3) La rupture de la science moderne: du monde comme cosmos à la nature comme ressource
a- La distinction entre comprendre et expérimenter
C’est en 1632 que Galilée publie « dialogues sur les deux principaux systèmes du monde » qui marque définitivement sa contestation de la vision héritée d’Aristote et de Ptolémée (géocentrisme) et son adhésion à Copernic (héliocentrisme). Le livre sera rapidement condamné par l’inquisition. Il faut bien réaliser que cet ouvrage rompt avec des conceptions qui dataient de 1500 ans. C’est un bouleversement total de perception du monde. Pour le décrire, Alexandre Koyré a écrit un livre intitulé « du monde clos à l’univers infini ». Ce n’est pas vraiment que Galilée affirme l’infinité de l’univers (contrairement à Giordano qui sera brûlé à Florence et qui avait déjà une forme d’intuition de cette infinité voire du multivers), mais il démontre comme Copernic que ce n’est pas la terre qui est au centre de l’univers. Si le système solaire était une grande cité, la terre est plutôt dans la banlieue et le centre ville, c’est le soleil. Mais nous savons maintenant que le système solaire lui-même n’est qu’à la périphérie d’une immense galaxie: la voix lactée et nous avons jusqu’à présent décompté 2000 milliards de galaxies dans l’univers (évidemment il n’est question ici que de l’univers observable).
Il est évident que si nous en étions restés à la conception aristotélicienne et scolastique (moyen-âge) du monde, nous n’aurions jamais progressé dans cette réalisation là. Toutefois, pour Galilée, le « monde.
Avant d’essayer de saisir concrètement ce qui a changé dans la représentation du monde, il faut d’abord évoqué la différence de perception ou de méthode et réaliser aussi qu’Aristote se détache lui aussi à son époque (4e siècle avant JC) d’une explication assez sommaire empreinte de religion et de mythologie. C’est au 6e et 5e siècle avant JC que naît en Grèce, le commencement de ce qui donnera en occident la science, c’est-à-dire le détachement d’une justification exclusive du réel et des phénomènes par des êtres et des éléments surnaturels pour envisager les évènements naturels comme ayant des causes et obéissant à une finalité.
C’est en 460 avant JC que naît Hippocrate qui participera lui aussi de ce mouvement par lequel on se détache progressivement des prières et des sacrifices à Asclépios pour envisager la maladie plus rationnellement (naissance de la notion de symptôme). Tout phénomène a des causes et il se produit parce que la nature suit un ordre, une finalité. C’est cela que porte des auteurs de cette époque comme Aristote (et c’est déjà pas mal pour l’époque).
Avec lui la nature est « phusis », ce qui donnera la physique, soit un lieu traversé par des forces expliquant les mouvements et le développement des êtres, des éléments. Ce qui apparaît avec lui c’est la conception d’un Cosmos, d’un univers ordonné. Ainsi par exemple pour Aristote il y a un monde sublunaire et un monde supralunaire. La lune est la limite entre un monde corruptible où règne les quatre éléments (terre, eau, air feu) et un monde supra lunaire éternel incorruptible, régi par des lois inaltérables. Une fois qu’on a compris et admis cet ordre, la question que pose Aristote est la suivante: « quelle est la place de cette chose dans l’ordre du cosmos ? » Alors qu’avec Galilée, Descartes et la science moderne, on se demande quelles sont les lois qui expliquent que telle ou telle chose se passe?
b- Expérience et Méthode: la rupture moderne (référence au voile d’Isis)
Dans son livre « le voile d’Isis » (essai sur l’histoire de l’idée de nature), le philosophe Pierre Hadot spécialiste de l'Antiquité grecque revient sur un passage de Plutarque (2e siècle après JC) dans lequel il évoque une statue de la déesse égyptienne Isis (déesse de la nature) voilée et portant cette inscription: « Je suis tout ce qui a été, qui est et qui sera, et aucun mortel n’a jamais soulevé mon voile. » Cette inscription fait écho avec une phrase d’Héraclite: « la nature aime à se voiler. » On peut considérer cette phrase comme mystérieuse sans plus, héritière d’une époque où l’on vénérait les paroles des oracles, ou bien on peut lui donner un sens plus profond, notamment parce que certaines paradoxes de la physique quantique (comme la dualité onde / particule) approfondissent cette conception structurellement cachée de ce qui se manifeste (expérience des fentes de Young).
Pierre Hadot définit, avec beaucoup de justesse deux attitudes par rapport à ce voile:
- L’attitude prométhéenne: c’est exactement celle de la science moderne: elle consiste à vouloir arracher le voile de la nature, la démasquer par des expérimentations qui la force à se dévoiler. C’est exactement ce que veut dire Descartes dans le texte que nous allons voir après: « se rendre comme maître et possesseur de la nature. » C’est la conception de la science moderne comme conquête, pouvoir, contrôle.
- L’attitude orphique: Elle ne croit pas que la nature soit un secret à briser, mais un mystère à admirer, à célébrer, à laisser apparaître à travers la beauté, la poésie, l’art, la contemplation. Selon Hadot, nul ne « soulèvera » vraiment le voile d’Isis, mais le poète, l’artiste, le philosophe contemplatif acceptent comme harmonie, comme présence vivante. Pour Hadot, la nature n’est pas une simple matière à dominer, mais une force interne, une présence vivante, et l’« orphisme » consiste à se mettre en posture de récepteur plus qu’en posture de conquérant.
Il faut essayer de réaliser clairement que nous passons en 1630 d’une certaine conception de la connaissance à une autre. Peut-on comprendre la nature sans l’écouter et partir du principe que c’est elle qui dicte les principes qui la régule. Pour la science moderne, la nature ne nous dira rien tant qu’on ne lui posera pas de question et plus la questions sera précise, oppressante, voire intrusive, plus la réponse sera probante. C’est exactement cela qui explique les succès incroyables de la science moderne, notamment par rapport à la question de la chute des corps (Galilée, Newton) mais aussi dans le domaine des astres et de la connaissance de l’univers.
Galilée a simplement osé tourner sa lunette vers le sublunaire dont Aristote affirmait qu’il était régulé par des cycles inaltérables, parfaits, incorruptibles et il a aperçu une multiplicité d’étoiles et des phénomènes moins réguliers que ceux qui se produiraient dans une dimension divine et cyclique, éternelle. Galilée, Newton, Toricelli, Bacon, etc, choisissent de poser des questions à la nature, et cela va donner des résultats extrêmement féconds dans tous les domaines de la science. C’est dans cet esprit qu’il nous faut lire ce texte célèbre de René Descartes (1637):
Mais, sitôt que j’ai eu acquis quelques notions générales touchant la physique, et que, commençant à les éprouver en diverses difficultés particulières, j’ai remarqué jusques où elles peuvent conduire, et combien elles diffèrent des principes dont on s’est servi jusques à présent, j’ai cru que je ne pouvais les tenir cachées sans pécher grandement contre la loi qui nous oblige à procurer autant qu’il est en nous le bien général de tous les hommes. Car elles m’ont fait voir qu’il est possible de parvenir à des connaissances qui soient fort utiles à la vie, et qu’au lieu de cette philosophie spéculative qu’on enseigne dans les écoles, on en peut trouver une pratique, par laquelle connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. Ce qui n’est pas seulement à désirer pour l’invention d’une infinité d’artifices, qui feraient qu’on jouirait, sans aucune peine, des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent, mais principalement aussi pour la conservation de la santé, laquelle est sans doute le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie ; car même l’esprit dépend si fort du tempérament, et de la disposition des organes du corps que, s’il est possible de trouver quelque moyen qui rende communément les hommes plus sages et plus habiles qu’ils n’ont été jusques ici, je crois que c’est dans la médecine qu’on doit le chercher. Il est vrai que celle qui est maintenant en usage, contient peu de choses dont l’utilité soit si remarquable ; mais, sans que j’aie aucun dessein de la mépriser, je m’assure qu’il n’y a personne, même de ceux qui en font profession, qui n’avoue que tout ce qu’on y sait n’est presque rien, à comparaison de ce qui reste à y savoir, et qu’on se pourrait exempter d’une infinité de maladies, tant du corps que de l’esprit, et même aussi peut-être de l’affaiblissement de la vieillesse, si on avait assez de connaissance de leurs causes, et de tous les remèdes dont la nature nous a pourvus.
René DESCARTES, Discours de la méthode (1637), sixième partie, GF-Flammarion, 2000, p. 98-100.
Ce qui fait de ce passage du discours de la méthode un texte emblématique de la science moderne, c’est qu’à la fois nous saisissons tout ce qui, des thèses de Descartes et de ce « chantier » qu’il voit ouvert devant lui est absolument irrésistible, comme si, vraiment il ne discernait pas ce qui retient l’être humain d’enregistrer les bénéfices concrets, réels, matériels de ses connaissances et qu’en même temps, nous, vivant au 21e siècle, c’est-à-dire précisément tous ces progrès techniques que Descartes ne faisait que pressentir dans l’émergence de cette nouvelle façon de concevoir l’univers et la science, connaissons bien les difficultés voire les inconvénients de tout ce que promeut le philosophe français (transhumanisme).
L’idée essentielle réside dans cette nouvelle orientation pratique de la science qui ne se réduirait pas à connaître, comprendre mais aussi à transformer, extraire, mettre à profit ces avancées. Le texte se divise en deux moments: le premier permet à Descartes de prendre ses distances et finalement de critique la scolastique et ‘l'autorité d’aristotélisme, même si le nom de cet auteur n’est pas prononcé. Le second moment a trait plus spécifiquement à la médecine et à la possibilité d’augmenter l’espérance de vie des êtres humains. C’est un peu comme si Descartes affirmait qu’il est grand temps que la science nous serve à quelque chose de concret, dans notre vie réelle plutôt que de nous apporter de la connaissance.
L’une des théories les plus connues de Descartes est celle de l’animal machine, à savoir que selon lui, les animaux étant dépourvus d’âme, ils ne sont que des corps et un corps est un assemblage d’organes auquel on peut appliquer un schéma mécanique, exactement comme une montre dont le mouvement de rotation des aiguilles est causé par l’enchaînement de rouages alimenté par des ressors (remontés à la main). Dans sa Lettre au marquis de Newcastle (1646) et le Traité de l’homme, Descartes compare les animaux à des automates : leurs corps fonctionnent comme des horloges ou des fontaines hydrauliques, mus par des “esprits animaux” (un fluide) agissant sur des ressorts, muscles et nerfs. Ils réagissent par instinct mécanique, sans âme ni pensée. Pour Descartes, tout dans la nature obéit à des lois mécaniques simples, instituées par Dieu au moment de la création. Les phénomènes physiques (mouvement, croissance) s’expliquent par la matière en mouvement, sans finalité occulte : il suffit d’imaginer Dieu comme un ingénieur suprême ayant assemblé un univers-machine selon des règles fixes (comme dans ses Principes de la philosophie). De même pour comprendre le pommier, il faut raisonner comme si Dieu l’avait fabriqué pièce par pièce, avec des “ressorts” (sève, racines) obéissant à la mécanique divine. C’est sa méthode réductionniste et mécaniste: décomposer en causes matérielles pour “rentrer dans la compréhension de la nature”, sans recourir à des formes aristotéliciennes ou à une âme végétative.
Finalement il faut adopter une démarche d’artisan, de technicien y compris pour comprendre. On mesure bien à quel point et même si Descartes ne semble pas connaître cette métaphore du voile, il s’agit bien d’arracher à la nature toute interprétation mystérieuse ou sacrée. On pourrait dire qu’en fait si l’on utiliser la nature il faut la comprendre mais qu’en retour si l’on veut la comprendre il faut lui appliquer le modèle de l’utilisation, du fonctionnement: « comment ça marche: la gravitation, la pousse des végétaux, la coagulation du sang, etc. ? »






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