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dimanche 11 décembre 2022

You're a good citizen Kane

                                    Je te parais sans doute agir comme une folle. Mais le fou pourrait bien être celui même qui me traite de folle.

                                                                                                                                                            Antigone - Sophocle



 Alors voilà: normalement Harry Kane ne rate quasiment jamais un penalty mais celui-là, à 10 minutes de la fin de la rencontre, c’est-à-dire à 10 minutes de ce qui aurait pu marquer le début de prolongations et de l'éventuelle victoire surtout au vu de la qualité de jeu des anglais, il l’a raté. Du coup, la France va en demi-finale de la coupe du monde football qui a lieu au Qatar. C’est euh.....super pour nous!...

        Dans sa carrière entière, Harry Kane peut se prévaloir d’un pourcentage de pénaltys réussis de 85%, ce qui fait vraiment de lui un maître d’oeuvre en la matière. Il y a sûrement de quoi se désespérer et malheureusement, on peut légitimement penser qu’il  vaudra mieux pour lui dans les semaines voire les mois à venir éviter  de croiser les supporters des quartiers nord de Londres. Harry Kane est, en effet, le joueur vedette de Tottenham qui se situe dans la banlieue nord de la capitale britannique.


        Moi aujourd’hui, je pense à lui, attaquant des Hotspurs de Tottenham et des Three Lions of England et même s’il y a vraiment peu de chances qu’il me lise un jour….euh! vraiment!….Je suis intimement convaincu qu’il y a une dimension où son ratage est l’une des plus belles réussites, l’un des plus beaux cadeaux que l’on puisse faire à son pays.  Cet échec est un lapsus. 



 - " Je sais bien que t’as pas fait exprès Harry!…Mais si tu pouvais réaliser tout ce que ton lapsus peut revêtir de vérité cachée, de justesse et disons le tout net de BEAUTE, tu comprendras aussi pourquoi, par effet de contraste, le sourire béat de Mbappé au moment de ta gestuelle de vérité ressemble….( Sorry! Harry! I’m looking for a good comparison….euh….. ) à une analyse de la météorologie par Pascal Praud…ou au commentaire d’une phrase de Pierre Bourdieu par Cyril Hanouna….ou à une lecture de Giorgio Agamben par Léa Salamé….bref à Cthullu ouvrant à « ceux des profondeurs » la passerelle spatio-temporelle de notre monde (sauf que, vomissant de dégoût, s’en retournant au leur, ils se diraient que, finalement, le chaos de la terreur de l’univers des Anciens, par rapport à cette coupe du monde, c’est vraiment « les aventures de  Tchoupi transformé en barbe à papa par des bisounours défoncés à l’acide citrique)".



- Tu vois Harry, je pense que tu es le sauveur de ta nation et Mbappé le fossoyeur de la sienne. Ton exploit-lapsus est à situer au même niveau que la victoire d’Azincourt par Henry V, quand 7000 soldats anglais ont laminé une armée française de plus de 10000 hommes, mais VRAIMENT LAMINE. Souviens-toi du jour de la Saint-Léon! Harry! 

            



- C’est GRAND ce que t’as fait et si tu savais  à quel point je ne te chambre pas, à quel point je pense sincèrement que les mammifères British hanounesques anthropoïdes à front bas qui doivent déjà être en train de rédiger un avis de recherche pour t‘éclater la trachée à coup de latte mériteraient d’activer un minimum le bocal de bière brune qui leur sert de cortex, tu prendrais au sérieux ce que je te dis. Grâce à toi, des millions d’anglais vont pouvoir souffler un peu, peut-être même que deux ou trois téléspectateurs vont « voir la vierge », comprendre ce qui s’est passé…Yes!…..vous avez regardé des millionnaires dépolitisés en pantacourt s’amuser à pousser la bouboule entre la tombe de Kanhaija et celle d’Indubhushan, ouvriers népalais anonymes, morts au chantier d’honneur des dômes à air pulsé des pharaons qataris.  Quand on visite la muraille de Chine, on nous dit que dix millions d’humains sont morts pendant les travaux et leur corps consolident les fondations. Comme le Qatar ne renseigne pas le chiffre des ouvriers décédés, il est impossible de savoir combien ont payé de leur vie le prix de ce que les européens regardent tranquillement les fesses dans leur fauteuil et l’air aussi épanoui que Marlène Schiappa devant une délisseuse électrique Babylis. Bref Harry! J’aime beaucoup ce qu tu fais…enfin ce que t’as fait…..T’as libéré la perfide Albion et c’est nous qui avons l’air de…...Oui, je sais, j’ai l’air très renseigné….

- Mais dites donc vous auriez pas vu le match, vous, des fois, avec votre  faux air  d’Aurélien Barrau mais sans les plumes et les cheveux?

- Ben non! En fait j’ai plus de télé et ça remonte à la première chronique de Mathieu Delormeau sur la théorie transcendantale des éléments dans l’oeuvre apocryphe de Gilles Verdez. Mais y’a plus vraiment besoin de regarder quoi que ce soit pour pouvoir en parler, en fait. D’ailleurs, ça devrait nous donner une idée: puisque c’est plus la peine de voir des spectacles nauséeux pour se faire dégurgiter, pourquoi qu’on gagnerait pas du temps en faisant du sport plutôt? Tu vois Harry, c’est exactement ça que tu as fait: tu as libéré les britanniques de l’impérialisme Qatari comme Moïse la tribu d’Israël et tu leur as donné la possibilité de faire du sport. C’est ça que tu es: un vrai sportif! T’es aussi génial que Woody Allen dans « Deconstructing Harry »! God save England!



PS: un petit mot rapide pour répondre aux objections à l'esprit de cet article qui, je crois, est assez clair. On m'oppose souvent qu'il fallait que cette coupe du monde ait lieu et qu'elle ait lieu là, au Qatar pour que l'Europe puisse clairement signifier aux autorités de ce petit pays que leur politique notamment face à la communauté LGBT est inadmissible. C'est en suivant ce fil là que notre ministre des Sports Amélie Oudéa-Castéra a revêtu un polo bleu roi avec des manches arc-en-ciel en tribunes. Bon! Honnêtement, et pour rester mesuré, je m'interroge sur l'onde de choc politique de ce pull, sur la capacité de ces manches arc-en-ciel à valoir comme impact traumatique sur l'esprit des dirigeants du Qatar. Vont-ils s'en relever.....des manches?
                    Les preuves ne cessent d'abonder dans un seul sens d'une clarté diaphane: ce pays est gouverné par des personnes convaincues qu'il n'est pas de problème politique, économique, idéologique, éthique, religieux, etc, qui ne puissent se régler par des transferts de fonds prodigués aux bonnes personnes. C'est un modus operandi dont les dirigeants qataris ne se cachent pas et nous pouvons aborder cette impudeur comme une mise à l'épreuve de notre "ethos". La sobriété ne peut pas seulement concerner les slogans énergétiques. Une logique est à l'oeuvre dans l'organisation de ce mondial et c'est une logique de moyens (poiesis). Ce qu'elle dévoile est le dénuement dans lequel nous nous trouvons de lui opposer la  logique de l'action (praxis), par quoi nous nous écartons définitivement de tout ce qui a contribué à l'éclosion de la cité grecque, à la politique au seul sens efficient du terme (zôon politikon). Dire que c'est la logique de l'époque, la dynamique de l'évolution du modèle de société qui se mondialise n'est ni plus ni moins qu'une défection, que la défaite d'un combat dont nous n'avons même pas situé le terrain. Cela aurait pu être celui-ci: un terrain de foot mais, en fait, il n'y a que des terrains offerts à cette démarche et cette réalisation là n'a pas fini de tracer son chemin. Elle le fait déjà clandestinement, répondant ainsi aux exigences subtiles  et démoniques de la seule sobriété authentique. 
                A toutes celles et tous ceux qui me répondent que c'est du "sport" et qu'on peut goûter le plaisir de voir du sport sans avoir à se rajouter de la culpabilité malsaine, il faut s'interroger tout simplement sur ce qu'est vraiment la pratique du sport: poiesis ou praxis? C'est le fond de la question: est-il définitivement dépassé, "ringard" de penser qu'aucune activité ne peut être pour nous l'occasion d'un plaisir, d'une joie profonde et pleine sans revêtir un fond ludique de gratuité pure: jouer pour jouer, savourer pour savourer, bref être heureux. Il n'y a pas d'autre enjeu que celui-ci dans la praxis de cette sobriété là.

lundi 6 janvier 2020

L'affaire Harry Weinstein: la fausse mauvaise surprise

Cette affaire révèle quelque chose d’important sur notre rapport à l’évènement. Ce prédateur sexuel va être jugé et probablement condamné pour des agissements parfaitement inadmissibles. Pas grand chose à dire de plus. Ce n’est pas ça qui est intéressant. Cette affaire revêt une tournure un tant soit peu plus polémique et profonde quand, prenant un minimum de recul, on ne peut manquer de s’interroger sur ce qui a rendu possible la systématicité de ce type de comportement.  « Tous les hommes placés au même poste n’auraient probablement pas agi comme Weinstein »….Espérons-le! Mais tous auraient pu le faire! L’industrie du cinéma Hollywoodien va sortir blanche comme neige de ce procès et quiconque manifesterait la plus petite intention de pointer des défauts de « structure », des questionnements sur des modalités de fonctionnement, de cooptation, d’arrangement, de financement se verra probablement accusé de vouloir dédouaner l’accusé de toute responsabilité. Ici comme ailleurs le cri de ralliement des imbéciles et des professionnels du jugement médiatique (pléonasme) « comprendre, c’est excuser »  refera surface.
         Il faut qu’on soit surpris par la nouvelle. Quoi? Un homme riche et sans charisme auquel on donne les pleins pouvoirs pour financer et choisir la distribution de films promis et produits comme des biens de grande consommation cinématographique faisait du harcèlement et du chantage sur des femmes à la plastique irréprochable? Quelle surprise!
        Comment réagir sans honte à de telles pratiques? C’est très simple: boycottons ces films! N’allons pas les voir et n’achetons pas les DVD. « Ne pas avoir honte de soi »: c’est un exercice extrêmement compliqué et de plus en plus difficile, aujourd’hui. Beaucoup d’actrices n’iront probablement pas témoigner à cause de cette honte de soi. Nous, nous avons la possibilité de ne pas encourager ces pratiques en disant non à un certain type de cinéma. Ce n’est pas Weinstein le problème, ce sont les films qui rendent possible qu’il ait agi ainsi, et ici encore soyons précis, non pas les films en eux-mêmes (certains sont très bons et ne pas les voir me posera quelques cas de conscience mais moindre que celui de les voir) mais leur mode de production. Ce qu’il faudrait imposer, c’est la cessation de la relation entre le producteur et le réalisateur. Des projets de films proposés anonymement et des investisseurs qui donnent leur aval financier, sans avoir le moindre avis à donner sur le film en lui-même. Point! Cette simplicité là est peut-être trop aveuglante pour être vraiment aperçue. Que l'argent donne, à celles et ceux qui en ont, la jouissance des biens qu'elles peuvent acquérir, c'est logique, voire souhaitable mais qu'elle donne des droits, ou pire encore des droits de regard sur des œuvres ou des personnes, c'est problématique. Cela dit, on pourrait faire encore mieux: supprimer les investisseurs, rêver d'un cinéma dont les projets seraient financés par des organismes publics laissant carte blanche à des réalisateurs, se rappeler que le cinéma est un Art. Évidemment on va me parler de l'URSS, c'est-à-dire d'un des rares exemples de cinéma de propagande ayant donné naissance à des cinéastes artistes comme Eiseintein. Qui marquera l'histoire du cinéma? Weinstein?


               Weinstein est un fait divers et, comme le dit Pierre Bourdieu: "le fait divers fait diversion", c'est-à-dire attire l'attention des lecteurs ou téléspectateurs pour laisser intacte la structure qui rend possible que des Harry Weinstein existent, un peu comme le traitement médiatique par certaines chaînes "d'information continue" (ou de déformation insistante) d'incidents créés dans des cités périphériques permet de détourner l'attention de l'opinion publique du vrai problème, à savoir qu' "il y a des cités périphériques". 
                
Les difficultés auxquelles nous sommes confrontés ne sont jamais des problèmes de "personnes", mais de "structures". A la limite, nous pouvons traiter ces personnes comme des symptômes. La fièvre est un symptôme qui "veut dire" que l'on est atteint d'une infection. Donald Trump est un symptôme qui "veut dire" que le système électoral américain et les institutions démocratiques fédérales sont indiscutablement défaillantes. Harry Weinstein est un symptôme qui veut dire l'industrie du cinéma de grande distribution aux EU est dysfonctionnante. 
                       Tout autre traitement de ces personnes indésirables et dommageables pour les institutions ou les organismes qu'elles décrédibilisent est tout simplement indigne, et plutôt que de stigmatiser la profession de journaliste qui est, en elle-même, incroyablement nécessaire, voire empreinte de légitimité et de noblesse, il nous revient par cette même arme du boycott de définir clairement le type de journalisme que nous voulons, à savoir un journalisme de longue et lente investigation plutôt que de traitement continu. Le traitement récent de l'affaire Thibaut de Ligonnès montre comment de faux journalistes peuvent transformer un non évènement en évènement. Ce qui nous intéresse dans le journalisme ce n'est pas de nous montrer de l'extraordinaire ni de l'infâme mais de révéler ce qui, souterrainement,  rend possible l'abjection, de mettre à jour les ressorts du pouvoir quotidiennement exercé sur des victimes.






dimanche 6 octobre 2019

Lettre à Michel Onfray - Pourquoi écrit-il de si bons livres? (Tiens c'est vrai ça: pourquoi? Et pourquoi il arrêterait pas?)

(Pascal Bruckner, Raphaël Enthoven, Luc Ferry, Alain Finkielkraut, Michel Onfray n’ont pas grand chose de commun mis à part leur engagement médiatique dans la pratique philosophique et leur condamnation unanime de Greta Thunberg soit pour ce qu’elle est, soit pour son image, soit pour ce qu’elle est censée, selon eux, représenter. Dans l’émergence de cette détestation partagée, quelque chose, donc, se dit « d’eux », d’une dynamique identitaire et toute la question est de savoir de quelle corporation il est fait signe dans cette unanime détestation: est-ce celle des intellectuels ? Des enseignants de philosophie ? De cinquantenaires exaspérés de l’aura dont jouit une adolescente dont le seul titre de gloire est de s’être assise devant le parlement suédois?
    Stigmatiser la bêtise, c’est très exactement le piège de la bêtise même puisque l’on sombre alors dans le travers que l’on croit abusivement dénoncer. La violence des invectives de Pascal Bruckner et de Michel Onfray à l’encontre de la jeune suédoise constitue donc un piège rhétorique dans lequel il convient de ne pas tomber, quitte à se révéler étrangement mieux éduqué que ces écrivains aussi perspicaces que talentueux.)
       
Michel Onfray content
Pourquoi est-ce l’article de Michel Onfray qui, dans ce concert d’accusations, a retenu notre attention? Parce qu’il est saturé de ces clins d’oeil subtils, de cette plume voltairienne, légère et si française qui finalement contraste avec la lourdeur monomaniaque du « cyborg post-capitaliste ». Au-delà de toutes les tares dont souffre l’adolescente, la plus grave est qu’elle semble désespérément dénuée de la moindre parcelle d’humour. Peut-être le philosophe français lui aurait-il pardonné certaines de ses plombantes attitudes si, au moins, elle avait pu parler du climat avec le minimum de coquetterie qui sied aux personnes de son âge, si elle avait été capable de plaisanter de ces extinctions de masse de nombreuses espèces animales, de la fonte des glaciers et des premières migrations climatiques qui caractérisent notre avenir immédiat. Au lieu de cela Greta Thunberg s’entête dans son obsession, et dans son autisme diagnostiqué, fait comme si la fulgurance d’un mot d’esprit ne valait pas après tout toutes les espèces animales et végétales de la terre. Et Michel Onfray s’y connaît diablement en mots d’esprit, je le cite:
Michel Onfray pas content
« Elle ne sort jamais sans sa gourde rouge coresponsable, comme jadis le commandant Cousteau avec son bonnet ou aujourd’hui Christophe Barbier qui arbore son écharpe rouge, même en tant de canicule - pardon d’épisode caniculaire »
- Ha!Ha! Ha! Chapeau bas Michel! Difficile de rester de marbre devant la magnificence de ces traits d’humour qui criblent la stupide jouvencelle: cette assimilation des personnalités à des accessoires de la même couleur et la subtile pirouette de la fin: « pardon: d’épisode caniculaire ». Ha!Ha! Ha! Ha! Mon gros Michou, on doit pas s’ennuyer chez toi! J’espère que toute ta famille est assurée contre les décrochages de mâchoire. Si tu leur donnes la prime exclusivité de toutes les galéjades de tes articles, ils doivent avoir de quoi se marrer jusqu’à 2050. »
        Mais reprenons: l’idée de départ de ton article de situer Greta Thunberg par rapport à la mésaventure de notre malheureux ministre de l’écologie François de Rugby: BRILLANT! Tout simplement SIDERANT de justesse et de pertinence argumentative! Tu suggères qu’au moins Greta Thunberg pourrait être ministre de l’écologie puisque, végane, elle ne mange pas de homard et en plus: c’est du second degré (ici il faudrait un jingle comme Antoine Daniel avec « c’est normal en Russie! », ici, ça ferait: « C’est du second degré! »). Mais où t’arrêteras-tu, Michel, dans cette surenchère de l’intelligence? J’ai déjà du mal à suivre.
        Tu poursuis avec un « Manu, tu devrais y songer » qui, en terme de rébellion active par rapport à l’autorité, me laisse pantois d’admiration devant tant d’outrecuidance. Michou! T’es trop fort! Fais gaffe quand même à pas te faire embastiller! On voudrait pas te perdre!
       
Michel Onfray: chaise de jardin
Je te cite: « Elle (Greta) a le visage, l’âge, le sexe et le corps d’un cyborg du 3e millénaire: son enveloppe est neutre. Elle est hélas ce vers quoi l’Homme va » C’est beau, on dirait  du BHL sur la place des martyrs à Tripoli. Et puis ton constat tragique à la fin: ce vers quoi l’homme va… » On reconnaît bien là l’encre Nietzschéenne de ta lucidité érudite, ton regard d’acier cadré par tes belles lunettes rectangulaires et tes œillères de cheval de trait. Ah Michou! Si, au moins, tu labourais un champ…
        Tu ne t’arrêtes pas là, tu tiens ta proie et tu ne la lâcheras pas. « Michounet, tu oses tout, et c’est à ça qu’on te reconnaît » (tu vois on a les mêmes références cinématographiques): « les journalistes nous font savoir avec moult précaution, presque en s’excusant, qu’elle est autiste - il faut le dire, sans le dire, tout en le disant quand même. Dont acte. Je laisse cette information de côté. L’usage métaphorique de ce mot est interdit pas la bien-pensance, mais on découvre qu’il l’est aussi dans son sens premier. Donc on le dit, mais on n’a rien dit. »
- Attends Michounet, que je comprenne bien: tu dis que tu ne dis pas ce qu’il est de bon ton de ne pas dire en le disant, c’est bien ça?  Je n’ai pas de mot assez expressif pour donner idée de la stupéfaction que j’éprouve devant tant de génie! Alors, comme moi aussi j’ai fait des études, la figure à laquelle tu fais allusion s’appelle de la "prétérition », du latin praeteritio (action de passer sous silence) sauf que toi tu surenchéris! Chéri! Et tu fais de la « prétérition within the prétérition » (comme Calderon, dans « la vida es sueno », fait de la fiction within la fiction), c’est-à-dire que tu ne tomberas pas dans la grossièreté qui suggérerait que c’est de la bien-pensance de ne pas oser dire que Greta est une pauvre autiste qui délire mais, en disant que tu ne le fais pas, tu fais ce que tu dis que tu ne feras pas ce dont tu dis par ailleurs qu’il ne faut pas le faire, en le disant. Le silence des espaces infinis de ton intelligence abyssale m’effraie…Onfray! Maintenant je comprends pourquoi des gens aussi intelligents que Pascal..... Praud t’admirent.
       
Onfray qui fait coucou: coucou! (sacré Michel!)
Sans compter que sur le fond t’as tout bon, mon cochon! Tu te rends compte de toutes les bêtises que l’on a avalées de la part de ces imbéciles d’autistes: Albert Einstein, Marie Curie, Thomas Edison, Isaac Newton, Alfred Hitchcock, Stanley Kubrick! Heureusement que toi,  BHL, Pascal Bruckner, Eric Zemmour et Luc Ferry vous tenez aujourd’hui le haut du pavé médiatique. Un peu plus et je croyais à la relativité générale! Et puis quand je pense à tous les habitants de Tchernobyl qui sont trop aveuglés par la bien-pensance pour se rendre compte qu’ils ne sont pas irradiés. Pas de pire bien pensance que celle qui va jusqu’à contaminer les compteurs Geiger, tout ça à cause de cette autiste de Marie Curie! (je suis sûr que tu préférais la polonaise qui buvait ça au petit déjeuner…Sacré Michou!)

Marie C: autiste
        Tu continues, Michel, ton implacable démonstration contre la bien pensance de Greta Thunberg et de son «  troupeau d’adolescents »:
 Plume à la main, le soir dans son lit, elle lit avec passion les volumineux dossiers du GIEC dont elle débite les chiffres, donc la science, avec une voix de lame de fer - jadis, c’était Rimbaud ou Verlaine qu’on citait quand on n’avait pas 17 ans… »
       
Le flou de la Maison Blanche
Tu es grand, Michel, comme l’arc de Triomphe ou la Tour Eiffel, un petit matin brumeux. Oui, les jeunes de ton temps, c’était pas ceux de maintenant. Quelle gueule ça aurait: réciter du Baudelaire à Donald Trump pendant qu’il se javellise les mèches au Roundup! T’as raison: il en resterait bouche bée, le trumpounet! Il nous twitterait les fleurs du mal, on pourrait plus l’arrêter! J’imagine une soirée avec toi, Finkielkraut, Luc Ferry, Pascal Bruckner: que de belles rimes en perspective, des souvenirs du temps où les jeunes gens « savaient lire », la subtile intelligence de vos jugements mûris sur les dérives de cette jeunesse qui s’intéresse au climat au lieu de se jeter sur vos ouvrages miraculeux de cinquantenaires lettrés.
        Tu franchis un cap quand enfin tu oses évoquer le fond du problème de Greta: elle ne s’en rend pas compte la pauvrette mais elle est le suppôt du capitalisme vert au lieu de défendre en lettres rouges les thèses anti-libérales de Michel Onfray, seul vrai représentant de la vraie gauche dans le paysage politique français.... "Non pas là…A gauche..Pas cette gauche là, non pas celle-là non plus… A gauche quoi!" 
Michel Onfray qui réfléchit
Si Diogène, La Mettrie, Reich, Nietzsche et Thoreau avaient un enfant, cela aurait été toi Michel! Tu serais sorti de leur ventre rond avec tes lunettes, ton front haut rayonnant de bienveillance et tes audaces révolutionnaires digne d’un  chroniqueur à « Touche pas à mon poste ». Tu serais né en criant, Michel, comme la plupart des enfants, sauf que ton cri aurait été sans nul doute « Fucking Greta! » Pauvre Greta dont le livre « rejoignez-nous » ne coûte que 3€ alors que si l’on mettait bout à bout tous les reliquats de ta logorrhée philosophante (19€ en moyenne) on atteindrait une coquette somme en les commandant,  sous le manteau, à Amazon.com
- Comment t’expliques ça Michounet? Oui, je comprends: tes lecteurs, c’est la plèbe qui menace, c’est ce flux de professeurs et d’anciens instituteurs, portant très haut les valeurs de l’Education laïque et républicaine: MGEN/CAMIF/TELEREMA/FRANCE-CULTURE, cette foule qui gronde et qui a si brillamment fait plier le gouvernement de notre président actuel qu’il prépare tranquillement son second quinquennat. Merci pour ton combat Michel, il ne cesse de s’amplifier à chacune de tes interventions chez Laurent Ruquier. J’en tremble encore!
       
Michel Onfray chante "les feuilles mortes"
Heureusement qu’on ne te la fait pas à toi, heureusement que tu as su voir derrière cette petite fille seule qui s’assoit devant le parlement le complot de la haute finance, la main-mise des exploiteurs des masses prolétaires, l’ombre des lobbies du pétrole et des industries plastique. Cela dit, on a un peu de mal à se représenter ce que cela veut dire le « capitalisme vert »? De la plus-value sur l’oxygène? Une OPA sur l’herbe? De la spéculation sur la hausse des températures? Tu n’es pas tombé dans le piège de t’expliquer là-dessus dans ton article et c‘est à cela que l’on reconnaît un pamphlétaire de talent: l’attaque ad personam. Il ne manquerait plus qu’un intellectuel de ton calibre ait à s’expliquer vraiment pour critiquer une ado autiste qui n’a jamais lu Hans Jonas.
       
autiste qui ne va pas bien
Là aussi tu es très fort, Michel, quand tu attaques précisément la référence philosophique qui selon toi, agit dans le discours de Greta, laquelle n’a donc rien inventé: Hans Jonas et son heuristique de la peur. Je te cite:
« Il s’agit pour Hans Jonas d’en finir avec la raison des Lumières qui n’a rien produit, sinon des catastrophes. Il faut dramatiser, inquiéter, amplifier, faire peur, c’est-à-dire tout le contraire de penser, examiner, réfléchir, débattre. On ne pense plus, on récite; on n’examine plus, on assène; on ne réfléchit plus, on psalmodie; on ne débat plus, on insulte, on excommunie, on anathématise. On ventile. »
        Michel Audiard: 1 - Hans Jonas: 0. J’aime tes parties de foot, Michel, et la subtilité de ta dialectique argumentative. Ta capacité à exécuter dans un dualisme très enrichissant l’un des rares auteurs à avoir posé dés 79 la question de la responsabilité d’une génération par rapport à l’autre est plus que convaincante.
- Tu es né quand Michel?
- En 1959
- Tu auras donc 91 ans en 2050, ce qui fait de toi l’un des Anciens les plus légitimés à envisager la fin de la civilisation Thermo-industrielle. Je te vois déjà avec Pascal Praud au dernier étage de la tour Eiffel, animer « l’heure des pros » sponsorisé par une marque de couches pour seniors, 2 m au-dessus de la Seine, pour toutes les maisons de retraite qui ont su maintenir leur antenne au sec.
       
Galilée aussi a discuté avec l’inquisition de l’héliocentrisme. Alors pourquoi Greta refuserait-elle de dialoguer avec des cadors de la pensée libertaire comme toi, Michel? Ah la démocratie! L’art d’avoir raison avec des intellectuels aussi ouverts d’esprits qu’Eric Zemmour, qu’Elisabeth Lévy, Pascal Bruckner! Et tout ça pour voir triompher la vérité sur C-News.
Pascal Praud: - On peut discuter de tout. Rien n’est tabou! On a le droit d’être climato-sceptique, pas vrai, Elisabeth?
Elisabeth Lévy: Oui….Gloups! j’ai envie de dire….Blop! Blop! Laissez-moi parler…Blop Blop….C’est quand même incroyable … Gloups….cette bien pensance écologiste….qui nous empêche….. Bloup! Bloup!
Pascal Praud:  Bloup!
       
Michel avant qu'il soit Onfray
Cher Michel, je continuerai bien à parler de la transe philosophique dans laquelle ta rigueur démonstrative m’a plongé mais bon, j’ai d’autres trucs à faire. A toutes celles et tous ceux qui mettent en cause tes qualités et ton érudition philosophique, je citerai pour finir, cette hyper-méga subtile figure de prétérition que l'on trouve aussi dans ton superbe article: « Nous les enfants », dit-elle quand elle parle! Quelle civilisation a jamais pu se construire avec des enfants? » Tu sais très bien que l’on peut répondre: « toutes » mais tu fais mine de l’ignorer pour que l’on croit que tu ne sais pas ce que tu sais, sans le savoir, tout en le sachant. Pas vrai Michel? Michel? 
Michel Onfray - Bloup!


Question: cet article est traversé de part en part par une figure de rhétorique très connue. Laquelle? (Celle ou celui qui trouve gagne un bon de non achat l'autorisant à ne pas acquérir toutes les "œuvres" à venir de Michel Onfray. C'est-y pas génial? Bloup!)

vendredi 28 avril 2017

Kenneth Williams: des conséquences inattendues de l'obsolescence programmée


Je sais bien que les regards de nos concitoyens sont braqués ailleurs en cette période électorale mais intéressons-nous un peu à ce qui se passe de l'autre côté de l'Atlantique. Jeudi 27 avril 2017, Kenneth Williams a été exécuté en Arkansas. Doté selon ses avocats d’un quotient intellectuel d’enfant, il avait tué par balle une étudiante de 19 ans, et, après s’être évadé en 1999, il avait abattu un quinquagénaire avant de provoquer un accident mortel au volant de la voiture de sa victime (trois meurtres, donc). Le propos ici n’est pas de discuter à nouveau de la légalité de la peine de mort. Chacun sait bien ce qu’il en est dans cet état ayant voté en masse pour Donald Trump lors des dernières élections présidentielles. 

C’est la raison invoquée par le gouverneur, Asa Hutchinson, pour justifier le fait que Kenneth Williams soit l’un des quatre condamnés à mort exécutés en huit jours dans cet état qui mérite toute notre attention. Le produit utilisé pour les injections létales arrivait à sa date de péremption à la fin du mois. En gros, c’est comme si on décidait de se faire une omelette parce que on a réalisé que les œufs allaient bientôt dépasser leur date de fraîcheur. On imagine la teneur des dialogues entre les préposés aux  substances létales et l’administration pénitentiaire :
-       Ce matin, j’ai ouvert le frigo et…Bon sang ! Va falloir jeter le thiopenthal sodique !
-       C’est pas vrai ?
-       Si !
-       Qu’est-ce qu’on va faire ? Ce serait vraiment dommage qu’on s’en serve pas !
-       Tu l’as dit Bouffi, sans compter qu’on a 8 traîne-savates qui arrêtent pas de se la couler douce aux frais du contribuable.
-       T’as raison. Y’a rien qui pourrait remplacer ?
-       Si il y a bien un reste de fromage français qui est pas sorti du frigo depuis trois semaines mais on sait jamais, ils peuvent s’en relever.
-       Et les séquelles pourraient être terribles. On peut pas leur faire ça !
-       Ha ! Ha ! Ha ! (rire irrépressible et gras)


-       Bon ben ! Y’ a pas  à tortiller ! L’heure, c’est l’heure ! Quand le vin est tiré, il faut le boire, et qui vole un œuf vole un bœuf !
-       C’est beau quand tu parles, on dirait que t’as une formule pour chaque situation.
-       C’est ça la culture de l’Arkansas.
-       Oui ça et les bons vieux lynchages de Grand-Pa !
-       Ah ! M’en parle pas : cagoule blanche et tequila ! On savait s’amuser en ce temps là.
-       Bon alors quatre cocktails pour la 5, c’est ça ?
-       Ça roule ma poule ! Fais péter le thiopental !

Je sais bien, ce n’est pas drôle et, de toute façon, il n’y a pas là de quoi rire, mais quelque chose nous a amputé de notre faculté d’étonnement. Personne n’a vraiment relevé la nature dérisoire de la justification, la soumission complète de la juridiction et des décisions prises dans un Etat aux normes commerciales d’un produit conçu pour tuer les condamnés (d’ailleurs c’est quoi du poison périmé ? Un médicament qui donne la forme ?). On parle d’obsolescence programmée quand sont mis en vente des produits dont le dysfonctionnement est à l’avance entériné, de façon à ce que la demande s’active incessamment et qu’ainsi les industries continuent à fonctionner à plein régime. La contradiction entre les intérêts du consommateur et ceux de l’offre proposée sur le marché atteignent alors leur paroxysme. 

La déshumanisation du processus parvient ici à sa conséquence et à son illustration ultimes. C’est la durée de vie du produit qui réduit celle des hommes, comme si du statut de « personne » à celui de « produit », nous passions d’une détermination fluctuante (un condamné à mort n’est plus un sujet) à une détermination fixe et immuable (il faut respecter le délai de péremption quoi qu’il en coûte). Nous savions déjà que les injonctions à consommer nous rendaient gros, veules, impotents, la preuve est maintenant faite qu’elles gangrènent aussi notre capacité d’étonnement, la source même de la Philosophie selon Aristote. 

En ce sens là, la consommation, c'est la sommation d'être con. Quelque chose de notre rapport au monde et aux autres se voit neutralisé par l'exigence de satisfaction de notre statut de client, et cela jusqu'à ce que la valeur marchande prime définitivement sur la valeur humaine. L'état a payé pour la consommation d'un produit destiné à donner la mort et il serait dommage de ne pas en faire usage. Aucun homme ne peut se sortir des contradictions entre ce qu'il se sent devoir faire et ce que les leitmotivs à la consommation l'engagent à acheter à moins de réfléchir à la notion de besoin vital, ce que toutes les philosophies antiques, de Diogène aux Stoïciens ont pratiqué, avec une justesse proprement sidérante. Ce que nous vivons aujourd'hui est une sorte de cogito dévoyé de l'acquisition, de "l'avoir": "je consomme donc je suis". Renouer avec soi, c'est d'abord rompre avec ce temps de la péremption des produits pour accéder à celui de la péremption de la notion même de "produit". La vie de ces quatre condamnés à mort en dépendaient et la notre, aujourd'hui, n'y est pas moins suspendue.

mardi 24 janvier 2017

"Peut-on avoir raison contre l'Etat?" - L'affaire Cédric Herrou

Le procès récent de Cédric Herrou, agriculteur de la vallée de la Roya, jugé pour pour « aide à l’entrée irrégulière sur le territoire français », nous a donné l'occasion de réfléchir concrètement à la question de savoir si nous pouvions avoir raison contre l'Etat? Tous les arguments utilisés par Monsieur Herrou nous ont semblé, en effet, pouvoir se défendre d'une part à partir du "Droit naturel", et d'autre part du "Droit Positif", notamment lorsque l'accusé fait remarquer que La France ne respecte le droit des mineurs en les reconduisant autoritairement à la frontière au lieu de leur porter assistance. Il est même question, dés lors des Alpes-Maritimes comme d'une zone de "non-droit" au sein de laquelle les lois et les valeurs de la République Française ne seraient plus respectées. Cédric Herrou a été arrêté à l'automne pour avoir illégalement créé un centre d'accueil pour migrants dans des bâtiments de la SNCF désaffectés. Il a été condamné à huit mois de prison avec sursis. 

Par ailleurs, son élection par les lecteurs de Nice-Matin au titre "azuréen de l'année" a provoqué la réaction  de Monsieur Eric Ciotti, président du conseil départemental des Alpes-Maritimes. La tribune qu'il a rédigée nous a permis d'étudier les arguments de chacun des partis en présence. Ce travail que nous avons effectué durant toute une semaine (4h) a suscité de nombreuses réactions parmi les élèves et l'une d'entre elles, qui souhaite garder l'anonymat,  a exprimé le souhait d'adresser à Monsieur Ciotti une lettre dans laquelle elle évoque son expérience personnelle du déracinement. Ce témoignage nous semble aussi éclairant que courageux et pertinent, c'est la raison pour laquelle nous avons choisi de le publier sur ce blog après la tribune de Monsieur Ciotti.

Tribune d’Eric Ciotti parue dans Nice-Matin le 30 décembre 2016.

"Nice-Matin a publié dans son édition du 29 décembre 2016 le palmarès des Azuréens de l’année. La sélection est tout sauf objective : M. Cédric Herrou a été élu avec 4257 voix sur un groupe de 7677 votants ! Dans un département de plus d’un million cent mille habitants, quel crédit accorder au vote de quelques milliers de personnes probablement mobilisées selon les bonnes vieilles méthodes de l’extrême-gauche ?
Non, M. Herrou ne peut pas être l’Azuréen de l’année !
Faut-il rappeler qu’il comparaîtra devant le tribunal correctionnel le 4 janvier prochain pour aide illégale au séjour d’étrangers en situation irrégulière ? M. Herrou revendique ouvertement de violer les lois de la République en affirmant avoir fait passer la frontière à plusieurs reprises à près de 200 étrangers en situation irrégulière.
Ce nombre est suffisamment important pour que chacun comprenne qu’il s’agit bien d’une filière organisée et non pas d’un geste isolé. Par ses actes, M. Herrou n’a pas d’autre but que de provoquer et de défier l’autorité de l’Etat. Son action est une insulte aux policiers, aux gendarmes, aux douaniers et aux militaires de Sentinelle qui tous, chaque jour, surveillent nos frontières notamment entre l’Italie et la France. J’ai pu constater le 22 décembre dernier, à Sospel, la qualité et la difficulté de leur travail qui se solde en 2016 par l’interpellation d’au moins 35 000 étrangers tentant de passer illégalement en France, ce qui est considérable.
Non, M. Herrou ne peut pas être l’Azuréen de l’année !
Bien d’autres personnes méritent d’être honorées. Pour moi, l’Azuréen de l’année, se trouvent parmi tous ces héros de la nuit tragique du 14 juillet dernier à Nice, parmi ces femmes et ces hommes qui tous, collectivement ou individuellement, ont porté secours, qui tous ont sauvé des vies. Je pense à cette jeune policière qui a neutralisé le terroriste, permettant d’éviter des dizaines de morts supplémentaires, je pense aux pompiers, au SAMU, aux citoyens qui sont venus porter assistance aux victimes, je pense aux services d’urgence de l’hôpital Lenval et de l’hôpital Pasteur. Voilà les héros ! Et ils n’ont pas besoin de le claironner ni d’ouvrir une page Facebook ni de provoquer des coups d’éclat à quelques jours d’un procès.
Ces héros du 14 juillet sont des humanistes. Et pourtant aucun n’a été nominé. Évidemment, l’humanisme pour l’humanisme, discret et anonyme, n’intéresse pas.
Et combien d’Azuréens, chercheurs, chefs d’entreprise, présidents d’associations, et bien d’autres qui ont choisi de mettre leur vie au service des autres, mériteraient également cet hommage !
Non, M. Herrou ne peut pas être l’Azuréen de l’année !
Etre l’Azuréen de l’année, ce n’est pas manipuler la joute médiatique à sensations comme il le fait pour se protéger de la justice, en s’abritant derrière une générosité de façade.
Las ! Cette fausse générosité est un dangereux mirage. La France généreuse doit préserver ses valeurs d’accueil et d’hospitalité pour ceux qui en ont les qualités, les réfugiés et les opprimés victimes de la barbarie. Mais faut-il rappeler qu’à peine un tiers des candidats au statut de réfugié remplissent les conditions pour l’obtenir !
Quant aux migrants économiques, la France ne peut plus en accueillir davantage. Les capacités d’intégration par le logement et le travail sont limitées. Laisser s’installer dans notre pays des personnes sans garantir leur avenir, c’est prendre le risque de livrer ces étrangers aux trafiquants et aux criminels. C’est également favoriser un communautarisme islamique dangereux pour la République, fauteur de divisions profondes dans notre société, elles-mêmes génératrices de lourdes incompréhensions et terreau des pires extrémismes.
L’humanisme, c’est avoir conscience que la solution se trouve aussi dans les pays d’origine des migrants et dans l’aide au développement, et non pas seulement en Europe.
Non, M. Herrou ne peut pas être l’Azuréen de l’année !
Il a fait de la protection des mineurs son fer de lance en pensant apitoyer l’opinion publique. Dans les faits, il la trompe. Car il est absolument faux de dire que les mineurs ne sont pas pris en charge dans notre département.
Les services de l’Etat, sous l’autorité du Préfet, procèdent aux réadmissions en Italie autorisées par la loi et les conventions internationales. Quant au conseil départemental, il accomplit son devoir pour les autres mineurs. Je veux rendre hommage aux services du département des Alpes-Maritimes qui assument la responsabilité de 210 mineurs isolés étrangers qui tous sont accueillis dans des structures ad hoc et dans des conditions optimales. Le coût total de leur accueil s’élève à 10 millions d’euros à la charge du contribuable départemental. C’est la loi, et le conseil départemental la respecte. Il prend en charge les mineurs que les services de l’Etat ou le juge dirigent vers lui.
Non, M. Herrou ne peut pas être l’Azuréen de l’année !
Lui qui prône l’ouverture des frontières sans contrôle, lui qui prône un monde ouvert. Une attitude irresponsable dans le contexte actuel… En matière d’immigration, c’est la fermeté qui est gage d’humanité, quand près de 400 000 personnes ont débarqué sur les côtes Sud de l’Italie depuis le printemps 2014. Les bons sentiments conduisent à des drames. Les messages d’ouverture généralisée passés tous azimuts, comme celui de l’Allemagne à l’automne 2015, n’ont pour résultat que la multiplication du nombre de morts en Méditerranée, à quelques centaines de kilomètres à peine de la côte d’Azur.
Est-il nécessaire de rappeler que dans le contexte de menace terroriste maximale que nous subissons aujourd’hui, la frontière n’est pas une menace mais une protection ? Du Bataclan à Berlin en passant par Bruxelles, preuve a été faite que les terroristes utilisent le flux migratoire pour infiltrer le territoire européen. Surveiller nos frontières est un impératif qui s’impose d’autant plus.
Qui peut dire avec certitude que dans les centaines de migrants que M. Herrou se targue d’avoir fait passer ne se dissimule pas un futur terroriste ?
Pour toutes ces raisons, jamais je ne tolérerai qu’une nouvelle jungle de Calais s’installe dans les Alpes-Maritimes. La jungle de Calais est une honte pour la France. Le gouvernement a laissé s’installer une zone de non droit livrée à des bandes et des mafias. Calais a été une pompe aspirante.
Au moment où nous avons besoin de contrôles stricts, la démarche de M. Herrou, idéologique et préméditée, est une prise de risque majeure. Ce n’est pas à des individus irresponsables de définir les règles d’entrée sur le territoire national. Nous sommes dans un Etat de droit. Sous une fausse générosité, ceux qui bafouent les règles de la République mettent en danger notre pays."


Lettre adressée à Monsieur Eric Ciotti,

Député « Les Républicains »

Président du conseil départemental des Alpes-Maritimes


Monsieur le Député,

Je me permets de vous adresser ce courrier car, étant en Terminale ES dans un lycée de province et travaillant en cours sur l’affaire Cédric Herrou dans le cadre d’un sujet de dissertation en Philosophie, j’ai pris connaissance de la tribune que vous aviez rédigée contre l’élection de cette personne en tant qu’azuréen de l’année, pour le journal Nice-Matin.
Je n’ai pas l’habitude de m’adresser aux responsables politiques mais votre article m’a donné envie de prendre la plume pour raconter simplement mon histoire qui est celle d’une ex-réfugiée. Je n’ai pas l’ambition de vous faire changer d’avis mais il se trouve que chacun des arguments que vous utilisez contre le geste de Cédric Herrou, qui a porté assistance à des migrants ayant franchi illégalement la frontière Franco-Italienne, m’a touché « personnellement », entrant en résonance avec cette expérience si particulière que j’ai vécu pendant mon adolescence. Je ne néglige pas les droits et les devoirs de tout citoyen à l’égard de l’Etat dans lequel il est né ou a été accueilli mais votre prise de position me semble sous-estimer totalement le ressenti de celles et ceux qui sont dans l’obligation de prendre la route sans vraiment savoir comment se fera le voyage ni s’il leur sera possible de poser un jour leur valise dans un lieu hospitalier, soit exactement ce que la France a été pour moi. Mon vœu le plus cher, par conséquent, est que votre argumentation apparaisse aux yeux des français comme ce qu’elle est : faible, inadaptée, irréaliste, émise par la conception passéiste et procédurière d’une France qui déjà n’existe plus.
J’ai 19 ans mais j’en avais 14 quand j’ai du quitter mon pays. Je viens d’une petite nation qui a vécu la guerre et qui est parvenue à retrouver son indépendance. Lorsque il a été question de partir, la raison de cet « exil » volontaire m’était inconnue mais je savais qu’il s’agissait de problèmes personnels de mon père. Je me souviens encore du jour de notre départ…Nous avons dû quitter notre maison, notre famille, nos proches, notre école car c’était la seule solution pour aider notre père. Nous avions beaucoup réfléchi mais c’était bel et bien la seule issue possible. S’est posée alors à nous la question du choix de notre destination. L’Allemagne, la France ? Un autre pays ? Mais quel autre pays que la France aurait-il pu nous accueillir pour sauver la situation difficile dans laquelle nous nous trouvions ? Cette nation a toujours joui d’une excellente réputation chez nous car elle nous apparaissait comme une terre de liberté ouvrant ses frontières à toutes les personnes simples et honnêtes n’ayant plus la possibilité de demeurer là où elles étaient nées. Nous avons donc choisi la France, Paris, cette ville que j’avais toujours rêvée de visiter. J’étais à la fois heureuse et malheureuse car j’aurais préféré me rendre dans cette capitale en tant que touriste et non comme réfugiée.
Je vous prie de croire qu’il n’est pas facile de « fermer la porte derrière soi » quand on franchit la frontière du pays dans lequel on est né, dans lequel on a grandi pour tout reprendre à zéro « ailleurs », au milieu de personnes qui sont chez elles, qui ne parlent pas notre langue et auxquelles on demande de nous recevoir. Or dés notre arrivée en France, nous avons été très bien accueillis et j’étais vraiment heureuse. Bientôt j’allais entrer au collège. Je me suis posé beaucoup de questions, comment vais-je comprendre mes camarades ? Comment vont-ils se comporter à l’égard d’une personne étrangère qui ne maîtrise pas bien leur langue ? Vont-ils se moquer de moi ? Combien de temps va-t-il me falloir pour que je m’adapte à ce nouveau pays ? Comprenez qu’il n’est rien qu’un réfugié souhaite davantage que cela : s’adapter, être accepté, recueilli et pourquoi pas « reconnu » par un autre pays comme partie intégrante de cette nouvelle communauté.
Lorsqu’il fut effectivement temps pour moi d’être admise au collège, il me fallut faire face à toutes ces difficultés dans une classe, un établissement, une langue que je ne connaissais pas. Je suis très souvent rentrée chez moi en pleurant, car je n’arrivais pas à comprendre. Lorsque vous disposiez de tout ce dont vous aviez besoin et que vous vous retrouvez dans un autre pays dont il vous faut apprendre la langue, les mentalités, les usages, les coutumes et les lois, vous traversez forcément des moments de découragement intenses et pénibles à vivre. Derrière les « mesures », les « lois », les « décrets » et les procédures de l’Etat dont je mesure bien l’importance et la nécessité, il y a des expériences, des affects, des ressentis qu’une personne qui n’a jamais été déracinée peut bien se représenter mais qu’elle aura bien du mal à réaliser dans toute la gamme des sentiments qu’ils suscitent. C’est aussi à la lumière de ce déracinement affectif qu’il faut entendre le sens de la situation de « réfugié », laquelle ne saurait être seulement un « statut ».
Mais ce ne furent pas pour moi les seules épreuves. Mon père a du traverser des moments difficiles car il s’est battu contre une maladie qui, dans notre pays d’origine, n’aurait jamais été soignée. Mon père a pu, en France, bénéficier de soins qui ne lui auraient pas été prodigués dans son pays de naissance car les médecins de là-bas ne l’auraient même pas détectée. Aujourd’hui, il est décédé mais il a pu, ici, profiter d’un « sursis » dont il aurait été privé si nous n’étions pas partis de « chez nous ». Il y a « La France », les lois, les options des différents partis, la ligne politique que vous défendez dans votre tribune contre Cédric Herrou, et puis, au milieu de tout cela, il y a des vies, des « destinées », comme on dit, et notamment ce « petit morceau d’existence » dont mon père a pu jouir grâce à notre expatriation. C’est de cela, de « ces morceaux de vie de réfugiés » dont il est question dans ce débat et c’est à cause d’eux que je ne peux comprendre votre position.
Monsieur Herrou a vu des personnes en détresse qui auraient pu être mon père, ma famille, moi, et il leur a porté simplement assistance parce que la durée nécessaire à la demande d’un formulaire d’accueil, le passage par différentes administrations et les structures mises en œuvre par l’Etat supposent un temps dont ne dispose pas la plupart des réfugiés. L’Etat est peut-être la solution à tous les problèmes qui se posent sur un territoire mais, il ne peut, par définition, l’être « tout de suite » et personne n’a le temps d’être réfugié. On l’est brutalement, sans choisir. Entre l’urgence et l’état d’urgence, il y a tout le temps requis par le travail de médiation de l’Etat.
Je ne vous demande pas de « réaliser » le déracinement que ma famille et moi-même avons vécu car je pense que ce n’est pas possible mais au moins de comprendre qu’au fil de vos mots, de vos idées et des lois que vous défendez, « à juste raison », se tissent des vies, des morts provoquées ou heureusement retardées comme le fut celle de mon père grâce à l’Etat français. J’ai bien écrit « à juste raison » car je sais que vous n’ignorez pas à quel point une loi n’est rien sans l’esprit qui la commande. Or, il me semble évident que l’esprit des lois de la République Française se trouve, en l’occurrence, plus proche du geste de Cédric Herrou que de votre critique trop « réactive », passionnelle, idéologique, pour être réellement à la hauteur des conditions historiques dans lesquelles l’Etat de Droit français est né. Vous savez bien que « les droits naturels, inaliénables et sacrés » sont explicitement mentionnés dans la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, et j’ai du mal à envisager la possibilité que l’état d’esprit d’un « Républicain » puisque c’est le terme choisi par la formation politique à laquelle vous appartenez puisse se méprendre à ce point sur l’esprit des lois de la République Française dont vous êtes, en tant que président du conseil départemental, le représentant sur le territoire ainsi que le défenseur.
Peut-être vous étonnerez-vous que je ne signe pas cette lettre, mais au-delà du caractère personnel qu’elle revêt, l’exigence de pudeur qui m’incombe est aussi celle de parler au nom de tous les réfugiés, car je sais bien que mon cas, aussi empreint soit-il de l’expérience qui fut la mienne du déracinement, est tout sauf isolé.
Comprenez que ma démarche est dictée par le sentiment de gratitude que je voue à la France, parce qu’elle sauve des vies, parce qu’elle retarde des morts, parce qu’elle accueille celles et ceux qui fuient la guerre et cherchent simplement un lieu de paix. Je suis fière d’avoir été une réfugiée. Je n’oublierai jamais mon pays mais cela ne m’empêche aucunement de m’adapter aux règles et aux usages de mon nouveau pays.
Je ne suis pas assez naïve pour penser que ma lettre va changer votre opinion mais j’espère simplement que vous accepterez d’en recevoir le témoignage, éventuellement de vous laisser gagner, ne serait-ce qu’un minimum, par l’émotion qui fut la mienne en la rédigeant, parce que la situation des réfugiés d’aujourd’hui est plus précaire que ne l’a été la mienne. Je vous prie de faire preuve de bienveillance et d’indulgence à leur égard car la guerre est précisément ce qu’ils essaient de fuir et non ce qu’ils méritent de retrouver. Personne ne mérite cela, puisque la sécurité, c’est-à-dire la possibilité d’être protégé de l’arbitraire et de la violence des agresseurs est un droit dont l’application rigoureuse exige de nous, citoyens français, qu’à son endroit, nous ne faiblissions jamais. Sous cet angle, le geste de Cédric Herrou est tout sauf laxiste, ou illégal.
Je vous remercie pour l’attention que vous jugerez bon d’accorder à cette lettre et vous prie d’agréer, Monsieur le Député, l’expression de ma haute considération. 

                                                 Une citoyenne française, ex-réfugiée