jeudi 1 octobre 2026

HLP - Texte de Witold Gombrowicz



(Le narrateur Jojo rend compte de sa rencontre avec Zuta, une fille belle, sportive et émancipée de la riche famille Mlodziak)

« Elle était là dans sa tenue de tennis blanche avec ces chaussettes et ses chaussures de sport blanches, sa conscience d’oie blanche, et plus elle parlait d’elle, de sa santé, de son corps en pleine vitalité plus je m’interrogeais sur ce fond de noirceur et de vice qui pouvait la pousser à se décrire ainsi dans cette candeur surfaite et, à tous égards, fausse. Sainte Zuta mange des fruits pour aller bien, elle boit beaucoup pour drainer toutes les impuretés de son alimentation de future reproductrice de la lignée Mlodziak, mais comme elle veut être émancipée, elle se vante, au contraire de ne pas penser au mariage et probablement commençait déjà à m’envoyer des signaux pour une éventuelle coucherie à venir après la partie de tennis.
Toute cette blancheur m’écoeurait, mais plus que tout je m’interrogeais sur ce qui s’activait dans cette conversation de son côté. Plus elle décrivait sincèrement cet idéal de vie saine, plate et transparente, plus je voyais s’élever une bulle dans la beauté cristalline de laquelle se reflétaient tous ces idéaux de vie pitoyables. Elle essayait de me caser dans la bulle comme un futur amant d’une nuit, mais je ne voyais pas du tout comment j’aurais pu être dans tout ça autre chose qu’en effet de discours, qu’une ligne dans son journal intime, qu’un trophée dans son tableau de chasse, qu’un partenaire d’orgie grammaticale. Même dans cette quête d’aventure physique, d’amour charnel, il n’y avait pas de chair parce que dés l’abord, elle n’était pas ce qu’elle disait qu’elle était, parce que son « je » n’était pas le même que celui dont elle parlait. Ce qui en elle était le plus authentique était en deçà de tout ceci et n’était pas à proprement parler « elle ». Son moi se dissolvait dans ces discours revendiqués et ne restaient plus en lieu et place de ses rêves à la première personne que des flux de vie anonymes, impersonnels, porteurs de phéromones et de pulsions baveuses. »

                            Ferdydurke (1937) -  Witold Gombrowicz


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