1) L’oeuvre d’art et l’expérience du réel (Louis Lavelle)
a) Corps et désoeuvrement
« il y a » des œuvres: des toiles, des musiques, des images, des dispositifs et des installations, des tags, des graffitis qui créent en nous un certain effet dont on va dire ou dont on va nous dire que « c’est de l’art! » Plutôt que de nous pencher sur cette phrase et sur les discussions qu’elle peut entraîner, peut-être pourrions nous d’abord nous tenir et nous maintenir à hauteur (basse) de corps. Qu’est-ce qu’’il en est du corps humain, de la façon d’être un corps pour un être humain devant l’oeuvre?
Dans un premier temps, il semble évident que la distinction oeuvre / ustensile soit féconde pour saisir cette rencontre entre une oeuvre et un corps humain. Devant l’ustensile, le corps humain est « convoqué » ou plutôt incité à interagir avec une plasticité de façon fonctionnelle et ergonomique. C’est un peu comme si les ustensiles nous dictaient des postures corporelles, des gestuelles et finalement nous passons nos journées à nous conformer à leurs invitations, voire à leurs injonctions. Les corps des humains se plient dans la boîte de l’habitacle de leur voiture, se coulent dans le moule du dispositif constitué par le bureau, la table et l’ordinateur ou par le poste dessiné comme en creux par la chaîne de montage dans laquelle l’ouvrier n’a plus qu’à prendre place, se glissent voluptueusement dans les arrangements plus doux des « temps de repos » qui n’en sont pas moins de fermes diktats imposés par les dossiers et les cousins de nos canapés devant un écran plat. L’ustensile nous installe dans la croyance que notre corps est « voué », comme par nature (mais évidemment ce n’est pas naturel puisque l’ustensile est un objet culturel), à faire quelque chose (et à ne pas rester là bras ballants).
Quiconque prête vraiment attention à son ressenti au fil de ces journées de « pliure » ergonomique et de soumission béate aux injonctions d’optimisation de son temps saisira une forme de plaisir, de satisfaction un peu suspecte, comme si quelque chose d’un peu trop empressé, diligent, voire hagard, veule , presque paniqué se manifestait dans la précipitation de notre obéissance. Je ne sais pas quoi faire de ce corps mais heureusement mon portable me le dit. Il me donne même cette fantastique opportunité de renvoyer à mes semblables l’image d’un être humain occupé, investi d’une tâche et qui dispose à l’autre bon du cadran ou de l’enregistreur de sons un interlocuteur, un ou une auditrice , bref autrui. L’ustensile me dicte la posture adéquate pour m’insérer dans un temps humain, dans une structure humaine, dans un « avoir à faire » humain et donc dans un « avoir à être » grâce auquel mon futur est là, tracé, rassurant. Même si commencer nos journées de labeur quotidien n’est pas forcément agréable, ni hyper motivant nous savons que nous attendent des dispositifs objectaux qui à l’image des ces matelas à mousse de mémoire de formes sont exactement proportionnés à l’empreinte de nos corps et dans lesquels nous n’avons plus qu’à nous glisser paresseusement pour que la journée se passe pour que l’intégration sociale s’accomplisse, et qu’à aucun moment je ne puisse être suspecté de ne faire qu’être là, ici et maintenant, désoeuvré.
Il ne fait donc aucun doute qu’un certain mode d’être un corps humain socialisé, conforme, optimisé et surtout programmé s’effectue dans le rapport humain corps/ustensile.
MAIS « il y a » l’œuvre d’art, et tout ce qui vient d’être dit vole en éclats. La pesanteur sensible de l’objet ou du dispositif ou de la « manifestation » est bel et bien là. Ce tag ou ce dessin imprimé sur le mur est bien « là » comme cette table, cette chaise ou ce portable que je manipule compulsivement mais j’ai beau attendre qu’il dicte quelque chose à mon corps, rien ne vient. Et c’est même pire que cela, le dispositif de Joseph Kosuth appelé « one and three chairs » ne m’en propose aucune pour m’assoir. Elle me trouble au contraire sur la question de savoir ce qu’une chose est. Il n’est même pas possible de dire qu’elle m’envoie un message, qu’elle s’adresse à moi car avant tout cela qui reste une interprétation, avant même d’être ce que l'on a appelé de l’art conceptuel « une et trois chaises » suspend d’abord l’automatisme fonctionnel de s'assoir. Nous pourrions imaginer ce dialogue entre l'oeuvre de Kosuth et son spectateur
- Bon! Ben alors qu’est-ce que je fais là?
- Eh bien sois là! Réalise que tu ne sais pas bien en fait ce que c’est qu’une chaise, si c’est une représentation, une sculpture ou une définition.
C’est comme si brutalement apparaissait le sous-titrage d’un dialogue constant et familier entre nous et les ustensiles à l’occasion de cette oeuvre qui l’interrompt.
- Qui suis-je?
Le volant nous dit « pose toi et là et conduis »
- Qui suis-je?
La chaise nous dit « un corps qui s’assoit »
- Ouf! Merci
- Qui suis-je?
"Une et trois chaises" de Kosuth ne dit rien et m’interdit tacitement de m’assoir.
Ce qu’il se crée alors par l’émergence de l’oeuvre d’art, c’est un suspens, et rien ne serait plus faux que de penser que ce suspens tient à cette oeuvre là, moderne, conceptuelle, en prise avec notre époque contemporaine. Ce suspens est tout aussi efficient devant les monolithes de Stonehenge ou les gravures rupestres de la grotte Chauvet. On peut bien se dire que les sièges d’un cinéma et l’écran au fond de la salle me disent de m’assoir et de regarder là, mais si c’est un film d’art, le film et la synesthésie (synthèse simultanée de plusieurs sens) dans laquelle il consiste vont m’interpeller physiquement ,voire existentiellement et pas du tout m’occuper fonctionnellement. Je ne vais pas voir un film pour faire ce ci ou cela mais pour vivre physiquement une expérience, pour vivre le suspens de ce que c’est que vivre une expérience, être au monde, à un certain monde mais tout ceci dans un suspens, dans une parenthèse de la vie sociale et fonctionnelle des humains.
Nous pourrions dire qu’il y a dans la rencontre avec une oeuvre un effet conscient ou inconscient de sidération comme si le fait d’être au monde m’était renvoyé dans la dimension brute et vraie, effective, de son étrangeté originelle. L’œuvre est sensible. Elle se manifeste physiquement à mes sens. Elle consiste dans une plasticité, sonore, visuelle, tangible, mais contrairement aux ustensiles, cette manifestation sensible ne se connecte pas à des organes ni à des projets d’action, ni à des intentions humaines, encore moins à des prédispositions d’être humain. L’oeuvre d’art ne se présente pas à moi sur le fond d’un projet humain d’effectuation utilitaire ou de réalisation de soi dans le monde. L’oeuvre n’est pas là pour arranger mes affaires, pour me rendre l’existence plus accommodante, plus facile et même si nous nous gargarisons parfois à l’idée qu’elle est « belle », qu’elle nous enchante ou nous ravit, voire qu’elle nous fait réfléchir, nous savons bien que ces affirmations ressemblent davantage à ces mantras ou à ses formules d’encouragement que l’on s’adresse à soi-même dans une situation critique pour se rassurer plutôt qu’à des propositions vraiment fondées. Ce qu'une œuvre d'art EST d'abord, c'est "PAS COMMODE", comme nous disons de ces personnes avec lesquelles nous craignons d'entrer en contact parce qu'elles ne nous permettent pas de trouver ce terrain d'entente qui consiste dans un échange consternant de banalités.
Nous savons bien qu'elle n'est pas accommodante parce que sa présence ne se dilue pas dans son usage, contrairement à l’ustensile. Nous retrouvons ici exactement et plus clairement le fond de ces dialogues avec des objets et avec « une et trois chaises » de Kosuth. Il y a ce que nous avons coutume de considérer comme « la réalité » mais qu’entendons nous par ce terme?
« La vie comme elle va », c’est-à-dire ces actions quotidiennes qui se coulent tranquillement et surtout habituellement dans ce complexe d’objets utiles qui ne sont la que pour ça, qui ont été conçus pour cela et grâce auquel nos journées suivent un cours familier. C’est bien ce que dit le philosophe Louis Lavelle (1883 - 1951) dans un article qu’il consacre à "l’art comme révélation":
« Le réel, c’est d’abord un spectacle familier et changeant qui s’étend autour de nous, que nous retrouvons chaque jour et qui donne un point d’appui à nos pas et un but à nos mouvements, qui présente juste assez de constance pour ne point nous ôter toute sécurité et juste assez de mobilité pour réveiller en nous les puissances de la vie et les obliger à tout instant à s’exercer. Mais peut-on dire que dans ce spectacle le réel se montre à nous véritablement ? Y a-t-il en nous une attention, un intérêt, qui, en s’attachant à lui, nous en donnent une image pure ? Que lui demandons-nous sinon de fournir un chemin à notre activité et un aliment à nos besoins ? En lui-même le réel n’a encore pour nous ni valeur ni signification. Nous ne le rencontrons qu’au terme d’une action à laquelle il fournit soit un obstacle, soit un véhicule. Nous ne cessons de l’interroger mais afin de reconnaître ce qu’il recèle en lui qui peut nous servir ou nous nuire. Nous n’envisageons jamais le réel que dans son rapport, non pas seulement avec nous, mais avec notre utilité. Dès lors, en devenant pour nous un moyen, il nous dérobe pour ainsi dire son vrai visage. Il se plie à une fin qui lui est étrangère et nous ne retenons de lui que les indices qui nous permettront de l’atteindre. Dès que ces indices ont été reconnus, nous cessons en quelque sorte de le voir. Ainsi, soit qu’il ne puisse nous servir, soit que l’usage que nous en faisons devienne trop assuré, il s’enveloppe peu à peu dans les voiles de l’habitude : derrière eux nous soupçonnons sa présence, mais sans être capables de la réaliser. »
Ce passage répond à la plupart de nos questions en les situant dans le rapport de l’être humain au réel. Toute oeuvre s’impose fondamentalement à nos sens, entre en résonance avec notre corps mais contrairement à ce qui se passe avec les ustensiles, elle ne le prolonge pas, elle ne lui fournit pas cette praticité, cette optimisation grâce à laquelle ma voiture supplée la vitesse de course de mes jambes, mon ordinateur la contenance de ma mémoire, ou mon portable la portée de ma voix. Avec les ustensiles, nous n’abordons le réel que pour en éviter l’expérience authentique mais voilà soudainement qu’une réalité se manifeste à moi de telle sorte qu’il m’est absolument impossible de me dérober à sa réalité, c’est-à-dire finalement à LA réalité.
Si nous voulons vraiment saisir quelque chose de ce qu’une oeuvre « est », peut-être convient-il que nous prêtions d’abord attention à cette capacité qu’elle a de mettre en échec toutes nos tentatives d’occultation, d’évitement de l’expérience effective du réel. Je suis un nouveau venu dans une collectivité quelconque (nouveau travail nouveau lycée, association, etc.) mais voici que s’intercale dans ce travail un instant de pause. L’institution ou l’organisation me donne quartier libre et je suis « désoeuvré ». Je ne peux plus occuper mon corps ni mon temps à une activité programmée, sociale, humaine et je suis jeté là dans un bureau, une cours de récréation, un couloir. Quelque chose d’une réalité pure, donnée, frappe à la porte de ma perception. C’est l’occasion rêvée de m’interroger sur cette « chose » sans la soumettre à un usage , à une finalité humaine, à un temps salarié. Là le temps est « pur », la réalité tangible, à portée de sens: je n’ai rien à faire, rien à prouver, rien à être, étant entendu que ce « rien à être » signifie simplement que dans ce temps la pause, la société humaine me lâche et que précisément « être » affleure à mon quotidien sans cette quotidienneté, sans cette occupation que l’on aime tant renvoyer à nos semblables par le prestige social qu’il nous permet de revêtir à leurs yeux exactement comme un vernis qui cacherait la honte d’une fibre de bois nue.
Dans cette pause, je pourrai « juste être » et que chacune et chacun réalise ici à quel point un moment de panique que nous pourrions vraiment qualifier d’ « existentielle » se joint immédiatement à cet instant, ne serait-ce qu’à sa représentation mentale a fortiori à sa réalité effective: ce n’est pas possible je ne vais simplement rester là, assis, ou debout les bras ballants « devant tout le monde ». Je ne peux pas consister dans ce corps désoeuvré, échoué, juste « là », offert à tous les jugements des autres qui sont en groupes, qui discutent qui sont affairés dans une conversation, qui rient, qui s’envoient une multitude de signes extérieurs de « préoccupation », d’attestations de vie commune, de clins d’oeil hérités d’une complicité de longue date, comme si j’étais le seul à avoir atterri ici d’une planète lointaine. Mais pourquoi cet affairement, cette aptitude à envoyer toutes les composantes de l’image du bon copain, de l’employé modèle, du petit malin qui connaît toutes les ficelles de l’art de se mêler à une conversation me sont-ils refusés à moi? Je ne veux pas rester en plan, je ne veux pas ouvrir les portes de ma perception à ce réel pur qui ne serait que lui et par rapport auquel je ne serai que ce corps impliqué dans sa réalisation pure. C’est trop troublant, étrange, pas humain, comme un no man’s land.
Mais heureusement j’ai mon portable et même si la vérité stricte est que je n’ai vraiment rien à faire, personne à appeler vraiment, aucune vidéo à visionner authentiquement, je vais grâce à lui pouvoir donner le change aux autres, manifester ce que l’on appelle une contenance et ici vraiment une « contenance sans aucun contenu » mais tout est préférable à cette ouverture à un réel brut. Tout est préférable à la révélation de ma condition avouée de dasein.
b) L'expectative artistique
Or, c’est ici qu’il nous faut situer l’oeuvre d’art car ce qu’elle parvient à produire, c’est justement cela: cette ouverture. Elle force le passage du réel, elle accomplit ce dont justement je voulais absolument (et peut-être absurdement) me garder, m’abstraire, me défendre, me défaire, m’éloigner avec mon portable. Ce réel sans travail salarié, sans clin d’oeil complice à des camarades de travail qui ne sont que des amis de façade, sans ces « choses à faire » qui sont autant d’excuses à la seule condition à être (le dasein), voici qu’il s’impose à moi dans la brutalité d’une sidération voire d’une transe sans équivalent. L’œuvre d’art ne se laisse enrôler par aucune fonction, par aucun usage, par aucune finalité à connotation sociale ou humanisante. L’œuvre d’art est ce par quoi je réalise que le réel est là et qu’il est toujours là avant, et qu’il est toujours là SEULEMENT:
« L’art déchire ce voile. Il abolit tous les écrans entre le réel et nous. Il interrompt toutes ces réactions trop connues que le réel suscite en nous et qui le dissimulent. Il traverse toute l’épaisseur des représentations acquises. Il nous oblige à retrouver avec les choses un contact absolu. Il abolit en elles l’utilité, dissipe toutes les arrière-pensées par lesquelles nous les rapportons à quelque terme de comparaison situé en dehors d’elles ; il serait même plus vrai de dire, comme on le fait parfois, qu’il en fait un terme de comparaison pour tout le reste, si ce n’était par là diviser encore une pensée qu’elles doivent retenir tout entière et qui trouve dans leur contemplation un mouvement qui lui suffit. Ainsi, l’art restitue aux choses leur état de choses : il nous les découvre ; il leur donne une sorte de présence pure que jusque là nous n’avions pas soupçonnée. Il nous oblige à les regarder, à les apercevoir telles que nous les verrions la première fois, si notre regard était assez pénétrant et assez lucide. Il rend au regard sa parfaite jeunesse, à l’atmosphère qui enveloppe le réel une transparence presque surnaturelle. On le voit dans l’effort par lequel l’artiste, préoccupé d’oublier tout son passé, tout son savoir, cherche seulement à scruter le réel afin de le tenir à la disposition tout à la fois de l’œil et de la main : les ressources de la technique la plus habile n’ont point d’autre fin que d’obtenir cette double coïncidence et de disparaître au moment où elle se réalise. Mais le spectacle du monde perd alors sa familiarité anonyme pour acquérir une familiarité intime et personnelle, comme les choses qui n’étaient pour nous qu’un objet d’usage dont nous nous sommes longtemps servi sans les avoir remarquées et qui, quand nous les retrouvons après les avoir perdues de vue, acquièrent tout à coup un relief vivant et incomparable. »
Il faut lire et relire ces phrases de Louis Lavelle et réaliser à quel point elle nous propose de l’œuvre une définition simple (l’œuvre d’art est l’ouverture à une réalité sans voile: thèse que l’on retrouve aussi chez Bergson et chez Heidegger, entre autres) et en même temps déconcertante, à contre-courant d’une certaine représentation de l’artiste comme génie ou bien comme marginal, comme être à part (pour Louis Lavelle, l’artiste serait parvenu au contraire à écarter les obstacles et les voiles que nous interposons consciemment ou pas entre nous et la réalité.
" L’art traverse toutes les épaisseurs des représentations acquises".
Cette phrase convient particulièrement à « trois chaises » de Kosuth, pas tant parce que cette œuvre nous mettrait en présence d’une chaise mais parce qu’elle nous invite à traverser trois représentations d’une chaise jusqu’à nous interroger sur sa présence effective. C’est bien le redoublement du « re » de re/présentation qui ici compte, nous aveugle jusqu’à ce que nous réalisions qu’une œuvre réside justement dans son aptitude à s’imposer comme une présence et à situer ce qu’elle représente comme n’étant pas RE-présenté parce que miraculeusement son auteur a accompli cette prouesse de coïncider non pas tant avec la chose, ou l’être, ou le paysage, ou l’objet qui serait représenté mais avec sa présence. Il y a le monde ou la vie ou si l’on préfère: « il y a tout ce qui « est » » et l’art désigne cette compétence à révéler cette présence plus que la chose représentée parce que dans le fait de dire que c’est une chose, il y a déjà un préjugé douteux voire faux. Les choses et les êtres et les forces physiques « sont » AVANT d’être ce qu’elles sont. Leur eccéïté (ou leur émergence dans l'existence) précède leur quiddité et seul.e l'artiste perçoit cela (mais évidemment pas avec ces termes là)
Finalement je peux dire devant la photo de chaise, devant l’ustensile chaise ou devant la définition donnée par le dictionnaire de cette chose que « c’est ça: une chaise », et pourtant derrière cette déclaration péremptoire, se distinguent trois façons différentes et absolument « autres » de rendre présente une certaine RE-présentation, un certain regard, une certaine attente: s’assoir (l’ustensile) voir (la photo) connaître (le dictionnaire). L’œuvre de Kosuth consiste à brouiller l’activation de ces arrières pensées et de nous laisser en plan, un peu groggy parce qu’elle est où la chaise, en fait, et qu'est ce que c'est? Qu'est ce qui se passe quand je dis que je perçois une chaise?
Parvenu.e à ce point, nous sommes prêt.e.s pour le « ready made » (exposer des ustensiles: pelle à déneiger, urinoir, porte-bouteilles) de Duchamp, c’est-à-dire pour réaliser que nos ustensiles peuvent être des œuvres dés lors que je prête attention à une donnée qui jusque alors m’avait échappé: la présence pure des choses, des êtres et du monde, et par "pure", ce qu’il faut ici entendre c’est « brute ».
« Il (l’art) dissipe toutes les arrière-pensées par lesquelles nous les rapportons à quelque terme de comparaison situé en dehors d’elles ; il serait même plus vrai de dire, comme on le fait parfois, qu’il en fait un terme de comparaison pour tout le reste, si ce n’était par là diviser encore une pensée qu’elles doivent retenir tout entière et qui trouve dans leur contemplation un mouvement qui lui suffit. »
Ce passage n’est pas simple mais nous avons clairement expliqué en quoi consiste ces arrières pensées qui finalement sont des subterfuges, des manifestations de déni à l’égard de ce qui paradoxalement est trop manifestement « là », présent, pour que nous l’appréhendions comme ça, tel qu’il se donne. Le terme « appréhender » est ici vraiment juste. Nous appréhendons la réalité ce qui signifie à la fois que nous l’abordons et que nous la craignons, comme si toutes les raisons ici étaient bonnes de ne pas reconnaître la présence du monde, le fait brut que « les choses » sont. C’est le mouvement compréhensible mais dommageable de tout dasein qui pense pouvoir évacuer ou atténuer le trouble qui fait de lui un dasein en multipliant les intermédiaires, les obstacles entre lui et cette pure présence menaçante d’un monde « là ». Mais justement c’est bien cela qu’il faut vaincre pour s’accepter tel que l’on est, c’est-à-dire accepter le dasein que l’on est.
Louis Lavelle et Martin Heidegger ont vécu à la même époque mais nous ne trouverons aucune référence de l’un à l’autre et leurs philosophies adoptent des styles différents (beaucoup plus « classique » pour Lavelle) mais pourtant ils s’intéressent exactement aux mêmes choses. Nous pouvons vraiment comprendre ce que veut dire ici Louis Lavelle en le traversant de la perspective du Dasein. L’art c’est ce qui impose résolument le fait que la présence du monde est ce dont nous « prenons acte » et dans ce terme il faut entendre toute la nuance de contemplation, peut-être aussi de sidération. C’est exactement ce que nous voulons dire quand nous disons à quelqu’un qu’il nous met devant « le fait accompli ». C’est alors un reproche, nous voulons dire que nous aurions préféré qu’il nous en parle avant. Mais c’est cela une œuvre: c’est le fait accompli d’un monde comme présent. Cela devrait quand même nous étonner que le monde soit « là » et qu’il se manifeste dans cette seconde qui, quel que soit le contenu de notre perception, est absolument « aboutie ». Le dasein est remis à sa place: tel instant du monde est là et toi tu y es aussi, de telle sorte qu’avant tout prise d’initiative humaine rentable, utilitaire, humanisante, ce serait quand même pas mal, que tu prennes le temps de réaliser ça, que tu « encaisses » ce choc, et qu’exceptionnellement tu retardes le plus possible le moment de te remettre dans le bain des affaires humaines des" personas", des formules de convenance pour être acceptée des autres. Il y a dans cet incroyable puissance d’une œuvre une sorte d’équilibre par le biais duquel, en n’en rajoutant pas, le dasein vit l’équilibre parfait de cet instant vertical où tout un monde se tient.
Contre toutes ces arrières pensées parmi lesquelles il faut aussi situer l’idée du message de l’œuvre « qui aurait à nous dire quelque chose », l’art replace le da sein en situation et c’est vraiment troublant, notamment lorsqu’on pense, par exemple au temps qui sépare les premières gravures rupestres (45000 ans, mais ce ne sont que les premières manifestations de l’art figuratif, l’art tout court date encore de bien avant au moins 100 000 ans avant notre ère) de « trois chaises « de Kosuth. C’est exactement comme l’idée d’un certain rapport pur, brut et « donné » au monde perdurait, seul à même de constituer une ligne chronologique et définitionnelle de ce que c’est qu’une œuvre, de ce que c’est que l’art, le monde et l’être humain.
- T’es-tu jamais demandé ce que c’était vraiment qu’une pipe, par exemple? Ceci en tout cas n’en est pas une, nous dit Magritte
- T’es-tu jamais demandé ce que c’était qu’une chaise et ici, dans ces trois réalités: où se situe-t-elle? Nous demande Joseph Kosuth
- T’es tu jamais demandé ce que c’était qu’une main, qu’un taureau, qu’un cheval nous demandent finalement nos ancêtres peintres préhistoriques…
Du moins, nous mettent-ils dans cette expectative partagée entre eux et nous devant un monde peuplé d’animaux. Avant même de s’incarner dans une œuvre, l’art est le suspens de cette interpellation, mais aussi de cette interruption d’un mouvement d’utilisation, de consommation, d’exploitation, de rentabilisation. Nous ne sommes pas d’abord dans le réel pour en tirer avantage, nous sommes jetés dans le réel sans raison ni but ni mission ni avenir ni horizon. Il nous faut prendre acte de ce moment de pur désœuvrement originel, premier de notre être au monde pour vraiment et seulement saisir la portée du face à face avec l’œuvre qui ne peut s’opérer que dans l’émergence d’un monde « vertical », ce qu’expriment exactement les menhirs, les monolithes, les premières manifestations de sacré. Mais qu’est-ce que ça veut dire cette verticalité?
c) La verticale de l’oeuvre et la durée
C’est tout simplement « debout ». Le lieu de rencontre de l’œuvre est difficile à situer parce que s’il y a vraiment rencontre, nous saisissons qu’elle n’est pas là pour être perçue mais plutôt qu’elle est perçue pour que l’on réalise qu’elle est là et ceci change absolument tout à notre façon de nous repérer dans l’espace.
Prenons l’exemple d’une roue de bicyclette (Duchamp - ready made): vous aviez déjà vu des roues de bicyclette avant , mais que celle ci soit « là » vous convoque à une autre forme de rendez vous. Vous pouvez penser que tout au long de votre vie, vous ne ferez que rencontrez des objets, des matières, des éléments et des corps dans l’espace. C’est comme cela que l’écrasante majorité des êtres humaines voient leur existence, mais ce n’est pas tout à fait vrai parce qu’en fait ces objets ne sont pas seulement ni vraiment devant vous comme des objets distincts de vous par l’interstice spatial qui vous en sépare physiquement, et c’est encore plus vrai quand vous entendez une musique ou que vous voyez un film. Où est la musique spatialement? Ou est le film? Évidemment si l’on vous demande où est la roue de bicyclette c’est plus simple: « elle est là posée sur le tabouret » (dans l’œuvre de Duchamp la roue de bicyclette est posée sur un tabouret). Mais on vous dit que c’est une œuvre:
- Ah bon, ça c’est une œuvre? Mais si je prends une roue de bicyclette et que je la pose sur un tabouret chez moi, ce sera aussi une œuvre?
- Oui
- Et quand je la remettrai sur mon vélo pour faire un trajet, ce sera toujours une œuvre?
- Non
- Mais qu’est-ce qui aura changé ? Ce sera toujours la même roue de vélo pourtant
- Pas vraiment. Ce qui aura changé c’est vous et puis les conditions dans lesquelles vous rencontrez l’objet. En fait sur votre vélo vous ne le rencontrez pas, vous l’incorporez à un processus utile. Vous n’êtes pas dans cette expectative de ce que c’est qu’être devant une roue. Vous lui manquez de considération, au sens littéral.
- Ah! Et si tout en faisant mon trajet, je m’arrêtai brutalement et que je renversai mon vélo en le mettant sur la selle et qu’alors je regarde ma roue comme ça en essayant de le voir comme étant simplement là?
- Alors là, oui, l’objet reprend sa place en tant qu’œuvre
- D’accord mais la musique, par exemple qui n’est pas vraiment plantée devant moi, comment je fais pour lui prêter autant de considération qu’à la roue de vélo qui est bien là « devant moi »? Ce sont bien deux œuvres d’art, non?
- Oui et c’est là le plus essentiel: une œuvre d’art c’est ce qui nous fait impression mais pas forcément au sens où il faut que ce soit impressionnant. La roue de bicyclette, vous ne lui donniez pas la moindre chance de vous « faire impression » avant. Grâce à son exposition vous avez saisi quelque chose de sa façon de s’inscrire dans l’espace, dans la lumière, dans la solidité, dans le volume, dans la force de gravité, dans le son si on pouvait la toucher, etc. Finalement vous comprenez (plus ou moins confusément) qu’être là, c’est s’incarner comme un certain coefficient de chiffres dans les forces lumineuses, atmosphériques, sonores, thermiques, volumétrique. Nous sommes toutes et tous énervé.e.s de nous retrouver au musée devant des urinoirs inversés, des tuyaux percés ou des vieux bidons tout pourris (et certes, il y a peut-être de l’abus) mais c’est aussi parce que nous croyons qu’un message intellectuel se profile à l’horizon de tout ça et qu’on se dit qu’on ne le comprend pas ou que cela aurait tout aussi bien pu s’écrire. Et si c’était plus simple en fait? Si on ne nous demandait qu’une seule chose qui est de nous interroger sur ce qui nous fait impression dans les objets quotidiens, et de combien. Il n’est pas une seule expérience de notre vie qui ne se situe d’abord à ce niveau là. Cet objet qui est là devant moi est soumis à la pesanteur ce qui influence ma perception de son poids et de sa stabilité. La roue en tant que volume occupe un espace tri-dimensionnel ce qui évidemment me fait saisir aussi la tri-dimensionnalité de mon corps. Je perçois sa couleur en tant qu’elle est un renvoi du spectre lumineux par la tonalité chromatique de sa surface, etc. Il existe tout autour de nous une libération ininterrompue de forces multiples dans le jaillissement desquelles nous sommes pris et nous incarnons en suivant le fil de certaines données variables et chiffrées. Exister s’opère dans le défilement délirant de ces données là. Vivre « avec » des objets
Il s’agissait d’expliquer vraiment ce que signifie cette verticalité et nous sommes allés jusqu’au bout de cette signification là. Déployer sa vie sur un plan strictement horizontal c’est passer d’un instant à l’autre, d’un jour à l’autre, d’une rencontre à l’autre pour aller de l’avant le long d’une ligne qui va d’un point A à un point B, mais ici en approfondissant cette suspension de la dimension utile et surtout pratique (moyen / fin), nous réalisons la possibilité que l’art se définisse finalement par la déclinaison d’une autre dimension de nos expériences qui consisterait à les saisir comme des intensités plus que comme des rencontres (disons plutôt qu’une rencontre avec des objets, des éléments et des personnes sont toujours aussi et peut-être seulement des données intensives). Il n’a jamais été question de s’extasier devant une roue de bicyclette, mais de vivre cette expérience dans le suspens de la verticalité, ce que nous ne faisons jamais habituellement et de réaliser dés lors que le vrai lieu de rencontre des humains et des objets notamment est celui d’un échange de données intensives chiffrées au fil des tous les axes que contient toutes les forces physiques dans lesquelles nous vivons toutes nos expériences. En fait, cette dimension là est peut-être plus effective, plus immédiatement là que la vision spatiale où nous rencontrons des choses, des êtres, des situations distinctes. Cette autre dimension verticale a indiscutablement rapport à ce que Bergson appelle la durée.
Ici nous comprenons vraiment (mais vraiment!) avec ce concept Bergsonien de la durée ce que veut dire Louis Lavelle quand il évoque « cette familiarité intime et personnelle, comme les choses qui n’étaient pour nous qu’un objet d’usage dont nous nous sommes longtemps servi sans les avoir remarquées et qui, quand nous les retrouvons après les avoir perdues de vue, acquièrent tout à coup un relief vivant et incomparable (notons que louis Lavelle n’a jamais caché son interêt pour la philosophie de Bergson). Cette familiarité c’est celle de la durée, cette conversion de nos rencontres objectales dans l’espace en données intensives qui nous sont propres. En tant que dasein, exister nous fait impression, mais en fait, nous ne quittons jamais ce lieu là (qui n’est pas un lieu en fait) des impressions et dés lors il n’est pas d’objets dont nous ne puissions décliner la rencontre en termes de données impressives, et le moins que l’on puisse dire c’est qu’en effet, il y a quelque chose de toute expérience esthétique qui s’avère incroyablement révélateur, révélateur d’une dimension sous-jacente que certains d’entre nous ne soupçonnent jamais alors même qu’ils y habitent tout le temps. Avant de vouloir « faire impression » dans l’espace aux yeux des autres humains, réalise que tu es toujours déjà (et à jamais) engoncé dans la texture temporelle d’une donne impressive de l’existence où même les objets « extérieurs » se convertissent en variables quantitatives des forces physiques (nous durons dans le même monde que celui à l’intérieur duquel les objets durent)