vendredi 4 décembre 2020

CSD (Cours Semi-Distanciel) - HLP Groupe 2: cours du 04/12/2020


                                L'expérience est-elle partageable? - Lorsque nous évoquons Autrui, nous pensons évidemment à l’autre personne, à cette autre conscience qui s’impose tantôt avec bonheur tantôt avec douleur dans notre quotidien. Le philosophe allemand Hegel (1770 - 1831) a longuement développé ce qu’il s’ensuivait selon lui de cette rencontre entre deux consciences, chacune aspirant à être reconnue par l’autre sans pour autant la reconnaître. L’un des points essentiels de cette thèse connue sous le nom de "dialectique du maître et de l’esclave" réside dans le fait que la réciprocité est impossible: il faut qu’il y ait un vainqueur et un vaincu même si un retournement de perspectives va s’effectuer, retournement qu’il est assez éclairant de situer dans l’histoire d’ailleurs.
           
Pour que je sois reconnu comme conscience par l’autre conscience, et pas seulement comme corps, il importe que je prouve que j’existe et non que je me contente de vivre. Cela suppose que je prouve que je ne suis pas « une chose », que mes actes et mon être ont une nature « intellectuelle » et non matérielle. Cela signifie qu’il faut que je prenne le risque de la mort, un peu comme Socrate qui préfère la mort à une vie qui ne serait que « physique ». Celui qui « gagne le duel » est donc celui qui manifeste qu’il est autre chose qu’une réalité purement organique n’aspirant qu’à conserver la vie, au contraire l’esclave est celui qui aura préféré la vie à l’existence. Mais si ce raisonnement s’appelle « dialectique », c’est bien qu’il va se produire un renversement, un dépassement car l’esclave ayant renoncé à se faire reconnaître du maître en tant que « sujet », que conscience va tenter d’arracher cette reconnaissance à « son milieu », aux éléments naturels qui nous entourent. Il va « travailler » et manifester sa conscience « déchue » qui a momentanément perdu le duel par la transformation de la nature. Cette démarche va aboutir à l’émergence d’un monde technique, humain en lieu et place d’un monde naturel.

         

                Comme le maître ne peut pas exister en tant que maître sans être reconnu par l’esclave, sa victoire ne peut que se matérialiser par la jouissance des biens créés par le travail de l’esclave, ce qui à la longue va produire 1) la prolifération des produits de l’esclave et la transformation du monde naturel en monde du travail finalement créé plus par l’esclave que par le maître 2) une sorte de dépendance paradoxale mais bien effective du maître par rapport aux produits créés par l’esclave. 
                D’un pont de vue cinématographique , aucun film ne décrit ce retournement mieux que le Guépard de Visconti: le prince Salina, en 1860, voit le monde changer. Son neveu Tancrède qu’il apprécie particulièrement tombe amoureux de la fille d’un riche marchand Calogero Sedara, un bourgeois qui a construit sa fortune sur sa rapacité et son sens des affaires.
        
            Le Prince Salina est un maître qui se rend parfaitement compte que les esclaves sont en train de prendre le dessus et qu’il n’y a rien d’autre à faire que d’épouser ce mouvement en s’efforçant de maintenir autant qu’on le peut (mais on ne le pourra pas bien longtemps) les valeurs de la noblesse. Son regard empreint le film d’un très belle et lente dynamique de la nostalgie, d’une observation désabusée de la décadence douce qui peu à peu s’effectue. C’est probablement le film le plus abouti de Visconti.

         

                La conception d’Autrui développée par Sartre reprend également mais sous une toute autre forme la thèse de l’impossible réciprocité de la reconnaissance. L’émergence d’Autrui dans mon champ de vision suscite immédiatement 1) la prise de conscience de caractéristiques que ne m’attribuerai pas sans lui, comme la honte lorsque je suis surpris par autrui en train de regarder par le trou d’une serrure. Que mon action puisse être jugée mais qu’elle puisse aussi être cataloguée comme honteuse, c’est selon Sartre ce dont je ne pouvais pas m’apercevoir sans lui: autrui est le médiateur incontournable entre moi et moi-même. 2) Ma « chute originelle », en ce sens que je prends conscience d’être l’objet d’un regard, d’un jugement
                Nous faisons toutes et tous l’expérience de façon plus ou moins consciente de cette « torture » que m’impose autrui par son regard. Je ne peux plus me contenter d’être, ni d’exister, encore faut-il continument que « je fasse mes preuves », dans tous les domaines: tout se prouve par des gestes, des apparences, des témoignages, des actes. Je suis devant autrui comme une question dont il serait la réponse, mais réponse qui remettrait toujours à plus tard son jugement. On peut vivre plus ou moins bien cette suite ininterrompue de « preuves » qui font de la vie de chacune et de chacun une sorte de lutte, car de fait, c’est aussi grâce à cela que notre existence a à se produire, à se manifester concrètement. Finalement je suis cette longue production d’un être dont il ne faut pas que je convainque qu’elle parviendrait à un quelconque moment de « son travail » à se réaliser une fois pour toutes. Autrui insinue de la fragilité, de la contingence dans ma vie mais cette contingence finalement, c’est ma vie, et les autres cela peut être aussi bien l’enfer (Huis clos) que le paradis puisque cette expérience d’avoir à prouver son être "crée" finalement mon être mais jamais comme « étant » définitivement.
              

                Ce qui fait de la thèse de Deleuze et de Michel Tournier, une conception totalement différente de celles de Hegel et de Sartre, et indiscutablement beaucoup plus profonde (en ce sens qu’elle est susceptible d’expliquer beaucoup plus de choses que les thèses de Hegel et de Sartre) c’est qu’elle pointe l’existence d’autrui dans le mouvement même de la perception d’un extérieur. Comprendre Gilles Deleuze n’est pas forcément évident parce que sa thèse est exigeante, mais elle ne l’est pas pour une autre raison que celle qui nous incite à réaliser à quel point la perception est quelque chose de très, très complexe. Nous ne pouvons pas nous apercevoir spontanément de tout ce qu’implique cette simple « impression » : « Tiens! C’est une chaise! »
        Que cette suite de séquences sensitives d’angles furtifs, de perspectives tronquées, d’éclairs lumineux, de contacts rugueux, de sonorités diffuses quand nous la heurtons, etc, soient « UNE » chaise, « UN » objet, nous pourrions dire à la fois que c’est évident (pour que je puisse avoir une vie « Normale ») et que c’est très, très fastidieux, le produit d’un processus d’une incroyable complexité, à tel point que si nous en prenions conscience, probablement n’oserions nous plus bouger comme le héros de Jose-Luis Borges dans la Fiction: « Funes ou la mémoire ».
          

                Or, la venue à la conscience de l’extrême complexité dans laquelle réside la perception est exactement l’expérience décrite par Robinson dans « Vendredi ou les limbes du Pacifique". Robinson fait l’expérience de cette insoupçonnable structure qui est comme le soubassement de toute expérience. C’est à partir du présupposé qu’elle est « partageable », et plus encore partagée que je fais l’expérience de cette chaise ou de cette île. Habituellement, quelle que soit la chose dont nous faisons l’expérience, nous partons du principe que toute autre personne effectue aussi bien que moi cette synthèse des angles de vues dans l’espace de cet objet que l’on peut conséquemment considérer comme UN objet.
        Tout être humain fait ce dépassement des perceptions strictement effectuées vers UNE réalité perceptible, c’est-à-dire possible. Percevoir, c’est finalement ça: dépasser le perçu vers le perceptible et autrui est l’opérateur de ce passage. Nous sommes ici beaucoup plus loin que Sartre: Autrui n’est pas « le médiateur incontournable entre moi et moi-même », il est l’opérateur de ce passage du senti au sensible. Il est ce sans quoi je n’existerai pas dans un monde possible mais dans un chaos ressenti: « c’est effrayant la vie » - Cézanne
 

 
        Qu’est-ce que le texte de Deleuze (plus philosophique) ajoute au texte littéraire de Michel Tournier?  Une sorte de perspective qui en est comme la réciproque et le prolongement. Robinson nous fait comprendre que toute perception du monde implique Autrui, a besoin d’autrui comme opérateur du « possible », mais cela signifie donc également que tout autrui que je rencontrerai au sein même de cette structure contient en lui, et notamment par son visage, l’expression d’un monde possible, lequel est simplement mais totalement contenu dans son expression. La présence d’autrui est nécessairement pliée dans ma perception du monde, de cette chaise, de cette île, mais alors cela veut dire aussi que la présence d’un nouveau monde possible est pliée dans l’expression de la présence d’autrui, expression qui se fait sentir par son visage
 
 

                             
            Quand je croise autrui, je croise le monde possible qu’il porte dans son expression, même s'il ne fait que l’annoncer. "Le monde possible existe mais il n’existe pas hors de ce qui l’exprime". Cela veut dire que j’ai besoin de l’expression folle de Jack Torrance dans shinning pour percevoir l’à-venir d’un monde terrifiant. L’expression du visage d’autrui est comme le seuil d’un monde à venir et qui, à bien des titres, est encore plus intense, plus « porteur » et plus « impliquant » que l’image littérale de la terreur. Des réalisateurs très doués comme Hitchcock, David Lynch, Kubrick, etc, sont passés maîtres dans cette capacité de rendre expressifs c’est-à-dire porteurs de mondes des visages ou même des objets (Rebecca d’Alfred Hitchcock).

            


Qu'est- ce que le moi?


 

1) Les figures du moi dans la mythologie grecque: Narcisse, Oedipe et Antigone
        Nous connaissons toutes et tous le sens du mot: « narcissique »: qui s’aime trop soi-même, mais nous ne sommes pas toujours au fait du mythe lui-même qui est à l’origine de ce personnage.
        Dans le livre 3 des métamorphoses d’Ovide (poète latin 43 avt JC - 18 après JC)? Narcisse est un chasseur, fils du Dieu fleuve Céphise et de la nymphe Liriope violée par le Dieu. Très beau, il provoque l’émoi de toutes les jeunes filles et de tous les jeunes garçons, mais il reste indifférent, voire froid à leurs hommages (il envoie même une épée à l’un de ses soupirants qui se tuera d’amour avec). Cette figure est rattachée à celle d’œdipe, non seulement parce qu’il est né prés de Thèbes, mais aussi, si l’on y réfléchit, parce qu’il existe un rapport évident entre ces deux héros: c’est le rapport à soi-même qui va provoquer leur perte. Toutefois si l’on suit cette comparaison, elle aboutit sans aucun doute au fil d’une distinction très porteuse car autant Oedipe veut surtout savoir d’où il vient et manifeste un grand intérêt à faire des enquêtes, à résoudre des énigmes ou des mystères, autant Narcisse est pris dans la fascination de sa propre image.
           

Personnage commun aux deux mythes, Tirésias interrogé sur la longueur de la vie du nouveau né dit que Narcisse atteindra un âge avancé  « s’il ne se connaît pas ».  Narcisse repousse systématiquement ses prétendantes et prétendants avec mépris, dont la nymphe Echo. Celle-ci punie par Héra pour l’avoir malencontreusement empêché d’espionner son mari Zeus a été condamné à répéter les paroles du dernier à avoir parlé. Amoureuse de Narcisse, elle le suit et se fait l’écho de toutes ses paroles. Le mythe décrit ainsi ce double phénomène de captation par l’écho du son et de l’image qui prendra Narcisse au piège de son reflet sonore est visuel. Un jour Narcisse voit son visage à la surface de l’eau et tombe amoureux de lui-même, soupirant incessamment « Hélas, hélas! » suivi par l’écho de son amoureuse. Il s’enfonce un poignard dans le coeur, pris qu’il est dans la contradiction entre un amour pour les autres qu’il ne veut pas concrétiser et un amour pour soi-même qu’il lui est impossible d’assouvir. Il est tué par l’amour de soi dans l’effet de répétition sonore d’Echo reprenant ses dernières paroles: « Hélas! Hélas! ».
Sur le lieu de sa mort on découvre à la surface des fleurs blanches avec la corolle rouge de son sang auxquelles on donnera le nom de « narcisses ».
           
Parmi toutes les caractéristiques de ce mythe, l’une des plus significatives est, sans aucun doute, son rapport avec celui d’Oedipe. Par « rapport », il convient d’entendre à la fois les ressemblances et les différences. Qu’est-ce qui relie ces deux héros? Cette évidence selon laquelle ils auraient été heureux s’ils avaient renoncé à leur identification. C’est bien le sens de l’avertissement de Tiresias à la naissance de Narcisse « oui, s’il ne se connaît pas ». Pour Oedipe, le devin avait été beaucoup plus clair énonçant dés sa naissance son destin horrible, sans mentionner que le moteur le plus puissant de cette fatalité serait en fin de compte la volonté du fils de Laïos de connaître son origine, son vrai « moi ».

        Il faut appliquer aux deux héros la distinction que fait Paul Ricoeur au coeur même de la notion d’identité: la mêmeté et l’ipséïté.
- La mêmeté désigne le rapport à un moi que l’on subit, que l’on ne peut considérer que « donné », fixe. Il désigne toutes les caractéristiques physiques ou les habitudes que l’on s’est données et dont on ne peut plus se détacher. C’est ce que l’on veut dire quand on affirme qu’il nous faut ceci ou cela pour commencer notre journée »: on se donne à soi-même des caractères inamovibles avec une secrète et mystérieuse satisfaction à se définir dans le creuset de ces plis quotidiens là. La mêmeté, c’est plus simplement la croyance à l’idée que « l’on puisse « être » ceci ou cela », ou, en d’autres termes, l’adhésion à l’idée d’une définition figée d’un individu: « tu es comme ça ». On n’échappe à ce qu’on est, à ce qu’on était.
- L’ipséïté fait signe d’un rapport actif à soi-même. On se donne l’épaisseur d’une décision, d’un engagement, mais surtout d’une continuité s’effectuant dans le futur. Ce que je dis, fais ou promets aujourd’hui se perpétuera demain. On se donne la consistance d’une durée, d’une teneur grâce à laquelle les êtres auprès desquels nous nous engageons peuvent et doivent nous croire. L’ipséïté, c’est notre capacité à nous donner à nous-mêmes une permanence dans le temps, une solidité, un ancrage, à poser à l’existence d’un fil peut-être ténu mais bel et bien efficient, fil auquel tient notre individualité, notre personne, notre devenir soi-même. 

mercredi 2 décembre 2020

CSD HLP (Groupe 2) - Cours du 03/12

 

 

    "La solitude n'est pas une situation immuable où je me trouverais plongé depuis le naufrage de la Virginie. C'est un milieu corrosif qui agit sur moi lentement, mais sans relâche et dans un sens purement destructif. Le premier jour, je transitais entre deux sociétés humaines également imaginaires : l'équipage disparu et les habitants de l'île, car je la croyais peuplée. J'étais encore tout chaud de mes contacts avec mes compagnons de bord. Je poursuivais imaginairement le dialogue interrompu par la catastrophe. Et puis elle s'est révélée déserte. J'avançai dans un paysage sans âme qui vive. Derrière moi, le groupe de mes malheureux compagnons s'enfonçait dans la nuit. Leurs voix s'étaient tues depuis longtemps, quand la mienne commençait seulement à se fatiguer de son soliloque. Dès lors je suis avec une horrible fascination le processus de déshumanisation dont je sens en moi l'inexorable travail.
Je sais maintenant que chaque homme porte en lui — et comme au-dessus de lui — un fragile et complexe échafaudage d'habitudes, réponses, réflexes, mécanismes, préoccupations, rêves et implications qui s'est formé et continue à se transformer par les attouchements perpétuels de ses semblables. Privée de sève, cette délicate efflorescence s'étiole et se désagrège. Autrui, pièce maîtresse de mon univers... Je mesure chaque jour ce que je lui devais en enregistrant de nouvelles fissures dans mon édifice personnel. Je sais ce que je risquerais en perdant l'usage de la parole, et je combats de toute l'ardeur de mon angoisse cette suprême déchéance. Mais mes relations avec les choses se trouvent elles-mêmes dénaturées par ma solitude. Lorsqu'un peintre ou un graveur introduit des personnages dans un paysage ou à proximité d'un monument, ce n'est pas par goût de l'accessoire. Les personnages donnent l'échelle et, ce qui importe davantage encore, ils constituent des points de vue possibles, qui ajoutent au point de vue réel de l'observateur d'indispensables virtualités.
A Speranza, il n'y a qu'un point de vue, le mien, dépouillé de toute virtualité. Et ce dépouillement ne s'est pas fait en un jour. Au début, par un automatisme inconscient, je projetais des observateurs possibles — des paramètres — au sommet des collines, derrière tel rocher ou dans les branches de tel arbre. L'île se trouvait ainsi quadrillée par un réseau d'interpolations et d'extrapolations qui la différenciait et la douait d'intelligibilité. Ainsi fait tout homme normal dans une situation normale. Je n'ai pris conscience de cette fonction — comme de bien d'autres — qu'à mesure qu'elle se dégradait en moi. Aujourd'hui, c'est chose faite. Ma vision de l'île est réduite à elle-même. Ce que je n'en vois pas est un inconnu absolu... Partout où je ne suis pas actuellement règne une nuit insondable. [...]
Je sais maintenant que la terre sur laquelle mes deux pieds appuient aurait besoin pour ne pas vaciller que d'autres que moi la foulent. Contre l'illusion d'optique, le mirage, l'hallucination, le rêve éveillé, le fantasme, le délire, le trouble de l'audition... le rempart le plus sûr, c'est notre frère, notre voisin, notre ami ou notre ennemi, mais quelqu'un, grands dieux, quelqu'un !
                                Vendredi ou les limbes du Pacifique - Michel Tournier
   


Autrui comme structure a priori de la perception
            En comparant les premiers effets de sa présence et ceux de son absence, nous pouvons dire ce qu'est autrui. Le tort des théories philosophiques, c'est de le réduire tantôt à un objet particulier, tantôt à un autre sujet (et même une conception comme celle de Sartre se contentait, dans l'Être et le Néant, de réunir les deux déterminations, faisant d'autrui un objet sous mon regard, quitte à ce qu'il me regarde à son tour et me transforme en objet). Mais autrui n'est ni un objet dans le champ de ma perception, ni un sujet qui me perçoit, c'est d'abord une structure du champ perceptif, sans laquelle ce champ dans son ensemble ne fonctionnerait pas comme il le fait.
Que cette structure soit effectuée par des personnages réels, par des sujets variables, moi pour vous, et vous pour moi, n'empêche pas qu'elle préexiste, comme condition d'organisation en général, aux termes qui l'actualisent dans chaque champ perceptif organisé le vôtre, le mien. Ainsi Autrui-a-priori comme structure absolue fonde la relativité des autruis comme termes effectuant la structure dans chaque champ. Mais quelle est cette structure ? C'est celle du possible. Un visage effrayé, c'est l'expression d'un monde possible effrayant, ou de quelque chose d'effrayant dans le monde, que je ne vois pas encore.
        Comprenons que le possible n'est pas ici une catégorie abstraite désignant quelque chose qui n'existe pas : le monde possible exprimé existe parfaitement, mais il n'existe pas (actuellement) hors de ce qui l'exprime. Le visage terrifié ne ressemble pas à la chose terrifiante, il l'implique, il l'enveloppe comme quelque chose d'autre, dans une sorte de torsion qui met l'exprimé dans l'exprimant. Quand je saisis à mon tour et pour mon compte la réalité de ce qu'autrui exprimait, je ne fais rien qu'expliquer autrui, développer et réaliser le monde possible correspondant. Il est vrai qu'autrui donne déjà une certaine réalité aux possibles qu'il enveloppe: en parlant, précisément.
        Autrui, c'est l'existence du possible enveloppé. Le langage, c'est la réalité du possible en tant que tel. Le moi, c'est le développement, l'explication des possibles, leur processus de réalisation dans l'actuel. D'Albertine aperçue, Proust dit qu'elle enveloppe ou exprime la plage et le déferlement des flots : « Si elle m'avait vu, qu'aurais-je pu lui représenter ? Du sein de quel univers me distinguait-elle ? » L'amour, la jalousie seront la tentative de développer, de déplier ce monde possible nommé Albertine. Bref, autrui comme structure, c'est l'expression d'un monde possible, c'est l'exprimé saisi comme n'existant pas encore hors de ce qui l’exprime.
                                           Logique du sens - Gilles Deleuze

                             


                        Le sentiment qu’une expérience n’est pas partageable n’est nulle part plus fort, ni plus évident que lorsque cette expérience est celle de « l’horreur », de ce qui n’est plus « nommable » ou dicible. Sommé de trouver les bons mots pour raconter ce qu’il a vécu le rescapé d’Auschwitz ne peut s’empêcher de sentir confusément à l’oeuvre dans la tentative de cette restitution quelque chose qui ressemble à ce qu’il a subi dans sa chair de la part des nazis, à savoir une oeuvre de banalisation du caractère exceptionnel de son expérience par des mots qui restent « communs », c’est-à-dire potentiellement utilisables pour décrire d’autres expériences, alors même que précisément, celle-ci n’est en rien « comparable », ni transposable. Si, comme le dit Maurice Blanchot, l’épreuve vécue dans les camps d’extermination est une expérience limite, c’est surtout parce que l’efficience classificatrice des noms communs, ici, n’a plus cours.
             Deux considérations toutefois peuvent être opposées à ce constat sans appel: d’abord contrairement à la célèbre affirmation d’Adorno selon laquelle « on ne peut plus écrire de poèmes après Auschwitz », on peut soutenir au contraire que l'on ne peut écrire que ça, parce que l’art ici et son souffle iconoclaste, sa licence, sa puissance de destruction à l’encontre de l’usage familier et habituel de la langue peut et même doit faire merveille ici. Utiliser de façon non plus commune mais originale, créatrice, scandaleuse, inédite les mots permet de cibler prés aisément ce qu’une situation peut avoir d’exceptionnel. Ce que Zoran Music a fait dans la peinture peut évidement être accompli par la littérature, la poésie.
            
        En second lieu des récits de camps ont été écrits par Primo Lévi, Jorge Semprun, Robert Anthelme et à leur lecture, on saisit que les mots n’ont pas cessé d’être leurs alliés dans l’épreuve qu’ils faisait de « horreur ». Utiliser un mot, en effet, c’est présupposer la nature « partageable » de son sens, de sa signification. Cela veut dire que le mot « horreur » par exemple, aussi imprégné soit-il de la solitude de la victime, fait sens, fait signe d’une émotion, d’une sidération, d’un puits sans fond dont on présuppose qu’il va faire écho avec la sensibilité d’un lecteur qui n’a, sans aucun doute, jamais vécu quoi que ce soit d’approchant (consciemment en tout cas). C’est ce présupposé de la nature dicible de ce que l’on nomme, même quand on exprime paradoxalement l’indicible de l’horreur, qui constitue finalement « Autrui ». Nous rejoignons là exactement la thèse de Michel Tournier et de Gilles Deleuze. Autrui, ce n’est pas l’autre personne, c’est l’autre de la personne, c’est cette structure efficiente partout au fil de laquelle nous partons du principe que ce que nous ressentons, percevons, pensons, est, ou serait, dans les mêmes termes perceptible, pensable par toute autre personne.

        Cette structure est tellement et systématiquement à l’oeuvre en nous que nous n’en prenons conscience que si elle est attaquée, touchée, mise en danger. Mais par quoi le pourrait-elle? Par la solitude, par une solitude qu’aucun de nous n’a jamais connue, une solitude si complète qu’elle mettrait à nu les ressorts cachés, inconscients,  de nos perceptions précisément parce qu’ils seraient en train de se déliter petit à petit, pour n’être plus alimentés par la présence des autres.
        Mais de quel ressort est-il ici question? Face à un objet quelconque, mettons un cube: situé là où je suis, je ne peux en voir qu’un fragment, qu’une vue partielle, tronquée (nous prenons l’exemple de la vue mais tout ce qui va être développé vaut dans les mêmes termes pour tous nos sens). Supposons que je me déplace maintenant pour saisir une autre vue de l’objet légèrement décalée et ainsi de suite jusqu’à faire le tour et voir toutes les vues du cube sous toutes ses faces. Deux choses sont évidentes:
- Il est impossible de voir en même temps toutes les faces visibles du cube. Cela veut dire que quand je dis que c’est un cube, je sous-entends qu’il est composé de toutes les faces que je n’ai pourtant aperçues que successivement pas simultanément. En d’autres termes que cette chose soit un cube, c’est une affirmation dont je n’ai pas vraiment fait l’expérience au sens strict. Le cube n'a pas été perçu comme UN cube.
- Qu’est-ce qui me permet d’être aussi affirmatif sur l’existence d’un objet composé de 6 faces devant moi, à ce moment là de ma perception? Ma conscience mémorielle ou si l’on préfère mes rétentions primaires, c’est-à-dire le fait que j’ai « gardé le fil » de l’idée d’un même objet pendant que j’en faisais le tour. Le cube c’est du souvenu, plus que du « vu ».
            Le cube est une continuité dans la durée de perceptions fragmentées, ponctuelles. J’ai bien saisi les forces à l’œuvre dans cette efficience du cube à « persévérer dans son être » mais je les ai perçues dans la durée. Ce qui vient de se passer, c’est la rencontre de deux durées: la mienne et la capacité d’une chose à s’effectuer dans une « teneur » à s’offrir à la perception d’un flux continu de perceptions. 
            
Or cela ne rend pas compte du tout de la représentation que nous avons toutes et tous de nos perceptions, parce qu’il lui manque un soubassement, une présupposition, une extrapolation, c’’est-à-dire une structure à laquelle nous adhérons universellement, à laquelle nous avons raison d’adhérer mais en même temps: structure « fictive » dont nous avons besoin pour entretenir dans nos esprits la fiction d’un monde « possible ». Cette fiction c’’est l’espace et la structure qui nous permet de la soutenir,  c’est autrui.

        Plus que l’espace proprement dit, c’est plutôt l’idée qu’il existe autour de nous un "milieu" avec des vides et avec des pleins alors qu’en réalité il n’y a que des durées continues  de sensations sans pause ni rupture d’aucune sorte. Exister est un plein dans l’épaisseur duquel nous inventons l’hallucination collective d’un espace (où il y a des pleins et des vides) et dans lequel des « objets » s’offrent à la perception de « sujets » alors qu’en réalité il n’y a que le flux UN d’une durée composée de toutes les durées singulières de toutes les choses qui sont et qui deviennent. C’est l’intuition d’Héraclite: nous ne nous baignons jamais deux fois dans le même fleuve mais le fleuve, c’est aussi « nous ».
        Si nous étions suffisamment lucides pour nous en tenir là, l’existence serait sûrement impossible à tenir. « C’est effrayant la vie » dit Cézanne. Nous ne cesserions de sentir continument ce flux perpétuel de sensations sans même pouvoir « bouger « parce que la représentation (extrapolée) d’un « espace » nous ferait défaut. C’est sans conteste ce décalage entre une vérité stricte mais humainement impraticable et la représentation d’un espace dans lequel nous vivons ou croyons vivre qui fait le génie de certaines scènes de films dans lesquelles le réalisateur joue magnifiquement de ce décalage comme la scène de la douche dans Psychose d’Alfred Hitchcock.
             Mais puisque la vérité stricte du perçu c’est l’horreur de cette continuité de sensations sans rupture, de cette saturation d’affects, comment parvenons-nous à la rendre habitable? Par Autrui, et c’est exactement cette structure là que Robinson est en train de perdre. Qu’est-ce que cela signifie par rapport au cube?  Que ce pressentiment que j’ai dans la durée d’une persévérance dans le cube et d’une autre persévérance dans ces corps dont j’éprouve la présence autour de moi va se cristalliser dans l’adhésion projetée d’un espace commun dans lequel le cube lui-même va pouvoir installer sa persévérance d’objet, en devenir  « UN ». Cette synthèse qui s’effectuait avant comme une continuité et grâce à laquelle je présentais l’existence des cubes et l’existence des autres va ainsi se solidifier et devenir une synthèse dans l’espace. Voyant actuellement une face, je pense qu’il va sans dire que telle autre personne voit l’autre face: celle qui m’échappe, et j’ai évidemment raison de le penser, parce que nous sommes toutes et tous des durées qui voulons devenir des corps percevant et perceptibles dans l’espace.
        Ainsi tout, petit à petit, se met en place: j’intègre à ce que je vois ce que je pourrais voir, c’est-à-dire que je construis l’idée d’un objet perceptible « en droit », visible en même temps par autant d’autruis que pourrait en contenir la pièce, même et surtout si en réalité je suis seul. Cette perspective du cube visible pèse sur les vues strictes du cube qui sont partielles. Ce que je vois rigoureusement du cube, c’est peut-être davantage Guernica de Picasso ou « nu descendant l’escalier de Duchamp » qu’un cube.
           

                Si nous doutons de toutes ces affirmations, il faut nous tourner vers l’expérience de Robinson: "Jusque là, dit-il,  je vivais encore dans l’écho de la présence des membres de l’équipage puis petit à petit la solitude se referme sur moi. Je suis alors le processus de déshumanisation dont je sens l’inexorable travail". Pourquoi de la déshumanisation? Parce que la vie montre ici son visage sans masque, s’agit-il vraiment d’un visage d’ailleurs?
        « Echafaudage d’habitudes, réponses, réflexes, mécanismes, préoccupations, rêves et implications »: qu’est-ce qui est commun à tous ces termes? D’abord qu’ils sont des processus, des modes d’appréhension et de structuration du perçu. Ce sont des interfaces, des dispositifs de transmutation par le biais desquels la matière pure et continue des affects ou des percepts sont transformés en objets, en corps distants, lisses, bien rangés dans un espace extérieur. Robinson se réveille dans une île qu’il perçoit d’abord au travers de cet échafaudage puis petit à petit, il revient à l’horreur d’une vie pure, d’une vie continue de sensations chaotiques, multiples et contradictoires.
        L’imaginaire lui permet un temps de tenir « la tête hors de l’eau »: « Au début, par un automatisme inconscient, je projetais des observateurs possibles — des paramètres — au sommet des collines, derrière tel rocher ou dans les branches de tel arbre. L'île se trouvait ainsi quadrillée par un réseau d'interpolations et d'extrapolations qui la différenciait et la douait d'intelligibilité. Ainsi fait tout homme normal dans une situation normale. Je n'ai pris conscience de cette fonction — comme de bien d'autres — qu'à mesure qu'elle se dégradait en moi. Aujourd'hui, c'est chose faite. Ma vision de l'île est réduite à elle-même. Ce que je n'en vois pas est un inconnu absolu... Partout où je ne suis pas actuellement règne une nuit insondable »                Ce passage est déterminant: il nous faut saisir sa profondeur, sa justesse car ce que Robinson fait sur l’île, c’est ce que nous faisons continuellement pour chacune de nos perceptions. Il imagine des guetteurs qu’il aurait postés aux endroits panoramiques de l’île et dont il synthétiserait les rapports pour en faire UNE perception de l’île. Pour voir le cube, je ne fais pas autrement: je synthétise les vues que d’autres personnes auraient de toutes les faces que moi je n’ai pas en face en moi ou que je ne touche pas en cet instant et j’en déduis l’existence d’un cube visible en droit par tout autrui maintenant, d’un cube tangible par autant d’autruis qui le toucheraient maintenant.
            

            Nous mesurons ainsi tout ce que cette perception que nous considérions comme réelle, effective doit en réalité à l’imagination. Le cube, l’île sont des imaginaires, des fictions grâce auxquels nous pouvons organiser, c’est-à-dire distinguer, ordonner ces flux de sensations que nous ressentons (que nous sommes) dans la durée en éléments distincts, transposables et aménageables, perceptibles comme « choses » dans un espace. Il faut qu’il y ait UNE île sans quoi rien ne sera plus distinct de rien, tout ne sera qu’une sorte de marée saturant nos champs de perception d’informations confuses, continues, chaotiques, mais surtout « pleines ». Nous retrouvons ici la finesse du terme "distinguer" que nous utilisons pour dire « voir ». Mais de quoi distinguons-nous ce que nous voyons, d’une sorte de "fond d’écran" perceptif effrayant parce d’une totalité brute sans distance possible, sans limitation, sans possibilité de définition. Nous serions alors projetés dans la plénitude « vraie » d’un infini senti au sein duquel, incapables de nous repérer, nous serions noyés. Nous serions immergés dans le flux d’une « totale esthésie » qui ruinerait définitivement toute possibilité de conscience, de réflexion. Il ne fait aucun doute que c’est bel et bien ce que certains artistes perçoivent dans ces instants dont on pourrait dire que la grâce y côtoie l’horreur, la grâce de Van Gogh avec l’horreur du colonel Kurtz. C’est la même intuition.
 
        
                Qu’est-ce que le texte de Gilles Deleuze rajoute à l’intuition développée par son ami Michel Tournier? Plus de philosophie bien sûr, mais surtout la phrase suivante: « Autrui comme structure c’est l’expression d’un monde possible ». La profondeur de cette phrase est à saisir dans deux sens: celui que nous venons de décrire, à savoir que nous ne voyons jamais un objet sans construire ce que nous en percevons rigoureusement à savoir ce que nous en avons senti, autour de l’axe « centralisateur » de ce que nous pressentons « possiblement », ce que nous en extrapolons, à savoir ce qui fait qu’il est sensible. Entre le senti et le sensible, il y a la structure d’autrui.
            
        Mais le second sens est nouveau: lorsque nous percevons une personne autre au sein même de cette structure « Autrui », quelque chose se produit qui tient d’un phénomène de sens. Cet autre devient notamment par son visage le signifiant d’un signifié que je ne vois pas encore mais dont son expression fait signe. C’est exactement comme si une fois que nous avons compris tout ce que la perception de notre monde doit à Autrui, autrui devenait à son tour l’indicateur d’un monde autre "enchâssé" dans le précédent, monde joyeux quand l’expression est joyeuse, triste quand l’expression est triste, effrayant quand l’expression est effrayante. Deleuze décrypte génialement cette impression que nous avons d’une présence à décrypter dans le visage de l’autre. Pourquoi autrui est-il aussi important dans nos vies? Non pas parce qu’il nous menace, non pas parce qu’il nous aide ou nous aime mais tout simplement mais simplement parce qu’il enveloppe par son expression l’incroyable structure d’un nouveau monde, d’un monde qui est là mais qu’il me reste à découvrir. Le monde effrayant est enveloppé dans l’expression effrayante d’autrui, de telle sorte que rien n’est plus horrible que l’expression du visage de Jack Torrance  devenant fou dans Shining de Stanley Kubrick
  
 

CSD Tle 1 - Cours du 03/11

                

Le neveu de Freud est finalement en train de se constituer une insoupçonnable marge de manœuvre, comme on enfonce un coin dans la matière dure du bois pour finalement faire tomber l’arbre à force de coups redoublés.  On mime d’abord la réalité qu’on subit puis on la symbolise par un jeu de substitution (bobine=mère), ensuite on manifeste un pouvoir sur ces objets transitionnels, sur ces objets de substitution, lequel va se transformer dans le symbolisme plus pur des mots dits ou écrits. La maîtrise de cette logique de substitution va dés lors s’effectuer efficacement concrètement: l’enfant va pouvoir appeler sa mère avec son nom qui n’est finalement que le représentant sonore ou graphique de la mère réelle (c’est ce qui prend le relais de la bobine) et enfin l’enfant va pouvoir par les mots créer de toutes pièces la situation qu’il veut en appellera t’a mère ou en signifiant son désespoir de la voir partir. Paris du jeu, l’enfant dit « Je » et fait advenir la situation conforme à ses voeux. Au moins peut-il exprimer ce qu’il ressent ce qui aura un impact sur le réel et les absences de la mère.
        Ce que Freud ne mentionne pas dans cette observation mais dont certaines de ses analyses porte la trace, c’est qu’en même temps qu’il se dégage ainsi un champ d’action, au sens très fort de ce terme, le petit humain est en train de « se faire prendre dans les filets du langage » (l’expression est de Nietzsche) car cette assimilation du renversement d’une situation à une opposition d’interjections le livre pieds et poings liés au jeu de structures et d’opérations syntaxiques de sa langue maternelle. Par le symbole, sa pensée s’éveille et impacte sa réalité dans un sens qui lui est favorable mais du même coup sa pensée lui échappe en se structurant exclusivement au gré des opérations propres à sa langue maternelle. Il se libère par la symbolisation mais en même temps et dans le même mouvement il s’interdit de modeler une autre pensée que celle que les structures de sa langue rendent possible. C’est en devenant un sujet je qu’il devient un objet de pensée manipulable et soumis à sa langue. Il ne consistera plus que dans cette structure de renvoi d’un signifiant à un autre signifiant.
       

CSD Tle 2 - Cours du 03/12

   


On mesure sans difficulté l’impact philosophique d’un tel texte sur ce que penser « est ». Définit-il l’acte par lequel on active sciemment un processus ou, au contraire « UNE » activité qui s’effectue en nous, par elle-même, et revêt des aspects tout à la fois conscients et inconscients? Freud et Nietzsche sur ce point sont parfaitement en accord. Penser se fait, ça pense en moi, plus encore: « que ça pense en moi, cela détermine le moi"; lequel n’est pas la cause mais l’effet de cette pensée « autre », « impersonnelle ». Une pensée sans sujet s’effectue dans le sujet et le transforme à son insu. « Le moi n’est pas maître dans sa propre maison » L’erreur ici est d’accorder à la conscience une part trop forte, trop prééminente. Notre psychisme ne peut se constituer que d’éléments conscients. C’est exactement comme la matière noire: lorsque l’on fait le compte de toutes les particules décelables dans l’univers et qu’on la réfère à la masse de l’univers, on se rend compte que la matière visible constitue seulement 27% de la totalité de l’univers. Il est donc absolument impossible de rendre compte de l’existence du tout sans supposer une « énergie sombre », même si nous ne l’avons pas encore décelée.
        Cette comparaison convient parfaitement à l’inconscient, à son statut paradoxal, comme la matière noire, on pourrait dire qu’il est une hypothèse, mais en même temps, ce terme ne rend pas contre du fait que l’on est absolument certain qu’il existe. L’inconscient, il est absolument impossible que cela n’existe pas, mais en même temps si nous pouvions le toucher du doigt, le rencontrer, il cesserait d’être ce qu’il est, puisque nous en serions conscients.
        De l’inconscient, nous pourrions dire que c’est une réalité qui nous envoie exactement des signes de son existence et c’est le rôle de l’analyste, voire du patient (s’il le peut) d’interpréter ces signes. La matière noire, c’est une partie de l’univers qui échappe à la visibilité de l’univers par lui-même, exactement comme l’inconscient n’est pas décelable par le conscient, mais en même temps, c’est en nous, cela ne tient qu’à nous de partir en quête de cette énergie sombre qui s’active continument en nous-mêmes, et DE nous-mêmes. Ce n’est pas parce que l’inconscient   nous échappe qu’il n’est pas animé d’une spontanéité qui paradoxalement nous est propre. De mon propre mouvement  (ne jamais oublier que le sur-moi est une intériorisation de l’autorité parentale. Le sur-moi, c’est aussi « nous ») je soustrais à ma propre conscience des éléments déterminants.

  


       La comparaison avec le souverain est ici extrêmement éclairante et porteuse. Mais il faut vraiment se représenter un régime démocratique, à savoir que c’est le peuple qui place le souverain aux rênes du pays. Mais petit à petit, ce dernier s’isole, se coupe de sa base, comme on dit, va jusqu’à s’enfermer dans le mensonge d’une représentation du peuple fidèle à ce que lui disent ses conseillers, fidèle à ce que lui veut en voir, en penser. Le souverain se donne alors du peuple une fausse image qui correspond à ce qu’il voudrait s’il soit: un partisan d’accord avec sa politique à lui, exactement comme ces présidents qui nous disent constamment qu’ils ont été élus par le peuple pour promouvoir une certaine politique sans se rendre compte que ce peuple n’est plus du tout là, qu’il ne l’a jamais été peut-être.
        De la même façon, notre moi se raconte l’histoire de pulsions soumises, consentantes, claires, bien polissées et se dirige ainsi sans s’en rendre compte vers une révolution.  Il faut alors retisser les fils entre le peuple (le ça) et son souverain (le moi).  L’analyse procède ainsi à partir des troubles manifestes à reconstituer le portrait robot de la pulsion cachée, comme on essaie de se faire une idée du puzzle en entier à partir de quelques pièces. En même temps, il faudrait garder en tête deux éléments essentiels, applicables à toute analyse en général, et qui en sont comme des piliers inamovibles: la sexualité infantile et le complexe d’Oedipe. Quoi qu’il arrive, ce qui a été jugé comme incorrect par la censure, le sur-moi a rapport avec la sexualité. Celle-ci n’a pas cessé d’être présente dés la naissance du patient et orientée originellement vers le Père et la Mère comme objets originels et exclusifs de la pulsion sexuelle primaire. Fixer les troubles de comportement à partir de ces deux constantes livre nécessairement des clés absolument déterminantes dans la prise en compte finale par le patient de ce qu’il est et lui permet de se tenir à l’écoute de la parole du peuple, guéri, lucide et plus serein.

4) « L’inconscient est structuré comme un langage » - Jacques Lacan

            Finalement Freud décrit ici un processus de dénégation qui est à l’oeuvre dans ce qu’il appelle ailleurs « la résistance », c’est-à-dire la force qui s’oppose à la révélation du souvenir, ou de la scène initiale qui est à l’origine du rêve, du trouble ou du symptôme. Le souverain qu’est le moi se sentirait « mieux » s’il pouvait supprimer ces éléments perturbateurs qui contestent son autorité. Il n’est pas évident pour le moi de reconnaître qu’il ne maîtrise pas l’intégralité de ses pensées. Loin s’en faut. Si « le moi n’est pas maître dans sa propre maison », alors cela signifie que penser est une action dont le « je » n’est pas le sujet, comme déjà Nietzsche l’affirmait.  Nous sommes le décor, le théâtre de pensées qui nous traversent et qui nous font agir d’une certaine façon. Quand nous rêvons, nous sommes les spectateurs de ce qu’un acte de penser dont nous ne sommes pas les sujets fait advenir comme images mais aussi comme sentiments comme manifestations de désir. Si nous nous souvenons de ces rêves et sommes capables de comprendre ce que les éléments manifestes désignés en termes de pulsions cachées, alors nous réalisons en nous l’activité de désirs étranges, surprenants, assez monstrueux et cette pilule est suffisamment dure à avaler en terme d’aveu de perte totale de maîtrise, de découverte de soi pour qu’inconsciemment encore nous résistions.
         L’idée de Freud est que le souci des convenances et l’impact de « la tenue correcte exigée » par le Sur-moi impose des déguisements à l’expression des tendances ou des traumatismes  pulsionnels. Nous avons honte de la violence de nos désirs, de leur crudité, de leur impudeur et de leur incorrection à l’égard des règles qui nous ont été imposées par nos parents et à travers eux par la société elle-même.
        Pour bien se représenter cette honte, il suffit finalement de penser d’abord à ces mécanismes très conscients par le biais desquels nous nous interdisons parfois de nous laisser aller à des épanchements, à des déclarations, à des aveux de sentiments qui sont pourtant très puissants en nous mais dont l’expression nous placeraient socialement en fâcheuse posture. Nous formatons notre vie affective et la dynamique de nos attirances de façon parfois drastique jusqu’à n’aimer ou ne faire sembler d’aimer que les personnes qui nous sont autorisées.
        C’est un peu le même processus qui est à l’oeuvre dans la résistance mais inconscient. Cela signifie finalement que la résistance de la censure est telle que l’inconscient ne peut s’avancer que masqué, que la pulsion ou le souvenir refoulé doivent user de tous les stratagèmes possibles pour se manifester à nous. La pulsion du ça repoussée par le gardien ne peut pas envisager de forcer ce passage sans se grimer, sans se donner une autre apparence, et c’est sur ce point particulier que le travail de l’analyste est herméneutique c’est-à-dire qu’il consiste à interpréter les éléments manifestes du rêve, du lapsus ou du symptômes pour en deviner les significations cachées. Que Cecily ne puisse plus boire signifie qu’elle a vu le chien de sa gouvernante boire dans la timbale de son père, père avec lequel elle entretient une relation suffisamment trouble (comme toutes les filles selon Freud) pour qu’elle refuse de donner à ce souvenir un accès libre à sa conscience, que le président Schreiber soit paranoïaque « signifie" qu’il est homosexuel.
        Un vrai problème de « crédibilité » se pose ici: puisque il ne peut être conscient que d’interpréter et surement pas d’expliquer, comment être sûr que nos interprétations sont justes? Comment saisir le principe et les modalités de ce travestissement de notre inconscient? Pourquoi tel élément refoulé va surgir sous telle apparence dans tel rêve, dans tel symptôme, dans tel lapsus. Parfois les symptômes ou les signes manifestes sont relativement explicites, mais pas toujours et dans le cas des troubles de comportement grave, c’est rarement le cas.
        L’hypnose révèle clairement le souvenir refoulé mais cette méthode ne convient pas à tous les patients et elles suscitaient beaucoup de méfiance de la part des médecins viennois. En fait il suffit de réfléchir pour réaliser qu’il existe dans la pensée une structure susceptible non seulement de valoir dans la conscience  et dans l’inconscient mais aussi de créer un passage de l’un à l’autre par le biais de différentes figures ou opérations. Cette structure est évidemment celle de la langue. Quoi de commun aux rêves, au lapsus, aux pensées qui se manifestent à nous? La langue. Il existe en effet dans nos rêves des opérations de déplacements qui suivent la logique de figures rhétoriques comme la métaphore, la métonymie, ou le symbolisme.      

mardi 1 décembre 2020

CSD (Cours Semi Distanciel) Tle 3 EMC - L'article 24 et les sociétés de contrôle (Michel Foucault et Gilles Deleuze)



Caméras aéroportées
« Art. L. 242‑1. – Les dispositions du présent chapitre déterminent les conditions dans lesquelles les autorités publiques mentionnées aux articles L. 242‑5 et L. 242‑6 peuvent procéder au traitement d’images au moyen de caméras installées sur des aéronefs.
« Art. L. 242‑2. – Lorsqu’elles sont mises en œuvre sur la voie publique, les opérations mentionnées aux articles L. 242‑5 et L. 242‑6 sont réalisées de telle sorte qu’elles ne visualisent pas les images de l’intérieur des domiciles ni, de façon spécifique, celles de leurs entrées.
« Les images captées peuvent être transmises en temps réel au poste de commandement du service concerné.
« Art. L. 242‑3. – Le public est informé par tout moyen approprié de la mise en œuvre de dispositifs aéroportés de captation d’images et de l’autorité responsable, sauf lorsque les circonstances l’interdisent ou que cette information entrerait en contradiction avec les objectifs poursuivis.
« L’autorité responsable tient un registre des traitements mis en œuvre précisant la finalité poursuivie, la durée des enregistrements réalisés ainsi les personnes ayant accès aux images, y compris le cas échéant au moyen d’un dispositif de renvoi en temps réel.
« Hors le cas où ils sont utilisés dans le cadre d’une procédure judiciaire, administrative ou disciplinaire, les enregistrements sont conservés pour une durée de trente jours.
« Art. L. 242‑5. – Dans l’exercice de leurs missions de prévention des atteintes à la sûreté de l’État, la défense ou la sécurité publique et de prévention, de recherche, de constatation ou de poursuite des infractions pénales, les services de l’État concourant à la sécurité intérieure et à la défense nationale peuvent procéder, au moyen de caméras installées sur des aéronefs, à la captation, l’enregistrement et la transmission d’images aux fins d’assurer :
« 1° La sécurité des rassemblements de personnes sur la voie publique ou dans les lieux ouverts au publics, lorsque les circonstances font craindre des troubles graves à l’ordre public, ainsi que l’appui des personnels au sol en vue de maintenir ou de rétablir l’ordre public ;
« 2° La prévention d’actes de terrorisme ;
« 3° Le constat des infractions et la poursuite de leurs auteurs par la collecte de preuves ;
« 4° La protection des bâtiments et installations publics et de leurs abords ;
« 5° La sauvegarde des installations utiles à la défense nationale ;
« 6° La régulation des flux de transport ;
« 7° La surveillance des littoraux et des zones frontalières ;
« 8° Le secours aux personnes ;
« 9° La formation et la pédagogie des agents.
« Art. L. 242‑6. – Dans l’exercice de leurs missions de prévention, de protection et de lutte contre les risques de sécurité civile, de protection des personnes et des biens et de secours d’urgence, les services d’incendie et de secours, les formations militaires de la sécurité civile, la brigade des sapeurs‑pompiers de Paris et le bataillon des marins‑pompiers de Marseille peuvent procéder en tous lieux, au moyen de caméras installées sur des aéronefs, à la captation, l’enregistrement et la transmission d’images aux fins d’assurer :
« 1° La prévention des risques naturels ou technologiques ;
« 2° Le secours aux personnes et la défense contre l’incendie ;
« 3° La formation et la pédagogie des agents.
TITRE IV
Dispositions relatives de sécurité intérieure
Article 23
 – Les personnes condamnées à une peine privative de liberté pour une ou plusieurs infractions mentionnées aux articles 221‑4, 222‑3, 222‑8, 222‑10, 222‑12, 222‑13, 433‑3 du code pénal ne bénéficient pas des crédits de réduction de peine mentionnés à l’article 721 du présent code, lorsque ces infractions ont été commises au préjudice d’une personne investie d’un mandat électif public, d’un militaire de la gendarmerie nationale, d’un fonctionnaire de la police nationale ou d’un sapeur‑pompier professionnel ou volontaire. Elles peuvent toutefois bénéficier d’une réduction de peine dans les conditions définies à l’article 721‑1. »
Article 24
« – Est puni d’un an d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende le fait de diffuser, par quelque moyen que ce soit et quel qu’en soit le support, dans le but qu’il soit porté atteinte à son intégrité physique ou psychique, l’image du visage ou tout autre élément d’identification d’un fonctionnaire de la police nationale ou d’un militaire de la gendarmerie nationale lorsqu’il agit dans le cadre d’une opération de police. »
  


        La vague d’opposition récente suscitée par ces articles et notamment l’article 24 de la loi sécurité globale a provoqué le recul de la majorité gouvernementale et la réécriture de l’article en question par une commission. Pourquoi?
         La mise en perspective de cet article avec ceux qui le précède permet de saisir la continuité d’une intention dans la mesure où il y  est question de l’utilisation de drones dans le cadre de missions dites de sécurité. Il s’agit de donner aux agents de l’état chargés de maintenir l’ordre et la sécurité sur le territoire la possibilité de tout voir sans être vu, un peu sur le modèle décrit par Michel Foucault dans son livre « surveiller et punir »:  le panoptikon typique des sociétés dites  de surveillance (il s’agissait d’une prison dont les cellules seraient entièrement vitrées et disposées en cercle de telle sorte que deux gardiens suffiraient à en assurer la surveillance complète et continuelle). Gilles Deleuze, déjà en 1990, reprenait les analyses de Michel Foucault pour décrire une évolution des sociétés occidentales vers ce qu’il a appelé, reprenant un terme de William Burroughs: « les sociétés de contrôle ».
        Quiconque observe l’évolution des techniques de gestion des populations par le pouvoir relève assez rapidement la grande pertinence des thèses défendues par ces deux auteurs et l’article 24 de la loi Sécurité globale en est la parfaite illustration. Dans les développements suivants, nous utiliserons à la fois les travaux de Michel Foucault dans « Surveiller et punir » et celles de Gilles Deleuze dans « Post-scriptum sur les sociétés de contrôle extrait de « Pourparlers ».
         

            L’obsession du « panoptique » correspond exactement à cet idéal de surveillance qui, né dans les sociétés dites disciplinaires fera la jonction avec « les sociétés de contrôle », celles qui correspondent au modèle utilisé, consciemment ou pas, aujourd’hui. Pour bien le comprendre il s’agit d’abord de bien saisir à quel point le « tout visible » a toujours été l’objectif privilégié des pouvoirs. Le symbole du pouvoir transcendant est l’oeil, et cela probablement depuis la Bible et la description de l’errance de Caïn qui après avoir tué Abel est poursuivi jusque dans la tombe par l’exil de l’Eternel, lequel symbolise à la fois le pouvoir de l’absolue vison mais aussi le trouvent intérieur du remords: « L’oeil était dans la tombe et regardait Caïn »  Qu’il y est au-dessus de nous mais aussi en nous, un oeil à la vison duquel aucun acte acte ne peut se soustraire sur cette terre, c’est le fantasme délirant de l’exercice de tout pouvoir transcendant qu’il soit religieux moral ou politique.  
 

            De l’oeilleton du bâtiment central et de la formation en arc de cercle de la saline d’Arc-et-Senans jusqu’aux écrans de  télévision (étymologiquement: « voir loin ») de 1984 de Georges Orwell, c’est le même fantasme qui suit son cours, celui du pouvoir de toujours être en capacité d’espionner « la potentia multitudinis », la puissance du peuple. L’architecture même de Paris en porte la trace et quand nous nous extasions des perspectives dégagées de la capitale il faut se souvenir que Hausmann obéissait en cela aux directives de Napoléon III qui avaient pour but de favoriser les mouvements de troupe dans Paris en cas d’insurrection. En fait, dés que nous profitons dans une cité quelconque de la sensation d’un espace ouvert et dégagé, il conviendrait que nous pensions immédiatement au bénéfice qu’en retirent les organes chargés de la surveillance de la population.
         

                La multiplication des « open space" qui  s’applique aujourd’hui à tous les personnels dans de nombreuses enreprises illustre exactement cette évidence: il n’est rien qu’un pouvoir chérisse davantage que la visibilité totale des citoyens, que leur repérage, que leur détectabilité et jamais nous n’avons été plus proche de ce but qu’aujourd’hui, précisément parce que c’est paradoxalement sous le couvert de la liberté de consommer, de jouir d’une multiplicité de directives allant toutes dans le sens d’améliorer son confort personnel et d’assurer sa sécurité que les sociétés dites de contrôle aujourd’hui sont opérationnelles, conformément aux prévisions de Michel Foucault et de Gilles Deleuze. Le droit à la sécurité et la liberté font partie des droits fondamentaux de notre constitution, mais c’est précisément en s’appuyant sur ces droits que les sociétés de contrôle renforcent leur pouvoir. C’est la raison pour laquelle, une fois de plus, se pose la question de savoir jusqu’où nous devons accepter que l’on cadre notre existence au nom de cet intérêt supérieur qui consiste à sauvegarder notre vie.
 

             Dans Matrix, après tout, la « vie » des hommes est protégée. Elle l’est d’autant plus que c’est en tant que « vivant » qu’ils fournissent aux machines leur source d’énergie. L’exercice d’un pouvoir sur une population ne se fait jamais contre la conservation de sa vie, mais toujours en son nom, c’est la raison pour laquelle toute mesure que nous suspectons animée d’une intention plus ou moins totalitaire se reconduit en chacune et en chacun de nous par l’interrogation sur ce qui nous importe le plus de vivre ou d’exister. Mais exister ou, si l’Etat « voit tout »? Une figure intéressante pourrait contenir logiquement des éléments de réponse même s’il conviendrait de l’approfondir et de la théoriser, c’est la figure du labyrinthe, des tours est des détours d’une architecture multipliant les plis et les replis rendant finalement toute surveillance impossible. Un lycée parisien interrogeant ses élèves sur la meilleure architecture d’une cour de récréation a reçu des schémas de la part des lycéens des schémas intéressant reprenant finalement la configuration labyrinthique. Dans le personnage du Minotaure, mi homme mi animal, dévorant des humains dans son repère, se dissimule peut-être un discrédit intéressant, porteur.
         


Pour bien saisir toute la portée de ce passage que nous vivons à des sociétés de contrôle, il faut comprendre grâce à Foucault les étapes d’une transition qui de la société de moyen-âge à la notre suit le fil d’une continuité plutôt inquiétante, soit celle qui permet à un pouvoir de gérer une puissance en parvenant à lui faire oublier que son autorité supposé transcendante n’émane en réalité que d’elle, c’est-à-dire du bas. Ce qui se poursuit dans cette transition, c’est la capacité « d’enfumage » d’un pouvoir visant à nous faire adhérer à l’illusion de la transcendance pour nous dissuader de réaliser l’efficience de la puissance immanente. Il importe bien de saisir à quel point ce fantasme traverse les questions de « bords politiques ». La volonté de tout pouvoir de nous faire croire qu’il est transcendant est commune aux totalitarismes de droite et de gauche. Ce n’est pas une question de politique en ce sens là, mais c’en est une évidemment si l’on donne au terme de « politique » son seul sens authentique: celui de « cité » (Polis)
        Michel Foucault voit se succéder dans l’histoire, en France, trois régime de gestions des populations:
- Du moyen-âge à la fin du 18e, s’exerçait le pouvoir des sociétés dites « de souveraineté » dont, comme le dit Gilles Deleuze commentant Foucault, le but et les fonctions étaient de prélever  plutôt qu’organiser la production des biens et décider de la mort plutôt que gérer la vie. Le pouvoir royal ou révolutionnaire s’inscrivait dans la chair des condamnés, de façon exemplaire, démonstrative et sans appel. Mais cette extrême violence de la répression et de l’exercice de l’autorité dissimulait mal un cadrage très « laxiste » de la vie proprement dite au sein du royaume ou de la toute jeune république. Les forces de l’ordre interviennent peu, ponctuellement mais de façon brute et aveugle. La formule de Foucault est resté  célèbre: « Faire mourir et laisser vivre », ce résumé étant précisément à interpréter comme l’inverse des sociétés de contrôle sous la tutelle desquelles nous vivons aujourd’hui: « Faire vivre et laisser mourir »
- Avec Napoléon notamment, la France entre dans l’ère des sociétés dites « disciplinaires »: « Foucault a situé  les sociétés disciplinaires aux XVIIIième et XIXième siècles; elles atteignent leur apogée au début du XXième.  Elles procèdent à l'organisation des grands milieux d'enfermement. L'individu ne cesse de passer d'un milieu clos à un autre, chacun ayant ses lois : d'abord la famille, puis l'école (« tu n'es plus dans ta famille »), puis la caserne (« tu n'es plus à l'école »), puis l'usine, de temps en temps l'hôpital, éventuellement la prison qui est le milieu d'enfermement par excellence.[…] » Dans ces sociétés on considère que le meilleur moyen de gérer la population est de la regrouper dans des  manufactures, puis des usines, des lieux dits d’éducation, de formation militaire. On répartit dans l’espace et on ordonne dans le temps, on cadre les journées des travailleurs, des élèves, des patients de l’hôpital, on centralise les lieux de production, d’éducation, de soins. Pour assurer l’ordre on répartit la population dans des systèmes clos.
- En fait ce modèle va connaître une durée de vie assez courte et, à partir de la seconde guerre mondiale, on voit peu à peu apparaître de nouvelles figures de l’exercice du pouvoir valant dans ce que Foucault appelle: « les sociétés de contrôle ». L’une des fictions donnant le plus idée de ce nouvel ordre est peut-être le roman de Philipp K Dick (1956) Minority Report dans lequel on voit opérer des brigades d’intervention cadrer suffisamment une population pour prévoir les crimes avant qu’ils soient commis. Il faudrait remplacer dans ces fictions le rôle des "precogs » (pre-cognoscere) par celui des caméras de surveillance comme c’est le cas dans la série « person of interest » de Jonathan Nolan.
             

                Il est un terme très utilisé dans les lycées qui renvoie parfaitement à ces sociétés d’un nouveau type, c’est celui de « contrôle continu ». On se donne les moyens d’assurer un suivi dans l’évolution des tests de la compétence d’un élève, ce qui signifie qu’on tente de diminuer les surprises, les processus de réalisation soudains, susceptibles de se produire de façon complètement inattendus. On suit ainsi de façon plus lisibles les progrès d’une programmation qui suit son cours.
               Selon Gilles Deleuze, le moteur de cette transformation des sociétés disciplinaires aux sociétés de contrôle est l’évolution d’un capitalisme industriel en capitalisme « dispersif ». Ce nouveau type d’organisation repose sur le développement des technologies de communication et il semble garantir une plus grande liberté des individus, des espaces-temps plus souples, mais ce n’est qu’une apparence. L’individu est en réalité orienté de façon insidieuse par des techniques de propagande qui agissent davantage à la racine même des comportements notamment par le marketing (Bernays), par le contrôle continu et par des techniques numériques de sondage dont on pourrait presque dire qu’elles sont déjà plus directement en prise avec le système de récompense (SVT). Ces sociétés, celles des ordinateurs (au sens propre: ordonnateurs), des dispositifs informatiques de télésurveillance et de la cybernétique  n’ont pas encore complètement aboli les précédentes, selon Deleuze. Mais elles émergent à la faveur de la décomposition des institutions disciplinaires en procédés plus souples et plus insidieux d’assujettissement. « Aux formes prochaines de contrôle incessant en milieu ouvert, il se peut que les plus durs enfermements nous paraissent appartenir à un passé délicieux et bienveillant » dit ironiquement gilles Deleuze.
          On retrouve exactement les processus à l’œuvre dans ce passage des sociétés disciplinaires aux sociétés de contrôle dans cet extrait de l’article de « Gilles Deleuze »:
            Les sociétés disciplinaires ont deux pôles : la signature qui indique l’individu, et le nombre ou numéro matricule qui indique sa position dans une masse. C’est que les disciplines n’ont jamais vu d’incompatibilité entre les deux, et c’est en même temps que le pouvoir est massifiant et individuant, c’est-à-dire constitue en corps ceux sur lesquels il s’exerce et moule l’individualité de chaque membre du corps (Foucault voyait l’origine de ce double souci dans le pouvoir pastoral du prêtre – le troupeau et chacune des bêtes –, mais le pouvoir civil allait se faire « pasteur » laïc à son tour avec d’autres moyens).
            Dans les sociétés de contrôle, au contraire, l’essentiel n’est plus une signature ni un nombre, mais un chiffre : le chiffre est un mot de passe, tandis que les sociétés disciplinaires sont réglées par des mots d’ordre (aussi bien du point de vue de l’intégration que de la résistance). Le langage numérique du contrôle est fait de chiffres, qui marquent l’accès à l’information, ou le rejet. On ne se trouve plus devant le couple masse-individu. Les individus sont devenus des « dividuels », et les masses, des échantillons, des données, des marchés ou des « banques ».
    


        Aujourd’hui l’une des chercheuses qui suit avec le plus de continuité les intuitions de ces deux penseurs est Antoinette Rouvroy et son concept de « gouvernementalité algorythmique »: « La gouvernementalité algorithmique est l'idée d'un gouvernement du monde social qui serait fondé sur le traitement algorithmique des données massives plutôt que sur la politique, le droit et les normes sociales. » C’est finalement l’idée selon laquelle nous nous rapprocherions d’un exercice paradoxalement anarchique du pouvoir, au délire d’un pouvoir tombant dans l’illusion démesurée de s’auto-fonder indépendamment de la puissance de la multitude.
        Il faut analyser cet article 24 et les réactions qu’il a suscitées à la lumière de ce passage décrit par Foucault des sociétés disciplinaires aux sociétés de contrôle. Probablement l’actualité récente de violences policières exercées, aussi bien aux USA qu’en Europe ont-ils contribué à la levée de cette opposition mais grâce à Foucault, à Deleuze et à Antoinette Rouvroy, nous réalisons que ce qui a ici été remarqué n’est que la partie immergée d’un iceberg incroyablement plus menaçant  à l’œuvre dans les Big Data.