Voici une nouvelle et dernière version de la méthodologie du 3e sujet du bac, à l'occasion d'un texte très connu de Pascal qui nous permet de traiter la notion de justice et de droit deux notions au programme de terminale. Il importe donc de lire cet article comme un exposé de la méthode du 3e sujet du bac d'abord mais aussi comme un développement de cours sur ces deux notions essentielle)
« Il est juste que ce qui est juste soit suivi. Il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi. La justice sans la force est impuissante. La force sans la justice est tyrannique. La justice sans force est contredite parce qu’il y a toujours des méchants. La force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force, et pour cela faire que ce qui est juste soit fort ou que ce qui est fort soit juste. La justice est sujette à dispute. La force est très reconnaissable et sans dispute. Ainsi on n’a pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice, et a dit qu’elle était injuste, et a dit que c’était elle qui était juste. Et ainsi, n’ayant pu faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste. »
Blaise Pascal - Pensées (1670)
Expliquez cet extrait des pensées de Pascal. La connaissance de la doctrine de l'auteur n'est pas requise. Il faut et il suffit que l'explication rende compte par la compréhension précise du texte du problème dont il est question.
1) Pourquoi prendre le 3e sujet?
Le travail de philosophie en terminale requiert finalement deux aptitudes:
- Celle de savoir lire un texte
- Celle de savoir construire un raisonnement et de faire la part entre ce qui est juste posé, affirmé et ce qui est argumenté, prouvé.
L’écriture philosophique surtout chez les grands auteurs est dense, ce qui veut dire qu’en peu de mots, ils suggèrent et démontrent beaucoup. L’un des meilleurs exemples de cette « épaisseur » est probablement ce passage très court des Pensées de Pascal Il est plus facile pour la force de se donner à tort l’apparence de la justice qu’il l’est à la justice de s’imposer en elle-même. On est juste par justice, on est fort par nature ou parce que la situation nous est favorable. Pourquoi la justice ne peut-elle pas s’imposer aux injustes? Parce qu’il est toujours possible de contester la justice en faisant preuve de mauvaise volonté ou de mauvaise foi. Pourquoi la force s’impose-t-elle en se donnant contre toute évidence le droit de le faire? Parce qu’elle est forte, et puis c’est tout! L’hypocrisie de la force n’a pas de limite et elle peut toujours contraindre en prétendant qu’elle a le droit pour elle puisque finalement pour le contester il faudrait être plus fort qu’elle et cela reste une question de force donc quoi qu’il arrive la force a toujours l’avantage. La force sans la justice peut toujours affirmer fallacieusement qu’elle a la justice et ainsi se présenter comme n’état pas tyrannique alors qu’elle l’est. Par contre on ne peut pas tromper qui que ce soit sur sa force: soit on l’a soit on ne l’a pas ou elle se révèle insuffisante. On pourrait vraiment dire que les relations entre états et notamment aujourd’hui sont parfaitement concentrées et contenues dans ces quelques lignes. Un état comme celui d’Israël peut sans aucun problème légitimer le massacre de 71000 palestiniens dont 18000 enfants par la légitime défense contre la mise à mort de 1221 israéliens lors des attaques du 07 octobre. Nous trouverons de nombreuses personnalités politiques et médiatiques pour justifier cette « vengeance ».
Condamné par les instances du droit International, Benjamin Netanyahu ne court pas le moindre risque qu’une puissance occidentale vienne le chercher là où il est et il jouit du soutien des EU.
Il ne faut pas relier ce texte à l’actualité, pas du tout! Mais de fait il a toujours été vrai et pour l’heure, il n’est vraiment rien de l’analyse historique des conflits ni même de l’observation rigoureuse des relations entre les êtres humains qui puisse vraiment mettre à défaut ce que démontre ce texte. Peut-être pourrons nous opposer des arguments mais nous savons trés bien qu’au niveau purement factuel Pascal a raison.
Quelque chose de ce texte comme souvent avec Pascal ressemble à un rouleau compresseur: les phrases s’enchaînent courtes, affûtées, précises et quasiment indiscutables. Où et comment loger la controverse?
Avant de s’interroger vraiment sur cette question: il faut simplement se demander si l'on voit bien où il veut en venir: ce n’est pas très compliqué: c’est la dernière phrase. Il est impossible à la justice de s’imposer par elle-même, il lui faut donc user de la force, mais en faisant cela elle se laisse dépasser par la force parce qu’il est plus facile à la force de se faire passer pour juste qu’il l’est à la justice de s’imposer par sa justice. Est-ce que l’on voit bien que toutes les phrases, ABSOLUMENT TOUTES, vont sans cette seule et unique conclusion? Si la réponse est « OUI », on peut choisir d’expliquer ce texte.
EXPLIQUER est vraiment le bon terme. On ne nous demande pas de le comprendre, parce que franchement ce n’est pas très difficile, on nous convie à développer tout ce qui se trouve concentrée dans les plis intimement resserrés d’un texte qui est du concentré de justesse, de cynisme et de pure démonstration. Est ce que vous vous sentez de taille à développer sans simplement répéter ce qui se trouve implicitement dans le texte, ce que toute personne dotée de raison peut logiquement end étirer, en déduire? Acceptez vous de mettre votre pensée au service de la pensée d’un autre pour la déployer, en saisir le sens, la profondeur historique et philosophique éventuellement la contrarier? C’est comme si ce texte était un « palimpseste », c’est-à-dire un manuscrit qui a été écrit sur un manuscrit plus ancien mais qui aurait le même sujet et que vous vous engagez à faire resurgir entre elles lignes du plus récent. Ce que démontrer pascal est vraiment, vraiment bien démontré mais c’est aussi très voire peut-être trop dense, écrasant. Il faut insinuer de la clarification et de la nuance. C’est ça EXPLIQUER!
2) Utiliser son brouillon
Qu’est ce qu’un brouillon en fait? C’est le geste d’écriture par lequel s’ouvrent les vannes de tous les liens, les rapports, toutes les références, et surtout des essais de clarification, éventuellement de schémas par lesquels vous essayez de calmer, d’apprivoiser la « folie furieuse » d’un texte, sa vérité pure, violente, choquante. Il y a dans tout texte de philosophie (même si ça ne se voit pas toujours) une onde choc, un potentiel de révélation plus ou moins scandaleuse. Ici c’est bien le cas et c’est vraiment sensible: la justice, ce n’est jamais que de la force déguisée. On entend bien ça parfois dans la bouche de prophètes de comptoirs plus ou moins sobres, jamais avares de maximes toutes faites pour condamner sans preuve l’humanité, mais ici c’est autre chose: il y a une démonstration, un enchaînement de phrases, une certaine utilisation de figures de rhétorique comme le chiasme.
Ici il peut être éclairant de faire des schémas, ou du moins que nous rédigions clairement les implications:
Pourquoi faut-il être juste? Parce que c’est juste (dont la justice est une valeur qui se fonde en soi par soi) Pourquoi faut-il obéir à la force? Parce qu’on ne peut pas faire autrement. Autrement dit, il y a là deux « il faut » mais ce n’est pas le même effet de contrainte: dans le premier cas, c’est une obligation morale dans le second c’est de la pure nécessité. Etre juste implique un choix, se soumettre à la force, c’’est l’absence de choix. Dans les deux cas, pourtant il y a un « il faut ». Quand la force s’impose en tant que force, on la condamne, quand la justice essaie de s’imposer en tant que telle, elle échoue parce que de fait elle n’a aucun pouvoir. Nous sommes donc ici en prise avec deux défauts: l’injustice (de la force pure) et l’inefficacité (de la justice e pure). Par conséquent il faut de la complémentarité: que le justice profite de la force et que la force s’impose comme juste. On n’acceptera pas la force pure et on ne se soumettra pas non plus à la justice pure. Il faut donc que ‘lune se recommande ou s’appuie sur l’autre. Mais cette complémentarité ne pourra s’opérer qu’au bénéfice de l’une aux dépens de l’autre et ce sera nécessairement la justice qui perdra. Pourquoi? Parce qu’on peut toujours justifier l’injustifiable alors qu’on ne peut pas imposer une force qui ne s’exerce pas. Il y a toujours un moment où nous sommes confrontés à cette injustice à la lumière de laquelle n’importe quel fait peut se donner les apparences du droit alors que le droit ne peut absolument pas s’imposer avec une force qu’il n’a pas. Le droit des palestiniens à occuper leur territoire ne fait pas le moindre doute légitimement, historiquement, mais il est privé de toute force et aucun puissance occidentale n’ose les défendre militairement sachant qu’il lui faudra tenir tête à une armée israélienne appuyée et dotée de l’armement des EU.
De cette analyse hyper simple et claire découle un plan:
- Pascal démontre la nécessité d’une complémentarité entre justice et force. Elles sont chacune besoin de l’autre
- Cette complémentarité fait naître l’impression d’une équivalence ou d’une réciprocité, d’un échange de bons procédés
- Mais c’’est impossible parce que la justice est sujette à dispute alors que la force non: donc il y a dans cette pseudo équivalence de notions l’émergence d’une corruption de l’une par l’autre, de la justice par la force
- Par conséquent la justice et nous pourrions dire, par force, c’est de la force déguisée
Il n’y a pas quatre parties dans le texte mais seulement deux. Ce qui est décrit ici en quatre points ce sont des étapes d’un raisonnement. Dans le passage lui-même, quand on prête attention aux connecteurs logiques, notre attention est attirée par « Ainsi on n’ a pas pu donner…. » qui résonne comme une conclusion ou comme une déduction de ce qui précède. On peut d’ailleurs noter que la dernière phrase reprendra cette formulation: et ainsi….
Les références qui peuvent nous venir très vite et on pourrait dire d’abord presque instinctivement ,c’est celle du loup et l’agneau de La Fontaine qui finalement décrit exactement le processus Pascalien. La référence à Machiavel et à César Borgia s’impose également. Contre Pascal, on ne peut pas s’empêcher de penser à Aristote et à l’opposition que fait Agamben entre le pouvoir et la puissance. Le rapport au visage chez Emmanuel lévinas peut également être pointé comme cintre démonstration à tout ce qu’avance Pascal.
Le brouillon doit être le lieu où s’expérimente les points forts d’une écriture, où vous devez vous donner les moyens de savoir avant d’écrire ce que vous allez écrire. Pouvez vous faire en sorte que tout paragraphe commencé sera rédigé dans la connaissance de son but, de son objectif de démonstration, de telle sorte que les connecteurs logiques que vous allez utiliser iront toujours vers une conclusion préalablement connue de vous? Ce qu’il faut absolument c’est envoyer à la personne qui vous corrigera des signaux attestant de cette maîtrise contante de votre propos à la lumière de laquelle JAMAIS rien n’est écrit au hasard ou au fil de la plume.
Dernier point important sur ce texte: il est tellement cadré, tellement fait pour nous enfermer dans la seule pensée de son auteur qu’il faut vraiment mettre à jour ses ressorts argumentatifs. Le fond de cette démonstration c’est que si force et justice ont besoin l’une de l’autre, ce n’est pas la même nature de besoin: le besoin de force de la justice est factuel, le besoin de justice de la force est fantasmé, fictif illusoire: il ne s’agit pas d’être juste mais de donner l’impression qu’on l’est:
- Première articulation logique :
Il est juste de suivre la justice, mais sans force elle ne se distingue pas dans le réel → contradiction pratique. - Seconde articulation :
La force s’impose d’elle-même, visible, non sujette à dispute ; or la justice, elle, est toujours discutable → déséquilibre structurel. - Conséquence directe:
Comme on ne peut unir justice et force (la force ne reconnaît pas la justice), les hommes résolvent ce conflit en donnant l’apparence de justice à la force : « on a fait que ce qui est fort fût juste ».
C’est implacable, car aucun des deux pôles ne peut exister sans l’autre :
- la justice seule, impuissante, se dissout
- la force seule, injuste, se condamne.
Pascal enferme alors le lecteur dans un piège logique : pour qu’il y ait ordre social, il faut bien que « le fort soit juste », mais c’est une justice de façade, issue d’un renversement nécessaire du rapport initial.
Formule du chiasme:
Justice → doit devenir Force (mais ne le peut pas)
Force → devient Justice (c’est un mensonge mais ça fonctionne)
Ce chiasme scelle la lucidité cynique de Pascal : entre le devoir moral d’être juste et la réalité politique d’être efficace, la pensée humaine ne trouve pas d’équilibre et elle se retrouve renvoyée à n’’st que ce qu’elle est: pensée: personne n’est dupe sur la légitimité de Netanyahu, de Poutine ou de Trump. On fait ce qu’on peut (et tant mieux pour soi si l’on « peut » beaucoup et on s’invente toutes les justifications bancales possibles et imaginables parce que si on a le pouvoir, personne n’aura les moyens militaires de nous contredire.
3) L’introduction
Thème (Amener la thèse)
Nous vivons dans le pays qui a intégré à sa constitution la déclaration des droits de l’homme. Mais nous percevons bien aujourd’hui non seulement l’extrême faiblesse de la voix de la France sur la scène internationale mais aussi l’inefficacité de toute organisation oeuvrant pour gérer sans violence les conflits mondiaux (ONU). Nous avons l’impression qu’il y a d’un côté des « discussions », des avancées, dans des « négociations » entre représentants de pays en guerre et de l’autre côté les dommages irréparables causés à des populations civiles, comme si l’injustice réelle que subissaient des peuples n’étaient finalement d’aucun poids dans des rations diplomatiques qui dissimulent de moins en moins bien qu’elles sont travaillées en réalité par des rapports de pure force.
Thèse (l’idée essentielle très détaillée, précise)
Déjà Pascal avait diagnostiqué dans ce texte cette faillite de la justice corrompue par la force. Si de prime abord ces deux concepts semblent reliés l’un à l’autre par une corrélation nécessaire, il apparaît finalement que cette complémentarité se transforme en corruption de la justice par la force, tout simplement parce qu’il est aisé de se donner l’apparence de la justice alors qu’il est impossible de s’imposer par une force que l’on n’a pas.
Problématique (la question traitée par le texte)
Ce passage est travaillé par une démonstration extrêmement rigoureuse et quasiment imparable. Comment justice et force peuvent-elles s’accorder sachant premièrement qu’il faut absolument qu’elles s’entendent parce qu’elles ne peuvent se maintenir l’une sans l’autre mais deuxièmement qu’elles ne peuvent se complémenter qu’en se trahissant puisque l’une est l’opposé de ‘l’autre. A ce jeu là, c ‘est la force qui gagne.
Plan
Le passage se compose d’une première phase dont on peut dire qu’elle consiste dans un diagnostic et d’une deuxième qui en retire les conclusions logiques et imparables Nous avons l’impression de voir se construire un mur fait de blancs si ajustés les uns aux autres qu’il est impossible d’y insinuer la moindre brèche. Pourtant derrière cette démarche de rouleau-compresseur se cachent quelques présupposés dont il sera nécessaire de souligner l’arbitraire.
4) Développement du plan détaillé
1) Diagnostic et complémentarité
Pascal pose deux axiomes indissociables et leurs conséquences dommageables
- Le diagnostic
- « Il est juste que ce qui est juste soit suivi » : principe normatif idéal, où la justice tire sa légitimité de sa conformité rationnelle et morale.
- « Il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi » : principe factuel, où la force impose un réalisme contraignant, indépendant de tout droit.
Ces propositions sont à la fois descriptives (ce qui est) et prescriptives (ce qui doit être), formant un cercle vicieux (parce que le fait a besoin d’être justifié par le droit et le droit d’être appliqué dans les faits)
B. Les apories symétriques
- « La justice sans la force est impuissante » : privée de sanction, elle reste lettre morte face aux « méchants ».
- « La force sans la justice est tyrannique » : elle dégénère en arbitraire pur, accusée par sa propre excès.
Pascal thématise ici une dialectique tragique : ni l’une ni l’autre ne s’auto-suffit, révélant la condition humaine déchirée entre ius (droit idéal en latin) et vis (force brute en latin).
Ce diagnostic appelle une solution, mais elle ne fait qu’aggraver le mal.
2) L’échec et la corruption de la justice par la force (qui fait semblant d’être juste)
Pascal analyse l’impossibilité de subordonner la force à la justice, aboutissant à une inversion perverse.
A. L’impuissance de la justice (« sujette à dispute »)
- La justice est « contredite parce qu’il y a toujours des méchants » : son universalité normative est indécidable, ouverte au débat interprétatif.
- Référence à La Fontaine, Le Loup et l’Agneau : le loup dévore l’agneau en invoquant des prétextes sophistiques (« Si ce n’est toi, c’est donc ton frère »), montrant que la force dans le sens du texte (c’est-à-dire alignée sur l’évidence de sa supériorité) se pare du masque de la justice pour légitimer sa violence. La « raison du plus fort » n’est pas brute, mais rhétorique.
B. La reconnaissance incontestable de la force
- « La force est très reconnaissable et sans dispute » : sa matérialité sensorielle (violence physique, coercive) en fait un fait brut, auto-évident.
- Référence à Machiavel, Le Prince (ch. VII) : César Borgia fait écarteler son lieutenant Remirro de Orco, pacificateur sanguinaire de la Romagne, pour se poser en justicier. Ce geste tyrannique rétablit l’ordre en sacrifiant un bouc émissaire, prouvant que « ce qui est fort » est fait « juste » par sa seule démonstration spectaculaire de puissance.
C. L’inversion fatale
- « N’ayant pu faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste » : échec de l’idéal (justice armée), succès du réalisme (force légitimée rétroactivement). Le politique naît ainsi comme tyrannie masquée.
Cette analyse reste dans le registre de la puissance (potentialité aristotélicienne), mais des penseurs contemporains la dépassent en distinguant puissance et pouvoir.
3) Ouvertures critiques : puissance, pouvoir et éthique
Le texte de Pascal invite à des prolongements qui
- Puissance en opposition au pouvoir : Aristote,
- Chez Aristote (Métaphysique ; Politique 1252a), il existe une conception de la puissance qui précède et rend possible le pouvoir: la dynamis. Elle désigne la capacité de pouvoir et de ne pas pouvoir (to dynaton kai to adynaton), source de mouvement sans actualisation forcée. La justice (dikê) désigne pour Aristote la vertu d’équilibre de la dynamis. En d’autres termes, Il y a de la puissance à résister au pouvoir que l’on a en ne le l’exerçant pas. La puissance est le pouvoir que l’on a de ne pas faire une chose que l’on pourrait faire, que l’on aurait pu faire. On peut reprocher ça de la fameuse formule de Camus: « un être humain, c’est ce qui s’empêche » (Aidos)
- La force selon Pascal ignore cette nuance : La force est immédiatement réduite au pouvoir sans évoquer la puissance, laquelle peut s’effectuer ou pas dans l’exercice d’un pouvoir.
B- . Agamben : la scission puissance/pouvoir et l’état d’exception
Le philosophe italien reprend précisément cette conception aristotélicienne de la puissance en l’inscrivant dans un contexte historique et religieux plus large. Quelque chose s’est produit avec l’émergence du christianisme, mais quoi? La conception d’un pouvoir sans puissance, sans continuité, d’un pouvoir absolument souverain doté de la capacité de donner naissance au monde et à soi-même, un pouvoir sorti de rien ayant le pouvoir de décider de tout. Cette conception théologique religieuse d’un Dieu comme absolu pouvoir s’est évidemment plaquée sur la politique de telle sorte qu’une conception de la souveraineté en a été malheureusement déduite. Le point central de cette opposition entre la politique grecque et ce qui vient au jour avec la chrétienté, c’est le rapport à la vie. La fameuse formule d’Aristote « zoôn politikon » signifie que la vie humaine n’est jamais nue, jamais purement organique et qu’être humain justement revient à n’être jamais « QUE viviant ». Un être humain est politique parce qu’il consiste dans le fait de n’être jamais que vivant et qu’il y a dans sa façon d’être vivant une nuance, une variation fondamentale qui s’appelle la politique (autrement dit "la vie jamais nue »). Le pouvoir né du christianisme est totalement différent: il prend sur lui de gérer la vie nue du citoyen, ce qui finalement lui donne le droit de décréter des moments, des lieux ou des états d’exception dans lesquels on protège et d’autres dans lesquels on peut tout faire. On retrouve exactement ce que dit Pascal mais avec une violence décuplée: le droit devient une redoutable machine à justifier l’usage de la force violente avec un déchaînement inhumain au sens propre déshumanisé. Le pouvoir d’un état se donne le droit de priver de tout droit certaines personnes qui dés lors ne sont plus protégées par rien.
- Exemple utilisé par Agamben : Nous retrouvons ici exactement la structure même des camps nazis mais aussi finalement de tout camp, y compris ceux des réfugiés ou des migrants, lesquels certes ne sont pas exposés au même traitement que les prisonniers du 3e Reich mais sont quand même privés de tout statut de citoyenneté, comme une zone dans laquelle des non citoyens (privés des droits de la citoyenneté sont parqués)
- On mesure ainsi clairement l’opposition entre Blaise Pascal et Giorgio Agamben: Le philosophe français décrit finalement une « ruse » par le biais de laquelle la force va se donner l’apparence du droit puisque la justice ne peut pas se fonder par elle-même. Mais Agamben subvertit ce petit jeu d’opposition et de complémentarité Force / Justice par l’opposition puissance/pouvoir en l’appuyant sur un basculement historique: la chrétienté. Il y a à la lumière d’Agamben un vice de forme dans le raisonnement pascalien, c’est qu’il fait comme si la force ne désignait que le pouvoir alors qu’elle désigne d’abord la puissance et qu’il y a dans cette puissance de quoi éviter l’impasse à l’œuvre dans tout pouvoir.
D) Levinas : l’obligation par le visage
- Finalement tout le raisonnement de Pascal repose sur l’effet de contrainte purement factuel de la force: « la force est sans dispute ». Mais il fait comme s’il n’existait pas dans la justice un sentiment d’obligation et de honte quand nous savons bien que nous ne la respectons pas. Or nous retrouvons ici exactement les termes du face à face avec tout visage selon Emmanuel Lévinas. Devant le visage de l’autre, il est vrai que je peux physiquement le frapper, faire usage de ma force contre lui, mais je sais bien en le faisant que ce que j’accomplis alors va à l’encontre de l’une des lois les plus fondamentales et les plus sacrées de l’Humanité. Il faut dépasser cette vision même siEmmanuel levions y voit le rapport avec « le tu ne tueras point ». Quelque chose se produit de façon plus donnée, plus effective, plus physique, plus première, à savoir que justement toute expérience du visage de ‘l’autre nous situe de fait en face d’une altérité radicale qui n’est pas celle de cette personne là qui porte là maintenant ce visage là.
Tout visage est sens à lui tout seul dit Emmanuel Lévinas, ce qui signifie qu’il n’est pas du tout comme un mot dont nous avons vu que le sens venait des autres mots au sein d’un système. Nous nous trouvons ici devant un infini. Une altérité qu’il est absolument impossible de ramener à du même, à du compréhensible. Aucun d’entre nous ne peut regarder un visage sans être orienté par lui vers autre chose que ce visage, autre chose que ce corps. Il n’est pas faux de dire que l’expérience que nous faisons d’un visage est physique au sens où cette présence st physique mais qu’elle est aussi présence de ce qui ne saurait à du physique dans ce contact physique même. Je vois ce visage en face de moi sauf que je ne le vois au sens où je perçois bien qu’il n’est pas réductible à un vu. Il est cette possibilité d’une visibilité qui jamais n’est vraiment vue. Dans une toute autre perspective, Deleuze affirme qu’Autrui est toujours l’expression d’un monde possible. Je vois le visage de l’autre et je vois un monde vers lequel ce visage fait signe, é »tant entendu qu’il y a autant de visage que d’expressions. Lévinas et Deleuze sont des philosophes trés différents, voire opposés mais nous retrouvons dans leur interprétation de la présence d’autrui par son visage le rapport à du possible, c’est-à-dire à du virtuel du potentiel, autrement dit de la puissance au sens aristotélicien du terme.
Finalement il n’y aurait rien à opposer à Pascal si la notion de force ne désignait que le pouvoir mais Aristote nous fait réaliser que force désigne aussi et finalement surtout puissance au regard de quoi tout son raisonnement n’est pas aussi in discutable qu’il le semble au premier abord.
Levinas (Totalité et Infini, IV) inverse radicalement : le visage de l’Autre impose une obligation éthique antérieure à toute force ou justice. Ce n’est pas « physique » (violence corporelle), mais pré-ontologique (Révélation d’un infini qui interdit le meurtre).
- Contre Pascal, Levinas refuse l’union force/justice : l’éthique naît d’une passivité infinie face au visage, brisant la logique du plus fort. L’agneau de La Fontaine n’est pas vaincu par la force, mais le loup nie précisément son visage (déshumanisation).
5) Conclusion: la prétérition
Ce qui est peut-être le plus intéressant dans ce passage c’est que la force nous est décrite comme usant d’un argument rhétorique. La force n’est quand même pas suffisamment sûre d’elle (ironiquement nous pourrions dire: « de son droit ») pour se manifester telle qu’elle est: il faut qu’elle se donne l’apparence de la justice pour s’exercer en tant que force. Cette utilisation contraignante de la force repose donc sur un mensonge rhétorique, celui-là même que recouvre la figure dite de la prétérition. Elle désigne le fait de suggérer une action dont on dit qu’on ne la fait pas alors qu’on la fait. La force dit qu’elle ne se réduit pas à un pouvoir de contrainte alors que c’est justement ce qu’elle est en disant qu’elle ne l’est pas. Finalement l’exercice du pouvoir ne peut pas s’appuyer sur autre chose que la négation de ce qu’il est parce qu’il n’existe aucun biais par lequel il s’imposerait de soi. Le pouvoir n’est pas une positivité donnée, une évidence sur l’émergence de laquelle quelque chose se ferait reconnaître de tout humain en l’obligeant (l’obligation n’est jamais la contrainte, mais ce par quoi on se sent légitimement obligé.e, c’est à dire tenu.e par le respect). Ce qui fonde le pouvoir dans l’optique de Pascal, c’est finalement l’émergence d’un monde sans autrui, monde illusoire à tous points de vue. Autrui s’impose à nous par son visage pour Lévinas et par son expression selon Gilles Deleuze comme la possibilité d’un infini ou d’un ailleurs. C’est là l’expérience d’un donné que nous éprouvons quotidiennement comme un fait et au regard duquel la prétérition du pouvoir est finalement de peu de poids (rhétorique). On pourrait dire sans contradiction que toute rencontre avec autrui est l'expérience que nous faisons d'une possibilité s'imposant à nous en acte, ce qui incarne bien la présence donnée et indéfectible d'une puissance.










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