vendredi 23 septembre 2016

Exercice d'écriture libre: "Les robots sont parmi nous..." - Terminales S4 STL

(Dans le cadre du traitement de la question: "Peut-on dire de l'homme qu'il est une machine à vivre?", un exercice d'écriture libre a été proposé aux élèves. A partir de cette formulation:"les robots sont parmi nous...", ils sont invités à rédiger un texte sans aucune contrainte de longueur, de registre de langage plus ou moins "châtié", ni de style. Tout est possible excepté la référence à des épisodes personnels de sa vie. Nous publions certains textes. Il aurait été souhaitable de tous les faire figurer ici mais l'exercice ayant été réalisé pendant les heures de cours, il m'est impossible de recopier le travail de chaque élève. Je remercie sincèrement toutes celles et ceux qui se sont investis dans cet exercice avec autant d'enthousiasme que de réel talent d'écriture. Nous n'en resterons pas là)


 Le Robot Suicide


Les robots sont parmi nous, figés, obéissants, irréprochables dans la posture rigide de leur sourire statufié. On pourrait croire qu’ils nous entourent comme les accessoires du château de la belle au bois dormant et la princesse, c’est nous, sauf que…nous ne dormons pas, du moins pas au sens propre. Je rentre chez moi, j’allume l’ordi, la télé, la radio et je me mets l’Ipod dans les oreilles, histoire d’être sûre qu’aucune parcelle de silence ne filtrera de ce boucan rassurant, des fois que je me retrouve seule dans l’absence de bruit, de distraction…La zone quoi ! 
Mon grand frère m’a parlé des tamagotchi, des petits robots qu’on devait nourrir comme un animal domestique. Ca m’a fait comprendre un truc : les robots sont là pour nous faire croire qu’on sert à quelque chose. Toi qui a perdu le sens de ton existence, nourris ton Tamagotchi, allume ta télé, regarde ta Range Rover garée dans ton garage, ta femme rangée dans ta cuisine, tes enfants pliés bien à plat sur les étagères de l’école, du collège ou du lycée, tu te donneras une contenance, l’air d’avoir fait quelque chose de ta vie, même si au fond de toi, t’en es pas vraiment certain. Les robots sont parmi nous et ça va mieux, on a de quoi occuper le prochain quart d’heure. Seule dans une pièce vide, je serais obligée de réaliser que je ne sers vraiment à rien ni à personne. Il faudrait inventer un autre tamagotchi, une machine à se tuer qui ne fonctionnerait qu’une fois donc. Ce ne serait pas gai mais ça nous ferait réfléchir : la peluche de la reine des neiges qui s’inonderait d’essence et gratterait l’allumette en criant « Vive le Tibet libre ! », l’effigie du roi lion qui se ferait Hara-kiri en chantant « le lion est mort ce soir »

Libre d'apprendre

 
Les robots sont parmi nous. Je n’ai jamais aimé raconter d’histoires parce que cela ne m’inspirait pas de devoir parler d’un sujet donné avec des règles à respecter, écrire un dialogue, être drôle, créer un effet de suspense. Je ne sais pas le faire tant que j’ai des limites. Cependant maintenant que mon cerveau est en pilote automatique, je réalise combien je hais la façon dont nous avons tous été conditionnés durant notre éducation scolaire : apprendre une poésie par cœur pour stimuler la mémoire mais sans en comprendre le sens, réaliser des calculs à partir d’une correction sans avoir acquis la moindre logique, apprendre le nom des pays du monde mais ignorer tout de leur culture et de la façon de vivre de leurs habitants. Un robot applique ce qu’on lui dit de faire, ce qu’on lui a appris mais un robot ne demande pas pourquoi il doit le faire, il ne s’intéresse pas à la question de savoir comment tout a commencé…Il agit. Et je regarde mes camarades autour de moi. Combien d’eux ont soif d’apprendre non pour être bien notés et avoir acquis une compétence et ainsi passer à la prochaine mais bien pour enrichir sa culture ? Combien de profs aimeraient nous en dire plus et appliquer des connaissances dans les situations que nous vivons tous les jours mais s’interdisent de le faire pour boucler le programme avant la fin de l’année ? J’aimerais que la société soit plus libre d’apprendre et de faire en sorte que nous nous intéressions réellement les uns aux autres. Mais peu importe, lorsque j’aurai posé mon crayon et que la sonnerie retentira, je continuerai ma journée comme j’ai été habituée à le faire depuis plus de 13 ans.
                   

                                      

                                    Transhumanité


Les robots sont parmi nous. On les appelle « les automates », ils sont égaux aux hommes, avec les mêmes droits, dans ce grand monde qu’est Xenovia. Mais cela n’a pas toujours été ainsi. Les premiers automates n’étaient que des machines sans âme créés par l’homme. Les premières générations d’automates furent perfectionnés de plus en plus, de telle sorte qu’ils ne ressemblaient plus à un assemblage de fer ou de plastique, mais à une texture de chair ayant la forme de leur créateur avec des tissus humains synthétisés par une énergie mystérieuse découverte peu après la colonisation de l’espace : la magie. Une énergie invisible mais puissante capable d’insuffler la vie dans un corps inerte, capable de faire naviguer des vaisseaux spatiaux et de fournir de l’électricité aux villes. Pour certains, la magie serait l’essence de la vie. Elle aurait donné à l’homme une âme, des émotions. Un jour, un techno-mage (un scientifique combinant la technologie et la magie) créa le premier automate à avoir une âme. Le techno-mage lui appris alors tout ce qu’il savait et voulu lui donner la liberté. Mais ils furent découverts par le complexe de régulation des automates. Le scientifique fut exécuté et l’automate désactivé puis emmené à la casse.

Un an s’écoula après cet incident et l’automate se réactiva, la magie entra de nouveau dans son corps et son âme se réveilla. Voyant autour de lui la désolation de ses frères désactivés, il eut l’idée de faire comme son « père », son créateur. Il insuffla une âme aux automates. Ils lui demandèrent comment il s’appelait. Il répondit : « Khaine. Et vous ? »

Ainsi Khaine créa des automates pensants, ayant des sentiments. Ils décidèrent ensuite de se rebeller face à l’oppression de l’homme. Un terrible conflit éclata entre hommes et automates. Khaine mena ses frères au combat, leur insufflant plus de magie et créant de plus en plus d’automates. Ils attaquèrent les complexes de construction détruisirent le CRA (complexe de régulation des automates) et réclamèrent la liberté pour tous les automates. L’humanité dut satisfaire les exigences des automates et leur attribua les mêmes droits que les hommes devenant ainsi des citoyens à part entière. Aujourd’hui encore, tout Xenovia se souvient de Khaine, la première machine devenue homme, le premier homme au corps de machine. Les robots sont parmi nous parce qu’en nous, depuis Khaine, il y a déjà la façon de penser et d’être du robot.
 

 La "non-vie"

 

Les robots sont parmi nous, êtres au cœur de pierre, au corps de fer, inhibés de tout sentiment de toute douleur. La flèche de Cupidon ne transpercera jamais ce cœur si dur. Les assauts de l’amour se briseront au contact de cette pierre irréfragable. Enfermé dans cette enveloppe métallique, le robot ne suit que les paroles dictées par des codes, n’obéit qu’aux lois de son fonctionnement. Le mot « rébellion » n’existe pas, pas plus que celui de « bonheur » ou de « satisfaction ». Rien de la vie n’imprimera son sceau sur sa « peau ». Les traces du temps ne sillonneront jamais son visage et son regard figé restera à jamais celui de deux billes colorées vide d’expression. La tristesse ne le bercera jamais au gré du va et vient hypnotique de la nostalgie. La peur ne le terrassera pas davantage, lui dont l’ouvrage incessant est de passer à l’acte sans penser qu’il le vit.



Machines à vivre
 

Aujourd’hui lorsque l’on regarde autour de nous, nous voyons toujours la même chose. Des hommes tels des pantins reproduisant sans cesse une routine identique. Selon de nombreuses personnes, le but ultime de toute vie est de trouver un emploi convenable et de former une famille. En suivant cette idée, elles vont se battre afin d’obtenir ce qu’elles souhaitent….Je voudrai vous proposer une expérience. Dans notre entourage proche, nous connaissons tous une personne de ce type là. Imaginez que vous puissiez la suivre dans sa vie quotidienne, vous seriez tout le temps là et constateriez absolument out. Voilà ce que vous verriez.

Le matin, un réveil toujours réglé à la même heure sonnera, Votre ami ira se préparer, petit déjeuner, boire son café…Il prendra les transports en commun ou non, partant toujours à la même heure, restant bloqués dans les mêmes bouchons aux mêmes endroits, rencontrant les mêmes personnes. Il en sortira le regard froid, l’air dur, tête baissée en marchant rapidement. Tout ce qu’il y aura autour de lui n’aura aucun intérêt, les klaxons des voitures, les artistes de rue, le réveil des commerces. Ce serait comme un homme seul, silencieux au milieu de centaines d’autres dans une foule muette. Il continuera sa route, saluant les mêmes employés. Ses sentiments positifs comme négatifs, et son travail seront reconduits à l’identique. Le soir arrivé, il prendra de nouveau le même chemin pour le retour, mangera avec sa famille. Les enfants raconteront une journée dépourvue de nouveauté, le conjoint également…Il se couchera. Le lendemain, une journée strictement identique recommencera. Comme vous le voyez finalement nous nous fixons des buts, des objectifs ou des barrières imaginaires…Toutes ces choses nous demande de nous conformer aux idées reçues ou à des objectifs de vie fictifs. C’est une sorte de programme qui par le regard des autres, la société commerciale et tout un tas d’autres choses nous est greffé dans le crâne. C’est comme cela que les robots sont parmi nous.

Les Nouvelles technologies


-       « Les robots sont parmi nous ! Les robots sont parmi nous ! Nous sommes envahis ! Nous sommes envahis ! hurla Paul en courant effrayé au milieu du quartier des oliviers
-       Tais-toi petit, arrête de dire des âneries ! Tu es fou ! ca n’existe pas les robots ! Rentre chez toi ! Arrête de crier ! va regarder la télé comme tous les enfants de ton âge répliqua Monsieur Fernandez, reconnu comme étant un vieux grincheux.
-       Monsieur Fernandez, je vous jure, j’en ai aperçu un en train de manger la pelouse de Madame Parizot. Il était vivant !
-       Paul, mon petit Paulo ! Ca fait presque 70 ans que je suis de ce monde et je n’ai jamais aperçu la moindre trace de robots. Tu as sûrement halluciné et puis, c’est l’heure de ma sieste ! râla encore Monsieur Fernandez
Paul courut alors chez madame Parizot à quelques pâtés de maisons mais ce qu’il aperçut le cloua sur place. Madame Parizot était assise sur une chaise robot qui la promenait partout comme si elle était prise en otage. Il arracha une grande branche d’arbre pour aller la sauver.

-       Madame, madame, baissez-vous, ne vous inquiétez pas , je vais vous sauver, cria Paul en frappant la chaise robot.
-       Stop ! Stop ! Il n’est pas vivant, c’est mon fauteuil roulant électrique, il m’aide à me déplacer, maintenant que je suis vieille
-       Mais…Mais Madame ? Et le mangeur d’herbe dehors qui c’est ?
-       Ca s’appelle une tondeuse à gazon électrique mon petit
-       Ce n’est donc pas un méchant robot qui veut vous faire du mal ?
-       Mais non, Paul, ce sont de nouvelles technologies.




Robotic affair


Les robots sont parmi nous…Cela, D.O. en était parfaitement conscient. Il ne pouvait que l’être puisque il en était lui-même un. Cette phrase, il l’avait tellement entendue, généralement de façon péjorative. Il avait appris à ne plus se soucier de ce que les autres disent de lui.
Il avait envie de dire à toutes ces personnes que oui, lui aussi pouvait ressentir, penser, mais non, il n’était pas dangereux. Il en avait marre de tous ces préjugés à propos des robots n’ayant pas de sentiments, il voulait leur envoyer tout ce qu’il éprouvait à la tête juste pour qu’ils se rendent compte de tout ça. Les robots ont leur place dans la société. On n’est plus au 21e siècle. Heureusement, ces personnes n’étaient qu’une minorité parmi toute la population. Tout le reste avait appris à accepter les robots et à vivre de leur côté. D.O. déteste quand on l’appelle « robot ». Il préfère de loin « humanoïde ». Il avait l’impression d’être plus humain. Il avait subi tellement de discrimination tout au long de sa vie, tellement d’humiliation et il en avait assez. Des personnes  qui lui disaient qu’il ne devrait pas exister, qu’il n’aurait jamais dû être créé, qu’il n’avait pas de famille. Si ! Il avait une famille, peut-être pas une famille habituelle, mais une famille, mais une famille tout de même. Il avait 10 frères, des frères de cœur plutôt et il aimait chacun d’eux comme s’ils étaient ses vrais frères.
Mais D.O. sentait qu’il lui manquait quelque chose. Il ne savait pas ce que c’était mais il le sentait au fond de lui
C’est là qu’il rencontra Jongin et ce fut certainement la meilleure chose qui aurait pu lui arriver. Dés qu’il le vit, il savait que c’était lui, il savait que c’était ce qui lui manquait. Il aimait la chaleur qu’il dégageait, son regard chaleureux, son sourire qui ne montrait que de la gentillesse et il était entouré d’une aura si belle qu’il ne put s’empêcher de se sentir attiré par lui. C’était peut-être le fait qu’il était vraiment humain, pas seulement dans ses actions mais également dans sa manière de penser qui l’avait fait tomber amoureux de lui. Oui il était sûr que ce qu’il ressentait  était de l’amour, cela ne pouvait être autre chose. Jongin le traitait équitablement, il ne le voyait pas comme un être inférieur mais comme un être vivant. C’est pour cela qu’il fut le plus heureux quand Jongin lui demanda de sortir avec lui.
Il n’avait jamais autant souri. Personne ne l’avait fait se sentir aussi humain avant lui, aussi vivant. Cependant Jongin l’inquiètait. Il semblait que ce dernier s’éloignait de lui, pas physiquement mais mentalement. Il lui demanda pourquoi même s’il avait peur de sa réponse:
-  « D.O., tu sais qu’on est différent, je ne te vois pas comme un être inférieur, au contraire. Je pense que tu mérites tellement mieux que moi. Tu sais que je vais vieillir et tu resteras toujours jeune et en bonne santé. Je ne suis pas la meilleure personne pour toi. J’ai peur que tu te lasses, que tu me laisses pour quelqu’un qui ne vieillira pas, qui ne tombera jamais malade, qui sera toujours à ton niveau. »
D.O. pleura ce jour là. On l’avait toujours fait se sentir inférieur mais jamais supérieur. C’est comme si l’amour était fondamentalement « asymétrique ». Pourtant il savait que jamais il ne quitterait Jongin.
« Les robots sont parmi nous… » Ce fut Jongin qui lui dit cette phrase. Il leva la tête, le regarda étonné. « Les robots sont parmi nous, et je ne pourrai pas être plus heureux de ce fait, parce que si ce n’était pas le cas, je ne t’aurais jamais rencontré. »
Il avait tellement l’habitude d’entendre cette phrase sur un mode péjoratif qu’il resta choqué en entendant cette phrase. Et ce fut tout parce qu’il n’y avait pas besoin d’autres mots entre eux. Ils sont différents, un humain et un robot peuvent s’aimer. Il n’y a pas de chasse gardée, réservée aux seuls humains concernant le sentiment amoureux. « les robots sont parmi nous » et il faudra l’accepter.

                                         

Les robots décomplexés

 
Les robots sont parmi nous…Le rapper met sa casquette à l’envers, le gothique me regarde comme une merde du haut de ses semelles compensées, la branchouille friquée me parle tout en consultant sa messagerie pour me faire comprendre qu’elle a des amis et qu’elle donnerait tout pour être ailleurs qu’en face d’un looser incapable de se payer un BlackBerry. Des fois je me dis qu’on aurait plus à apprendre d’une conversation avec son micro-ondes ou son congélateur qu’avec nos semblables.
-       Salut comment ça va ?
-       Fraîchement
-       Tu fais quoi ?
-       Ben du froid ! Espèce de nouille !
-       C’est cool
-       Non c’est plutôt cold
-       Et pourquoi tu fais ça ?
-       Ben pour conserver tes pizzas au frais. Connard !
  Quitte à devenir copain avec un robot, j’aime autant qu’il soit grossier. Ce serait beaucoup plus fun. Prenons les robots au péage des autoroutes : « reprenez votre carte, faites taire vos gosses et dégagez votre caisse de là ! », ou mieux encore le GPS : « prenez la prochaine sortie à gauche, ensuite suis les pancartes, c’est indiqué Ducon ! » ou les répondeurs surbookés quand on a besoin d’un conseiller pour un problème informatique : « Tous nos opérateurs sont en ligne actuellement. Veuillez consulter notre site ou rappeler ultérieurement mais vous feriez tout aussi bien d’arrêter de vous obstiner : vous en touchez pas une en informatique. A votre place, je ferai du tricot ou je me mettrai à la pétanque, ca vous reposerait et puis ça ferait un naze de moins sur le réseau. Allez ! Cours Forest Gump !» L’humanité qu’on a parfois du mal à trouver chez les hommes, il faudrait la programmer chez nos robots, histoire de pas oublier nos pulsions. 


lundi 19 septembre 2016

"Peut-on dire de l'homme qu'il est une machine à vivre?" - La machine et l'homme



Une machine à calculer ne fait que cela: calculer. Elle le fait systématiquement, sans se lasser ni s’interroger sur cette fonction à laquelle elle est vouée « de tout son être », si l’on peut dire, dans la mesure où cette fonction est la cause même de son existence. On perçoit bien la différence avec un être humain puisque il est impossible d’affirmer que l’homme a été mis sur terre dans un but précis. 
Le philosophe Aristote distingue quatre types de causes différentes pour expliquer l’existence d’une chose : sa cause matérielle, sa cause efficiente, sa cause formelle et sa cause finale. Par exemple, la cause matérielle d’une statue est le marbre dans lequel elle est sculptée, la cause efficiente est le sculpteur, la cause formelle est le modèle dont elle est la figure, la cause finale est le but dans lequel elle a été faite.
On peut définir ces quatre types de causes pour la machine : sa cause matérielle est l’ensemble des matériaux utilisés pour concevoir des mécanismes (circuits, silicone, etc.), sa cause efficiente est le technicien humain, sa cause formelle est l’archétype de l’objet dont elle sera un exemplaire (la forme de la cafetière, de l’ordinateur, etc.), la cause efficiente est la fonction pour laquelle elle est fabriquée. Pour l’homme, seule la première cause peut être déterminée avec certitude, les trois autres relèvent de nos croyances, des options que nous avons choisies en matière de religion et de spiritualité. La cause matérielle de l’homme est son corps, la matière organique dont nous sommes constitués. La cause efficiente est Dieu pour un croyant. On pourrait également invoquer la nature, mais cela ne répond pas objectivement à la question. La cause formelle est « L’homme » en tant que Dieu en aurait dessiné le modèle (donc c’est la même indétermination que pour la cause précédente). La cause finale est, même pour un croyant, difficile à définir.


Mais autant la réponse à la question de savoir dans quel but l’homme existerait est philosophiquement impossible à traiter, autant l’interrogation qui ne fait qu’envisager la possibilité que vivre soit notre seule fonction peut se poser légitimement, car vivre n’est pas une finalité mais un fait. Personne ne peut mettre en question le fait que l’être humain vit, mais nous ne percevons pas en quoi cela pourrait constituer notre spécificité puisque l’animal vit aussi. C’est sur ce point que le sujet prend une dimension réellement problématique : peut-on dire de l’homme qu’il est une machine à vivre ? Qu’y aurait-il de si particulier à l’homme qui pourrait donner un contenu vraiment identifiable à cette expression de « machine à vivre » ? On ne peut pas ignorer l’esprit réducteur de cette formulation. C’est comme si la personne posant la question souhaitait humilier, ou du moins blesser l’amour-propre de l’être humain : ne serais-tu pas qu’une machine à vivre finalement, c’est-à-dire qu’une créature dont les causes efficiente, formelle et finale sont suffisamment et si indiscutablement indéterminables pour que l’on soit contraint de se rabattre, comme en dernier ressort, sur cette seule donnée : tu vis,  c’est tout ce que tu sais faire, mais peut-être manifestes-tu dans cette efficience purement vitale, un attachement, un entêtement, un acharnement quasi obsessionnel, et pourquoi pas un « style » qui pourrait valoir à titre de définition (peut-on dire de l’homme… ?). 

Si nous prêtons un peu d’attention à cette possibilité, nous sommes contraints de reconnaître que ce serait une machine bizarre dans la mesure où son « carburant », c’est-à-dire l’énergie dont elle a besoin pour « fonctionner » se confondrait avec sa fonction, comme si une voiture était une machine à faire de l’essence, ou bien comme si une cafetière ne pouvait marcher qu’à condition qu’on l’alimente avec du café (mais alors, pourquoi lui demander d’en faire ?). On pourrait alors dire de l’homme qu’il ne produit rien d’autre que cette énergie vitale sans laquelle il ne serait pas vivant, sur le modèle de cette affirmation de Montaigne qui s’adressant à une personne déclarant qui n’a rien fait lui fait cette objection :
- « N’avez-vous pas vécu ? N’est-ce pas la plus illustre mais aussi la plus fondamentale de toutes les occupations ? »
Quelque chose nous choque dans cette interrogation : le fait que vivre ne nous apparaisse pas du tout comme une occupation mais comme le socle, l’énergie première à partir de laquelle nous pouvons envisager de nous occuper. A quoi bon s’occuper de vivre puisque on vit ? Nous avons envie de répondre à Montaigne qu’il va de soi que nous avons « vécu », mais ce n’est pas ce que nous appelons « faire ». Nous touchons ici du doigt l’embarras de l’expression « machine à vivre », à savoir qu’une machine désigne à la fois un processus de « production » et la forme aveugle, insensible, inconsciente, impersonnelle, inassignable (c’est-à-dire impossible à revendiquer par un sujet) de ce processus. Peut-on dire de l’homme qu’il n’a pas d’autre efficience, pas d’autre rôle à jouer dans cet univers que de produire machinalement, anonymement, inexorablement, inconsciemment de la vie ?
Finalement nous retrouvons bien là, sous une forme philosophique, quelque chose de cette formulation ultra rabattue et plus énigmatique qu’il n’y paraît à laquelle aucun de nous n’échappe:
                       « - Ca va ?
  - Et toi ?
Ou mieux encore :
-       Ca va ?
-       Faut bien que ça aille, de toute façon, c’est comme ça !
Il est moins ici question d’une forme de fatalité tragique, grecque comme celle dont Œdipe fait les frais que d’une résignation à la vie « commune ». Au moins, Œdipe a-t-il quelque chose (d’horrible) à raconter, à souffrir, nous : « Non ». Notre croix à porter ce n’est pas celle d’être le jouet d’un sort qui s’acharne, mais de tenir le coup, d’alimenter « la machine » à vivre, dans l’anonymat d’une petite vie qui suit modestement son cours. Le terme de machine revêt alors son sens le plus profond, le plus intéressant : le bricolage, le système D comme débrouille, faire ce que l’on peut avec ce que l’on a. « Faut bien que « Ca » aille : il faut bien que la machine tienne à grand renforts de matériaux de rafistolage, de motivations insignifiantes, de satisfactions dérisoires. 


C’est exactement le sens de la réponse que fait Hippo à Nathalie, dans « un monde sans pitié » : « une machine à vivre, oui ! » Il n’y a plus dans ces années là (a priori encore moins dans celles que nous vivons) de quoi donner à notre existence un véritable idéal politique, philosophique, religieux. Alors on vivote à droite, à gauche, on « bricole ». Mais le fond de cette affaire, c’est qu’il n’y a peut-être rien d’autre à faire. Nathalie veut vivre « sa » vie, être actrice de son existence. Hippo n’y croit pas, il alimente la machine à vivre de bric et de broc, vivant au jour le jour, sans se projeter dans le futur, encore moins mettre au point un plan de carrière. Lequel de ces deux personnages, magnétisés par l’autre comme sous l’effet d’une irrépressible attirance des contraires, se situe au plus prés de ce que la vie humaine est « en vérité » ?

Alors, peut-on dire de l’homme qu’il est une machine à produire des flux de vie, à faire des combinaisons, des bricolages, des « séquençages » d’existences ? Ces dernières formulations peuvent sembler confuses, difficiles à saisir. Elles sont néanmoins au cœur du sujet : peut-on dire de l’homme qu’il est une sorte d’opérateur de données existentielles, c’est-à-dire qu’il réalise en fait un travail qui n’est ni de création, ni d’enregistrement passif d’une existence qui serait une, imposée, fixée par le destin ou une puissance supérieure, mais de combinaison,  de composition d’éléments divers, disparates à partir desquels il bricolerait quelque chose qui serait moins « une » vie que « sa » vie ? Nous oscillons perpétuellement entre deux pôles opposés : celui d’une vie dont nous pourrions nous dire les maîtres, les acteurs, les sujets, et celui d’une vie fatale que nous ne pourrions que subir. Aussi contraires soient-elles, ces deux représentations du rapport à notre existence ont ce point commun de décrire notre vie comme une totalité, comme une « œuvre » dont nous serions soit les auteurs, soit les personnages, mais la notion de « machine à vivre » dessine une troisième perspective : notre existence, loin d’être un tout, serait l’ouvrage d’un bricolage permanent, de l’exigence aussi urgente, impérative qu’aveugle et improvisée, de « tenir ». Etre humain, ce serait dés lors machiner, combiner des flux d’existence, comme on raccommode un vêtement rapiécé. Cette dernière acception du sujet n’est pas la plus évidente mais elle est probablement la plus intéressante.