lundi 8 janvier 2024

Terminale HLP: Création, ruptures et continuités (1)


 Introduction

Toutes les sociétés humaines ne sont pas historiques, mais il se trouve que la notre l’est. Qu’est-ce que cela veut dire? Que notre évolution sociale, politique, économique, scientifique, artistique, etc, ne se produit pas sans trace, sans support. Hérodote (485 - 425 avant JC)  considéré comme le père de l’Histoire en Occident écrit ainsi au début de son livre Enquête: « j’écris pour que les événements qui surviennent du fait des hommes (ta genomena ex anthrôpôn) ne disparaissent pas avec le temps, et que les grandes et étonnantes (thômasta) actions accomplies tant par les Grecs que par les Barbares ne restent pas sans gloire, en particulier ce qui fut cause qu’ils se firent la guerre les uns les autres ». 

Il convient de bien réfléchir à tout ce qu’implique cette conscience historique de notre devenir sociétal. Les évènements marquants de notre civilisation ne s’effectuent pas « comme ça ». Ils s’inscrivent dans un support que Bernard Stiegler qualifierait de rétention tertiaire. Les rétentions primaires définissent le simple fait que toute action présente se fait sur le fond d’une mémoire récente. Je ne pourrais pas dire une phrase sans avoir dans ma mémoire immédiate son début commencé il y a juste quelques micro-secondes (mais on peut perdre cette mémoire, preuve qu’elle existe). Les rétentions secondaires sont celles grâce auxquelles nous sélectionnons certains souvenirs et les archivons dans une mémoire qui cette fois ci est celle du souvenir (ce n’est plus la mémoire immédiate, c’est la mémoire tout court et elle est sélective). Les rétentions tertiaires sont les documents, les traces archéologiques qui constituent comme un dépôt de sédimentations mémorielles, des supports fondés sur l’écriture grâce auxquels un passé se dépose comme un donné matériel consultable et à partir duquel se constitue l’Histoire.

Nous venons de voir à quel point la capacité à constituer sa vie comme un récit était  fondamentale pour le moi, jusqu’à constituer finalement la moins mauvaise définition de cette identité, laquelle se caractérise moins dés lors comme un portrait que comme ce vague effet de résonance entre un auteur, un personnage et un support de rétention tertiaire. 

N’en irait-il pas de même pour les sociétés, les civilisations, les peuples? S’il s’avérait en effet qu’il existe un rapport entre la modalité d’identification d’une civilisation et le récit qu’elle peut s’avérer capable par son Histoire de créer, de susciter à son égard dans une sorte de « self story telling », quelle place accorder aux « ruptures », aux révolutions particulièrement dans le domaine de la science et de l’art?  Qu’est-ce qui finalement assure la continuité d’un questionnement au sein même d’une civilisation comme la nôtre, questionnement suffisamment intense pour justifier des révolutions scientifiques et des bouleversements artistiques? Supposons qu’il y ait quelque chose d’une identité narrative qui s’active également à l’échelle de certaines civilisations, et donc pas seulement à celle des sujets, des personnes. Quelle place serait-il envisageable d’accorder à ces moments de crises identitaires au travers desquelles précisément quelque chose d’une civilisation (en tant qu’elle est historique) ne se retrouve plus dans un cadre de pensée et s’en fixe un autre? Les révolutions scientifiques notamment ne nous semblent pas être inspirées par un autre souci que celui de la vérité, mais s’il s’avérait que cette notion d’identité narrative puisse également s’appliquer à la modalité d’identification d’un peuple, alors s’imposerait la question de savoir si c’est LA vérité, en elle-même qui inspirent ces renouvellements ou plus modestement le désir de fonder SA vérité, de s’inscrire soi-même en tant que civilisation, peuple et style d’être humain dans un support de rétention tertiaire. Quelle est la part de vérité « objective » susceptible d’être réellement mobilisée dans les révolutions scientifiques et artistiques? L’idéal de la connaissance en soi tel qu’il est à même d’être poursuivi par une civilisation donnée ne se résoudrait-il pas à celui de la connaissance de soi, ou de l’affirmation de soi en tant que style?  




C’est particulièrement les notions de rupture et de création qui nous intéresseront ici: Comment et pourquoi une certaine façon de penser et de créer se révèle-t-elle dépassée, caduque, inapte, obsolète? Qu’est-ce qui se poursuit au fil de ces instants de crise et de refonte? Nous avons déjà évoqué à de multiples reprises le Da sein, à savoir cette condition spécifique à l’être humain de se percevoir soi-même comme questionnement. Etre un Da sein, c’est être dépossédé.e de la possibilité de vivre le fait d’exister comme « donné », allant de soi.  Il ne va pas de soi que l’on soit, c’est cela le Da Sein et c’est ce qui installe la philosophie, la science, l’art, au coeur de son mode de vie. Par conséquent ce qui fait sens dans la vie du da sein, c’est précisément le fait que jamais le sens, à savoir le sentiment d’une légitimité à être ne sera l’objet d’une jouissance. Dés lors, une piste s’ouvre à nous pour prêter attention à ces crises, à ces refontes, à ces révolutions aussi bien scientifiques que artistiques, à savoir qu’elles marqueraient dans l’histoire des ces civilisations historiques, ces moments de retour à soi d’un Da sein parfaitement lucide. Toujours revenir à soi comme question: telle serait alors la signification des ruptures et des créations, et ce jusqu’à l’émergence au 20e siècle de nouvelles formes d’art théâtral telle que Beckett, Ionesco, Adamov, Jean Genêt en ont été les pionniers.


Nouvelle version de l’introduction (plus claire…j’espère!): Nous pourrions dire les choses autrement: Nous sommes une société historique, ce qui signifie que nous avons adopté une façon historique d’appréhender les « évènements collectifs, humains »  en les inscrivant via l’écriture dans un support, dans une trace, ce que Bernard Stiegler appelle les rétentions tertiaires. Notre « évolution » s’accompagne donc du récit de cette évolution. Dés lors se pose la question du sens: l’idée selon laquelle notre histoire aurait un sens se manifeste-t-elle à nous parce qu’elle s’effectue bel et et bien dans l’enchaînement des faits historiques? Ou bien ne consisterait-elle, tout comme finalement le suggère l’identité narrative de Paul Ricoeur à l’échelle de l’individu, qu’en tant que récit? Si l’identité narrative nous permet, en effet, d’accéder à l’ipséïté, c’est-à-dire si elle nous convainc à très juste raison que nous sommes « quelqu’un » (quelques en UN: plusieurs personnes en UNE seule), c’est bien parce que dans la construction de ce récit explicite ou implicite qui accompagne les moindres épisodes de notre existence et les inscrit dans la cohérence d’une trame susceptible d’être lue (légenda en latin), quelque chose d’une unité se tente et finalement s’authentifie. Notre identité n’est pas faite, aboutie, elle est à faire, et la narration en entretenant le fil racontable de notre existence, lui donne cette perpétuelle ouverture non pas d’être forcément « UNE » mais de pouvoir se structurer dans le fil dynamique d’un récit, et ainsi de gagner un sens.

Pourquoi Ulysse a-t-il autant de peine à contenir ses larmes devant Antinoos et la cour de Phénicie? Parce qu’ainsi racontée par l’aède, cette existence morcelée, chaotique, aventureuse qu’il mène depuis que Poséïdon l’a maudit pour avoir tué son fils Polyphème, acquiert étrangement , magnifiquement un sens et que le souffle de l’épopée l’atteint de plein fouet, tout comme nous mais pas avec l’intensité d’une reconnaissance identitaire exclusive. Que son existence soit unifiée dans un récit, Ulysse le vit puisque de fait, c'est bien un récit qu'il entend et c'est aussi son existence. Hannah Arendt a parfaitement raison d’affirmer que dans cet épisode l’épopée s’effectue dans toute sa justesse et sa nudité. C’est cela qu’elle est au plus profond: le récit de soi par lequel une civilisation, une société, une personne peut se convaincre qu’en elle se poursuit le devenir d’un personnage d’une histoire d’UNE vie.

Mais jusqu’à quel point cette hypothèse selon laquelle le sens de l’histoire serait assimilable au processus narratif de cette auto-fiction dans la construction duquel une civilisation s’identifie est-elle viable? Pouvons nous la tester  a fortiori dans les domaines de la science et de l’art? Le principe générateur, moteur des révolutions esthétique et scientifique peut-il consister dans ce leitmotiv là? Le principe dynamique  par le biais duquel des mouvements scientifique et esthétique se font jour et s’enchaînent plus ou moins brutalement est-il celui de ce souci de soi tout impliqué dans la trame  d’une auto-narration? Se pourrait-il que cela ne soit que ça, en fait, et qu’en deçà de ses ruptures et de ces créations surprenantes, les sociétés humaines ne fassent que se raconter leur propre histoire?



1) Connaître et être (Bergson et la biologie)


Pour connaître les phénomènes et les processus vitaux, nous utilisons notre pensée. Vivants, nous nous efforçons de penser la vie et faisons l’épreuve d’une sorte de décalage. Je viens de me couper et, pour comprendre la cicatrisation , je lis un livre qui me renseigne sur la façon dont mon épiderme va se reconstituer. Cela est décrit par le biais de phases de migration, de prolifération et de maturation des cellules. En même temps que ma pensée se représente ces phases, ma peau le « fait ». Henri Bergson met l’accent sur cette différence entre ce qui est ou ce qui devient et ce que l’on peut connaître de ce que la vie effectue. Il nous semble difficile de penser quelque chose sans le percevoir au travers du filtre de cadre régis par le principe de non contradiction. Il faut qu’un être soit un ou multiple. Il est absolument nécessaire que tout ce qui se produit ait une cause qui l’explique. Rien donc ne peut se produire sans cause. De la même façon nous avons le sentiment quand nous observons des processus qu’ils ont un sens, un but, une finalité. Nous parlons d’individu, d’individualité c’est-à-dire, au sens littéral d’être que l’on ne peut décomposer en unité plus petites. Mais souvent nous constatons que ces unités elle-mêmes sont en réalité divisibles, de telle sorte que nous ignorons à partir de quel degré de petitesse, il faut poser une véritable individualité. Nous-mêmes nous considérons comme un individu à part entière, mais ce sentiment que nous avons intellectuellement n’est pas du tout effectif physiquement puisque nous sommes composés de parties. Bergson évoque ainsi la question du tout et de la partie. Est-ce la partie qui s’agglomère dans un tout où le tout qui rallie à lui toutes ces parties?

Il convient bien d’insister ici sur le fait que Bergson situe sa réflexion au niveau de la biologie. Vivants, nous le sommes. Nous sommes bel et bien conscients que nous le sommes mais est-ce pour autant que nous jouissons de la connaissance de la vie? Il y l’intelligence de l’être grâce à laquelle les cellules de mon épiderme se reconstituent et il y a l’intelligence du connaître grâce à laquelle j’essaie de me représenter par l’intellect ce qui se passe quand ma peau cicatrise. J’y parviens mais dans une certaine mesure seulement. J’ai une certaine clarification du comment mais pas du tout une intuition du pourquoi et d’ailleurs même dans le comment, il y a quand même un problème, c’est que mon intelligence qui veut savoir court après une intelligence qui « fait ». Il y a là un dynamisme, un mouvement dont l’effectuation semble avoir toujours un temps d’avance sur moi.

Finalement nous faisons ici l’épreuve d’un contenant qui ne parvient pas à contenir son contenu. Comprendre un phénomène, c’est pouvoir saisir sa cause et percevoir qu’à la même cause correspond le même effet. En d’autres termes, la pensée humaine ne peut prétendre à la connaissance qu’à partir du moment où les rapports de cause à effet, c’est-à-dire de lois sont saisis, observés et dés lors susceptibles de rendre possible la prédiction. Dans les sciences expérimentales, il y a nécessairement un versant prédictif. C’est ce qui fonctionne avec la physique, avec l’astrophysique, avec ce que Bergson appelle « les choses inertes », mais il parle ici de la biologie, de la science du vivant et ce qu’il semble affirmer c’est qu’il y a dans le vivant quelque chose qui déborde du cadre de ce que la science peut saisir, comme s’il fallait abandonner la rationalité pour comprendre le vivant. C’est exactement cela que Bergson veut défendre et c’est ce que l’on coutume d’appeler le vitalisme, à savoir la thèse selon laquelle la vie réside dans un élan dynamique qui ne peut se réduire à des lois mécaniques. Il y a une spécificité de la biologie par rapport à la physique et à la chimie, c’est que la vie est son objet et que justement la vie, c’est ce dont on ne peut faire un objet.

Si l'on reprend l’étymologie même du terme ob/jet, on comprend mieux: objet signifie jeté devant or il est impossible d’étudier la vie comme objet dans la mesure même où on ne peut l’étudier qu’à partir du vivant. Aussi loin que l’on puisse aller dans l’étude du vivant, on ne saurait prétendre à une objectivité parfaite si par objectivité on entend extériorité. Comment demeurer extérieur à l’égard d’un mouvement dont il semble évident que je suis animé puisque je vis ? Comment connaître ce que c’est qu’être sans l’être avant de le connaître de telle sorte que la connaissance que j’en aurai ne serait jamais simultanée ?



On peut ici utiliser le lexique de la philosophie de Spinoza dont on sait par ailleurs que Bergson fut considérablement marqué. Il ne fait aucun doute que quelque chose des thèses de Spinoza se poursuit dans la philosophie de Bergson, notamment par rapport à l’immanence. Rappelons de quoi il s’agit: on peut dire d’un principe qu’il est immanent quand il ne fait qu’un avec ce qu’il meut. Ce que Spinoza disait de la nature, Bergson le dit ici de la vie. Je peux bien essayer de comprendre la puissance de cicatrisation des tissus, tant que je la saisirai avec ma pensée comme un processus extérieur, je réaliserai certes un certain nombre de choses mais aucune de ces choses ne sera partie prenante de cela même qui fait que ma peau cicatrise.  La connaissance suppose un sujet qui connaît et un objet qui est connu: cela peut donc marcher (et encore!) Lorsque j’essaie de connaître le monde qui m’entoure, les éléments, les phénomènes planétaires, mais dés lors que c’est la vie qu’il faut comprendre un problème se pose, c’est que cette distinction entre un sujet et un objet est impossible, puisque la vie est à la fois dans le sujet et constitue l’objet

Spinoza distinguait dans la nature la nature naturante et la nature naturée. La seconde est l’ensemble des choses créées par la nature, la première est la capacité auto-génératrice par le biais de laquelle la nature est cela même qui crée. La nature naturante c’est la nature telle qu’elle s’effectue elle-même, c’est la cause de soi, autrement dit Dieu pour Spinoza.

Le problème est ici celui de la simultanéité. Tant que ma pensée volontaire et consciente se met en peine de saisir quelque chose de la vie, elle active un processus de distanciation, d’objectivation, de fixation qui ne peut en aucune manière être synchrone avec l’être en mouvement de la vie, « son animation ». C’est la raison pour laquelle, nous sommes toujours en situation d’avoir un train de retard. Mais alors faut-il se résoudre à ne jamais comprendre le principe même à partir duquel nous sommes?

             Bergson évoque ici la pensée symbolique, c’est-à-dire la langue, le langage.  Finalement de tous les cadres de pensée dont nous sommes dotés, il ne fait guère de doute que le langage est probablement le plus important, le plus constant, celui qui imprègne sous toutes ces formes l’être humain. Or il existe d’autres intelligences que symboliques dans le règne naturel prouvant que le vivant se donne par lui-même en lui-même d’autres expressions.

            Bergson suit totalement Spinoza dans la conception immanentiste de la nature ou de la vie. Il n’est pas d’autre moyens de comprendre la vie que celui d’être la vie qui se comprend. On peut dés lors saisir le terme de comprendre en deux sens, celui de contenir et celui de réaliser, de penser. Nous ne pouvons penser la vie qu’en prêtant attention à la multitude de manifestations de la vie, sachant que finalement la vie se comprend en ne cessant de faire exister une multitude d’êtres vivants dont chacun la compose. Comprendre la vie, revient donc à explorer la diversité du vivant et à retenir le mouvement de réduction de tore pensée totalisante. Se pourrait-il finalement que la structure même de la vie soit celle d’un ensemble ouvert et qu’à tous ces moments de résistance par le biais desquels la pensée fait l’épreuve de l’impossibilité à totaliser, à fermer des ensembles, à les clore, quelque chose d’une vérité éclate mais en un sens du mot vérité auquel nous ne sommes absolument pas accoutumés?



                    Il est assez difficile de ne pas penser à Darwin ici, dans le 3e paragraphe puisque il est ce biologiste grâce auquel l’être humain s’est enfin clairement confronté à cette évidence aussi facile à connaître que difficile à reconnaître qu’il consistait dans un moment de ce que l’on appelle la phylogenèse des espèces animales. C’est déjà en soi un effort assez considérable induisant des conséquences religieuses notables (et d’ailleurs encore observables aujourd’hui). Toutefois ce que Henri Bergson affirme ici n’est pas du tout en phase avec les thèses de Darwin et c’est un peu paradoxal mais en même temps cela tombe sous le sens. Si, en effet, le naturaliste anglais a eu le mérite d’être le premier à inclure l’être humain dans une théorie globale selon laquelle toutes les espèces évoluent au gré d’un principe qui est celui de la sélection naturelle, Bergson n’est justement pas d’accord avec ce principe. Qu’il y ait évolution, phylogenèse est un fait mais que la vie évolue en vertu d’un critère d’adaptation au milieu, c’est ce que Bergson réfute. La vie ne se transforme pas au gré d’un prise de sélection mais d’un principe de création. Rien n’était possible avant quelque part avant de se rendre réel ici maintenant. En d’autres termes, il est tout à fait remarquable d’avoir découvert le principe de l’évolution qui s’active dans la vie mais Darwin finalement n’est pas allé jusqu’au bout de cette découverte qui finalement consistait à réaliser que la vie ne cesse de s’inventer à tout instant qu’il n’y a en elle que de l’innovation. Darwin a considérablement réduit son intuition en lui imposant cette limite de l’adaptation selon laquelle les espèces vivantes étaient seulement « survivantes », comme si la vie ne faisait qu’obéir à un principe réductionniste, comme si l’on pouvait la ramener à un « sauve qui peut », alors qu’elle consiste au contraire dans le principe même d’une innovation constante et imprévisible

Le passage le plus difficile à expliquer dans ce paragraphe est probablement celui-ci: « En les rapprochant les unes des autres, en les faisant ensuite fusionner avec l’intelligence, n’obtiendrait-on pas cette fois une conscience coextensive à la vie et capable, en se retournant brusquement contre la poussée vitale qu’elle sent derrière elle, d’en obtenir une vision intégrale, quoique sans doute évanouissante ? » Nous avons du mal à comprendre ce que Bergson veut dire quand il évoque ces « voies divergentes par lesquelles se seraient développées d’autres formes de la conscience ». Or cela a à voir avec cette « conscience coextensive à la vie ». Nous sommes, nous êtres humains, des êtres conscients et connaître la vie signifie que notre conscience se porte vers la vie, mais en tant qu’objet. En d’autres termes, nous activons notre conscience en tant que sujet vers une réalité dont il nous semble dés lors évident qu’elle est un objet distinct, séparable, à l’égard duquel nous allons pouvoir développer une connaissance qu’à bon droit, on dira « objective ».

Mais il y a là un problème que l’on peut formuler très simplement: comment pourrais-je moi, être humain qui vit, faire de la vie un objet séparé, puisque, de fait, il ne l’est pas? Le fait que j’ai conscience d’être vivant ne prouve rien d’autre que ceci: il y a dans la vie des lignes évolutives qui sont capables de prendre conscience d’elles-mêmes. La conscience est donc une faculté qui n’est pas spécifique à l’être humain mais qui doit être propre, inhérente à la vie et plus ou moins développée selon les espèces. Et dés lors tout change: il n’est pas question de connaître la vie mais d’être en phase avec la vie qui se connaît, qui se comprend, dans tous les sens du terme. 


Ici, on peut vraiment saisir la puissance de le thèse de Bergson en l’opposant à cette affirmation de Pascal dans les pensées: « Par l’espace l’univers me comprend et m’engloutit comme un point, par la pensée je le comprends. »

Evidemment, Pascal parle de l’univers et pas de la vie, mais d’un point de vue spinoziste, l’univers et tout ce qui le compose ne saurait être rien d’autre que la nature naturée nécessairement produite par une nature naturante, soit une nature vivante (à savoir Dieu, pour Spinoza). Et nous comprenons bien que là où Pascal voit un trait d’esprit dont il essaie de rendre compte par un jeu de mots utilisant le double sens du verbe « comprendre »: réaliser et contenir, Bergson lui, au contraire pointe l’exacte opposé d’un jeu de mots, quelque chose que nous avons du mal à nous représenter, et pour cause: il ne s’agit rien de moins que de l’efficience même par le bais de laquelle la vie se fait se crée, « EST », au sens le plus pur que l’on puisse donner à ce terme.

Il nous faut vraiment approfondir cette opposition tant elle est porteuse d’une signification extrêmement riche et  féconde. Que veut nous dire Pascal? Que notre âme et notre corps sont distincts, séparés. En tant que corps, je ne suis qu’une partie de l’univers, mais en tant qu’âme je peux penser l’univers, la nature, l’espace. Et d’ailleurs, Pascal dans cette pensée veut justement signifier que toute notre dignité d’être humain est là, condensée dans cette pensée que nous avons, NOUS, et pas les autres espèces, pas la vie. Je suis une conscience ET un corps: c’est cela que veut dire Pascal et ce ET marque une ligne qui sépare clairement deux choses qui n’ont rien à voir l’une avec l’autre. Dés lors le double sens du terme « comprendre » se répartit entre être un corps compris dans la nature et être une pensée, une conscience humaine comprenant la nature. Mais ne suis-je pas, contrairement à ce que dit Pascal, une conscience effectuée dans un corps, étant entendu qu’il n’est pas un seul corps qui puisse être chose que cela, à savoir de la conscience physique? Et si un corps, tout corps, c’est-à-dire toute chose et tout être, tout organisme, toute réalité, toute vie était fondamentalement conscience? 

Qu’est-ce en effet que la conscience? C’est un être à soi. Quand je suis conscient d’une chose, d’un être ou d’un état, je m’aperçois de moi concerné par cette chose par cet être ou pris dans cet état. Toute conscience est conscience de soi. Toute conscience est un retour à soi, ce que l’on appelle une réflexivité. Sous le prétexte que nous humains nous avons conscience de nous, nous sommes partis du principe que les animaux, les végétaux, tout ce qui est vivant mais non humain n’était pas doté de conscience (c’est le principe même de l’ontologie naturaliste selon Descola). Mais en même temps, nous percevons bien grâce à la science qu’il existe des solidarités, des principes d’harmonisation entre tous les différents biotopes qui peuplent la planète et qu’il est pour le moins difficile de ne pas en induire une «  intelligence globale, mondaine (au sens de « venant du monde »), universelle, intelligence qui ne supervise pas (Bergson parle bien de quelque chose d’immanent et d’essentiel, donc pas du tout d’une transcendance) mais qui interagit, qui « understand » en ce sens bien particulier qui consisterait à « tenir, prendre, effectuer, par le dessous ».

Jamais les schémas d’intellection du réel ne nous ont parus aussi clairement opposés:

  1. D’un côté la transcendance (Pascal) supposant des êtres humains « élus » disposant seuls, de la conscience et de la faculté de connaître la réalité qui, du coup, ne fait que les environner. A cette vision de l’homme et du monde, il faut bien une intelligence « supérieure », un être divin, surnaturel qui aurait ainsi donner à l’homme et à l’homme seulement cette dignité d’être en plus d’un corps compris dans l’espace, une pensée comprenant le monde (donc pour cette conception, il FAUT que le corps soit distinct de l’âme). Le mode d’effectuation de cette modélisation de la vie serait le doigt de l’éternel sur le plafond de la chapelle Sixtine, le décret du ciel , l’ordre venant du très haut sur le très bas, la « décision »
  2. De l’autre l’immanence (Spinoza et Bergson) impliquant UNE nature ou UNE vie s’effectuant incessamment et dont chaque instant serait précisément la « réalisation » dans tous les sens du terme puisque il n’y aurait de toute façon qu’UN seul sens du terme. Etre et être conscient ne font alors qu’UN. Il n’est absolument rien qui puisse être sans être de quelque manière « à soi » mais tout ce que cela signifie c’est qu’être revient à s’intégrer à l’être à soi d’une conscience naturelle ou vivante (que l’on peut appeler « la vie, le vivant, la nature ou Dieu", ça revient au même). Dans ce schéma, on mesure bien l’anomalie dans laquelle consiste l’être humain: celle d’un être qui croit à la transcendance (religions monothéistes dans l’efficience d’une immanence reconduite et ininterrompue). Le mode d’effectuation de cette modélisation est le complot, l’être à soi d’un réseau de connexions et d’interconnexions qui sans cesse se tisse et oeuvre sourdement à ce qui ne saurait être qu’un ensemble ouvert, infini, improgrammable et imprévisible.


 

Nous pouvons tenter de donner idée de la profondeur de la pensée Bergsonnienne en utilisant encore une autre image. Représentons-nous un cerveau, mais savons nous bien ce que c’est? C’est le centre de réception et d’émission des informations  (nerveuses) de notre corps. Comment assure-t-il cette fonction? Par des neurones dotés de la capacités de créer entre eux une multiplicité d’interconnexions. Chaque neurone possède un corps cellulaire, des dendrites et un axone. Ce dernier élément est celui qui est doté d’une terminaison nerveuse par le biais duquel s’effectue les connexions. Quand les neurones reçoivent des informations par les nerfs capteurs, ils transmettent des impulsions le long de l’axone. Cette capacité à produire une impulsion électrique  dépend de la différence de charge entre l’intérieur et l’extérieur de la cellule du neurone (un peu comme un éclair dans un orage, en fait). Un influx se traduit donc par une inversion spectaculaire du potentiel électrique de la membrane. On appelle cette inversion « potentiel d’action ». Tout neurone est ainsi capable de déclencher une multiplicité de potentiels d’action par seconde, comme un orage susceptible de créer de très nombreuses fulgurations.



                    Quand ces différences de charge atteignent la terminaison nerveuse de l’axone, ils déclenchent la libération  des neurotransmetteurs, lesquels vont se relier à d’autres neurones. Une fois fixé sur son nouveau support, le neurotransmetteur crée un canal de communication, un lien qui va susciter une réponse de la part du neurone auquel s’est arrimé l’axone. Cette réponse consiste elle-même dans l’émergence d’un tout nouveau potentiel d’action, à la contraction d’un muscle à la naissance d’un geste, d’une pensée, d’une idée. Qu’est-ce que cela veut dire, en fait? Que le cerveau n’est pas seulement une sorte de central auquel parviennent et d’où sont émises toutes les signalisations nerveuses à partir desquels nos ressentis, nos gestes, nos idées, nos états de conscience de corps s’effectuent mais qu’il est aussi, tout comme un matelas constitué de mousse à mémoire de forme, ce qui se module en fonction de cette multiplicité de potentiels d’action. Dire que notre cerveau est un organe est à la fois vrai et faux: c’est vrai si l’on s’intéresse à la signification organisatrice du terme mais c’est faux si par ce terme on entend un organe défini, figé, configuré une fois pour toutes. Le cerveau, c’est l’activation d’une dynamique incessante au fil de laquelle ce que c’est qu’être un cerveau ne cesse de se transformer. Il ne peut y avoir des éclairs que s’il y a un orage, Mais en même temps la dynamique de l’orage consiste à bouleverser sa configuration à chaque éclair comme si la foudre décrivait le trait de la pliure au fil de laquelle se redéfinissait la plasticité de l’orage. Nous pourrions essayer de nous représenter un livre étrange qui ne cesserait de réorganiser ses pages au gré de l’axe d’une nouvelle reliure foudroyante. Chaque éclair est la nouvelle reliure d’un livre dynamique et insaisissable. La plasticité neuronale n’est pas fixe, pas davantage que la localisation d’un orage.

Aucun geste n’est déjà présent dans mon cerveau si l’on entend par là que certains liens entre les neurones n’attendraient que de se produire parce qu’il n’existe en réalité, nulle part, en aucune façon, de possibilités de connexions anticipables. Ce que c’est qu’avoir une pensée ou de faire un geste ou avoir tel ressenti, c’est ce dont on ne saurait se faire aucune idée avant que l’idée ne se fasse elle-même au gré d’un processus aussi improgrammable qu’un éclair dans un orage. Le « central » par lequel passent toutes les connexions de notre corps, aussi bien celles qui enregistrent nos mouvements que celles qui les déclenchent est donc régi par une « logique » improgrammable (mais le terme de logique est inadéquat)  au fil de laquelle rien jamais ne demeure identique, figé, ancré, exactement comme une étrange cage d’escalier au sein de laquelle de nouveaux seuils ne cesseraient pas d’être reliés entre eux par des escaliers tournants, mouvants, toujours en quête de nouveaux étages (un peu comme ceux de Poudlard dans Harry Potter). C’est ça un cerveau. 




Mais ce que cela signifie aussi c’est que quand nous nous trouvons au beau milieu d’un orage, nous nous retrouvons au cœur d’un système d’associations assez proche de celui au fil duquel s’organise notre cerveau. Les éclairs sont des connexions  nés des différences de potentiel entre le sol et les nuages. Je peux bien essayer de comprendre la vie avec mon cerveau, il n’en sera pas moins évident que ce cerveau en tant qu’élément moteur et centralisateur de ce corps vivant qui est mien se constitue et se reconstitue incessamment au fil de données qui sont celles-là même du vivant, de la nature. Comprendre la vie, par conséquent, cela ne peut pas être attendre de cette pensée qui est mienne et dans la construction de laquelle mon cerveau entre en jeu qu’elle me donne une représentation de cela même au fil de quoi elle se constitue. 

            On pourrait dire les choses plus simplement: il ne saurait être question de se faire une idée de ce que la vie est sans prendre en considération le fait que le processus par le biais duquel je me fais une idée est compris dans la vie. Ce n’est pas moi qui génère les idées c’est tout un mode d’association dont on observe le déroulement aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur. Être dans un orage, c’est être finalement dans un cerveau. Quoi que j’apprenne de la vie, le processus par le biais duquel je l’apprends est déjà la vie, laquelle donc se trouve être à la fois le sujet et l’objet de cette recherche. Comprendre la vie, c’est être en phase avec la vie qui se comprend. Cet "être en phase avec…. »  décrit donc davantage « une intuition avec…. »  qu’une « représentation de…. »

Nous réalisons ainsi le sens profond et pertinent de l’expression: « conscience co-extensive à la vie ».  Retourner contre elle-même cette poussée vitale afin d’en obtenir une vision, une intuition intégrale, c’est justement ne pas tomber dans ce piège anthropocentrique d’un sujet humain qui pourrait jouir on ne sait pas trop comment d’une connaissance objective de la vie. 


Bergson s’oppose alors à lui-même une objection: « On dira que, même ainsi, nous ne dépassons pas notre intelligence, puisque c’est avec notre intelligence, à travers notre intelligence, que nous regardons encore les autres formes de la conscience. » Ces autres formes de vie par le biais desquelles elle se comprend dans les deux sens du terme, nous avons les moyens de les cibler avec autre chose qu’une intelligence conceptuelle pure. Bergson évoque alors « ces puissances complémentaires de l’entendement ». Il faut bien saisir précisément qu’elles ne sont pas l’entendement, lequel ne produit que des raisonnements, des concepts.  Nous sommes très proche ici de ce que Spinoza appelle le troisième genre de connaissance, après le premier qui est celui des chocs, le deuxième qui est celui des rapports, le troisième genre de connaissance est celui des essences. Nous connaissons la vague du point de vue de la vague elle-même. Il est très difficile d’en donner idée sans évoquer à nouveau une forme de simultanéité et de mise en retrait du sujet humain connaissant. On ne peut connaître la vie sans être en phase avec la vie qui se connaît, qui se comprend  en même temps qu’elle est et qu’elle devient.




La clé de la compréhension de ce passage qui est le plus difficile se trouve probablement dans le titre du livre: « l’évolution créatrice » dont on peut en un sens opposer l’intitulé à l’évolution sélective de Darwin. La vie n’obéit pas du tout à une logique de réduction mais d’expansion et surtout de création perpétuelle.  L’évolution créatrice signifie que le temps ne fait pas seulement advenir des instants vides, mais qu’il crée, qu’il innove, voire qu’il improvise. Si l’on est déterministe, on considère que rien ne se produit, sans cause, ce qui signifie qu’il ne serait rien dans le futur qui ne soit déjà potentiellement compris dans le passé et le présent c’est simplement ce qui fait advenir ce dernier moment déjà contenu dans le passé de telle sorte qu’il va évoluer vers le futur. Dans une telle perspective si l’on pouvait avoir une image arrêtée de tous les phénomènes qui se produisent dans l’univers à un instant T nous pourrions en déduire ce qui va se produire après, dans notre futur. C’est l’une des thèses du physicien français Laplace: « Une intelligence qui, pour un instant donné, connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée, et la situation respective des êtres qui la composent, si d'ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ces données à l'analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l'univers et ceux du plus léger atome : rien ne serait incertain pour elle, et l'avenir comme le passé, serait présent à ses yeux. »

Il ne fait aucun doute que Laplace appliquerait ce même schéma du déterminisme à la plasticité neuronale du cerveau et définirait les connexions comme prévisibles, anticipables, alors que c’est absolument impossible et que nous avons vu à quel point ces liens opérés par l’axone du neurone vers un autre neurone ne sont en aucune façon déterminables à l’avance, pas davantage que la foudre. Et c’est exactement la même chose pour les évènements historiques, comme le dit besson dans un autre article:

« Au cours de la grande guerre, des journaux et des revues se détournaient parfois des terribles inquiétudes du présent pour penser à ce qui se passerait plus tard, une fois la paix rétablie. L’avenir de la littérature, en particulier, les préoccupait. On vint un jour me demander comment je me le représentais. Je déclarai, un peu confus, que je ne me le représentais pas. « N’apercevez-vous pas tout au moins, me dit-on, certaines directions possibles ? Admettons qu’on ne puisse prévoir le détail; vous avez du moins, vous philosophe, une idée de l’ensemble. Comment concevez-vous, par exemple, la grande œuvre dramatique de demain ?’ Je me rappellerai toujours la surprise de mon interlocuteur quand je lui répondis : ‘Si je savais ce que sera la grande œuvre dramatique de demain, je la ferais.’ Je vis bien qu’il concevait l’œuvre future comme enfermée, dès alors, dans je ne sais quelle armoire aux possibles; je devais, en considération de mes relations déjà anciennes avec la philosophie, avoir obtenu la clef de l’armoire. ‘Mais, lui dis-je, l’œuvre dont vous parlez, n’est pas encore possible.’ – ‘Il faut pourtant bien qu’elle le soit, puisqu’elle se réalisera.’ – ‘Non, elle ne l’est pas. Je vous accorde, tout au plus, qu’elle l’aura été.’ – ‘Qu’entendez-vous par là ?’ – ‘C’est bien simple. Qu’un homme de talent ou de génie surgisse, qu’il crée une œuvre : la voilà réelle et par là même elle devient rétrospectivement ou rétroactivement possible. Elle ne le serait pas, elle ne l’aurait pas été, si c’est homme n’avait pas surgi. C’est pourquoi je vous dis qu’elle aura été possible aujourd’hui, mais qu’elle ne l’est pas encore. »

Finalement la thèse de Bergson est assez simple: c’est seulement après coup que nous rétro-projetons la possibilité d’un évènement après qu’il ait eu lieu. Nous pouvons penser à la généalogie des mouvements littéraires:  on peut toujours dire que le néo-classicisme a engendré le romantisme, il n’en demeure pas moins que nous le disons une fois que le romantisme est apparu. C’est après coup que nous discernons les conditions de possibilité de ce qui effectivement l’a suivi, mais seulement à partir du fait qu’en effet, cela l’a suivi. Aucune prédiction n’est vraiment efficiente, rien n’est possible avant d’être réel. C’est après que l’on peut, sans crainte de se tromper dire que tel mouvement a engendré tel autre, puisque de fait c’est le cas.

Le fond de ce qui est ici affirmé est vraiment de très grande importance: il s’agit de cette thèse selon laquelle le dynamisme de la vie (c’est-à-dire finalement le temps) est porteur par lui-même de changement. Si le possible existait avant d’être réel, alors le temps ne ferait qu’actualiser ce qui déjà tend à l’être. La citation de Laplace oublie de préciser que cette vision qu’il décrit suppose un « arrêt sur image » et le problème c’est que cet arrêt sur image n’est pas simplement impossible à produire effectivement mais que même en imagination il est absolument hors de tout représentation. Laplace fait comme si on voyait à l’œuvre des choses alors qu’en réalité on pourrait dire que l’on chosifie des œuvres, des êtres à l’œuvre. Il n’y a pas des forces ou des substances qui seraient soumises au mouvement du temps, il n’y a que l’être à l’œuvre du mouvement du temps que nous ne pouvons discerner qu’en le transcrivant en « choses », en états, en substances, en concepts. Je ne peux absolument pas faire un arrêt sur image de l’univers tout simplement parce que l’univers (et en un sens c’est bien ce que dit le Big Bang) c’est l’évolution. Ce n’est pas l’univers qui évolue c’est l’évolution qui s’universalise, qui se cristallise dans ce que c’est que devenir l’univers. Quand nous « devenons » quelqu'un d’autre que celui que nous étions juste avant (et nous ne cessons de le faire) nous coïncidons avec ce que c’est pour l’univers que de devenir et c’est l’intuition même de cette coïncidence que finalement Bergson appelle « théorie de la vie ». Cette intuition là, elle ne peut pas ne pas être en nous mais nous la ratons à chaque fois que nous adhérons à une conception purement intellectuelle, symbolique de la connaissance. C’est la raison pour laquelle Henri Bergson appelle à une fusion entre théorie de la connaissance et théorie de la vie.


Explication du texte de Heidegger extrait de "la question de la technique."

 


"Expliquer le texte suivant:

« La centrale électrique est mise en place dans le Rhin. Elle le somme (stellt) de livrer sa pression hydraulique qui somme à son tour les turbines de tourner. Ce mouvement fait tourner la machine dont le mécanisme produit le courant électrique, pour lequel la centrale régionale et son réseau sont commis aux fins de transmission. Dans le domaine de ses conséquences s’enchaînent l’une l’autre à partir de la mise en place de l’énergie électrique, le fleuve du Rhin apparaît, lui aussi, comme quelque chose de « commis » (1). La centrale n’est pas construite dans le courant du Rhin comme le vieux pont de bois qui depuis des siècles unit une rive à l’autre. C’est bien plutôt le fleuve qui est muré dans la centrale. Ce qu’il est aujourd’hui comme fleuve, à savoir fournisseur de pression hydraulique, il l’est par l’essence de la centrale. Afin de voir et de mesurer, ne fût-ce que de loin, l’élément monstrueux qui domine ici, arrêtons-nous un instant sur l’opposition qui apparaît entre les deux intitulés: ”Le Rhin”, muré dans l’usine d’énergie, et “Le Rhin”, titre de cette œuvre d’art qu’est un hymne d’Hölderlin (2). Mais le Rhin, répondra-t-on, demeure de toute façon le fleuve du paysage. Soit, mais comment le demeure-t-il? Pas autrement que comme un objet pour lequel on passe une commande (bestellbar), l’objet d’une visite organisée par une agence de voyages, laquelle a constitué (bestellt) là-bas une industrie de vacances. »

Essais et conférences Martin Heidegger (1954)

  1. commis: ici commis veut dire « assigné », à quoi  ou à qui on a assigné une charge, une mission, comme un subordonné auquel on a donné un travail à effectuer
  2. Holderlin (1770 - 1843) est un poète allemand qui a composé un poème intitulé » le Rhin »


La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

1) Avant le passage

Le jour de l’épreuve du baccalauréat, nous n’aurons pas la possibilité de parcourir l’oeuvre dont le texte est extrait et, de toute façon, l’extrait aura été choisi de telle sorte que son découpage compose un Tout. Mais nous n’en sommes pas là et même si, en effet le texte est compréhensible en soi, nous pouvons faire des recherches afin de nous assurer de comprendre la pensée de Heidegger.

Ce passage est extrait d’une conférence portant sur la question de la technique. L’auteur essaie donc de saisir, notamment en allant interroger, comme il le fait continuellement dans son oeuvre, la pensée des Grecs de l’antiquité, la notion de technique parce qu’elle lui semble revêtir quelque chose de risqué, de dangereux. Il y a dit-il précédemment « un élément inquiétant » qui le pousse à se demander ce qu’est dans son essence même la technique. Le terme vient du grec techné qui désigne la production , la fabrication ou encore l’action efficace. La techné désigne finalement l’action d’une transformation par le biais de laquelle quelque chose d’une vérité au sens alethéia (dévoilement) se manifeste. Grâce au geste de la technique l’humain fait affluer à la surface du monde des possibilités qui s’y trouvaient dissimulées. 

Il y a quelque chose du moulin à vent qui dévoile la vérité du vent en la soulignant comme effort, énergie et cela avant même que nous prenions en considération le fait que cette énergie va servir à broyer du blé et à faire de la farine. Mais, de fait, c’est aussi cela. Nous avons besoin que le vent soit parce que c’est plus pratique pour faire du pain mais il est tout aussi exact que la vérité d’un monde où l’énergie du vent circule et s’offre à certaines utilisations est ainsi fondée sur la technique. On peut bien dire que le moulin est une instrumentalisation du vent, il n’en reste pas moins vrai que dans l’effectuation de cette instrumentalisation, la vérité du vent se dévoile. C’est comme si l’action de l’être humain sur le monde et sur les énergies qui s’y libèrent levait le voile (a/léthéÏa) sur ce qu’elles sont. Je ne fais pas que manger du pain grâce au vent, je sais ce qu’il est.

Mais, c’est à ce moment que Heidegger pointe une distinction fondamentale selon lui entre la technique artisanale et grecque d’un côté et la technique moderne de l’autre. La technique moderne est elle-même fondée sur la science moderne et cette dernière se définit par le rôle fondamental qu’elle accorde à l’expérimentation (avec l’expérimentation dans la science moderne c’est une autre conception de la science qui émerge, il n’est pas question de laisser la nature se dévoiler, il faut l’interroger cf la révolution de la science moderne selon Emmanuel Kant)

Ce qui va donc s’effectuer au 17e siècle avec l’avènement de cette nouvelle physique (Galilée, Descartes) c’est une relation de réciprocité, de dépendance mutuelle entre la science et la technique. La science a besoin d’appareils techniques de plus en plus performants pour faire des mesures et des expérimentations, et inversement la technique va pouvoir s’appuyer sur la science et ses progrès pour se perfectionner. 

Il faut vraiment saisir à quel point cette collaboration, cette interdépendance va totalement modifier notre rapport à la nature, notre compréhension de la technique et de la science. Ce qui s’est fait jour avec les physiciens du 17e siècle, c’est qu’on ne pouvait plus attendre que la vérité de la nature se dévoile à nous d’elle-même. Il faut provoquer le venue au monde de cette vérité par des hypothèses qui sont des questionnements. Dés lors la vérité dévoilée ne l’est pas de son propre mouvement. Ce n’est pas la nature qui nous révèle ce qu’elle est, c’est l’être humain qui à partir de ses questions fait apparaître quelque chose de ce que la nature « est ».  

Dés lors ces questions sont « intéressées », c’est-à-dire qu’elle manifestent nécessairement des attentes, des façons de penser, des epistémès qui valent en fonction du développement des sociétés humaines. Les êtres humains ne posent à la nature que les questions qui leur tiennent à coeur à cet instant là, instant indissociable d’un certain « seuil », d’un moment historique du développement de cette société là. Il y a quelque chose des préoccupations humaines d’une société donnée qui va donc se refléter dans ces vérités « mis à jour ». En fait elles ne seront mis à jour qu’à partir des attentes. On ne peut donc pas vraiment dire que la nature se dévoile, mais plutôt qu’elle est mise en demeure de se manifester et de se manifester là et quand l’expérimentateur le désire.

Parallèlement, les progrès que cette science moderne accomplit grâce à un appareillage de plus en plus performant et évolué techniquement vont dans l’autre sens, c’est-à-dire que la science donne à la technique des moyens de plus en plus importants de se perfectionner. S’il est donné à la science de connaître de façon plus efficace grâce à la technique, en retour la science procure à la technique des moyens de se perfectionner davantage en tant qu’instruments, que moyens. C’est ici que nous comprenons parfaitement la différence que fait Heidegger entre la technique artisanale des grecs de l'antiquité et la technique moderne. Nous pourrions l’illustrer parfaitement par la distinction entre l’exploitation du vent par le moulin et celle du charbon par l’extraction de minerai.  La différence c’est l’accumulation. Le moulin ne fait qu’utiliser la libération naturelle de l’énergie du vent, laquelle se fait au rythme de la nature. L’extraction du minerai déforme la nature, la creuse et la modifie de façon à en retirer une énergie accumulante qui est entièrement soumise aux besoins et aux usages humains.

Ce n’est pas la même chose de dire que la terre se dévoile comme bassin houiller et que le vent se dévoile comme énergie capable de créer du mouvement, de la mobilité parce que dans le premier cas, la nature est provoquée, réduite, déformée, dénaturée alors que dans le second elle est seulement utilisée, canalisée dans une direction déterminée qui ne l’affecte en aucune façon.

Nous comprenons précisément cette différenciation dans le domaine de l'agriculture: il y a une différence notable entre donner des semences aux forces de croissance naturelles de la terre, et stimuler artificiellement ces forces par des engrais chimiques qui vont épuiser la terre, la soumettre à des rythmes qui ne sont pas les siens. Dans ce second cas il y a provocation et finalement « industrie » de l’agriculture.

En fait il y a une distinction fondamentale entre utiliser des énergies naturelles qui de fait sont là et se libèrent dans le monde participent à ce qui fait qu’il est un monde et les provoquer, de la même façon qu’il y a une différence entre la conception aristotélicienne de la science et celle de la science moderne. 

Que ce soit dans le domaine de la science et dans celui de la technique, deux activités qui n’étaient pas corrélatives l’une de l’autre  avant le 17e, tout change à partir de là: c’est comme si l’être humain ne se satisfaisait plus du simple fait que la nature soit et qu’il fallait désormais qu’elle soit à son service aussi bien dans le domaine de la connaissance (science) que dans celui de son utilisation (technique).

C’est là tout le sens de « provocation », terme que l’on peut également restituer comme « mise en demeure ». L’être humain ne se satisfait plus de glisser la satisfaction de ses besoins et ses demandes comme des externalités positives du fonctionnement propre de la nature, ou plutôt (parce qu’après tout, il n’est pas dit que la nature « fonctionne ») comme des conséquences heureuses de cette libération constante d’énergie qui finalement caractérise la nature. La puissance énergétique du charbon est bien révélée mais elle ne l’est pas « gratuitement ». Elle est intégralement impliquée dans plusieurs processus au terme desquels les humains vont en tirer un bénéfice, un usage en termes de production. Quelque chose ici, donc se fait jour, de l’ordre d’un détournement.  Le charbon va être stocké, puis brûlé, consumé, pour produire de la vapeur laquelle sera à son tour utilisée pour faire fonctionner les turbines, etc. 

Ce qui se fait jour est de l’ordre de la sommation, de la même façon qu’un supérieur hiérarchique nous somme d’accomplir telle ou telle activité censée faire parti de notre service. Nous devons le faire parce que cela fait partir de notre statut d’ « employé ». De même la nature se voit réduite au statut d’employée. 





2) Structure du texte

Tout le texte est une illustration de ce qu’une certaine définition de la technique entraîne à titre de confiscation des éléments naturels de telle sorte que leur essence même se voit « commuée », transfigurée au coeur d’une autre dimension au sein de laquelle « être » n’est pas seulement détourné, transformé, utilisé mais purement et simplement redéfini. Ce que c’est qu’être pour la nature n’a plus droit de cité dans une conception moderne de la technique.  Pour ce faire Heidegger développe un exemple. Une centrale électrique est installée sur le Rhin. Il utilise d’abord le lexique de la subordination tel qu’il est utilisé au sein de la société pour désigner les ordres et les tâches subalternes telles qu’elle sont réservées aux employés.  Puis il fait jouer deux comparaisons: celle du vieux pont de bois (distinction avec la technique artisanale) et celle du titre d’un poème (art) afin de faire signe d’un élément monstrueux qui finalement ne sera jamais formulé (ce sera donc à nous de le faire). A la fin du texte il s’oppose à lui-même une objection dont la réponse ouvre une nouvelle piste dans la réalisation de tout ce qui se joue à partir de cette centrale, à savoir une perspective de la réalité consommable du Rhin aussi bien d’un point de vue énergétique que touristique.


3 ) Explication du texte

Avant d’entreprendre l’explication de ce texte, il convient de nous retenir de situer Heidegger dans la mouvance d’un courant de pensée quelconque, encore moins dans le cadre d’une pensée politique. Ce texte n’est pas du tout écologique. Heidegger essaie de comprendre ce qui définit la technique, ce en quoi elle consiste. Nous venons de percevoir (l’amorce d’une différenciation entre la technique artisanale et la technique moderne. Évoquant une centrale électrique, il est clair que nous nous situons dans la deuxième.

De fait nous pourrions insister sur tout ce que la nature « donne » et par ce don, il n’est pas du tout question de nous décrire, nous les humains, comme les destinataires de ce don, non seulement parce que de fait, nous n’en savons rien et qu’une telle conception a des arrières pensées religieuses (Dieu nous aurait donné la nature pourvue nous l’exploitions) mais aussi parce que ce « don » désigne finalement un mouvement qui se fait à perte, un peu comme lorsque nous disons d’une personne qui produit un effort pur, gratuit, considérable qu’elle se donne à fond. La nature se donne à fond: elle libère une multiplicité d’énergies qui de fait s’effectuent comme des flux. Il y a du vent, de la chaleur, du froid, de la pluie, de la densité, de la gravité, etc. Il y a des forces et finalement la nature avant toute autre chose, c’est l’effectuation concerté de ces forces. Par "concertée", il ne s’agit que d’affirmer que ces libérations se font en même temps et qu’en fait aucun moment de l’existence du monde ne peut se concevoir autrement que comme un certain moment chiffrable de l’intensité de libération de toutes ces forces qui finalement « font monde ». Que le monde soit, avant d’être la formule consacrée dans la bible comme lumière: fiat lux, c’est l’action de « se donner ». 

Le Rhin « est » et ce que cela veut dire c’est qu’un courant d’eau se déverse empruntant la direction creusée par son « lit » au milieu des plaines et des montagnes jusqu’à la mer. En coulant, le fleuve « donne », il se donne et produit quantité d’effets sur la nature qui l’environnent. Il se déverse. Grâce à lui, l‘être humain peut pêcher, cultiver, naviguer et quantité d’autres actions qui ne le dénature en rien. Mais poser une centrale hydroélectrique, c’est de fait construire un barrage et imposer ainsi une retenue d’eau, laquelle va produire une pression. C’est cette pression dont on va retirer une quantité d’énergie. Cela est important: cela veut dire que la construction d’une centrale ne consiste par du tout à utiliser ce que la nature donne mais à en extraire ce qu’on lui prend, tout simplement parce que le barrage impose à la nature et au fleuve ce qu’ils n’avaient pas du tout prévu de donner, en tout cas pas de cette façon là. 




Alors nous comprenons le mot « sommer ». Le fleuve est mis en demeure de livrer une énergie qui est bien contenue en lui, mais au gré d’une modalité qui ne fait pas partie intégrante de son mode naturel d’exister, lequel se trouve être de couler, de s’écouler, de s’épancher au gré de son débit dans la direction de son lit, en fonction des précipitations, etc. Etre retenu, et tirer parti du fait d’être maintenu par un barrage  c’est une idée d’homme. Pas de pression hydraulique sans qu’il y ait fleuve mais pas de pression non plus sans qu’il y ait « barrage ». Nous ne pourrions pas dire que le vent est sommé par le moulin, parce qu’il ne lui pas imposé de souffler d’une certaine façon ou sous une certaine forme. Il souffle quand il veut avec la puissance qu’il veut et ils e trouve que ce vouloir être du vent va servir les intérêts humains à vouloir de la farine. 

Aussi stupide que cela puisse sembler le Rhin ne veut pas être retenu mais il l’est. Comment donner du sens à ce terme de « vouloir »? Sommes nous en train de nous croire dans un dessin animé ou dans une prosopopée au sein de laquelle des éléments seraient dotés de mouvements humains? Nullement, par vouloir, il n’est ici question de rien d’autre que de donner, de se donner. C’est exactement le même sens que le désir du conatus spinoziste: « l’effort de toute chose pour persévérer dans son être n’est d’autre que l’essence actuelle de cette chose. » Ce que cela veut dire ici, c’est que l’action de se donner du fleuve par le biais de laquelle il coule, il se déverse, c’est ça: le fleuve. En le retenant, il y a donc une dénaturation de ce que le fleuve est.


                    Nous nous rapprochons ainsi, presque sans nous en rendre compte, de l’idée la plus puissante de ce texte, celle-là même que Heidegger pointe avec le terme d’ « élément monstrueux ». Ce que c’est qu’être le Rhin n’est pas seulement utilisé, détourné, mis à profit par la centrale, ce que c’est qu’être le Rhin c’est ce qui va voir son sens redéfini, chamboulé, transformé parce que c’est qu’être une centrale. En d’autres termes, c’est la question de l’essence, de l’être. Il y a quelque chose de cette technique là qui fait perdre au Rhin son essence. Il faut une analyse pour révéler le fond de cette critique là, au sein de laquelle on retrouve toute la philosophie de Heidegger. On pourrait dire qu’avec la centrale c’est finalement un « état d’esprit » qui s’impose sur le fleuve mais évidemment avec cet état d’esprit, c’est un détournement de l’essence même de ce que c’est qu’être le Rhin qui s’effectue et il ne s’effectue pas du tout dans l’esprit mais en réalité et c’est pour cela que le terme de « vouloir » est vraiment juste, pertinent, mais seulement si l’on est capable de pointer par ce terme un vouloir sans sujet, anonyme, vraiment différent de ce que signifie vouloir dés lors qu’on l’applique à une personne.

Dire que le fleuve « veut » s’écouler n’est pas du tout une façon de lui supposer une personnalité, un libre arbitre, une décision. C’est exactement  d’une forme de désir dont il est ici question: désir de ce qui est de persévérer dans le fait d’être ce qu’il est, désir au sens que Spinoza donne au conatus: chaque chose est animé du désir de persévérer dans son être et nous pourrions dire que les conclusions de Rudolf Clausius en 1865 sur l’entropie prouve que ce désir est contrarié. Ce n’est pas rien que de lutter pour demeurer ce que l’on est. On pourrait même dire que c’est une lutte voué à l’échec, c’est un effort qui e dispense dans le vide. Le fleuve ne s’écoule pas pour une autre raison que celle-là: il est de la nature même de ce qu’il est que de s’écouler parce qu’il en va de son essence de fleuve: « l’effort d’une chose pour persévérer dans son être n’est rien d‘autre que l’essence actuelle de cette chose. »

Retenir le fleuve pour provoquer l’énergie née de la pression hydraulique et alimenter en électricité un réseau urbain, ne peut en aucune façon coïncider avec cette essence là. Il n’est pas de la nature du fleuve de fournir des kilowatts puisque c’est justement en le restreignant que l’on obtient cette énergie là. A l’inverse, le moulin à vent révèle ou dévoile la puissance naturelle du vent, tout simplement parce qu’il n’effectue sa tâche de moulin qu’à partir de la libération de la force qu’est le vent. Que ce vent soit ce qu’il est, c’est finalement tout ce que le meunier demande pour faire de la farine. Par contre, ce que l’ingénieur demande au fleuve c’est de ne pas réaliser son essence, sa puissance et d’ailleurs  justement il ne leur demande pas, il le contraint à le faire, dans tous les sens du terme. 

Il convient ici de revenir au sens de technique à savoir la tekhnè en grec, qui désigne à la fois la fabrication et l’action efficace. La tekhnè est donc un moyen que l’on met en oeuvre en vue d’une fin. Le meunier construit son moulin pour avoir de la farine, de la même façon que l’ingénieur installe sa centrale pour avoir des kilowatts. Ce sont des moyens que l’on exécute parce que l’on a en vue une finalité. Mais alors que la finalité du meunier ne contrevient en rien à la puissance du vent, la finalité de l’ingénieur contrarie l’être même du fleuve, son essence de telle sorte que la finalité humaine réduit le fleuve à n’être plus qu’un moyen. On pourrait dire que le fleuve en lui-même ne poursuit aucune finalité, il est dans une sorte de praxis: il coule pour couler, il est une finalité en soi.  Le meunier installe un processus sur cette finalité, c’est-à-dire sur cette libération d’énergie pure et gratuite. Que le vent soit pour lui un moyen d’avoir du pain ne change strictement rien à cette finalité sans fin qu’est le vent. Le vent donne de lui en soufflant et de ce don pur, le meunier fait du pain utile aux hommes. Mais l’ingénieur hydro-électricien ne fait pas du tout la même chose avec le fleuve qu’il contrarie dans l’efficience pure de cette finalité. C’est en ce sens qu’il y a bel et bien ce que l’on pourrait appeler aliénation. Le fleuve est dans son être empêché d’être ce qu’il est. Le schéma technique par lequel des moyens sont mises en oeuvre en vue d’une fin s’applique au fleuve de telle sorte qu’il ne lui est plus donné d’être autre chose qu’au service de l’homme. Il existe donc un état d’esprit fonctionnel dans le mécanisme même de la centrale entre la pression et les turbines et c’est cet état d’esprit qui est imposé au fleuve pour fournir cette pression. On peut toujours dire que la centrale est seulement posée sur le fleuve. Elle ne l’est pas du tout au même titre que le pont, parce que le pont n’enferme pas le fleuve dans une logique de moyens à finalité. Le pont n’attend rien du fleuve.



Le domaine de ses conséquences s’enchaînant l’une l’autre à partir de la centrale électrique, décrit exactement cela: cette logique des moyens. On comprend ainsi comment alors même que la centrale est posée à un endroit du fleuve, c’est finalement le fleuve entier qui est muré dans la centrale, et ce n’est pas seulement du symbole ou de la philosophie abstraite. Dans la centrale le fleuve est réduit au comptant de kilowatts que la pression hydraulique engendre. Il y a retenue, compression du débit,  pression hydraulique, conversion en kilowatts, utilisation des kilowatts dans un réseau urbain, alimentation.  Ce que c’est qu’être la centrale pour la centrale ne rend plus possible pour le fleuve d’être le fleuve, c’est-à-dire de persévérer dans sa puissance, d’actualiser son essence. Tous le registre lexical de la subordination trouve ici sa pleine justification. De fait le fleuve est sommé par les humains de leur fournir de l’électricité en n’étant plus en capacité d’être ce qu’il est. Le fleuve est devenu l’esclave des êtres humains. Il est un « commis ».

Il est extrêmement éclairant de percer à jour ce processus par le biais duquel ce qui peut apparaître de prime abord comme une simple addition à une puissance naturelle en détourne totalement le cours et en aliène la gratuité. Si nous prenons l’exemple des fertilisants utilisés par les agriculteurs, c’est encore plus évident. On pourrait affirmer qu’après tout les fertilisants artificiels ne font qu’aider la nature à faire ce qu’elle produit d’elle-même puisque de fait la terre est animé de cette faculté de croissance des semences. Mais c’est totalement faux puisque cette adjonction modifie totalement l’équilibre des sols et impose à la terre un rendement et un rythme qui ne sont plus les siens. Les exigences d’êtres humains vivant dans chronos bouleverse la temporalité des cycles de régénérescence  de la nature. La terre est ainsi , tout comme le fleuve l’est dans la centrale, « murée » dans le fertilisant chimique, c’est-à-dire embarquée dans un processus au sein duquel elle est sommée de devenir ce qu’elle n’est pas. Il y a aliénation et c’est bien ce terme là qu’il convient de mettre derrière « l’élément monstrueux » évoqué par Heidegger.




Il existe donc deux techniques: l’une ne fait qu’intercaler dans la nature des processus humains de moyens à fins dont elle retire un certain bénéfice mais sans jamais contrevenir à ce que les puissances naturelles sont, en tant que puissances. Bien au contraire, ces techniques révèlent l’essence même des forces naturelles: brûler, couler, souffler, etc. Et puis il y a d’autres techniques qui littéralement enferment les forces naturelles dans des processus au sein desquels elles ne sont plus à même de d’effectuer en tant que puissances.