Le travail est vécu et considéré par la plupart des salariés comme une nécessité, un temps qu’ils consacrent exclusivement à l’obtention d’une paye mensuelle grâce à laquelle ils entretiennent sur leur compte en banque le chiffre grâce auquel ils maintiendront un certain « niveau de vie ». Il s’agit donc pour elles et eux d’obtenir par leur travail les moyens de mener à bien leur existence. L’idée selon laquelle quelque chose de nous se réaliserait ou aurait à se réaliser dans le temps du travail salarié semble incongrue aux yeux de nombreux.ses travailleur.se.s. Pourtant nous « sommes » bel et bien « aussi » dans ce temps de travail. L’idée selon laquelle nous travaillerions à nous donner les moyens d’exister dans notre temps de travail salarié et existerions seulement hors de lui est tout bonnement absurde, dépourvue de sens et de vérité. L’idée même d’un accomplissement de soi, de son être ne saurait en aucune façon se concevoir dans cette approche conditionnelle, distinguant les moyens et les fins puisque de fait nous ne cessons pas d’être quand nous travaillons. Mais se pourrait il que nous travaillons à être y compris quand nous travaillons, et que finalement cet ouvrage qu’est l’accomplissement de soi soit entrepris, exercé de telle sorte que nous ne cessions jamais de l’effectuer, tout simplement parce que de fait, il ne s’arrête jamais. S’il faut bien entendre par bonheur cet accomplissement de notre être, le sentiment d’une plénitude vécue éprouvée, nous mesurons bien le problème que pose la considération du travail salarié comme condition strictement nécessaire et finalement honnie, détestée de notre existence. Ce travail que nous effectuons juste pour vivre est précisément tout ce qui nous interdit de travailler à être, tout ce qui suspend le fil pourtant évident, donné, existentiel de cette continuité là. En tant que salarié.e nous sommes pris dans l’étau d’une nécessité implacable sans laquelle vivre nous serait impossible mais en tant que personne, nous réalisons bien qu’aucun instant ne se manifeste à nous autrement que dans les termes d’une incitation à y être, à s’y effectuer tel que l’on « est », et c’est bien cela que nous appelons « être heureux ». Comment concilier ces deux conditions de salarié.e et de personne étant entendu qu’elles nous apparaissent ici aussi théoriquement incompatibles qu’existentiellement corrélatives? Peut-on concilier le bonheur d’être et la nécessité de vivre dans l’acquisition d’une sagesse susceptible de mêler le temps de travail et le travail du temps?

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