lundi 4 mai 2020

Séance du 04/05/2020 CALM (Cours A La Maison) TS3: 2H

            Bonjour à toutes et à tous, 
Avant de reprendre le fil des cours, je vous invite à lire l'article précédent: "Pourquoi faire cours ne sera plus jamais comme avant" qui essaie de décrire le nouvel état d'esprit présidant à la rédaction de ces cours. C'est pour lancer cette perspective nouvelle que je me propose de vous aider à comprendre l'importance de cette interview de Bernard Stiegler. Ce philosophe contemporain ne se contente pas de décrire une situation très actuelle mais il fait aussi référence à de nombreux philosophes dont nous avons déjà parlé. Cette interview est le modèle même de tout ce que la philosophie peut nous apporter dans la confrontation avec une question grave, essentielle qui se pose à chacune et à chacun aujourd'hui. Je pense vraiment qu'aucun élève ne perdra son temps à la suivre et à la comprendre. C'est pourquoi je vous poserai demain plusieurs questions sur cette émission et sur les thèses développées par Bernard Stiegler, exactement comme nous le faisons avant les vacances. C'est parti!




              Dans cette interview, Bernard Stiegler, philosophe français dont tous les ouvrages sont marqués par la question du rapport entre la technique et le temps, articule des concepts sur lesquels il a beaucoup travaillé dans les dernières années. C’est vraiment toute une pratique assez révolutionnaire de la philosophie qui s’en dégage avec clarté et finalement aussi « bon sens » (je veux dire par là que quiconque approche sans idéologie la période que nous vivons ne peut, à mon sens, concevoir d’autre sens, d’autre utilité au type d’activité dans laquelle la philosophie consiste - Il y a évidemment un rapport entre mon souci d’informer mes élèves de l’existence de cette pratique, inspirée ici, par Stiegler (mais il n’est pas le seul évidemment) et le fait que nous venons d’étudier une oeuvre de Nietzsche).
        Je suis très loin de maîtriser ces concepts mais mon seul souci ici est d’éclairer des élèves de terminales sur certaines notions qui sont citées dans cette interview afin de la rendre un peu plus claire, un peu moins confuse pour qu’aucune des personnes qui dans ce blog tomberait sur cette interview et la suivrait dans sa continuité puisse passer à côté de son importance.
        L’une des choses les plus difficiles à saisir ici est le double usage que fait Bernard des notions d’anthropocène et d’entropocène. Il s’en est expliqué dans d’autres vidéos, mais je vais essayer de  lever cette ambiguïté ici même. L’anthropocène est un terme très récent utilisé notamment par certains climatologues pour signifier qu’après le pléistocène, période de glaciation, puis l’holocène, à savoir un cycle de réchauffement naturel de la planète rendant possible l’existence humaine sur la terre, nous sommes maintenant dans l’anthropocène, à savoir un réchauffement de la planète créé par la présence de l’homme et un dégagement de CO2 dans l’atmosphère suffisamment important et continu pour impacter l’équilibre naturel de la biosphère. Il s’agit ici de l’anthropocène de Anthropos (homme en grec) mais Bernard Stiegler ici nous parle de l’entropocène 


        Il est difficile de comprendre ce brassage de notions opéré par Bernard Stiegler sans le rapprocher du concept d’Epistémè inventé par Michel Foucault en 1971: « Je cherche dit-il à saisir les transformations d’un savoir à l’intérieur à la fois du domaine général des sciences et, également, à l'intérieur du domaine en quelque sorte vertical que constitue une société, une culture, une civilisation à un moment donné ».
        Foucault rompt totalement avec une conception de la connaissance qui consisterait à croire qu’elle pourrait suivre une sorte de progression »pure » indépendamment des conditions sociales, économiques, politiques de son époque. En un sens, il s’agit moins de porter attention à ce qu’une connaissance nous transmet qu’à ce qui l’a rendu possible. C’est ce que Michel Foucault appelle l’archéologie des savoirs. Or, dans cette intelligence, au sens étymologique du terme « de faire des liens », de notre époque selon Bernard Stiegler, c’’est-à-dire notamment dans le lien qu’il pose entre le néguentropique d’Erwin Schrödinger et « le surhumain » de Nietzsche, il convient de prendre conscience du fait que c’est à la lumière de notre époque, des enjeux humains de notre époque, ou, pour être plus clair de cette atmosphère pré-apocalyptique que nous vivons (nous sommes les derniers des hommes décrits par Nietzsche:
  
« Il est temps que l'homme se fixe un but. Il est temps que l'homme  plante le germe de son espérance suprême.
Son sol est encore assez riche pour cela. Mais ce sol, un jour, de pauvre et débile, ne pourra plus donner naissance à un grand arbre.
Hélas! le temps approche où l'Homme ne lancera plus par-delà l'humanité la flèche de son désir, où la corde de son arc aura désappris de vibrer.
Je vous le dis, il faut avoir encore du chaos en soi pour enfanter une  étoile dansante. Je vous le dis, vous avez encore du chaos en vous.
Hélas ! Le temps vient où l'homme deviendra incapable d'enfant une étoile dansante. Hélas ! ce qui vient, c'est l'époque de l'homme méprisable entre tous, qui ne saura même plus se mépriser lui-même
Voici, je vais vous montrer le Dernier Homme:
« Qu'est-ce qu'aimer? Qu'est-ce que créer? Qu'est-ce que désirer? Qu'est-ce qu'une étoile? » Ainsi parlera le Dernier Homme, en clignant de l' oeil.
La terre alors sera devenue exiguë, on y verra sautiller le Dernier  Homme qui rapetisse toute chose. Son engeance est aussi indestructible que celle du puceron; le Dernier Homme est celui qui vivra le longtemps.
« Nous avons inventé le bonheur », diront les Derniers Hommes en clignant de l'oeil.
Ils auront abandonné les contrées où la vie est dure ; car on a besoin de  la chaleur. On aimera encore son prochain et l'on se frottera contre lui, car il faut de la chaleur.
La maladie, la méfiance leur paraîtront autant de péchés ; on n'a qu'à  prendre garde où l'on marche ! Insensé qui trébuche encore sur les  pierres ou sur les hommes !
Un peu de poison de temps à autre ; cela donne des rêves agréables; beaucoup de poison pour finir, afin d'avoir une mort agréable.
On travaillera encore, car le travail distrait. Mais on aura soin cette distraction ne devienne jamais fatigante.
On ne deviendra plus ni riche ni pauvre; c'est trop pénible. Qui voudra encore gouverner? Qui donc voudra obéir? L'un et l'autre trop pénibles.
Pas de berger et un seul troupeau ! Tous voudront la même chose pour  tous,  seront égaux; quiconque sera d'un sentiment différent  entrera  volontairement à l'asile des fous.
Jadis tout le monde était fou », diront les plus malins, en clignant de l'oeil.
On sera malin, on saura tout ce qui s'est passé jadis; ainsi l'on aura de quoi se  gausser sans fin. On se chamaillera encore, mais on se réconcilie bien  vite, de peur de se gâter la digestion.
On aura son petit plaisir pour le jour et son petit plaisir pour la nuit; mais on révérera la santé.
"Nous avons inventé le bonheur », diront les Derniers Hommes, en clignant de l'oeil".

Ici prit  fin le premier discours de Zarathoustra qu'on appelle aussi le prologue : car à ce moment les cris et l'hilarité de la foule l'interrompirent. "Donne-nous   ce Dernier Homme, ô Zarathoustra, criaient-ils; fais de nous ces Derniers Hommes ! Et garde pour toi ton Surhumain ! » Et tout le peuple  exultait et faisait entendre des claquements de langue. Mais Zarathoustra  en fut affligé et se dit en son coeur:  "Ils ne  me comprennent point, je ne suis pas la bouche qui convient à ces oreilles ».

        C’est finalement l’enjeu de tous les travaux de Bernard Stiegler: rassembler les quelques voix de cette foule qui aujourd’hui disent, contre celle foule elle-même: « Non, nous ne voulons pas de ce dernier homme. C’est toi qui as raison Zarathoustra, nous te suivons sur la voie de la surhumanité. » En même temps, il n’existe pas la plus petite trace d’héroïsme dans cette attitude, car elle s’appuie en réalité sur cette réalité physique pointée par Erwin Schrödinger du « néguentropique ». Si nous voulons comprendre tout ce qui nous est dit ici, il faut donc d’abord que nous sortions de cette catégorisation ruineuse des savoirs et adhérions totalement à la notion même d’Epistémè, au sens donné par Michel Foucault. Cela suppose que nous ne nous bouchions pas les oreilles à des concepts scientifiques sous le prétexte débile que nous serions plutôt littéraires ou que nous refusions d’écouter des écrivains parce que nous nous penserions plutôt scientifiques (c’est tout aussi débile!). C’est ça grossièrement l’epistémè: considérer le terreau dans lequel poussent des questions, des notions, des idées et percevoir ainsi ce qui nous vraiment suggéré en deçà de ce qui est est explicitement affirmé.
         


            Ce que je me propose de faire, c’est, dans la mesure de mes petits moyens, d’éclairer, autant que je peux, certains rapprochements faits par Bernard Stiegler, sachant que ce philosophe est très présent sur le net et qu’il est possible de trouver de nombreuses conférences ou cours sur youTube si tel ou tel aspect vous intéresse particulièrement. L’une des raisons pour laquelle je me focalise sur celle-ci, c’est qu’elle qu’elle opère une remarquable synthèse des préoccupations les plus récentes de Bernard Stiegler.
        Le tout début de l’interview met au premier plan « la néguentropie », à savoir la capacité d’ensembles (de systèmes) physiques, biologiques, et donc humains, de créer de l’ordre contre l’efficience première et irréductible d’un désordre, d’une perte d’énergie. Pour expliquer ce concept dont l’inventeur est le physicien Erwin Schrödinger,  Bernard Stiegler explique rapidement la notion d’entropie (il faut ici faire très attention à l’orthographe, mais vraiment très attention: Stiegler jour énormément de la confusion entre l’entropie: soit l’idée que tout système  physique ou biologique va vers de plus en plus de désordre et tous les termes ayant comme racine anthropos: l’homme, en grec,  comme dans l’anthropocène - C’est fondamental et on ne peut rien comprendre à tout ce qui se joue dans cette interview sans cela: le fond de cette affaire qui devrait se révéler petit à petit au fil de votre écoute, c’est que Bernard Stiegler considère justement que les deux concepts sont corrélés c’est à dire que le développement de l’homme sur la terre avec notamment l’avénement de cette ère nouvelle: l’anthropocène, une ère où le dégagement de gaz à effet de serre crée une nouvelle ère climatique après le pléistocène et l’holocène, provoque une accélération de l’entropie, à savoir une augmentation de la vitesse du désordre: l’ère de l’anthropocène crée une accélération vers l’entropie, d’où cette idée génial suivant laquelle la néguentropie est notre seule porte de salut, et cela c’est justement ce qui conduit Bernard Stiegler à appeler de cette voeux une nouvelle ère qui serait celle du « néguanthropocène », à savoir la réalisation par l’homme d’une fonction qui existe déjà dans tout système biologique et physique et qui consiste à contrarier la pente descendante de l’entropie par des « bifurcations  néguentropiques. » …..ça va?
         
Bernard Stiegler commence donc par expliquer ce qu’est l’entropie. Sadi Carnot est finalement l’inventeur de la thermodynamique. Réfléchissant à la possibilité d’améliorer la puissance de la machine à vapeur en 1824, il réalise que cette puissance ne peut se concevoir que sur le fond d’une déperdition irréversible. Il n’est pas vrai que nous vivions dans un univers au sein duquel la quantité d’énergie serait stable. Ce que disait Lavoisier, à savoir que « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » est faux. L’énergie se dispense et se perd irrémédiablement. Nous vivons dans un univers qui fuit comme un pneu crevé. Cette découverte de Sadi Carnot sera reprise et théorisée par Boltzmann et Clausius, en 1865 pour donner naissance à cette notion d’entropie. Stiegler fait également référence à Arthur Eddington, physicien (vraiment génial) qui a donné à cette notion d’entropie une dimension temporelle. Si tout système physique ou biologique va vers de plus en plus de désordre alors nous disposons finalement du critère qui permet d’orienter la flèche du temps. Le cosmos cesse d’être un Tout pour se transformer, comme il le dit en un « devenir poussière ». C’est à partir des théoriciens de l’entropie qu’il devînt évident qu’il fallait intégrer dans nos équations de l’univers l’idée qu’il progresse vers sa propre désorganisation dans son fonctionnement organique. Il va mourir et quoi qu’il fasse il progresse vers sa mort.
         


                 Nous pourrions dire, un peu comme Maximus dans « Gladiator »: « oui, mais pas tout de suite…not yet ». Autrement dit, en tant qu’être vivants, nous avons la puissance de différer ce processus d’entropie et finalement c’est un peu, en cela, que nous consistons. Nous n’existons que sur le fond de cette mort programmée, nous agissons dans la déprogrammation provisoire de cette programmation irrévocable. Petite parenthèse: c’est pour moi, le seul intérêt de ce film de Ridley Scott: Maximus accède à la sagesse d’une mort remise à plus tard par des stratégies  de diversion, de bifurcation qui en l’occurrence constituent l’essentiel du film. Maximus accède inconsciemment à une compréhension d’une fonction du vivant en passant de la condition sociale de général à celle d’esclave. Là où les évènements n’ont plus de sens, il récupère le sens premier de la vie: « différer de la mort », organiser la certitude du chaos en le procrastinant.
         Schrödinger a inventé la notion d’entropie négative (c’est la même chose que la néguentropie), c’est à dire qu’il a découvert dans le vivant la capacité à créer de l’ordre sur le fond de cette vocation entropique au désordre et au chaos. Le processus du vivant crée de l’organisation en la complexifiant. Ce point est fondamental. Si le vivant contrarie la promesse d’un chaos à venir, cela signifie qu’il faut créer un maximum de « boucles », de détours, de stratégies de diversions. C’est ça le vivant, c’est la complexification de stratégies de plus en pus élaborées de survie sur le fond d’une promesse de désorganisation et de destruction absolument certaine et irrévocable.
         
En 1971, l’économiste et mathématicien Nicholas Georgescu-Roegen affirme la nécessité pour l’économie de prendre en compte cette découverte de l’entropie qui conditionne naturellement la question des ressources et appelle à reconsidérer la notion même de croissance économique, à savoir qu’une économie de type libérale accélère l’entropie au lieu de la contrarier, comme elle devrait le faire: « La thermodynamique et la biologie sont les flambeaux indispensables pour éclairer le processus économique (...) la thermodynamique parce qu’elle nous démontre que les ressources naturelles s’épuisent irrévocablement, la biologie parce qu’elle nous révèle la vraie nature du processus économique » précisons tout de suite que les conclusions de Georges Roegen semblent s’orienter dans des directions malthusiennes ou, pour utiliser une référence récente des avengers, de Thanos. Ce n’est pas du tout cette direction là que suit Bernard Stiegler, mais seulement l’application à l’économie de cette efficience de l’entropie. Une économie basée sur une représentation Newtonienne de l’univers dans laquelle il n’existait pas de déperdition d’énergie est inopérante, voire catastrophique. Mais qu’est-ce que cela signifie concrètement? L’écrasante majorité des êtres humains gaspillent de l’énergie, et notamment des énergies fossiles en s’appuyant inconsciemment sur cette certitude que « quelque part » cette perte sera compensée « naturellement » au nom de cette croyance à un comptant d’énergie stable dans l’univers, croyance que l’entropie fait voler en éclat.
        L’interview s’accélère à ce moment là: Stiegler propose de relier la notion d’entropie non seulement à l’économie par le biais de Nicholas Georgescu-Roegen, mais aussi à une notion moins connue qui est celle de l’exosomatisation par le biologiste Alfred Lotka: « Seul l'homme en est venu, au cours des temps, à utiliser une masse qui ne lui appartenait pas génétiquement, mais qui prolongea son bras endosomatique et accrut sa puissance. Alors seulement l'évolution humaine transcenda les limites biologiques pour inclure aussi (et même au premier chef) l'évolution d'instruments exosomatiques, c'est-à-dire produits par l'homme mais n'appartenant pas à son corps. C'est pourquoi l'homme peut maintenant voler dans le ciel ou nager sous l'eau bien que son corps n'ait ni ailes ni nageoires ni branchies. »
         
Par exosomatisation, le statisticien Alfred Lotka désigne un instrument dont un organisme vivant individuel ne dispose pas à la naissance mais qui va considérablement accroître sa puissance d’impact sur son milieu. L’homme est fondamentalement un animal exosomatique. Le grand apport d’Alfred Lotka est d’avoir posé cette hypothèse selon laquelle les transformations cellulaires peuvent se concevoir comme des conversions d’énergie. Il s’agit finalement d’affirmer que les lois de la thermodynamique peuvent s’appliquer au vivant, à la biologie. Cela signifie notamment que tout dans l’univers est une composante d’un système qui progresse vers l’entropie, vers la dégradation progressive de son énergie. Lotka inclue dans cette orientation le caractère exosomatique de l’être humain, à savoir que l’homme est une créature qui crée ses propres organes de production, qui, en d’autres termes, produit ce par quoi il va produire.
        Engels et Marx n’utilisent pas ce terme d’exosomatisation, mais, en bons lecteurs de Hegel, ils insistent sur cette extériorisation par le biais de laquelle l’homme, par le travail s’effectue en se reconnaissant par la transformation imposée au milieu. Engels et Marx vont beaucoup plus loin que Hegel: l’homme crée les outils extérieurs de cette appropriation et donne naissance à une évolution particulière, celle du progrès technologique mais cette nouvelle temporalité. De ce fait qui contrôle ces organes exosomatiques contrôlent le devenir humain et c’est bien là tout le problème de la luttes des classes et de la domination sociale.
        Marx est le premier philosophe, selon Bernard Stiegler à avoir posé l’homme comme la seule créature qui du fait de cette caractéristique exosomatique devait créer un savoir faire à l’égard de ces instruments qui font partie intégrante de ce qu’il a à devenir étant entendu que précisément l’homme n'existe pas de la même façon qu’une créature endosomatique (c'est-à-dire qui ne produit pas ses organes extérieurement)


dimanche 3 mai 2020

Séance CALM du 04/05 et du 05/05 (TL2 - TES1 -TS3 - 1ere3) - Pourquoi "faire cours" ne sera plus comme avant.


Bonjour à toutes et à tous,          
               

                        « J’espère que vous allez bien après cette période de vacances confinées et que vous êtes suffisamment en forme pour reprendre le fil des cours et des exercices ». Ce voeu peut vous apparaître comme une formule de circonstances simplement destinée à vous saluer avant de se replonger ensemble dans les notions, les auteurs, les questions philosophiques. C’est bien le cas en effet et je ne me dissocie aucunement du souhait qu’elle porte, souhait sincère, au sens étymologique: sin cerus en latin, sans fard, sans faire semblant. Toutefois, je n’ai pas pu m’empêcher de mettre des guillemets, parce que cette formulation est très attendue, qu’elle peut vous apparaître comme un « usage », une façon polie et conventionnelle de reprendre contact avec vous après une période de silence. Or les guillemets suffisent à insinuer une petite réserve, une mise à distance à l’égard de ces formules de prise de contact légèrement surannées, tout simplement parce qu’elles échouent à exprimer une considération évidente que je vais tenter d’assumer à partir de maintenant, à savoir qu’il ne me semble pas tout-à-fait possible ni souhaitable de faire exactement comme si rien n’était en train de se passer.
        En un sens, cette nouvelle façon de concevoir l’acte de faire cours de philosophie m’est imposée par de nouvelles données, à savoir que certaines et certains d’entre vous savent qu’ils ont le bac, ou pour les premières qui font HLP que la note est déjà déterminée par les deux premiers trimestres et que leur attention au cours de philosophie ne peut plus être motivée seulement par la volonté très légitime et parfaitement noble d’avoir une bonne note le jour J. Je ne sais pas si j’y parviens vraiment mais mon tout premier cours, toutes classes confondues, vise à vous informer qu’il n’est jamais question, pour moi, de viser exclusivement cet objectif. Je vous ai dit que tout rapport entre une classe et un enseignant de philosophie devait être non seulement consacrée à l’acquisition par l’élève d’une compétence mais aussi à un processus de réalisation, d’éveil, voire de réveil au fil duquel une fréquentation régulière et cadrée produit un enrichissement mutuel. Enseigner ne peut absolument pas se concevoir sans cet enrichissement mutuel. Sans cela,ça n'a pas de sens.
       
         
                      Or cet enrichissement mutuel s’effectue en Philosophie à partir du moment où il favorise la réalisation de ce qui « advient maintenant ». Faire de la philosophie au sens que lui donne Hannah Arendt c’est penser l’évènement, réaliser ce qui s’effectue dans notre présent. Être prof est un métier passionnant parce qu’il consiste à créer cette mutualité, et cela ne marche pas toujours. C’est ce que le philosophe Bernard Stiegler, reprenant les thèses de Georges Simondon, appelle une « trans-individuation », à savoir qu’autour de ce qui se passe  en cours et qui, soyons honnête, est d’abord la prise de parole de l’enseignant, chacune et chacun de vous doit trouver de quoi s’individuer, se constituer comme in-dividu, sachant que, comme vous avez des passés et des expériences de la vie différents, vous ne retiendrez pas et ne percevrez pas la même chose de ce qui aura été dit. C’est tant mieux! Nous savons tous que c’est cela un bon cours, même si nous n’utilisons pas ces termes là, c’est un moment où quelque chose en nous s’est concrétisé, a pris plus de puissance d’affirmation, de consistance. Derrière la déstabilisation première qui peut suivre certaines réalisations philosophiques, nous nous sentons plus « consistants ». Bref nous avons sûrement perdu certaines certitudes mais nous avons gagné en individuation. J’aurai peut-être moins de choses à dire dans les discussions de café du commerce mais je me sentirai plus ancré dans un style d’être qui définit finalement « mon » existence.
        Il ne me semble pas qu’un enseignant de philosophie puisse faire cours sans s’adresser, de façon plus ou moins explicite à ce désir d’individuation sans lequel il serait impossible à tout individu humain de s’aimer un peu soi-même (c’est ce que Freud appelle le narcissisme primaire et c’est absolument fondamental) et conséquemment d’aimer aussi un peu les autres. Un cours, en tant qu’il est ce processus de trans-individuation, c’est-à-dire cette armature sur laquelle doivent pouvoir s’articuler les désirs d’individuation de toutes les personnes qui y participent ne peut donc se constituer sans dimension politique au sens étymologique du terme de « faire cité ». Un cours comme tout évènement public s’adresse à des animaux politiques, c’est-à-dire soucieux de se construire eux-mêmes dans leur rapport à une communauté.
       
        Ce rapport à la communauté, ces deux suspensions redoublées que sont le confinement et les vacances nous permettent de l’interroger plus crûment, plus authentiquement dans la continuité de ce que Michel Foucault appelle la parrêsia, soit l’expérience que nous faisons d’une transformation de nous-mêmes à partir d’un rapport autre, nouveau à la vérité qu’il faut considérer comme une épreuve, un choc, voire un trauma.
        Devenir celle ou celui qu’on est ne peut être une résolution que l’on prend au premier de l’an, ou devant le portail de parcoursup. C’est plus un choc, une détermination, la réalisation d’une contrainte suffisamment incontournable pour que nous ne puissions pas y faire face sans être vraiment et exclusivement, singulièrement celle ou celui qu’on est. Bref nous n’avons pas d’autre possibilité de répondre aux catastrophes, aux fatalités, aux situations imparables et ingérables qu’« esthétiquement », c’est-à-dire individuellement, qu’en nous y impliquant tels que nous sommes, pour ce que nous sommes, pour cet individu dont on réalise enfin qu’on est en train de le devenir et qu’on ne pourrait pas en devenir un autre.


           
            Concrètement cela signifie que l’arrière pensée avec laquelle tout professeur de philosophie travaillait AVANT, à savoir que tel ou tel auteur ou que tel ou tel cours permettait nécessairement à ses élèves de penser ce qu’il était en train de vivre est sommée aujourd’hui par les circonstances de devenir une évidence de première ligne, une donnée efficiente de son enseignement. Je peux vous donner un exemple de ce passage en première ligne d’une pensée « d’arrière-garde ». Pour étudier « Vérité et mensonge au sens extra-moral » de Friedrich Nietzsche, nous avons évoqué plus ou moins longuement, selon les classes, le nihilisme, à savoir finalement la mort de Dieu. Autant il était possible de décrire AVANT cette pensée de Nietzsche en vous disant simplement « voilà ce que Nietzsche pense », autant il me semble nécessaire voire impératif de dire MAINTENANT, le nihilisme que décrit Nietzsche c’est exactement que ce que nous vivons maintenant et lorsque Nietzsche décrit le dernier homme, c’est exactement de nous qu’il parle:

  
"Je leur parlerai de ce qu'il y a de plus méprisable au monde, je veux  dire du "Dernier Homme".
Et Zarathoustra parla au peuple en ces termes
« Il est temps que l'homme se fixe un but. Il est temps que l'homme  plante le germe de son espérance suprême.
Son sol est encore assez riche pour cela. Mais ce sol, un jour, de pauvre et débile, ne pourra plus donner naissance à un grand arbre.
Hélas! le temps approche où l'Homme ne lancera plus par-delà l'humanité la flèche de son désir, où la corde de son arc aura désappris de vibrer (…)
La terre alors sera devenue exiguë, on y verra sautiller le Dernier Homme qui rapetisse toute chose. Son engeance est aussi indestructible que celle du puceron; le Dernier Homme est celui qui vivra le plus longtemps.
« Nous avons inventé le bonheur », diront les Derniers Hommes en clignant de l'oeil.
Ils auront abandonné les contrées où la vie est dure ; car on a besoin de  la chaleur. On aimera encore son prochain et l'on se frottera contre lui, car il faut de la chaleur (…)
Tous voudront la même chose; quiconque sera d'un sentiment différent entrera  volontairement à l'asile des fous.
Jadis tout le monde était fou », diront les plus malins, en clignant de l'oeil.
On sera malin, on saura tout ce qui s'est passé jadis; ainsi l'on aura de quoi se  gausser sans fin. On aura  son petit plaisir pour le jour et son petit plaisir pour la nuit; mais on révérera la santé.
"Nous avons inventé le bonheur », diront les Derniers Hommes, en clignant de l'oeil".
Ici prit  fin le premier discours de Zarathoustra qu'on appelle aussi le prologue : car à ce moment les cris et l'hilarité de la foule l'interrompirent. "Donne-nous   ce Dernier Homme, ô Zarathoustra, criaient-ils; fais de nous ces Derniers Hommes ! Et garde pour toi ton Surhumain ! » Et tout le peuple  exultait et faisait entendre des claquements de langue. Mais Zarathoustra  en fut affligé et se dit en son coeur:  "Ils ne  me comprennent point, je ne suis pas la bouche qui convient à ces oreilles ».
         Mon but aujourd’hui est simplement de vous avertir de cette nouvelle dimension dont seront imprégnés tous les cours à venir: peut-être vous apparaîtront-ils similaires en tous points à ce qu’ils étaient AVANT, et tant mieux, parce qu’en effet, il sera finalement toujours question d’étudier des questions en convoquant des auteurs, et en vérifiant que vous avez bien assimilé leurs idées mais je m’efforcerai néanmoins de ne pas en rédiger une seule ligne sans prendre en compte le fait que faire de la philosophie aujourd’hui n’a de sens qu’en nous permettant de penser la situation qui nous arrive aujourd’hui, situation décrite  et anticipée par Nietzsche. 
           
Pour reprendre des expressions formulées par Deleuze, expressions que nous croiserons probablement dans les cours à venir et qui revêtent des significations aussi profondes que motivantes pour exister aujourd’hui, nous avons toutes les raisons de souffrir de la honte d’être un Homme mais nous pouvons répondre à cette honte en étant « dignes de l’évènement », ce qui, en substance, commence par se soustraire à la foule acclamant les Derniers hommes. » Ce n’est pas du tout une question d’héroïsme que de se mettre à part de cette foule, c’est tout simplement que l’on n’a pas envie de « vivre et de penser comme des porcs » (Gilles Châtelet), d’acheter le produit suggéré par Amazon « à la lumière de votre navigation récente sur notre site » ou d’augmenter le chiffre de mes amis algorithmiques sur Facebook. « Tous voudront la même chose » nous avertit Nietzsche. La gouvernementalité algorithmique à laquelle nous sommes assujettis agit dans un sens résolument contraire à celui du processus d’individuation à l’oeuvre dans tout cours de philosophie digne de ce nom.


        L’esprit dans lequel seront écrits les cours à venir sera toujours celui d’un enseignement susceptible de vous transmettre des connaissances, avec cette dimension supplémentaire à la lumière de laquelle il serait judicieux de les actualiser le plus vite possible, non seulement dans la perspective d’un long cursus universitaire à venir ou de classes préparatoires aux grandes écoles (je veux dire par là que les auteurs convoqués seront probablement plus récents qu’avant, et seront plus utiles encore à celles et ceux d’entre vous qui envisagent des poursuites d’études longues, quelles que soient les carrières envisagées: médecine, ingénieur, journaliste, industries numériques, carrière juridique, artiste, etc, j’en oublie), mais aussi parce que c’est le devenir de notre espèce qui se joue dans cette période et qu’il n’existe aucune autre tâche à assumer par la philosophie que celle de nous donner les moyens de penser notre présent.

dimanche 19 avril 2020

La possibilité de l'Homme - Bernard Stiegler


            L'heure que vous consacrerez à écouter l'interview de Bernard Stiegler vous fera gagner du temps parce que de nombreuses perspectives que nous avons évoquées au détour de telle ou telle étude de texte ou de tel passage d'un cours, ou encore plus récemment de telle conversation que j'ai pu nouer avec l'une ou l'un d'entre vous, se trouvent ici éclairées, articulées avec une intelligence et une précision remarquables dans une problématique unique: "penser la catastrophe" sans la dramatiser et travailler déjà pour que de l'Homme (ou du Surhomme) soit simplement "possible". C'est notre combat d'aujourd'hui et ce n'est pas un combat "idéologique".
               
               L'autre raison pour laquelle il me semble vraiment opportun d'écouter cette interview, mise à part son extrême justesse de vue et de ton, c'est qu'elle situe exactement la philosophie à la bonne hauteur. Bernard Stiegler relie avec beaucoup de virtuosité et de "rentabilité" ceux que l'on a appelé les trois penseurs du soupçon: Marx, Nietzsche et Freud en établissant des connexions avec les apports les plus récents des domaines de la biologie, de l'informatique, de la sociologie, de l'économie, de la thermodynamique, de la psychologie, etc. Hannah Arendt, dans la préface à son livre "la crise de la culture" évoque la difficulté et en même temps la nécessité impérative de "penser l'évènement", et, de tous les intellectuels d'aujourd'hui, Bernard Stiegler est, sans discussion, l'un de ceux qui assume le plus efficacement l'héritage de cette définition de la philosophie: "penser l'évènement", penser ce qui nous arrive maintenant et y trouver rationnellement, calmement mais aussi concrètement des pistes à suivre et à approfondir pour que "de l'Homme soit possible". Voulons-nous participer à ce "Nous" que Bernard Stiegler évoque à la fin de cette interview? 


jeudi 16 avril 2020

Séance du 17/04/2020 CALM (Cours A La Maison) TL2: 2H

Bonjour à toutes et à tous
Quelques mots avant d’en finir avec Nietzsche (snif!)

            

Nous venons de vivre une période très particulière nous imposant des conditions de vie et d’enseignement qui n’avaient jusque là jamais été pratiquées. C’est le genre d’expériences dont il faut simplement et humblement se réjouir de les avoir traversées. Aussi difficile soient-elles à subir pour nous-même ou pour nos proches, ces cinq semaines sont maintenant passées et chacune, chacun de nous, a fait ce qu’elle ou ce qu’il a pu avec la situation qui était la sienne, au moment présent. Tout le monde sait ça! Si certaines ou certains de nous sont aigris, déçus ou inquiets, il importe vraiment d’avoir ces évidences bien présentes à l’esprit, parce que les modalités de passage et d’évaluation du Baccalauréat sont totalement changées. Il est vraiment compréhensible que cela angoisse telle ou tel d’entre vous, mais il faut aussi que vous réalisiez que celles et ceux qui vont décider de l’obtention de l’examen, des mentions, des avis etc, ont bien conscience du cadre exceptionnel de la situation et décideront à partir des critères nouveaux imposés par cette situation inédite. Le souci de tous les enseignantes et de tous les enseignants est de faire en sorte que votre livret scolaire corresponde exactement à ce qu’ils ont perçu de vos compétences ET de votre implication. Ce critère n’est pas à négliger et les commissions tiendront compte également des appréciations, pas seulement des notes. Dans les quinze jours de vacances qui vous attendent, il est vraiment impératif de vous reposer et d’appliquer ce principe Stoïcien à ce qui nous attend après les vacances de Pâques (même si Nietzsche ici se moque des Stoïciens.......Sacré Friedrich!!): 




- Bien distinguer les choses qui dépendent de vous et celles qui n’en dépendent pas. Engagez vous totalement dans ce qui dépend  de vous et ne vous angoissez pas pour ce qu’il n’est pas en votre pouvoir d’influencer (surtout par rapport à des évènements qui échappent finalement au contrôle de tout le monde). Je contacterai individuellement celles et ceux d’entre vous dont l’obtention de l’examen est litigieuse ou qui, pour l’instant auraient à passer le second groupe d’épreuve (oral du baccalauréat).





Revenons à Friedrich, notre super-héros! Nous en sommes au tout dernier paragraphe. C’est cool! 



Il y a des époques où l’homme raisonnable et l’homme intuitif vont de pair (§14)-     Nietzsche n’a jamais souhaité publier cet écrit. Nous ne pouvons donc pas savoir s’il était prévu qu’il se termine de cette façon, mais c’est bien par l’opposition quasiment terme à terme de deux figures que se clôture cette oeuvre, comme si la question de savoir d’où vient cet instinct de vérité trouvait une forme de réponse dans la contradiction entre l’attitude Tragique et l’attitude Stoïcienne. Mais aussi opposée soit-elle, et elles le sont intégralement dans ce dernier §, c’est bel et bien cet instinct de la métaphorisation qui se trouve à l’origine de l’une et de l’autre. Mais pour autant l’une a plus de valeur que l’autre, et nous nous trouvons déjà ici en face de ce que Nietzsche appellera plus tard la transvaluation, à savoir la mise en place d’une nouvelle hiérarchisation des valeurs. C’est tout ce qui fait de l’auteur le contraire d’un Nihiliste, contrairement à la fausse réputation qui lui est parfois attachée, car il n’est pas question de détruire gratuitement mais bien de créer des valeurs autres là où les anciennes sont érodées par l’usage, comme des métaphores filées jusqu’à la corde.


        Le Tragique                                                              Le Stoïcien
            Intuitif                                                                    Raisonnable
      Mépris des concepts.                                               Peur de l’inconnu
         Irrationnel                                                               Mépris de l’art
  Domination de l’art sur la vie                              Domination de la prévoyance
     Amour du travestissement                              Maitrise de soi par le concept
       Ivresse, Créativité                                                      Abnégation
   Intensification des affects                                       Impassibilité du sage
          Transe, Théâtre                                                         Ataraxie

             
          
Qu’est-ce qui se joue de cet instinct de vérité dans ce duel de figures dont on voit très clairement vers lequel des deux personnages s’oriente  la préférence de l’auteur? Une attitude, un style de vie, que l’on peut définir de la façon suivante en reprenant la formule de Nietzsche lui-même: « en n’admettant comme réelle que la vie travestie en apparence et en beauté ».  La référence à la maison, au vêtement et à la cruche d’argile des grecs de l’antiquité constitue en fait une forme d’argumentation défendant l’existence de ce style de vie de l’homme des métaphores intuitives. Si cette figure n’avait pas existé, nous n’aurions pas trouvé des vestiges  de cette gratuité du travestissement de la vie dans l’art. Or l’architecture, les vêtements, les objets artisanaux manifestent sans aucune contestation possible un souci purement esthétique, un culte des apparences. Si le Stoïcien avait triomphé, nous n’aurions découvert que des reliefs de la vie nécessaire hantée par le seul spectre de sa propre conservation, car cette abnégation du stoïcien cache en fait, comme toute adoration de la raison, une terreur panique devant l’inconnu et la multiplicité « baroque » (évidement ce terme n’est pas à prendre en tant que courant artistique puisque il apparaîtra bien plus tard en Europe) des forces de la vie.
        Bien au contraire, tout ce que nous connaissons de la culture grecque de l’antiquité d’avant Socrate et Platon, nous emplit du sentiment d’une plénitude, d’une « vraie santé », d’une joie créatrice dans tous les domaines de l’Art. Rien ne se « retient », la vie créatrice se libère, s’accomplit dans la jouissance et la douleur, peu importe pourvu que la sensation ne se retourne pas contre elle-même, ne se reproche pas d’exister, ne se culpabilise pas d’être et de devenir images, au pluriel.
         
Ce que Nietzsche nous invite à faire finalement, c’est à distinguer deux postures à l’égard de cette métaphorisation consubstantielle à la vie: soit l’ignorer et dés lors on en sera victime sans s’en rendre compte, soit la célébrer et on la fera circuler à plein régime dans ses créations, dans ses œuvres dans son existence en devant ce que l’on est. Le stoïcien est d’autant plus ridicule qu’il joue un rôle sans le savoir. Nietzsche souligne avec une ironie mordante  l’impassibilité du stoïcien au plus fort de l’orage, comme s’il n’était que trop évident qu’elle ne peut qu’être simulée, car enfin: il pleut, il tonne et rien ne saurait être plus souhaitable pour l’homme accompli que de vivre en phase avec cette nature indécryptable et pourtant cryptée, inconnaissable et pourtant sentie, voilée et pourtant « vraie » dans et par son voile, comme une Salomé jamais nue dans l’infinité conjuguée et synchrone de ses parures et de ses dévoilements (Salomé est cette princesse dansant devant Hérode pour obtenir la tête de Jean Baptiste dans l'évangile selon Matthieu).
        Ce que Nietzsche semble avoir en ligne de mire, c’est aussi l’idéal de l’ataraxie que l’on retrouve tout aussi bien, même s’il l’est sous des formes différentes, dans le stoïcisme et l’épicurisme. L’absence de trouble est un leurre, un signe de nihilisme: comment pourrions-nous tuer en nous le désir? Nietzsche n’hésite pas à la fin de sa vie à se définir lui-même comme l’anti-thèse absolue de Schopenhauer qui l’a pourtant beaucoup influencé mais ce point est central dans leur opposition car le vouloir-vivre est une puissance destructrice pair Schopenhauer. Alors que le surhomme Nietzschéen n’a pas d’autre objectif que de célébrer et de consentir à la volonté de puissance. Comment pourrait-il être question de s’interdire de désirer pour être heureux quand le désir est en nous cette force prolifique et féconde au gré de laquelle nous pouvons devenir ce que nous sommes?  Schopenhauer ne désavoue pas cette ascèse du Stoïcien et il s’y retrouve à bien des titres, puisque le bouddhisme et l’Hindouisme, ces deux sources d’inspiration préconisent également la cessation de la douleur pour sortir de cette souffrance qu’est la vie. Nietzsche est un opposant farouche à ce nihilisme. Et cela se vérifiera par la suite dans la mesure où l’éternel retour est une intuition totalement opposée au « Nirvana »  Bouddhiste dans la mesure où autant le second décrit la rupture définitive du cycle des réincarnations de la vie, autant le second dessine l’infinité d’un consentement suffisamment amoureux de la vie pour ne jamais se résigner à en sortir.
         
Le stoïcien « prend la pose » (nous pourrions presque dire qu’il pose pour la statue  de la postérité du sage)  là où le tragique vit à plein la grâce de chaque instant donné dans le travestissement, dans la création, dans la démesure joyeuse de la célébration. L’oubli est, pour Nietzsche une force positive qui nous permet non seulement de renouveler incessamment nos perceptions de la vie mais aussi de créer sans cesse de nouvelles métaphores à partir des sensations. Le Stoïcien au contraire, se calfeutre suffisamment dans son manteau ou dans « sa citadelle intérieure » contre les coups du sort qu’il se le tient pour « dit » et ne vit rien, toujours raisonnable, si capable d’anticiper les malheurs qu’ils se privent par ce même mouvement de la sensibilité d’accueillir les bonheurs et les jouissances de l’existence.

Conclusion
 
Nietzsche et Tchoupi font du ballon: j'en suis presque à la fin...C'est top cool!
        Cet ouvrage est divisé par l’auteur en deux parties, et nous venons de réaliser à quel point la seconde, plus courte est marquée par une dualité, par une confrontation constante entre la science et l’art, entre le rêve et la réalité, entre le Tragique et le Stoïcien. Nous pouvons être surpris du fait qu’une oeuvre dont le propos avéré, revendiqué est de trouver l’origine de cet instinct de vérité dont l’intellect humain, par ailleurs si ridicule et dérisoire aussi bien à l’échelle de l’univers que dans sa considération de l’univers se finisse par une simple opposition de caractères humains, de « figures ».
         
Au boulot maintenant!
  Mais cela permet précisément de proposer au lecteur une conclusion très concrète quant aux implications de tout ce qui a été traité dans cet ouvrage. Face à ce qui constitue probablement l’affirmation en tous points essentielle de ce livre, à savoir que l’homme est, par nature, « animal métaphorique », plusieurs attitudes se dessinent, mais Nietzsche en privilégient deux opposées sur tout. Nous pouvons choisir de refermer sur nous-mêmes l’efficience supposée d’une liberté intérieure qui cultiverait l’impassibilité, la tempérance, l’abstinence et l’abnégation. Mais nous ne ferons alors qu’être le jouet de cette fibre métaphorique qui nous porte et nous anime. Nous endosserons aux yeux d’un univers parfaitement indifférent le rôle du sage digne et endurant qui supporte et s’abstient, bref nous ne dépasserons jamais le stade du « chameau qui porte » et resterons de « petits hommes ». Mais nous pouvons, au contraire, « transvaluer », détruire ces valeurs fondées sur la conscience et la morale pour célébrer au contraire l’art, la mythologie et la création. C’est cette intuition de la volonté de puissance (même si ce n’est que plus tard, répétons-le, que Nietzsche donnera à cette notion toute son amplitude) que les tragiques grecs ont exaltée dans leurs oeuvres avec une violence et une puissance esthétique inégalées. Il ne saurait être question de revenir en arrière , et encore moins de laisser en nous s’exprimer un penchant nostalgique. Rien ne saurait être plus étranger à la philosophie de Nietzsche. Ce que révèle cette lecture Nietzschéenne de l’origine de la tragédie (à savoir les dionysies), c’est que nous sommes tous des artistes nés, parce que nous sommes d’abord et seulement des créateurs de métaphores. Il n’existe pas pour toute créature vivante de « milieu » qui puisse être autre que celui que produit l’interprétation de ces sensations. Il n’y a pas de « chose en soi », d’existence en soi d’un univers qui serait UNE réalité hors de la multiplicité infinie des interprétations que nous en constituons, et dans ce « nous », il n’y a pas que les hommes.
         
Vérité et mensonge au sens extra-moral?  J'ai "a-do-ré"...
  Quiconque s’intéresse un tant soit peu à ces figures de style que sont la métaphore, la métonymie, la catachrèse, etc, ne perçoit pas nécessairement à quel point il entre inconsciemment dans la structure la plus efficiente de la vie, dans le principe dynamique le plus opérationnel au sein de ce que le fait d’être et surtout de devenir implique, quel que soit le règne auquel on appartienne. « La nature aime à se voiler »: cette énigmatique sentence d’Héraclite pourrait bien contenir le secret même de notre « être au monde », voire de la réalité, tout court, car c’est bel et bien dans l’attitude la plus adéquate qui se puisse adopter face à ce mouvement de perpétuelle transposition de la vie même que se situe non pas tant la clé de notre bonheur que celle de notre accession au statut de Surhomme, à savoir au stade de l’enfant qui, naïvement, dans l’expression  d’une expérience éternellement originelle de la vie, du fait d’exister, déploie la force brutale et pure de créer.
           
             Nietzsche ne croit pas à l’austérité trop ostentatoire du Stoïcien. Celui-ci joue mal parce qu’il ne se rend pas compte qu’il joue, parce qu’il ne perçoit pas la vérité qui se fait jour dans la façon d’être des Tragiques, des dionysiens, à savoir qu’il n’y a pas lieu de jouer des attitudes qui, en elles-mêmes, sont toujours déjà des « jeux », des masques,  des postures. S’imposer à soi-même de porter le masque moral sur un visage qui est déjà en lui-même le masque ou plutôt les masques de la vie métaphorisante devient « lourd », voire ridicule. A l’aune de cette vérité là, l’acteur joue mieux le roi que le roi lui-même parce qu’il l’est « plus », plus intensément, plus modestement, plus esthétiquement (esthesis en grec signifie sensation).
        Plus profondément encore, l’attitude Stoïcienne est empreinte de cette adoration que des philosophes comme Epictète, Marc-Aurèle portaient au Tout, à cette nature « Une » dont la considération fondait leur panthéisme (Tout est Dieu). Or, plus que toute autre attitude, c’est bien cette soumission de la supposée créature à une totalité qui l’écrase, Dieu, Nature ou Loi qui fait obstruction à notre surhumanité, à notre accession au stade de l’enfant.  Etre irrespectueux par nature, naïveté ou manque de temps (trop occupés que nous devrions êtres à jouer, à créer, à devenir): c’est bien là la seule attitude qu’il convient d’opposer à la fausse impassibilité du Stoïcien:
        « Il me semble important qu’on se débarrasse du Tout, de l’Unité, de je ne sais quelle force, de je ne sais quel absolu; on ne pourrait manquer de le prendre comme instance suprême, et de le baptiser « Dieu ». Il faut émietter l’Univers, perdre le respect du tout; reprendre comme proche et comme nôtre ce que nous avions donné à l’inconnu et au Tout. »  (La volonté de puissance II)


Merci à toutes celles et tous ceux d’entre vous qui n’ont pas cessé de me donner des nouvelles et de s’impliquer dans les cours en me posant des questions et en demandant des éclaircissements sur différents passages. Sans cette présence et cette assiduité, il m’aurait été impossible d’assurer la continuité des séances sur ce blog et sur pronote. MERCI A VOUS!