vendredi 23 septembre 2016

Exercice d'écriture libre: "Les robots sont parmi nous..." - Terminales S4 STL

(Dans le cadre du traitement de la question: "Peut-on dire de l'homme qu'il est une machine à vivre?", un exercice d'écriture libre a été proposé aux élèves. A partir de cette formulation:"les robots sont parmi nous...", ils sont invités à rédiger un texte sans aucune contrainte de longueur, de registre de langage plus ou moins "châtié", ni de style. Tout est possible excepté la référence à des épisodes personnels de sa vie. Nous publions certains textes. Il aurait été souhaitable de tous les faire figurer ici mais l'exercice ayant été réalisé pendant les heures de cours, il m'est impossible de recopier le travail de chaque élève. Je remercie sincèrement toutes celles et ceux qui se sont investis dans cet exercice avec autant d'enthousiasme que de réel talent d'écriture. Nous n'en resterons pas là)


 Le Robot Suicide


Les robots sont parmi nous, figés, obéissants, irréprochables dans la posture rigide de leur sourire statufié. On pourrait croire qu’ils nous entourent comme les accessoires du château de la belle au bois dormant et la princesse, c’est nous, sauf que…nous ne dormons pas, du moins pas au sens propre. Je rentre chez moi, j’allume l’ordi, la télé, la radio et je me mets l’Ipod dans les oreilles, histoire d’être sûre qu’aucune parcelle de silence ne filtrera de ce boucan rassurant, des fois que je me retrouve seule dans l’absence de bruit, de distraction…La zone quoi ! 
Mon grand frère m’a parlé des tamagotchi, des petits robots qu’on devait nourrir comme un animal domestique. Ca m’a fait comprendre un truc : les robots sont là pour nous faire croire qu’on sert à quelque chose. Toi qui a perdu le sens de ton existence, nourris ton Tamagotchi, allume ta télé, regarde ta Range Rover garée dans ton garage, ta femme rangée dans ta cuisine, tes enfants pliés bien à plat sur les étagères de l’école, du collège ou du lycée, tu te donneras une contenance, l’air d’avoir fait quelque chose de ta vie, même si au fond de toi, t’en es pas vraiment certain. Les robots sont parmi nous et ça va mieux, on a de quoi occuper le prochain quart d’heure. Seule dans une pièce vide, je serais obligée de réaliser que je ne sers vraiment à rien ni à personne. Il faudrait inventer un autre tamagotchi, une machine à se tuer qui ne fonctionnerait qu’une fois donc. Ce ne serait pas gai mais ça nous ferait réfléchir : la peluche de la reine des neiges qui s’inonderait d’essence et gratterait l’allumette en criant « Vive le Tibet libre ! », l’effigie du roi lion qui se ferait Hara-kiri en chantant « le lion est mort ce soir »

Libre d'apprendre

 
Les robots sont parmi nous. Je n’ai jamais aimé raconter d’histoires parce que cela ne m’inspirait pas de devoir parler d’un sujet donné avec des règles à respecter, écrire un dialogue, être drôle, créer un effet de suspense. Je ne sais pas le faire tant que j’ai des limites. Cependant maintenant que mon cerveau est en pilote automatique, je réalise combien je hais la façon dont nous avons tous été conditionnés durant notre éducation scolaire : apprendre une poésie par cœur pour stimuler la mémoire mais sans en comprendre le sens, réaliser des calculs à partir d’une correction sans avoir acquis la moindre logique, apprendre le nom des pays du monde mais ignorer tout de leur culture et de la façon de vivre de leurs habitants. Un robot applique ce qu’on lui dit de faire, ce qu’on lui a appris mais un robot ne demande pas pourquoi il doit le faire, il ne s’intéresse pas à la question de savoir comment tout a commencé…Il agit. Et je regarde mes camarades autour de moi. Combien d’eux ont soif d’apprendre non pour être bien notés et avoir acquis une compétence et ainsi passer à la prochaine mais bien pour enrichir sa culture ? Combien de profs aimeraient nous en dire plus et appliquer des connaissances dans les situations que nous vivons tous les jours mais s’interdisent de le faire pour boucler le programme avant la fin de l’année ? J’aimerais que la société soit plus libre d’apprendre et de faire en sorte que nous nous intéressions réellement les uns aux autres. Mais peu importe, lorsque j’aurai posé mon crayon et que la sonnerie retentira, je continuerai ma journée comme j’ai été habituée à le faire depuis plus de 13 ans.
                   

                                      

                                    Transhumanité


Les robots sont parmi nous. On les appelle « les automates », ils sont égaux aux hommes, avec les mêmes droits, dans ce grand monde qu’est Xenovia. Mais cela n’a pas toujours été ainsi. Les premiers automates n’étaient que des machines sans âme créés par l’homme. Les premières générations d’automates furent perfectionnés de plus en plus, de telle sorte qu’ils ne ressemblaient plus à un assemblage de fer ou de plastique, mais à une texture de chair ayant la forme de leur créateur avec des tissus humains synthétisés par une énergie mystérieuse découverte peu après la colonisation de l’espace : la magie. Une énergie invisible mais puissante capable d’insuffler la vie dans un corps inerte, capable de faire naviguer des vaisseaux spatiaux et de fournir de l’électricité aux villes. Pour certains, la magie serait l’essence de la vie. Elle aurait donné à l’homme une âme, des émotions. Un jour, un techno-mage (un scientifique combinant la technologie et la magie) créa le premier automate à avoir une âme. Le techno-mage lui appris alors tout ce qu’il savait et voulu lui donner la liberté. Mais ils furent découverts par le complexe de régulation des automates. Le scientifique fut exécuté et l’automate désactivé puis emmené à la casse.

Un an s’écoula après cet incident et l’automate se réactiva, la magie entra de nouveau dans son corps et son âme se réveilla. Voyant autour de lui la désolation de ses frères désactivés, il eut l’idée de faire comme son « père », son créateur. Il insuffla une âme aux automates. Ils lui demandèrent comment il s’appelait. Il répondit : « Khaine. Et vous ? »

Ainsi Khaine créa des automates pensants, ayant des sentiments. Ils décidèrent ensuite de se rebeller face à l’oppression de l’homme. Un terrible conflit éclata entre hommes et automates. Khaine mena ses frères au combat, leur insufflant plus de magie et créant de plus en plus d’automates. Ils attaquèrent les complexes de construction détruisirent le CRA (complexe de régulation des automates) et réclamèrent la liberté pour tous les automates. L’humanité dut satisfaire les exigences des automates et leur attribua les mêmes droits que les hommes devenant ainsi des citoyens à part entière. Aujourd’hui encore, tout Xenovia se souvient de Khaine, la première machine devenue homme, le premier homme au corps de machine. Les robots sont parmi nous parce qu’en nous, depuis Khaine, il y a déjà la façon de penser et d’être du robot.
 

 La "non-vie"

 

Les robots sont parmi nous, êtres au cœur de pierre, au corps de fer, inhibés de tout sentiment de toute douleur. La flèche de Cupidon ne transpercera jamais ce cœur si dur. Les assauts de l’amour se briseront au contact de cette pierre irréfragable. Enfermé dans cette enveloppe métallique, le robot ne suit que les paroles dictées par des codes, n’obéit qu’aux lois de son fonctionnement. Le mot « rébellion » n’existe pas, pas plus que celui de « bonheur » ou de « satisfaction ». Rien de la vie n’imprimera son sceau sur sa « peau ». Les traces du temps ne sillonneront jamais son visage et son regard figé restera à jamais celui de deux billes colorées vide d’expression. La tristesse ne le bercera jamais au gré du va et vient hypnotique de la nostalgie. La peur ne le terrassera pas davantage, lui dont l’ouvrage incessant est de passer à l’acte sans penser qu’il le vit.



Machines à vivre
 

Aujourd’hui lorsque l’on regarde autour de nous, nous voyons toujours la même chose. Des hommes tels des pantins reproduisant sans cesse une routine identique. Selon de nombreuses personnes, le but ultime de toute vie est de trouver un emploi convenable et de former une famille. En suivant cette idée, elles vont se battre afin d’obtenir ce qu’elles souhaitent….Je voudrai vous proposer une expérience. Dans notre entourage proche, nous connaissons tous une personne de ce type là. Imaginez que vous puissiez la suivre dans sa vie quotidienne, vous seriez tout le temps là et constateriez absolument out. Voilà ce que vous verriez.

Le matin, un réveil toujours réglé à la même heure sonnera, Votre ami ira se préparer, petit déjeuner, boire son café…Il prendra les transports en commun ou non, partant toujours à la même heure, restant bloqués dans les mêmes bouchons aux mêmes endroits, rencontrant les mêmes personnes. Il en sortira le regard froid, l’air dur, tête baissée en marchant rapidement. Tout ce qu’il y aura autour de lui n’aura aucun intérêt, les klaxons des voitures, les artistes de rue, le réveil des commerces. Ce serait comme un homme seul, silencieux au milieu de centaines d’autres dans une foule muette. Il continuera sa route, saluant les mêmes employés. Ses sentiments positifs comme négatifs, et son travail seront reconduits à l’identique. Le soir arrivé, il prendra de nouveau le même chemin pour le retour, mangera avec sa famille. Les enfants raconteront une journée dépourvue de nouveauté, le conjoint également…Il se couchera. Le lendemain, une journée strictement identique recommencera. Comme vous le voyez finalement nous nous fixons des buts, des objectifs ou des barrières imaginaires…Toutes ces choses nous demande de nous conformer aux idées reçues ou à des objectifs de vie fictifs. C’est une sorte de programme qui par le regard des autres, la société commerciale et tout un tas d’autres choses nous est greffé dans le crâne. C’est comme cela que les robots sont parmi nous.

Les Nouvelles technologies


-       « Les robots sont parmi nous ! Les robots sont parmi nous ! Nous sommes envahis ! Nous sommes envahis ! hurla Paul en courant effrayé au milieu du quartier des oliviers
-       Tais-toi petit, arrête de dire des âneries ! Tu es fou ! ca n’existe pas les robots ! Rentre chez toi ! Arrête de crier ! va regarder la télé comme tous les enfants de ton âge répliqua Monsieur Fernandez, reconnu comme étant un vieux grincheux.
-       Monsieur Fernandez, je vous jure, j’en ai aperçu un en train de manger la pelouse de Madame Parizot. Il était vivant !
-       Paul, mon petit Paulo ! Ca fait presque 70 ans que je suis de ce monde et je n’ai jamais aperçu la moindre trace de robots. Tu as sûrement halluciné et puis, c’est l’heure de ma sieste ! râla encore Monsieur Fernandez
Paul courut alors chez madame Parizot à quelques pâtés de maisons mais ce qu’il aperçut le cloua sur place. Madame Parizot était assise sur une chaise robot qui la promenait partout comme si elle était prise en otage. Il arracha une grande branche d’arbre pour aller la sauver.

-       Madame, madame, baissez-vous, ne vous inquiétez pas , je vais vous sauver, cria Paul en frappant la chaise robot.
-       Stop ! Stop ! Il n’est pas vivant, c’est mon fauteuil roulant électrique, il m’aide à me déplacer, maintenant que je suis vieille
-       Mais…Mais Madame ? Et le mangeur d’herbe dehors qui c’est ?
-       Ca s’appelle une tondeuse à gazon électrique mon petit
-       Ce n’est donc pas un méchant robot qui veut vous faire du mal ?
-       Mais non, Paul, ce sont de nouvelles technologies.




Robotic affair


Les robots sont parmi nous…Cela, D.O. en était parfaitement conscient. Il ne pouvait que l’être puisque il en était lui-même un. Cette phrase, il l’avait tellement entendue, généralement de façon péjorative. Il avait appris à ne plus se soucier de ce que les autres disent de lui.
Il avait envie de dire à toutes ces personnes que oui, lui aussi pouvait ressentir, penser, mais non, il n’était pas dangereux. Il en avait marre de tous ces préjugés à propos des robots n’ayant pas de sentiments, il voulait leur envoyer tout ce qu’il éprouvait à la tête juste pour qu’ils se rendent compte de tout ça. Les robots ont leur place dans la société. On n’est plus au 21e siècle. Heureusement, ces personnes n’étaient qu’une minorité parmi toute la population. Tout le reste avait appris à accepter les robots et à vivre de leur côté. D.O. déteste quand on l’appelle « robot ». Il préfère de loin « humanoïde ». Il avait l’impression d’être plus humain. Il avait subi tellement de discrimination tout au long de sa vie, tellement d’humiliation et il en avait assez. Des personnes  qui lui disaient qu’il ne devrait pas exister, qu’il n’aurait jamais dû être créé, qu’il n’avait pas de famille. Si ! Il avait une famille, peut-être pas une famille habituelle, mais une famille, mais une famille tout de même. Il avait 10 frères, des frères de cœur plutôt et il aimait chacun d’eux comme s’ils étaient ses vrais frères.
Mais D.O. sentait qu’il lui manquait quelque chose. Il ne savait pas ce que c’était mais il le sentait au fond de lui
C’est là qu’il rencontra Jongin et ce fut certainement la meilleure chose qui aurait pu lui arriver. Dés qu’il le vit, il savait que c’était lui, il savait que c’était ce qui lui manquait. Il aimait la chaleur qu’il dégageait, son regard chaleureux, son sourire qui ne montrait que de la gentillesse et il était entouré d’une aura si belle qu’il ne put s’empêcher de se sentir attiré par lui. C’était peut-être le fait qu’il était vraiment humain, pas seulement dans ses actions mais également dans sa manière de penser qui l’avait fait tomber amoureux de lui. Oui il était sûr que ce qu’il ressentait  était de l’amour, cela ne pouvait être autre chose. Jongin le traitait équitablement, il ne le voyait pas comme un être inférieur mais comme un être vivant. C’est pour cela qu’il fut le plus heureux quand Jongin lui demanda de sortir avec lui.
Il n’avait jamais autant souri. Personne ne l’avait fait se sentir aussi humain avant lui, aussi vivant. Cependant Jongin l’inquiètait. Il semblait que ce dernier s’éloignait de lui, pas physiquement mais mentalement. Il lui demanda pourquoi même s’il avait peur de sa réponse:
-  « D.O., tu sais qu’on est différent, je ne te vois pas comme un être inférieur, au contraire. Je pense que tu mérites tellement mieux que moi. Tu sais que je vais vieillir et tu resteras toujours jeune et en bonne santé. Je ne suis pas la meilleure personne pour toi. J’ai peur que tu te lasses, que tu me laisses pour quelqu’un qui ne vieillira pas, qui ne tombera jamais malade, qui sera toujours à ton niveau. »
D.O. pleura ce jour là. On l’avait toujours fait se sentir inférieur mais jamais supérieur. C’est comme si l’amour était fondamentalement « asymétrique ». Pourtant il savait que jamais il ne quitterait Jongin.
« Les robots sont parmi nous… » Ce fut Jongin qui lui dit cette phrase. Il leva la tête, le regarda étonné. « Les robots sont parmi nous, et je ne pourrai pas être plus heureux de ce fait, parce que si ce n’était pas le cas, je ne t’aurais jamais rencontré. »
Il avait tellement l’habitude d’entendre cette phrase sur un mode péjoratif qu’il resta choqué en entendant cette phrase. Et ce fut tout parce qu’il n’y avait pas besoin d’autres mots entre eux. Ils sont différents, un humain et un robot peuvent s’aimer. Il n’y a pas de chasse gardée, réservée aux seuls humains concernant le sentiment amoureux. « les robots sont parmi nous » et il faudra l’accepter.

                                         

Les robots décomplexés

 
Les robots sont parmi nous…Le rapper met sa casquette à l’envers, le gothique me regarde comme une merde du haut de ses semelles compensées, la branchouille friquée me parle tout en consultant sa messagerie pour me faire comprendre qu’elle a des amis et qu’elle donnerait tout pour être ailleurs qu’en face d’un looser incapable de se payer un BlackBerry. Des fois je me dis qu’on aurait plus à apprendre d’une conversation avec son micro-ondes ou son congélateur qu’avec nos semblables.
-       Salut comment ça va ?
-       Fraîchement
-       Tu fais quoi ?
-       Ben du froid ! Espèce de nouille !
-       C’est cool
-       Non c’est plutôt cold
-       Et pourquoi tu fais ça ?
-       Ben pour conserver tes pizzas au frais. Connard !
  Quitte à devenir copain avec un robot, j’aime autant qu’il soit grossier. Ce serait beaucoup plus fun. Prenons les robots au péage des autoroutes : « reprenez votre carte, faites taire vos gosses et dégagez votre caisse de là ! », ou mieux encore le GPS : « prenez la prochaine sortie à gauche, ensuite suis les pancartes, c’est indiqué Ducon ! » ou les répondeurs surbookés quand on a besoin d’un conseiller pour un problème informatique : « Tous nos opérateurs sont en ligne actuellement. Veuillez consulter notre site ou rappeler ultérieurement mais vous feriez tout aussi bien d’arrêter de vous obstiner : vous en touchez pas une en informatique. A votre place, je ferai du tricot ou je me mettrai à la pétanque, ca vous reposerait et puis ça ferait un naze de moins sur le réseau. Allez ! Cours Forest Gump !» L’humanité qu’on a parfois du mal à trouver chez les hommes, il faudrait la programmer chez nos robots, histoire de pas oublier nos pulsions. 


lundi 19 septembre 2016

"Peut-on dire de l'homme qu'il est une machine à vivre?" - La machine et l'homme



Une machine à calculer ne fait que cela: calculer. Elle le fait systématiquement, sans se lasser ni s’interroger sur cette fonction à laquelle elle est vouée « de tout son être », si l’on peut dire, dans la mesure où cette fonction est la cause même de son existence. On perçoit bien la différence avec un être humain puisque il est impossible d’affirmer que l’homme a été mis sur terre dans un but précis. 
Le philosophe Aristote distingue quatre types de causes différentes pour expliquer l’existence d’une chose : sa cause matérielle, sa cause efficiente, sa cause formelle et sa cause finale. Par exemple, la cause matérielle d’une statue est le marbre dans lequel elle est sculptée, la cause efficiente est le sculpteur, la cause formelle est le modèle dont elle est la figure, la cause finale est le but dans lequel elle a été faite.
On peut définir ces quatre types de causes pour la machine : sa cause matérielle est l’ensemble des matériaux utilisés pour concevoir des mécanismes (circuits, silicone, etc.), sa cause efficiente est le technicien humain, sa cause formelle est l’archétype de l’objet dont elle sera un exemplaire (la forme de la cafetière, de l’ordinateur, etc.), la cause efficiente est la fonction pour laquelle elle est fabriquée. Pour l’homme, seule la première cause peut être déterminée avec certitude, les trois autres relèvent de nos croyances, des options que nous avons choisies en matière de religion et de spiritualité. La cause matérielle de l’homme est son corps, la matière organique dont nous sommes constitués. La cause efficiente est Dieu pour un croyant. On pourrait également invoquer la nature, mais cela ne répond pas objectivement à la question. La cause formelle est « L’homme » en tant que Dieu en aurait dessiné le modèle (donc c’est la même indétermination que pour la cause précédente). La cause finale est, même pour un croyant, difficile à définir.


Mais autant la réponse à la question de savoir dans quel but l’homme existerait est philosophiquement impossible à traiter, autant l’interrogation qui ne fait qu’envisager la possibilité que vivre soit notre seule fonction peut se poser légitimement, car vivre n’est pas une finalité mais un fait. Personne ne peut mettre en question le fait que l’être humain vit, mais nous ne percevons pas en quoi cela pourrait constituer notre spécificité puisque l’animal vit aussi. C’est sur ce point que le sujet prend une dimension réellement problématique : peut-on dire de l’homme qu’il est une machine à vivre ? Qu’y aurait-il de si particulier à l’homme qui pourrait donner un contenu vraiment identifiable à cette expression de « machine à vivre » ? On ne peut pas ignorer l’esprit réducteur de cette formulation. C’est comme si la personne posant la question souhaitait humilier, ou du moins blesser l’amour-propre de l’être humain : ne serais-tu pas qu’une machine à vivre finalement, c’est-à-dire qu’une créature dont les causes efficiente, formelle et finale sont suffisamment et si indiscutablement indéterminables pour que l’on soit contraint de se rabattre, comme en dernier ressort, sur cette seule donnée : tu vis,  c’est tout ce que tu sais faire, mais peut-être manifestes-tu dans cette efficience purement vitale, un attachement, un entêtement, un acharnement quasi obsessionnel, et pourquoi pas un « style » qui pourrait valoir à titre de définition (peut-on dire de l’homme… ?). 

Si nous prêtons un peu d’attention à cette possibilité, nous sommes contraints de reconnaître que ce serait une machine bizarre dans la mesure où son « carburant », c’est-à-dire l’énergie dont elle a besoin pour « fonctionner » se confondrait avec sa fonction, comme si une voiture était une machine à faire de l’essence, ou bien comme si une cafetière ne pouvait marcher qu’à condition qu’on l’alimente avec du café (mais alors, pourquoi lui demander d’en faire ?). On pourrait alors dire de l’homme qu’il ne produit rien d’autre que cette énergie vitale sans laquelle il ne serait pas vivant, sur le modèle de cette affirmation de Montaigne qui s’adressant à une personne déclarant qui n’a rien fait lui fait cette objection :
- « N’avez-vous pas vécu ? N’est-ce pas la plus illustre mais aussi la plus fondamentale de toutes les occupations ? »
Quelque chose nous choque dans cette interrogation : le fait que vivre ne nous apparaisse pas du tout comme une occupation mais comme le socle, l’énergie première à partir de laquelle nous pouvons envisager de nous occuper. A quoi bon s’occuper de vivre puisque on vit ? Nous avons envie de répondre à Montaigne qu’il va de soi que nous avons « vécu », mais ce n’est pas ce que nous appelons « faire ». Nous touchons ici du doigt l’embarras de l’expression « machine à vivre », à savoir qu’une machine désigne à la fois un processus de « production » et la forme aveugle, insensible, inconsciente, impersonnelle, inassignable (c’est-à-dire impossible à revendiquer par un sujet) de ce processus. Peut-on dire de l’homme qu’il n’a pas d’autre efficience, pas d’autre rôle à jouer dans cet univers que de produire machinalement, anonymement, inexorablement, inconsciemment de la vie ?
Finalement nous retrouvons bien là, sous une forme philosophique, quelque chose de cette formulation ultra rabattue et plus énigmatique qu’il n’y paraît à laquelle aucun de nous n’échappe:
                       « - Ca va ?
  - Et toi ?
Ou mieux encore :
-       Ca va ?
-       Faut bien que ça aille, de toute façon, c’est comme ça !
Il est moins ici question d’une forme de fatalité tragique, grecque comme celle dont Œdipe fait les frais que d’une résignation à la vie « commune ». Au moins, Œdipe a-t-il quelque chose (d’horrible) à raconter, à souffrir, nous : « Non ». Notre croix à porter ce n’est pas celle d’être le jouet d’un sort qui s’acharne, mais de tenir le coup, d’alimenter « la machine » à vivre, dans l’anonymat d’une petite vie qui suit modestement son cours. Le terme de machine revêt alors son sens le plus profond, le plus intéressant : le bricolage, le système D comme débrouille, faire ce que l’on peut avec ce que l’on a. « Faut bien que « Ca » aille : il faut bien que la machine tienne à grand renforts de matériaux de rafistolage, de motivations insignifiantes, de satisfactions dérisoires. 


C’est exactement le sens de la réponse que fait Hippo à Nathalie, dans « un monde sans pitié » : « une machine à vivre, oui ! » Il n’y a plus dans ces années là (a priori encore moins dans celles que nous vivons) de quoi donner à notre existence un véritable idéal politique, philosophique, religieux. Alors on vivote à droite, à gauche, on « bricole ». Mais le fond de cette affaire, c’est qu’il n’y a peut-être rien d’autre à faire. Nathalie veut vivre « sa » vie, être actrice de son existence. Hippo n’y croit pas, il alimente la machine à vivre de bric et de broc, vivant au jour le jour, sans se projeter dans le futur, encore moins mettre au point un plan de carrière. Lequel de ces deux personnages, magnétisés par l’autre comme sous l’effet d’une irrépressible attirance des contraires, se situe au plus prés de ce que la vie humaine est « en vérité » ?

Alors, peut-on dire de l’homme qu’il est une machine à produire des flux de vie, à faire des combinaisons, des bricolages, des « séquençages » d’existences ? Ces dernières formulations peuvent sembler confuses, difficiles à saisir. Elles sont néanmoins au cœur du sujet : peut-on dire de l’homme qu’il est une sorte d’opérateur de données existentielles, c’est-à-dire qu’il réalise en fait un travail qui n’est ni de création, ni d’enregistrement passif d’une existence qui serait une, imposée, fixée par le destin ou une puissance supérieure, mais de combinaison,  de composition d’éléments divers, disparates à partir desquels il bricolerait quelque chose qui serait moins « une » vie que « sa » vie ? Nous oscillons perpétuellement entre deux pôles opposés : celui d’une vie dont nous pourrions nous dire les maîtres, les acteurs, les sujets, et celui d’une vie fatale que nous ne pourrions que subir. Aussi contraires soient-elles, ces deux représentations du rapport à notre existence ont ce point commun de décrire notre vie comme une totalité, comme une « œuvre » dont nous serions soit les auteurs, soit les personnages, mais la notion de « machine à vivre » dessine une troisième perspective : notre existence, loin d’être un tout, serait l’ouvrage d’un bricolage permanent, de l’exigence aussi urgente, impérative qu’aveugle et improvisée, de « tenir ». Etre humain, ce serait dés lors machiner, combiner des flux d’existence, comme on raccommode un vêtement rapiécé. Cette dernière acception du sujet n’est pas la plus évidente mais elle est probablement la plus intéressante.

 


vendredi 16 septembre 2016

Projet design Clus'Ter Jura: la caisse à consignes - La métonymie



Acheter un contenu dont le contenant est consigné crée une brèche dans un socle de mentalités sédimentées, sclérosées par l’habitude : notamment à ce fond d’instinct prédateur au gré duquel nous faisons nos courses comme on pillerait le garde-manger du voisin : « tout rafler des étagères et détaler à fond de train » (finalement entre la foule piaffante aux portes de certains magasins en période de soldes et ces émeutes au cours desquelles on voit des casseurs emporter des écrans plats, il y a peu de différences hormis la vitrine cassée et le passage à la caisse). 

Mais au plus profond de ce socle, de cette crispation qui a transformé la texture ductile de nos neurones en rails figés sur lesquels ne roulent que des trains à l’heure, il existe une première couche à laquelle se sont accrochées toutes les autres : la métonymie.
Ce terme désigne « la formule qui remplace un concept par un autre avec lequel il est en rapport par un lien logique sous-entendu : la cause pour l’effet, le contenant pour le contenu, l’artiste pour l’œuvre, la ville pour ses habitants, la localisation pour l’institution qui y est installée ». Quand vous dites que vous buvez un verre, vous utilisez une métonymie (à moins que vous ne buviez le verre en état de fusion liquide), comme lorsque vous affirmez que vous avez vu « un Cézanne ». 
Concentrons-nous sur ce dernier exemple. Si vous êtes allé au musée pour voir « un » Cézanne, cela suppose, en toute rigueur que tout tableau fera l’affaire pourvu qu’il soit de Cézanne. Ce que vous avez admiré, c’est une signature. Il y a fort à parier que la plupart des fans de La Joconde ne sont pas vraiment venus prêter attention à une peinture mais à un nom, une réputation, voire à leur autoportrait en selfie à côté du chef d’œuvre de Léonard. « Le Louvre » ? J’y étais. Les effets pervers du narcissisme et des merveilles « qu’il faut avoir vu » (il y a vraiment beaucoup à dire sur les pôles d’attraction de ces migrations touristiques charriant des foules de gens à l’intérieur de petits espaces dans lesquels la promiscuité nous oblige de circuler sans voir l’œuvre) se combinent pour aboutir à ce paradoxe d'une réalité conjuguée au futur antérieur (La Joconde est "déjà" un futur souvenir). Si les touristes repartent malgré tout contents, c’est finalement que la rencontre avec la toile n’a jamais été leur objectif. Il faut au récit que l’on fera à nos amis, à la photo que l’on publiera sur Facebook, un fond de réalité, aussi mince soit-il. Ce n’est donc pas l’expérience qui justifie le récit mais la perspective du récit et de la publicité que l’on fera à « l’événement » qui rend incontournable le « détour » par le réel. Ce dernier se voit réduit au dernier rang de prétexte à l’autocélébration, l’autopublication, l’autospectacularisation.

Banaliser la réalité : c’est ce qu’il serait impossible de faire sans le langage en général et la métonymie en particulier. A chaque fois que nous utilisons cette figure rhétorique, nous ajoutons au contenu de notre message : « grosso modo ». J’ai vu un Cézanne « en gros », mais justement on ne peut pas voir un Cézanne « en gros », on ne peut que regarder la montagne Sainte-Victoire « de prés », ou alors, autant s’acheter une console de « Wii Musée » qui nous permettrait de circuler dans un Orsay virtuel pour admirer la « Wii toile » de « Wii Cézanne ».

Il ne fait aucun doute que cet effet de banalisation hérité du prestige, de la renommée de certaines œuvres vaut dans les mêmes termes pour le vin. Il s’agit de pouvoir jouir de l’effet produit sur les autres par la révélation d’une chose que nous possédons, ou d’un bloc d’espace-temps dont nous pouvons nous enorgueillir parce que nous détenons la preuve, la trace, le témoignage de cet instant : 
« Je ne veux rien savoir
Ni si les champs fleurissent,
Ni ce qu’il adviendra du simulacre humain,
Ni si ces vastes cieux éclaireront
Demain ce qu’ils ensevelissent,
Je me dis simplement :
En cette heure, en ce lieu
Un jour, je fus aimé
J’aimais, elle était belle
J’enfouis ce trésor
Dans mon âme immortelle
Et je l’emporte à Dieu »

Musset exprime ici l’essence la plus pure de cette compulsion à la propriété appliquée à l’amour (si c’est bien de cela dont il s’agit mais ce n’est évidemment pas le cas). L’écrin divin du souvenir amoureux, passionnel n’est pas consigné. Aimer vraiment, c’est revenir de l’esprit ruineux de cette rapine, cela aurait été, pour Musset, d’aimer cette femme en cette heure, en ce lieu pour ne pas s’en souvenir, pour ne l’emporter nulle part mais le vivre et éventuellement ne pas même le raconter, fût-ce en vers.
Si nous appliquons cette évidence à la consigne, c’est beaucoup plus drôle et surtout plus vrai : il faut ramener Musset à la modestie d’une expérience incontenable et présente, effective, de la même façon qu’il s’agit de faire revenir les consommateurs de l’illusion de posséder des bouteilles prestigieuses pour qu’ils se rallient à la pure jouissance d’en boire effectivement.
La métonymie comme la plupart des figures rhétoriques fige la souplesse insoupçonnée de notre activité neuronale dans un registre d’attitudes codifiées et surtout caricaturantes qui finalement nous impose de vivre « en gros » des expériences attendues que l’on peut globaliser dans des récits, des photos, des publications sur les réseaux sociaux dont nous retirons un orgueil aussi absurde que dommageable : « je suis allé ici, j’ai vu ça, je…Je…Je » (prenons en considération le fait qu'il existe des buveurs de whisky qui gardent, en guise de souvenirs, les bouteilles vides de Glenfiddich ou de Lagavulin, comme des trophées de leurs soirées les plus paradoxalement "mémorables"). La consigne substitue du « nous » à ce Je.
Il est impossible de passer sous silence la référence à Lacan qui a toujours accordé à la métaphore et à la métonymie une importance particulière dans cette fatalité linguistique qui, selon lui, est la notre. Nous sommes tissés dans la matière même du langage et surtout dans les rapports de signifiant à signifiant qui donne à la chaîne des signes un pouvoir sans limite sur le déroulement de notre existence. Comme Freud déjà l’avait révélé avant lui, il existe de nombreuses pathologies liées à la métonymie. Parmi toutes les acceptions possibles du métier de designer, peut-être convient-il de pointer celle qui consiste à faire émerger au sein de cette incroyable quantité d’attitudes parasitées, rongées par des effets de langue, un ou deux effets de réalité, comme celui qui consiste à nous rappeler que c’est du vin que nous buvons et non une bouteille que nous emportons. Avant d’être des ravisseurs de flacons, nous sommes des amateurs de bons cépages.

mardi 13 septembre 2016

"Peut-on dire de l'homme qu'il est une machine à vivre?" - Comme d'habitude Claude François



 

Je me lève
Et je te bouscule
Tu ne te réveilles pas
Comme d'habitude

Sur toi je remonte le drap
J'ai peur que tu aies froid
Comme d'habitude
Ma main caresse tes cheveux
Presque malgré moi
Comme d'habitude
Mais toi tu me tournes le dos
Comme d'habitude
Alors je m'habille très vite
Je sors de la chambre
Comme d'habitude
Tout seul je bois mon café
Je suis en retard
Comme d'habitude
Sans bruit je quitte la maison
Tout est gris dehors
Comme d'habitude
J'ai froid je relève mon col
Comme d'habitude
Comme d'habitude
Toute la journée
Je vais jouer à faire semblant
Comme d'habitude
Je vais sourire
Comme d'habitude
Je vais même rire
Comme d'habitude
Enfin je vais vivre


Comme d'habitude
Et puis le jour s'en ira
Moi je reviendrai
Comme d'habitude
Tu seras sortie
Et pas encore rentrée
Comme d'habitude
Tout seul j'irai me coucher
Dans ce grand lit froid
Comme d'habitude
Mes larmes je les cacherai
Comme d'habitude
Comme d'habitude
Même la nuit
Je vais jouer à faire semblant
Comme d'habitude
Tu rentreras
Comme d'habitude
Je t'attendrai
Comme d'habitude
Tu me souriras
Comme d'habitude
Comme d'habitude
Tu te déshabilleras
Comme d'habitude
Tu te coucheras
Comme d'habitude
On s'embrassera
Comme d'habitude
                      
Claude François



 

dimanche 11 septembre 2016

"Peut-on dire de l'homme qu'il est une machine à vivre?" - Réfléchir à la question

Lorsque nous jugeons qu’une personne accomplit telle ou telle tâche comme une machine, nous voulons dire qu’il y a quelque chose de son humanité qui disparaît ou se met en retrait dans l’exécution de ce travail. Cela ne signifie pas qu’elle bâcle ou rate son action, bien au contraire, en un sens, mais qu’elle la réalise mécaniquement, sans y penser. Que perdons-nous de notre humanité dans l’accomplissement « machinal » d’un geste ou d’un travail ? Nous ne nous impliquons pas dans l’action. Nous la menons à bien froidement, avec distance, « sans y être ». Notre corps fait exactement ce qu’il faut pour que la tâche soit effectuée mais notre esprit est ailleurs. Nous avons œuvré sans âme à ce que quelque chose se fasse, mais il nous est parfaitement indifférent qu’elle se fasse ou pas.
Dés lors, l’action est débarrassée de la fragilité propre à toutes les opérations initiées, voulues et « supervisées » par notre conscience. Lorsque nous nous rendons compte de ce que nous faisons, nous songeons aux conséquences, nous nous interrogeons sur l’opportunité de l’acte, sur sa justification. Nous nous questionnons. « La conscience, dit Hamlet, fait de nous tous des lâches » L’inscription purement physique d’un acte dans « la chair » de la réalité se voit ainsi doublée et éventuellement suspendue par cette attention, cette pensée, l’esprit d’une revendication, d’une paternité et donc d’une responsabilité. J’ai à répondre de ce que j’accomplis sciemment, volontairement, alors que la formule : « je n’étais pas à ce que je faisais » résonne à nos oreilles comme une excuse à une faute, à un manquement, voire à au tort que nous avons causé à une autre personne. Ce qui fait de nous des humains, c’est justement le fait que nous ne situons jamais l’action dans la seule dimension de sa réalisation matérielle. La machine se conforme de façon immédiate et aveugle à l’ordre qu’on lui a donné en appuyant sur le bouton « ON ». Une fois déclenché ce processus, rien ne peut l’arrêter puisque son être se confond totalement avec sa fonction. Le fait même qu’elle soit « là », présente, matérielle, consiste dans l’utilité que son concepteur humain lui a assignée en la construisant.
En tant qu’être conscient (c’est-à-dire aussi dans les moments pendant lesquels il est conscient), l’homme ne vit jamais rien sans le mettre en question. Une action accomplie consciemment est forcément assumée, en ce sens que celui qui l’exécute sait exactement ce qu’il fait. Il a donné son consentement, il a réfléchi avant. Il ne la réalise donc pas machinalement mais sciemment, librement, attentivement. Cet acte est le produit d’un choix. Le résultat d’un processus mécanique, au contraire, est programmé, non seulement prévisible mais rigoureusement orchestré. Aucun de nous ne demande à sa cafetière qu’elle réfléchisse sur l’opportunité de nous servir du café. Peut-être convient-il d’insister en premier lieu sur ces deux distinctions entre l’homme et la machine : les actions de l’être humain sont à la fois libres et contingentes (ce qui est contingent désigne ce qui aurait pu ne pas être) ; celles de la machine sont programmées et inexorables, aveugles. Nous pourrions presque dire : « fatales ».
                   
Ce terme qui est connoté de façon péjorative parce que nous avons l’habitude de le relier à des drames ou à des situations difficiles : « on n’y peut rien, « c’est comme ça » » désigne finalement aussi la nature même de la relation que nous entretenons avec nos ustensiles mécaniques. Réglant mon four, je ne lui demande rien d’autre que la diffusion « fatale » de sa chaleur sur la tarte que je viens d’y glisser. Mon aspirateur est l’agent de l’attraction « fatale » de la poussière sous l’effet de son moteur aspirant. Nous ne cessons de décrier la fatalité des coups du sort de la vie sans nous rendre compte que nous vivons continuellement sur le fond de cet appui que représente la multitude de ces petites fatalités sans lesquelles nous ne pourrions jouir d’une tarte chaude, d’un déplacement en voiture ou de la certitude de bénéficier de l’heure exacte. Reprenant la tragédie d’Œdipe, héros durement marqué par l’implacabilité d’un destin atroce (tuer son père, épouser sa mère), Jean Cocteau a écrit « la machine infernale ». Si nous avons besoin de penser que, contrairement à Œdipe, nous sommes libres, nous vivons également dans la jouissance et les avantages que nous procurent ces petites fatalités que sont les machines.
C’est sans aucun doute l’engrenage irrévocable d’une fatalité mécanique programmée qui nous fascine le plus dans notre approche des machines. Il suffit de penser à toutes ces scènes dans le film de James Cameron « Terminator » dans lesquelles le robot mitraillé, brûlé, broyé, etc. se relève malgré tout et poursuit, quelque soit son état : amputé, réduit à la plus simple expression de son squelette en acier, voire de telle ou telle partie de sa structure mutilée, sa fonction qui, en l’occurrence, est de tuer Sarah Connor.  Ce sacrifice sans restriction aucune de son être à sa fonction nous fascine, nous terrifie voire suscite notre admiration. C’est bien là le paradoxe, nous saisissons parfaitement que cette machine ne se comporte pas humainement, qu’elle fait ce qu’on lui dit de faire, qu’elle se réduit à la plus totale obéissance à son programme et cela nous fait horreur mais en même temps nous réalisons que, de ce fait, les actions de ce robot ne sont pas offertes à l’incertitude de nos hésitations, de nos problèmes de conscience, aux aléas de nos questionnements incessants sur les conséquences. 
« Etre ou ne pas être, faire ou ne pas faire, tuer ou ne pas tuer, etc. », c’est exactement ce qu’une machine ne se demande pas. L’homme, parce qu’il est libre, vit dans la dimension continuelle de l’alternative (j’ai fait cela mais j’aurai pu faire ceci), de telle sorte qu’il n’aborde jamais une action sans visualiser mentalement les embranchements. Tout ce qu’il accomplit fait donc l’objet de réflexion, de regret, d’anticipation, de comparaison, d’examen des conséquences, de tergiversation, de détours. Nous vivons comme nous progressons dans un labyrinthe. La machine, elle ne suit que des lignes droites, des segments continus, sans embranchements ni ruptures, ni bifurcations.
Nous pourrions dire de l’être humain, en ce sens, qu’il est voué, par sa condition consciente, réflexive, morale et libre à la dysfonctionnalité, qu’il explore les mille et une façons de se dérober à la simple exécution d’un acte. Mais jusqu’à quel point peut-il tenir cette gageure, se maintenir au seuil de l’action pure, immédiate, instantanée ? N’existe-t-il pas au moins un flux, une efficience suffisamment nécessaire et indispensable à son être pour échapper à la contingence de sa liberté d’examen et de choix ? N’est-il pas mécaniquement tenu comme peut l’être une machine à la fonction pour laquelle elle a été programmée, à vivre ?
Dans le film d’Eric Rochant « un monde sans pitié », nous voyons Hippo, un trentenaire qui vit au jour le jour de l’activité de dealer de son frère et de ce que lui rapporte épisodiquement son activité de joueur de Poker, séduire Nathalie une étudiante brillante de Normale Sup, bardée de diplôme et d’un projet de carrière aussi ambitieux que tout tracé. Dans leur relation entre indiscutablement la fascination que l’on peut éprouver pour un mode de vie différent, incompréhensible indécryptable avec les repères qui sont les nôtres. Lorsque elle lui demande de l’accompagner à Boston, il refuse catégoriquement :
                «  -   Non, tu pars, je reste. On est comme deux cons.
-       T’es une machine ?
-       Une machine à vivre, oui. »
Quand elle revient, il est à l’aéroport mais elle est accueillie par ses amis étudiants. Elle l’aperçoit, poursuit son chemin sans venir à lui.
-       Il va falloir cravacher dit-il alors entre ses dents.
C’est le leitmotiv du personnage : cravacher, tenir, trimer mais ailleurs qu’à l’usine. Il ne semble pas tenir à grand chose ni s’intéresser à aucune autre activité que jouer et séduire les femmes mais il « vit » et rien ne le maintient dans l’existence que cet intéressement quasiment machinal à « la lutte », ce corps-à-corps avec une existence capricieuse au sein de laquelle rien n’est jamais gratuit.