2) Travail salarié et aliénation capitaliste
a) Vente de la force de travail et plus-value
Selon Karl Marx, cette possibilité d’être heureux dans le cadre d’un travail salarié au sein d’une société capitaliste est dés le départ exclue dans la mesure où le travailleur accepte de vendre non pas le produit de son travail mais sa force de travail, c’est-dire finalement ce qu’il est et l’on ne peut pas vendre ce que l’on est. L’aliénation, c’est-à-dire le fait d’être dépossédé·e du principe d’autonomie de soi c’est ce qui s’impose dés le départ. Ce que le propriétaire des moyens de production achète ce n’est pas l’acte d’extériorisation par lequel l’ouvrier se réaliserait, mais la capacité de travailler pendant un certain temps, mesurée en heures, comme une marchandise parmi d’autres. Le salaire apparaît alors comme le prix de cette force de travail, fixé non pas en fonction de la totalité de la valeur créée , mais sur la base de ce qui est nécessaire à la reproduction de cette force, c’est-à-dire le minimum vital permettant au travailleur de subsister et de revenir le lendemain à l’usine. L’ouvrier fileur produit en une journée l’équivalent monétaire de six schillings. C’est exactement ce qu’il serait payé s’il était rétribué proportionnellement à ce qu’il produit, mais il n’est payé que 3 schillings. Où sont passés les trois schillings restants ? Le propriétaire des moyens de production les confisquent à son profit non seulement à son bénéfice à lui, aux « cadres » de l’entreprise mais aussi aux actionnaires et à l’investissement dans l’entretien et l’amélioration des moyens de production (le travail mort donc!). Mais on peut dire que dés la conversion et finalement l’acceptation du travailler à « se vendre » en tant que force de travail, le rapport à l’être est d’emblée brisé. C’est comme si sans s’en rendre compte, le travailleur s’était lui-même situé au rang de « ressources », ce qui devrait nous interpeller: qu’il y ait un département de ressources humaines dans une entreprise pose nécessairement question ainsi que le fait qu’il y ait des directeurs c’est-à-dire de gestionnaires de la « chose humaine ».
Il y a donc une confusion essentielle dans le salaire. La valeur de la force de travail désigne ce qu’il faut pour que le travailleur « vive » et revienne travailler c’est l’entretien vital du travailleur. Cette valeur est mesurée en temps de travail nécessaire. La « valeur » du travail est une expression que Marx trouve dangereuse et fallacieuse. Il n’y pas de valeur du travail préexistante. Celle ci n’existe que quand l’énergie du travail est dispensée. Le capitaliste dit au travailleur qu’il paie son « travail » mais c’est faux, il paie ce qu’il estime nécessaire pour que le travailleur vive. La valeur effective de ce qui est produit par le travailleur va fluctuer sur un marché de l’offre et de la demande, de telle sorte que le bénéfice enregistré ne sera pas du tout répertorié ni pris en compte sur le salaire du producteur. Le capitaliste prétend payer le “travail”, mais il achète en réalité la force de travail au prix de sa reproduction (salaire équivalent à ce qu’il faut pour vivre. Le capitaliste paye le travailleur pour sa capacité à travailler (ex. : un mois de force de travail), pas pour le travail déjà effectué. C’est là l’astuce : le travailleur produit plus de valeur (surtravail → plus-value) que ce que coûte sa reproduction.
Tout ceci part d’une évidence, de ce que l’on pourrait quasiment appelé une loi de la nature: nous pouvons produire plus que ce qui est nécessaire à assurer notre vie. C’est valable pour toute énergie dépensée: un cheval peut labourer un champ entier avec pour lui un peu d’eau et un peu d’orge. La quantité nécessaire à entretenir un être vivant qui travaille est moindre que la quantité de travail q’viol peut accomplir. Le travailleur est payé à partir du temps de travail et pas en fonction de la quantité de travail abattu. Tout est là: C’est à la lumière de cette évidence qu’il faut rabattre les cartes de la rétribution, et interroger toutes ces professions jugées supérieures qui finalement ne sont que des intermédiaires entre le travailleur et ce qu’il produit. D’où vient que des personnes sont dites compétentes pour 1) posséder les moyens de production 2) enregistrer le bénéfice que l’on peut retirer d’un produit en faisant jouer des « déplacements » (mais que l'on appelle des « placements » pour qu’un produit rapporte plus ici que là ou à tel moment plutôt qu’à tel autre.
Le salaire ne paie pas du tout le travail accompli mais le strict nécessaire pour qu’on l’accomplisse. Le bénéfice enregistré par le propriétaire des moyens de production (plus value) n’est pas redistribué à celle ou celui qui pourtant l’a produit. Il y a une part de « sur travail»c’est-à-dire de travail exigé au producteur en plus de ce qui serait nécessaire à assurer sa survie qui ne lui est pas payée. Le salaire ne paie donc pas du tout la travailleur en fonction de ce qu’il fait mais de ce qu’il faut pour qu’il le refasse et c’est ce surtravail qui fait la plus value. Cette distinction révèle l’illusion fétiche du salaire : il apparaît comme paiement “juste” du travail accompli, alors qu’il ne couvre que les conditions pour que le travailleur revienne le lendemain. Le surtravail, source de toute plus-value, reste invisible dans cette apparence.
b) L’extorsion du salaire
Même si cela peut sembler anachronique, il est très utile de revenir sans cesse à la dénonciation aristotélicienne de la chrématistique commerciale car finalement tout est là: à partir du moment où la justification naturelle du travail de la production de biens dont le but est de satisfaire les besoins d’une population est dépassé par la possibilité d’enregistrer un gain des échanges et ainsi e rancher constamment le processus de bénéfice à partir d’un même produit, on comprend bien qu’un processus s’amorce en vue d’accorder au produit un primat, une supériorité sur celles et ceux qui produisent.
Il ne faut pas oublier qu’Aristote a formulé cette critique dans le temps même où la monnaie a commencé de dépasser totalement le troc. C’est intéressant parce que tant que l’on reste dans le troc, le rapport besoin /produit est toujours efficient. On comprend bien que la monnaie permet d’utiliser un principe d’équivalence entre tous les produits échangeables mais cela a précipité la conversion de toute chose en valeur et par « chose », on peut aussi entendre malheureusement des services, des réalités voire des organes du corps humain (certes sur un marché parallèle illégal). L’idée, maintenant banalisée selon laquelle tout peut s’évaluer, se convertir en valeur d’échange a littéralement envahi tous les champs d’activité, de réflexion humaines.
C’est bien cela que Marx souligne quand il pointe la confusion entre la vente de sa force de travail par les travailleur.se.s. L’extorsion du salaire constitue le mécanisme central par lequel l’exploitation capitaliste s’occulte sous l’apparence d’un échange équitable. (Le Capital (Livre I, chap. XIX)), le salaire ne rémunère pas le travail effectivement accompli, mais la force de travail en tant que capacité productive, au prix nécessaire à sa reproduction sociale. Ce prix correspond au temps de travail nécessaire, c’est-à-dire au coût moyen de subsistance du travailleur et de sa famille (nourriture, logement, éducation), afin qu’il puisse revenir quotidiennement à l’usine.
Prenons l’exemple utilisé par Marx du fileur : en une journée de six heures, il produit une valeur équivalente à six schillings, mais son salaire n’est que de trois schillings. Les trois schillings restants représentent le surtravail, dont la valeur excédentaire — la plus-value — est appropriée par le capitaliste. Ce surtravail n’est pas rémunéré : les premières heures couvrent le temps nécessaire (reproduction de la force de travail), les suivantes génèrent un travail gratuit au bénéfice du propriétaire des moyens de production, des actionnaires et de l’entretien du capital fixe (travail mort).
Marx insiste sur la confusion idéologique inhérente au salaire : le capitaliste prétend payer le « travail », mais achète en réalité la force de travail préalable, mesurée non par la valeur totale créée, mais par le minimum vital déterminé historiquement et socialement. La valeur effective du produit fluctue selon l’offre et la demande sur le marché, tandis que le salaire reste fixé au seuil de reproduction. Il n’existe pas de « valeur du travail » pré-constituée ; celle-ci n’émerge qu’au moment où l’énergie humaine se concrétise dans le produit. Ainsi, le salaire apparaît comme un paiement juste du labeur accompli, alors qu’il ne couvre que les conditions biologiques et sociales pour que le travailleur se reproduise comme marchandise vivante.
Cette extorsion est structurelle : le travailleur exproprié des moyens de production, subit une contrainte économique absolue qui le force à vendre sa force de travail. Le salaire devient un fétichisme, voile mystique masquant le rapport d’exploitation réel. Notre capacité productive excède toujours les besoins vitaux. C’est comme la loi naturelle de l’énergie humaine, comparable au cheval qui laboure un champ entier pour une ration modeste. Le salaire ne rétribue ainsi que l’entretien vital, non la totalité de la création ; le surtravail, source de toute plus-value, demeure invisible et non redistribué.
c) l’illusion du management heureux
Les formes contemporaines de management, qualifiées de « heureuses » (bien-être au travail, flexibilité, développement personnel), représentent une évolution sophistiquée de l’aliénation salariée, où l’exploitation s’habille de consentement volontaire. Johann Chapoutot, dans Libres d’obéir, révèle les origines historiques de cette logique : dans l’entreprise totalitaire, la motivation ne reposait pas uniquement sur la contrainte , mais sur un discours d’enthousiasme communautaire, où l’ouvrier adhérait librement à la performance collective au service de la « communauté d’entreprise ».
Marx anticipait cette ruse idéologique dans L’Idéologie allemande (1845-1846) : le capitalisme transforme l’exploitation en essence de l’activité humaine, faisant passer le salariat aliéné pour une vocation libératrice. Le management heureux prolonge cette illusion : les indicateurs de performance (KPI), évaluations continues et outils de gamification transforment le surtravail en projet personnel ; la surveillance numérique en « feedback bienveillant » ; l’auto-exploitation en accomplissement de soi. Chapoutot nomme cela une gestion par le consentement enthousiaste : l’ouvrier n’est plus contraint par la chaîne, mais par ce qu’on lui présente comme ne pouvant pas ne pas venir de lui.
Concrètement, les open spaces, séances de team-building et discours sur le « sens » masquent la persistance de la plus-value : la flexibilité horaire abolit les limites du surtravail sans augmenter le salaire, tandis que la « culture d’entreprise » culpabilise l’échec individuel au lieu de questionner la structure. L’aliénation ne disparaît pas ; elle mute en forme douce, où le salarié gère lui-même son épuisement comme une preuve de dévouement. Ainsi, le département des « ressources humaines » — gestionnaires de la « chose humaine », perpétue l’extorsion sous couvert d’humanisme, rendant le salariat supportable sans le subvertir.
Ces mécanismes préparent l’exigence d’une reconquête ontologique du travail, opposée à cette dépossession économique et idéologique. le salaire mesure-t-il vraiment la valeur créée, ou seulement le coût de reproduction d’une force aliénée ?
Illustration par un film: la question humaine de Nicolas Klotz d’après le roman de François Emmanuel), Simon Limboldt est psychologue en ressources humaines au sein de SC Farb, un conglomérat pétrochimique allemand aux relents historiques troubles (allusion à IG Farben, impliqué dans les camps nazis). Sa mission consiste à enquêter discrètement sur l’état psychologique du directeur général, Vincent Jüst, dont les collaborateurs perçoivent des signes de dépression. Simon administre des tests de personnalité, organise des ateliers de cohésion et analyse les réponses via un logiciel prédictif. Mais au fil de l’enquête, le film dévoile un monde de bureau aseptisé : open spaces froids, séminaires motivants avec musique techno en fond, discours RH sur l’“efficience humaine” et la “sélection optimale”. Jüst, rongé par un passé familial nazi refoulé, craque lors d’une conférence où il évoque la “nuit” intérieure des cadres. Simon, initialement complice du système, sombre dans l’angoisse existentielle, hanté par des visions de déshumanisation – trains de la mort, bureaux impersonnels. L’atmosphère du film oppose langage managérial (neutre, quantifiable) à la “question humaine” brute : qu’est-ce qui reste de l’humain quand tout est géré comme un process ?
Ce récit illustre l’illusion du “management heureux” au cœur de ton thème : SC Farb incarne l’entreprise moderne qui vend du bonheur au travail comme un produit – via des bilans psychologiques, des team buildings et des KPI d’épanouissement (KPI: Key performance indicateurs - il s’agit d’évaluer la capacité d’émulation d’un projet sur les employés concernés). Simon y croit d’abord : son rôle de directeur des ressources humaines semble bienveillant, scientifique, libérateur (choisir les “bons” employés pour un collectif harmonieux). Mais le film révèle le revers : ce bonheur est une idéologie qui masque l’aliénation. Le travail ne rend pas heureux ; il formate l’humain en ressource optimisable, effaçant l’angoisse authentique au profit d’une productivité glaciale. Jüst symbolise le burnout du dirigeant “réussi” : son effondrement montre que même au sommet, le management heureux est une coquille vide, héritière d’une rationalité bureaucratique totalitaire, celle du 3e Reich. Sur le bonheur managérial, La Question humaine radicalise l’illusion générale : Aristote voyait le bonheur (eudaimonia) dans une vie vertueuse et équilibrée ; ici, il est réduit à des KPI – Simon sélectionne du “personnel” comme on trie des données, tandis que Jüst, hanté par son passé, incarne l’“efficience” déshumanisante, où le dirigeant est prisonnier de sa propre machine.
La question humaine, chez Kant, pose le travail comme devoir moral envers autrui ; le film la réduit à pure technique : les rapports neutres dissolvent toute éthique, comme le jargon nazi bureaucratisait l’extermination (écho à Hannah Arendt et la “banalité du mal” - Un prisonnier était une « unité » de telle sorte que l’on pouvait quantifier le nombre d’unités convoyées puis éradiquées). Simon passe de l’observateur à la victime : sa “nuit” intérieure questionne pour savoir si le salariat libéral ne recycle pas une forme soft de nazisme, de gestion des ressources humaines. Simon vacille quand son job “heureux” expose sa propre déshumanisation ; le film pose ainsi le vrai problème de l’oxymore « ressources humaines ». Une ressource est un moyen et un moyen désigne une chose. De quelque biais que l’on aborde cette dénomination de ressources humaines elle est rigoureusement déshumanisante et tout simplement abjecte. Aucun être humain ne peut devenir le moyen d’une usine ou d’une chaîne de montage.
Transition: On mesure bien ici à quel point le travail rend malheureux parce qu’il est totalement vidé de sa substance anthropologique de libération. Nous ne pouvons travailler qu’à partir de la conscience de la dimension existentielle du « travail », en tant « qu’oeuvre ». Grâce à Martin Heidegger nous pouvons donner à ce terme d’oeuvre son sens authentique à partir du « désœuvrement » dans lequel nous venons au monde en tant que « dasein ». Dépourvus que nous sommes de biotope, être dans la nature ne fait advenir pour nous l’existence d’aucun monde fait, achevé. Tout reste à faire. Cela signifie qu’un dasein est un être dont la capacité à venir au monde suppose qu’il le fasse surgir en tant que projection et finalement c’est ça le travail. Il est une oeuvre à réaliser à partir de la conscience angoissée du désœuvrement compris comme condition première de notre venue au monde (sous entendu d’un monde à faire exister). Ainsi le travail « reprend pied » en tant que souci de l’être (bonheur) et non avidité de l’avoir (plaisir)
III. Travail ontologique : on travaille à être
a) la distinction Aponia / Scholé (Jean Pierre Vernant)
Dans ce sens, travailler ne relève plus du devoir moral ni de l’utilité sociale, mais d’un souci de soi, où l’homme se découvre « en acte », c’est-à-dire dans la pleine conscience qu’on ne se connaît qu’en s’effectuant tout simplement parce qu’il n’y a rien à connaître ni à reconnaître de soi dés lors qu’être soi est conçu et vécu comme processus. C’est comme un « j’y travaille » à plusieurs étages.
Finalement la plus juste objection que l’on puisse faire au capitalisme (et peut-être celle à laquelle il sera le plus sensible) et de « viser petit », de produire peu, c’est-à-dire de ne pas réaliser que l’on peu produire infiniment plus et infiniment mieux dés lors que l’on demande rien de plus que travailleur.se.s que d’être, que l’on ne dissocie pas le souci de soi et le souci d’être soi de la nécessité de travailler. Comment faire en sorte que travaillant à être, le travailleur ou la travailleuse produise aussi socialement, extérieurement, et d’une façon qui soit rentable, de telle sorte que personne n’y perdrait? Pourquoi ne pas miser sur l’évidence selon laquelle personne ne peut demeurer comme en jachère de soi-même?
a) Vernant : scholé et aponia
Jean-Pierre Vernant, dans Les Origines de la pensée grecque, montre que le monde hellénique distinguait deux régimes du temps et de l’activité : la scholé (loisir heureux de se cultiver et d’apprendre) et l’aponia qui définit le labeur contraint par l’exigence de vivre. « Chez les Grecs, dit Jean-Pierre Vernant, le travail manuel, labeur servile, apparaît comme une répétition toujours recommencée des mêmes gestes sous la pression d’une nécessité extérieure qui réduit l’homme à n’être plus que chose ». C’est pourquoi l’aponia désigne le travail des esclaves alors que le citoyen libre travaille sa vertu (aretè: la vertu) par l'activité politique mais aussi par la contemplation et la réflexion. Historiquement, cela s’enracine dans l’émergence de la cité (VIIIe-VIe s. av. J.-C.) : la polis libère le citoyen de la pornéia (prostitution économique) pour l’élever à la parole publique.
On ne peut pas être un citoyen si l’on reste dépendant de tout ce qui concerne la satisfaction des besoins vitaux. C’est vraiment là la base de ces deux termes grecs que sont Zoé (vie organique, besoin vital) et Bios (vie humaine, existence). Nous retrouvons cela dans la fameuse thèse aristotélicienne selon laquelle « l’être humain est un animal spécifiquement politique ». L’homme est un être dont le rapport à la vie ne peut en aucune façon se concevoir par la satisfaction de tout ce qui est vital. Par conséquent si par « travail » nous n’entendions que cette activité qui permet aux êtres humains de se nourrir, de se loger, de vivre bien ou de survivre, alors pour les grecs on ne peut en aucune façon travailler pour être heureux ni pour être tout court.
Toutefois la skholé ne décrit pas l’inactivité. Il est bien affaire d’oeuvrer, d’apprendre, d’agir, de prendre la parole, de comprendre. Le temps libre devient le lieu d’un travail intérieur où l’on oeuvre en vue d’être soi ou de le devenir. Il n’est évidemment pas question ici de souscrire à l’esclavage (comme le faisait Aristote, même si à sa mort, il a par testament affranchi tous ses esclaves) mais de remarquer cette distinction entre aponia et scholé et plus encore entre zoé et bios. En un sens le « travail » comme ouvrage de transformation est d’emblée inscrit dans l’être humain qui ne peut se reposer sur aucune donnée naturelle. Il n’est rein de l’être humain qui pusse concevoir et encore moins se cultiver hors de cet « ouvrage » de telle sorte qu’être pour lui est un acte, un chantier.
b) Travail /Oeuvre/Action
Hannah Arendt, dans Condition de l’homme moderne (§3-5), distingue trois modalités de la vita activa, héritées de la Grèce via Aristote et son analyse prolonge les thèses de Jean-Pierre Vernant:
Elle oppose la vita activa et la vita contemplativa, insistant sur la possibilité décrite par Aristote selon laquelle l’aptitude à cultiver sa vertu était parfaitement accessible par l’action et pas exclusivement l’oeuvre théorique, intellectuelle élevée. Or cette vita activa désigne trois activités:
- le travail au sens laborieux du terme: il désigne l’effort répétitif lié à la zoè (vie animale), sous anankè (nécessité). « Le labeur … est la plus haute activité humaine parce qu’elle correspond le plus étroitement au processus de la vie elle-même », mais c’est un piège, car « son produit est consommé dès qu’il est produit ». Ce type de « travail » est celui de l’animal laborans. Il n’est rein de spécifiquement humain qui s’y produise (on ne peut pas s’empêcher de penser qu’il constitue en fait une bonne part de ce que nous entendons aujourd’hui par « travailleur
- L’oeuvre l’artisanat, la fabrication d’un monde stable (outils, art), où l’on ordonne la matière à la forme. Aristote : technè comme « connaissance de l’art de faire » (Éthique, 1140a). C’est ce que l’on pourrait appeler l’activité de l’homo faber (ici l’être humain apparaît: homo)
- Action (praxis) : effort libre et consenti en public, scholè politique, où naît la philia et le bonheur d’être humain dans une cité de citoyens libres. . Aristote : « La félicité est une activité de l’âme conforme à la vertu parfaite … dans la vie contemplative » (Éthique, 1177a), mais aussi politique (Politique, 1325b : « L’homme est un animal politique »).
Nous retrouvons finalement philosophiquement ce que Vernant posait plutôt historiquement , à savoir que chez les Grecs archaïques, le travail comme labeur correspond à l’aponia servile, l’oeuvre à la dépense d’énergie travailleuse qui crée des structures stables, et ; action à la scholè, « affranchissement du travail servile pour la pensée »
Hannah Arendt prolonge explicitement Aristote : la scholè n’est pas repos passif, mais « occupation des hommes libres » (Politique, 1333a35 : « Nous devons organiser nos vies de manière à avoir du loisir ; car nous devons travailler pour avoir du loisir »). Arendt : « L’action est la seule activité qui … introduit dans le monde quelque chose de nouveau … elle est la condition de tout commencement » (Condition, §36).
Si Vernant montre l’origine grecque de la scholé , Aristote la théorise puisque selon lui, la vertu s’acquiert par la praxis et Hannah Arendt critique l’évolution actuelle du travail qui absurdement fait primer le sens le plus esclavagiste sur l’acception la plus libératrice.
Philosophiquement, cela articule nécessité/liberté : le sen s1 (labeur) perpétue le cycle vital (pas de bonheur durable), l’oeuvre (sens 2) stabilise un monde intermédiaire et l’action (sens 3) élève au bios heureux, car « la joie de l’action … est la félicité née du miracle que des choses nouvelles puissent … commencer à exister » (Condition, §44).
En articulant ainsi ces trois auteurs (Aristote Vernant Arendt) nous réalisons qu’il faut travailler pour être heureux, mais au sens d’œuvre et d’action seulement (sens 2 et 3) L’oeuvre décrit en effet l’effort consenti modelant la matière (Vernant : poiêsis libre ; Aristote : technè vertueuse) ainsi que le bonheur de la durabilité : « L’objet fabriqué … est destiné à durer » (Condition, §13).
Il en va de même pour l’action (sens 3): scholè publique. Aristote : « Le bonheur appartient à ceux qui exercent leur raison dans l’action vertueuse » (Éthique, 1098a). Contre le sens 1 (moderne aliénant), Vernant, Arendt et Aristote convergent vers une conclusion identique: le bonheur exige l’effort libre, orienté vers la vertu. L’idée même de « bonheur sans travail » est donc illusoire. Une vie purement contemplative resterait passive et incapable de procurer la bonheur, l’eudémonia.







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