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jeudi 28 avril 2022

Epreuve du baccalauréat de spécialité HLP: Méthodologie


 A quelques jours de l'épreuve, il convient de rappeler la méthode en vue de l'examen de spécialité HLP.  Nous aborderons la méthode de cette épreuve en l’illustrant par le texte (bien connu)  de Sophocle extrait d’Antigone (le premier Stasimon):


Question d’Interprétation philosophique: 

Peut-on, selon Sophocle, fixer des limites à l’être humain? 


Il est bien des merveilles en ce monde mais il n’en est pas de plus grande que celle de l’Homme ( « Il est bien des êtres terribles en ce monde, mais il n’en est pas de plus terrible (deinos) que l’homme.) 

Il est l’être qui sait traverser la mer grise, à l’heure où souffle le vent du Sud et ses orages, et qui va son chemin au milieu des abîmes que lui ouvrent les flots soulevés. Il est l’être qui tourmente la déesse auguste entre toutes, la Terre,

 

La Terre éternelle et infatigable, avec ses charrues qui vont chaque année la sillonnant sans répit, celui qui la fait labourer par les produits de ses cavales.

Les oiseaux étourdis, il les enserre et il les prend,

tout comme le gibier des champs et les poissons peuplant les mers, dans les mailles de ses filets,

L’homme à l’esprit ingénieux. Par ses engins il se rend maître

de l’animal sauvage qui va courant les monts, et, que le moment venu, il mettra sous le joug et le cheval à l’épaisse crinière et l’infatigable taureau des montagnes.

 

Parole, pensée vite comme le vent, aspirations d’où naissent les cités, tout cela il se l’est enseigné à lui-même, aussi bien qu’il a su, en se faisant un gîte,

se dérober aux traits du gel ou de la pluie, cruels à ceux qui n’ont d’autres toits que le ciel 

Bien armé contre tout, il ne se voit désarmé contre rien de ce que peut lui offrir l’avenir. Contre la mort seule,

il n’aura jamais de charme permettant de lui échapper, bien qu’il ait déjà su contre les maladies les plus opiniâtres imaginer plus d’un remède.

 

Mais, ainsi maître d’un savoir dont les ingénieuses ressources dépassent toute espérance, il peut prendre ensuite la route du mal comme du bien.

Qu’il fasse donc dans ce savoir une part aux lois de son pays et à la justice des dieux, à laquelle il a juré foi !

Il montera alors très haut au-dessus de sa cité, tandis qu’il s’exclut de cette cité le jour où Il laisse le crime le contaminer par bravade.

Ah ! Qu’il n’ait plus de place alors à mon foyer ni parmi mes amis, si c’est là comme il se comporte ! »

                                        

    SOPHOCLE (495-406 av.JC) dans « ANTIGONE » Trad Paul Mazon)

  1. La difficulté de l’épreuve (comment la préparer et l’aborder ?)

Vous ne disposez que de 2h pour répondre à la question mais vous ne partez pas « sans rien » puisque ce texte s’inscrit dans un programme que vous avez passé deux trimestres à travailler. Quoi qu’il arrive, il importe de situer le texte et la question au premier plan. Les références du cours viendront d’autant plus au bon moment que vous vous donnez d’abord le temps a) de lire le texte et la question b) de voir le rapport entre l’un et l’autre c) de percevoir ce qui dans le texte constitue des éléments de réponse utilisables pour traiter la question d) en dernier lieu de laisser affleurer à la surface de votre mémoire les rappels du cours susceptibles d’être mobilisés (c’est très important: ne casez pas gratuitement un cours dont vous avez un souvenir très vif). Il va falloir redistribuer ces éléments en fonction du texte et de la question. Ce n’est pas parce que vous avez eu un cours qu’il faut l’appliquer au texte, c’est parce que vous avez un texte et une question à traiter que le cours peut être utile, mais il ne peut l’être que s’il s’articule autour de ces deux motivations premières: répondre à la question, traiter le texte.  Reprenons ces  4 étapes avec le texte de Sophocle:

a) En lisant ce texte, on perçoit rapidement que l’auteur décrit l’ingéniosité de l’être humain, les moyens qu’il a mis en oeuvre pour traverser les mers, cultiver la terre, domestiquer des animaux, soigner des maladies, etc. L’époque de cette oeuvre est ici vraiment fondamentale. 

b) C’est un texte très ancien du 5e siècle avant JC et l’un des tout premiers à pointer le fait que cette ingéniosité fait des êtres humains des êtres « remarquables », mais au sens propre de ce terme, êtres que l’on peut remarquer parce que c’est très étrange, et un peu inquiétant ce pouvoir, comme Sophocle le souligne à la fin: il peut prendre ensuite la route du mal comme du bien. Il évoque ici des limites morales et nous comprenons bien que c’est exactement parce qu’il n’y pas vraiment de limite à ce qu’il peut faire (excepté vaincre la mort) qu’il faut qu’il s’en fixe moralement. Il peut faire énormément mais il faut qu’il se limite en s’interrogeant sur ce qu’il doit faire. On voit bien le rapport ici entre le texte et la question: il est sans cesse question de ce que l’homme peut faire et de ce qu’il est susceptible de devenir en le faisant. 

c) Nous allons, nous beaucoup parler de ce que le traducteur retranscrit ici sous le terme de « merveille », à savoir le « deinos », parce que si l’on va voir dans un dictionnaire de grec ancien, on va trouver les sens suivants à ce terme de « deinos »: 1) ce que l’on craint, effrayant 2) dangereux, par extension: funeste 3) qui frappe l’imagination étonnant, merveilleux, extraordinaire 4) merveilleusement doué, ingénieux, habile (avec une part de blâme ou d’ironie) 5) terrible. Mais la plupart des candidats ne font pas de grec ancien et on ne peut pas savoir si une note vous avertirait ou pas de la profondeur que revêt ce terme de deinos. Il faut donc se fier à nous et à nous seul pour remettre un peu la cause de la traduction proposée, ou plutôt la mettre en perspective avec la fin du passage. Cela veut dire qu’il faut ici percevoir très vite que cette « merveille » que l’être humain est peut aussi se définir comme une anomalie, comme la fin le suggère. Ce texte très célèbre est souvent baptisé « ode à l’homme » mais ce terme est trompeur car Sophocle ne fait pas que louer l’être humain. Il l’avertit. On doit également se rendre sensible à une gradation dans le texte: on part de sa capacité à traverser les mers, puis on évoque ses « engins », on passe ensuite à sa parole et à sa capacité de créer la cité, puis la médecine et la lutte contre la mort est enfin pointée comme seule limite physique à son pouvoir. Le passage de la célébration de l’habileté humaine à celui d’une forme de mise en garde d’admonestation est crucial: « mais ainsi maître d’un savoir…. » L’Homme est remarquable mais les moyens qu’il met en place pour se donner du pouvoir sont aussi ceux qui le situent en posture de devenir une honte, un être malfaisant et « terrible », mais en un autre sens que celui qui est évoqué en premier lieu. Le texte se termine quasiment par une malédiction de l’homme qui perd ainsi toute mesure et qui tombe dans l’hybris (démesure en grec). Finalement le texte nous apparaît comme l’exploration des deux faces opposées d’un seul et même pic, d’une seule montagne, d’un seul concept, celui du « deinos ».

d) A quelles références ce texte doit-il vous faire penser? Il faut se souvenir peut-être d’abord des intitulés du programme de terminale: la recherche de soi et l’humanité en question. Ce texte est au coeur même (et honnêtement il en est peu qui le soit autant que lui) du deuxième intitulé: l’humanité en question. Sophocle nous fait comprendre ici que l’humanité est dans sa texture même une question. C’est ça le propre de l’homme, d’être un suspens, une question sans réponse, ou plus exactement encore une question dont l’absence de réponse est exactement ce que l’humanité « vit », ce qu’elle « fait », ce qu’elle « devient » sans cesse davantage, et nous qui lisons ce texte 26 siècles après sa rédaction ne pouvons qu’être heurtés par un sentiment de sidération devant l’extrême justesse de l’avertissement. Tout texte de grande ampleur suscite ce que l’on pourrait appeler des ondes de réalisation au gré des siècles ultérieurs qui le lisent et le retraduisent continuellement. Dirions-nous « merveille » aujourd’hui ? 


2) Rédiger un plan (minimal)

Vous ne disposez que de 2h donc il est hors de question de concevoir un plan aussi détaillé que pour un travail de philosophie (en 4 h). Un plan doit toujours être construit pour mener à bien deux tâches vraiment fondamentales, décisives: a) traiter la question et surtout ne pas faire de hors sujet b) progresser sans cesse en allant toujours du plus évident, simple au plus complexe, subtil. 

  Peut-on fixer des limites à l’être humain selon Sophocle? Si l’on ne se rend pas sensible à la notion de limite, de mesure et de démesure, on ne peut ni comprendre ni expliquer ce texte. De ce point de vue, la question posée se situe bien au coeur du texte, de son sens et de son ambiguïté: Eloge / Blâme (ou avertissement). Ce qui est le plus important dans la réponse à la question, c’est qu’on insiste bien sur la double nature de cette notion de limite: physique et morale. C’est justement parce que la réponse est « non » pour la première qu’il faut qu’elle soit: « oui » pour la seconde. Pourquoi l’homme est-il un être qui se pose la question du bien et du mal? Parce qu’il est en effet le seul qui soit susceptible de faire le mal, parce qu’il n’est doté d’aucun intuition naturelle, propre, « donnée » de ses limites.  Il n’est rien dont on puisse dire que c’est au-delà de ses capacités excepté vaincre la mort, mais même sur ce point, l’éclosion de la médecine comme pratique et non plus comme art divinatoire (honorer le dieux de la guérison) donnait déjà à Sophocle l’intuition de ce qui allait se passer, à savoir l’accroissement de la durée de vie. La médecine nous permet de lutter contre la mort.

Puisque c’est cette notion de « limites » qui s’impose à nous comme l’axe problématique du sujet. Il FAUT absolument en faire le concept autour duquel les parties de notre plan peuvent s’articuler. Limiter, c’est imposer des seuils, des règles, des lois mais c’est aussi circonscrire, « définir » au sens littéral de « rendre fini ». On peut essayer de se servir de ces différents sens de la notion de limite pour poser trois parties susceptibles de rendre parfaitement cet effet de progression de la lecture du texte, par quoi la définition de deinos appliquée à l’homme passe de « merveilleux » à « terrible », sans pour autant jamais sortir du sujet.

Le plan suivant simple mais clair peut alors s’énoncer:

  1. Ce que l’homme « peut »: dépasser les limites physiques par l’utilisation de son savoir faire technique
  2. Ce que l’homme « doit »: s’imposer à lui-même des limites légales, morales, religieuses
  3. Ce que l’homme « est »: un deinos terrible et merveilleux et précisément indéterminable (parce que ce que l’homme « est »: on en sait rien il est dans le suspens étonnant et terrible de cette ligne tendancielle dessinée par l’ambiguïté du « deinos »).

Dans chacune de ses parties, on traite un aspect différent de la notion de limite et de l’être humain sans qu’à aucun moment la question soit abandonnée. De plus on va du plus simple au plus complexe (ce qui est intéressant ici c’est que la notion de Deinos qui est au début sera plutôt envisagée à la fin).


3) Rédiger l’introduction

Toute introduction, que ce soit pour l’essai ou pour la question d’interprétation, consiste en trois étapes:

  • Amener la référence au texte en partant d’une situation, d’une observation, d’un constat plutôt simple et évident
  • Poser la question du sujet
  • L’analyser en précisant ses enjeux philosophiques

De tous les animaux de la Création, il semble bien que l’être humain soit le seul à être capable de concevoir et de formuler des « définitions » parce qu’il est doté du langage et que nous n’avons pas la preuve que les autres êtres vivants de notre planète dispose de cette faculté. Mais il est aussi, étrangement, le moins définissable puisque, comme le mythe de Prométhée tel qu’il est raconté par Platon dans le Protagoras le souligne, il ne dispose pas vraiment de qualités naturelles mais plutôt d’une certaine habileté, d’une ingéniosité grâce à laquelle il construit des artefacts, des objets techniques. Dans la tragédie « Antigone » de Sophocle, le Choeur exprime précisément cette ambiguïté dans laquelle l’être humain consiste: il dispose de pouvoirs techniques étendus, multiples, surdimensionnés, mais, par là même,  manifeste une nature inquiétante, susceptible de produire le pire comme le meilleur. Peut-on fixer des limites à l’être humain? Ce passage de l’oeuvre de Sophocle ne se contente pas de décrire le statut d’exception, d’anomalie qui caractérise l’être humain. Il en déduit la conséquence première: celle-là même qui donne à ce texte très ancien un sens assurément « actuel »: parce qu’il n’est pas définissable, l’homme est moins un être qu’un « devenir », de telle sorte qu’il court toujours le risque de se situer en-deçà de son humanité. 




4) Le développement

Il faut maintenant rédiger le développement en suivant le plan et en respectant quelques principes fondamentaux:

  • Ne rien affirmer qui ne fasse préalablement l’objet d’une argumentation (et pour cela utiliser des connecteurs logiques: car, néanmoins, donc, par conséquent, etc.)
  • Penser à citer le texte de temps à autre dans ses passages-clé
  • Rédiger des paragraphes et toujours penser à sauter une ligne quand on passe d’un sujet, d’une thèse ou d’un type d’argument à un autre
  • Affiner constamment le propos en suivant le plan et le principe de progression qui nous fait aller du plus simple, évident au plus subtil


(Nous reprenons ici les « titres » mais il va de soi qu’ils ne doivent pas apparaître sous cette forme dans la copie elle-même)

  1. Ce que l’homme peut: le savoir faire technique dépasse les limites de la nature

D’Aristote à Darwin, nous ne sommes pas seulement passés d’une zoologie qui classifiait les animaux à une phylogénétique qui les situait dans une évolution commune des espèces, nous avons également changé notre modalité d’approche en nous intéressant moins à ce qu’un animal est qu’à ce qu’il peut. Dans son livre Dialogue, le philosophe Gilles Deleuze illustre parfaitement la supériorité de cette perspective en développant l’exemple des chevaux de course et de trait. Tous les deux sont des chevaux mais en réalité, il  y a plus de proximité entre le cheval de trait et le bœuf de labours puisque ils font la même chose et dispose de la musculature correspondante qu’entre le cheval de trait et le cheval de course qui bien qu’étant de la même espèce n’ont pas exactement la même morphologie musculaire. Posons nous donc la question de savoir ce que l’Homme « peut ».

En guise de muscles ou d’organes, force sera de constater qu’il dispose plutôt d’engins: « Par ses engins il se rend maître de l’animal sauvage qui va courant les monts… » Déjà dans les vers précédents, il était question implicitement ou explicitement de bateaux, de charrue, de filets, de jougs.  Le terme grec de Deinos (merveille) utilisé par le chœur dés le tout début revêt plusieurs sens et il n’est pas excessif d’affirmer que chacun des siècles qui se sont succédés après l’écriture de cette pièce a donné sa version de cette ambiguïté sémantique, plongeant les lecteurs dans une perplexité hautement édifiante. Deinos peut en effet signifier merveilleux, extraordinaire, puissant, habile, ingénieux que terrible, effrayant, étonnant, et par extension funeste, malfaisant. L’homme est « Deinos » parce qu’il dispose donc de ces artefacts, de ces prolongements artificiels de ses organes que sont ces objets techniques, ces prothèses grâce auquel il jouit de tous les avantages de ce que l’on pourrait appeler un corps amélioré, augmenté.

Ce n’est pas parce que l’homme ne dispose ni de nageoires ni de branchies qu’il lui est impossible de traverser les mers. Ce n’est pas parce qu’il n’a pas de griffes ni de sabots qu’il ne peut pas labourer la terre pour l’ensemencer. Ce n’est pas parce qu’il ne dispose ni d’une très grande vitesse ni d’une mâchoire de prédateur qu’il ne peut pas chasser et capturer du gibier. Il a des « substituts » et ces instruments le rende « opérationnel » sur des terrains qui naturellement ne sont pas les siens et lui permettent d’accomplir des fonctions qui ne semblent pas lui avoir été naturellement assignées. Il est donc bel et bien merveilleux au sens de remarquable, d’extraordinaire, mais en un sens qu’il convient de ramener à son acception littérale: l’être humain se singularise, voire s’exclut du cadre de certaines répartitions naturelles. Il n’y a pas de limites à ce qu’il peut faire parce qu’il ne semble naturellement, ontologiquement « fait pour rien", exactement comme l’oubli d’Epiméthée l’illustrait dans le mythe de Prométhée.

Définir l’homme par ce qu’il peut est donc impossible. Il faudrait inventer un nouveau terme: « l’infinir » ou, de façon plus orthographiquement correcte: l’indéterminer. On ne peut qu’« indeterminer » l’homme, et cela se manifeste aussi dans son aptitude politique à construire des cités. Sophocle exprime d’ailleurs à ce propos une thèse contraire à celle d’Aristote selon laquelle « l’homme est un animal naturellement politique » (cette citation est postérieure d’un siècle à la pièce de Sophocle Politique a été écrit par Aristote en 330 avant JC, Antigone en 441 avant JC). Il est effectivement écrit: « tout cela il se l’est enseigné à lui-même ». Ce n’est donc pas la nature qui a permis à l’homme de concevoir l’idée même de cité, c’est lui qui se l’est donnée, et c’est en cela qu’il est aussi merveilleux qu’effrayant. L’homme est indéfinissable parce qu’il est autodidacte et cette auto-formation le gratifie d’un pouvoir sans limite: celui de dépasser les limites physiques de sa complexion organique, de créer des cités, mais pas de vaincre la mort.

L’être humain dépasse les limites de ce qu’il peut faire avec les seuls capacités de son corps. Il ne s’en tient pas là puisque il a recours à ces artefacts, à ces objets techniques. Dés lors, nous comprenons bien qu’il transforme le cours de la création. Une autre temporalité s’instaure, temporalité (time) qui n’est plus soumise aux aléas du temps (weather, climat) et qui dés lors est plus prévisible, plus programmatique par et pour cet être fascinant qu’est l’homme: « il ne se voit désarmé par rien de ce que peut lui offrir l’avenir. » Et cela d’autant moins, devrions nous rajouter, qu’il crée de ses propres mains son avenir. Il se fait son propre futur « protégé ». L’être humain crée donc cette anomalie d’une temporalité propre dans le mouvement cyclique des saisons et des orbites planétaires. 

Le choeur fait enfin référence à la médecine. IL’Homme ne vainc pas la mort mais il la repousse, il la combat efficacement. Il déplace la limite sans l’annuler. Il cultive donc ce paradoxe d’être à la fois mortel, donc fini mais non « délimitable », indéfinissable. Fini dans son existence individuelle, l’être humain crée et s’ouvre « à la machette » du fait de son aptitude autodidacte un « chemin » dont on ne distingue pas les limites. L’être humain suit donc techniquement une « ligne tendancielle » dont on ne peut dessiner définitivement la courbe.




  1. Ce que l’homme doit: l’auto-limitation 

Si nous relisons le texte à la lumière de ce que nous venons de développer, nous nous apercevons déjà de l’ambiguïté du terme utilisé dés le départ, de sa difficulté de traduction. l’homme est une « merveille » (« deinos », qui signifie aussi « ce qui inspire de la crainte ») et immédiatement suit une nuance de grandeur, de dépassement: « Il n’en est pas de plus terrible que celle de l’homme ». 

On peut mettre cette phrase qui résonnera bien des siècles après sa rédaction avec l’argument ontologique de l’existence de Dieu posé par Anselme de Cantorbéry (1033 - 1109) qui soutient que la pensée de Dieu est la pensée d’un être tel que rien de plus grand ne peut être conçu. Selon Saint Anselme, il serait donc contradictoire d’envisager la possibilité que Dieu ne puisse pas exister puisque si on le faisait cela supposerait que l’on se représente précisément quelque chose de plus grand que Dieu, à savoir un Dieu (autre) qui, en plus, aurait l’existence. Par conséquent, il faut bien que Dieu existe puisque la lui refuser supposerait une limite et que son concept est tel qu’il n’en a pas. Dieu c’est l’idée d’un être sans limite, et concevoir qu’il n’existe pas, qu’il ne soit qu’une idée, c’est lui imposer la limite de n’être qu’une idée. Dieu est donc l’idée d’un être dont l’être dépasse tout, y compris cette limite, cette restriction de n’être qu’une idée. Dieu c’est l’idée dont le contenu dépasse la forme, dont l’objet dépasse sa texture formelle d’idée. Dieu c’est du non-limitable, c’est le concept même de ce qui dépasse le conceptualisable. 

Ce raisonnement qui sera donc rédigé 1500 ans après la création d’Antigone est comme l’exact inverse de celui-ci. Tout ce que Saint Anselme décrit comme étant ce qui de la transcendance de Dieu induit son existence, Sophocle le pose dans ce qui de l’immanence de l’Homme, impose absolument l’indétermination de son essence. Ce qui rend Dieu existant, c’est qu’il soit Dieu c’est-à-dire illimité alors que Sophocle nous dit que ce qui rend l’homme illimité et donc capable de tout , indéterminable dans son essence, c’est qu’il ex-siste. 

En d’autres termes, Dieu sort de son concept même pour saint Anselme et nous contraint donc de le reconnaître comme existant, alors que pour Sophocle, l’être humain est ce dont l’existence ne cesse de sortir de toute limitation par le génie de cette habileté technique qu’il s’est forgée par lui-même et qui dés lors nous oblige à le considérer comme une sorte d’anomalie conceptuelle. Si c’est de l’intérieur même de sa nature, de son essence que Dieu nécessairement existe, c’est par son existence (ex-sistere: sortir de soi) que nous pourrions dire de l’homme qu’il « s’infinit ». Dieu, c’est l’idée même d’un être tel que l’on ne peut rien concevoir de plus grand, L’Homme, c’est la réalité même d’un être tel que rien de plus grand ne peut s’effectuer par lui-même. Si Dieu est illimité dans son concept, l’homme est inarrêtable dans ses actes et c’est en cela qu’il est « deinos ». Dieu et l’homme sont ainsi posés, dans le jeu de perspectives de ces deux références, comme les figures exactement contraires de ce passage de l’essence à l’existence, de l’être à la réalité. Ils franchissent tous les deux la même frontière mais dans le sens contraire, et l’homme est évidemment le plus dangereux des deux puisque son émergence dans le réel fait imploser l’idée même que l’on puisse imposer des limites conceptualisables à ce qu’il fait concrètement , réellement, techniquement.

Il faut aller jusqu’au bout de ce jeu de références entre saint Anselme et Sophocle car on mesure ainsi tout ce que ce texte à tous égards prophétique recèle en terme d’avertissement impérieux adressé à l’homme quand à lui-même. « Méfie-toi de toi! » Dit en substance le choeur d’Antigone au genre humain parce que précisément tu n’es pas vraiment un genre, ou une espèce, ni même un être, mais ce qui excède la notion même d’être, de concept définissable. Tu consistes dans un style d’être qui déborde de toute part l’idée même d’être. Tu te définis comme ce qui n’en finit pas de « devenir » et par là même, on ne sait pas jusqu’où tu peux aller, tu es le chaos qui s’insinue dans l’ « eidos », l’indéterminé qui rend impossible la fermeture de la conceptualisation. Tu es cette part maudite du réel suffisamment explosive et ex-sistante pour déranger le monde supraterrestre des Idées platoniciennes. 

Si le Dieu de saint Anselme est le concept dont l’idée même requiert qu’on lui accorde l’existence, l’Homme de Sophocle est la réalité dont la démesure inventive et ingénieuse force de lui-même et par lui-même (autodidacte) la frontière du concept, de l’un, de la définition, des idées et de l’ordre pour y insinuer du chaos, de la monstruosité, du désordre.

Le poète allemand Holderlin (1770 - 1843) n’est donc pas du tout insensé lorsqu’il décide de traduire Deinos par monstrueux, car même si cette traduction cadre moyennement avec la première partie du Stasimon, il correspond parfaitement à la deuxième et on ne peut qu’être surpris finalement de ce que la postérité désigne ce passage d’Antigone d’ « ode » à l’homme quand il est clair qu’il se termine par une malédiction: « Qu’il n’ait plus de place dans mon foyer, ni parmi mes amis! »

C’est indiscutablement dans le registre lexical du numineux qu’il nous faut chercher la bonne traduction de « Deinos », à supposer qu’elle existe, et avec tout ce que cela induit de paradoxal puisque l’homme précisément est une créature « du bas », vivante, existante, réelle dont l’effet de terreur donc ne peut pas venir d’une puissance supérieure, surnaturelle, mais au contraire d’une habileté fabricatrice, besogneuse, laborieuse, mais indéterminée dans son développement comme dans sa finalité. L’homme est un être dont l’immanence est menaçante, suffisamment en tout cas pour déranger l’ordre transcendant des idées. Le Dieu de Saint Anselme c’est l’être dont la transcendance « déborde » dans l’immanence, l’Homme c’est le deinos dont l’immanence fracture et viole l’ordre de la transcendance, de l’Idée, de l’Eidos. 

Si nous prêtons attention au début du passage, nous réalisons à quel point la description de l’action de l’être humain semble continuellement puiser dans le vocabulaire de la « résilience » (capacité à surmonter les traumatismes) et de la prédation. L’Homme « lutte »: il tourmente, enserre, prend, se rend maître, mettra sous le joug, etc. Il force les forces. Il s’arme contre tout et ne se voit désarmé contre rien de ce que peut offrir l’avenir. Autant de termes soulignant que son habileté n’est pas spontanée, ni naturelle, ni corporelle mais exosomatique: « Par ses engins, il se rend maître ». C’est ainsi que nous en arrivons à l’affirmation d’un savoir autodidacte, ce qui signifie que cette habileté ne lui pas été transmise mais qu’il se l’est donnée à lui-même.


Autodidacte, l’homme s’affirme acquiert ainsi une autorité: il est celui qui augmente la confiance que l’on peut placer en lui par son action. Et cette autorité nécessairement pose la question des « valeurs ». Capable de créer des cités, de les administrer, de lutter contre les éléments et contre la mort, il se révèle capable de créer de toute pièce une autre temporalité que celle cyclique des éléments. Dans un monde au sein duquel les éléments « sont », il insinue le décalage du devenir et pose ainsi la question des limites. Ce n’est donc pas seulement qu’il s’affirme dans la nature comme celui qui peut vaincre la résistance des éléments et troubler ainsi complètement les lignes de ce qui est possible et impossible dans le monde, mais c’est aussi qu’il dessine au coeur même d’une puissance établie et « donnée » la perspective tendancielle d’un « devenir », d’une indiscernabilité. Il est comme un rouage qui, dans un mécanisme, se donnerait miraculeusement la capacité de gripper l’engrenage, de créer une sorte de fonctionnement auxiliaire et autonome qui dés lors pousserait la machine dans une fonctionnalité démente, ou en tout cas improgrammable, distincte de sa finalité d’origine. Puisque il n’est pas de limites que la nature puisse imposer à cet être, il n’existe pas d’autre possibilité, voire nécessité que celle qui consiste pour lui à s’en fixer à lui-même. A l’anomalie que constitue cette aptitude autodidacte de l’Homme , il faut absolument que réponde une capacité auto limitatrice, c’est-à-dire la volonté et le pouvoir de se donner à lui-même des lois, des commandements. 

Peut-on fixer des limites à l’être humain? Techniquement non, selon Sophocle, d’où la nécessité qu’il s’en fixe à lui-même d’un point de vue, légal, moral, religieux: « Qu’il fasse donc dans ce savoir une part aux lois de son pays et à la justice des Dieux. » Il est sans conteste un fond d’athéisme, ou pour le moins d’immanentisme assez sidérant dans ce texte car c’est à l’homme lui-même de s’imposer l’obéissance aux Dieux. S’excluant par son habileté et l’esprit d’innovation de ces techniques des limites de la nature, il lui faut impérativement s’imposer à lui-même le devoir de piété, d’adhésion à l’idée même de justice des Dieux. Peut-on se faire un devoir  civique de croire? C’est cette question qui s’avère profondément troublante car le choeur ici n’évoque nullement qu’il encourt, faute de se soumettre, la punition des Dieux mais plutôt celle de se faire rejeter par la cité, par ses amis, comme si l’homme n’avait finalement pas d’autre juge de ses actions que l’homme lui-même. Il ne s’agit pas de croire aux dieux parce qu’ils sont les dieux mais pour ne pas sortir du cadre humain de la cité. L’inhumanité ou la non humanité est donc constamment à la portée de cet être merveilleux et terrible qu’est l’homme parce que rien hormis lui-même ne lui opposera jamais la résistance de limites, pas plus la nature que les dieux (qui dans les religions panthéistes ne font qu’un).

C’est donc une malédiction humaine et rien qu’humaine qu’encourt le criminel humain. Le chœur ici ne peut pas viser, au-delà de l’Humain lui-même, quelqu’un d’autre qu’Antigone, la « soeur fondamentale » du genre humain, la figure même de la sororité, de la fraternité, c’est-à-dire du primat du rapport horizontal sur le vertical (immanence). L’Homme est un être structurellement « sans forme », taillé dans la démesure dont il s’est dotée lui-même par l’acquisition exclusive d’un savoir technique et autonome. Si l’on fait passer l’amour d’une soeur pour son frère au-delà des lois de la cité, alors plus rien ne peut faire « limite ». Qe les lois d’un pays et la justice des dieux soit identique ou dise la même chose, c’est ce qu’Antigone contestera par la suite, mais le chœur lui ne fait pas cette distinction de telle sorte que les décrits d’un roi et ceux des Dieux ne font qu’un et qu’en refusant de s’y soumettre, Antigone s’inscrit totalement dans  ce qui fait de l’homme un Deinos, un être terrible qui n’est pas habitée naturellement du sens de la mesure.



  1. Ce que l’homme est: Deinos

Si par « on » dans la question « peut-on fixer des limites à l’Homme? » on entend un être ou une autorité extérieure à l’homme, alors la réponse est clairement « non » selon sophocle, ce qui révèle bien la nature immanentiste de ce stasimon. Il n’est pas de contrainte qui puisse peser sur ses actes. Le salut ne peut venir que de l’autonomie, ce qui fait de l’homme et seulement de lui un être moral. De la technique suit directement l’exigence morale car si nous étions de fait cadrés par des limites naturelles, aucun conduite ne se manifesterait à nous comme « devant » être la notre. Elle s’imposerait de fait, et c’est tout. L’homme est autodidacte, ce qui rend nécessaire qu’il s’auto-limite et cela impose qu’il soit autonome.

Mais la violence des termes de la malédiction formule assez clairement la très vive acuité du problème, sa nature indécidable en une seule fois. Cela se joue à chaque instant. L’être humain est une condition dont l’orientation vers la sanctification ou vers la malédiction se joue à tout moment de son évolution. C’est bel et bien dans ce suspens qu’il consiste, et c’est ce suspens que l’ambiguïté intraduisible du Deinos exprime.

Ce passage est ainsi comme le tain d’un miroir dans lequel l’esprit de toutes les époques traductrices vont se donner à elle-même le reflet qui correspond à ce qu’elles sont, ou plutôt à ce qu’elles pensent être.

La renaissance avec Pic de la Mirandole le définit comme une merveille d’ingéniosité. C’est avec Holderlin que l’autre versant du deinos est clairement assumé: monstrueux. « Beaucoup de choses sont monstrueuses en ce monde mais aucune ne l’est autant que l’homme. » Ce n’est pas seulement une traduction « possible », mais c’est aussi une traduction plus cohérente si nous la mettons en perspective avec l’oeuvre dans son entier. Il n’y pas de quoi s’étonner de ce que les ordres du roi soient enfreints dés lors que l’Homme définit lui-même comme ce qui ne peut accepter d’autres limites que celles qu’ils s’imposent à lui-même. Antigone se glisse dans une possibilité, dans une marge de manoeuvre humaine et rien qu’humaine.  Elle explore la monstruosité du mode d’être humain, lequel consiste précisément à n’être pas un être justement mais plutôt un « devenir » contingent, taillé sans chemin préconçu, sans piste tracée hormis celle qu’il dessine dans l’instance même de ses actes.

C’est aussi cette nuance que le philosophe allemand Heidegger va suivre et enrichir. Selon lui, ce stasimon et la traduction qu’en fait Holderlin constitue « le fondement même de la métaphysique occidentale ». Pourquoi? Parce que l’homme y est décrit non pas comme un être mais comme « une violence faite à l’être »  (Ungehuer). Le « Deinos » signifie « le violent conçu comme celui qui emploie la violence, qui non seulement en dispose, mais est faisant-violence, parce que l’usage de la violence est le trait fondamental non seulement de son faire, mais bien de son être-Là ». 

Sachant que ce passage se situe dans « introduction à la métaphysique » vingt pages avant ce qui a été interprété comme un éloge passionné du national-socialisme, la plupart des commentateurs se démarquent de cette traduction sans percevoir, au-delà de son contexte historique  (mais précisément cela renforce l’idée assez poignante d’un « texte-miroir » défiant du fond de l’antiquité chaque époque de se voir elle-même en sa surface comme en celle d’un authentique « miroir de vérité ») que l’on y retrouve exactement le sens qui s’était dégagé de la mise en perspective avec l’argument ontologique de Saint Anselme. L’Homme n’est pas seulement l’être auquel on ne peut pas fixer de limites, il est le « sans-limite », « l’informe », la faille par l’ouverture de laquelle du chaos pur s’insinue dans « la musique des sphères », dans l’harmonie idéale des concepts et des idées platoniciennes. Il est ce qui dans le fantasme d’un monde entièrement conceptualisable impose comme une vérité cinglante, et plus que cela encore comme un fait qu’il ne le sera jamais.


Conclusion

Le philosophe et traducteur suisse Etienne Barillier a parfaitement résumé l’ambiguïté philosophique, mythologique et historique de ce  stasimon  comme suit: « l’énigme du δεινόν, c’est tout simplement l’énigme de l’esprit européen, dans son origine grecque, dans sa destinée chrétienne, dans son élan renaissant, dans ses tentations totalitaires, dans son athéisme conquérant, dans sa capacité même de contenir en lui tous les possibles. C’est toute l’énigme de la « dignité » et de la « possibilité » de l’homme, qui est aussi possibilité de la destruction et de l’abîme. Pour mesurer à quel point cela est vrai, il aurait fallu lire l’ensemble du stasimon d’Antigone, afin d’y découvrir, plus largement déployé, le thème fondamental sur lequel l’Europe jouera ses variations. Dans ce chœur des vieillards qui définit l’homme comme l’être indéfini, infini, jusqu’à l’effroi, il aurait fallu commenter « il se l’est enseigné à lui-même », premier chant à l’« autocréation ». Sans parler de ce que l’homme s’est alors enseigné: la langue, la pensée et les « passions instituantes », comme le traduit poétiquement mais véridiquement Castoriadis. Et le δεινόν lui-même, peut-être pourrait-on le traduire par quelque chose comme « digne d’effroi » car l’homme est un être dont la grandeur mérite d’effrayer. Au demeurant, ce qui nous importe ici, c’est de savoir qu’au fil des siècles, jusqu’à nos jours, aujourd’hui surtout, l’homme européen n’est rien d’autre que ce qu’en a dit, ce qu’a permis d’en dire la « tradition classique ». Il est tout entier fils du δεινόν. »

Par ce Stasimon, l’écriture gagne un « sens », c’est-à-dire qu’à l’occasion de ce texte, l’écriture revêt un sens auquel peu d’oeuvres peuvent prétendre, celui de s’adresser, sans aucun risque de se tromper, à tous les hommes qui naîtront après lui. Si comme il est dit dans ce texte, l’Homme est bien fils du Deinos, terrible et merveilleux à la fois, monstrueux, violent, c’est-à-dire profondément instigateur de non sens absolu, d’absurdité, créateur de chaos, ce qui se dit dans la forme littéraire de ce texte, c’est-à-dire dans l’attention qu’il nous faut porter à sa texture même « d’Ecrit », c’est que cette absurdité, aussi confirmée soit-elle aujourd’hui même par nos actes, donne tout son sens à la tirade d’un chœur. Incapable de donner du sens à son histoire par la violence de ses actes, l’être humain se révèle toujours néanmoins à la hauteur de cette tâche qui consiste à créer par l’écriture le sens même du récit. Il se pourrait bien finalement que nos actes même n’ait d’autre finalité que celle de confirmer le sens de cet avertissement de Sophocle.



jeudi 24 janvier 2019

Méthodologie du 3e sujet du Baccalauréat (explication de texte)

1) Les présupposés du choix du sujet 3
        On ne peut pas choisir le sujet 3 sans consentir implicitement à trois règles:
            a) Faire place nette à la pensée d’un auteur
              
  Il importe d’abord d’adopter très clairement une attitude attentive et suspensive. Notre opinion sur le texte n’intéresse personne. Nous l’avons choisi parce que le sujet retient notre attention, pas du tout parce que nous avons envie de réagir instinctivement à chaque phrase. L’exercice requiert une humilité absolue. Nous accueillons dans notre pensée la pensée d’un autre et même s’il sera vraiment nécessaire que les mots que nous aurons choisis, nous et nous seuls, s’appliquent, expriment et éclairent la pensée de cet auteur, notre jugement, en revanche, ne sera jamais mobilisé. Que nous soyons d’accord ou pas avec la thèse défendue n’est pas du tout essentiel. La seule chose qui importe, c’est que nous ayons le sentiment que notre réflexion ne va pas s’ennuyer « ici ». Par cet « ici », il faut entendre le champ de questionnement, de notions, de termes (registre lexical), le style ouvert par le texte. L’attitude qu’il convient d’adopter ne consiste donc pas à penser que l’on a des choses à dire sur le texte mais plutôt qu’il décrit les contours d’un lieu, d’une configuration topographique, d’une sorte de paysage dans laquelle on peut réfléchir efficacement parce qu’il nous donne les instruments pour le faire, exactement comme un campement que l’on installe ici parce qu’il y a à proximité de l’eau, du bois, un terrain plat et abrité, etc. Pour cela, il faut visiter le lieu, l’accepter tel qu’il est avec cette arrière pensée que l’on va peut-être s’y installer pour la nuit mais qu’on le laissera tel quel après, sans l’avoir déformé, trahi, voire sali.
            b) Accepter et saisir l’unité du texte
                Le texte est un extrait: cela signifie qu’il a été découpé dans l’oeuvre, par des enseignants de philosophie qui ont perçu qu’une thèse, et seulement une, était développée dans ce passage. Par conséquent, si dans notre lecture et relecture du texte, nous n’y relevons pas la moindre unité, pas la moindre trace d’une seule et même idée défendue et exposée par différents procédés, nous passons à côté de son sens et si cette impression demeure, il serait vraiment suicidaire de choisir ce texte parce que nous ne disposons pas du préalable sans lequel il est impossible de l’expliquer.
            c) Le principe de distinction entre la cohérence et l’adhésion
               
Pour les mêmes raisons, il nous est impossible d’envisager que le texte se contredise dans son intention, c’est-à-dire dans son sens. Il « veut » nous dire quelque chose, et cette volonté qui est philosophique passe nécessairement par une démonstration, ou du moins par la volonté construite de nous convaincre. Si nous avons choisi le 3e sujet, cela signifie que nous allons analyser cette tentative de démonstration, cette défense d’une idée, en relevant ses procédés, son style, ses références, etc. Cela ne signifie aucunement que nous soyons contraints d’être en accord avec la thèse défendue mais que nous avons bien perçu sa cohérence, sachant que celle-ci est nécessairement à l’oeuvre dans le texte
2) La lecture du texte
        Il est évident que l’on ne peut envisager de traiter le 3e sujet qu’en lisant plusieurs fois le texte. Chaque lecture doit s’effectuer en mettant au premier plan de sa  démarche une visée préalable et précise:
        a) Première lecture: le principe d’unité
            La première lecture consiste simplement à déterminer le taux de « faisabilité » de l’explication. Qu’est-ce qui fait de ce passage « UN » texte? Pourquoi nous le propose-t-on? Au-delà de la division claire de ses paragraphes, de l’utilisation de procédés différents: description, exemple, argumentation stricte, référence à des mythes ou à d’autres philosophes, l’auteur veut nous convaincre d’une seule et même thèse. Même si nous avons encore du mal à préciser clairement cette thèse, nous voyons bien que tout va dans une seule direction. Nous pourrions dire qu’il s’agit de répondre à la question: pourquoi ce texte?
        b) Deuxième lecture: Les temps de l’argumentation
            Dans cette deuxième lecture qui, en un sens est l’inverse de la première puisque nous allons détailler les étapes de démonstration du passage au lieu de les synthétiser, nous portons toute notre attention sur les divisions en paragraphes, sur les connecteurs logiques, de façon à démonter la machine à convaincre de l’auteur (démonter au sens de « disséquer », pas « contredire »). Ici il est question de comprendre le « comment ? » du texte.
        c) Troisième lecture: remonter les pièces et comprendre la machine
           
Nous venons de distinguer clairement les ressorts du texte, c’est-à-dire la façon dont s’articulent non seulement les propositions mais aussi les procédés, les figures de rhétorique, le fil des arguments, bref toutes les pièces de « la machine à convaincre » de l’auteur. Dans cette troisième lecture, nous suivons lentement la progression linéaire de son écriture en sachant à l’avance où il veut en venir. C’est comme voir fonctionner un appareil qui n’aurait plus de cache, de coque dissimulant les circuits. Tout s’active « à ciel ouvert »? Nous voyons circuler le courant « à vue d’oeil ». C’est ce que l’on pourrait appeler, comprendre le pourquoi du comment du texte.
3) L’ utilisation du brouillon
        Nous pouvons nous servir de notre brouillon pour accomplir trois tâches:
formuler clairement et précisément l’idée essentielle du texte
Repérer les phases de la démonstration de l’auteur
Evoquer les références possibles: qu’elles abondent ou pas dans le sens de la thèse défendue par le texte. L’essentiel est qu’elles traitent précisément le même sujet       
       

4) L’introduction
   
  Toute introduction d’explication de texte doit exprimer clairement trois données fondamentales du passage: son thème, sa thèse et sa problématique (enjeu):
          - Le thème désigne la notion « globale » dont il est question ici. Il s’agit dés les premières lignes de notre copie de pointer sommairement sur le fond de quelle question la réflexion de l’auteur va se constituer. Simone Weil n’a pas donné naissance à la question de la dénégation morale. Celle-ci existait avant comme le prouve d’ailleurs la référence à Gygès. Nous partons donc de ce fond d’écran à partir duquel ce texte devient plus lisible, plus légitime.
        - La thèse est l’idée essentielle défendue par l’auteur. Celle ci doit correspondre exactement et précisément (il ne s’agit pas de résumer le texte) à l’intention du philosophe, à son « vouloir dire ». Le passage étant une « machine à convaincre », il faut formuler explicitement l’idée qu’il a pour objectif de défendre.
        - L’enjeu du texte désigne un problème philosophique à l’intérieur duquel la thèse défendue prend une importance cruciale, un changement de perspective. Si Simone Weil a raison alors cela signifie que tel problème philosophique auquel il est fait référence dans le texte sans qu’il en constitue, pour autant le fond, peut être abordé ou tranché de telle façon.
5) Expliquer
      
 Qu’est-ce qu’expliquer? Ce n’est ni commenter, ni comprendre.  
- Commenter désigne l’acte par lequel nous greffons des pensées sur une parole, un texte  ou bien des images. Nous disons ou écrivons quelque chose « à l’occasion » d’un texte. Il y a donc évidemment un rapport entre le texte ou l’événement que nous commentons et ce que nous exprimons à son propos, mais ce rapport n’est pas aussi rigoureux, précis, polarisé que l’explication, laquelle ne tend qu’à rendre clair le texte, qu’à le « déplier » (étymologiquement expliquer, c’est démêler les plis). Commenter un texte signifie formuler tout ce à quoi le texte nous fait penser, alors que l’explication désigne l’effort par lequel une pensée (la notre) s’applique à une autre pensée (celle de l’auteur) avec cette intention déterminée et ciblée d’élucider le texte, tout le texte mais rien que le texte.
- Expliquer, ce n’est pas non plus comprendre parce que l’on peut comprendre intuitivement, c’est-à-dire spontanément, « d’un seul coup ». On peut réaliser une vérité ou une évidence, du moins ce qui nous apparaîtra comme tel après l’instant de notre révélation. L’explication ne peut pas être immédiate: elle suppose des étapes, un raisonnement, un enchaînement de causalités. C’est cela qui nous fait saisir qu’une explication consiste éventuellement à formuler ce que l’auteur n’a pas forcément jugé bon d’exprimer, soit parce qu’il l’avait dit avant, soit parce que c’est évident pour lui (il nous donne le résultat du mécanisme mais sans en décrire les rouages).
- Comprendre désigne un effort de synthèse par lequel nous embrassons la totalité du texte et le résumons par une idée (comprendre, c’est « prendre avec »), alors que l’explication décrit un effort analytique grâce auquel nous détaillons chaque phrase et nous appliquons à souligner la progression, les rapprochements ou les oppositions de concepts au fil desquels le texte « avance » pas à pas. Évidemment, il est nécessaire de comprendre un texte pour l’expliquer, mais ce n’est pas parce qu’on le comprend qu’on peut l’expliquer. On peut dire que je comprends un texte quand je réalise sa motivation, pourquoi il a été écrit, je l’explique quand je rends compte du comment il a été écrit. Le dernier point qui peut nous faire comprendre cette différence concerne la distinction entre les causes et les motifs. Un auteur a écrit un texte pour nous faire comprendre quelque chose: c’est son motif ou sa motivation mais en même temps, il a, en suivant ce mouvement, donné naissance à quelque chose qui est « là », présent sous mes yeux, comme un phénomène. Le texte est un « fait »: il y a là des mots, des phrases, des signes, et c’est ce fait là à l’intérieur duquel il importe de discerner des causes et des conclusions.
    
 Il convient de bien garder en tête qu’une explication ne doit jamais tomber dans la paraphrase, c’est-à-dire dans la simple répétition sans effet de profondeur, sans élucidation et surtout sans « risque ». Cette notion de prise de risque est vraiment fondamentale: aussi performante soit-elle, toute explication est une « tentative » d’élucidation. Nous devons prendre le risque d’utiliser des formulations qui sont les nôtres et qui marquent une forme d’appropriation de la pensée de l’auteur. Ce qu’il dit en ces termes, nous allons tenter de le rendre par des termes plus simples et surtout par la mise en lumière de ressorts plus évidents, plus clairs, plus dépliés. Tout texte est « complexe » au sens propre du terme: il mêle des « plis », des concepts, des figures de style, éventuellement des références dites ou non dites à des auteurs, des niveaux de compréhension possibles. Il s’agit pour nous de les "pointer », d’en souligner la présence de telle sorte que cette éventuelle complexité du texte se révèle à nous comme lisible, comme praticable de la même façon qu’un itinéraire que l’on dévoile sur une carte en reliant les unes aux autres les villes que nous venons de traverser. Le texte n’est pas complexe parce qu’il est difficile mais parce qu’il embrasse dans la totalité de son mouvement et de son sens des notions, des arguments, des exemples, distincts. Il nous revient à la fois de discerner l’unité de ce dynamisme et toutes les « régions » qu’il traverse.
        Enfin, le pire défaut qui puisse discréditer une explication de texte est l’éloignement par rapport à son objet: le texte même. Aussi loin que puisse nous conduire telle procédure d’élucidation de tel ou tel passage, il nous faut toujours revenir au mouvement de ce texte, mouvement qui n’a pas été initié par nous mais par l’auteur. Cela revient à l’un des présupposés qui a été formulé au moment de la lecture. Notre pensée se met au service de la pensée d’un autre et nous nous consacrons exclusivement à ce travail d’élucidation là qui ne doit pas cependant nous interdire d’évoquer des thèses précisément contraires à celles qui sont défendues dans le passage expliqué. L’opposition avec des thèses contradictoires crée toujours un effet de clarté.
6) Conclusion
        En conclusion, nous pouvons souligner ce que la thèse apporte de nouveau à la perspective du thème (distinction faire en introduction), voire à la philosophie. Même si les textes proposés ne sont pas tous d’égale importance en termes d’impact pour la pensée humaine, l’auteur ne l’aurait pas rédigé s’il ne lui avait pas semblé nécessaire de le faire et cette nécessité est reconnue, ne serait-ce que parce que ce texte nous est proposé. C’est sur elle qu’il importe d’insister en conclusion. Qu’est-ce que le texte nous apporte, finalement? A-t-il transformé la façon d’aborder une question? On serait tenté de répondre que c’est forcément le cas. Il est également possible d’évoquer simplement les effets de l’explication de ce passage. Il y a nécessairement des aspects du thème abordé que nous ne verrons pas de la même façon.

mardi 27 février 2018

Est-il absurde de désirer l'impossible? - Une introduction


Nous avons tous déjà fait l’expérience de la déception : une fête, un rendez-vous, une célébration quelconque est à venir et, lorsque nous la vivons, elle n’est pas à la hauteur de nos espérances. Nous nous étions fait des illusions sur son compte. Si nous étions raisonnables, nous n’aurions pas attendu de ces évènements plus que ce qu’ils étaient susceptibles de nous apporter. Mais comment le savoir puisque nous n’en avions pas encore fait l’expérience ? Peut-être en voulant simplement à l’avance que cet événement arrive comme il arrive, tel qu’il « sera », en nous efforçant de réprimer en nous ce mouvement par lequel nous avons tendance à l’idéaliser. (fin de la première phase, le sujet est amené par une situation qui nous installe dans la perspective du problème) Mais quelle est exactement la nature de ce mouvement qu’il nous faudrait contrarier ? S’il s’agissait de volonté, cela signifierait que nous nous appliquerions concrètement à rendre cet événement agréable et dans cette activité, nous n’aurions pas le temps de nous faire des illusions à son endroit, nous travaillerions à le rendre tel que nous voulons qu’il soit. Si c’était de « besoin » dont il était question ici, cela signifierait que cette célébration serait pour nous vitale et que nous serions physiquement liés à sa réalisation et ici encore, le temps de l’idéalisation manquerait. L’assoiffé ne se fait des illusions sur l’eau qui lui manque, il la recherche avec toutes les forces dont il dispose encore. Puisque elle ne désigne ni la dépendance du besoin ni la détermination ferme de la volonté, cette force qu’il nous faut contrarier pour nous empêcher d’idéaliser ce moment à venir est, sans aucun doute du désir. Effectivement, autant le besoin et la volonté définissent des mouvements exclusivement occupés à l’acquisition de leur objet, autant le désir décrit en fait l’attirance qui me lie à cet objet, le champs de proximité qui s’établit à la seule idée que je l’obtienne. Le désir n’exprime donc pas la nécessité de posséder son objet mais l’effet que produit en nous « l’idée » de l’acquérir. Autrement dit la nature même du désir est fantasmatique. Nous mesurons ainsi à quel point le désir est absurde puisque il désigne cette dimension d’idéalisation que nous intercalons entre nous et l’objet vers lequel nous tendons en l’investissant dés lors d’une dimension quasi-divine, c’est-à-dire inatteignable. Plus je désire un objet plus je travaille inconsciemment à me le rendre impossible. Quoi de plus insensé ? Toutefois la question se pose de savoir ce qui s’opère réellement au cœur de ce travail. N’y aurait-il pas dans l’absurdité même de cet effort consistant à éloigner l’objet de nos désirs quelque chose de juste, d’authentique, de vrai ? Ne serait-ce pas précisément en rendant impossible l’acquisition d’un objet ou la jouissance d’un moment que le désir nous permettrait de réaliser tout ce que ces notions même de possession ou de jouissance, voire même d’ « objet » revêtent de « réellement illusoire » ? (Fin de la deuxième phase, dans le sujet, nous avons trouvé le problème à partir d’une analyse simple mais distinctive des notions) Est-ce parce que le désir nous fait tendre vers l’impossible qu’il est absurde, ou parce qu’il nous révèle tout ce que la certitude de posséder ou de jouir a de faux qu’il est au contraire profondément réaliste et lucide ? (Fin de la 3e phase : formulation de la problématique. Nous précisons le problème et nous montrons bien à quel point nous avons compris que la question était bien plus complexe qu’elle pouvait le paraître, de prime abord : il est vrai que le désir est absurde puisque il rend impossible ce que nous souhaitons avoir, mais n’est-ce pas justement cette illusion là que le désir pointe et démasque : l’idée même de maintenir sous son pouvoir quelque chose ou quelqu’un, la certitude "d'avoir" ou de "jouir d'un moment" sont illusoires – Peut-être quelque chose de la vie en société a-t-elle un intérêt à nous entretenir dans cette illusion là : celle de la propriété, de la jouissance d’un bien, de la possession d’un acquis mais c’est faux et c’est précisément grâce à notre désir que nous pouvons le comprendre)


mardi 14 novembre 2017

Méthodologie 3e sujet du baccalauréat (Explication de texte)


1)    Le choix du 3e sujet
Si nous avons choisi le 3e  sujet plutôt que l’un des deux premiers, le jour de l’épreuve, cela signifiera, dans l’esprit de notre correcteur que nous avons volontairement opté pour un certain style d’exercice différent de la dissertation. Il faut bien comprendre les implications de ce choix sous peine de ne pas répondre aux attentes. Lorsque nous rédigeons une dissertation, nous devons organiser les éléments d’une réflexion dont le but est de traiter un problème contenu dans le sujet. Pour le 3e sujet, nous sommes mis en présence non seulement d’un problème mais aussi de la thèse défendue par l’auteur pour y répondre, ou du moins pour l’approfondir. Cela suppose de notre part une certaine « humilité », une attitude fondée entièrement sur l’écoute et la compréhension plutôt que sur la convocation personnelle de telle ou telle idée sur la question.
En décidant de traiter le 3e sujet, nous nous engageons à faire la place au sein de notre pensée à la pensée d’un autre. Cet autre étant un « auteur », il va de soi que nous lui accordons d’emblée ce crédit d’être pertinent, parfaitement cohérent, et plus encore intéressant. Cela ne signifie pas nécessairement que nous adhérons à la thèse qu’il défend mais nous nous engageons à la saisir, à la détailler dans le processus de sa démonstration, à la rendre parfaitement claire pour nous et pour les autres, et, éventuellement à lui objecter certains arguments ou d’autres auteurs si nous en sommes capables.


Par conséquent, lors de l’épreuve du baccalauréat, si après avoir lu le texte quatre à cinq fois, nous avons le sentiment que l’auteur se contredit ou que sa thèse n’est pas cohérente, il est préférable de choisir un autre sujet, car la toute première chose à comprendre est que ce texte est UN texte, c’est-à-dire qu’il défend UNE thèse et que toutes les phrases, tous les mots, chaque élément de ponctuation sont écrits dans UN seul but qui est de nous convaincre de la justesse d’UNE thèse.
2)    L’introduction
Ce qui se joue dans notre introduction, c’est déjà la compréhension du texte, autrement dit, notre correcteur la lira avec une attente très simple mais aussi très exigeante : celle de notre aptitude à avoir clairement et précisément déterminé le thème, la thèse et la problématique de l’extrait à expliquer.
a)    Le thème
Aucun auteur ne se lève un matin en se disant qu’il va écrire sur tel ou tel sujet. Son travail de rédaction s’articule à un thème qui préexiste évidemment à sa réflexion. Le thème désigne ce « fond d’écran », cette question globale sur le fond de laquelle se détache se texte en particulier. On peut prendre cette image au pied de la lettre. C’est comme un paysage que nous regardons d’abord dans son ensemble et dans lequel nous allons détacher un motif en particulier (le texte) sur lequel nous allons porter notre attention comme un élément que l’objectif de notre appareil va agrandir par un processus de focalisation. Il convient d’éviter à tout prix, pour commencer, les formules vagues, grandiloquentes et « passe-partout » du style « les hommes se sont toujours posés la question de savoir si… ».
b)    La thèse

Dans un second temps, notre introduction devra avec précision situer la position de l’auteur par rapport à ce thème. Il ne faut pas hésiter à marquer explicitement ce seuil à partir duquel c’est à la thèse du texte que nous allons nous attaquer en la formulant : « Ici Aristote soutient que… ». Cette thèse peut être formulée avec une ou deux phrases dont les termes auront été très « réfléchis ». Notre correcteur nous « attend » sur ce point crucial. Si nous passons à côté, nous nous apprêtons à faire du hors texte, l’équivalent du hors sujet pour la dissertation. Si nous restons vagues, désinvoltes, en évoquant un terme très général, nous créons d’emblée une impression très défavorable qu’il sera difficile de démentir par la suite. La thèse doit exprimer ce que l’auteur apporte ici par l’écriture de ce passage. C’est le fond de l’intention du philosophe qu’il s’agit de retranscrire sans se tromper.
c)    La problématique
La problématique ne désigne pas ici méthodologiquement la même chose que pour une dissertation. Elle n’est pas le processus de questionnement qu’il nous faut amorcer pour aller du sujet au problème (de toute façon, il n’y a pas ici de « sujet »). La thèse défendue par l’auteur se détache progressivement en traçant ce que l’on pourrait appeler « son chemin » dans le cours de plusieurs problèmes mettant en présence, voire en confrontation certains concepts. C’est ce cheminement qu’il nous décrire à la fin de notre introduction en évoquant à la fois les notions par rapport auxquelles le texte va clarifier sa position mais aussi les enjeux qui vont se dégager de cette élucidation. Pour être clair, il est ici question de spécifier la voie choisie par l’auteur pour soutenir sa thèse, en décrivant à la fois le plan suivi par l’auteur et les enjeux philosophiques qui se détachent progressivement de ce cheminement.


Pour résumer, Il convient de toujours appliquer à notre introduction cette structure ternaire : Thème / Thèse / Problématique.
Le thème désigne globalement le sujet sur lequel le texte prend une position précise (cette position désignant la thèse du texte). Il faut saisir assez rapidement de quoi il est question (pour Aristote ici, c’est la chrématistique) et amener le plus simplement possible cette notion. Il s’agit  de préparer le terrain à la seconde étape en posant « la toile » sur le fond de laquelle le texte va surgir (la dynamique de notre esprit doit être ici rétroactive : nous avons déjà lu et compris le texte, il nous faut réfléchir au cadre dont il se dégage, comme un appareil photo dont l’objectif opérerait un mouvement d’élargissement pour se refocaliser ensuite sur la thèse).
La thèse désigne l’idée essentielle (Ici Aristote affirme que…). Nous avons bien saisi que ce texte constituait une unité. Cela signifie qu’il défend «UNE » idée. Laquelle ? N’hésitons pas à manifester de la précision. Il n’est pas question de résumer mais de mener à bien un acte de compréhension. Il y a forcément quelque chose de fondamental dans cet extrait (sans quoi on ne nous l’aurait pas proposé. Une idée essentielle se caractérise à la fois par sa densité philosophique, sa puissance d’impact et la subtilité de ses nuances (c’est bien le cas ici : la distinction entre la chrématistique naturelle et la chrématistique commerciale prouve que le problème ne vient pas tant de la monnaie que d’un certain usage qui en fait (dans la fonction d’évaluation et de mesure des produits échangés, assurée par la monnaie, l’homme a insinué de la démesure).
La problématique se caractérise, dans ce cadre là (il faut distinguer le travail problématique pour un sujet de dissertation et pour une explication de texte), par trois traits essentiels : a) opposition de concepts, b) progression linéaire (plan du texte), c) enjeux. Toute texte philosophique est une mise en rapport de concepts. Il décrit le cheminement d’une réflexion argumentée entre des notions et c’est dans cette texture là qu’il évolue, qu’il dessine sa trajectoire. Il nous revient donc de décrire ce trajet en le situant clairement dans son milieu d’origine. Le texte fait sens, « prend » du sens progressivement en se constituant au fil de la mise en rapport successive de plusieurs concepts, soit contradictoires, soit proches. Comme il ne pourrait pas exister de textes philosophiques sans problème, le moteur de cette progression est nécessairement problématique. C’est ce qui explique que ce travail soit aussi une exposition du plan de l’auteur. Ces problématiques ont nécessairement soit des implications philosophiques en elles-mêmes , soit des échos dans la réalité de notre époque. C’est pourquoi nous devons également évoquer dans la problématique les différents enjeux de la thèse défendue par l’auteur (ici la compréhension de la dimension structurellement dépressive ou récessive du capitalisme boursier, dans toutes les conséquences désastreuses que cela implique pour les populations)



3)    L’explication

Que signifie : « expliquer » ? Pour répondre correctement à cette question, il faut peut-être d’abord s’interroger sur ce qui fait que nous comprenons un énoncé. Notre pensée lit les phrases d’un philosophe. Nous pouvons avoir du mal, buter sur certains mots, ne pas faire le rapprochement avec un exemple, et puis, au bout d’un certain moment, cela s’éclaire et nous disons que nous avons « compris ». Que s’est-il passé ? Nous avons suivi les traces, les indications laissées par les mots jusqu’à l’idée. Nous avons compris ce « qu’il veut dire ». Tout ceci a été animé par une intention, et, dans le cas d’un texte philosophique, cette intention ne fait pas que s’auto-affirmer, mais elle suit une démarche démonstrative qui nous permet de réaliser rétroactivement pourquoi il a commencé par nous parler de ceci puis cela, etc. Nous comprenons non seulement l’aboutissement de toute cette écriture.

Mais nous ne serions jamais arrivés à un tel résultat sans avoir d’abord décrypté les phrases, lesquelles ne sont, après tout, que des signes graphiques. Cela signifie que les mots de l’auteur n’auraient pas été compris sans faire écho à notre propre faculté d’utiliser des mots. C’est sur le fond de notre capacité de langage et d’expression que nous avons accueilli, transcrit et « réalisé » le sens de ce texte. Le terme de « réalisation » est ici crucial. Nous avons « réalisé » ce que l’auteur voulait nous dire. Cela veut dire que notre compréhension n’a pas été passive. Elle a « créé » quelque chose. Il s’agit bien de comprendre exactement la pensée de l’auteur, d’en saisir toutes les subtilités et tous les détails, mais en même temps, ce travail de précision suppose qu’à un moment donné, « mes mots » aient fait droit au sein de « ma » propre faculté d’expression aux « mots » d’un autre.
C’est la raison pour laquelle nous comprenons la pensée d’une autre personne lorsque nous sommes capables d’exprimer exactement la même nuance de sens mais avec des mots qui nous sont propres, et nous pouvons même les clarifier, les combiner autrement, faire jouer d’autres oppositions, d’autres rapprochements, nous avons alors l’impression jouissive de maîtriser les concepts évoqués par un autre sans le trahir pour autant, et cela nous apporte quelque chose. C’est un peu comme rentrer dans une maison qui n’est pas la notre et se familiariser tellement avec le mobilier que l’on finit par comprendre ce que c’est qu’en être l’habitant.
Cette image nous permet de rendre exactement compte des deux défauts qu’il convient d’éviter dans toute explication :
1)    L’éloignement par rapport au texte. Il faut saisir ce sens et ne jamais s’en écarter. Toute référence extérieure ou mise en perspective avec un auteur opposé à celui du texte est possible et même souhaitable mais toujours en restant dans la dynamique du sens impulsée par ce texte et pas un autre (Ne nous trompons pas de maison)
2)     La paraphrase. Nous n’avons pas compris le sens et nous limitons à faire une sorte de traduction terme à terme de phrases dont nous ne voyons pas exactement où elles nous mènent. La paraphrase est le plus souvent provoquée par une forme de « précipitation », de malentendu sur la nature d’un texte philosophique. Celui-ci ne nous expose pas tant des mots qu’il ne véhicule un sens. C’est en suivant les premiers qu’il faut toujours viser le second. Les termes ne visent qu’à être dépassés vers l’intention de l’auteur. C’est moins ce qu’un texte dit que ce qu’un auteur « veut dire » qui doit attirer et polariser notre attention. Une fois bien compris ce dépassement, le souci du texte peut prévaloir mais précisément à la lumière que la conscience que nous avons des nuances précises de sens qui s’y exprime.
Il convient donc que nous nous attardions sur chacune des articulations de la démonstration de l’auteur, celles-là même que nous avons évoquées dans la problématique. Notre pensée suit le fil de la pensée d’un autre parce qu’elle s’y est « retrouvée » et cela ne signifie pas nécessairement que nous nous accordons avec elle, mais nous saisissons « comment » l’on peut soutenir cette thèse. En un sens, c’est presque plus facile à faire quand précisément nous ne sommes pas d’accord avec elle, parce que les rouages apparaissent plus nettement à une pensée qui n’est pas, a priori, du même côté que de l’idée défendue par l’auteur.
Il est possible de mener au mieux ce travail d’explication dés lors que la
certitude d’avoir correctement déterminé son idée essentielle nous anime suffisamment pour savoir que tel passage difficile (et éventuellement mal compris par nous) va nécessairement dans le même Sens que tel autre qui nous est parfaitement clair. Puisque nous savons où l’auteur veut en venir, il nous revient d’appliquer notre capacité d’analyse à cette difficulté jusqu’à ce que nous puissions l’assimiler au sens global du texte dans sa totalité : peut-être l’auteur est-il ironique ? Peut-être évoque-t-il une objection pour mieux la réfuter mais alors ce que je prenais pour une contradiction est en fait une argumentation de la thèse défendue…
Nous pouvons également intégrer dans le cours de cette explication des illustrations, des prolongements de la thèse défendue, ses implications. Tout est envisageable dés lors que l’on ne s’écarte pas de cette dynamique qu’est le sens du texte étudié. S’il nous faut comprendre la pensée de l’auteur, il nous revient également et modestement de ne le créditer d’aucun consentement d’office. Nous n’avons pas à être intimidé par sa réputation. S’il a écrit ce texte, c’est que lui-même nous reprocherait d’adhérer sans examen à son affirmation. Il nous est donc permis de lui opposer des arguments si nous les jugeons viables et performants.
Nous devons également rester vigilants à l’égard de trois pièges : a) le faux sens : nous ne comprenons pas l’un des termes principaux du texte (par exemple, l’utilisation par Kant du terme de minorité dans « qu’est-ce que les lumières ? » b) le contre sens, nous saisissons une phrase à l’inverse de ce qu’elle veut dire (exemple dans le texte : « quand on eut plus recours à l’étranger », plus signifie davantage) c) le non sens : interpréter des phrases en ne partant pas du principe qu’elles vont toutes dans un seul sens, celui de la thèse défendue. C’est, au sens propre, « n’importe quoi ».
Il convient d'utiliser un style direct en se situant d'emblée dans le texte sans évoquer constamment l'auteur. Des formulations de type:"Aristote dit que.." "L'auteur évoque alors...." ou "il est dit que...." finiraient à la longue par être indigestes.
4)    La conclusion
La conclusion se compose de deux moments : a) reformuler l’intention de l’auteur, c’est-à-dire le sens du texte,  en exposant les arguments qui plaident en sa faveur ou au contraire qui le desservent. Pourquoi sa démonstration est-elle inattaquable, ou au contraire, vulnérable ? b) Qu’est-ce que ce texte a amené à l’évolution de cette problématique, dans la philosophie, dans l’histoire et éventuellement dans l’actualité (si le sujet s’y prête). On peut concevoir cette dernière phase comme une conclusion à l’évocation du thème dans l’introduction. Ce texte se prononce sur un problème qui lui préexistait. Que lui a-t-il apporté ?