« Le travail est de prime abord un acte qui se passe entre l’homme et la nature. L’homme y joue lui-même vis-à-vis de la nature le rôle d’une puissance naturelle. Les forces dont son corps est doué, bras et jambes, tête et mains, il les met en mouvement, afin de s’assimiler des matières en leur donnant une forme utile à sa vie. En même temps qu’il agit par ce mouvement sur la nature extérieure et la modifie, il modifie sa propre nature, et développe les facultés qui y sommeillent. Nous ne nous arrêterons pas à cet état primordial du travail où il n’a pas encore dépouillé son mode purement instinctif. Notre point de départ c’est le travail sous une forme qui appartient exclusivement à l’homme. Une araignée fait des opérations qui ressemblent à celles du tisserand, et l’abeille confond par la structure de ses cellules de cire l’habileté de plus d’un architecte. Mais ce qui distingue dès l’abord le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. Le résultat auquel le travail aboutit préexiste idéalement dans l’imagination du travailleur. Ce n’est pas qu’il opère seulement un changement de forme dans les matières naturelles ; il y réalise du même coup son propre but dont il a conscience, qui détermine comme loi son mode d’action, et auquel il doit subordonner sa volonté. »
Karl Marx - Le capital
Quelques conseils pour choisir le sujet
3 critères doivent être pris en compte pour le choix du 3e sujet:
- La différence entre une explication un commentaire et la notion de compréhension. Commenter un texte revient à rédiger un développement sur ce que l’on peut produire à l’occasion de la lecture d’un texte. On commente un évènement quand « on en parle », mais on n’a pas l’ambition d’en rendre compte, de l’expliquer, c’est-à-dire de justifier qu’il soit tel qu’il est. L’explication est donc plus exigeante qu’un commentaire. Elle désigne la capacité à exprimer clairement ce qui est implicite dans un texte. Expliquer veut dire démêler les plis, exactement comme si le texte était un papier froissé dont il faut aplanir la forme, décomplexer le sens. C’est exactement le mouvement inverse de la compréhension, non pas qu’il faille absolument se méprendre sur le texte, mais il n’est pas question de résumer le texte, ni de le synthétiser. Le préfixe « ex » désigne une dynamique exactement contraire à « cum ». On n’attend pas de vous que vous résumiez le texte, que vous le rameniez à une expression concentrée, mais au contraire que vous le développiez que vous en saisissez tous les présupposés et tous les implicites, comme s’il y avait des choses à dire « entre les lignes », des implications.
- L’unité de sens: le texte a été découpé dans la totalité d’une oeuvre. Cela signifie que les personnes qui proposent ce texte (et qui sont des enseignant.e.s de Philosophie savent qu’il y a une idée développée dans ces lignes, ET SEULEMENT UNE. Par conséquent si vous ne parvenez pas à discerner cette unité directionnelle qui fait pencher toutes les phrases du passage vers un seul sens, c’est que vous ne disposez pas du minimum nécessaire pour en tenter l’explication.
- La valeur ajoutée. Toute explication d’un texte y rajoute quelque chose. Quoi? De la clarté, la capacité à dissiper des ambiguïtés ou au contraire des formules trop brutes. Il faut donc d’emblée avoir le sentiment que vous disposez de cette faculté d’apporter de la clarté, du « défroissement », de rendre plus digeste des expressions obscures, ésotériques, trop empreintes d’un vocabulaire philosophique parfois difficile.
A) Rappel clair de l’exercice global
En explication de texte (sujet 3), vous devez :
• Reconstruire le problème posé par le texte, pas faire un résumé.
• Mettre au jour la thèse de l’auteur et la démonstration qui la soutient.
• Suivre le texte ligne par ligne, en expliquant les notions, les articulations logiques et les enjeux. Attention: cela ne veut pas dire expliquer les lignes une à une séparément mais suivre au plus prés ce processus d'implication des phrases qui les relient et grâce auquel telle proposition rend possible celle qui suit.
Vous ne rajoutez pas un « plan personnel » comme en dissertation : votre plan doit être celui du texte lui-même, reformulé clairement. C'est ça de moins à faire mais il ne faut pas vous tromper de plan. Il convient de rendre vraiment compte des différents mouvements
B) Modèle d’introduction (réutilisable partout)
Vous pouvez vous fixer un canevas en 4 moments, que vous remplissez à chaque fois.
1 et 2 (liés) ) Thème et thèse du texte
Vous formulez d’abord le thème, puis la thèse en une phrase nette :
• Thème : le travail, plus précisément la spécificité du travail humain (il faudra amener ce thème là éventuellement à partir de l’expérience quotidienne que nous en faisons)
• Thèse (type) : « Marx soutient que ce qui distingue radicalement le travail humain du travail animal, ce n’est pas la simple habileté technique, mais la capacité de concevoir le résultat dans la pensée avant de le réaliser. »
3) Problématique
Vous transformez la thèse en question philosophique, en montrant la tension :
• Exemple de problématique pour ce texte :
« En quoi le travail humain se distingue-t-il du travail de l’animal, alors même que certains animaux semblent accomplir des tâches très complexes ? Est-ce une simple différence de degré dans l’habileté, ou bien une différence de nature liée à la conscience et au projet ? »
Vous pouvez la formuler en 2 phrases si vous préférez, mais elle doit vraiment naître du texte.
4) Annonce du plan (linéaire)
Vous annoncez la progression du texte, pas un plan de dissertation.
En gros, vous dites: « D’abord Marx… puis… enfin… », à partir des articulations du passage (pas de liste ni de petit a, petit b)
Schéma général pour un texte argumentatif comme celui de Marx (il ne faudra pas le formuler de cette façon sur le copie mais le rédiger de façon plus fluide) :
I. Tout travail suppose une transformation de ce qui est naturel en objets, en structures, en processus artificiels humains.
II. Comparaison entre travail humain et travail animal, à partir de l’exemple de l’abeille et de l'araignée
III. Mise en avant de la spécificité du travail humain : la représentation préalable, le projet. Conséquences philosophiques : le travail comme réalisation d’un projet conscient, expression d’une essence proprement humaine (ou d’une puissance) et non simple activité vitale.
Dans l’introduction vous ne détaillez pas trop mais reformulez chaque moment en une ligne.
C) Application au texte de Marx
a) Intro rédigée (modèle)
1) Thème
Le travail est une activité à laquelle nous nous livrons par contrainte, parce que nous ne pouvons pas faire autrement
2) Thèse :
Mais ici Marx montre que la supériorité du travail humain ne tient pas seulement à une habileté technique plus grande, mais au fait que l’homme conçoit mentalement l’ouvrage avant de l’exécuter. Le travail est donc une activité dans laquelle nous nous incarnons en tant qu’être humain.
3) Problématique :
« Comment le travail peut-il être ce qui distingue l’homme de l’animal, alors que certains animaux réalisent des tâches extraordinairement complexes ? La différence entre l’abeille et l’architecte est-elle seulement une question de perfection technique, ou révèle-t-elle une différence de nature liée à la conscience du but et au projet ? »
4) Annonce de plan (linéaire) :
« Marx commence par comparer le travail de l’architecte à celui de l’abeille afin de montrer que l’habileté ne suffit pas à caractériser le travail humain (I). Il met ensuite en évidence que l’homme anticipe le résultat de son activité dans la pensée avant de le réaliser, ce qui fait du travail une activité guidée par un projet conscient (II). Enfin, il en tire la conséquence que le travail humain exprime une essence proprement humaine, en donnant forme au monde selon une finalité que l’homme s’est lui-même fixée (III). »
D) Méthode pour le développement linéaire
a) Pour chaque grande partie du texte (I, II, III), on peut répéter un « mini-rituel » :
1. Situer le passage
« Dans les premières lignes, Marx… », « Dans la suite du texte… », etc.
2. Idée directrice du segment. vous dites en une phrase ce que fait Marx :
• Il compare, il distingue, il définit, il tire une conséquence, etc. Dans cette qualification, il convient vraiment d'apporter quelque chose, de manifester que vous saisissez bien la façon dont l'auteur avance ses pions.
3. Explication détaillée
Ligne par ligne ou groupe de lignes :
• Vous expliquez les expressions difficiles.
• Vous explicitez les présupposés.
• Vous mettez en évidence les connecteurs logiques (mais, car, donc, au contraire…).
• Vous reconstruisez le raisonnement : « S’il prend l’exemple de l’abeille, c’est pour montrer que… ». Ce point est vraiment capital: reconstruire n'est pas répéter, c'est manifester une intelligence de l'ensemble.
4. Enjeu philosophique
À la fin de chaque partie, vous répondez à la question "implicite" suivante :
« Quel progrès fait-on dans la réponse au problème posé en introduction ? »
Application rapide aux trois moments du texte
I. Le travail comme transformation
- Le travail est d'abord une opération naturelle au cours de laquelle le corps de l'être humain change la nature, la modifie à son profit mais finalement sans que cela ne décrive un processus culturel. Cela reste de la nature.
- On pourrait presque évoquer une phase archaïque du travail où toutes les opérations accomplies par l'être humain sont animées par une forme d'instinct. En d'autres termes dans cette phase l'être humain ne réalise pas son humanité dans le travail
- Certes il développe ainsi des capacités qui, sans ces opérations, demeureraient à l'état latent ou larvaire, mais cela n'empêche pas que ce n'est pas encore de l'humain qui sort de cette transformation (Il n'est pas indifférent de prendre l'exemple des fourmis avant même d'évoquer les animaux choisis par Karl Marx. Il est vraiment impossible de voir "le travail de fourmi des fourmis" sans réaliser toute la machinerie insoupçonnable de prime abord de ces animaux, mais justement ici animaux et humains sont finalement au même niveau. Humain et animal modifient la nature. Si le travail humain n'était que ça, on ne voit pas du tout en quoi il ne serait qu'humain. D'où le 2e moment:
II. Comparaison abeille / architecte
• Marx met sur le même plan, d’abord, le travail de l’abeille et celui de l’architecte pour montrer qu’un simple critère d’habileté ne suffit pas à distinguer l’homme de l’animal.
À expliquer :
• Pourquoi Marx choisit une abeille (exemple d’un animal « travailleur », très organisé).
• En quoi l’abeille pourrait même sembler supérieure sur le plan instinctif.
• Enjeu : montrer que la question est plus profonde que « l’homme est plus habile ».
III. La représentation préalable (le projet)
• Idée directrice : Marx affirme alors que la vraie différence tient au fait que l’architecte a le plan de sa construction dans la tête avant de travailler, alors que l’abeille agit par instinct sans représentation consciente du but.
• À expliquer :
• La notion de « plan préalable », de « représentation ».
• L’opposition instinct / projet conscient.
• Le rôle de la finalité : l’architecte travaille en vue d’une forme anticipée.
• Enjeu : faire apparaître le travail comme activité spirituelle (au sens large : pensée, conscience), pas seulement corporelle.
IV. Conséquences : essence humaine et travail (les implications de tout ceci sont si fortes qu'il est possible de faire une 4e partie qui globalement vont souligner la notion de liberté)
• Idée directrice : à partir de là on peut conclure que le travail humain révèle une essence propre : l’homme se donne des fins et réalise dans le monde ce qu’il a d’abord conçu mentalement. Il fait advenir à la surface de la terre des produits de sa pensée, de son univers mental, des structures ou des processus dont il a préalablement conçu la faisabilité, la pertinence, l'utilité
• Comment le travail devient une manière pour l’homme de se réaliser lui-même.
• Éventuellement le lien avec d’autres passages de Marx : l’idée que l’homme se produit lui-même à travers son activité productive, que le travail est « médiation » entre l’homme et la nature. Même si Karl Marx n'insiste pas sur ce point (et il faut le dire), on a du mal à ne pas penser à la temporalité. Est ce que le travail évoqué au sens archaïque (première partie) ne désignerait pas finalement un travail qui se situe dans l'aiôn alors que le travail proprement humain fait émerger une temporalité propre (Chronos)? Marx croit au sens de l'histoire, mais en fait quelque chose du travail humain fait advenir un temps historique avec des successions, des crises, des chutes d'empires et des guerres. On aurait tendance à penser que c'est parce qu'il y a ce type d'évènements qu'il y a de l'histoire sans réaliser qu'il faut d'abord qu'il y ait une façon chronologique de percevoir et de poser le temps, c'est parce qu'il y a d'abord du temps historique qu'il y a ensuite des évènements. Or pour que le temps historique soit, il faut qu'il y ait quelque chose d'une intentionnalité travailleuse humaine. Marx ne dit pas cela mais c'est une conséquence directe de tout ce qui est posé ici.
• Enjeu - Répondre à la problématique : la différence homme/animal n’est pas de degré, mais de nature, parce qu’elle touche à la conscience du but et à la liberté de se donner des fins.
E) Modèle de conclusion
En 3 mouvements très courts :
1. Rappel de la thèse du texte :
« On a vu que Marx soutient que le travail humain se distingue du travail animal par la représentation préalable du but : l’architecte construit d’abord dans sa pensée ce qu’il réalisera ensuite dans la matière. »
2. Bilan par rapport à la problématique :
« La comparaison avec l’abeille montre ainsi que la différence ne porte pas seulement sur l’habileté, mais sur la capacité de se donner consciemment un projet et de le réaliser. »
3. Enjeu contemporain (travail automatisé, IA, robotisation : la machine imite-t-elle vraiment le projet humain ?) - Rapport avec le capitalisme

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