- Comprendre le problème
a) Lecture première
Nous ne pouvons pas recevoir ce sujet sans penser immédiatement au travail salarié, à ce que nous appelons « l’emploi » et alors la question nous interroge sur la possibilité de n’être heureux qu’à cause de cette condition de travailleur, d’employé, de cadre, bref de personne exerçant un métier pour une activité socialement et professionnellement « cadrée », définie en vue d’obtenir un salaire en échange de l’énergie dépensée dans l’exercice de cette activité reconnue.
Les arguments en faveur du « oui » se bousculent peut-être à notre esprit, tout simplement parce que de fait, nous ne voyons pas comment nous pourrions nous accorder une vie décente sans gagner de quoi vivre, ou survivre. En même temps, nous nous rendons compte que nous sommes en train d’assimiler le bonheur à la survie. Or cette assimilation ne tient pas la route: nous sommes en train de rendre le sujet « débile », ou plutôt de l’éviter parce que le problème n’est pas de savoir si le salaire nous permet de survivre.
En même temps, il est « intéressant » que nous abordions toutes et tous le sujet de cette façon. Il convient même que nous réfléchissions sur cette « fausse route ». Est-ce que justement ce ne serait pas exactement le problème: cette obsession, cet effet de polarisation sur le travail salarié, sur cette conviction qui, pour le coup, nous travaille, et pour laquelle un chômeur, une personne en perte d’emploi est en situation de « perte » tout court, c’est-à-dire dans un état de dépression, de perte existentielle. Quelque chose commence à se faire jour ici qui peut nous mettre sur la piste du problème: nous mesurons bien à quel point le travail salarié est devenu aujourd’hui une sorte de composante incontournable et fondamentale de toute existence considérée comme légitime, à tel point qu’un chômeur est « en recherche d’emploi ». Il « FAUT » aller au travail et en même temps, ce rapport à notre emploi est majoritairement vécu ou décrit, intériorisé comme une absolue contrainte. Le travail salarié n’est pas vraiment abordé comme l’activité que nous voulons pratiquer mais comme celle que nous ne pouvons pas ne pas pratiquer: c’est la condition sine qua non (sans laquelle non: cela veut dire incontournable, inévitable, impérative) de toute vie humaine, socialisée, politique. Il ne faut pas travailler pour être heureux mais il faut bien « vivre » et c’est pour cela que la majorité travaille, et accepte souvent des métiers absurdes, dépourvus de « sens », c’est-à-dire absolument dépouillés de la moindre possibilité d’accomplissement de soi. Grâce à mon métier, je suis vivant ainsi que les proches qui vivent sur mon salaire, mais à cause de ce rapport salarié je ne SUIS plus.
b) Définitions
Un sujet commence à s’ouvrir quand l’interrogation qu’il soulève se « ramifie », se subdivise, se complexifie de telle sorte que le tout premier moment de notre approche apparaît sommaire, un peu court. On a alors envie de dire: « tout dépend de ce que l’on entend par « travailler », par « être heureux ». Ici la plupart des discussions courantes s’épuisent en « pour moi le travail, c’est » à quoi l’autre va répondre: « Ha non! Pour moi, c’est… ». Quand vous avez à rédiger une dissertation, vous n’êtes en dialogue qu’avec vous-même, et c’est ici, à ce moment où vous comprenez que le sujet vous embarque vers un PROBLEME, que vous devez être très attentive.f à ces différents sens du mot travail, bonheur et plus encore que tout cela à ce qui d’un tel sujet est profondément, durablement insoluble, ou plutôt à ce qui vous permet de discerner qu’il y a plusieurs strates dont on attend de vous que vous les exploriez, sachant que ce sont les plus profondes qu’il va falloir atteindre. La distinction entre vivre et Etre se situe à un certain niveau de profondeur philosophique mais sans ce niveau on se condamne à rester superficiel.le.
Pour être clair, la formulation de ce sujet ne nous révolte pas: il n’est pas infamant ou absurde de se demander si le travail salarié nous rend heureux ou pas, notamment parce qu’il prend une place prépondérante, pour ne pas dire, écrasante dans notre rapport à notre existence (qu’est-ce que vous faites dans la vie? Veut dire « quel métier exercez vous? », ce qui implique que l’on connaît mieux une personne quand on sait comment elle gagne sa vie - ce qui en fait n’est pas si évident, ni si vrai que ça). Et en même temps, nous nous rendons compte que la plupart des personnes que nous connaissons entretiennent un rapport forcé, contraint, déprimant (Burning out) à leur travail et cela à tel point que l’on peut aussi se demander sans que ce soit insensé si finalement leur travail salarié ne serait pas la source de leur malheur existentiel. Le problème est sûrement là ou en tout cas dans cette zone là: on ne peut pas être heureux sans travail salarié, mais on ne peut pas être heureux non plus A CAUSE de ce travail salarié et de la façon dont il s’impose à nous comme condition impérative de survie dans une « société », ou dans un type d’économie au sein duquel vivre est devenu « gagner sa vie », fut-ce en y perdant toute raison d’être.
Tout ceci indique qu’il y a vraiment un problème dans la façon dont nous considérons aujourd’hui la notion de travail. L’idée selon laquelle travailler serait l’activité par la libération de laquelle nous « sommes », ou mieux encore par laquelle nous devenons ce que nous sommes nous est aujourd’hui totalement étrangère. Elle ne vient pas en tête de la plupart des personnes qui cherchent un travail: elles veulent trouver de quoi vivre et pas du tout ce qui libère leur « être », ce qui accomplit ce qu’elles « sont ». C’est comme si l’impératif de gagner de l’argent pour survivre s’était intercalé entre nous et nous-mêmes, entre nous, ce que nous sentons vraiment être et notre attitude, à tel point que nous évoquons notre travail comme ce qui nous permet de nous nourrir physiquement mais pas du tout ce qui nous permet de nous nourrir existentiellement. Bref nous payons de la perte totale du souci de notre être le droit d’entretenir ce corps en en remplissant l’estomac.
a) le travail
Tout travail désigne « une sortie de soi », un « effort ». On pourrait presque dire, pour reprendre un terme très à la mode que travailler revient à sortir de sa zone de confort. Le travail n’est pas spontané, au sens étymologique du terme sponte sua. (de son propre mouvement) Il semble exister dans le travail quelque chose que l’on force, qui ne va pas de soi. Mais il n’est pas dit que cette sortie de soi paradoxalement ne soit pas cette activation d’un exercice dans le feu duquel on se retrouve, on s’accomplit, comme si sortir de soi était peut-être le meilleur moyen pour s’accomplir soi. Le travail apparaît comme l’activité privilégiée d’une créature étrange qui ne se connaîtrait elle-même qu’en œuvrant à faire advenir par son travail quelque chose d’autre, quelque chose qui n’était pas avant tel que cela sera après. Tout travail suppose une transformation, un « ouvrage », Travailler c’est donc s’impliquer dans une action dont l’effet est de faire advenir dans le monde quelque chose qui n’était pas comme ça avant (transformer de l'ancien pour en faire du jamais vu)
Sens 1: Dés lors, l’être humain apparaît bien comme un animal travailleur tout simplement parce que l’environnement dans lequel il vit est intégralement constitué d’objets transformés. C’est comme si l’être humain créait autour de lui des objets « seconds » obtenus par transformation de matières premières. Ici « travailleur « revient exactement à dire la même chose que « technique ». L’être humain se reconnaît dans cette transformation qu’il impose à la nature. Il se crée un milieu qui lui est propre, qui porte sa marque et dans l’extériorité duquel il se reconnaît en tant qu’animal transformateur. Nous pourrions parler ici d’un sens anthropologique ou philosophique. L’humain est un être culturel qui par son travail s’émancipe des contraintes et du donné naturel. Travailler pour être humain.
Sens 2: Le travail comme « emploi »: ce sens apparaît dés lors qu’il est question d’un échange entre l’effort consenti dans le cadre d’une activité professionnelle, comptable en termes d’heures et par l’intermédiaire duquel nous serons rétribué.e.s. Il y a ici une forte connotation sociale. Il s’agit de se positionner au sein d’une société comme travailleur, employé. Il y a bien une extériorisation d’énergie mais contrairement au sens 1, elle ne nous réalise pas en tant qu’animal transformateur, ou du moins pas seulement. Il y a un danger d’aliénation, c’est-à-dire qu’il est possible qu’on me demande d’effectuer un travail qui ne libère pas authentiquement ma puissance mais qu’ on juge nécessaire à tel moment, pour telles raisons qui sont des raisons économiques et pas anthropologiques. La critique marxiste du travail capitaliste (distinction entre travail mort et travail vivant) se situe ici. Nous pouvons parler du sens socio-économique du travail. Travailler pour être reconnu socialement et pour gagner sa vie, mais cette conception peut aussi marquer une aliénation.
(Il y a un écart considérable entre les deux premiers sens et le troisième. Pourquoi? Parce que les sens 1 et 2 nous sont beaucoup plus familiers que le troisième en ceci qu’ils décrivent le travail comme activité, comme action. Nous décidons de travailler ou nous sommes forcé.e.s de le faire pour des raisons qui tiennent à la société dans laquelle nous vivons. Chacune et chacun perçoit facilement cette considération. Le travail a un rapport avec le temps, avec la question de savoir ce que nous pouvons ou ce que nous devons faire de notre temps. Or le troisième sens attire notre attention sur un aspect qui nous vient bien moins facilement à l’esprit, à savoir qu’avant de se demander quoi faire de notre temps, peut-être serait-il opportun de s’interroger sur ce que le temps nous fait? En fait une inversion de termes nous fait très clairement comprendre la différence entre le sens 2 et le sens 3. Il était question du temps de travail (sens 2), alors que le sens 3 met en lumière le travail du temps, ce qui évidemment implique une relation beaucoup plus passive.
Mais c’est précisément cette dimension qui se situe au cœur de la question, tout simplement parce que, comme nous allons le voir, la notion de « bonheur » pose étymologiquement un rapport avec la fatalité (bon heur). Il y a les choses que nous obtenons par notre travail actif, comme de l’argent ou certaines satisfactions qui nous permettent d’éprouver du plaisir, du confort, mais LE bonheur fait signe d’une étrange aptitude que nous pourrions cultiver efficacement et grâce à laquelle il serait à notre portée de bien aborder les évènements auxquels nous ne pouvons rien changer. Le secret du bonheur ne consiste pas à vivre des évènement heureux mais à être heureux quels que soient les évènements.
C’est exactement ce que nous retrouvons notamment dans la plupart des morales de écoles antiques de philosophie (Stoïcisme et Epicurisme). On avance beaucoup dans ce sujet quand on réalise que le bonheur ne désigne pas la satisfaction que l’on obtient par le travail de transformation de ce qui nous est extérieur et grâce auquel nous gagnerions notre bien être intérieur, c’est exactement l’inverse, à savoir que nous sommes heureuse.x quand nous travaillons notre intérieur pour bien vivre ce qui nous est extérieur et que, de toute façon, nous ne pouvons pas changer (Stoïcisme). C’est exactement ce que décrit l’expression de « travail sur soi », même si précisément ce travail n’est absolument pas formulable en termes de méthode ou de « marche à suivre ». Quelque chose ici nous est vraiment personnel, idiosyncrasique (une disposition qui nous est propre). En fait, dans cette perspective là qui vise finalement l’action passive de la transformation du travail (ce par quoi nous avons l’habitude de dire que nous sommes « travaillé.e.s » ce par quoi l’univers nous apparaît comme ce qui ne cesse d’être en travail, bref le devenir) le sujet donné glisse sémantiquement vers un autre: faut-il travailler à être heureux.se?)
En même temps, ce troisième sens n'est pas si difficile à saisir que ça. Quand nous disons que nous sommes "travaillé.e.s" par quelque chose ou que le bois d'une fenêtre a "travaillé", nous désignons un processus insensible, lent, constant, secret, clandestin. L'entropie oeuvre dans le secret de toutes les chairs, de tous les éléments, de toutes les plasticités et matériaux, de tous les organismes et elle leur impose invariablement, par une sorte de "grignotage", d'ouvrage, d'oeuvre incessante et invisible, des mutations aussi irréversibles que minuscules, presque indétectables (ou seulement à la longue). Ici le terme de "travail" revêt un sens très riche auquel nous ne pensons pas, de prime abord, parce que nous sommes trop centrés sur nous-mêmes pour envisager que nous soyons, non pas l'artisan, mais la matière travaillée. C'est pourtant bel et bien le cas. C'est un travail avec lequel nous ne sommes pas bien "au clair" et en même temps, nous ne pouvons absolument pas en nier l'activation. En un sens, c'est même le plus effectif des trois sens. Rien ni personne ne peut s'en extraire. Mais qu'est-ce que ça veut dire "travailler" en ce sens là, puisque finalement nous ne travaillons pas, nous sommes travaillé.e.s par le temps, la mort, la finitude, la contingence, etc.
Nous pourrions envisager de répondre que ça s'appelle "la philosophie" si comme le disent de nombreux philosophes dont Platon lui-même: "philosopher c'est apprendre à mourir" (mais au sens: "être mortel", s'arranger peu à peu avec cette donnée fondamentale de notre existence qui est la mortalité). Cela ne voudrait pas dire que seuls les philosophes de profession peuvent oeuvrer à ce travail là, mais que toute personne prêtant un tant soit peu attention à cet ouvrage fait, souvent sans le savoir, de la philosophie. Notons d'ailleurs que, pour les philosophes grecs de l'antiquité, ce terme de "philosophe de profession" n'avait aucun sens et ne recouvrait aucune réalité.
Mais de quel travail est-il question? Exactement de celui dont nous parle Pascal en l'excluant arbitrairement des capacités humaines: "demeurer chez soi et se confronter à l'absurdité de sa situation existentielle, faire face à sa contingence". ceci doit nous inspirer deux remarques: 1) c'est un travail ardu qui de fait n'a pas vraiment de fin: nous n'en finirons jamais de réaliser cette condition, de travailler contre elle en donnant quand même du sens à nos vies en nous levant et en nous activant à quelque chose 2) Pascal dit expressément que c'est le malheur des êtres humains de ne pas pouvoir faire ça, mais, comme nous allons le voir, peut-être le peuvent-ils. C'est le bonheur qui se joue dans la balance exprimée par ce "peut-être" (et, pour le coup, on peut envisager très poliment de répondre à Pascal: "forcément si t'essaies pas.....")
Ces trois sens du travail tiennent vraiment la route parce qu’il est très clair que nous évoquons trois aspects différents et qu’en même temps c’est toujours du travail dont il est question. Ils sont donc parfaitement susceptibles de constituer un plan au fil duquel nous poserons la question pour ces trois significations distinctes du travail:
- Le travail au sens de technique, transformation de la nature (anthropologique: l'être humain s’affirme dans cette perspective technique): l’être humain
- Le travail au sens d’emploi , d’être salarié (sens socio-économique: le travailleur gagne sa vie par son travail): le travailleur
- Le travail au sens d’être en travail, d’ouverture au devenir et au changement du temps (ontologique: réaliser ce que c’est qu’être dans le temps): l’être)
b) Le bonheur
Il s’agit de l’une des notions de philosophie pour la compréhension de laquelle l’étymologie est la plus éclairante. Bonheur est formé de « bon » et de « heur » qui vient du latin populaire augurium: présage, augure. Pour les devins, tel vol de tel oiseau peut être dit « de bon augure » s’il peut être interprété comme un signe favorable. Ce qu’il faut retenir de cette origine, c’est le rapport à la chance, à ce qui est « donné », ainsi qu’à la notion d’interprétation (savoir voir les signes favorables). Le terme de "bonheur" a évolué jusqu’à désigner une plénitude de satisfaction. Être heureux ne signifie pas qu’on éprouve du plaisir, parce que ce terme est éphémère, provisoire.
Il convient de s’attarder sur cette distinction:
- Le plaisir est a) limité dans le temps b) stimulé, causé (on connaît les causes du plaisir) c) il s’explique anatomiquement et nous savons très précisément où se situe la stimulation du plaisir (le système de récompense) d) il y a un rapport entre le plaisir et la dépendance (il est possible de manipuler une personne qui ne recherche que son plaisir)
- Le bonheur est a) durable, plein (il désigne une condition pas une sensation) b) indéfini et indéfinissable (personne ne sait comment on suscite le bonheur. Il n’est pas causé) c) il n’y a pas d’organe, ni de localisation physique du bonheur), c’est un état d’esprit d) Le bonheur chez les grecs (notamment les épicuriens et les stoïciens) est relié à la notion d’autarcie, c’est-à-dire à la capacité de ne pas se rendre dépendant de quoi que ce soit d’extérieur. Le bonheur c’est la capacité d’un être humain à trouver de soi en soi de quoi jouir d’une satisfaction peine et durable.
Le bonheur n’est donc pas du tout un état que l’on pourrait atteindre en s’en donnant les moyens parce que justement ce n’est pas une finalité, ce n’est pas le résultat d’un processus ou d’une démarche extérieure (qui supposerait de l’argent par exemple, lequel procure du plaisir mais pas du bonheur). Il n’y a pas de mode d’emploi ou de manuel d’utilisation grâce auquel on se rendrait heureux. Ce n’est pas une question de méthode. Mais s’il n’y a ni méthode, ni moyens d’être heureux, comment l’être? Comment et où trouver "l’heur" d’être heureux?
C’est ici que l’on peut penser avec profit à une expression française un peu datée: « je n’ai pas eu l’heur de vous connaître » qui signifiait: « je n’ai pas eu la chance de vous connaître ». La notion de chance, de hasard heureux a toujours prévalu dans la compréhension du terme de bonheur et aujourd’hui aussi. Cela fait vraiment et définitivement partie de la notion. L’heureux moment de vous connaître: c’est cela le bon heur de vous connaître. Par conséquent le bon heur décrit le bon moment, celui qui tombe bien et résonne ainsi avec une notion que nous avons déjà vue chez les grecs de l’antiquité, à savoir le kairos, soit le moment opportun.
Le kaïros s’oppose au chronos qui désigne le temps chronologique, le temps amassé, quantitatif. Kaïros désigne au contraire cet instant propice, qui tombe exactement au bon moment et qui est juste ce qu’il fallait qu’il soit. Le hasard fait bien les choses mais peut-être le bonheur désigne-t-il une certaine disposition d’une primarité, d’une ouverture et d’une simplicité telle que tout ce qui « vient » vient à point. Si nous réfléchissons à cette éventualité, nous réalisons qu’elle constitue la seule interprétation du bonheur capable de réunir ce rapport étymologique à la chance, au bon augure, et son lien avec l’idée d’une plénitude, d’une adéquation, d’une réalisation (au deux sens du terme: « réaliser », comprendre et accomplir). Le bonheur est, comme le Kaïros, ce qui tombe à pic, étant entendu qu’il est à la portée de tout être humain de réaliser que tout instant qui vient tombe à pic. Ce qui fait d’un instant un instant qui tombe bien c’est qu’il « tombe », mais peut-être convient-il que nous nous rendions attentive.f à cette « tombée », dans ce qu’elle revêt de pure, de neutre de brute, de simple, de tout simplement effective ici et maintenant (c’est-à-dire tout le temps, en fait). Ainsi nous comprenons exactement ce que le bonheur EST, c’est bien un état d’esprit mais il ne requiert de notre part qu’un effort d’attention à ce dont nous ne nous rendons jamais pleinement conscient.e.s, à savoir cette effectuation simple et brute d’un instant « donné ». Nous partons tellement du principe qu’il est « normal » que les instants soient « là » que nous ne nous rendons pas du tout sensible à ce qui fait qu’ils le sont alors que nous le pourrions.
Pourquoi peut-on affirmer qu’effectivement nous le pourrions? Tout simplement parce que cela nous arrive quelquefois, lorsque pour une raison inconnue, ou difficilement compréhensible, nous nous trouvons dans un état d’âme suffisamment relâché pour réaliser que cet instant là ne manque de rien, ne souffre de rien et qu’il est exactement ce qu’il a toujours fallu qu’il soit. Il tombe à pic, non pas parce qu’il est l’occasion d’une très forte intensité de plaisir, d’extase, mais parce que vous vous trouvez parfaitement en phase avec lui et que le fait qu’il soit là, ici et maintenant, se manifeste à vous sans que vous éprouviez le besoin d’y rajouter ou d’y soustraire quoi que ce soit. C’est exactement l’expérience que décrit Jean Jacques Rousseau dans la 5e rêverie du promeneur solitaire:
« Mais s’il est un état où l’âme trouve une assiette (une assise) assez solide pour s’y reposer tout entière et rassembler là tout son être, sans avoir besoin de rappeler le passé ni d’enjamber sur l’avenir ; où le temps ne soit rien pour elle, où le présent dure toujours sans néanmoins marquer sa durée et sans aucune trace de succession, sans aucun autre sentiment de privation ni de jouissance, de plaisir ni de peine, de désir ni de crainte que celui seul de notre existence, et que ce sentiment seul puisse la remplir tout entière ; tant que cet état dure celui qui s’y trouve peut s’appeler heureux, non d’un bonheur imparfait, pauvre et relatif, tel que celui qu’on trouve dans les plaisirs de la vie mais d’un bonheur suffisant, parfait et plein, qui ne laisse dans l’âme aucun vide qu’elle sente le besoin de remplir. »
5e rêverie du promeneur solitaire - Jean-Jacques Rousseau
Ce qu’il convient de se dire pour parfaire cette description de Jean-Jacques Rousseau, c’est que tous les instants sont exactement « cela », mais que nos « petites affaires » nous distraient, nous détournent de cette vérité aussi indiscutable et incontournable que malheureusement et paradoxalement si souvent contournée. Nous ne vivons au sens existentiel et strict que des occasions offertes et données d’être heureux.ses: ce sont les instants en eux mêmes, et nous les gâchons parce que nous échouons à mettre en œuvre en nous une attention suffisamment neutre, détachée, sereine, désintéressée, concentrée sur cette simple efficience du temps par l’exercice de laquelle le bonheur nous toucherait dans son authentique exhaustivité. Le paradoxe de la nature humaine est ici porté à son maximum: nous nous rendons pauvres alors que nous sommes assis sur un tas d’or, et nous gâchons, en nous croyant malins, cette plénitude de moments heureux que constituent en fait tous les moments.
Ici, nous retrouvons presque trait pour trait la définition du bonheur selon Pascal, définition qui ne dure pas très longtemps pour lui puisque tous les passages qui succéderont à son affirmation iront exactement dans le sens contraire:
« J’ai découvert que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre (…) Mais quand j’ai pensé de plus près, et qu’après avoir trouvé la cause de tous nos malheurs, j’ai voulu en découvrir la raison, j’ai trouvé qu’il y en a une bien effective, qui consiste dans le malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable, que rien ne peut nous consoler, lorsque nous y pensons de près. »
Pascal a parfaitement saisi le bon terme mais à contre-courant de ce qu’il est vraiment. En partant du principe que l’être humain est incapable de faire face à sa condition mortelle et contingente, il « rate » la seule définition authentique du bonheur, celle qui, au contraire, soutient qu'il est "juste là", constamment à portée de nos mains.
Ce qu’il FAUT faire (et le plus calmement possible), c’est retourner contre Pascal lui-même l’arme cruelle d’une si profonde lucidité et lui opposer, comme le fait Rousseau en fait, qu’il n’est rien ici de l’ordre d’une « nature » ou d’une peccabilité (propension au péché) , ou d’une déficience de l’être humain. Nous sommes bel et bien capable de demeurer dans cet état qu’il décrit. Pourquoi? Parce que cela nous arrive parfois et il ne tient qu’à nous d’œuvrer afin que cela se produise tout le temps puisque, en fait, c’est exactement cela la nature du temps: il n'est composé que de kaïros. Cette « œuvre », par le biais de laquelle nous réalisons la nature authentique du temps, peut-elle être considérée comme un travail?
(Évidemment, après cette analyse des notions, nous réalisons assez vite que si effectivement le "bonheur" désigne cette attention portée à cette pure émergence des instants en tant qu'ils sont là, ici et maintenant, c'est seulement le 3e sens du mot travail qui répond "oui" à la question posée. Loin de contredire le plan qui s'annonce, cette considération le confirme: c'est seulement en 3e partie qu'il faudra évoquer ce sens ontologique du travail puisque c'est lui qui va faire pencher la réponse à la question vers le "oui")
2) Construire un plan
a) Remarques liminaires
Nous avons déjà insisté sur l’écart considérable, fondamental entre les sens 1 et 2 du travail, d’une part, et le 3 d’autre part. Mais il faut y revenir une fois de plus parce que finalement nous réalisons que dans chacune de ces définitions, travail veut toujours dire effort, transformation, mais que dans le 3, l’effort n’est pas tant celui de l’individu humain, du sujet, que celui de la nature, de l’existence, du temps. Il n’est rien qui demeure identique à soi: ce n’est pas là la loi de l’identité de la personne, ni du marché de l'offre et de la demande, mais c’est celle du temps et de l’être, lequel est bien plutôt un devenir (Héraclite). L’énoncé du sujet est alors débordé par une considération qui l’excède de toute part: ce n’est pas qu’il faille travailler pour être heureux, c’est plutôt que rien n’« est » sans travailler à être, de telle sorte qu’être veut toujours déjà dire travailler, et pas seulement pour l’être humain mais pour absolument « TOUT ». Il n’y a pas à rajouter du travail sur du travail, à surenchérir sur le travail parce que de toute façon par ce terme (mais c’est seulement ce qui apparaît au sens 3) on désigne finalement « être ». C’est donc une forme de passivité ontologique qui est ici requise, mais comme il faut que nous la réalisions, que nous la comprenions, elle nécessite de notre part un « travail » si par ce terme nous entendons tout simplement « comprendre (cela revient aussi à se rendre compte que le pouvoir consiste à en rajouter inutilement sur l'efficience d'une puissance - Distinction pouvoir / puissance)
Est ce que dans notre façon individuelle, humaine, sociale et économique de travailler, il est possible de suivre une pente qui finalement est celle-là même de ce travail du temps de telle sorte qu’en vieillissant qu’en subissant en soi, dans notre corps et nos artères ce travail du temps, nous ne cessions jamais pour autant d’œuvrer en même temps que tout ce qui, dans ce monde, dans cette existence, « œuvre »? Est ce que nous pouvons rêver d’un accomplissement plus entier, plus pur, plus indiscutable que celui-ci? Lorsque nous voyons autour de nous des personnes retraitées continuer à faire pour leur compte ou celui de leurs proches ou leurs voisins ou encore des « associations » ce qu’ils faisaient déjà quand ils ou elles étaient des actif.ve.s, n’aurions nous pas la preuve directe de ce sens 3 du travail ? Ces personnes n’ont jamais produit des efforts seulement pour être payées mais tout simplement parce que leur travail était en parfaite adéquation avec ce qu’ils ou elles se sentaient avoir à être pour « s’y retrouver » pour se nourrir de leur travail mais en un sens existentiel et pas du tout vital. (être plutôt que vivre)
Si nous y réfléchissons, nous réalisons qu’il n’y a pas d’autre manière d’expliquer ce rapport très ambigu que nous entretenons aujourd’hui, dans une économie capitaliste, avec notre emploi salarié: à la fois contrainte, gagne-pain, chantage, sentiment perpétuel d’oppression de l’employeur sur l’employé et, étonnamment « dignité », "mérite", "valeur travail", « sentiment du devoir », voire satisfaction du devoir « accompli » même lorsque pourtant nous comprenons que rien de nous ne s’y accomplit vraiment (voir la video sur la vente par téléphone). Cette ambiguïté extrême trouve une explication lumineuse dans cette coexistence entre des conditions de travail injustes, inégalitaires, fallacieuses parce qu’il n’y a rien dans ce travail extorqué qui corresponde à ce que nous sommes (donc dégoût) et en même temps certitude que le travail en tant que transformation de soi est bien la seule possibilité d’être en phase avec l’existence, l’être, le monde.
Faut-il travailler pour être heureux? Si nous prenons cette formulation à la lettre, en nous conformant à sa nuance conditionnelle: « faut il faire ceci pour aboutir à cela? » la réponse ne peut donc être que « non », puisque justement le travail est la réalité instante de ce qui n’existe qu’en train de se transformer par un travail. Dans ce troisième sens, il ne peut pas être question de faire quelque chose pour un but « autre ». On travaille à être parce que c’est ça: être, c’est travailler, œuvrer, devenir. Nous retrouvons donc ici la praxis d’Aristote (faire une chose pour elle-même) contre la poiesis (faire quelque chose pour un but qui est autre - une logique de moyen à fin)
Toutefois, ce sens 3 est tellement puissant et tellement pertinent qu’il est difficile de ne pas le concevoir comme un oui qui « force ou qui justement travaille » le sujet suffisamment en profondeur pour le transformer comme si ce sens débordait du cadre d’un sujet trop corseté par le sens 2 (sens dont nous avons bien vu qu’il était aveuglant de prime abord, parce que quand nous entendons « travail » nous comprenons immédiatement « emploi »). Qu’est ce que cela veut dire concrètement? Que le « oui » à la question du sujet ne peut être posé que dans la partie 3 non seulement parce qu’il est impossible d’être heureux sans travailler mais aussi parce que par ce sens là du mot travail (3) nous n’entendons rien d’autre que l’existence même bien comprise, appréhendée dans l’efficience de chacun de ses instants dont nous réalisons alors qu’ils sont tous des kairos. Le rapport très profond, pour ne pas dire indissociable, structurel, entre le bonheur et le travail (et on pourrait rajouter le temps) est ainsi clair et incontournable. C’est bien ça le sujet!
b) le plan
- Le travail comme extériorisation assure à l’être humain une reconnaissance anthropologique (en tant qu’être humain) mais pas le bonheur (sens anthropologique)
a) La dialectique du maître et de l’esclave pour Hegel
b) Le travail vivant permet à l’être humain d’objectiver son statut d’être humain chez Marx (activité humaine /matière inerte)
c) Extériorisation de soi par le récit (identité narrative chez Paul Ricoeur) - Ulysse au banquet d’Alcinoos réinvestit par la narration le fil rompu d’aventures chaotiques, et pleure.
- Le travail salarié et l’aliénation capitaliste (sens économique et social)
a) Vente de la force du travail et plus value
b) L’extorsion du salaire
c) l’illusion du management heureux
3. Travailler à être heureux (sens ontologique)
a) Otium et negotium (Jean-Pierre Vernant)
b) La vita activa de Hannah Arendt
c) Temps de travail et travail du temps: le rapport travail / kairos
Conclusion
Nous travaillons à être, nous ne travaillons pas pour vivre.










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