"La pensée n’est rien « d’intérieur », elle n’existe pas hors du monde et hors des mots. Ce qui nous trompe là-dessus, ce qui nous fait croire à une pensée qui existerait pour soi avant l’expression, ce sont les pensées déjà constituées et déjà exprimées que nous pouvons rappeler à nous silencieusement et par lesquelles nous nous donnons l’illusion d’une vie intérieure. Mais en réalité ce silence prétendu est bruissant de paroles, cette vie intérieure est un langage intérieur. La pensée « pure » se réduit à un certain vide de la conscience, à un vœu instantané. L’intention significative nouvelle ne se connaît elle-même qu’en se recouvrant de significations déjà disponibles, résultat d’actes d’expression antérieurs. Les significations disponibles s’entrelacent soudain selon une loi inconnue, et une fois pour toutes un nouvel être culturel a commencé d’exister. La pensée et l’expression se constituent donc simultanément, lorsque notre acquis culturel se mobilise au service de cette loi inconnue, comme notre corps soudain se prête à un geste nouveau dans l’acquisition de l’habitude. La parole est un véritable geste et elle contient son sens comme le geste contient le sien. C’est ce qui rend possible la communication. Pour que je comprenne les paroles d’autrui, il faut évidemment que son vocabulaire et sa syntaxe soient « déjà connus » de moi. Mais cela ne veut pas dire que les paroles agissent en suscitant chez moi des « représentations » qui leur seraient associées et dont l’assemblage finirait par reproduire en moi la « représentation » originale de celui qui parle. Ce n’est pas avec des « représentations » ou avec une pensée que je communique d’abord, mais avec un sujet parlant, avec un certain style d’être et avec le « monde » qu’il vise. De même que l’intention significative qui a mis en mouvement la parole d’autrui n’est pas une pensée explicite, mais un certain manque qui cherche à se combler, de même la reprise par moi de cette intention n’est pas une opération de ma pensée, mais une modulation synchronique de ma propre existence, une transformation de mon être."
Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, 1945.
Pour Maurice Merleau-Ponty, il n’y a pas de pensée sans langage (mais il faut bien réaliser que dans le langage il y a la langue ET la parole). Nous nous représentons souvent la pensée comme une opération qui s’effectue entièrement dans notre intériorité et que l’expression linguistique ne ferait que « traduire », comme si la pensée était ineffable, opaque, obscure et, donc ne se réalisait jamais vraiment dans ce travail d’extériorisation de cette pseudo intériorité. Il faut dire « pseudo » parce que Maurice Merleau-Ponty n’y croit pas du tout.
Nous affirmons souvent que ce que l’on a dit n’est pas exactement ce que nous voulions dire (qu'il y a toujours quelque chose de trop fort pour être dit dans ce que nous éprouvons ou pensons). Cela contribue à l’illusion par laquelle nous nous laissons tromper suivant laquelle notre vie intérieure serait trahie par l’expression linguistique ce cette vie.
Mais, c'est complètement faux pour Merleau-Ponty: ce que nous nous disons à nous mêmes en nous mêmes est déjà du langage. C’est bien pour cela que nous nous le « disons ». Sur ce point là Merleau-Ponty suit exactement tout ce que Ferdinand de Saussure a établi (mais il faut faire attention: la fin de ce texte prendra exactement le contre-pied de Saussure - Ce n’est pas encore le cas, au début). En vérité il y a toujours déjà des paroles EN nous. Penser comme l’a dit Platon est un dialogue intérieur de soi à soi, mais en tant que dialogue c’est du langage, donc aussi de la langue, et, par conséquent, c’est aussi ce par quoi nous avons été intégré.e.s (très tôt - cf Alain) à une communauté linguistique. Résumons: si penser, c’est se parler à soi, alors il y a toujours déjà de l’autre, de l'extériorité, dans le rapport à soi de la pensée et par « autre » il faut entendre la communauté linguistique à laquelle on appartient (c'est la raison pour laquelle, même si c'est la mère qui nous accueille (oïkos), elle nous immerge aussi dans ce qui sera la cité (polis) et fait de nous des zôon politikon, en puissance)
Il n’y a donc rien d’intraduisible ou d’inexprimable dans la pensée puisque elle est toujours déjà de l’exprimable. Elle consiste précisément en ceci: dans cette expression. C’est la très belle formule: « ce silence est bruissant de paroles ». On croit à tort que notre pensée se déploie dans un silence de mots mais c’est complètement faux et il y a déjà des paroles qui s’expriment dans toute pensée y compris intérieure, de soi à soi.
Mais comment le langage, c’est-à-dire cette parole et cette langue se sont elles insinuées en moi? Comment se fait-il qu’elles semblent y avoir toujours été? Comment expliquer que je puisse vouloir dire des choses nouvelles que je ressens le besoin de dire maintenant, dans une langue qui a toujours été là puisque pour que ces mots aient un sens il faut bien que ce sens ait été préalablement validé par l’usage de cette communauté? Je veux dire quelque chose, me dire quelque chose et pour que je me comprenne il faut bien que les significations des mots que j’utilise pour exprimer ce vouloir dire aient été actées « quelque part », mais où et comment?
Merleau-Ponty s’attaque vraiment à cette question de savoir comment on peut dire du nouveau à partir du toujours ancien, du « déjà là ». Si je veux que cela ait du sens il faut que ce soit déjà là, mais en même temps, c’est ce que je veux dire « maintenant », donc il semble y avoir contradiction. « les significations disponibles s’entrelacent soudain selon une loi inconnue, et une fois pour toutes un nouvel être culturel a commencé d’exister. » Qu’est que ça veut dire? Le nouvel être culturel, c’est l’énoncé d’une pensée nouvelle, le fait que nous exprimions quelque chose d’inédit alors même que les mots pour le dire sont déjà présents depuis un certain temps dans notre langue et que nous n’aurions pas pu les utiliser sans cette ancienneté. Par loi inconnue, il faut entendre combinatoire, c’est-à-dire le fait que toute langue et toute expression consiste dans l’extériorisation d’un contenu à partir d’associations nouvelles de termes anciens. C’est un peu comme le loto: les numéros sont toujours anciens mais les tirages sont nouveaux et imprévisibles. La différence avec le loto, c’est que cela n’a aucun rapport avec le hasard et que la loi, inconnue c’est celle du sens qui anime tout énoncé de langue. Comment fonctionne une langue?
La plupart des langues connues sont composées par une trentaine de phonèmes qui sont les plus petites unités de sons (comprendre aussi "son mental", ce que vous vous dites à vous même quand vous évoquez un mot, fût-ce dans le silence de votre espace mental). Dans tout ce texte, il faut dissocier parole et voix. Quand vous vous dites quelque chose à vous mêmes vous vous parlez sans voix, mais il y a bien le phonème. Un phonème isolé n’a aucun sens (/ch/) mais associé à d’autres suivant cette loi inconnue il va devenir un morphème /ch/a/, c’est-à-dire une unité de sens: le chat, un morphème, un mot.
De la même façon qu’une habitude est une séquence répétitive que l’on peut néanmoins changer, amorcer, transformer, une parole peut dire quelque chose de neuf à partir de significations anciennes. La notion d’habitude est finalement assez peu développée dans le texte mais elle est pourtant primordiale dans la mesure où elle va faire le lien entre la pensée et le corps, entre la langue et la parole, entre le déterminisme et la contingence, entre la tradition et la liberté, entre la communauté et l'individu.
Ici Maurice Merleau-Ponty va totalement bifurquer, changer de direction par rapport à Ferdinand de Saussure. En effet pour l’auteur de ce texte, la parole parlante ici et maintenant opère une rupture avec la langue sédimentée, figée, ancienne : elle n’est pas une répétition mécanique du système signifiant, mais un événement qui ouvre un nouveau sens en modifiant l’expérience elle-même. Ce processus évènementiel permet au sujet de s’arracher au “déterminisme” de la langue en inaugurant une dimension de liberté. Quelque chose se fait jour dans la parole qui fait sortir de la systématique fermée, close sur elle-même de la langue (et ici il faut penser à tout ce que nous avons vu sur cette fermeture, dans le cours). Finalement on peut dire que la parole nous permet de nous échapper de l’arbitraire totalitaire de la langue. Il faut bien se souvenir ici que par parole, il faut entendre aussi cette parole silencieuse et bruissante de mots que vous vous adressez à vous même. Penser, c’est se parler à soi-même, et c’est un évènement, en ce sens que cela se produit dans une certaine extériorité, dans un « réel » (d’ailleurs il y a de fortes chances que quelque chose de votre visage, de votre attitude physique de votre souffle, de votre respiration change à cause de cette pensée qui naît en vous et que vous vous dites à vous-mêmes).
Tout s’explique: je ne peux pas me dire quelque chose à moi-même sans comprendre ce que je me dis en fonction de significations anciennes validées par ma langue maternelle et communautaire, mais en même temps, cette pensée est une parole que je m’adresse ici et maintenant, et en ce sens c’est nouveau. C’est le même processus que celui qui fait que si j’ai toujours bu mon café avec du sucre mais que j’apprends que je suis diabétique, je vais constituer de toutes pièces une nouvelle habitude qui deviendra un pli de mon quotidien: boire mon café sans sucre, et cela je le ferai physiquement. De la même façon la parole c’est cette part du langage grâce à laquelle le corps me fait sortir de la nature exclusivement psychique de la langue et du signe (selon Saussure). La parole c’est du présent, de la présentation et non de la re-présentation.
Il faut vraiment mettre ici en rapport tout ce qui a été dit dans le cours par rapport à ce passage qui est à la fois le plus délicat et probablement le fond de ce que Maurice Merleau-Ponty veut nous faire comprendre. Lorsque nous avons développé la thèse de Saussure selon laquelle la valeur prime sur la signification, nous avons compris que ce qui faisait le sens d’un mot dans la chaîne signifiante, c’était de ne pas être un autre mot. Le mot loup ne peut vouloir dire vraiment le loup que par opposition au mot chien et si le mot de chien n’était pas dans la langue française, nous continuerions de désigner les chiens comme « loups ». Ce sens de la valeur dans le système de la langue ainsi que la différance (avec un a) au sens de Derrida nous fait comprendre que dans la langue au sens très strict du terme (par opposition à parole) il n’y a que du non être. C’est exactement ce qui fait dire à Martin Heidegger qu’après la pensée grecque, nous avons développé une certaine conception de la connaissance, de la vérité et du langage qui oublie l’être.
Maurice Merleau-Ponty qui a été marqué par la lecture de Heidegger montre pourquoi et comment il y a dans la parole un rapport plein et direct avec l’être. Si vous prenez la parole en cours, quel que soit le contenu linguistique de l’énoncé proféré (significations anciennes), vous ferez advenir dans l’être quelque chose de nouveau. La parole est un évènement du dasein, alors que la langue en tant que chaîne signifiante n’advient pas dans cette dimension. Il faut toutefois bien garder en tête que la notion de parole pour Merleau-Ponty peut inclure la voix ou pas. Il y a de la parole silencieuse quand vous vous parlez à vous-même et cela sera aussi un évènement avec une ouverture vers l’être. La parole nous fait sortir du psychique pour s’effectuer dans le physique, dans la vie, dans l’être.
Nous pouvons ici parler de deux silences: il y a le silence bruissant de paroles qui est déjà du langage (donc pas tout à fait du silence), et puis un autre silence plus radical: le silence qui précède l’appel, ou bien celui qui précède votre prise de parole en cours (qui explique que vous ne faites pas cela sans une certaine appréhension), ou encore le silence qui s'impose avant que la pièce de théâtre commence et durant lequel le public fait silence, comme dans un suspens paroxystique de l'attention et de l'attente. Vous brisez ce silence. Votre parole fait sens, elle porte le monde dont elle fait signe. Mais avant il n’y a ni monde ni sens. C’est sur le fond de ce silence que la parole naît en le brisant. Quelque chose de l’humain commence aussi là.





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