Je ne sais pas dans quel monde vous vivez
Marx disait que notre manière de pensée était en partie déterminée par nos conditions matérielles, et non l'inverse. Ainsi, lorsque l'on grandit proche des animaux, il est normal d'aimer les animaux et que la cause animale devienne un point central dans notre manière de pensée. Ainsi, lorsque que l'on grandit en tant que femme, il est normal de penser notre rapport au monde à travers notre genre qui est soumis à différents traitements sociétaux.
Ce constat élaboré par Marx implique une réalité différente pour chacun: un pauvre ne pensera pas comme un riche, comme une femme ne pensera pas comme un homme, car leurs conditions sociales et matérielles ne sont pas pareils. Dans ce sens-là, tout est lié à une perception, rien n'est neutre.
On nous dit toujours qu'il est important de prendre en compte le contexte social et politique de toute chose, Marx appelle cette méthode d'analyse le matérialisme dialectique. Ainsi, on nous apprend qu'il est inutile de condamner une personne raciste et misogyne de l'Ancien Régime, puisqu'à cette époque-là, le racisme et la haine des femmes étaient largement répandus et constituaient même le fondement de la société.
C'est vrai, on ne peut pas s'attendre à ce que notre mentalité d'aujourd'hui soit la même qu'il y a des siècles.
Mais aussi important soit-il de toujours savoir le pourquoi du comment, il se trouve que les premiers à rappeler cette notion sont aussi les premiers à s'en servir que lorsque ça les arrange, dans l'unique but de défendre une seule version des faits qui est totalement subjective, sans prendre en compte celle des autres.
Que les choses soient claires: dans tout rapport de force, les deux points de vue doivent être entendus.
Mais nous n'entendons que celui du plus puissant, alors aujourd'hui, je souhaite donner une parole aux peuples colonisés, mal compris, sans cesse pointés du doigt par l'Occident.
Je veux montrer qu'eux aussi ont leurs raisons, leurs perceptions, leur histoire.
Je vous emmène au Moyen-Orient, au sein des Ansar Allah du Yémen, mais nous occidentaux les connaissons sous le nom des Houthis. Les Houthis constituent une organisation religieuse avec une armée, l'un de leurs objectifs principaux est la destruction de l'État d'Israël, fondé en 1948 dans la colonisation et l'expulsion de la population locale qui y vivait déjà depuis des siècles, les Palestiniens.
Voici la devise des Houthis, qui a souvent été pointée du doigt par nos médias occidentaux:
"Dieu est grand,
Mort à l'Amérique,
Mort à Israël,
Malédiction sur les Juifs,
Victoire à l'islam".
Le simple fait d'avoir dit que ce slogan pose problème à l'Occident suscite déjà des réactions: " Bah oui ! Non mais... tu ne soutiens pas ça quand même ! Non mais, ce slogan devrait t'indigner, c'est scandaleux, c'est extrémiste, c'est antisémite !".
Le ciel est bleu.
L'herbe est verte.
Ne pourriez-vous pas pousser votre réflexion un peu plus loin ?
N'êtes-vous pas les premiers à dire qu'il faut toujours prendre en compte le contexte des choses ?
Ce slogan ne mérite-t-il pas que l'on s'interroge sur le contexte, sur la réalité sociale, sur les conditions matérielles des houthis qui les ont menés à penser ainsi ?
Non ! Non ! Ce sont des Arabes ! Ce sont des terroristes, c'est bien connu ! Ils vivent dans un autre monde ! Hop là ! Tout d'un coup il n'y a plus à plus besoin de prendre en compte la réalité sociale de chacun, il n'y a plus besoin d'histoire ! Il n'y a qu'une seule vérité et c'est celle de l'Occident, du colonisateur !
Mais vous croyez que les Houthis ne sont pas indignés, eux, lorsqu'ils apperçoivent leurs frères Palestiniens subir un génocide par Israël, qui avec ses soldats portant fièrement leur kippa, tue des Palestiniens au nom de leur religion en criant "sale goy, sale Amalek"?!
Ne serait-ce pas là ce que constitue la réalité des Houthis ?!
Vous condamnez les Houthis pour être antisémites parce qu'ils ont vu des Juifs tuer des Arabes au nom de leur religion ? Mais dans ce cas là, allez d'abord condamner ces juifs qui tuent les Palestiniens ! Fixez-vous des priorités ! On n'en serait pas là sinon !
Auriez-vous condamné un juif dans les années 40 qui aurait crié "mort à l'Allemagne" ? Non ! Parce qu'il n'a fait que de réagir à ses conditions matérielles, sociales et politiques de l'époque !
Auriez-vous condamné un esclave noir qui aurait crié "Malédiction sur les Blancs" ? Ah, peut-être !
Eh oui. Parce que "ce que l'Occident ne pardonne pas aux nazis, ce n'est pas le crime en soi, mais le crime contre l'homme blanc".
- Aimé Césaire, "Discours sur le Colonialisme", 1950
Et donc notre passé colonial est oublié, relativisé, pardonné, puisqu'apparemment le crime du tuer un homme plus foncé n'en est pas un. Tuer un arabe, ça n'a pas le même impact.
Retenez bien cela: le savoir est l'arme la plus dangereuse face au récit colonial.
La prochaine fois que vous entendrez quelqu'un être indigné par les "terroristes" du Moyen-Orient, interrogez vous:
Vous allez prendre une certaine distance,
Étudier le passé,
Écouter la version de chacun,
Avancer,
Et dès que vous entendrez quelqu'un être indigné par les "terroristes" du Moyen-Orient, vous, qui posséderez désormais l'arme du savoir, vous allez répondre:
"Oui, c'est vrai, moi aussi je suis indigné par Israël et les États-Unis."
Et là, vous ne vivrez plus dans le même monde !
Et vous comprendrez que lorsqu'on vous dit: "je ne sais pas dans quel monde tu vis !", eh bien il s'agit peut-être là du meilleur compliment que l'on puisse vous faire.
Mélinda Ribeiro



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