lundi 12 janvier 2026

Terminales EMC: La femme est l'avenir / le devenir de l'homme (pour tous les groupes traitant cette question en EMC)

 


La phrase:" la femme est l'avenir de l'homme" vient du poème: "le fou d'Elsa" (1963) de Louis Aragon inspirée par sa compagne Elsa Triolet. Elle  s’inscrit dans une vison marxiste: comme le prolétaire libère l’homme de l’exploitation, la femme libère l’humanité de l’oppression patriarcale. 

            Il faut relier cette phrase à la distinction entre sexe (biologique : mâle/femelle) et genre (construction sociale : rôles imposés par la société). Aragon ne parle pas de biologie, mais d’un horizon social où la femme, opprimée dans la société patriarcale (domination masculine), devient l’agent du changement vers l’égalité. Cela annonce l’abandon des hiérarchies genrées pour une société juste. Nous savons bien que cette détermination biologique des sexes est dépassable et qu'il existe une construction par le biais de laquelle l'individu peut démentir l'identification systématique du sexe et du genre. 


        Aujourd’hui, quelques progrès (bien trop faibles) confirment cette vision : les femmes accèdent aux études supérieures et aux postes de cadres (43% en 2023, contre 22% en 1982) ; l’écart salarial à poste égal tombe à 4%, mais c'est encore beaucoup trop. La parité progresse un peu en politique (49% aux élections européennes) ; des mesures comme la bonification des retraites pour les mères réduisent les inégalités, même si de telles mesures limitent le rôle de la femme à celui de mère. Ces évolutions montrent les femmes en actrices du progrès social.

        La femme n’est pas l’avenir de l’homme, mais son devenir en termes deleuziens ( Deleuze et Guattari sont des philosophes qui ont décrit ce concept dans leur livre: Mille Plateaux). Le « devenir femme » ne veut pas dire qu'il faut que les hommes imitent les femmes, mais  qu'il importe de déconstruire les identités rigides (mâle dominant/femelle soumise) : considérer le féminin  comme une disposition, une nouvelle configuration, un mode de pensée qui accorde plus de valeur à la puissance qu'au pouvoir et dont la fluidité soit à même de détruire les oppositions binaires caricaturales et fallacieuses. L’humanité n’est pas sexuée. Etre humain, ce n'est pas être "homme" au sens de mâle, pourtant jusqu'à présent, grammaticalement le féminin doit se mettre en retrait devant le masculin. Pourquoi? Affirmer qu'il existe un devenir féminin qui doit traverser les sociétés ne signifie pas du tout que les mâles doivent devenir des femmes mais que ce mode de pensée plus fluide qui fasse enfin droit à la puissance (contre le pouvoir) , à l'Aiôn (contre chronos) va de pair avec une compréhension plus sereine et tout simplement plus juste, plus pertinente quand à la situation de l'être humain dans le monde, dans la nature, y compris dans l'être. Le dasein n'est pas sexué mais de fait on réalise bien que ce qui le définit en tant que dasein n'est certainement pas un pouvoir mais une puissance qui soit à même de prendre en compte sa contingence, sa fragilité, sa mortalité (des qualités très féminines au demeurant, non pas que le mâle ne soit pas mortel mais le masculin se caractérise par l'acquisition d'un pouvoir social grâce auquel on peut dominer les autres humain.e.s). A cet égard il ne fait aucun doute que l'exercice de la philosophie ne peut se concevoir qu'en tant que devenir féminin.

Pour Gilles Deleuze et Félix Guattari le « devenir minoritaire » est une stratégie d’émancipation : les minorités (opprimées, comme les femmes) ne conquièrent pas le pouvoir majoritaire (État, normes dominantes), mais créent des lignes de fuite, des multiplicités créatives qui échappent à la majorité. Il n’y a pas de « devenir-majoritaire » car la majorité est le standard figé (blanc, mâle, hétéro). Il est plus difficile de devenir "quelqu'un" dans une société patriarcale quand vous êtes mâle, blanc père de famille, parce que vous êtes transparent (vous êtes "monsieur tout le monde", c'est-à-dire PERSONNE) dans un cadre où finalement tout est fait pour vous et vous n'avez plus rien à devenir, ce qui n'est pas le cas d'une femme immigrée, mère célibataire, en devenir de tellement de statuts qui lui manquent etc. L'individuation (à ne pas confondre avec l'individualisme, c'est même le contraire de cela) donne raison aux minorités, aux devenir minoritaires et, sous cet angle, ce que nous vivons en ce moment, c'est l'agonie bruyante du majoritaire, c'est-à-dire du mâle blanc boomer qui gagatise un peu, voire beaucoup (comme Michel Onfray,  ou tous les masculinistes qui essaiment sur le net). Les chiens crient beaucoup (dans une sphère médiatique qui leur donne beaucoup plus de résonance qu'ils n'en ont réellement) mais la caravane est déjà en train de passer, quoi qu'il advienne! Le devenir féminin est le devenir de l'humain, et cela ne veut pas dire du tout que les "garçons" n'ont qu'à la fermer. C'est même le contraire, c'est à eux de défendre ce devenir féminin là, peut-être même plus que les filles sans quoi le risque est grand de devenir un Donald Trump bis, ou un Pascal Praud....C'est vous dire si le danger est menaçant...

        Dans Mille Plateaux (1980), Deleuze et Guattari expliquent que le « devenir-femme » n’est pas devenir biologiquement femme ou singer ses attributs (robes, douceur). C’est un processus où l’homme (ou n’importe qui) échappe à l’identité mâle rigide, phallocratique, imposée par la société patriarcale : le « mâle blanc adulte » comme norme universelle. Au lieu d’une opposition homme/femme figée, on crée une « ligne de fuite » : une transformation fluide vers une féminité multiple, subversive, qui dissout les hiérarchies genrées. Par "féminité" il faut entendre "intelligence" et les garçons aussi, évidemment  ont cette possibilité là. Ce n'est pas une question de sexe.


        L’humanité, donc,  n’est pas sexuée de manière binaire et fixe ; les identités sont des constructions sociales oppressives. Le devenir-femme est le premier mouvement pour que tout devienne minoritaire : hommes, femmes, animaux, imperceptible. L’homme dominant doit « minorer » son pouvoir (agressivité, possession) pour libérer des désirs nouveaux, non genrés. Exemple : un homme qui pleure librement, qui crée en douceur, sans dominer, incarne déjà ce devenir – il n’imite pas la femme, il la produit en lui comme force révolutionnaire.

        C’est une stratégie émancipatrice : les minoritaires (femmes, immigrés, artistes, enfants) ne visent pas à devenir majoritaires (prendre le pouvoir de l’État ou des normes). La majorité est un standard mortifère, un « arbrifié » (hiérarchique, unifié). Le devenir-minoritaire prolifère en multiplicités : flux, connexions, singularités. Pas de « devenir-majoritaire » car cela renforce le système existant ; on minore tout pour inventer un nouveau mode de "zoôn politikon". Ainsi, le devenir-femme de l’homme désexualise l’humanité vers un être à devenir, fluide, créatif, davantage en prise avec l'aiôn qu'avec chronos. 

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