Tout sujet de philosophie en terminale pose un problème, c’est-à-dire se pose à partir d’une contradiction à laquelle il faut remonter comme d’une rivière on rechercherait en amont la source. Plus que toute autre chose, la question s’impose à nous avec une résonance, un écho. On la pose sur la table et cela crée un bruit qui dure, peut-être même qui ne cesse jamais, c’est ce bruit, ce tintement du sujet qui fait sa profondeur, sa nature.
Cela signifie concrètement que si nous nous précipitons vers la possibilité d’une réponse qui serait unilatérale, qui ne serait QUE oui ou QUE non, nous abordons le sujet d’une façon falsifiée, gauchie, incorrecte et surtout très pauvre. Existerait-il dans le bonheur la jouissance d’un état qui ne serait concevable, praticable qu’en corrélation avec les autres êtres humains? En partage?
1) la distinction entre avoir et être, le bonheur et le plaisir
La distinction entre avoir et être peut se révéler ici très éclairante: le bonheur est-il une condition que l’on acquiert, que l’on possède ou bien une condition que l’on « est ». Dans le sujet c’est le verbe être qui est utilisé, mais en même temps, nous savons bien que nous vivons dans un type d’économie au sein de laquelle le bonheur semble conditionné par notre niveau de vie, c’est-à-dire par l’argent que l’on gagne et le niveau de confort auquel nous pouvons prétendre. Peut-être ne suffit-il pas que ‘j’ai une belle voiture, encore faut-il que j’ai la plus belle voiture du quartier et que les autres ne l’aiment pas et qu’ils m’envient. Nous serions alors heureux de jouir de la possession d’un bien dont les autres seraient privés. Soyons cyniques: est-ce que nous pouvons vraiment assurer qu’il n’existe pas une partie de nous, quand nous assistons ou entendons parler des malheurs d’une personne que nous connaissons, qui se réjouit de ne pas être victimes des mêmes souffrances? MOI, ça va quand tant d’autres êtres humains dans le monde sont dans la misère. Peut-il exister un bonheur égoïste, quasiment sadique, méchant?
Il ne fait aucun doute que cette interrogation est bien dans le sujet, même si elle n’est pas encore vraiment argumentée. Peut-être nous est-il arrivé d’éprouver cette satisfaction malsaine aux malheurs des autres. Un philosophe comme le Marquis de Sade l’a même théorisé sauf que lui l’a défini plutôt comme plaisir, comme tendance dictée, si on le suit (mais bon! Suivre le marquis de Sade n’est pas une super idée, à tous les points de vue) par la nature.
Sans aller jusqu’à adhérer aux thèses de ce philosophe extrême (qui nous parle de jouissance aux souffrances que l’on impose aux autres: les pulsions « sadiques »), nous pouvons difficilement nier l’évidence d’un comportement indifférent. De fait, il nous est impossible de porter assistance aux personnes qui sont les plus démunies et quiconque marchant dans une rue a déjà été sollicité pour aider, donner un peu d‘argent et, pour peu que cela se produise trop souvent, a été obligé de refuser. C’est même pire que cela: le fait de vivre dans une économie mondialisée induit que l’on ne peut acheter « ici » sans créer « là » de l’inégalité. A moins de n’acheter que des produits étiquetés par la mention « commerce équitable » dans certaines boutiques spécialisées (et plus chères), nous vivons avec la conscience de créer par nos achats l’injustice dans le monde, une injustice dont d’autres personnes feront les frais au sens propre. Vivre, notamment pour les habitants de l’occident, c’est nécessairement participer à une chaine des malheurs et comme l’a dit le premier ministre Michel Rocard « la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde. » Cette conscience d’être l’un des maillons de ce que l’on pourrait appeler « la chaîne de la souffrance » nous empêche-t-elle ou nous interdit-t-elle d’être heureux.se?
Probablement avons nous envie de répondre « non », parce que de fait, l’emprise mondialisée d’une économie capitaliste fondée sur la libre initiative de l’individu aux dépens des autres nous semble si forte que si nous répondions « oui » nous renoncerions au bonheur. Et pourtant nous mesurons bien l’impossibilité d’être heureux avec une conscience empreinte de culpabilité. Nous pouvons même aller un peu plus loin: quiconque a déjà connu des joies d’équipe ou de groupe ou de public a déjà perçu une augmentation de sa joie proportionnelle à sa capacité à être partagée, comme si le bonheur supposait que l’on sorte précisément des limites de son ego. Il n’est pas besoin d’ailleurs d’aller jusque là: quand une personne inconnue nous demande un renseignement dans la rue, nous nous sentons (espérons-le!) obligé.e de répondre à sa demande et nous faisons notre possible pour le faire. Les motivations du bénévolat ou de notre participation à des mouvements de solidarité semblent pointer vers le « non ».
Nous ne sommes pas encore entrés dans la dimension philosophique du sujet, mais dans ce tout début de réflexion, quelque chose de la difficulté du problème a percé et plusieurs termes sont apparus: égoïsme, individualisme, solidarité, justice, économie, politique, etc.. Nous ne sommes pas très loin de la question éthique, de la question de l’ethos, de l’attitude. Peut-on se satisfaire de soi dans l’indifférence totale à autrui? Le bonheur est-il conditionné par notre niveau de confort, de jouissance de tel ou tel bien? Peut-on être heureux sans se satisfaire d’être soi? Se satisfaire d’être soi implique-t-il que je ne sois pas à l’origine de la difficulté à vivre des autres êtres humains?
II est temps maintenant d’entrer vraiment dans le questionnement philosophique du sujet, c’est-à-dire de formuler le PROBLEME qui est contenu implicitement dans l’énoncé (il sera toujours question de problématiser un sujet en philosophie et par ce terme il faut entendre rendre explicite le fond de la question, son implicite). Or c’est impossible à réaliser tant que nous ne disposons pas d’une définition assez précise du bonheur.
Un point fondamental apparaît assez vite, c’est que le bonheur n’est ni une sensation, ni un « concept » (par concept il faut entendre une idée générale), autrement dit, ce n’est ni une expérience des sens (même s’il peut y avoir une influence sur un bien être physique) ni une idée théorique. Qu’est ce qui nous permet d’être aussi catégorique?
Si le bonheur était une sensation, on ne voit pas du tout ce qui le distinguerait du plaisir et ces deux mots que beaucoup de personnes confondent ont pourtant un contenu différent. Le plaisir est instantané, fugitif. Le bonheur décrit un état durable de satisfaction. Etre heureuse.x, c’est jouir d’une condition qui nous permet de trouver en soi une certaine sérénité à partir de laquelle les évènements qui nous arrivent agréables ou désagréables seront abordés, vécus de telle sorte qu’ils ne nous feront pas sombrer dans la dépression. En fait le bonheur n’est pas provoqué par quelque chose de matériel (objet, argent, niveau social, évènement, etc.). Si un bien matériel apportait le bonheur, nous ferions toutes et tous notre possible pour le posséder et ce sera fini. Ce n’est pas le cas (notamment parce que le bonheur n’est pas un bien matériel que l’on peut avoir mais une condition qu’il s’agit pour nous d’être)
(Il peut être intéressant ici en marge du sujet, parce que l’énoncé n’envisage pas la possibilité que le bonheur n’existe pas, de constater que nous vivons dans un certain type de société dite d’abondance, c’est-à-dire d’hyper consommation, dans lequel on semble confondre plaisir et bonheur comme si la réussite dans sa vie passait par la quantité de biens dont on peut faire l’acquisition. Aucune société d’économie capitaliste ne pourrait prospérer ni même fonctionner sans cela. C’est comme si une confusion philosophique évidente régulait l’existence des populations. Dans ce type d’économie, à supposer que nous y adhérons, cela signifie soit que nous avons consciemment renoncé au bonheur et donc que nous nous réfugions dans les plaisirs, soit que nous faisons la confusion entre bonheur et plaisir comme finalement la publicité sur certains produits nous y invite en nous faisant croire que notre bonheur dépend de l’acquisition de telle voiture, de tel parfum, de telle chaîne de divertissement, voire de telle drogue)
Le bonheur n’est pas provoqué, causé. Il n’est rien qui puisse nous rendre heureuse.x en soi mais il y a des moments à l’occasion desquels nous réalisons notre bonheur comme une condition qui finalement ne cesse jamais d’être là mais dont nous ignorions qu’elle était là. Au contraire le plaisir est toujours conditionné, provoqué, et les causes qui le provoquent sont finalement identifiables: le plaisir gustatif, esthétique, sexuel, addictif, etc. Le plaisir est une sensation, une stimulation dont il est même possible de localiser le siège physique dans le cerveau: le système de récompense.
On mesure bien alors l’énorme différence avec le bonheur dont on ne voit vraiment pas où nous pourrions le situer dans le corps.
Mais alors, est-ce une idée, un concept? Non parce que, comme le dit le philosophe Emmanuel Kant, « le concept de bonheur est un concept si indéterminé, que, malgré le désir qu'a tout homme d'arriver à être heureux, personne ne peut jamais dire en termes précis et cohérents ce que véritablement il désire et il veut. » En d’autres termes, ce n’est pas un concept mais un idéal de l’imagination. Personne ne peut définir universellement le bonheur.
Nous pouvons consulter l’étymologie du terme: Bon « heur ». Heur en ancien français signifie occasion: je n’ai pas l’heur de vous connaître signifiait: « je n’ai pas eu l’occasion de vous êtres présenté.e »; Il y a donc une référence évidente au hasard, à ce que l’on pourrait appeler le génie de l’occasion. Nous percevons bien cela quand nous disons « malheureusement ». Cela signifie que le hasard des circonstances n’a pas été favorable. Donc a contrario, le bonheur c’est un hasard des circonstances favorable, une fatalité mais en bien. On pourrait inventer un adverbe: » bonheureusement » ou « bienheureusement » je vous ai rencontré, et finalement peut-être serions nous alors proche de cette énigme inhérente à la notion de bonheur.
En même temps, cela pose un problème, à savoir que le bonheur serait une question de hasard. il dépendrait seulement des circonstances qu'une telle soit heureuse et non telle autre. Et plus encore, les circonstances sont changeantes, imprévisibles et finalement "courtes", ce qui ne cadre pas du tout avec tout ce qui a été établi précédemment.
Approfondissons encore l'étymologie: heur vient du latin augurium qui signifie augure, signe favorable, comme ceux que les Dieux nous envoient et que les oracles savent décrypter. Le bon heur n'est donc pas tant le bon évènement en soi que le bon signe. Or un signe est affaire d'interprétation, de perspective, d'angle. Et ici tout s'éclaire, il n'existe, répétons-le, aucun évènement qui serait par lui-même porteur de bonheur mais il existe un bon "heur", c'est-à-dire un bon angle une bonne façon d'être impacté.e par cet évènement. Il ne nous arrive jamais rien d'heureux, il est possible de travailler sur soi de telle sorte que tout évènement, quel qu'il soit soit susceptible de nous permettre d'en jouir, d'en retirer une satisfaction pleine, entière, durable. C'est ça le bonheur! OUF!




Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire