La chose la plus horrifique est, je le crois, l’incapacité pour l’esprit humain de retranscrire en mots l’événement dont nous fûmes l’objet ce 24 décembre 1934. Cette placide rigidité demeure salvatrice, tant ses noirs contours préservent votre âme de la folie à laquelle je ne pense avoir échappé que de justesse. La recherche de quelque vérité ou de sens dans l’exercice graphique (appelé écriture) ne serait qu’une infâme prison dont les inébranlables clôtures résulteraient de l’impossible conception du cerveau humain.
Mon implication dans cette tragédie est étroitement liée à ma profession d’anthropologue qui, bien que ne me procurant qu’une maigre subsistance, me transporta aux confins d’opaques limites de la pensée terrestre. Pour faire court, en ce matin de l’hiver glacial de 1934, un étrange télégramme en provenance du minuscule hameau de R... (je me refuse à écrire ce nom maudit qui, jusqu’à aujourd’hui, me procure d’atroces souvenirs ineffaçables) requit mon attention immédiate. En quelques semaines, il m’était imposé de percer les secrets immémoriaux de lumineuses collines afin de déterrer quelques spécimens néandertaliens. Je dus dès lors renoncer à passer avec les membres de mon foyer ce que je n’ose plus appeler « fête ».
Je m’élançai alors avec mon peu de bagages sur les mornes routes accidentées de la région de P., n’ayant pour seul objectif que d’arriver avant que l’obscurité ne s’abatte sur ce monde hors de toutes perceptions chronologiques. Dans la verdoyance de ces collines, la noirceur des forêts semblait être des taches sombres sur la toile paisible d’un artiste à l’esprit fiévreux. Mon avancée se faisait d’autant plus rude que le délicat manteau blanc, caractéristique des journées d’hiver, noyait tout semblant de vie pour ne laisser que son empreinte uniformisée sur les seuls repères tangibles.
Je m’avançai vers ces étranges lumières rougeoyantes que j’avais vues à mon arrivée. Plus je m’approchais, plus le bourdonnement se faisait intense, tout comme le sentiment d’angoisse indicible que je ressentis, sans doute corroboré par l’absence de bureau télégraphique, raison de mon arrivée. De nature prudente, il me parut sensé d’éviter de me rendre sur la place à découvert et je choisis d’y jeter un bref coup d’œil avant d’annoncer mon arrivée. Maudite soit la curiosité dont je fis preuve en cet instant : le spectacle d’une horreur sans nom n’est aujourd’hui pour moi qu’un traumatisme mortel dont l’indescriptibilité m’effraie.
Une centaine — que dis-je ? — des milliers de petits humanoïdes psalmodiaient des chants hivernaux dans une langue loin de toute parenté terrestre. Ils formaient une ronde et, dans leur tenue d’un vert si éclatant, tendaient les bras vers un immense brasier semblable à l’ouverture la plus imposante du Tartare. Souhaitant mais ne pouvant m’en aller tant la curiosité de nous autres chercheurs était importante, l’effroyable apparence de l’homme sans visage me dissuada de rester davantage. C’était une créature, bien qu’humaine au premier coup d’œil, dont le visage glacé, la taille immense et l’aspect bedonnant, sortis tout droit des tréfonds d’une imagination perverse, ne sont aujourd’hui pour moi plus qu’une source de cauchemars. Il avait bien l’air d’avoir mille ans et d’avoir côtoyé les Grands Anciens, gardiens des secrets des temps passés.
J’entamai dès lors une course précipitée pour m’échapper de cet enfer céleste lorsque une alarme stridente retentit. Le pont branlant salvateur n’était plus qu’à quelques mètres quand j’entendis cette horde maléfique aboyer ce que je devinais être des sorts ou des cris guerriers dont même les plus grands sorciers vaudous trembleraient. Une fois le pont passé et mon automobile atteinte, sous une pluie de flocons immaculés, je partis en toute hâte en remerciant le ciel que le moteur démarra sans difficulté. Une fois dépassé le panneau de ce morbide hameau, je ne pus m’empêcher d’y jeter un dernier coup d’œil et, sur un vieux panneau avachi au bord de la route, il était écrit : Rovaniemi.



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