dimanche 17 janvier 2016

"Pouvons-nous lutter contre la bêtise?" - Quelques conseils pour rédiger l'introduction


Comme nous l’avons dit et constaté à plusieurs reprises, c’est le type même de dissertation dans laquelle il convient de ne pas se jeter tête baissée. Nous avons tous des avis, des opinions, voire des personnes en tête, sur cette question et rien ne serait plus ruineux (et évidemment plus bête) que de se complaire dans un catalogue de tous les comportements que nous trouvons bêtes. C’est pourquoi le recours à des références philosophiques ou littéraires est ici particulièrement important. C’est, pour nous, l’assurance qu’au moins, nous ne sommes pas victimes de cette compulsion de stigmatisation et d’enfermement (stéréotyper une attitude, la critiquer et l’exclure) dont il est clair qu’elle fait partie intégrante de la bêtise. Le contexte de l’actualité nous fournit une excellente occasion de mettre à l’épreuve cette retenue qu’il nous faut cultiver « contre » la bêtise, et qui consiste précisément à ne jamais la stigmatiser en tant qu’ « adversaire ». Lorsque des personnes utilisent comme prétexte de leur violence terroriste la supériorité de leur foi, de leurs valeurs, de leur mode de vie, n’est-ce pas tomber, à notre tour, dans la bêtise que de les considérer comme nos ennemis, d’affirmer « contre » eux que nous avons raison et notre mode de vie est supérieur au leur ?

Nous réalisons la profondeur de ce sujet lorsque nous comprenons l’importance du « lutter contre ». Affirmer qu’il faut lutter contre la bêtise, c’est céder à la bêtise d’un rapport de forces dans lequel nous nous soumettons aux termes de la question. C’est faire preuve d’un authentique esprit philosophique d’analyse que de ne pas se laisser piéger par le contenu de cette question, c’est-à-dire par notre « envie » de répondre : « oui » pour s’intéresser à sa forme. Le véritable problème n’est pas de savoir s’il faut lutter ou pas contre la bêtise, mais plutôt de se questionner sur le fait de savoir si c’est bien dans les termes d’une lutte, d’un combat, d’une adversité contre elle qu’il s’agit de poser notre rapport (après tout des humoristes comme Coluche, « Les nuls », ou aujourd’hui Didier Super, ne luttent pas contre la bêtise mais « l’épuisent », c’est-à-dire l’observent, s’y complaisent, la revêtent comme un vêtement et vont jusqu’au bout de ses multiples démarches. C’est déjà ce que faisait Molière avec « l’avare », « le bourgeois gentilhomme », « le malade imaginaire »).  Il y a peut-être quelque chose que certains artistes ont compris, c’est que la bêtise, contrairement à l’erreur, n’est pas un adversaire loyal, si nous la combattons, elle a gagné. Il faut donc la trahir, la « pourrir », la subvertir, tricher : « Il ne reste, dit Roland Barthes, qu’à tricher avec la langue (parce que le langage peut nous rendre bêtes) »
Un terroriste, par exemple, est un adepte de « la conclusion » dans tous les sens de ce terme (l’attentat Kamikaze). Ne pas conclure, pour reprendre les termes de la phrase de Flaubert, ce n’est pas lutter contre lui avec des armes, ni même par des arguments, mais plutôt « ne pas vouloir conclure », c’est-à-dire aborder chacun des instants de notre vie de telle façon que nous n’en finirons jamais avec lui, tout comme Pénélope, dans l’Odyssée, tisse une toile pour ne jamais l’achever. C’est exactement ce que Nietzsche nous fait réaliser avec sa conception de l’Eternel retour : 

« Et si un jour ou une nuit, un démon se glissait furtivement dans ta plus solitaire solitude et te disait : ” Cette vie, telle que tu la vis et l’a vécue, il te faudra la vivre encore une fois et encore d’innombrables fois; et elle ne comportera rien de nouveau, au contraire, chaque douleur et chaque plaisir et chaque pensée et soupir et tout ce qu’il y a dans ta vie d’indiciblement petit et grand doit pour toi revenir, et tout suivant la même succession et le même enchaînement – et également cette araignée et ce clair de lune entre les arbres, et également cet instant et moi-même. Un éternel sablier de l’existence est sans cesse renversé, et toi avec lui, poussière des poussières ! »
Si la bêtise consiste à poser des questions dans les termes d’un rapport de forces, d’une lutte, d’un adversaire, de négativité, ce qui suppose tôt ou tard un vainqueur et une conclusion, Nietzsche nous fait comprendre que la vie est affaire de « puissance », de fatigue (il faut fatiguer la bêtise), de positivité, d’acceptation du quotidien (dire oui à l’Eternel retour, c’est être ce que Nietzsche appelle le « surhomme »).
Nous voyons ainsi plusieurs références (Flaubert, Platon, Pascal, Homère, Nietzsche) pointer dans ces réflexions préalables, mais précisément, nous n’en sommes qu’à l’introduction. Ce sujet nous impose, de façon vraiment plus décisive que les autres, de tenir fermement ce principe que nous avons formulé depuis le début de l’année : « Ne jamais tomber dans l’illusion de la réponse à une question philosophique. »

Mais alors que faire pour notre introduction ? Ce sujet consiste dans un tel piège qu’il nous faut d’emblée marquer, pour le moins, notre intention de ne pas tomber dedans, et, donc, en premier lieu, le fait que nous avons démasqué sa nocivité, son pouvoir de contagion. Le terme « prophylactique » désigne en médecine « tout ce qui préserve la santé de ce qui pourrait lui être nuisible ». C’est donc en s’armant d’une dynamique « prophylactique » qu’il importe que nous abordions ce sujet, exactement comme une bombe face à laquelle il n’est pas question de s’affirmer « plus fort » qu’elle en croyant que nous pourrons encaisser son explosion, mais plutôt dont il faut désamorcer le mécanisme en ne lui donnant jamais, par un mouvement hâtif, l’occasion de se déclencher :
1- La première phase d’introduction ici ne pose pas trop de difficultés. Nous avons tous en tête des exemples de jugements stigmatisant, diabolisant la bêtise : « les gens sont tellement bêtes aujourd’hui » - « Difficile de résister aujourd’hui à une telle atmosphère de bêtise », etc. Nous pouvons donc évoquer ces jugements et éventuellement leur contexte (la critique du terrorisme, de la politique, des médias, de la consommation, etc.)
2- Il nous est alors possible d’exprimer le piège dans lequel risquent de tomber ces stigmatisations. Elles sont tellement répandues qu’elles composent un refrain, un slogan que nous répétons tous « bêtement »: « les politiques sont tous pourris », « c’est plus comme avant », « on est bien peu de choses dans ce monde » (Coluche résumait parfaitement cette contagion de la bêtise de la façon suivante : « quand on voit ce qu’on voit aujourd’hui, et qu’on entend ce qu’on entend, on a raison de penser ce qu’on pense »)
3- Mais le problème se manifeste alors dans toute son ambiguité : si la stigmatisation et la réduction à des stéréotypes sont des instruments de la bêtise, comment stigmatiser la bêtise, sans devenir bêtes à notre tour sachant en même temps qu’il serait pour le moins ennuyeux de se résoudre à consentir à la bêtise. Combattre la bêtise comme un mal, ce serait être gagné par la contagion de ce contre quoi nous prétendons lutter, mais en même temps, il est inconcevable que nous la laissions gagner (même si justement ce n’est pas ce terme là qu’il faut employer, puisque il appartient encore au registre lexical de la lutte).

(Il importe vraiment que nous exprimions clairement le fait que nous avons compris que le fond du problème se situe finalement dans le terme « lutter contre », cela installera d’emblée notre correcteur dans une disposition favorable puisque nous lui apporterons ainsi la preuve que  nous avons bien pressenti le danger du problème dans la question posée, et c’est exactement ce que nous devons faire dans toute introduction)

dimanche 10 janvier 2016

"Pouvons-nous lutter contre la bêtise?"- Le piège de la question


Il est tout-à-fait envisageable que les précautions d’usage qu’il convient de prendre à l’égard d’une telle question composent finalement son seul traitement possible. Comment travailler cette interrogation en évitant de tomber dans la bêtise de la croyance en sa résolution ? C’est bien là la nature de l’effort qui nous est demandé. « La bêtise, dit Gustave Flaubert, consiste à vouloir conclure. » Ce n’est pas qu’il faille nécessairement commencer cette réflexion en faisant une croix sur la possibilité de vaincre la bêtise, c’est plutôt que ce sujet a l’impudeur de nommer le présupposé de tout questionnement philosophique : il ne s’agit pas de se poser des questions pour y répondre, comme un fruit que l’on finirait par cueillir sur l’arbre mais plutôt d’explorer la densité de ramification des branches à partir du tronc. De fait, la philosophie énerve l’opinion, parce qu’elle ne répond jamais aux questions qu’elle se pose, mais montre à quel point tel problème renvoie à de nouvelles dimensions elles-mêmes problématiques et ce jusqu’à épuisement du temps (quatre heures pour l’épreuve du baccalauréat), de la vie (pour les philosophes eux-mêmes).
Il y a donc quelque chose de ce qui constitue le propre de tout questionnement philosophique qui se trouve nommé, pointé par celui-là, comme si ce que nous sous-entendions jusqu’à maintenant faisait désormais l’objet d’un questionnement « redoublé ». La défiance à l’égard de toute précipitation à répondre, ou, en d’autres termes, la possibilité que la bêtise consiste à vouloir répondre suggère que nous envisagions la philosophie comme l’action de « séjourner dans la question ». Mais ce séjour est-il une lutte ?
Maurice Blanchot, dans « la parole plurielle », évoque précisément la distinction entre la forme affirmative et la forme interrogative : « Prenons ces deux modes d’expression : « le ciel est bleu » « le ciel est-il bleu ? Oui ». Il ne faut pas être grand clerc pour reconnaître ce qui les sépare. Le « oui » ne rétablit nullement la simplicité de l’affirmation plane : le bleu du ciel, dans l’interrogation a fait place au vide ; le bleu ne s’est pourtant pas dissipé, il s’est au contraire élevé dramatiquement jusqu’à sa possibilité, au-delà de son être et se déployant dans l’intensité de ce nouvel espace, plus bleu assurément, qu’il n’a jamais été, dans un rapport avec le ciel, à l’instant – l’instant de la question où tout est en instance. »

Ces deux propositions peuvent apparaître identiques aux yeux de quiconque ne regardent que le « résultat » : « Le ciel et bleu » et « le ciel est-il bleu ? Oui ». Il ne fait pas de doute, pourtant, que la deuxième a parcouru plus de chemin que la première. C’est cela que veut nous faire comprendre Maurice Blanchot. Il y a eu un temps de suspension durant lequel la question a été posée, c’est-à-dire pendant lequel le bleu du ciel a été soulevé de son socle assertif pour devenir une possibilité, une couleur évoquée parce que pressentie mais pas encore constatée et peut-être impossible à constater car nous pourrons toujours discuter de la détermination de ce bleu. Le bleu est « en instance », mais en instance de quoi? De bleuir. Aucune couleur n'est que ce qu'elle est. Elle consisterait plutôt dans l'acte de s'intensifier et de devenir. Que le ciel soit bleu est une proposition dont on peut discuter mais au sujet de laquelle nous ne pouvons pas statuer parce que rien n’est aussi simple que ça (si ce n’est le mot ciel, le mot bleu, etc.). Bien sûr le « oui » statue, conclue, bêtifie, se résout à la réponse caricaturale, mais le temps de suspension aura, ne serait-ce qu’un temps, semé le doute, et de cette graine semée, c’est peut-être la moisson de l’intelligence même qui commencera à pousser. Nous disons « oui » en attendant mieux mais cette attente est finalement infiniment plus riche que tous les oui parce que riche de tout ce que le « oui » ne fera que simplifier, bêtifier.
En d’autres termes, nous concluons toujours « faute de mieux », mais pourquoi se priver de ce « mieux » puisqu’il est à notre portée, puisque il est ce qui se met en question dans la question ? Pourquoi vivre la réponse comme une nécessité absolue, impérative ? Pouvons-nous lutter contre la bêtise de croire que nous posons des questions à quelqu’un pour qu’il y réponde ? La richesse de la question ne peut pas consister dans la pauvreté catégorique d’une réponse mais dans l’intensification de sa montée en puissance « questionneuse ». Si nous distinguons, comme Maurice Blanchot, ces deux propositions : « Nous pouvons lutter contre la bêtise » et « Pouvons-nous lutter contre la bêtise ? Oui », nous percevons bien ce bruissement d’ouverture, de curiosité et d’humilité mêlée dans la deuxième proposition mais pas dans la première.

Comme le dit Blanchot à propos de l’exemple qu’il a choisi, le « oui » ne nous fait pas atterrir au même endroit que celui qui définit comme « le point d’arrivée » de l’assertion : « nous pouvons lutter contre la bêtise. » Ce n’est pas seulement le fait que la formule interrogative nous impose d’envisager la réponse négative, c’est surtout que le suspens de la question révèle, comme le point d’où elle part, une sorte de neutralité, qui, sur cette question, est particulièrement fascinante : lutter contre la bêtise, n’est-ce pas déjà trop dire, ou trop faire, n’est-ce pas déjà se prendre pour ? Pouvons-nous lutter contre la bêtise sans déjà nous engager dans un combat qui, en aucune manière, ne saurait être « le notre », parce que le combat contre la bêtise ne saurait se concevoir comme un face-à-face ? Se pourrait-il que la bêtise consiste exactement dans la croyance en un « adversaire » (à l’origine Satan était défini comme l’accusateur ou encore comme « l’adversaire ») ?
Pensons à ce discours que nous avons tous déjà entendu dans la bouche de personnes dotées des meilleures intentions du monde : « moi, je ne peux pas supporter la bêtise. » Qu’attendent-elles exactement ? Cette prise de position a-t-elle un sens ? Pourrions-nous répondre : « Moi, c’est tout le contraire, j’adore ça ! » ? « Combattre la bêtise  où qu’elle se trouve, par tous les moyens ! » Comment ne pas se sentir porté par la noblesse héroïque d’un tel mot d’ordre ? Mais comment ne pas voir également qu’elle ne dit rien, qu’elle ne nous fait avancer nulle part, voire qu’elle se retourne contre celui-là même qui l’émet parce qu’il n’est peut-être pas très avisé de croire qu’il y est quoi que ce soit d’identifiable dans la bêtise.

Rien de plus intéressant, de ce point de vue que le piège de la télé-réalité. Des producteurs mettent en scène des situations dans lesquelles certaines personnes vont offrir le spectacle de disputes, de mesquineries, d’humiliations, d’agressivité. Un « public » va, par la suite se constituer autour de ces situations, prenant éventuellement partie pour tel ou tel, ou bien encore en exprimant clairement son jugement sur telle ou telle attitude considérée comme bête. De ce point de vue, la télé-réalité reprend exactement le mode opératoire du Zoo à cette différence près qu’il s’agit moins d’y voir des bêtes que de s’y démarquer de la bêtise en la spectacularisant, en la diabolisant, en la pointant. Je regarde ce que je ne suis pas, je creuse davantage au fur et à mesure que je regarde le fossé qui me distancie de celles et ceux que je considère comme « bêtes ». Ce que je regarde, c’est ce que je ne suis pas, ce dont je jouis de me distinguer en le regardant : « je ne suis pas bête puisque je sais reconnaître de la bêtise quand j’en vois, et ça, c’en est. Je me distingue d’une caricature mais en caricaturant »

Ce qui s’enclenche dés lors dans cette mécanique, c’est un cercle vicieux de la caricature dans la dynamique duquel inauthenticité et stéréotype se conjuguent avec une efficacité suffisamment redoutable pour produire une bêtise systémique à laquelle personne ne peut vraiment échapper. Nabila définit une norme: « toute fille a du shampoing », mais nous voyions bien dans sa mise en scène d’elle-même : « Allô quoi ! » 1) qu’elle exclue donc de cette norme les filles qui n’ont pas de shampoing (le « allô » signifie qu’il n’y a personne au bout du fil). Elle crée un cliché et 2) qu’elle n’y croit pas elle-même (le « allô, quoi ! » est suffisamment maniéré pour que nous n’ayons aucun doute à ce sujet. Nabila fait une caricature d’elle-même : Elle se définit comme « une Bimbo », mais elle sait qu’il est impossible « d’être » une Bimbo, on ne peut que paraître en être une. Elle fait exactement comme le garçon de café de Jean-Paul Sartre qui joue à être garçon de café, c’est-à-dire qui respecte à la lettre tous les stéréotypes de ce qu’un garçon de café doit faire pour être admis au sein de cette comédie sociale à l’intérieur de laquelle chacun de nous est intégré parce qu’il accepte de suivre les codes, d’envoyer les signes extérieurs correspondant à la profession, au genre, à l’image.

Toutes les personnes qui vont juger que Nabila est l’incarnation même de la bêtise de la télé-réalité vont ainsi eux-mêmes plonger tête la première dans le piège du paraître. La bêtise fait semblant d’être bête comme Nabila fait semblant d’être une Bimbo si bien que si vous critiquez son attitude, vous êtes en train de faire comme Dom Quichotte, vous luttez contre une illusion, contre des moulins à vent, vous défendez une façon de paraître contre une autre façon de paraître. De très nombreux animateurs se sont ainsi empressés de poser à Nabila ou à d’autres stars de la télé-réalité des questions sur la culture. On rit ainsi des mauvaises réponses de Nabila sur les dates de la seconde guerre mondiale. Mais que sommes-nous en train de faire en réalité ? De faire jouer à plein les rouages de la bêtise stéréotypique selon lesquels une bimbo n’est pas une intello. Et qu’est-ce qu’une intello ? Une historienne qui connaît la date de la seconde guerre mondiale. Mais revenons à la première assertion de Nabila : « T’es une fille, t’as pas de shampoing ». En quoi ce stéréotype est-il fondamentalement différent de l’idée qu’un intellectuel, c’est quelqu’un qui connaît la date de la seconde guerre mondiale ? N’est-ce pas après tout le même désir d’étiqueter, de caricaturer, de constituer une typologie hiérarchisée des attitudes, des apparences et des images nous permettant de nous définir et de nous reconnaître, de nous identifier les uns les autres, les uns des autres, les uns comme supérieurs aux autres ?
Se pourrait-il qu’identifier la bêtise revienne à sombrer dans la bêtise de croire qu’on peut identifier ? Se pourrait-il que nous puissions dire exactement la même chose de la bêtise que ce que Claude Lévi-Strauss soutient au sujet de la barbarie ?

"L'attitude la plus ancienne, et qui repose sans doute sur des fondements psychologiques solides puisqu'elle tend à réapparaître chez chacun de nous quand nous sommes placés dans une situation inattendue, consiste à répudier purement et simplement les formes culturelles : morales, religieuses, sociales, esthétiques, qui sont les plus éloignées de celles auxquelles nous nous identifions. « Habitudes de sauvages », « cela n'est pas de chez nous », « on ne devrait pas permettre cela », etc.., autant de réactions grossières qui traduisent ce même frisson, cette même répulsion en présence de manières de vivre, de croire ou de penser qui nous sont étrangères. Ainsi l'Antiquité confondait-elle tout ce qui ne participait pas de la culture grecque (puis gréco-romaine) sous le même nom de barbare; la civilisation occidentale a ensuite utilisé le terme de sauvage dans le même sens. Or, derrière ces épithètes se dissimule un même jugement: il est probable que le mot barbare se réfère étymologiquement à la confusion et à l'inarticulation du chant des oiseaux, opposées à la valeur signifiante du langage humain; et sauvage, qui veut dire «de la forêt », évoque aussi un genre de vie animal par opposition à la culture humaine. [...]

Cette attitude de pensée, au nom de laquelle on rejette les «sauvages» (ou tous ceux qu'on choisit de considérer comme tels) hors de l'humanité, est justement l'attitude la plus marquante et la plus instinctive de ces sauvages mêmes. [...]
L'humanité cesse aux frontières de la tribu, du groupe linguistique, parfois même du village; à tel point qu'un grand nombre de populations dites primitives se désignent elles-mêmes d'un nom qui signifie les «hommes » (ou parfois - dirons-nous avec plus de discrétion? - les « bons », les « excellents » , les « complets »), impliquant ainsi que les autres tribus, groupes ou villages ne participent pas des vertus ou même de la nature humaine, mais qu'ils sont tout au plus composés de «mauvais», de « méchants », de « singes de terre » ou « d'oeufs de pou ». On va souvent jusqu'à priver l'étranger de ce dernier degré de réalité en en faisant un « fantôme » ou une « apparition». Ainsi se réalisent de curieuses situations où deux interlocuteurs se donnent cruellement la réplique. Dans les Grandes Antilles, quelques années après la découverte de l'Amérique, pendant que les Espagnols envoyaient des commissions d'enquête pour rechercher si les indigènes avaient ou non une âme, ces derniers s'employaient à immerger des Blancs prisonniers, afin de vérifier, par une surveillance prolongée, si leur cadavre était ou non sujet à la putréfaction. [...]



En refusant l'humanité à ceux qui apparaissent comme les plus «sauvages » ou « barbares » de ses représentants, on ne fait que leur emprunter une de leurs attitudes typiques. Le barbare, c'est d'abord l'homme qui croit à la barbarie".

Claude Lévi-Strauss,  Race et histoire, Éd. Denoël-Gonthier, coll. Médiations, 1968, pp. 19

                      L’étude de ce passage de « Race et Histoire » est particulièrement intéressante par rapport à la question de la bêtise, notamment parce qu’elle entre en résonance avec ce que nous pourrions appeler « une logique constitutive de l’identité » que nous retrouvons à peu prés partout et dont il s’agira pour nous de savoir si elle est la seule, auquel cas ce serait bel et bien la notion même d’identité qu’il nous faudrait alors mettre en question (mais il est à espérer que nous en relèverons une autre). De quelle logique s’agit-il ? De celle qui consiste à se poser comme « soi » par exclusion de ce que nous définissons comme « autre ». Je ne suis moi qu’en tant que je me distingue de ce qui n’est pas moi. Nous percevons dans l’œuvre du théoricien nazi Carl Schmidt l’expression claire de cette dynamique appliqué à l’esprit même de la nation : « Une collectivité s’identifie comme telle par opposition à ce qui est contraire. Une société se définit en opposition aux autres. Tout ce qui devient antagonique devient politique. La guerre est donc l’acte politique par excellence, car pour exister soi-même il faut repérer son ennemi et le combattre. » Nous saisissons bien dans cette logique tout ce qu’elle implique en termes de conquête et d’adversité.
Claude Lévi-Strauss décrit d’abord les mille et une façons par le biais desquelles nous avons presque spontanément tendance à considérer l’autre culture comme autre à la culture même. Nous pratiquons tous ainsi une forme d’ethnocentrisme qui nous amène à répudier toute pratique culturelle différente de la notre. Le barbare, pour les grecs, c’est celui qui « baragouine », qui bégaie, qui n’articule pas parce qu’il ne parle pas grec. Il existe donc bien un lien profond étymologique entre la bêtise et la barbarie, c’est le rapport à l’animalité, et surtout à une animalité perçue comme stupide, bornée, aveugle, inerte et brute.

Le film « 300 » de Zack Snyder, touche du doigt dans sa frénésie caricaturale, des points tout-à-fait fondamentaux, mais « à son insu ». Disons que c’est précisément dans l’acte même par le biais duquel la violence devient un argument aguicheur, veule et commercial qu’il acquiert un étrange droit de cité. Pour le dire plus clairement, l’excellence de ce film, c’est tout ce qui, de lui, de cette glorification vulgaire de la violence et de la civilisation Grecque échappe à ces auteurs, notamment Franck Miller lui-même (défenseur un tantinet trop zélé d’un Occident « musclé »). La correspondance entre le conditionnement spartiate et celui des jeunesses Hitlériennes éclate comme une évidence dans ce film. Or ce rapprochement est juste. On sait qu’Hitler était un admirateur de cette période de l’Antiquité Grecque et plus particulièrement de la discipline spartiate. Si le barbare était  celui qui croit à la barbarie, alors « 300 » serait un film barbare, mais nous ne tomberons pas dans le piège de croire à notre tour à cette barbarie là, nous pointerions plutôt sa maladresse, ses délires de mise en scène (Léonidas ordonnant à sa troupe de stopper au seuil d’une falaise, ou abattant trois perses en un seul coup de lance), et sa qualité graphique remarquable qui constitue vraiment d’ailleurs le seul intérêt de ce film.

Or l’un des passages les plus intéressants de ce film décrit l’attaque des 300 spartiates par le corps d’élite de Xerxès, « les immortels », unité qui a bel et bien existé mais qui se voit réduite, dans le film, à des lézards masqués munis de sabres. Les immortels ne sont pas humains, puisque ils sont perses, leur sang est noir alors que celui des spartiates est rouge. Les grecs défendent la raison, la liberté, la culture et l’esprit de corps alors que les perses sont lascifs, esclaves, indisciplinés et multiples. La Grèce c’est la glorification de l’esprit Apollinien, le triomphe de la forme sur les puissances du chaos et Ephialtès, le fourbe, ne peut être que difforme. Nous sommes presque au-delà des stéréotypes. Tout est facile, manichéen, affiché, sur-joué. Il n'est pas une seule image de ce film qui soit autre chose qu'une invitation à ne pas réfléchir. 


dimanche 3 janvier 2016

"Pouvons-nous lutter contre la bêtise?"


Le monologue du "gros con"- « Je me lève et, comme chaque matin, j’écoute la radio la plus écoutée des français : il paraît que le dernier film de Luc Besson est très bien, j’irai le voir. Comme ça, en plus, je pourrai en parler avec les collègues, pas comme Bertin, quel abruti celui-là ! Toujours tombé de la planète Mars ! Jamais au courant de rien ! Ah ! Les nouvelles maintenant : plus de cent morts dans un attentat à Bagdad. Ben oui, qu’est-ce que j’y peux ? C’est toujours pareil ! Il n’y a pas de limite à la connerie humaine ! Tiens ma pub favorite : des bons de réduction pour trois lots de shampoing achetés ? Super affaire ! J’en prendrai quand j’irai faire les courses. Faut pas laisser passer des occasions comme ça. Pas comme Bertin. Quel abruti celui-là ! Il dit qu’il n’écoute jamais les publicités. Faut pas s’étonner après d’être fauché avant la fin du mois.
Moi, je suis content de ma petite vie. Je prends le métro pour aller au travail : encore des SDF qui demandent de l’argent. J’ai un principe, je donne jamais : ils iront le boire de toute façon. Pour lutter efficacement contre la pauvreté, il faut que ça vienne d’en haut. C’est pas mon problème ! Et puis, ils n’ont qu’à trouver du boulot s’ils veulent manger. Tiens il y en a un qui va pas bien là ! Il était couché là aussi hier. Bon ! Moi, je ne veux pas avoir d’histoires, je vais garder les yeux dans mon journal à faire semblant de lire.

Une fois au bureau, réunion de l’ensemble du service, je vais me caler dans ma chaise favorite prés du radiateur, avec mon petit café. Le chef va parler mais j’en ai rien à foutre. J’ai l’air d’être là, mais j’y suis pas. Je suis un malin moi ! Je sais bien qu’il regarde les absents, je fais tout pour ne pas me faire remarquer. J’ai pas envie d’être marqué absent, mais c’est pas pour autant que je suis vraiment là. Je suis un rusé, je retrouverai mon petit bureau, je traiterai mes petits dossiers, comme je fais toujours et puis je prendrai l’apéro avec les collègues. La belle vie quoi ! Je ne me pose pas de questions, je fais ce qu’on me dit de faire, mais à l’intérieur je fais bien ce que je veux.
C’est quoi ce que je veux, au fait ? Suivre le train-train, pas me retrouver à la rue, dans la misère, et puis rentrer chez moi, le soir, regarder ma petite télé avec ma petite femme, boire des coups avec mes potes, être normal quoi ! Mais c’est quoi : être normal, au fait ? Faut que j’arrête avec ces questions débiles! Manquerait plus que je me prenne la tête ! Comme Bertin (quel abruti celui-là !) qui nous gonfle toujours avec ses questions pour savoir ce que ça veut dire : « réussir sa vie ». C’est pas compliqué, moi je dis ! Réussir sa vie c’est la gagner ! Point barre ! On ne va pas se triturer les méninges pendant 107 ans. C’est les intellos, les politiciens et les fonctionnaires qui nous mettent dedans de toute façon ! Informé de tout, curieux de rien : c’est ma devise. »


Questions :
1)    Quelles sont les caractéristiques permettant de considérer que la personne qui tient un tel discours est « bête » ? Reprenez chaque paragraphe dans le détail et justifiez votre réponse (si vous faites attention, vous vous rendrez compte qu’il y a des traits de caractère de la bêtise quasiment à chaque ligne)
2)    Vous reconnaissez-vous dans certaines des attitudes qui sont ici décrites (si cela peut vous mettre à l’aise, moi, oui !) ? Si oui, lesquelles ?
3)    Donnez votre définition de la bêtise, en vous aidant, ou pas, de certains traits présents dans ce monologue. Vous venez de désigner la maladie, déterminez maintenant le remède : comment lutter contre la bêtise ?
4)    Réussir sa vie, est-ce la gagner ? Commentez la devise : « Informé de tout, curieux de rien. »
5)    « Peut-on lutter contre la bêtise ? » Quel est le présupposé d’une telle question ? En quoi ce texte nous aide-t-il à traiter cette question ?