non parce que rien n’est plus vieux que cela, que cet esclavage des peuples par la mise en place de divertissements qui leur font perdre le sens des réalités, de l’humanité des gladiateurs massacrés, de la vie des bêtes massacrées pour l’amusement des foules.
« Chaque époque essaie d’inventer une manière d’assassiner sa jeunesse »: cela signifie donc que chaque époque essaie de se dissimuler à elle-même qu’elle est à tous égards nouvelle, et que l’homme qui y naît est lui aussi totalement « nouveau », inédit, inattendu, porteur d’une humanité que rien ni dans la nature, ni dans la culture, ni dans le développement de tout ce qui l’a précédé ne pouvait laisser deviner. Mais paradoxalement cet humain qui ressemble en tous points au surhomme de Nietzsche puisque l’humain n’y est décrit qu’en tant qu’il est un « passage », porte aussi en lui, ontologiquement, c’est-à-dire en tant qu’être la totalité du « devenir humain », devenir dont il n’est plus du tout essentiel de préciser: « tel qu’il est ou tel qu’il a été ou tel qu’il sera ». Chaque époque essaie d’inventer une manière d’assassiner tout ce qui d’elle pointe vers le moment venu de devenir, sachant que ce point, comme l’éternel retour revient toujours. Chaque époque essaie de se dissimuler à elle-même que le temps est venu d’être autre chose que ce qu’elle est, d’effectuer un autre type d’humanité que celui qu’elle pense être: cela pourrait aussi vouloir dire cela. Chaque époque fait tout pour se faire croire qu’elle EST alors qu’elle devient mais pour cela il faut qu’elle tue d’elle cette jeunesse « vieille » et mature puisque c’est elle qui lui « rappelle » sans cesse l’innocence de son devenir.
Mais alors y-a-t-il vraiment quelque chose à faire contre la terrible sentence que porte cette phrase? Pas vraiment en un sens puisque cette tentative est vaine. Nous comprenons bien que Wajdi Mouawad, nous propose bel et bien une façon de lire de développement de l’histoire en suivant ce fil conducteur du déni. On peut suivre l’esprit de succession des temps en étant attentif à la dynamique de dénégation au fil de laquelle chaque époque s’efforce de se donner une épaisseur, une réalité propre, un reflet figé de soi, une mêmeté. Mais en même temps ce génocide (ou ce néo-cide) s’effectue sur le fond d’une réalité brute qui le condamne à échouer. Dans chaque époque Kronos dévore ses enfants et dans chaque époque, Zeus finit par le renverser. Cela signifie que la révolution est moins politique que cosmique, éternelle, inscrite dans la texture même de l’aiôn. Ce qu’énonce Wajdi Mouawad dépasse donc largement de la dimension exclusivement historique. Ce qui définit chaque époque est sa façon d’essayer d’en finir avec tout ce qui, de fait, en révèle la nature même, comme si tout d’elle se bâtissait sur un fond de scandale dont il faut faire taire la rumeur. Mais que dit cette rumeur? Qu’il n’existe pas de finalité, ni de devoir-être, ni de progrès historique, que « tout est permis » en somme non pas en ce sens que l’humain pourrait se comporter n’importe comment mais plutôt parce que de fait nous ne devons rien à l’histoire et que rien ne s’oppose à ce que chaque époque marque un insoupçonnable et miraculeux commencement humain.
Conclusion
Ce dont il importe que nous nous convainquions nous-mêmes, surtout dans ces temps émétiques de célébration à tout crin d’un gâtisme consternant où rien ne semble plus important que d’être heureux que la France soit en finale d’une compétition trans-humaniste, c’est que ce fond de temporalité ou d’a-temporalité que les Grecs appelaient l’aiôn contrarie ce génocide où quelque chose de proprement humain se dit. Tant que nous vivons, tant que nous sommes là, il n’y a rien de mieux à faire que de coïncider avec cette jeunesse qui finalement n’est pas tant celle des générations d’hommes que celle de la volonté de puissance.
L’un des arguments essentiels des personnes favorables à la peine de mort réside dans le droit des proches de la victime. Ce serait donc selon eux un « droit » que de compenser la douleur de la perte qu’ils ont subi par la mort du coupable. Cela finalement nous amène à nous poser vraiment la question de savoir ce qu’est un droit, et peut-être même au-delà de ça ce qu’est LE droit.
Après tout, n’existe-t-il pas déjà dans la nature un certain ordre, une hiérarchie des êtres qui serait susceptible de valoir comme droit ? Non, ce qui prévaut dans la nature, c’est la chaîne alimentaire et il nous est impossible de considérer comme un crime le fait de se nourrir. De plus, nous observons bien que cette chaîne alimentaire participe d’un équilibre entre prédateurs et proies qui maintient (ou aurait pu maintenir si l’être humain n’avait pas été le grain de sable de cette harmonie) l’écosystème. Il n’y a pas de mal dans la nature. C’est une question qui ne regarde que l’être humain. Il y a des lois naturelles et il y a des lois civiles. C’est le propre de l’homme que de concevoir des lois civiles qui redoublent les lois naturelles et créent ainsi une sorte d’espace humain propre à l’humain que l’on peut appeler la cité ou la culture ou un mode d’existence spécifique.
Pour bien comprendre cela il faut revenir à cette phrase, à tous égards fondatrice, d’Aristote: « l’homme est un animal naturel politique » qui traduit le grec « zôon politikon ». Or il faut examiner avec précision cette traduction. Zôon signifie « animal vivant » sachant qu’il existe en fait deux termes en grec pour ignorer la vie: Bios et Zoé. Zoé signifie la vie organique telle qu’elle qualifie la vie des plantes, des animaux et de tous les organismes. Bios signifie la façon de vivre propre à un être vivant. Il aurait donc pu sembler plus logique qu’Aristote utile le terme « Bios », mais justement il ne l’a pas fait, et c’est dans cette abstention que réside le sens profond de cette phrase sur laquelle de nombreux malentendus se sont succédés jusqu’à notre époque.
Si Aristote avait voulu dire que l’être humain a une façon d’être qui lui est propre, et que cette modalité de vie est politique, il aurait dit « bios politikon », mais il ne l’a pas fait. Il a dit Zôon politikon, ce qui veut dire que l’homme est un animal vivant et qu’en plus il est politique. Cet « en plus » est vraiment, vraiment décisif pour la compréhension de cette phrase et c’est ce que Michel Foucault a bien compris quand il a écrit à la fin de son livre intitulé « la volonté de savoir »: « L’homme, pendant des millénaires, est resté ce qu’il était pour Aristote, un animal vivant et, de plus, capable d’une existence politique: l’homme moderne est un animal dans la politique duquel sa vie d’être vivant est en question. ». Ici nous pourrions à bon droit rajouter: « …alors qu’il ne devrait pas l’être ». C’est un dévoiement total de la phrase d’Aristote qui, au-delà de son caractère définitoire dessine peut-être aussi un horizon ou du moins un cap à l’espèce humaine, cap qu’elle a indiscutablement perdu, et c’est cela que dit Foucault notamment dans l’usage qu’il fait d’un nouveau terme: « la biopolitique ».
C’est un travail de compréhension vraiment fondamental dont les conséquences sont à tous égards décisives de notre existence aujourd’hui et de ce qui est en train de se passer, à savoir finalement la dépolitisation de cet animal politique que pourtant nous étions censés être, selon Aristote. Nous sommes en train de sortir complètement de la feuille de route aristotélicienne, et c’est précisément ce qui explique les crises que nous sommes en train de vivre aujourd’hui. Cela veut dire que dans l’approfondissement de la phrase d’Aristote se jouent vraiment notre présent et notre avenir, mais aussi les raisons pour lesquelles la peine de mort se situe dans une sorte de « hors champ » politique.
L’homme est un animal vivant et qui, en plus, vit dans les cités, c’est-à-dire sous la juridiction de lois humaines. Nous consistons dans ce « plus », c’est-à-dire que ce qui nous caractérise est d’être « plus que vivant ». Tant que nous nous préoccupons de ce qui en nous concerne la vie, la mort, la naissance, nous ne nous situons pas du tout dans ce qui fait de nous des êtres humains, nous restons dans le « zôon ». Le « politikon », c’est tout ce qui se joue dans la cité, dans la polis et pas du tout dans l’oïkos, c’’st-à-dire dans la maisonnée, dans le foyer.
Si Aristote avait dit « Bios Politikon », il aurait signifié que le fait d’être politique s’immisçait dans la totalité de ce qui regarde la vie de l’homme en tant qu’être vivant et donc qu’il en allait aussi de la vie, de la mort, de la naissance, de la reproduction, autrement dit de tout ce que nous appelons les fonctions vitales pour l’homme que d’être en cité, comme s’il entrait aussi dans les fonctions de la cité que de décider de cela, de s’insinuer dans les fonctions vitales du citoyen.
Mais c’est exactement le contraire que dit l’utilisation du zôon politikon par Aristote, à savoir que tout ce qui regarde les fonctions vitales du citoyen n’a rigoureusement aucun rapport avec le fait qu’il soit citoyen, c’est-à-dire homme. Tout ce qui manifeste notre essence humaine, c’est que nous soyons « plus que vivant », que nous rajoutions constamment fondamentalement au fait de vivre, de mourir, de nous nourrir, de nous reproduire, etc, un « plus » et ce plus désigne finalement une existence publique, collective, la participation à un « nous » qui désigne la cité, les affaires publiques qui regardent tous les citoyens libres d’une cité, et pas du tout ce qui a trait à sa vie organique, d’animal vivant.
« L’homme est un animal, par nature, politique » ne signifie pas que l’homme est un être dont les fonctions vitales regardent à son existence politique de citoyen, mais au contraire que l’homme est un animal dont la nature est d’être, au-delà de sa nature d’être vivant, « aussi » un être politique. Le « aussi » est ici de toute première importance. Il n’est donc aucunement du ressort de la cité de décider de ma nature d’animal vivant, cela revient à l’oïkos, au foyer. Tant qu’un homme reste dans l’oïkos, il n’est pas vraiment humain, il pourvoit à ses nécessités naturelles, vitales, il demeure cantonné à sa sphère privée, à ses intérêts particuliers d’être vivant ou à ceux de ses proches. L’humanité s’effectue dans la sortie de l’oïkos, c’est-à-dire dans l’espace public de délibération, de prise de décision du « Nous » de la cité.
Evidemment, cela induit une conséquence qu’il nous est à nous extrêmement difficile d’envisager, précisément parce que la biopolitique, c’est-à-dire le contraire de ce que voulait dire Aristote constitue ce que nous croyons être voir devoir être la politique, à savoir que c’est justement à la mesure de notre travail que nous sommes payés et donc que nous pouvons donner à notre foyer plus ou moins de moyens.
Mais finalement la notion même de « niveaux de vie » est totalement incompréhensible du point de vue de la phrase d’Aristote. Ce qu’il faut se représenter ici, c’est la dotation à chaque foyer d’un revenu identique donnant à chacune et à chacun les moyens de vivre et pas du tout de donner idée de son niveau de vie par des signes extérieurs.
Il faut situer sur un même plan le dévoiement d’une société au sein de laquelle le travail salarié est devenue la seule action des hommes et la très mauvaise interprétation de la phrase d’Aristote selon laquelle il serait du ressort de notre appartenance à une cité de vivre, mourir, naître, se nourrir, se reproduire, etc.
Pour bien saisir ce rapprochement qui sera extrêmement éclairant pour la question de la peine de mort, de l’euthanasie, de l’avortement etc. Il convient donc de passer par une tentative de représentation des implications de la thèse d’Aristote en passant par Hannah Arendt et sa tripartition de la vita activa. Que fait l’être humain? Et que fait-il en tant qu’il est un être humain?
Si l’on regarde les activités humaines, selon Hannah Arendt, on réalise qu’elles se répartissent en trois ordres:
Le travail consiste à produire des biens de consommation immédiats. L’homme comme tout être vivant retire de la nature de quoi subsister. Il s’intègre au cycle de régénération de la nature qui au fil des saisons réalimente les animaux. Cultiver la terre ou chasser les animaux ou les élever pour les manger, c’est pourvoir aux exigences vitales de son organisme sans s’imposer à la nature de façon spécifique. Il n’est donc rien de cette activité qui fasse signe de quoi que ce oit d’humain, au sens de zôon politikon. Le travailleur est un être solitaire, interchangeable, dispensable en tant qu’individu. Il faut noter que dans l’antiquité précisément le travail était l’activité des esclaves, lesquels était totalement reclus dans l’oïkos, dans la maisonnée et n’avait aucun droit dans la cité. Il n’était pas des citoyens et en un sens, il n’était pas considéré comme des hommes. Avant de s’indigner devant le crime contre l’humanité dans lequel consiste l’esclavage, il faut ici mesurer pleinement tout ce que cette spécification a de révélateur, voire de puissant philosophiquement. Travailler en ce sens, c’est-à-dire produire des biens de consommation immédiats ne nous rend pas humain. Réfléchissons à cela aujourd’hui pour nous demander dans quelle mesure ce travail là, en effet, fait de nous de esclaves. C’est l’animal laborans qui travaille et ile st solitaire. Il ne participe à l’éclosion d’aucun « nous ».
L’oeuvre désigne l’aptitude de l’être humain à produire des biens de consommation durables, des bâtiments, des structures, des services par lesquels un mode de vie non exclusivement naturel se fait jour. L’humain ici s’inscrit dans la nature et lui impose une temporalité non naturelle. L’oeuvre désigne la technique, le pouvoir de l’homme de créer de toutes pièce un monde qui soit à son image, une cité. Toutefois cette maîtrise ne suffit pas à définir l’oeuvre comme une activité politique en elle-même. Elle participe de la structure matérielle grâce à laquelle la cité naît: le ravitaillement en eaux, les infrastructures d’une ville, les rues, la voirie, etc. Mais nous restons dans l’aménagement pensé, rationnel de la satisfaction des besoins vitaux. Sans l’ouvre il n’y aurait pas de cité, et donc pas d’humains mais l’oeuvre par elle-même ne suffit pas à définir ou à constituer ce qui fait de l’homme qu’il est zôon politikon. Celui qui fait l’oeuvre est homo faber (homme artisan)
L’action est le lieu du zôon politikon dans lequel tout citoyen libre peut par la parole et par l’action participer à une vie spécifiquement humaine se matérialisant par des évènements qui portent vraiment notre marque. Comment de l’humanité peut-elle s’effectuer dans le monde? C’est cette très belle question à laquelle répond la politique, et c’est VRAIMENT à partir d’elle qu’il nous appartient aujourd’hui de recevoir et de condamner tout renoncement à la politique. Il est de l’essence même de la politique de s’immiscer dans le sport précisément parce que toute manifestation sportive correspond à la définition donnée par Hannah Arendt: « action, reliée à la parole, et acte de commencer. La vie politique est relation, elle se déploie dans un réseau de relations humaines. Le domaine commun est le domaine politique, tandis que ce qui relève de la production, l’économique au sens étymologique, relève du privée, de l’oikos, de la maison. La vie économique n’est en rien politique, elle relève de l’oikia collective, oikia : maisonnée, c’est-à-dire du collectif en tant qu’il reste attachés au domaine du besoin et de l’utile ». Les jeux olympiques sont par essence politique, en ceci qu’ils sont nés à partir de l’esprit collectif d’une cité. Ils participent de ce « plus » par quoi l’homme n’est pas qu’un zôon, mais se réalise dans ce qui n’est pas seulement production de biens, satisfaction de nos besoins vitaux. Lorsque notre président affirme au sujet de la coupe du monde au Qatar qu’il ne faut pas politiser le sport, sa tentative d’argumentation échoue parce que par « politique », il entend finalement « idéologie » « dissension », voire « guerre ». Il veut dire qu’il ne faut pas donner au sport une connotation idéologique. Mais d’où vient cette assimilation? La politique n’a jamais signifié cela. Ce qui est d’autant plus malhonnête (ou attesterait d’un manque de culture préoccupant), c’est de passer sous silence la main mise de l’économie sur cette compétition décidée, voulue, orchestrée par un tout petit pays dont la situation de détentrice d’une ressource énergétique fossile essentielle à l’économie productiviste place en position de force. Politiser le sport, c’est-à-dire le ramener à ce qu'il est « vraiment », c’est justement le débarrasser de ce qu’il n’est pas, à savoir source de biens, ravitaillement de l’oïkos. Il faut vraiment s’interroger sur cet « arrière goût » ou ce dégoût plus ou moins efficient selon la nature des palais mais finalement présent en chacune et en chacun au spectacle de cette compétition. Nous sommes citoyennes et citoyens, et avons en nous, qu’on le sache ou pas, la marque de la trace de la naissance même de la citoyenneté au 8e siècle avant JC. Nous ne pouvons pas ne pas l’avoir de ce fait même que nous sommes encore citoyens, ce qui signifie que nous gardons dans une partie cachée d’un inconscient collectif qui mérite vraiment le terme de « collectif » le sentiment vivace de l’édification de la cité comme une « trouvaille » exclusivement humaine, c’est-à-dire participant de ce « plus que vivant » en lequel nous consistons. Mais comment ce plus est-il devenu un moins? Comment une manifestation née de l’aptitude de l’homme à faire des actions a-t-elle pu dégénérer en gâteau partageable en parts très inégales pour des travailleurs? Comment l’homme a-t-il pu devenir à ce point animal au sens donné par Hannah Arendt? Comment le zôon politikon a-t-il pu déchoir à ce point en animal laborans?
Mais quel rapport entre tout ce qui précède et la question de la peine de mort? Aristote situe la juste hauteur de ce que c’est qu’être humain dans le « plus que vivant » du zôon politikon, et cela passe passe la participation de l’homme à la cité, laquelle s’impose comme la seule intermédiation rendant possible cette humanité, plus que vivante, c’est-à-dire débarrassée de toute connotation vitale, organique, nutritive, reproductrice. En d’autres termes, ce n’est justement « pas dans la cité », c’est-à-dire « pas dans l’Etat » que l’ancrage de l’homme dans des questions de vie, de reproduction, de mort, de nutrition, etc. se posent. Cela se gère dans l’oïkos, dans le foyer, mais pas dans la cité. Ce ne sont pas des questions pouvant faire l’objet de délibérations ou d’actions politiques, citoyennes. Ce n’est pas en tant que « nous » qu’elles peuvent être appréhendées.
Pour être clair, on ne voit absolument pas ce qui de la mise à mort d’un citoyen pourrait se concevoir ou s’inscrire comme une action par le biais de laquelle le zôon politikon ferait advenir dans le monde une réalité proprement humaine, c’est-à-dire plus que vivante. La mort est une réalité organique qu’il est tout à fait en notre pouvoir de précipiter, d’anticiper chez les autres ou chez nous-mêmes, mais rien d’humain ne s’y construit parce qu’elle est intégralement naturelle, même si on la provoque artificiellement.
Cela signifie que toute condamnation et exécution publique d’un condamné à mort par un Etat constitue un évènement dans lequel cet état se renie en tant que communauté politique reliant entre des êtres humains.
Il faut totalement assimiler le « plus que vivant » du zôon politikon d’Aristote avec l’action de Hannah Arendt qui constitue le mode d’activité grâce auquel l’homme accède à une condition proprement humaine. La peine de mort ne peut en aucun cas se concevoir comme une action politique, pas davantage que la légalisation de l’euthanasie.
Mais est-ce que cela signifie que la cité puisse admettre le meurtre de tel ou tel de ces citoyens? Evidemment , non, justement: puisque donner la mort n’est pas une action dans laquelle le zôon politikon puisse s’effectuer, s’assumer, cette action, qui d’ailleurs n’en est pas une au sens Arendtien du terme, n’est pas davantage envisageable par un citoyen que par la cité elle-même.