vendredi 13 janvier 2023

Ecriture libre: "Tableau de famille" par Alix Moreau

 « Chacun rêve de changer l’humanité, mais personne ne pense à se changer lui- même » — Léon Tolstoï

« L’humanité gémit, à demi écrasée sous le poids des progrès qu’elle a faits. Elle ne sait pas assez que son avenir dépend d’elle. » — Henri Bergson



Noël. Ce beau moment de partage, de modestie, de générosité. Une fête commerciale ? Non, jamais ! Cessez vos calembredaines, c’est un instant d’union et d’amour. Hypocritement, bien sûr, attendez ! Pourquoi s’engueuler 364,25 jours par an et se réconcilier 1 jour ? Cela serait inutile pour le français. Mais qu’est-ce qu’un français, d’abord ? Est-il sur un rond-point, brandissant une Heineken, hurlant « À bas la dictature ! » derrière une palette enflammée tous les jours sauf à Noël ? Mange-t-il du faux-gras végétal pour se donner la bonne conscience du « c’est pas moi » quand on connaît les conditions d’élevage des volailles montrées dans les reportages d’Élise Lucet sur la chaîne du service public, sans même penser à la maltraitance des noix de cajou lâchement broyées en pâtée ? Mais d’autres sont-ils emmerdés par ces écolos qui arrosent des tournesols avec de la soupe au lieu d’aller bosser et alimenter le bourgeois capitaliste en force de travail ? Est-il farouchement contre Macron, ce voleur, même en ces temps de Noël et en parle-t-il pendant le repas, vitupérant moult analyses géopolitiques et géostratégiques sur cet histrion de Zelensky qui serait aussi « pourri » que Poutine, en citant la Bible CNEWS, s’inspirant du philosophe Blaise Pascal Praud, avant de s’étouffer avec un petit four qui serait passé par le trou du dimanche, ce dernier jour de repos inaliénable jusqu’à la retraite à 72 ans ? 


Possède-t-il le dernier smartphone et les dernières Nike de rat des villes mais n’est pas assez payé par ce foutu gouvernement pour s’en acheter encore plus souvent et faire du foie gras de Tim Cook ou par la suite, quand il aura tout acheté sur Terre et ailleurs, et que ses liasses de milliards auront fusé(e), d’Elon Musk ? Répondons « oui » à toutes ces questions et, partant, continuons après ces définitions empirique du Français malheureux. De toute façon, ainsi que l’écrit le vivant et dynamique philosophe Michel Houellebecq-Prozac : « N’ayez pas peur du bonheur, il n’existe pas », donc enfonçons-nous.


Allons-y, rencontrons-nous en famille histoire de nous ressouder. « Oh comme tu as grandi ! Tu dépasses papa ! ». Papa, qui s’est tassé un peu avec le temps, de répondre : « Ah ! c’est la soupe ! ». Voilà qui est drôle, et ce n’est que le début. Les retrouvailles. Tonton et maman se font la bise mais ne peuvent pas se saquer, or mamie est là et observe la scène, et elle larmoierait si un discord apparaissait soudainement en ce si beau jour. Donc on fait semblant, c’est assez drôle. Le cousin Jean-Kévin, nigaud patenté, est là, en train de jouer à Clash Royale, mais il est forcé de ranger son « machin qui lui sert de prolongement du bras. Ah ces jeunes de maintenant, c’est pas possible. Nous dans le temps on n’avait pas ça, mon vieux... » et à se ronger les ongles à la place. Il ne m’adresse pas à un mot, alors que je termine le dictionnaire des figures de style en m’enquérant de « quand don’ que c’est que » l’apéro allait commencer, avec des velléités d’emploi de quelque épitrochasme ou autre chleuasme pour me la péter un peu et qu’on me demande quels sont mes résultats cette année et quel est mon avis sur la déforme du bac. Puis enfin, papa arrive avec deux bouteilles de liquide alcoolisé dans les mains et pose le tout sur la table basse du salon. Il amène des sièges inconfortables supplémentaires car on n’y a pas pensé avant et que « mets une fesse sur le tabouret avec moi », c’est vite énervant, surtout quand le voisin est corpulent, et que nous aussi... Et là, ça se met à discuter dans tous les sens, et comme personne ne s’écoute et que ceux qui parlent en même temps que d’autres parlent aussi et que d’autres n’écoutent pas tandis qu’ils se mettent, eux aussi, à beugler, de petits groupes de gens qui s’écoutent mais ne s’entendent pas à cause du bruit à leur côté se mettent à parler ensemble. Tout y passe. Les lectures du moment, le prix Goncourt, les malheureux décès de Jean Teulé et de Françoise Bourdin, la Grande Librairie sur la 5, François Busnel qui se fait la malle, etc. Non, je rigole. C’est le boulot trop dur, la Martine (pas Alphonse) qui est chiante, la voiture qui fait un bruit bizarre, Macron, le foot, les casseroles rayées au fond quand papi coupe sa viande directement dedans, « Quoi, il mange encore de la viande ? Assassin ! », les prises à la pêche, « Quoi, il tue des poissons ! Assassin ! », le coup de gel qui a congelé les bégonias, puis les 15 degrés ensuite qui font « qu’on sait pas comment s’habiller ». À part ça, joyeux Noël !


Et là, après une heure, quarante-trois minutes et quatre-vingt-cinq secondes, tonton fait remarquer la présence d’une crèche sous le sapin, et ès-qualité de maître en humour aviné, signale l’inclusivité religieuse, « limite woke, lance-t-il, avec les deux rois mages blancs et un Afro-mage ! ». Le parangon du tonton lourd, mais drôle, enfin je crois. Mais où est le petit Jésus ? Planqué dans un tiroir, pardieu ! Eh oui, on le sortira à minuit, l’heure de sa présumée naissance, fût-il né un jour. Oublié un instant le petit Jésus, on passe à table. Afin de vous faire languir quelque peu, je vous énumère succinctement le menu de ce réveillon familial et soudé par des liens que nous n’avons que pour ce soir seulement, n’exagérons rien, ils sont trop énervants le reste du temps : toast de faux-saumon accompagné de blinis de faux-gras, suivis d’une fausse-dinde en vrai soja aux faux-marrons bio, puis une tranche de Caprice des Dieux et enfin, une fausse-bûche en dessert, pour lutter activement contre la déforestation du poumon de la Terre (c’est notre tronc commun, pas de bûche à Noël, ça fait partie de nos racines dans toutes les branches de notre arbre généalogique), c’est un geste que nous jugeons tous efficace et militant. Rien de plus beau que d’être attaché à des causes importantes en ce réveillon, car nous savons que notre compteur Linky nous observe de loin et fera remonter nos revendications dans les plus hautes sphères de l’État.

Une fois au dessert, c’est le moment pour prononcer solennellement à la cantonade des blagues de Bigard, futur président de la Chose Publique, anti puce 5G dans les vaccins inefficaces, fumeur repenti qui n’aura pas trouvé gênant d’enfumer son monde avec cette substance si saine et bénéfique au développement intellectuel (regardez Baudelaire, Wilde, Poe...ou Houellebecq, déjà cité trop de fois ici...). Tout le monde se bidonne, c’est efficace avec un petit verre de gnôle, nous sommes tous dans cet état unis. Il est déjà 22h, nous serons en retard pour la messe de minuit mais on s’en fout. Écolos et pas religieux, nous sommes des athées verts. Ou des Khmers verts, comme dirait Philippe de Villiers de sa jolie voix prépubère. 

Parce que oui, il n’est pas question d’aller plus loin que la crèche, nous sortons déjà chaque année les mêmes éternelles vieilles guirlandes poilues sur le sapin, les mêmes boules moches fabriquées en pâte à sel et salement peintes à la garderie de l’école primaire mais que l’on ne jette pas pour ne pas se faire mal au cœur, et les mêmes guirlandes électriques à moitié cramées qui consomment autant que 500 ampoules halogènes mais qu’on préfère ne pas changer avant de l’avoir usée à la moelle pour ne pas gaspiller trop d’enfants à la fabrication de guirlandes bangladaises. Mes pensées sont interrompues par tata qui est toute blafarde, qui se lève et court aux toilettes, sûrement à cause d’un bulot émétique. Car oui, celle-ci, moins végane que les autres, sachant ce qui l’attendait au repas, a préféré amener un Tupperware avec quelques bulots dedans, mais restés dans la voiture chauffée à 25°C pendant le trajet, les mollusques ont dû tourner de l’œil... C’est bien fait pour elle, assassine !

Bref, de toute façon Noël, nous, on s’en fout. Nous préférons boustifailler en groupe d’humains et puis ouvrir les cadeaux avant de les refermer pour mettre fin au supplice. À ce propos, dans le brouhaha ambiant, nous avons omis de nous ruer sur ces cadeaux qui trônent sous le faux-sapin, alors je le crie et tape avec mon couteau sur le côté de mon verre afin d’exciter les acouphènes de la Gérousia. Du coup, tout le monde se rue derechef dans le salon et s’empare de ses paquets attitrés que le Père Noël a amenés. Ce que je me demande à l’ouverture des premiers cadeaux, c’est si le Père Noël ne serait finalement pas chinois... Mais faisons le point sur la situation : tout le monde se fait encore la bise pour les beaux cadeaux offerts. « Comment tu savais que je voulais ça ? » En fait, tout le monde s’en fout. Que va faire maman d’un robot mixeur de chez Lidl alors qu’elle est si férue des boîtes de conserve de toutes sortes ? Que va faire papa d’un tas de fringues en polyester alors qu’il y est allergique et que ça lui hérisse la pilosité dorsale ? Que vais-je faire de la dernière PS5 alors que les jeux vidéo me donnent la migraine et qu’ils n’ont pas encore créé SocrateSimulator pour s’amuser et se cultiver concomitamment ? Que va faire mamie avec une tablette tactile qu’elle vient d’ailleurs de faire tomber par terre pour la première fois d’une longue série avant de me la donner dans deux mois parce que c’est trop dur d’utilisation et qu’avec son arthrose au pouce elle ne peut pas cliquer dessus ? 


Que va faire le chien d’une balle qui marche à pile et qui avance toute seule car on en a marre de lui lancer à chaque fois, mais qui finira en carpette sous un semi- remorque quand elle sera allée sur la route avec le chien derrière, qui lui, aura peut- être échappé à l’accident ? Eh bien « rien ». Mais n’étions-nous pas écolos juste avant, allez-vous me demander. Si, mais pas à Noël, n’exagérons rien. On peut bien faire une pause de temps en temps, non ? Et puis nous représentons 1 % des émissions mondiales de CO2, donc c’est rien. Quand cette Chine arrêtera de polluer, on fera peut-être un effort supplémentaire ! — Oui, mais tes cadeaux, là... ils sont tous fabriqués en Chine... — Non, pas tous, il y en a un qui vient de Corée du Nord et un de Taiwan. — Pour le premier, ils ont dû te faire une blague. Et Taiwan, c’est pas la Chine ? — Euh... demande à Nancy Pelosi, elle est très active sur Instagram. Mais arrêtons de parler de ça, je n’ai plus aucun argument valable, donc mettons ça sous le tapis, vaut mieux se taire, ça ira plus vite.


Et comme nous ne sommes pas fous de la messe, nous commençons à bâiller et avoir envie d’aller se coucher, vu l’heure qu’il est. Chacun regagne sa chambre ou son lit de camp acheté pour l’occasion car nous sommes huit, pour cinq places dans des lits et il n’eût pas été acceptable que certains dormissent avec d’autres, déjà que tonton, tournant autour de la fausse-crèche comme une ouaille autour du bénitier, n’a pas lâché un mot à tata de tout le réveillon, s’adonnant plutôt aux concours de blagues hérétiques et égrillardes en lançant même des regards doux à la cousine Bette, ce goujat... C’était la faute de l’abbé Bourré, ce soir.



Chacun dans son pageot, débriefant en petit comité des retrouvailles avec les autres membres de la famille toujours aussi énervants et insupportables, se connecte depuis son cellulaire portatif sur Leboncon.fr pour prendre connaissance des tarifs auxquels d’autres objets tels que ceux qu’ils ont à l’instant reçu en guise de présents sont vendus par d’autres déçus. On commence à prendre les photos, et on publiera les annonces demain, ça ne presse pas, ça n’est pas moi qui ai payé. Moi, je suis allongé, je commence à réfléchir. Et comme disait quelqu’un, « dès que j’ai commencé à penser, je me suis trouvé en rupture avec le monde », car oui, à quoi ça sert tout ça ? Noël, fête religieuse de la Nativité ? On s’en fout, la preuve, on n’a même pas sorti le petit Jésus de son tiroir à minuit. Et puis Dieu, est-ce qu’il existe ? Si ça se trouve on s’entretue depuis des dizaines de siècles pour un monsieur qui n’a jamais existé ; il doit se marrer de là où il n’est pas. Noël, rassemblement des membres d’une famille ? Oui, mais entre gens qui ne se voient jamais, ne peuvent pas se voir en peinture, et se font la bise en croquant de l’ail juste avant, c’est bon pour les rhumatismes. Noël, autour d’un bon repas que l’on a les moyens de se payer une fois ou deux, pas plus ? Oui, car le faux-gras, c’est bougrement cher ! Le bio aussi ! Ah, mon vieux, celui qui a inventé le libre échange aurait mieux faire de se couper un bras ; on ne mangerait pas des steaks de soja de Roumanie, des graines de chia aztèques ou des salades espagnoles. Parce que oui, la viande, l’agneau d’Argentine, le bœuf d’Afrique du Sud, c’est fini. Libérons tous ces animaux enfermés dans des entrepôts insalubres ! « Je suis dinde, nous sommes dindes », ainsi que l’eût gloussé une célèbre antispéciste fréquemment invitée chez Cyril Hanouna et son zoo où sont enfermés de beaux spécimens, dont on se repentirait de les avoir libérés. Mais bon, je n’ai pas été longtemps en rupture avec le monde, pas plus d’une dizaines de minutes, car penser c’est effectivement dur. Et puis je n’avais pas eu ce que je voulais dans les cadeaux donc je me suis commandé les objets que j’eusse aimé avoir sur Alixexpress, car c’était trop cher ailleurs, mais c’est promis, c’est la dernière fois que j’achète chinois.

**


Bon, nous sommes le 25 décembre au soir, je suis repu, j’ai déjà pris quatre kilos. On a mangé encore une fois comme des affamés. Avec tout ça, j’aurais pu envoyer un doggy bag en Éthiopie ; quand je pense qu’ils meurent de faim et de soif... Mais je ferai ça plus tard, je n’ai pour l’instant pas les moyens et je dois assurer mon développement physiologique et cérébral pour être ingénieur et aller exploiter les dernières mines de terres rares en Afrique, pour développer de nouveaux smartphones (ce serait dommage que les africains y arrivent avant), donc ça attendra. Disons plutôt, car vous me trouverez brutal, que j’attends aussi que les autres fassent des efforts avant de faire les miens. Enfin, je ne voudrais pas me tromper d’effort, pas tout seul, vous comprenez, je suis exigeant avec moi-même.


Tout le monde commence à plier bagage, bon débarras. Tata s’est remise tant bien que mal, mais elle a été requinquée d’autant plus quand tonton lui a appris qu’il était l’heure de partir. Mais on doit encore s’accorder sur le menu du premier de l’an... voire même sur le réveillon du 31 décembre, si un ou deux veulent se sacrifier et y participer, mais personne n’est volontaire, heureusement, il y a des plaies, mais pas de suicidaires. Mais tout ça va recommencer dans un an, et ce sera encore plus morne : encore plus de déchristianisation, mais avec encore moins de viande, encore plus de conflits, mais peut-être un avantage : très peu de cadeaux, car avec 48 % d’inflation et des pénuries de pétrole, on fera attention à notre compte en banque et à notre conscience car oui, nous sommes humains, trop humains, et n’avons pas une intelligence artificielle, mais bien naturelle et développée. Pauvre Terre. Je vais maintenant m’atteler à prendre mes résolutions pour 2023, cette belle année de légèreté qui s’annonce, parce que si l’on n’en prend pas, on ne pourra pas dire qu’on ne les a pas respectées. Eh oui, il faut être cohérent dans ce monde de brutes...

À l’année prochaine !

« Mais priez Dieu que tous nous veuilles absoudre ! » — François Fillon... euh, Villon



Ecriture libre: "Cindy fête Noël" par Héloïse Nelaton

 


Je m’appelle Cindy j’ai 26 et je vis dans une maison mitoyenne avec mon homme mes deux prunelles de mes yeux et notre chien Zizou. 

Nous sommes le 24 décembre et aujourd’hui c’est la fête préférée de toute notre famille recomposée et décomposée : Noël. 

Comme mes deux petits bouts de chou d’amour que j’aime à l’infini me prennent un temps fou toute la journée, je n’ai pas encore eu le temps d’aller acheter les cadeaux. C’est vrai quoi, les poser sur notre canapé devant la télévision, la tablette et le téléphone portable à regarder les Marseillais, Tmtp, Pat’ Patrouille et jouer au dernier jeu de guerre car c’est ce que les enfants aiment, c’est pas tous les jours évidents. 

Alors ni une ni deux je grimpe dans l’auto avec mes deux enfants chéris, et direction la zone commerciale la plus proche. Ce que j’aime c’est offrir des cadeaux personnels, de valeurs, et qui sont fabriqués dans de bonnes conditions car en ce moment je vois beaucoup sur les publicités qu’il faut acheter des poupées végans car c’est bon pour les Ouïgours et le manque d’électricité. 


Je suis tellement pressée que je me gare à toute vitesse sur la dernière place de parking. J’ouvre la portière et mon petit Kevin s’écrase sur le goudron car il s’était détaché ce petit merdeux. J’ai pas le temps de le ramasser délicatement alors j’y vais pas avec le dos de la main morte et je le chope par la doudoune et j’le remets debout. Il saigne un peu et comme j’ai passé mon PSC1 quand j’étais au collège je lui fais un massage cardiaque et nous r’voila reparti en direction de chez Action. 



A Action, le paradis sur terre des supers magasins, il y a une queue énorme pour se procurer les dernières peluches supers à la mode. Alors comme j’suis pas du genre à me laisser courir sur le haricot, je prends mon sac à main H&M et je le balance dans les jambes de toutes les méchantes mamans qui veulent me voler mes cadeaux. Telles des Dominos elles se vautrent toutes les unes après les autres sur le carrelage blanc du magasin. Je cours comme une antilope en doublant le plus possible de famille en détresse, je fais des croches pieds aux personnes qui m’importunent et j’arrive devant le trésor de ma quête. Je saisis tout ce que je peux dans mon cadi, je rafle toutes les étagères remplies de Lego, de karaokés pour enfants, de jeux de sociétés du dernier cri, je ramasse au passage un ou deux enfants en pleurent que j’offrirais à ma sœur qui est stérile et n’a jamais pu en avoir.



Ensuite j’enchaîne Carrefour, Lidl, King Jouet et je dépense encore et encore de l’argent pour mon bon plaisir et je fais emballer des dizaines de cadeaux petits et grands par des employés qui travailleront jusqu’à 21h ce soir pour nous satisfaire (ils n’avaient qu’à pas louper leur bac). Des paquets défilent sous mes yeux, et je n’oublie pas de mettre les enfants larmoyants et fraîchement orphelins que j’ai péché sur le sol du magasin dans de grands sacs en plastique et je demande qu’on mette du scotch sur leur bouche de mioches qui m’implore de les laisser partir. Ça sera toujours plus de cadeaux et moins de bruit.


Ensuite c’est l’heure de rentrer dans mon antre et de préparer le somptueux repas de ce soir. Je me munie de mes récentes emplettes c’est à dire le bon foie gras premier prix résultat d’un gavage d’oie dans d’atroces souffrances et les huîtres périmées de l’année dernière trouvées dans la poubelle de l’Inter que je place délicatement dans un saladier de porcelaine et j’écrase de mes gros doigts potelés les huîtres avec le foie gras, puis je rajoute le saumon d’élevage bien industriel. Une fois la mixture bien diluée je la laisse reposer dans notre frigo plein à craquer de toutes les cochonneries que je servirais à mes tendres invités pendant ce repas qui s’annonce tout bonnement divin. Seulement je me rends compte que nous n’aurons jamais assez à manger alors je m’empare de notre chien adoré Zizou et je le place sur notre planche à découper. Je me munie de notre hache de cuisine et je me mets à le découper à grand coup d’acier dans le ventre. Il hurle de douleur mais je ferais tout pour que Noël soit une fête inoubliable et être à la hauteur de ce que mes amies ont posté sur TikTok alors je réduis Zizou en charpie sans vergogne.



Une fois la sale besogne achevée, je publie sur mon compte Facebook une photo de notre jeune sapin de cette année, que mon homme est allé couper dans le bois, tout vêtu des dernières guirlandes et autres décorations en plastiques achetées en provenance de Chine et fabriqués par des pauvres enfants (ils n’avaient qu’à pas louper leur bac), qui ne serviront pas les autres fois et que je jetterais une fois la merveilleuse fête de Noël achevée. 

Je monte me changer à la hâte de ma robe pailletée rouge de chez Zeeman quand tout à coup je glisse sur le boyau de Zizou qui avait éclaboussé le sol. Je me ramasse littéralement sur la moquette et me fend le nez en deux ainsi que mes facettes dentaires faites en Tunisie à un moindre coût. 

Toute ensanglantée je monte jusqu’à mon dressing en semant des goutes écarlates sur mon passage comme si j’étais un remake sordide du Petit Poucet. Je décide de m’allonger quelques instants pour reprendre mes esprits et je ne peux m’empêcher de penser que j’aime la magie de Noël. 

Une fois prête et toute pomponnée de mon ravalement de façade quotidien, je descends disposer les cadeaux de mes enfants sous le sapin. Je commence par ceux de Kevin et je sens monter dans mon œsophage un relent d’huîtres que j’ai goûté tout à l’heure. Ni une ni deux je restitue intacte les huîtres sur le sol. Avec encore un peu de liquide régurgité au coin de mes lèvres, je décide de cacher ce monstrueux spectacle sous les cadeaux en espérant que l’odeur ne sera pas trop nauséabonde et que ça ne tâchera pas les précieux cadeaux.

 


Il est enfin arrivé le moment de sortir les cadeaux de mon enfant préféré, mon petit Jimmynounet en sucre d’orge. J’ai acheté pleins de cadeaux pour mon petit Jimmy : un pot de 2kg de Nutella pour ses repas car il n’aime que ça, des Kinder Bueno car il n’aime pas les Kinder Country ça lui donne des boutons, j’ai acheté une super voiture télécommandée pour mon petit Jimmy et enfin l’IPhone 11 couleur orange couché de soleil pour mon petit Jimmy. 

Normalement tout est là, ma to do list est remplie il ne me reste plus qu’à attendre les invités en me bourrant de Coca 0. Heureusement que je n’ai rien oublié, « Kevin et Jimmy ça vous dit d’accompagner maman fumer sa cigarette dans le jardin ? Jimmy ? Jim… »


Comme l’année dernière, j’ai encore oublié Jimmy.


Ecriture libre: Ma lettre au Père Noël par Adélie Rossignol

 Noël, parlons de toi,

Tu es une fête qui célèbre la consommation de masse et qui met la tête  de milliers de ménages modestes sous l'eau. On t'adore...

Un repas mauvais, des cadeaux qui ne plaisent à personne. Mon cher Noël pourquoi penses-tu être l'attente de l'année d'une société dite laïque mais qui t'espère, bien que tu sois chrétien?

Être assis sur des chaises, manger toute la journée et arborer de faux sourires à des offrandes tout ça pour rendre hommage à la nativité du seigneur.

 On se set angoissé,  mal à l'aise à l'idée de se remémorer notre propre histoire, de repenser aux noëls  de notre enfance. C'est nostalgique de fêter une telle fête alors qu'on ne croit plus au Père Noël !

Ah mais d'ailleurs, mon cher ami! Parlons-en du vieux monsieur capable de faire le tour de la planète en une nuit pour offrir le cadeau idéal qu'espère l'individu au fond de nos lits! Ne serais-tu pas le plus gros mensonge que l'on puisse faire à un enfant?

Les parents ne font que de répéter que ça n'est pas beau de mentir, mais donc tu n'es pas beau du tout père Noël...


Noël, as-tu pensé  à ceux qui sont seuls, à ceux qui vivent des relations sous tension avec des proches?Imagine les se retrouver autour d'un repas à devoir discuter politique et finir par quitter la table ?A quoi ça sert de s'infliger une telle souffrance qui ne mérite aucune importance?

Pourquoi dit-on « Joyeux noël »? Pourquoi serait-on obligé d'être joyeux?

J'abhorre cette joie imposée par une tradition beaucoup trop superficielle.

Mariah Carey... « al i want for christmas is you » franchement ? 60 millions de dollars pour ça ? Noël tu as pas un peu abusé sur ce coup là ? Parce que personne ne l'aime sa chanson mais sous la pression, c'est la première sur la liste d'écoute...


Une chanson d'amour pour son bien aimé alors que leur histoire est terminée. Quelle belle image du bonheur et du sentiment amoureux !

Apparemment « L'amour ne s'achète pas » mais pour 60 millions de dollars, évidemment que si!


Tu sais qu'il existe une une phobie en ton nom noël: «natalophobie ». Des gens n'aiment pas ton sapin, tes chansons horribles, tes lumières, tes décorations et puis tes films! (Deux personnes seules le 24 au soir qui tombent amoureuses et qui finissent par se marier, « vivent heureux et firent beaucoup d'enfants  )..». On connaît tous le scénario, mais c'est pas la définition d'être heureux ça mon ami c'est un cliché qui rend mal à l'aise, et qui gêne par dessus tout. Tu devrais te remettre en question si tu parviens à susciter chez des personnes des crises d'angoisses.Noël , fête chrétienne et victoire de la consommation à outrance célébrée plus que jamais! Illuminations dans les rues, promotions dans les commerces, masse de cadeaux jamais utilisés, reventes dés le le demain lendemain, tout ça permet de montrer l'objectif de consommer toujours plus de biens matériels. 


Tu subis que des critiques de ta consommation excessive! Tu perds de ta médiation symbolique et  tu deviens un enjeu affectif majeur. Les médias qui te nourrissent et ton imaginaire collectif t'ont fait devenir une fête avec un idéal de reconnaissance et de convivialité difficilement atteignable. On n'éprouve pas de vrais sentiments en ton honneur noël. Tu n'es qu'une épave bien que tu  sois incontournable...

 Pourquoi tu nous obliges à faire la fête? c'est comme celle de fin d'année, pourquoi disons-nous « Bonne année » mais quelle année? Aucune n'est parfaite, aucune n'est bonne  alors arrête de mentir et de nous prendre pour des imbéciles. Et tes copains « Joyeuses pâques », «, joyeuses fêtes » et j'en passe, on devrait en parler de cette obligation de se souhaiter une joie qu'on ne désire pas. C'est tout aussi sujet de débat que toi Noël, alors arrête de croire que tu es supérieur et apprécié

Voila Noël, je pense que je me suis assez acharnée sur toi, je pense que tu l'as bien compris, je ne t'aime pas

A l'année prochaine!



lundi 9 janvier 2023

Terminale HLP: Méthodologie de l'épreuve de spécialité du baccalauréat

 


Soit le texte suivant:

"En agissant et en parlant les hommes font voir qui ils sont, révèlent activement leurs identités personnelles uniques et font ainsi leur apparition dans le monde humain, alors que leurs identités physiques apparaissent, sans la moindre activité, dans l'unicité de la forme du corps et du son de la voix. Cette révélation du « qui » par opposition au « ce que » – les qualités, les dons, les talents, les défauts de quelqu'un, qu'il peut étaler ou dissimuler – est implicite en tout ce que l'on fait et tout ce que l'on dit. Le « qui » ne peut se dissimuler que dans le silence total et la parfaite passivité, mais il est presque impossible de le révéler volontairement comme si l'on possédait ce « qui » et que l'on puisse en disposer de la même manière que l'on a des qualités et que l'on en dispose. Au contraire, il est probable que le « qui », qui apparaît si nettement, si clairement aux autres, demeure caché à la personne elle-même […].

  Cette qualité de révélation de la parole et de l'action est en évidence lorsque que l'on est avec autrui, ni pour ni contre – c'est-à-dire dans l'unité humaine pure et simple. Bien que personne ne sache qui il révèle lorsqu'il se dévoile dans l'acte ou le verbe, il lui faut être prêt à risquer la révélation, et cela, ni l'auteur de bonnes œuvres qui doit être dépourvu de moi et garder un complet anonymat ni le criminel qui doit se cacher à autrui ne peuvent se le permettre. Ce sont des solitaires, l'un étant pour l’autre contre tous les hommes; ils restent, par conséquent, en dehors des rapports humains et, politiquement, ce sont des figures marginales qui, d'ordinaire, montent sur la scène de l'Histoire aux époques de corruption, de désintégration et de banqueroute politique. En raison de sa tendance inhérente à dévoiler l'agent en même temps que l'acte, l'action veut la lumière éclatante que l'on nommait jadis la gloire, et qui n'est possible que dans le domaine public."

 

Hannah Arendt, Condition de l'homme moderne, 1961, Coll. « Pocket », Calmann-Lévy, 1961, p. 236-237.


Essai philosophique:  Puis-je savoir qui je suis sans agir ?


interprétation philosophique:  Pourquoi, selon Hannah Arendt, l’existence du moi est-elle d’ordre politique? 

  1. La lecture du texte

LIRE un texte philosophique ou littéraire, ce n’est vraiment pas quelque chose d’évident, de facile. C’est peut-être le moment le plus important de l’épreuve. Il faut profiter de l’énergie du « départ » pour s’y investir avec toute la concentration dont on est capable, avant même d’avoir lu les questions. Q’une élève réponde aux questions sans avoir lu le texte est vraiment absurde et suicidaire du point de vue de la notation.

Toute lecture suppose l’aptitude à saisir les moments cruciaux d’un texte. Par exemple sur celui-ci, Il faut saisir d’emblée qu’ Hannah Arendt distingue le « qui » et le « ce que ». Qu’est-ce que ça veut dire? Qu’exister, venir au monde implique d’emblée deux façons très différentes d’être perçu(e): on peut l’être en tant que l’on est soi-même (réponse à la question qui?) Ou en tant que l’on est blond ou châtain, petit ou grand, bavard ou taciturne, etc. (Réponse à la question ce que? Sous entendu: ce que l’on est). 

Arendt poursuit en pointant le fait que l’on a plus de pouvoir sur nos propres caractéristiques que sur notre moi, parce qu’on ne sait pas bien qui l’on est, qu’il y a là quelque chose de trouble, peut-être de plus insaisissable pour celle ou celui qui « est » que pour celles et ceux qui la voient ou la fréquentent.

Or ce QUI, c’est-à-dire ce moi que nous sommes sans savoir exactement en quoi il consiste s’effectue dans la sphère publique, c’est ça l’idée essentielle du texte en fait. Hannah Arendt essaie de nous dire que l’on ne peut exister en tant que personne, qu’individu, que moi que lorsque l’on agit et par action il faut entendre action « politique », non pas au sens où l’on va devenir un dirigeant politique mais au sens étymologique de « polis », la cité. Être moi, c’est exclusivement ce que peut valider, faire devenir réel, l’acte de sortir de chez soi et de parler ou d’agir au milieu  des autres humains de la cité, "pour" eux, en même temps qu’eux dans le cadre d’une prise de décision ou d’une action collective. 

Elle désigne ensuite exactement, comme on le fait d’un contre exemple qui valide a contrario la thèse défendue, deux profils qui justement renoncent à manifester et finalement à avoir un moi: la belle âme et le criminel. Finalement un moi se tisse dans une interaction AVEC les humains dans un ensemble: cité, nation, peuple, mais pas CONTRE eux ni POUR eux, AVEC eux. C’est ça la thèse: le moi c’est l’interaction d’un individu avec un peuple dans l’action et la parole publiques.




2) Essai et question d’interprétation 


La différence entre ces deux questions dont l’une sera littéraire et l’autre philosophique, ou inversement, c’est que l’essai implique que la question prime sur le texte (sans l’annuler toutefois) alors que, pour l’interprétation, il faut répondre à la question à partir du texte (et faire attention à ne pas partir dans des analyses qui s’en écarteraient). La façon dont les questions seront formulées prennent en compte cette différence. L’essai est une question que l’on peut se poser à partir du texte et il faudra bien marquer ce rapport entre le texte et la question mais il sera possible de dépasser la seule référence au texte, alors que, pour l’interprétation, c’est dans le texte qu’il faut situer l’intégralité de votre réponse, quelques références extérieures sont autorisées mais toujours dans l’esprit de CE TEXTE là.

Soyons direct: l’essai est plus exigeant que l’interprétation. Cela ne veut pas forcément dire qu’il faut y consacrer plus de temps. Vous êtes libres d’organiser les quatre heures comme vous le souhaitez et 2h pour chaque question, c’est suffisant. Toutefois il n’est pas sacrilège de dépasser et de ne pas être équitables. L’essai va impliquer un travail de réflexion, l’interprétation un effort d’analyse, et ce n’est pas la même chose. Quoi qu’il arrive, passer plus de 2h30 sur une question au détriment de l’autre et très risquée. Il faut bien avoir en tête que vous allez rédiger deux copies sur des feuilles séparées et qui seront lues par deux personnes différentes. Chacune lira votre travail comme une unité alors même que vous aurez produit vos travaux à la suite. Par conséquent, plus les candidat.e.s seront capables de s’impliquer rigoureusement dans DEUX exercices distincts, mieux ce sera.


3) Utilisation du brouillon

Forcément en aussi peu de temps, elle est minimale. Ce qu’il faut écrire au brouillon, c’est l’introduction et une ébauche plus ou moins précise de plan (vraiment nécessaire pour l’essai). Comme vous avez à traiter une question d’interprétation, il faut rédiger les phases de développement du texte, c’est-à-dire les moments au fil desquels la thèse défendue par l’auteur.e s’affirme, se justifie.

Ici, ce n’est pas trop compliqué. On peut rédiger cela rapidement:

  1. Qu’est-ce qu’apparaître dans un monde humain? a) Incarner l’unicité d’un moi qui nous est propre (qui?)  b) avoir un corps, des caractéristiques un peu comme une chose qu’on peut décrire (ce que). Finalement cette distinction rejoint celle d’être et d’avoir.
  2. Le moi qui se révèle n’est pas vraiment connue de la personne qui l’est, alors que les qualités, les caractéristiques sont en notre pouvoir, on peut les prouver ou pas, on peut jouer et tromper avec. Le qui est plus mystérieux que le « ce que ».
  3. Affirmation de la thèse et contre exemple. Le moi c’est ce qui se constitue dans l’interaction avec les autres humains. La belle âme ne se fait pas connaître par désintéressement, le criminel par intérêt, pour ne pas être repéré. 
  4. L’action politique est la condition nécessaire de la révélation de soi. 



On mesure bien ainsi le fond de la thèse défendue par Hannah Arendt. Si on se contente de rester dans l’espace privé de son foyer (oïkos), on se condamne à ne mettre en œuvre de soi qu’un portrait trompeur et superficiel fondé sur des pseudo qualités, sur des caractéristiques. Mais savoir vraiment qui l’on est, cela suppose le risque de l’exposition et de l’engagement dans des actions publiques qui concernent un collectif, celui de son peuple, de sa nation, de son humanité. La conquête du moi est une affaire politique. 


L’introduction doit également être rédigée au brouillon parce qu’elle est un peu comme une "rampe de lancement" qui vous lancera dans l’espace de la copie d’examen. 


4) Rédiger l’introduction

Ne partez pas du texte, cela veut dire que vous ne pouvez pas commencer en écrivant: « ce texte porte sur…. » ou « iI est question ici…. ». Nous avons lu les questions et nous avons commencé à réfléchir sur le texte puisque nous avons décrit sa structure. Ici, il FAUT absolument que vous réalisiez la convergence, l’adéquation entre les deux questions qu’on vous pose et le texte. Si ce n’est pas le cas, c’est vraiment très mal parti (VRAIMENT!).  Tout ceci pointe une seule et même idée. Si vous réunissez le texte et chacune des deux questions, a priori vous disposez forcément de ce que l’on pourrait appeler le champ problématique dans lequel l’épreuve vous oriente. La réalisation de ce champ problématique est fondamentale et c’est cela qu’il va falloir exprimer en introduction. Finalement cela revient à montrer que vous avez parfaitement saisi les limites dans lesquelles vous allez rédiger vos copies, un peu comme réaliser, en éclaireur, la reconnaissance d'un champ de bataille.

L’introduction se compose de trois moments:

  1. Amener simplement par une amorce pertinente la référence à ce champ problématique
  2. Exprimer très clairement en quoi il est problématique ET en quoi il est exactement ce dont traite le texte.
  3. Reprendre la question posée en l’expliquant, c’est-à-dire en la reformulant plus précisément 

Donc en résumé: 1) Amorce 2) problématisation et rapport au texte 3) formulation et reformulation de la question.

Voilà ce que cela peut donner pour ce texte:

Introduction: Exister, c’est venir au monde. Mais cette expression ne veut pas seulement dire « naître ». Chaque instant est pour nous l’occasion de venir au monde, c’est-à-dire d’apparaître dans un milieu qui sera celui de notre visibilité. Exister c’est apparaître dans une forme tangible, perceptible. (Amorce) Mais en tant que quoi apparaissons nous dans le monde et d’ailleurs de quel monde s’agit-il? Ici Hannah Arendt soutient que notre moi véritable ne se révèle qu’au fil de nos échanges et de nos interactions avec nos semblables, avec nos concitoyens. Nous avons pourtant le sentiment personnel, propre à nous d’exister en tant que moi. Que je suis moi, c’est bel et bien ce dont j’ai le ressenti exclusif en ce sens que ce n’est pas la même chose pour moi d’être moi et pour les autres de me considérer comme un moi à part entière?(Problématisation). (A partir de maintenant, évidemment la 3e partie diffère. Ici il faut bien réaliser que c’est une méthodologie pour la philosophie que l’on peut appliquer si la question d’interprétation ou l’essai est philosophique, mais dans ce qui va suivre, il va  donc falloir évidement dissocier)     a) Interprétation philosophique: Mais alors pourquoi Hannah Arendt affirme-t-elle ici que l’existence de soi est une réalité effective, active que l’on ne peut pas dissocier d’un  contexte politique? Pourquoi faut-il que l’expérience d’être soi soit ainsi attesté, prouvé, effectué dans une action ou dans un discours dont on prend le risque au sein d’une assemblée, d’une cité, d’une nation, d’un peuple? 

b) Essai philosophique: se pourrait-il que cette expérience du moi que nous avons tendance à définir comme une intériorisation soit en réalité une extériorisation, une effectuation impliquant une action dans un lieu politique, c’est-à-dire une communauté de concitoyens liée entre eux par le respect de lois communes? Puis-je savoir qui je suis sans agir? 



5) Rédiger le développement

La philosophie est devenue un style d’écriture (elle ne l’était pas originellement. C’est en tant que parole qu’elle a vue le jour). Cela signifie qu’il existe des conventions de style qui ne varient pas que l’on écrive une dissertation ou un travail type HLP. Si la méthodologie diffère, la façon d’écrire doit répondre à ces quelques exigence là:

  • Ne jamais  dire « je » en faisant référence à vous personnellement. Le je Universel, par contre est autorisé.
  • Ne jamais « affirmer » gratuitement sans argumentation ou illustration de la thèse défendue. Cela signifie qu’il ne faut jamais considérer qu’il est des propositions qui vont de soi. Rien jamais ne va de soi ou ne peut être considérer comme « normal ». Ce terme là est philosophiquement un Gros mot, vulgaire, et finalement monstrueux.
  • Eviter absolument le hors sujet
  • Suivre le trajet d’une progression, voire d’une dramatisation du propos de telle sorte que l’on s’oriente toujours vers plus de justesse, de précision, de subtilité.


A) L’interprétation

Pourquoi, selon Hannah Arendt l’existence du moi est-elle d’ordre politique ? On vous demande ici  finalement de montrer non seulement que vous avez compris le fond de ce qui est défendu par l’auteure mais aussi que vous avez vu comment elle s’y prend et ce n’est pas rien. Aucun effort de structuration d’un plan ne vous est demandé. Par contre, il faut savoir lire et être capable de lire le fil que l’auteure ne lâche jamais. Par exemple, il peut sembler surprenant qu’elle évoque comme ça les criminels et les bonnes oeuvres. Il faut comprendre 1) que c’est un contre exemple 2) que ce sont finalement deux façons de se priver de la jouissance d’un moi authentique puisque dans un cas comme dans l’autre, on refuse la parution de soi dans un espace public dont le sens est justement de nous en donner un. Il n’y a pas de moi hors de cet affleurement de chacun et chacun à la vie citoyenne. C’est cela le fond de l’affaire. 


(Une remarque FONDAMENTALE ici: la clé du succès est de saisir l’idée essentielle et de sentir se confirmer au fur et à mesure que l’on avance dans la copie, qu’en effet, tout va bien dans le même sens: cette idée essentielle. Du coup, on se permettra de le dire différemment de façon à ne pas répéter les mêmes termes. Si vous êtes incapable de faire varier les mots autour d’une seule et même idée, c’est que vous n’avez pas saisi l’idée. Ça: c’est un indice que votre correcteur ne négligera jamais: la répétition littérale soit du texte soit d’une seule même formulation qui revient sans cesse, c’est l’aveu d’un échec et « ça se paiera ». DONC, passez du temps à trouver l’idée essentielle à la formuler d’une certaine façon puis d’une autre et d’une autre, et d’une autre encore. Il n’est pas bien sûr qu’un travail de philosophie soit vraiment autre chose qu’une sorte d’exploration optimisée d’une seule et même donnée sémantique, d’un seul « vouloir dire » qui se dit différemment. RETENEZ bien ça!)

Comment Hannah Arendt articule-t-elle ses arguments pour affirmer la nature politique du moi?

  1. D’abord elle révèle un implicite: Venir au monde c’est apparaître et cette cristallisation de notre être dans un apparaître se divise entre ce que l’on est (qui) et ce que l’on a (ce que) .
  2. On peut peut-être dissimuler qui l’on est par une passivité complète mais se manifester tel qu’on est par contre est rigoureusement impossible, ne serait-ce que parce que nous n’en avons aucune idée (on peut se rappeler ici que c’est finalement ici que Pascal pointerait l’inexistence du moi: on ne sait pas qui on est parce qu’il n’y a rien à savoir, Pascal est une bonne contre-référence ici parce qu’Hannah Arendt le contredit: apparaître dans la rue n’est pas du hasard, c’est effectuer son moi)
  3. Risquer la révélation: expression cruciale. Il est risqué de prendre la parole en public, de s’exposer dans une assemblée quelconque mais ce qui se joue alors, c’est justement ça: moi, tel que je ne me savais pas exister avant. Poindre dans cet affleurement pur de sa parole, de sa participation à un "Nous".  Quiconque ne prend pas ce risque là, en s’interdisant de paraître, de revendiquer son appartenance à un Nous n'a pas de moi. C’est le cas du saint et du criminel. Finalement être soi, c’est se garder de la radicalité du bien et du mal. Du coup, nous possédons un indicateur de crises politiques: quand une société produit des représentations valorisant les dons anonymes ainsi qu’une fascination morbide pour les criminels en série, c’est qu’elle est de moins en moins politique et qu’elle ne permet plus à des "moi" de se mettre sur la voie de leur individuation.
  4. Pourquoi les héros grecs ne sont-ils animés que par le désir de se couvrir de gloire au combat? Parce que c’est finalement le seul moyen d’être soi, de savoir qui l’on est au fil d’une action dont on ne savait pas bien si l’on en était capable. Mais il n’y a qu’un seul moyen de le savoir, c’est de le faire et de l’être. Parce qu’agir et exister en tant que soi sont un seul et même mouvement.


L’existence du moi est donc d’ordre politique parce que c’est le propre de l’homme que d’avoir su créer « une scène », un espace dont on peut dire que celles et ceux qui osent prendre le risque d’y apparaître, d’y pénétrer, rendent possible que l’humanité agisse dans un monde qui a priori est naturel (en tout cas qui l'était). L’homme est une créature dont l’acte de venir au monde ne peut se concevoir qu’en faisant advenir ce monde même, qu’en le modelant sur d’autres bases que celle du vital, de l’instinct, ou de quelque prédétermination. L’humain est la créature miraculeuse, par excellence, pour laquelle être soi et faire advenir un monde humain dans un milieu naturel est une seule même chose qui s’effectue dans un seul mouvement: agir. Ce verbe n’a pas d’autre sens que celui-ci: "être libre". Cette thèse est décrite et assumée par Hannah Arendt comme correspondant trait pour trait à la fameuse affirmation d‘Aristote selon laquelle « l’homme est un animal naturellement politique ».


B) L’essai

Comme il a été dit, l’essai se distingue de l’interprétation en ceci que le rapport au texte est beaucoup plus détaché. C’est le traitement de la question qui doit primer sur l’analyse et l’explication du texte, lequel finalement est davantage un « prétexte ». Toutefois, il serait tout de même aventureux de faire comme s’il n’existait pas, a fortiori quand il est aussi dense et éclairant que celui-ci. Néanmoins il est possible voire recommandé de le dépasser, de ne pas en rester à la thèse qu’il défend. De toute façon ce qui compte avant tout c’est que l’on ne fasse pas de hors sujet. Puis-je savoir qui je suis sans agir?

Le deuxième point qu’il faut également garder en tête, c’est que l’on attend des candidats qu’ils utilisent leur cours, ou, en d’autres termes, qu’ils utilisent d’autres auteurs défendant d’autres thèses sur cette même question. 

a- Problématisation

Finalement à bien des égards, l’essai philosophique ressemble à une mini dissertation sauf qu’il convient à un moment donné d’évoquer le texte, de s’appuyer sur lui, mais tout tourne autour du sujet. Or, l’un des défauts majeurs de beaucoup de dissertations du bac consiste à étouffer le sujet sous des références parce que les candidats croient à tort que l’exercice consiste à exposer ses connaissances. Les idées des auteurs sont donc mises bout à bout gratuitement, par simple souci "de montrer qu’on sait " , et sans aucun égard au traitement d’une question précise. C’est une erreur majeure qui revient finalement à un hors sujet. On est tellement soucieux de montrer qu’on a des références et qu’on se souvient du cours que l’on oublie qu’il y a une question. Avec un correcteur rigoureux, ce ratage peut être très durement sanctionné. Comment l’éviter?

En consacrant un paragraphe après l’introduction à un approfondissement de la problématique, c’est-à-dire à travailler la question de savoir ce que l’on vous demande « vraiment », et ainsi à manifester clairement que ce ne sont pas les références qui vont vous amener au sujet mais exactement l’inverse. 

Il a déjà été dit dans l’introduction un point problématique crucial, à savoir que lorsque l’on évoque le moi, le premier mouvement qui nous vient à l’esprit est celui de l’introspection ou de l’intériorisation. On se tourne vers « soi », partant du principe que c’est en moi, dans ce que l’on appelle un rapport réflexif, bien restitué par la forme réfléchie des verbes ou des pronoms. A l’inverse toute action suppose une sortie de soi, ce qu’Hannah Arendt appelle le risque de la révélation et que l’on pourrait appeler également le risque pris de « l’apparition », entendant par là, apparition sur une scène publique au sein de laquelle on s’engage politiquement par la parole et par l’action. Ce que nous dit l’auteure ici, c’est qu’il n’y a pas d’autre moyen de savoir qui l’on est (et pas ce que l’on est) que de « s’exposer », de se risquer à paraître dans un espace public et de s’engager, en tant que citoyen et en interaction avec les autres citoyens, dans des actions qui se situent à l’échelle d’un collectif. Il n’existe pas d’autres moyens de savoir ce qu’est le moi que de l’impliquer politiquement dans un « Nous ». C’est ça la thèse de Hannah Arendt, et par exemple, on mesure bien à quel point elle s’oppose à Descartes (Cogito), et également à ce que Ricoeur appelle « la mêmeté », c’est-à-dire l’idée d’une identité du moi qui existerait en soi, par elle-même.

Comme finalement il vous est demandé de vous questionner sur la thèse défendue par l’auteur (et c’est souvent le cas) et que vous disposez du texte. Ce paragraphe consiste à problématiser à partir du texte ce que dit le texte de façon à l’ouvrir à son éventuelle contradiction et de dégager ainsi la dynamique problématique qui alimentera la copie. Cela pourrait se concevoir comme suit:

Ici Hannah Arendt, exactement comme Pascal distingue le moi et les qualités. C’est ce qui pour elle correspond à la distinction entre le qui (moi) et le ce que (qualités), mais contrairement au philosophe français pour lequel finalement le premier s’annule dans les secondes et s’y réduit, elle maintient la distinction en pointant le rôle essentiel et dissimulateur de la volonté. Il est possible d‘étaler ou de dissimuler ses qualités de telle sorte que l’on paraisse ce qu’il nous semble profitable d’incarner suivant les circonstances. Mais le mode d’apparition politique n’est pas du tout de cette nature là dans la mesure où il implique l’action, c’est-à-dire la sortie de soi, la « réquisition » du moi par la chose politique qui induit comme condition sine qua non que l’on se « produise », que l’on s’effectue en tant que participant d’un « nous », sans forcément l'avoir prémédité dans "son for intérieur". L'action politique par l'exigence de son urgence nous "sommes" (du verbe sommer) de nous effectuer à l'occasion de telle ou telle situation tel que nous sommes (du verbe être, cette fois)


Je ne peux être moi qu’en sortant de mon moi et qu’en interagissant par la parole et par l’action avec le « nous » d’une cité ou d’un peuple. C’est toute la distinction entre l’apparence et l’apparition et finalement entre la persona et l’individuation. Notre moi social n’est pas notre moi mais ce qu’il nous arrange de paraître dans plusieurs contextes sociaux dont on espère pouvoir retirer un certain avantage, notamment celui d’être reconnu, intégré à un groupe. Pour ce faire, nous sommes prêts à certaines compromissions.  Mais précisément il n’en va pas de même de notre existence politique, parce qu’elle implique que nous risquions « l’apparition », et non que nous en restions au niveau des apparences. Toute action est en effet un « commencement », c’est-à-dire l’évènement dans l’instance duquel nous ne nous situons plus du tout dans l’estimation de nos qualités personnelles, ni même à la hauteur (basse) de notre intérêt propre, mais dans l’effectuation pure et brute d’une action collective, ce qui implique que le moi ne vaille plus que participant d’un nous, « nous »  au sein duquel il sera d’autant plus « lui-même », qu’il le sera dicté par l’urgence humaine d’une action effective à l’occasion de laquelle se rassemble tout un peuple.

Finalement quelque chose ici fait écho à l’individuation chez Gilbert Simondon: « L’individuation humaine est la formation, à la fois biologique, psychologique et sociale, de l’individu toujours inachevé. L’individuation humaine est triple, c’est une individuation à trois brins, car elle est toujours à la fois psychique (« je »), collective (« nous ») et technique (ce milieu qui relie le « je » au « nous », milieu concret et effectif, supporté par des mnémotechniques) ». On peut parfaitement saisir le fond de la thèse de Hannah Arendt en posant qu’elle accorde à l’individuation politique un sens à la fois politique et supérieur aux deux autres.

Ce qu’elle conteste le plus radicalement, c’est l’idée selon laquelle l’action nous contraindrait de faire des concessions par rapport à ce que nous sommes. Nous retrouvons là le fond d’excuses que l’on entend souvent dans la bouche de celles et ceux qui s’efforcent de faire croire que la valeur de leur moi se situe bien au-dessus de leurs actions. Ils invoquent alors les aléas des circonstances pour justifier qu’ils aient agi « à leur corps défendant », « dans l’urgence ». On peut également entendre dans leur bouche la formulation suivante: « j’ai fait ce que j’ai pu dans la situation qui était celle-là (mais j'aurais bien mieux fait dans l’absolu...sauf qu'évidemment on n'agit jamais dans l'absolu)


            Pour Hannah Arendt, comme pour Jean-Paul Sartre en l’occurrence (mais c'est juste ici une alliance provisoire car ils ne sont pas d'accord sur tout) , ce que l’on présente alors comme un « pis aller », comme une minoration de ce que l’on aurait pu faire en de meilleures circonstances désigne en réalité exactement « ce que l’on est ». Ce que l’on définit dans l’esprit d’un "moins", c’est, au contraire,la hauteur exacte et exclusive de soi. Ce qu’est le moi d’un homme, c’est dans la participation au fait politique d’être un homme qu’on la perçoit et pas dans l’introspection d’un "moi intime" qui en fait n’existe pas. La compromission d’un humain dans l’urgence des actions politiques requises par une situation politique donnée ne limite aucunement son moi mais elle la révèle. Hannah Arendt s’oppose donc à toute définition du moi qui le ferait consister dans une sorte de potentiel intérieur ou seulement « possible » ainsi qu’à toute conception morale d’un moi qui se conformerait à des valeurs ou un devoir être. Ce qu’est le moi se mesure dans son implication active, politique, et seulement là.

b- Plan possible

  1. Savoir qui l’on est, c’est se retenir d’agir politiquement

a) Epicure

b) La liberté intérieure (Stoïciens)

  1. La substance et l’occasion (le kaïros).

a) Descartes

b) Pascal

c) Machiavel: C'est dans le kaïros de l'action justifiée politiquement que le moi du Prince s'incarne

  1. La mêmeté et l’ipséïté

a) Etre soi ne va pas de soi (critique de la mêmeté) - Paul Ricoeur

b) Responsabilité et rapport à Autrui (Inter-esse) - Hannah Arendt

c) L’inachèvement du processus d’individuation (Simondon)


Conclusion: l’action et le miracle du commencement (Exister, c'est toujours commencer)


6) Rédiger la conclusion

Pour l’essai comme pour l’interprétation, votre conclusion doit accomplir deux « missions »:

  1. donner idée du « chemin parcouru », c’est-à-dire des moments « cruciaux » de votre cheminement de réflexion (essai) ou d’analyse (interprétation). Il s’agit simplement de « faire le bilan » en exprimant « les carrefours » par lesquels votre pensée est passée dans ces deux heures, et si possible en les articulant les un aux autres
  2. Répondre clairement à la question pour l’essai ou exprimer ce que la thèse défendue par l’auteur recèle de nouveauté  par rapport au problème qu’elle traite.