jeudi 10 septembre 2026

Terminales 4 / 5 - Peut-on être heureuse.x quand les autres ne le sont pas? (2)

 


2) Actualité d'un tel sujet  

Alors, peut-on être heureux.se.x quand les autres ne le sont pas? Les remarques qui vont suivre sont VRAIMENT à lire attentivement parce que dans une épreuve de philosophie du baccalauréat, il est essentiel pour la note de manifester une connaissance d’auteurs philosophiques qui ne sont pas nécessairement d’aujourd’hui, voire pas du tout, puisque la philosophie est une pratique ancienne, remontant pour nous occidentaux à la Grèce antique voire archaïque (la fin de la Grèce archaïque c’est 480 avant JC, or il est certains qu’il y avait des philosophes avant cette date. Héraclite est né en 544 avant JC, donc durant la Grèce archaïque).

D’autre part, si la copie ne fait que commenter l’actualité, il est évident qu’elle aura une mauvaise note. Il est IMPORTANT de bien intégrer cela. 

Toutefois, quand on nous demande si l’on peut être heureux quand les autres ne le sont pas, il ne fait pas vraiment de doute non plus que notre époque atteint probablement un degré d’individualisme extrêmement fort C’est une évidence. Il faudra veiller à cet équilibre entre un traitement philosophique authentique avec des auteurs qui peuvent remonter à loin dans le temps et mêler aussi des réflexions d’aujourd’hui fondées sur des auteurs et des faits d’aujourd’hui. Peut-on faire du bonheur une affaire strictement privée? En un sens, oui parce que personne ne peut faire mon bonheur à ma place, mais en un autre sens, non parce que le bonheur est une aspiration qui touche tous les êtres humains, sans exception. Par conséquent c’est bien de l’essence même de ce que c’est qu’être humain que nous tenons cette aspiration au bonheur et l’humanité est une condition politique, c’est-à-dire communautaire, collective. C’est ça le fond du problème posé par la question. Faut-il être solidaire ou solitaire pour être heureux? 


(Nous allons évoquer trois arguments tout à fait utilisables et contemporains qui donnent à ce sujet une actualité évidente. Il s’agit pour nous de donner idée de la façon dont on peut faire signe de ce que nous vivons aujourd’hui, sans pour autant verser dans le registre de l’opinion et de la pensée floue)

a) Les écrans font écran

Il est une donnée cruciale qui ne vaut que pour nous, depuis le 20e siècle, c’est tout ce que le perfectionnement des moyens de communication a rendu possible (et ce même à partir du 19e). La question de savoir si l’on peut être heureux quand les autres ne le sont pas change de nature à partir du moment où nous sommes constamment au courant de ce que les autres vivent, et cela aussi bien du point de vue des réseaux d’information que des réseaux sociaux. Nous sommes en interconnexion permanente avec nos proches via le téléphone portable, l’ordinateur et nous savons ce qui e passe globalement dans le monde par l’information qui nous renseigne quasiment en direct sur ce qui se produit dans la planète. 

Nous pourrions parler d’une forte « promiscuité médiatique » (promiscuité: situation de trop forte proximité avec des voisins ou des personnes étrangères qui peut être gênante pour la préservation e notre intimité). Nous vivons constamment sous la pression du jugement des autres, des internautes, des « nouvelles » et de fait, s’il fallait que nous attendions que les nouvelles soient internationalement bonnes pour être heureux.se, cela serait purement impossible. Il y a donc ce qui peut sembler un paradoxe ici: plus nous communiquons et moins nous communions avec autrui. 

Il ne suffit pas de constater cet état de fait, encore faut-il l’expliquer: le fantasme d’ubiquité et les progrès technologiques. L’ubiquité, c’est une espèce de pouvoir magique qui permettrait d’être physiquement présent.e en plusieurs lieux en même temps comme la représentation par hologramme le rend possible. Mais il n’est pas besoin d’aller chercher cette innovation pour pointer ce fantasme. Nous avons toutes et sous un portable et sommes joignables en tout lieu en tout temps par tout le monde, de telle sorte que le face à face physique est relégué au second plan. Joignable par tout le monde nous ne sommes vraiment, authentiquement disponible pour personne. Une conversation téléphonique est pratique parce que nous la maîtrisons du début jusqu’à la fin: nous savons qui nous appelle, nous pouvons faire la tête que nous voulons pendant la conversation et finalement l’arrêter quand nous voulons. Réalisons que nous avons souvent tendance à privilégier le téléphone lorsque quelqu’un nous appelle alors que nous sommes déjà dans le cours d’une conversation en face en face réel avec quelqu’un. 

D’autre part, si nous sommes en phase avec « le monde » grâce aux moyens de communication, nous le sommes médiatiquement c’est-à-dire par la médiation d’un écran qui nous situe en position de spectateur.trice. Nous ne pouvons pas vivre sans savoir ce qui se passe dans le monde mais la façon dont nous  le savons nous maintient dans la distance induite par l’image. Le monde et les actualités nous hantent comme une présence fantomatique. L’image est imaginaire. Les chaînes d’information des EU ont passé en boucle les images des tours écroulées (Twin Tower) espérant peut-être ainsi susciter un effet de réel dans l’esprit des habitants mais c’est exactement le contraire qui s’est produit.  La psychanalyse et la psychiatrie  nous enseignent que c’est exactement comme cela que se produisent les TOC, les troubles obsessionnels compulsifs. Dans l’inconscient fantasme et répétition sont liés. Nous rejouons sans fin les traumatismes de telle sorte que la guérison est de plus en plus difficile. La catastrophe devient une obsession fantasmatique qui hante durablement le sujet (et cela fonctionne aussi peut-être pour les nations)

Le 13 novembre 1985, Omeyra Sanchez, petite fille de 13 ans est coincée dans un torrent de boue provoqué par un volcan en Colombie. La situation extrêmement délicate et le retard des secours rendent impossible son sauvetage et son agonie va durer trois jours et trois nuits. Une équipe de TF1 présente sur les lieux filme cette mort lente qui sera diffusée (pas à une heure de grande écoute et pas dans son intégralité évidemment) sur la chaîne française. Cette diffusion créera à l’époque un questionnement éthique sur ce que peut faire la télé. Rappelons que « télé » est un préfixe grec qui signifie "de loin". Regarder la télévision, c’est toujours voir « de loin ». Tout secours était impossible et ce reportage (ici encore le terme est très intéressant, qu’est ce qui est « reporté » et à quand?), c'est comme une illustration concrète du vers célèbre d’Apollinaire: « comme un guetteur mélancolique, j’observe la nuit et la mort », même si le terme « mélancolique » est faible. Nous sommes tenus au courant et mis devant le spectacle d’une réalité abjecte, immonde, absurde. 




Omeyra Sanchez, c’est vraiment Autrui et de fait la (télé) vision de son agonie donne de la force au propos d’Emmanuel Lévinas sur le visage, lequel ne peut pas davantage être vu que « télévisualisé ». Selon lui, on ne "VOIT" pas un visage parce qu’on ne peut pas le réduire à une chose. Je vois cette tasse parce que cette tasse n’exprime rien. Tout en elle peut être réduit à des éléments matériels. Par contre le visage est d’emblée saisi par moi comme voulant dire quelque chose que je ne parviens pas à définir. Tout visage, en tant qu'il est expressif, est indéfinissable, irréductible à du « vu ». Ce n’est pas une chose: ça veut dire même si je ne sais pas ce que cela exprime, je ne peux pas le regarder comme "matériel", chosifiable. L'expressivité est tellement propre au visage, inhérente à ce qu'il est qu'il échappe à toute matérialité. Un visage est humain à cause de cela, dans ce qu’il exprime d’énigmatique et d’irréductible à du matériel. 

            Sur ce cas en particulier, ne peut pas s’empêcher de se demander ce qui a pu maintenir le cameraman dans l’idée qu’il pouvait filmer la mort en direct d’une petite fille et en faire « UN » reportage, UNE séquence d’images. Ce qui ici n’est pas décent, c’est justement cela: la perversion répugnante d’un prétendu « devoir d’information » qui croit rendre compte du monde quand il le transforme en image, en spectacle du monde pour une autre partie du monde plus riche, mieux pourvue en termes de secours, mieux informée mais certainement pas plus empathique (comment entrer en communion avec la détresse d'une petite fille en train de mourir lorsque cela vous est montré entre une publicité et une autre émission de divertissement?). Par conséquent, la  communication de cette agonie n’a pas du tout favorisé la communion avec cette fille. Elle a créé le buzz, comme on dit et du pathos, des pleurs, de l’émotion. Les médias français ont produit de l’innommable puis fait écho à la question de savoir si c’était innommable et au final TF1 a gagné de l’argent sur la publicité cadrant ce reportage. 

            C’est un dirigeant de TF1 Patrick le Lay qui est l’auteur de cette fameuse expression selon laquelle  son rôle était de créer du temps de cerveau disponible pour Coca Cola et ici il a crée cette disponibilité à partir de la mort lente filmée d’Omeyra Sanchez. La vraie question que cela pose en fait, c’est celle de savoir pourquoi cette diffusion n’a pas définitivement marqué l’abandon de cette chaîne par la totalité de ses téléspectateurs.  Pour celles et ceux qui l’ont vue, c’est un peu comme le « Bon! Et qu’est ce qu’on va regarder maintenant? » À la fin du film « The truman Show ». La télévision ne nous informe pas de la réalité, elle nous en distancie, fondamentalement, dans sa définition même (télé). La souffrance des êtres humains est un fait, ni juste, ni injuste, C’EST! Quand elle est filmée, elle devient un bien de consommation.




b) Hikikomori (la télé existence)

Ce terme est utilisé pour désigner ce phénomène qui prend beaucoup d’ampleur au Japon et qui a gagné la Corée du Sud, à savoir l’existence exclusivement privée de nombreux.ses adolescent.e.s qui ne sortent plus du tout de chez eux et passent l’intégralité de leur temps de vie à jouer à des jeux vidéos, à regarder des films et des vidéos et à communiquer par les réseaux sociaux, voire pour certains d’entre eux, à gagner leur vie par du télé-travail. Un Hikikomori ne sort pas de chez lui. C’est une existence humaine exclusivement passée dans le foyer privé.  Beaucoup d’adolescents hikikomori ne sortent pas de leur chambre quand ils vivent chez leurs parents.  On ne peut pas se représenter de mode d’existence plus contraire à l’affirmation d‘Aristote: « l’homme est un animal naturellement politique. » Ici l’homme est un animal domestique » de domus: la maison. Se confronter à l’existence politique de la condition humaine est trop dur et on devient « autre chose » une sorte de poussin qui ne sortirait pas du cocon familial sans jamais paraître dans l’agora de la cité, sur la place publique de la scène réelle du monde.  On se complait dans un confort de vie déconnecté de tout souci authentique d’Être. C’est très intéressant pour notre sujet parce qu’il ne fait aucun doute qu’une telle télé existence peut être plaisante (même si le reportage qui suit dit le contraire à juste raison) mais certainement pas « heureuse ».




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