Introduction
Le mot « représentation » vient du latin « repraesentatio » qui désigne l’action de replacer devant les yeux de quelqu’un. Finalement ce qui pose vraiment question est le sens du suffixe « re » qui désigne souvent la répétition d’une action déjà faite. Mais ici précisément ce n’est pas la bonne signification. Il n’est pas question de se replacer devant quelque chose que l’on aurait déjà eu « sous les yeux ». Comment peut-on rendre présent ce dont l’image est difficile, voire impossible à dessiner, à se figurer à soi-même?
Il est à ce titre essentiel de prêter attention à la période visée par ce "segment" du programme de première HLP: de la Renaissance aux lumières, c’est-à-dire de la fin du 15e siècle à la révolution française (Fin du 18e). C’est le 12 octobre 1492, que Christophe Colomb découvre l’Amérique. En 1543, Copernic avait publié « des révolutions des sphères célestes », ouvrage dans lequel il soutenait la thèse de l’héliocentrisme. En 1610 Galilée s’appuie sur des observations des planètes, pour confirmer et étayer la rotation de la terre autour du soleil. L’époque concernée d’un peu plus de trois siècles (du 16e au 18e inclus) nous situe donc au coeur d’une période que l’on pourrait qualifier de révolutionnaire en trois acceptions:
- Révolution anthropologique ou ethnologique: l’Europe apprend l’existence d’autres peuples, d’autres traditions, d’autres modes de société avec tout ce que cela implique de questionnement sur l’humain.
- Révolution scientifique: c’est la naissance de ce que l’on va appeler la science moderne car Galilée ne se contente pas de démontrer l’héliocentrisme, il propose une toute nouvelle conception de la physique, mettant au premier la mathématisation des lois de l’univers avec d’autres savants comme Descartes, Bacon, Toricelli, etc.
- Révolution politique: il est impossible de ne pas voir ici le lien qui aboutira à la révolution française et au renversement de la monarchie, à l’institutionnalisation des valeurs républicaines comme l’égalité et les droits de l’homme.
Cette délimitation historique du thème abordé s’éclaire encore des trois chapitres qui le composent, à savoir:
- la découverte du monde est la pluralité des cultures
- L’es actions de décrire, figurer, imaginer
- Les rapports entre l’homme et l’animal
Finalement , c’est le choc de l’européen de cette époque avec ce qui n’est pas « lui », avec des modes d’être autres s’imposant à sa conscience par la découverte d’un nouveau continent, par la manifestation d’un cosmos différent de ce qu’il pensait être et dans son rapport avec l’animal qui est ici interrogé. Quelles sont les représentations du monde par le biais desquelles il (l’européen de la renaissance à la révolution française) s’est efforcé de « composer », de se repérer dans un monde « en mutation ». Ce terme est problématique car il va de soi que le monde est, de toute façon, en mutation, que les forces physiques qui le constituent sont dynamiques, d’un point de vue scientifique, efficient, incontestable, mais ici il s’agit justement de faire droit à l’interprétation, à ce qu’un être humain européen pouvait ou pas « concevoir ». Comment l’être humain peut-il se définir, trouver quelque chose qui ressemble à « sa place » dans un ensemble dont les contours sont finalement indiscernables, voire peut-être inexistant (infinité du monde, possibilité d’un multivers: en 1600, Giordano Bruno est brûlé à Florence -Il avait notamment écrit dans l’un de ses ouvrages: « Nous affirmons qu'il existe une infinité de terres, une infinité de soleils et un éther infini », ce qui prouve que l’idée des univers multiples était déjà évoqué même si évidemment elle était blasphématoire et punie) , a fortiori confronté à des civilisations différentes.
Les pseudo réponses apportées par les autorités politiques, religieuses, monarchistes à ces bouleversements, à savoir la répression, la punition, la colonisation, l’exploitation ne doivent pas dissimuler par leur violence ce qui se passait vraiment dans l’esprit des européen.ne.s de cette époque. Notre propos n’est pas historique et, de fait, personne ne peut prétendre sérieusement savoir ce qu’il se passait vraiment dans l’esprit des habitant.e.s de l’Europe. L’approche de notre cours évidemment sera philosophique: nous avons coutume de dire que naître est « venir au monde », mais quel monde? De quoi voulons parler quand nous utilisons cette expression?
Nous sortons du ventre de notre mère et prenons place et corps dans un « extérieur ». Mais évidemment cet « extérieur » se manifeste d’abord à nous comme « milieu »: les personnes, les éléments, le climat, l’environnement avec lequel nous entrons immédiatement en contact. Or il va de soi que très vite nous allons nous rendre compte que ce « milieu » n’est pas le monde. Par ce terme, nous entendrons alors une extériorité moins immédiatement proche mais avec laquelle nous allons devoir composer pour nous constituer en tant que sujet. Ce que nous sommes ou ce que nous allons devenir ne pourra pas se concevoir ni se construire sans rapport au monde (ou alors nous resterions dans l’oïkos, le foyer familial et aucun sujet vraiment humain ne peut se construire de cette façon). Il en va de l’être humain que nous sommes en train de devenir de se faire une idée du monde dans lequel il vit: c’est cela le lien qu’il convient de garder en tête pour aborder ce deuxième moment de l’année. Dis moi dans quel monde tu vis, ou crois vivre et je dirai qui tu es. Evidemment il faut accorder une grande attention à la nuance : « ou crois vivre » car elle est fondamentale. Il y a des effets de croyance. Mais ce que cela sous-entend c'est que le monde dans lequel nous vivons nous en apprend probablement davantage sur nous-mêmes que sur le supposé "monde" en question. "Connais toi toi-même et tu connaîtras l'univers et les Dieux": cette fameuse formule inscrite au fronton du temple de Delphes est aussi à prendre dans ce sens là. Toutefois, il convient de savoir que la formule authentique s'arrête en fait à "connais toi toi-même." l'addition: "et tu connaîtrais l'univers et les Dieux" est en fait très, très postérieure à cette première antiquité. Il semblerait que cela vienne d'interprétations très ésotériques (secrètes) ayant à voir avec le rapport entre microcosme et macrocosme. C'est une façon de suggérer que l'extérieur est dans l'intérieur ou dépendant de lui, comme si le monde était une projection de "nous". Historiquement il faut se méfier de cet ajout en ce sens qu'il est tout simplement "faux" (il n'est pas inscrit sur le temple) mais philosophiquement il n'est pas anodin et il dit quelque chose de notre sujet: il n'y a de monde que représenté par des sujets, que projeté par des subjectivité. Si tu veux connaître le monde, commence déjà par te connaître toi--même!
Cet effet de croyance par le biais duquel nous ne voyons autour de nous que ce que nous pensons être le monde est particulièrement clair dans plusieurs débats politiques au sein desquels un débatteur oppose à son adversaire: « Je ne sais pas dans quel monde vous vivez. » Ce qui est ici sous-entendu, c’est que lui est en face du "monde" tel 'fil est et que son adversaire politique se construit un faux monde qui correspond à ses options subjectives et idéologiques. Evidemment la personne qui fait ce reproche à son opposant ne réalise pas qu’il est exactement en train de dénoncer le vice de procédure à partir duquel il parle. Ce type d’exhortation n’est vraiment révélateur que d’une chose: la malhonnêteté ou l’aveuglement de celle ou celui qui l’utilise. La discussion deviendrait intéressante à partir du moment où chacun.e des adversaires commencerait à s’interroger sur le monde idéologique (donc fictif) à partir duquel il parle et non « du » monde. C’est justement cela que dit le terme de représentation: nous existons dans des mondes que nous nous représentons, c’est-à-dire avec lesquels nous ne sommes pas directement et immédiatement en contact mais de façon « médiate », construite, artificialisée, décalée « seconde », filtrée. Ce que nous définissons comme monde c’est ce que nous posons en ligne de mire de tout un processus de re/présentation dans lequel « l’objet » monde est visé au travers de plusieurs prismes: celui de nos croyances, de nos savoirs, de nos mentalités, de nos préjugés, etc. N’y-a-t-il de monde que « représenté »? Pouvons nous concevoir « le » monde au singulier? Ne s’agit-il pas d’un terme qui ne peut être utilisé avec pertinence qu’au pluriel?
- Distinguer le monde
a) La distinction Chaos / Univers / Monde
La distinction la plus intéressante est celle qui dissocie le monde et l’univers, et nous la ciblerons grâce à un texte de Paul Clavier. Mais il convient avant d’évoquer le chaos, c’est-à-dire l’idée d’un fond, d’un potentiel dans lequel règne le désordre et à partir duquel va émerger le « cosmos », notion grec qui signifie univers ordonné par des lois, c’est-à-dire « ordre », en fait. L’univers se conçoit donc , notamment dans la mythologie grecque comme l’organisation qui va donner forme à partir d’une matière informe. Le chaos désigne ce fond informe.
Le chaos, c’est l’indistinction, la confusion. Le monde n’existe pas parce qu’on ne peut ici le distinguer, au sens propre du terme. Puis vont émerger pour Hésiode Gaïa, la terre, le tartare, c’est-à-dire le monde souterrain, Eros, le principe de l’union amoureuse entre les divinités, les éléments puis les humains. Puis viennent la nuit, Erèbe (le principe des ténèbres) et les premières divinités.
Ce qui est fascinant ici, c’est que finalement l’hypothèse récente du Big bang en astrophysique n’est pas complètement éloignée de cette représentation de la mythologie. Cette hypothèse (qui est quand même validée par la quasi totalité des astrophysiciens aujourd’hui à cause notamment du fond diffus cosmologique) postule un point singulier de densité et de chaleur infinies – une « petite particule matière très dense et très chaude » – dont l’expansion rapide (dilatation) déploie l’espace-temps, les particules élémentaires et finalement les galaxies dans lesquelles nous évoluons. Cette transition d’un état indistinct et surchauffé vers une structuration complexe fait écho à la sortie du Chaos d’Hésiode vers un cosmos hiérarchisé.
Des philosophes comme Martin Heidegger ou Hans Blumenberg ont exploré comment les mythes grecs préfigurent des intuitions scientifiques modernes, le Chaos d’Hésiode partageant avec la singularité du Big bang l’idée d’un « rien » productif, un potentiel d’être qui se déploie sans créateur divin personnel (cette idée d’un créateur personnel n’émergera qu’avec le monothéisme judéo-chrétien). On peut donc noter que la raison scientifique et l’imagination mythologique se rejoignent sur cette conception d’un vide posant en tant que potentiel l’univers comme organisation de son fond informe. L’univers et les mondes c’est un peu comme les traits d’un visage qui finiraient par se détacher d’une masse défigurée et horrifique.
Voilà pour le chaos, mais la distinction la plus porteuse est celle de l’univers et du ou des mondes.
"En venant au monde, nous sommes immédiatement placés dans un environnement physique et humain. Aliments, voix, contacts, présences et visages familiers, habitats, paysages : tels sont les repères, fixes ou mobiles, qui définissent notre situation. Nous apprenons à les distinguer de nous-mêmes, à les discerner entre eux, à nous y retrouver. Ils constituent notre monde, ou du moins ses principaux aspects pour nous. Car la perception que nous en avons n'épuise pas le monde. Aucune de ces réalités, ni a fortiori leur ensemble, ne nous apparaît jamais dans sa totalité, mais par fragments, en plans successifs, selon une perspective chaque fois limitée et lacunaire. Pourtant cet ensemble, même tronqué, incomplet, énigmatique, reste bien notre monde : ce à quoi nous avons constamment affaire du seul fait de notre présence. Que peut-on dire alors de l'univers ? Commençons par poser la distinction suivante : le monde est défini comme totalité à partir de notre expérience, tandis que l'univers est défini absolument, comme structure dans laquelle sont réunis tous les objets existants ou susceptibles d'apparaître, et tous les événements capables de se produire. Ainsi, tout se déroule sur fond d'univers, comme dans le lieu – insituable – où tout a lieu. En ce sens, l'univers est « toujours déjà là », préalable de tout événement et de toute présence, condition et horizon indépassable de toute représentation – cadre ultime de notre ouverture au monde. Mais ce cadre ne définit qu'extérieurement notre présence au monde ; l'horizon qu'il constitue n'est pas un objet de l'expérience. L'univers nous contient comme de simples objets : nous n'avons pas directement affaire à lui. Nous n'habitons pas immédiatement l'univers comme nous habitons le monde. Nous sommes au monde ; tandis que nous sommes dans l'univers."
Paul Clavier, "L'idée d'univers", 1995, Notions de philosophie, I, Folio essais, 1997, p. 31-3
Nous venons « au monde », ce qui désigne l’extériorité dans laquelle notre corps de « nouvellement né.e » surgit. Nous savons que grâce notamment à la langue, nous allons nous retrouver dans ce dehors, c’est-à-dire y reconnaître des éléments, des visages, des objets que nous « distinguons ». Il va de soi que nous ne pouvons pas du tout percevoir la totalité de l’univers, ni même du monde en fait. Mais il est possible de faire une distinction ici entre l'univers et le monde. Le premier terme désigne selon Paul Clavier: « ce qui est défini absolument, comme structure dans laquelle sont réunis tous les objets existants ou susceptibles d'apparaître, et tous les événements capables de se produire. Ainsi, tout se déroule sur fond d'univers, comme dans le lieu – insituable – où tout a lieu. En ce sens, l'univers est « toujours déjà là », préalable de tout événement et de toute présence, condition et horizon indépassable de toute représentation – cadre ultime de notre ouverture au monde. »
Nous pourrions dire la chose suivante: aussi loin que l’on puisse aller dans notre représentation d’un phénomène ou d’un évènement, il FAUT qu’il ait lieu. L’univers c’est « l’avoir lieu » de tout ce qui se produit. C’es pour cela que l’on peut dire que c’est la limite de toute représentation. A partir du moment où nous évoquerions quelque chose qui ne peut absolument avoir lieu, nous parlons de rien, du chaos. L’univers c’est donc ce fond de présence mentale dont nous n’avons pas l’expérience totale mais dans laquelle tout ce qui peut avoir lieu a lieu. Il n’est pas possible de faire l’expérience de l’univers et en même temps il n’est pas possible de nier l’existence de l’univers (mais vraiment impossible.
Par opposition à l’univers, le monde désigne tout ce dont il est possible que nous fassions l’expérience même si cette expérience est très improbable. Pourquoi? Parce que du fait de la limitation de notre corps et de notre esprit, nous ne pouvons entrer en contact qu’avec ce qui nous est relativement proche et pour l’instant sur terre. Autant l’univers désigne ce fond de présence à tout évènement ou chose qui existe, mais dont nous ne pouvons pas faire l’expérience totale, intégrale, autant le monde désigne tout ce avec quoi il est possible que nous entrions en interaction. Le monde c’est ce que nous pouvons définir comme ce dont l’expérience est possible, mais évidemment pas réelle. Quoi que nous fassions, qui que nous soyons, tout ceci s’effectue dans l’univers. C’est ce que veut dire Paul Clavier quand il écrit « nous sommes au monde alors que nous sommes dans l’univers. » Le monde décrit tout ce avec quoi il n’est pas exclu que nous entrions en contact. L’univers c’est ce dans quoi tout évènement s’effectue. Nous percevons bien qu’il y a quelque chose d’un peu plus subjectif, de relatif à un sujet dans le monde , alors que l’univers c’est finalement l’idée d’un absolu « contenant. »
b) Mondes humains et biotopes animaux
(Tout ce qui va être développé ne rentre pas du tout de plain pied avec la période délimitée par le programme puisque Von Uexkull et Heidegger sont des auteurs du 20e siècle - En même temps, il y a quelque chose de ce que c’est qu’ « être un monde » qui ne peut se saisir qu’à partir de tout ce qui va suivre et le développement de cette réalisation qui donc viendra postérieurement à l’époque ici ciblée éclaire d’un jour vraiment révélateur tous les auteurs que nous verrons par la suite. Une « vérité » fait son chemin et ici même si c’est discutable, nous décidons d’éclairer ce chemin par son but, par ce qu’il va mettre progressivement à jour. Nous pourrions dire que cette première partie définit le mieux qu’elle peut des concepts, comme celui de monde. C’est dans la deuxième que nous nous concentrerons sur la période décrite (de la renaissance aux lumières) en ne citant que des auteurs de la dite époque)
Dans son livre « concepts fondamentaux de la métaphysique » (cours de 1929 - 1930) , Martin Heidegger distingue la pierre, l’animal et l’être humain » de la façon suivante: « la pierre est sans monde, l’animal est pauvre en monde, l’homme est configurateur de monde. » C’est donc le rapport au monde qui sert de critère à la distinction.
La pierre n’est dotée d’aucune sensibilité. Elle est « posée » dans un monde qui ne lui apparaît pas comme tel. La phrase: « la pierre est dans le monde » est déjà une interprétation humaine de la présence de la pierre qui n’en a par elle-même aucune intuition. Elle occupe un espace mais elle n’en projette aucun et n’en perçoit aucun. Pour elle il n’y a pas d’environnement, de milieu, et encore moins de monde. Quand on dit de quelqu’un qu’il a un « coeur de pierre », on dit finalement ça, précisément ça: il n’y a rien qui soit vraiment pour lui. C’est comme s’il avait atteint un tel degré d’indifférence à son prochain qu’il est comme une pierre.
L’animal est « pauvre en monde »: cela n’a rien à voir avec la pierre et d’ailleurs cette pauvreté en monde n’est pas du tout un rien, encore moins une insensibilité. C’est même l’inverse: les capacités perceptives des animaux sont effectives, voire remarquables mais elles sont d’emblée limitées par ce que chaque espèce est. C’est exactement comme si chaque espèce animale dans la multitude des signaux émis par la nature ne captait que ceux qui libèrent en elle, ce qu’elle « est » distinctement. On pourrait dire que l’animal ne perçoit pas ce qu’est la nature, mais ce qu’il est lui dans la nature, ce qui le fait être ce qu’il est dans un milieu approprié à cet être, si bien que ce qui ne participe pas de son habitat n’est pas même perçu. Il n’y a pas lieu qu’il le soit. C’est à partir de l’œuvre de Jacob Von Uexkull que Heidegger a développé ce rapport de l’animal à « son milieu », à son « umwelt » (que l’on pourrait traduire par monde ambiant mais ce serait maladroit parce que justement le milieu n’est pas le monde en ce sens que seul l’être humain, en tant que dasein perçoit le monde - C’est seulement de cette façon que l’on peut comprendre la formule « l’animal est pauvre en monde » et nous pourrions la prolonger par « il est riche en milieux, du moins, riche de SON milieu)
L’homme est configurateur de monde: cette phrase est vraiment décisive pour notre cours. C’est pour cela qu’il y a des représentations de mondes. L’être humain est un Dasein selon Heidegger. Cela signifie qu’il est d’abord jeté dans la nature, dans l’être, dans le fait d’être, sans ces signaux à partir desquels l’animal, lui perçoit son milieu, son Umwelt. L’animal est toujours préalablement guidé par ce qu’il est et qui est corrélatif de ce qu’il perçoit. Il y a là une sorte d’adéquation parfaite qui ne laisse aucune marge de questionnement. L’être de l’animal est parfaitement et préalablement cadré par sa perception. L’être humain ne jouit pas de ce cadrage et c’est la raison pour laquelle il fait d’abord l’expérience du désoeuvrement et du questionnement. Qu’est ce que je fais là? « Etre là » fait question et détermine en lui le fait d’être en tant que questionnement. Il n’y a rien d’évident dans le fait d’être (c’est finalement ce qui fait du dasein un.e « philosophe né.e ». Si nous le comparons à la pierre on pourrait dire que justement être là est une condition qui n’ouvre à rien pour la pierre, parce que même si « elle est là », cet être là ne fait pas question alors que l’être là de l’être humain est « ouvert ». C’est certes une angoisse, mais une angoisse qui ouvre un monde, dans la mesure où précisément l’être humain n’a pas d’umwelt, de milieu, de biotope. Il est projeté dans une nature qui ne lui envoie pas le moindre signal de connivence, d’être qu’il lui suffirait d’être. Du coup, être est une tache, un « travail », un être qu’il reste à être et cela suppose que l’on projette cet être à être dans un monde à se représenter, dans lequel se projeter.
Si nous voulons vraiment comprendre ce que c’est pour l’être humain que se représenter un ou plusieurs mondes, il est vraiment utile de développer les raisons pour lesquelles, en effet, l’animal ne peut pas le faire, tout simplement parce qu’il n’en n’a pas besoin et qu’il n’est pas un dasein. Nous pourrions dire que l’animal et pauvre en monde et riche de son biotope alors que l’être humain n’ayant pas de biotope est riche de mondes.
Mais il faut alors bien saisir ce qu’est un milieu, un umwelt (biotope) pour l’animal. Rien ne saurait mieux l’illustrer que le passage du livre de Jacob Von Uexkull dont le titre est d’ailleurs très mal traduit: « mondes animaux et monde humain » (puisque l’animal n’a pas de monde, mais un biotope ce qui n’a vraiment rien à voir). Il évoque les signaux à partir desquels la tique construit son biotope, son environnement vital:
« ce brigand de grand chemin, aveugle et sourd, perçoit l’approche de ses proies par son odorat. L’odeur de l’acide butyrique, que dégagent les follicules sébacés de tous les mammifères, agit sur lui comme un signal qui le fait quitter son poste de garde et se lâcher en direction de sa proie. S’il tombe sur quelque chose de chaud (ce que décèle pour lui un sens affiné de la température), il a atteint sa proie, l’animal à sang chaud, et n’a plus besoin que de son sens tactile pour trouver une place aussi dépourvue de poil que possible, et s’enfoncer jusqu’à la tête dans le tissu cutané de celle ci . Il aspire alors lentement à lui un flot de sang chaud. »
Dans la multiplicité des signaux perceptifs émis par la nature, la tique n’en perçoit que trois. Les animaux sont des interprètes nés, mais littéralement, c’est-à-dire qu’ils sont nés tique, araignée, guêpe, abeilles, etc. que pour interpréter à partir de ce qu’ils sont les signaux déclencheurs de leur biotope, de leur milieu vital. La tique est un parasite sensible à ce qui va lui donner dans la peau du mammifère sur lequel elle tombe son habitat. Evidemment en captant, ils sont aussi « capturés », même s’il serait un peu stupide de parler ici de prison ou d’empêchement, de frein. La tique libère son être de tique dans le périmètre délimité par ses trois affects, et même s’il n’est pas nécessairement agréable pour la proie de servir d’habitat à la tique (c’est même dangereux), c’est bien une forme de vie qui trouve ici son lieu. Nous comprenons mieux la nature quand nous réalisons qu’elle est tissée dans la texture entrecroisée de tous ces biotopes qui dévoilent ainsi quelque chose d’une harmonie préétablie. On peut ainsi penser à l’incroyable dynamique interactive des biotopes de l’orchidée (les végétaux aussi ont des biotopes) et de la guêpe, puisque c’est la guêpe qui fait fonction d’organe génital de l’orchidée. L’être humain qui grâce à Von Uexkull perçoit autant qu’il peut cette harmonie ne peut être à la fois que charmé par son ordonnancement et angoissé par le constat de son exclusion. C’est en un sens ce que Heidegger veut signifier quand il évoque l’ennui du dasein, ennui de se percevoir comme si désoeuvré par rapport à ce grand oeuvre de la nature.
En même temps, il y a dans cette « exclusion » quelque chose qui porte en soi les relation authentique du dasein au monde. La présence d’un monde ne peut se comprendre pour l’être humain qu’à partir de cette privation de biotope, de cette insensibilité à des signaux déclencheurs qui ouvre en même temps l’espace d’un « travail » ou d’une oeuvre qui se trouve être précisément la représentation d’un monde qui n’est pas « déjà là ». Le monde se manifeste à l’être là du dasein comme ce qui justement n’est pas « déjà là » et dés lors ne saurait être que son projet (projet politique)
Peut-être importe-t-il ici d’insister sur la nature de ces signes et sur la possibilité que ce soit justement dans leur interprétation que la relation de l’animal à son biotope et celle de l’être humain au monde se situe. C’est finalement la distinction de la biosémiotique (animal et végétal) et la linguistique (humaine). Chaque animal se pose comme étant cet animal là, cette espèce là dans cette interprétation sélective et « donnée ». Si nous pouvons dire que l’animal a toujours déjà sa partition, le rôle qu’il a à jouer dans la constitution de tel biotope et pas de tel autre, c’est parce qu’il est pris, happé, capturé (Heidegger utilise la notion d’hébétude) par ces signaux. La place de Ła tique ou de l’araignée dans la nature est comme un creuset dans le moule duquel l’animal n’a plus qu’à loger son habitat qu’à relier les points comme dans ces jeux pour enfants. C’est ainsi qu’il entre dans cette texture de biotopes entrecroisés, interactifs, harmonieux. Ce que révèle l’observation avisée des milieux végétaux, animaux, c’est cette insoupçonnable richesse des êtres et des signaux. L’animal notamment est toujours à l’affût des signaux qui déterminant son biotope et quelque chose de cet « être aux aguets » lui donne une justesse, l’élégance de celle ou celui qui sait qu’elle est sa place parce que de fait il ou elle n’est qu’en référence à cette place. Les animaux sont toujours en quête des signes qui leur assignent leur être et il est impossible qu’ils ne les trouvent pas, du moins si l’être humain ne s’en mêle pas.
Les êtres humains sont privés de cette élégance propre et innée. C’est la raison pour laquelle ils ne sont pas hébétés mais ennuyés, désoeuvrés. Il va leur falloir inventer leur propres signes et c’est ce que l’on va appeler la fonction symbolique. Là où les animaux perçoivent les signaux, les êtres humains conçoivent les symboles, ou les signes linguistiques, de telle sorte que leur capacité à distinguer les éléments du monde sera déterminée par la systématique de leur langue. Toutefois, selon martin Heidegger ce qui permet à l’homme de poser un monde, c’est l’oeuvre d’art.







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