mercredi 17 décembre 2025

Justice corrective et justice restaurative - "Je verrai toujours vos visages" de Jeanne Herry


 Il existe plusieurs types de justice. Devant un acte de délinquance, nous sommes confrontés à un évènement qui s’est bel et bien produit et dont il est évident qu’il se manifeste à nous comme « ce qui n’aurait pas dû » s’effectuer. L’action est bel et bien là et avec elle ses dommages plus ou moins importants pour les victimes, mais pouvant aller jusqu’à la mort, c’est-à-dire vers ce que l’on peut qualifier d’irréparable. Mais comment réparer de l’irréparable, nous qui ne sommes pas Orphée, et qui donc n’allons pas rechercher la victime décédée au royaume des ombres (et vous savez qu’orphée échouera (peut-être volontairement) à ramener Eurydice)?


Nous ne sommes pas obligés d’évoquer exclusivement cet irréparable là. Toute personne agressée est nécessairement sujette à des séquelles, voire à des traumatismes. Cela n’aurait pas se passer, mais ça s’est passé et la victime est là, avec une mémoire  toute à la fois physique et mentale de ce quelle a Injustement vécue. En un sens la justice est là, dans son rapport réel, attendu, souhaité à l’injustice FAITE. 

Cette réalité de l’injustice requiert absolument une réalité de la justice.  Il faut que la société dans laquelle nous vivons, que l’état, la cité inscrive cette justice là dans le tissu des faits. Il faut que le justice ici soit un acte. 

Ce qui est vraiment étonnant ici c’est qu’une majorité de personnes vont situer très exactement ici la nécessité absolue de la punition de l’agresseur, voire, pour celles et ceux qui sont pour la peine de mort, à son exécution. Quelque chose de la croyance en une justice qui équilibre les deux plateaux de la balance trouve ici son aboutissement « logique ». Quelqu’un doit « payer », perdre, pâtir, souffrir rendre en monnaie de souffrance ce qu’il a causé comme souffrance. C’est « normal »: terme si souvent utilisé dans la bouche des gens « normaux » et dont la philosophie et plus encore la sociologie se défient  radicalement. 

« C’est normal » est le cri de ralliement de tous les êtres humains qui ne souhaitent pas penser , de tous les partis politiques qui renoncent à réfléchir vraiment, efficacement, politiquement à ce qu’une cité doit être « maintenant ». « C’est normal » est le cri de guerre de tous les totalitarismes triomphants parce qu’à partir du moment où l’on a fait admettre à une population ce qui est « NORMAL », on est parvenu à dissimuler tous les rouages idéologiques sur la base desquelles une normativité a été construite (parce qu’en réalité elle a toujours été construite) et par « rouages » on peut entendre racisme, antisémitisme, sexisme, violence contre une minorité, discrimination, stigmatisation d’une population (il n’y a pas de quoi rire ici, c’est exactement ce qui est en train de se passer aux EU et en Europe)

Il faut vraiment s’interroger sur ce pli de pensée (ou de non pensée) là selon lequel beaucoup de personnes estiment que le mal fait va se payer de la souffrance de celle ou celui qui l’a fait. C’est le fondement même de la justice corrective ou punitive, fondement au regard duquel toute autre type de justice sera discréditée comme utopique, idéaliste, laxiste. Cela signifie qu’une majorité de personnes considèrent que quelque chose de l’injustice d’une agression va se réparer dans la punition, donc dans la souffrance imposée au coupable, sans se rendre compte que cette logique porte un nom: la vengeance et qu’il n’y a pourtant aucun rapport entre la vengeance et la justice, dés lors du moins que l'on admet que la justice est une institution qui se concentre sur les faits et la raison et pas du tout sur les sentiments, les ressentis  ou les affects. 




Qui peut réellement croire qu’il y a quoi que ce soit du traumatisme de la victime qui va authentiquement se réparer à partir de la souffrance imposée au coupable? Et d’où vient cette croyance?

Dans La Généalogie de la morale, Nietzsche montre que la justice naît d’un rapport de créancier à débiteur. À l’origine, punir signifiait régler une dette : faire équilibre entre une perte et une compensation. La peine n’était donc pas morale, elle n’était qu’un équivalent, une valeur d’échange symbolique infligée au corps du débiteur. Mais lorsque la faute devient intérieure, lorsque la dette prend racine dans la conscience, la punition se spiritualise : elle vise à racheter une culpabilité, non plus à compenser un dommage. C’est là que Nietzsche dénonce une confusion meurtrière. Nous croyons qu’un crime se “rembourse” par de la peine, comme on solderait un compte. En réalité, cette justice comptable n’efface rien : elle perpétue la logique de la vengeance, travestie en équité morale.

Cette croyance — profondément ancrée dans nos institutions pénales — est, pour Nietzsche, le symptôme d’une morale du ressentiment. La société, en exigeant réparation par la souffrance, ne fait que maintenir vivant le lien de dépendance entre offense et châtiment. La peine ne rétablit aucun équilibre réel : elle rejoue indéfiniment la dette, rejette l’individu dans le cercle de la culpabilité, fige le passé au lieu de l’ouvrir

Face à cette logique rétributive — vaine et stérile — se dresse un autre paradigme : celui de la justice restaurative. Là où Nietzsche perçoit dans la punition une machinerie de pouvoir et de ressentiment, la justice restaurative tente d’en sortir en rétablissant la relation plutôt qu’en infligeant un prix. Elle repose sur la rencontre entre la personne agressée et l’agresseur, non pour solder une dette, mais pour rendre de nouveau pensable le monde après la blessure.




Le film « Je verrai toujours vos visages » explore ce moment fragile où la parole remplace la vengeance. La justice y devient un espace où l’on cherche à comprendre — non pas à excuser, mais à resituer le geste dans une causalité humaine. Ce geste de compréhension n’est pas la négation de la faute : il en est la vraie transfiguration, car il tente de réparer ce que la punition seule laisse en ruine — le lien social, la capacité à se reconnaître mutuellement comme sujets.

Ce terme de « lien social » si souvent utilisé et tellement qu’il en est devenu usé jusqu’à la trame désigne pourtant bel et bien quelque chose de très simple dont nous avons toutes et tous déjà fait l’expérience et continuons de le faire: dans une ville étrangère, nous demandons notre chemin à une personne que nous ne connaissons pas …..Et elle nous répond comme si elle était notre « obligée », comme s’il allait de soi qu’elle peut nous rendre ce service. Nous marchons dans la rue, croisons des personnes, parfois même les saluons et ne craignons pas que cette personne nous agresse ou nous vole (alors qu’elle aurait intérêt à le faire). Le « tissu social » c’est tout simplement ce maillage de croisements, de rencontres, d’attentes et de réponses, comme une  insoupçonnable quantité de fils très fragiles très ténus que l’on peut tresser ensemble pour qu’une cité se constitue, une philia comme dirait Aristote, le sentiment d’une solidarité entre citoyens d’une même ville, d’une même nation, et, (pourquoi pas?) d’une même espèce, voire d’une même origine planétaire (une conscience de terrien.ne?). 

  • Vous avez du feu?
  • Oui
  • Merci! 


C’est l’illustration et la réalisation de la notion même de « responsa », telle que nous pouvons le retrouver dans les oeuvres de Paul Ricoeur et d’Emmanuel Lévinas. Qu’autrui, (n’importe quel autrui)  me demande quelque chose et déjà s’actualise, en nous comme un gros bloc d’évidence qui, un temps submergé par la logique intéressée de nos raisonnements égoïstes, remontet à la surface heureuse de notre attitude, la responsabilité devant autrui, la nécessité simple d’avoir à répondre de lui, d’elle, en disant « oui, c’est par là! » ou « bonne journée », ou encore ce mot incroyable tant il induit de sens et de profondeur philosophique: « vous êtes bien aimable! » (C’est un peu vieillot mais il y a quand même le mot « amour » dedans! Vous êtes digne d’être aimée, c’est cela que l’on dit!)

Dans une pièce neutre, agresseurs et personnes agressées se « jouxtent », se frôlent et échangent des paroles sur ce qu’ils ont fait ou subi. Répondre à une personne qui nous pose une question c’est répondre de cette personne, l’estimer digne d’être écoutée dans sa demande et satisfaite. La personne agressée fait alors « droit » à la demande de l'agresseur de comprendre ce que cela fait d’être victime d’une violence incompréhensible, tournée contre soi, sans motif autre que le gain d’argent, ce que cela fait d’être chosifié.e. L’agresseur fait « droit » à la demande de l’agressé.e de comprendre comment on prépare un « coup », comment on « se » prépare à donner des coups, à tenir pour rien le visage de la victime de telle sorte que seul notre intérêt égoïste comptera, prévaudra.  Comment on fait ça concrètement? 

Il n’est pas du tout question de pardonner, ni même d’ailleurs d’atténuer la peine fixée par la justice répressive (et c’est là en un sens la seule utilité de cette justice là: assurer la totale gratuité, l’authentique désintéressement de l’agresseur dans sa demande: il ne cherche ni rédemption, ni indulgence, ni récompense, ni pardon, ni excuse: il veut simplement comprendre ce qu’il a fait, dans quelle « cire » humaine s’inscrit son acte, sur le fond de quelle réalité, son acte est inqualifiable. Qualifier l’inqualifiable pour réparer l’irréparable)




La victime, dans le film, ne croit plus possible de recoudre ce tissu défait qu’est la société après la violence. Et pourtant, la rencontre, même imparfaite, restaure un sens : elle permet que l’acte soit recontextualisé, compris comme événement, insérer dans une causalité dont on peut suivre les étapes, les lignes, l’aboutissement et le paroxysme de violence dont on a subi l’impact. Ce n’est que de cette façon qu’il peut être dépassé. C’est là que Nietzsche peut paradoxalement rencontrer la justice restaurative : dans la volonté de rompre avec la logique du châtiment, c’est-à-dire du ressentiment, pour rouvrir l’avenir au lieu de payer indéfiniment le passé. Tout ce qui compte ici est de donner du sens à ce qui ne pouvait pas en revêtir pour soi, pour la victime. Avoir vécu le chaos et lui redonner sens en y reconnaissant les traits d’un visage, celui d’un agresseur qui décrit le plus sobrement possible le « comment » d’une agression. Nous reprenons ainsi le fil de la l’humanité provisoirement coupé, comme on reprend le fil d’une conversation brièvement interrompue.




Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire