Introduction
Le mot « représentation » vient du latin « repraesentatio » qui désigne l’action de replacer devant les yeux de quelqu’un. Finalement ce qui pose vraiment question est le sens du suffixe « re » qui désigne souvent la répétition d’une action déjà faite. Mais ici précisément ce n’est pas la bonne signification. Il n’est pas question de se replacer devant quelque chose que l’on aurait déjà eu « sous les yeux ». Comment peut-on rendre présent ce dont l’image est difficile, voire impossible à dessiner, à se figurer à soi-même?
Il est à ce titre essentiel de prêter attention à la période visée par ce "segment" du programme de première HLP: de la Renaissance aux lumières, c’est-à-dire de la fin du 15e siècle à la révolution française (Fin du 18e). C’est le 12 octobre 1492, que Christophe Colomb découvre l’Amérique. En 1543, Copernic avait publié « des révolutions des sphères célestes », ouvrage dans lequel il soutenait la thèse de l’héliocentrisme. En 1610 Galilée s’appuie sur des observations des planètes, pour confirmer et étayer la rotation de la terre autour du soleil. L’époque concernée d’un peu plus de trois siècles (du 16e au 18e inclus) nous situe donc au coeur d’une période que l’on pourrait qualifier de révolutionnaire en trois acceptions:
- Révolution anthropologique ou ethnologique: l’Europe apprend l’existence d’autres peuples, d’autres traditions, d’autres modes de société avec tout ce que cela implique de questionnement sur l’humain.
- Révolution scientifique: c’est la naissance de ce que l’on va appeler la science moderne car Galilée ne se contente pas de démontrer l’héliocentrisme, il propose une toute nouvelle conception de la physique, mettant au premier la mathématisation des lois de l’univers avec d’autres savants comme Descartes, Bacon, Toricelli, etc.
- Révolution politique: il est impossible de ne pas voir ici le lien qui aboutira à la révolution française et au renversement de la monarchie, à l’institutionnalisation des valeurs républicaines comme l’égalité et les droits de l’homme.
Cette délimitation historique du thème abordé s’éclaire encore des trois chapitres qui le composent, à savoir:
- la découverte du monde est la pluralité des cultures
- L’es actions de décrire, figurer, imaginer
- Les rapports entre l’homme et l’animal
Finalement , c’est le choc de l’européen de cette époque avec ce qui n’est pas « lui », avec des modes d’être autres s’imposant à sa conscience par la découverte d’un nouveau continent, par la manifestation d’un cosmos différent de ce qu’il pensait être et dans son rapport avec l’animal qui est ici interrogé. Quelles sont les représentations du monde par le biais desquelles il (l’européen de la renaissance à la révolution française) s’est efforcé de « composer », de se repérer dans un monde « en mutation ». Ce terme est problématique car il va de soi que le monde est, de toute façon, en mutation, que les forces physiques qui le constituent sont dynamiques, d’un point de vue scientifique, efficient, incontestable, mais ici il s’agit justement de faire droit à l’interprétation, à ce qu’un être humain européen pouvait ou pas « concevoir ». Comment l’être humain peut-il se définir, trouver quelque chose qui ressemble à « sa place » dans un ensemble dont les contours sont finalement indiscernables, voire peut-être inexistant (infinité du monde, possibilité d’un multivers: en 1600, Giordano Bruno est brûlé à Florence -Il avait notamment écrit dans l’un de ses ouvrages: « Nous affirmons qu'il existe une infinité de terres, une infinité de soleils et un éther infini », ce qui prouve que l’idée des univers multiples était déjà évoqué même si évidemment elle était blasphématoire et punie) , a fortiori confronté à des civilisations différentes.
Les pseudo réponses apportées par les autorités politiques, religieuses, monarchistes à ces bouleversements, à savoir la répression, la punition, la colonisation, l’exploitation ne doivent pas dissimuler par leur violence ce qui se passait vraiment dans l’esprit des européen.ne.s de cette époque. Notre propos n’est pas historique et, de fait, personne ne peut prétendre sérieusement savoir ce qu’il se passait vraiment dans l’esprit des habitant.e.s de l’Europe. L’approche de notre cours évidemment sera philosophique: nous avons coutume de dire que naître est « venir au monde », mais quel monde? De quoi voulons parler quand nous utilisons cette expression?
Nous sortons du ventre de notre mère et prenons place et corps dans un « extérieur ». Mais évidemment cet « extérieur » se manifeste d’abord à nous comme « milieu »: les personnes, les éléments, le climat, l’environnement avec lequel nous entrons immédiatement en contact. Or il va de soi que très vite nous allons nous rendre compte que ce « milieu » n’est pas le monde. Par ce terme, nous entendrons alors une extériorité moins immédiatement proche mais avec laquelle nous allons devoir composer pour nous constituer en tant que sujet. Ce que nous sommes ou ce que nous allons devenir ne pourra pas se concevoir ni se construire sans rapport au monde (ou alors nous resterions dans l’oïkos, le foyer familial et aucun sujet vraiment humain ne peut se construire de cette façon). Il en va de l’être humain que nous sommes en train de devenir de se faire une idée du monde dans lequel il vit: c’est cela le lien qu’il convient de garder en tête pour aborder ce deuxième moment de l’année. Dis moi dans quel monde tu vis, ou crois vivre et je dirai qui tu es. Evidemment il faut accorder une grande attention à la nuance : « ou crois vivre » car elle est fondamentale. Il y a des effets de croyance. Mais ce que cela sous-entend c'est que le monde dans lequel nous vivons nous en apprend probablement davantage sur nous-mêmes que sur le supposé "monde" en question. "Connais toi toi-même et tu connaîtras l'univers et les Dieux": cette fameuse formule inscrite au fronton du temple de Delphes est aussi à prendre dans ce sens là. Toutefois, il convient de savoir que la formule authentique s'arrête en fait à "connais toi toi-même." l'addition: "et tu connaîtrais l'univers et les Dieux" est en fait très, très postérieure à cette première antiquité. Il semblerait que cela vienne d'interprétations très ésotériques (secrètes) ayant à voir avec le rapport entre microcosme et macrocosme. C'est une façon de suggérer que l'extérieur est dans l'intérieur ou dépendant de lui, comme si le monde était une projection de "nous". Historiquement il faut se méfier de cet ajout en ce sens qu'il est tout simplement "faux" (il n'est pas inscrit sur le temple) mais philosophiquement il n'est pas anodin et il dit quelque chose de notre sujet: il n'y a de monde que représenté par des sujets, que projeté par des subjectivité. Si tu veux connaître le monde, commence déjà par te connaître toi--même!
Cet effet de croyance par le biais duquel nous ne voyons autour de nous que ce que nous pensons être le monde est particulièrement clair dans plusieurs débats politiques au sein desquels un débatteur oppose à son adversaire: « Je ne sais pas dans quel monde vous vivez. » Ce qui est ici sous-entendu, c’est que lui est en face du "monde" tel 'fil est et que son adversaire politique se construit un faux monde qui correspond à ses options subjectives et idéologiques. Evidemment la personne qui fait ce reproche à son opposant ne réalise pas qu’il est exactement en train de dénoncer le vice de procédure à partir duquel il parle. Ce type d’exhortation n’est vraiment révélateur que d’une chose: la malhonnêteté ou l’aveuglement de celle ou celui qui l’utilise. La discussion deviendrait intéressante à partir du moment où chacun.e des adversaires commencerait à s’interroger sur le monde idéologique (donc fictif) à partir duquel il parle et non « du » monde. C’est justement cela que dit le terme de représentation: nous existons dans des mondes que nous nous représentons, c’est-à-dire avec lesquels nous ne sommes pas directement et immédiatement en contact mais de façon « médiate », construite, artificialisée, décalée « seconde », filtrée. Ce que nous définissons comme monde c’est ce que nous posons en ligne de mire de tout un processus de re/présentation dans lequel « l’objet » monde est visé au travers de plusieurs prismes: celui de nos croyances, de nos savoirs, de nos mentalités, de nos préjugés, etc. N’y-a-t-il de monde que « représenté »? Pouvons nous concevoir « le » monde au singulier? Ne s’agit-il pas d’un terme qui ne peut être utilisé avec pertinence qu’au pluriel?
- Distinguer le monde
a) La distinction Chaos / Univers / Monde
La distinction la plus intéressante est celle qui dissocie le monde et l’univers, et nous la ciblerons grâce à un texte de Paul Clavier. Mais il convient avant d’évoquer le chaos, c’est-à-dire l’idée d’un fond, d’un potentiel dans lequel règne le désordre et à partir duquel va émerger le « cosmos », notion grec qui signifie univers ordonné par des lois, c’est-à-dire « ordre », en fait. L’univers se conçoit donc , notamment dans la mythologie grecque comme l’organisation qui va donner forme à partir d’une matière informe. Le chaos désigne ce fond informe.
Le chaos, c’est l’indistinction, la confusion. Le monde n’existe pas parce qu’on ne peut ici le distinguer, au sens propre du terme. Puis vont émerger pour Hésiode Gaïa, la terre, le tartare, c’est-à-dire le monde souterrain, Eros, le principe de l’union amoureuse entre les divinités, les éléments puis les humains. Puis viennent la nuit, Erèbe (le principe des ténèbres) et les premières divinités.
Ce qui est fascinant ici, c’est que finalement l’hypothèse récente du Big bang en astrophysique n’est pas complètement éloignée de cette représentation de la mythologie. Cette hypothèse (qui est quand même validée par la quasi totalité des astrophysiciens aujourd’hui à cause notamment du fond diffus cosmologique) postule un point singulier de densité et de chaleur infinies – une « petite particule matière très dense et très chaude » – dont l’expansion rapide (dilatation) déploie l’espace-temps, les particules élémentaires et finalement les galaxies dans lesquelles nous évoluons. Cette transition d’un état indistinct et surchauffé vers une structuration complexe fait écho à la sortie du Chaos d’Hésiode vers un cosmos hiérarchisé.
Des philosophes comme Martin Heidegger ou Hans Blumenberg ont exploré comment les mythes grecs préfigurent des intuitions scientifiques modernes, le Chaos d’Hésiode partageant avec la singularité du Big bang l’idée d’un « rien » productif, un potentiel d’être qui se déploie sans créateur divin personnel (cette idée d’un créateur personnel n’émergera qu’avec le monothéisme judéo-chrétien). On peut donc noter que la raison scientifique et l’imagination mythologique se rejoignent sur cette conception d’un vide posant en tant que potentiel l’univers comme organisation de son fond informe. L’univers et les mondes c’est un peu comme les traits d’un visage qui finiraient par se détacher d’une masse défigurée et horrifique.
Voilà pour le chaos, mais la distinction la plus porteuse est celle de l’univers et du ou des mondes.
"En venant au monde, nous sommes immédiatement placés dans un environnement physique et humain. Aliments, voix, contacts, présences et visages familiers, habitats, paysages : tels sont les repères, fixes ou mobiles, qui définissent notre situation. Nous apprenons à les distinguer de nous-mêmes, à les discerner entre eux, à nous y retrouver. Ils constituent notre monde, ou du moins ses principaux aspects pour nous. Car la perception que nous en avons n'épuise pas le monde. Aucune de ces réalités, ni a fortiori leur ensemble, ne nous apparaît jamais dans sa totalité, mais par fragments, en plans successifs, selon une perspective chaque fois limitée et lacunaire. Pourtant cet ensemble, même tronqué, incomplet, énigmatique, reste bien notre monde : ce à quoi nous avons constamment affaire du seul fait de notre présence. Que peut-on dire alors de l'univers ? Commençons par poser la distinction suivante : le monde est défini comme totalité à partir de notre expérience, tandis que l'univers est défini absolument, comme structure dans laquelle sont réunis tous les objets existants ou susceptibles d'apparaître, et tous les événements capables de se produire. Ainsi, tout se déroule sur fond d'univers, comme dans le lieu – insituable – où tout a lieu. En ce sens, l'univers est « toujours déjà là », préalable de tout événement et de toute présence, condition et horizon indépassable de toute représentation – cadre ultime de notre ouverture au monde. Mais ce cadre ne définit qu'extérieurement notre présence au monde ; l'horizon qu'il constitue n'est pas un objet de l'expérience. L'univers nous contient comme de simples objets : nous n'avons pas directement affaire à lui. Nous n'habitons pas immédiatement l'univers comme nous habitons le monde. Nous sommes au monde ; tandis que nous sommes dans l'univers."
Paul Clavier, "L'idée d'univers", 1995, Notions de philosophie, I, Folio essais, 1997, p. 31-3
Nous venons « au monde », ce qui désigne l’extériorité dans laquelle notre corps de « nouvellement né.e » surgit. Nous savons que grâce notamment à la langue, nous allons nous retrouver dans ce dehors, c’est-à-dire y reconnaître des éléments, des visages, des objets que nous « distinguons ». Il va de soi que nous ne pouvons pas du tout percevoir la totalité de l’univers, ni même du monde en fait. Mais il est possible de faire une distinction ici entre l'univers et le monde. Le premier terme désigne selon Paul Clavier: « ce qui est défini absolument, comme structure dans laquelle sont réunis tous les objets existants ou susceptibles d'apparaître, et tous les événements capables de se produire. Ainsi, tout se déroule sur fond d'univers, comme dans le lieu – insituable – où tout a lieu. En ce sens, l'univers est « toujours déjà là », préalable de tout événement et de toute présence, condition et horizon indépassable de toute représentation – cadre ultime de notre ouverture au monde. »
Nous pourrions dire la chose suivante: aussi loin que l’on puisse aller dans notre représentation d’un phénomène ou d’un évènement, il FAUT qu’il ait lieu. L’univers c’est « l’avoir lieu » de tout ce qui se produit. C’es pour cela que l’on peut dire que c’est la limite de toute représentation. A partir du moment où nous évoquerions quelque chose qui ne peut absolument avoir lieu, nous parlons de rien, du chaos. L’univers c’est donc ce fond de présence mentale dont nous n’avons pas l’expérience totale mais dans laquelle tout ce qui peut avoir lieu a lieu. Il n’est pas possible de faire l’expérience de l’univers et en même temps il n’est pas possible de nier l’existence de l’univers (mais vraiment impossible.
Par opposition à l’univers, le monde désigne tout ce dont il est possible que nous fassions l’expérience même si cette expérience est très improbable. Pourquoi? Parce que du fait de la limitation de notre corps et de notre esprit, nous ne pouvons entrer en contact qu’avec ce qui nous est relativement proche et pour l’instant sur terre. Autant l’univers désigne ce fond de présence à tout évènement ou chose qui existe, mais dont nous ne pouvons pas faire l’expérience totale, intégrale, autant le monde désigne tout ce avec quoi il est possible que nous entrions en interaction. Le monde c’est ce que nous pouvons définir comme ce dont l’expérience est possible, mais évidemment pas réelle. Quoi que nous fassions, qui que nous soyons, tout ceci s’effectue dans l’univers. C’est ce que veut dire Paul Clavier quand il écrit « nous sommes au monde alors que nous sommes dans l’univers. » Le monde décrit tout ce avec quoi il n’est pas exclu que nous entrions en contact. L’univers c’est ce dans quoi tout évènement s’effectue. Nous percevons bien qu’il y a quelque chose d’un peu plus subjectif, de relatif à un sujet dans le monde , alors que l’univers c’est finalement l’idée d’un absolu « contenant. »
Il ne peut pas exister de monde sans sujet, alors que l’univers existe « absolument », « objectivement ». Quoi qu’il advienne, c’est dans l’univers. Une pierre est dans l’univers, ne serait-elle perçue par aucun sujet, par aucune perception. Ce qui est difficile à concevoir c’est que l’univers est à la fois un concept familier et tout le contraire de familier selon que l’on porte son attention à l’être, à ce qui est, ou à ce que l’on peut se représenter. L’univers est absolument non représentable. Le titre de ce chapitre n’aurait pas pu être les représentations de l’univers, tout simplement parce que ce n’est pas ce que cela désigne. Nous pourrions reprendre l’image du chiliogone, d’une figure à mille côté. Rien ne s’oppose à ce que l’on pense le concept d’une figure à mille côtés, mais nous ne pouvons pas imaginer, nous représenter mentalement les mille côtés de la figure. De la même façon l’univers est un concept mais il n’est pas représentable mentalement par l’imagination. Là où ça devient intéressant c’est qu’en temps ce concept il s’impose absolument à nous, nécessairement et c’est pour cela qu’il est familier, c’’est peut-être la notion la plus incontournable de la pensée. Quand ce concept se manifeste à votre pensée, il ne peut pas ne pas s’y manifester aussi comme ce qui a lieu. Quand on pense l’univers, on pense ce qui ne peut pas ne pas être, ne serait-ce que parce que vous y pensez et que même si vous pensez un univers fictif, le fait que vous le pensiez lui n’est pas fictif et présuppose un « avoir lieu », c’est-à-dire l’univers. C’est vraiment une pensée hors norme parce que c’est comme si ce que vous pensez était ce « dans » quoi vous le pensez, donc nécessairement ça est.
Il est une opposition vraiment intéressante et puissante sous cet aspect que l'on peut faire entre Saint Anselme et Spinoza. Saint Anselme (1033 - 1109) est un penseur chrétien (archevêque) qui a été l’un des premiers à formuler une preuve de l’existence de Dieu. Selon lui, on peut définir Dieu comme l’idée d’un être tel que rien de plus grand ne peut être pensé. Selon lui, il est insensé d’être athée, car quoi que vous pensiez, vous pouvez créer le concept d’un être plus grand et le simple fait que ce concept « soit » impose absolument qu’il soit hors de vous car autrement on ne voit pas ce qui aurait pu faire que vous l’ayez. Il est inconcevable qu’un être réel n’existe pas à l’image de cette pensée comme extérieur à elle donc il faut bien que Dieu soit. S’il n’était pas; jamais nous n’aurions pu en avoir l’idée. Or nous l’avons et cela ne peut pas venir de nous car nous sommes finis, mortels, limités donc non seulement dieu mais il est autre chose que cette idée qu’il a mise en moi il est vraiment hors de moi, hors de nous et même hors de l’univers qu’il a créé. Nous touchons là le fond philosophique, ontologique de l’existence de Dieu.
Mais 5 siècles plus tard, Descartes reprendra pour un bonne part l’idée de Saint Anselme mais Baruch Spinoza va se faire excommunier pour défendre une autre idée qui la contredit totalement et qui finalement a à voir avec la notion d’univers. C’est l’idée d’une substance unique: « Tout ce qui est, est en Dieu, et rien ne peut être sans Dieu » (Éthique I, prop. 15). Contrairement à Anselme, l’existence n’est pas un prédicat ajouté à une essence transcendante, ou en d’autres termes, l’existence n’est pas une propriété que l’on pourrait assigner à un être transcendant. Dieu n’est pas l’idée d’un être tel que rien de plus grand ne saurait être pensé , Dieu c’est ce que c’est qu’être pour tout être qui tout simplement en cet instant « est ». C’est beaucoup plus économique comme pensée. Je n’ai pas à penser dans d’univers l’idée d’un être dont le concept serait d’être nécessairement plus grand que l’univers. J’ai juste à penser ici et maintenant qu’en existant je participe à l’essence d’un être qui est la totalité de tout ce qui peut être et cet être on peut l’appeler Dieu, Deus sive natura (Dieu c’est-à-dire la nature).
En d’autres termes, l’impossibilité absolue dans laquelle je suis de ne pas pouvoir conceptuellement penser autrement ni ailleurs ni finalement autre chose que l’univers , tout comme Dieu existe et c’est tout! Avec Spinoza Dieu ce n’est pas la nécessité d’un être existant dehors, c’est au contraire l’absolue nécessité d’un être n’existant que comme dedans, et c’est exactement la même chose que l’univers. Nous pourrions parler d’une preuve immanente (qui vient du dedans, qui est propre à…) de l’existence de Dieu qui va de pair et qui est la même chose que l’univers comme dedans. Evidemment Spinoza est considéré comme athée par toutes les religions transcendantes et notamment le judaïsme, donc la communauté juive dont il faisait partie (et dont il sera exclu).
Nous comprenons bien que ce ne sont pas des représentations de l’univers qui ici s’opposent mais des ontologies de Dieu, des conceptions philosophiques très profondes, très métaphysiques de Dieu, même si pour Spinoza Dieu et l’univers ne font qu’un. L’univers n’est pas une affaire de représentation, d’imagination, de projection, d’interprétation alors que le monde si!
L’univers: cela touche de prés l’astrophysique et l’ontologie, alors que le monde a rapport à ce que l’on appelle en philosophie la phénoménologie, la perception. En effet, parler de « représentations de l’univers » n’aurait pas de sens, car l’univers n’est pas l’objet d’une expérience possible ni le produit d’un regard humain. L’univers, du latin unus (un) et vertere (tourner), renvoie à la totalité de ce qui est, à l’ensemble des êtres et des choses subsistant dans l’Être. Dans cette perspective, Saint Anselme le pense encore sous le régime d’une transcendance : l’univers dépend d’un Dieu créateur, extérieur au monde. Spinoza, à l’inverse, abolit cette transcendance : Deus sive Natura – Dieu ou la Nature –, il n’y a rien hors de Dieu. L’univers, ici, ne se représente pas : il est l’être même, l’unité absolue du réel avec lui‑même. Aussi, l’univers relève de l’ontologie – du discours sur l’être en tant qu’être –, non de la phénoménologie – du discours sur ce qui apparaît.
Le monde, lui, suppose déjà une coupure : celle d’un être qui perçoit et ordonne ce qui l’entoure. Il n’est pas la totalité du réel, mais l’horizon dans lequel l’homme se situe et donne sens aux phénomènes. Avoir une « représentation du monde », c’est toujours le penser depuis un point de vue, une culture, une sensibilité. Le monde, c’est l’univers humanisé, rendu habitable, symbolique ; c’est l’univers filtré par la conscience.
Le chaos, enfin, marque ce qui précède le monde et le rend possible. Il désigne, dans la tradition grecque, l’indifférencié, le désordre primordial d’où surgit un ordre. On ne représente pas le chaos, car il est précisément l’absence de structure symbolique ; on ne peut que le figurer, le raconter pour dire comment un monde en est né. Le chaos est l’autre du monde, son envers silencieux, hirsute, hideux, immonde (au sens littéral: c'est très intéressant la connotation morale de ce terme qui étymologiquement veut dire "hors monde".
Ainsi, si le programme de HLP interroge les représentations du monde, c’est parce que seules les réalités phénoménales et signifiantes peuvent être représentées : représenter suppose un regard, un langage, une forme. L’univers et le chaos, eux, échappent à toute représentation : ils relèvent de l’être pur ou du néant informe. Le monde, à l’inverse, est le lieu même où la représentation prend sens – entre ce qui est et ce qui apparaît.
Par conséquent le chaos est indifférencié et l’univers irreprésentable, le monde est entre les deux: des trois concepts, il est évident que l’être humain a le plus de rapport avec le monde parce que le chaos est inhabitable en tant que chaos et l’univers irreprésentable en tant que pensée: on peut le conceptualiser mais pas l’imaginer ni le dessiner mentalement.





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