vendredi 28 avril 2017

Kenneth Williams: des conséquences inattendues de l'obsolescence programmée


Je sais bien que les regards de nos concitoyens sont braqués ailleurs en cette période électorale mais intéressons-nous un peu à ce qui se passe de l'autre côté de l'Atlantique. Jeudi 27 avril 2017, Kenneth Williams a été exécuté en Arkansas. Doté selon ses avocats d’un quotient intellectuel d’enfant, il avait tué par balle une étudiante de 19 ans, et, après s’être évadé en 1999, il avait abattu un quinquagénaire avant de provoquer un accident mortel au volant de la voiture de sa victime (trois meurtres, donc). Le propos ici n’est pas de discuter à nouveau de la légalité de la peine de mort. Chacun sait bien ce qu’il en est dans cet état ayant voté en masse pour Donald Trump lors des dernières élections présidentielles. 

C’est la raison invoquée par le gouverneur, Asa Hutchinson, pour justifier le fait que Kenneth Williams soit l’un des quatre condamnés à mort exécutés en huit jours dans cet état qui mérite toute notre attention. Le produit utilisé pour les injections létales arrivait à sa date de péremption à la fin du mois. En gros, c’est comme si on décidait de se faire une omelette parce que on a réalisé que les œufs allaient bientôt dépasser leur date de fraîcheur. On imagine la teneur des dialogues entre les préposés aux  substances létales et l’administration pénitentiaire :
-       Ce matin, j’ai ouvert le frigo et…Bon sang ! Va falloir jeter le thiopenthal sodique !
-       C’est pas vrai ?
-       Si !
-       Qu’est-ce qu’on va faire ? Ce serait vraiment dommage qu’on s’en serve pas !
-       Tu l’as dit Bouffi, sans compter qu’on a 8 traîne-savates qui arrêtent pas de se la couler douce aux frais du contribuable.
-       T’as raison. Y’a rien qui pourrait remplacer ?
-       Si il y a bien un reste de fromage français qui est pas sorti du frigo depuis trois semaines mais on sait jamais, ils peuvent s’en relever.
-       Et les séquelles pourraient être terribles. On peut pas leur faire ça !
-       Ha ! Ha ! Ha ! (rire irrépressible et gras)


-       Bon ben ! Y’ a pas  à tortiller ! L’heure, c’est l’heure ! Quand le vin est tiré, il faut le boire, et qui vole un œuf vole un bœuf !
-       C’est beau quand tu parles, on dirait que t’as une formule pour chaque situation.
-       C’est ça la culture de l’Arkansas.
-       Oui ça et les bons vieux lynchages de Grand-Pa !
-       Ah ! M’en parle pas : cagoule blanche et tequila ! On savait s’amuser en ce temps là.
-       Bon alors quatre cocktails pour la 5, c’est ça ?
-       Ça roule ma poule ! Fais péter le thiopental !

Je sais bien, ce n’est pas drôle et, de toute façon, il n’y a pas là de quoi rire, mais quelque chose nous a amputé de notre faculté d’étonnement. Personne n’a vraiment relevé la nature dérisoire de la justification, la soumission complète de la juridiction et des décisions prises dans un Etat aux normes commerciales d’un produit conçu pour tuer les condamnés (d’ailleurs c’est quoi du poison périmé ? Un médicament qui donne la forme ?). On parle d’obsolescence programmée quand sont mis en vente des produits dont le dysfonctionnement est à l’avance entériné, de façon à ce que la demande s’active incessamment et qu’ainsi les industries continuent à fonctionner à plein régime. La contradiction entre les intérêts du consommateur et ceux de l’offre proposée sur le marché atteignent alors leur paroxysme. 

La déshumanisation du processus parvient ici à sa conséquence et à son illustration ultimes. C’est la durée de vie du produit qui réduit celle des hommes, comme si du statut de « personne » à celui de « produit », nous passions d’une détermination fluctuante (un condamné à mort n’est plus un sujet) à une détermination fixe et immuable (il faut respecter le délai de péremption quoi qu’il en coûte). Nous savions déjà que les injonctions à consommer nous rendaient gros, veules, impotents, la preuve est maintenant faite qu’elles gangrènent aussi notre capacité d’étonnement, la source même de la Philosophie selon Aristote. 

En ce sens là, la consommation, c'est la sommation d'être con. Quelque chose de notre rapport au monde et aux autres se voit neutralisé par l'exigence de satisfaction de notre statut de client, et cela jusqu'à ce que la valeur marchande prime définitivement sur la valeur humaine. L'état a payé pour la consommation d'un produit destiné à donner la mort et il serait dommage de ne pas en faire usage. Aucun homme ne peut se sortir des contradictions entre ce qu'il se sent devoir faire et ce que les leitmotivs à la consommation l'engagent à acheter à moins de réfléchir à la notion de besoin vital, ce que toutes les philosophies antiques, de Diogène aux Stoïciens ont pratiqué, avec une justesse proprement sidérante. Ce que nous vivons aujourd'hui est une sorte de cogito dévoyé de l'acquisition, de "l'avoir": "je consomme donc je suis". Renouer avec soi, c'est d'abord rompre avec ce temps de la péremption des produits pour accéder à celui de la péremption de la notion même de "produit". La vie de ces quatre condamnés à mort en dépendaient et la notre, aujourd'hui, n'y est pas moins suspendue.

mercredi 26 avril 2017

"Une démarche scientifique est-elle concevable indépendamment de toute aspiration au bonheur?" - Copie de Hugo Ronneau (Terminale S4)


Les découvertes scientifiques n’ont jamais été aussi nombreuses, ni aussi rapides que durant ces derniers siècles. De plus en plus d’innovations technologiques sont mises au point chaque jour et la science semble n’avoir jamais provoqué autant d’engouement que ces dernières années. La science a évolué avec son temps mais l’homme s’est toujours interrogé sur ses origines. C’est ainsi que sont nées la mythologie et la religion mais l’homme a aussi essayé de comprendre comment l’univers fonctionne, quels sont les rouages des mécanismes naturels qui nous entourent. C’est de cette façon qu’ils se sont intéressés à l’espace. Ils ont d’abord relié les étoiles entre elles pour former les constellations puis, plus tard, ils ont mis au point  un moyen de s’y rendre. De nos jours encore, l’espace et l’inconnu fascinent des personnes de tout âge qui rejoignent des clubs d’astronomie pour observer les étoiles, les planètes et les nébuleuses. L’être humain a toujours été curieux à propos du monde qui ‘entoure et c’est comme ça qu’il inventa la science. Mais en fait-il aussi pour être heureux ?
Il importe de préciser quelques éléments à propos du bonheur. En effet d’après Blaise Pascal, le bonheur est question de temporalité. La question ne serait pas celle de savoir comment y accéder mais plutôt celle de savoir quand. Selon lui, le passé et le présent ne nous serve qu’à envisager le futur or le bonheur se situe dans le présent, il n’est accessible qu’à celui qui vit au présent. Nous utilisons le passé et le présent pour regarder le futur et y chercher le bonheur ce qui est vain étant donné que le futur est inaccessible puisque lorsqu’il nous tend la main, il n’edst plus futur mais présent qui déjà devient passé, et nous continuons à regarder au loin inconscient du fait que ce que l’on cherche, ce que l’on désire est juste là, devant nous, maintenant. C ‘est pour cela que l’on ne peut pas connaître le bonheur. Ainsi l’aspiration au bonheur revêt les aspects du désir caractérisé par trois paramètres. Tout d’abord le désir est défini par le refus du temps, c’est le concept énoncé par Blaise Pascal et l’inaccessibilité au bonheur. Le désir instaure un champ à l’intérieur duquel la temporalité n’existe pas. Comme dans un champ de pesanteur où celle-ci serait très faible, on se retrouve alors à flotter dans le champ du désir gravitant autour de ce qui nous semble être la source du désir sans pour autant chercher à l’atteindre. Ce qui amène un deuxième et un troisième paramètre, soit l’absence de conclusion ainsi que la non-dualité Sujet / Objet. L’absence de conclusion s’explique par l’impossibilité d’atteindre la source du désir qui est floue, vague, elle n’est pas définie ce qui entraîne la non dualité sujet / objet  car lorsqu’on atteint la source présumée, on comprend que ce n’est pas elle. La source du désir est impossible à cerner, ce qui fait disparaître l’objet du désir, mais également le sujet car la personne qui croit désirer est plus le pantin du désir que l’acteur d’une volonté. La science est synonyme de rigueur alors que le désir, le bonheur représente la candeur. On peut donc se demander si le monde froid de la rigueur scientifique est étanche à la chaleur du bonheur et de l’innocence, si la frontière entre les deux mondes est si épaisse qu’elle empêche tout transfert de l’un à l’autre rendant ainsi l’univers de la science complètement isolé.
La définition de la démarche scientifique a évolué avec son temps, nous allons donc soumettre les différentes évolutions de la science aux paramètres du désir afin d’effectuer le rapprochement ou non à l’aspiration au bonheur. Nous allons donc commencer par questionner celui que l’on considère comme l’un des premiers scientifiques : Aristote. Il a complètement défini la vision de la science mais également sa vision a prévalu jusqu’à la fin du moyen-âge, pendant la période dite de la scolastique. La vision qu’Aristote a de l’univers se conformant bien avec les idées religieuses de l’époque. Il fut considéré comme référence absolue pour la communauté. Mais à quoi correspond exactement la science classique d’Aristote ? le chercheur est « passif ». Il établit des lois, des théories sur le fonctionnement de l’univers d’après ses observations. Il ne s’agit pas ici de tester les différentes théories par l’expérience, mais plutôt à partir d’un constat établir une idée générale permettant la compréhension du constat. Il s’agit pour le scientifique d’être totalement objectif pour ne pas interférer sur la nature qu’il observe.
Dans sa quête de neutralité, le scientifique se soustrait même du plan de l’objet impliquant ainsi une non-dualité sujet/objet car il n’existe  alors plus qu’un objet, la nature, le scientifique étant totalement absent de tout rapport à celle-ci. Il l’observe seulement de loin. Cet argument pencherait en faveur de l’inscription de l’aspiration au bonheur dans la science classique si seulement il n’y avait pas de conclusions aussi fermes que celles engrangées par la science classique car le scientifique formule une loi, une théorie qui n’est alors ni testée, ni remise en cause. La  conclusion à la démarche scientifique est alors cinglante.
Il n’y a pas non plus de refus du temps dans la science d’Aristote car il n’est nullement question de graviter dans un champ d’euphorie sinon d’observer le plus rigoureusement possible les mécanismes de l’Univers pour en comprendre chaque détail. La science classique semble alors impartiale et froide, ne laissant aucune place au bonheur ou à la quête de celui-ci puisque elle suggère un désintéressement total de la part du scientifique comme lorsqu’il effectuait une démarche scientifique. Le scientifique cessait d’être un homme pour n’être qu’un observateur.
Pourtant le scientifique Archimède ayant vécu un peu plus tard serait celui qui s’est écrié « Euréka » alors qu’il prenait son bain comprenant les mécaniques des densités qui a donné son nom à la poussée d’Archimède. Aujourd’hui « eurêka » est synonyme d’euphorie probablement en référence à la joie d’Archimède lorsqu’il découvrit la poussée à laquelle il a donné son nom d’après la légende. Si l’aboutissement de la démarche scientifique d’Archimède fut la joie et le bonheur alors un des buts de sa démarche n’était-il pas le bonheur ?
Plusieurs siècles après une longue période appelée scolastique et où Aristote demeurait la référence « indéboulonnable » et ses théories universelles, des scientifiques et des philosophes viennent bousculer le bien-fondé pour établir une nouvelle vision de la Science et du scientifique. D’abord avec Galilée qui remet en question le géocentrisme et la chute des corps. Evidemment personne ne le croit mais il a recours à un procédé inédit : l’expérimentation. Face à l’inquisition, il démontre expérimentalement d’une manière très simple que deux corps de masses différentes tombent à la même vitesse s’ils sont lâchés au même moment et que la vitesse de la chute n’est pas proportionnelle à la masse de l’objet. Cette démarche plutôt simple visant à recréer une situation où la nature répond exactement à la question qu’on lui pose en imposant des conditions d’expérimentation et une hypothèse à vérifier va définir la méthode scientifique d’une nouvelle période, la science moderne comme Kant et, plus tard, Karl Popper.
Kant défend exactement l’idée dans laquelle le scientifique engage alors un jeu de questions / réponses avec la nature. Comme dans un tribunal, le scientifique interroge la nature qui peut valider son hypothèse en apportant les preuves ou, au contraire la réfuter. Afin de procéder à cet échange le scientifique crée un protocole expérimental permettant de tester son hypothèse.
Dans ce sens là, la dualité sujet / objet est évidente, le sujet est le scientifique et son objet est la nature, dans la science moderne, il y a réellement interaction entre le scientifique et la nature. Il ne paraît pas non plus y avoir de refus du temps dans la science moderne puisque l’expérimentation du scientifique se déroule dans un cadre bien calibré lui permettant de tester seulement ce qu’il veut tester et non ce qu’il désire.
Pourtant là où la frontière est plus perméable se trouve dans l’absence de conclusions. En effet, pour Karl Popper une thèse ne peut être absolument vraie mais corroborée. Pour cela, elle ne doit pas simplement avoir été validée une fois par l’expérimentation. Car comme en mathématique, un exemple ne prouve rien, il existe un argument permettant non pas de corroborer une thèse mais de la réfuter car il suffit d’un seul contre-exemple pour réfuter une thèse. Or selon Karl Popper, une thèse devient vraisemblable à partir du moment où elle a réchappé à toutes les précédentes tentatives de réfutation. Elle n’est pas pour autant validée mais corroborée, elle est alors plausible. La science Poppérienne semble d’une extrême rigueur et d’une froideur empêchant tout bonheur. Pourtant, c’est peut-être dans le froid Popperien que s’épanouit la fleur du désir, du bonheur. Car  cette vision laisse entrevoir une brèche au désir que l’on pourrait qualifier d’absence de conclusion. C’est justement parce que la démarche du scientifique ne s’interrompt jamais réellement puisque il se situe dans la remise en question constante alors c’est là la lueur du désir qui apparaît. Après tout on peut sans peine imaginer la joie et la fierté du scientifique dont la théorie survit aux tentatives de réfutation. La joie de Galilée lorsque il découvrit que la terre n’était pas au centre de l’univers et que la terre tournait autour du soleil, la joie de Carl Sheele lorsqu’il comprit que l’air n’était pas un corps pur mais un mélange d’au moins deux gaz et que seul l’un d’entre eux était combustible. Le bonheur peut se trouver dans le dépassement de soi et l’accomplissement et la réalisation d’une théorie scientifique peut en faire partie. De là à dire que le bonheur est la motivation de toute science, rien n’est plus incertain.
Penchons-nous maintenant sur l’époque actuelle où les sciences et la technologie occupent une part très importante de la société. Tandis que la science sert les industries afin de construire des innovations toujours plus bluffantes et performantes pour améliorer nos conditions de vie ou réaliser plus de profit. Lorsque les physiciens se sont plongés dans l’étude de l’infiniment petit grâce à des accélérateurs de particules, ils ont ouvert les portes d’une science nouvelle qu’est la physique quantique. Lorsque l’on pense à la physique quantique pour la plupart des personnes cela renvoie à une science théorique et compliquée. Et pourtant elle est présente dans notre quotidien sous bien des aspects. Nos ordinateurs utilisent la mécanique quantique, les ingénieurs afinde concevoir des processeurs toujours plus petits et puissants font appel à un procédé de miniaturisation complexe utilisant la mécanqieu quantique et la capacité d’un électron d’être potentiellement à deux endroits à la fois. La mécanique quantique est également utilisée dans le fonctionnement des disques durs qui se basent sur le principe de magnétorésistance géante et sur le spin de l’électron. Une alternance de champs magnétiques permet ou non aux électrons spin up  de passer provoquant une alternance de la résistance électrique et une alternance binaire en 0 et 1. Même notre cerveau suivrait des lois quantiques. La physique quantique n’est donc pas seulement un ramassis d’hypothèses saugrenues mais bien de théories spectaculaires et difficiles à cerner ouvrant la voie à un potentiel de développement infini.
De nombreuses expériences par leur caractère contradictoire et incompréhensible ont mis en évidence des phénomènes quantiques comme l’expérience des fentes de Young qui visait à déterminer la nature de la lumière, ondes ou particules. Dans le cas d’une onde, la double diffraction entraînée par les fentes provoque des figures d’interférences. L’expérience a été menée en propulsant des électrons à l’aide d’un canon à électron. Or même en projetant les électrons un à un, on observait une figure d’interférences, pourtant l’électron ne pouvait pas interférer avec lui-même à part s’il passait par les deux fentes à la fois. Or lorsque l’on met un instrument de mesure prés des fentes pour déterminer celle par laquelle il est passé, la figure d’interférence disparaît.
Cette expérience a engendré l’incompréhension de plusieurs spécialistes mais la réalité est là, le point de vue modifie le résultat. Les résultats dépendent de ce que l’on mesure. Pour la première fois, la nature ne répond pas à une hypothèse en la validant ou non mais s’adapte même à l’expérience pour montrer autre chose. Finalement il existait une infinité de trajectoires possibles or la mise en place d’un appareil d’observation a éliminé ces possibilités détruisant les figures d’interférence. L’observation sélectionne que phénomène macroscopique sera retenu.
Nous pouvons étendre la mécanique quantique à la théorie des mondes multiples d’Hugh Everett selon laquelle à chaque instant se produit une infinité de mondes. En effet comme lors de l’expérience des fentes l’électron a la possibilité de passer par A, par b, peut-être par les deux et notre observation sélectionne une possibilité. Dans la théorie des mondes multiples chaque choix, à chaque instant toutes les particules possèdent une infinité de possibilités de déplacement de choix et le fait de vivre, de faie tel choix sélectionne une possibilité parmi toutes les autres, ce qui ne signifie pas qu’elles sont anéanties mais plutôt qu’elles se dissimulent à notre regard, à ce monde là. Comme les figures d’interférence qui disparaissent lorsque l’on observe la trajectoire, l’ensemble disparaît lorsque l’on en regarde un seul. Les autres mondes disparaissent de notre perception même la plus fine car le fait de percevoir est ce qui les dissimule.
Dans la mécanique quantique les trois paramètres du désir sont réunis car la mécanique quantique fait disparaître toute notion et tout cadre. Comme le temps et la notion de sujet et d’objet, il ne persiste qu’une suite d’évènements totalement imprévisibles, ce qui donne à la mécanique quantique toute sa complexité. Avec la mécanqiue quantique, la science rejette définitivement tout idéal de vérité universelle, qu’il serait absurde et impossible à atteindre. La science se place alors dans un idéal d’élégance plus que de vérité. Les théories scientifiques donnent envie de croire qu’effectivement il existe une infinité de mondes, de dimensions, de trous de ver pour voyager à l’autre bout de l’univers. Les théories et les sujets d’étude deviennent de plus en plus variés et complexes mais surtout il ne s’agit plus de démontrer des choses lambda dont personne ne se préoccupe mais d’étudier des phénomènes qui font rêver et qui ouvrent les portes du fantasme.
Pour conclure, les avancées de la science ne penchent-elles pas de plus en plus vers la Science-Fiction pour délaisser la science dite traditionnelle ? Au final ne peut-on pas voir la science fiction comme l’anticipation de la science de la même façon que la météorologie prévoit le climat, la science fiction prévoirait la science. Après tout, certaines technologies d’aujourd’hui ont d’abord été anticipées sous la forme d’inventions de la science fiction. Elle pourrait ainsi apparaître comme un idéal de la science dans la direction quantique, dans l’abandon de l’idéal absurde de vérité universelle. La science fiction n’aurait pas la prétention de dire la vérité mais de tendre vers l’élégance et par conséquent vers une forme de bonheur. Car la science fiction représente le désir et le fantasme de pouvoir embrasser une ère nouvelle, comme le voyage temporel ou les voitures volantes. Longtemps objets de pure fiction, ils engendrent alors un désir profond de découvrir de nouvelles choses qui nous sont inconnues faisant appel à notre soif de savoir et de curiosité. En renonçant à l’idéal de vérité la science fiction peut-elle apparaître comme rigoureusement « scientifique » ?

lundi 27 mars 2017

"Une démarche scientifique est-elle concevable indépendamment de toute aspiration au Bonheur?" (2)


Rien ne semble plus contraire à toute démarche scientifique que de « fantasmer », de se donner un objet d’étude avec lequel il s’agirait de jouir d’une attraction, d’une attirance. Le chercheur ne croit rien, ne désire rien, ne vise pas le bonheur mais la conformité avec la réalité. Il a déjà été question de cet effet de contrainte sous l’impact duquel le scientifique jamais n’avance sans justifier, démontrer, expérimenter. Ce n’est donc pas à « hauteur de conscience » qu’il convient de situer notre réflexion car il est clair sous cet angle qu’aucun scientifique n’accepterait d’affirmer que le bonheur est l’une des motivations essentielles de ces travaux, du moins pas directement. René Descartes évoque, il est vrai, « le bien général de tous les hommes » : « j'ai remarqué jusque où elles peuvent conduire, et combien elles diffèrent des principes dont on s'est servi jusqu'à présent, j'ai cru que je ne pouvais les tenir cachées sans pécher grandement contre la loi qui nous oblige à procurer, autant qu'il est en nous, le bien général de tous les hommes ». Mais il évoque ici une forme de « devoir ». C’est toute autre chose que d’envisager le mouvement d’une aspiration.



A l’insu des chercheurs eux-mêmes, n’existerait-il pas, au cœur de la démarche scientifique cette motivation secrète qu’est le désir de jouir du bonheur ? En tant qu’êtres humains, c’est évident, comme Pascal le soutient à plusieurs reprises : le bonheur est la motivation fondamentale (et frustrée) de tous les hommes, mais en tant que scientifiques, c’est beaucoup moins évident, et le fait que nous ayons clairement établi que cette aspiration ne peut pas se constituer d’une autre dynamique que celle du désir pose vraiment problème car le désir est absurde (puisqu’on tend vers ce qu’on ne veut pas obtenir, il ne produit que des fantasmes et ne vise aucun terme, aucun résultat concret. Le désir est une aspiration qui ne se nourrit que d’elle-même, ne vise aucun objet véritable, réel. Comme Phèdre à l’égard d’Hippolyte dans la pièce de Racine, le désir ne fait que « brûler », se consumer à l’égard d’un projet ou d’un être qui n’est que l’occasion, le simple prétexte à cette libération. S’il apparaissait que le désir d’être heureux intervient dans une démarche scientifique, cela supposerait qu’il y entre une part de fantasme, et « pire encore » que la science aspire moins à trouver quelque chose qu’à persévérer dans son être et dans son style. Selon Spinoza, en effet, le désir, loin d’être, comme l’affirmait Platon, cet élan de l’esprit impulsé par la nostalgie d’une connaissance absolue (manque) est en nous, de nous, l’expression la plus adéquate de notre être. Nous sommes moins « quelqu’un », à proprement parler, que le désir de persévérer dans son être, de s’affirmer en tant qu’existant, et de libérer l’énergie propre de cette affirmation. En d’autres termes, le désir est ce qui, de nous, se donne comme étant vraiment et seulement « nous-mêmes ». Plus que de bonheur, Spinoza évoque la joie de libérer ainsi tout le comptant d’existence dans lequel nous consistons.


Mais comment se libère-t-elle, cette puissance ? Par la création : ce n’est pas parce qu’une femme est belle que nous la désirons, mais nous « effectuons » sa beauté en la désirant. Rien n’est en soi bien ou mal pour Spinoza, il n’existe que des rencontres heureuses ou malheureuses, les premières nous donnant l’occasion de libérer cette puissance créatrice du désir dans laquelle nous consistons, les deuxièmes la restreignant, ou l’annihilant complètement. La question qui se pose est donc celle de savoir dans quelle mesure les différentes formes de démarche scientifique manifestent ou pas des caractéristiques faisant indiscutablement signe de cette puissance d’affirmation de soi : la science est-elle un style, la libération d’un esprit créateur, au même titre que les autres, ou bien une modalité d’approche du réel supérieur aux autres parce que plus rigoureuse, plus efficace, plus rationnelle que les autres ? La science échappe-t-elle, comme Ulysse attaché au mât, aux chants des sirènes du désir de bonheur, ou bien n’est-elle qu’une autre façon de styliser leur écoute ?
Les remarques qui vont suivre visent à donner quelques indications sur les trois parties susceptibles de composer un plan. On peut relever, en effet, trois formes de démarche scientifique qui se succèdent dans le temps : celle d’Aristote d’abord, puis celle de la science dite « moderne » avec Galilée, enfin les acquis récents de la physique quantique et tout ce qu’ils bouleversent dans notre vision du « réel ». Ce qui justifie l’articulation de la réflexion autour de ces trois « moments » réside dans la considération absolument nouvelle qu’ils imposent de ce que l’on entend par « réalité ». Pour chacune de ces conceptions, il conviendra que nous interrogions la démarche visée au travers du crible de ces trois déterminations du désir de bonheur : l’absence de temps, l’impossibilité de conclure, la non dualité sujet/objet. Nous donnons ici quelques éléments de réflexion afin d’éclaircir le schéma de progression de cette problématique pour chacune des parties.
Cet extrait de l’œuvre d’Aristote nous donne une idée très claire de sa conception de la démarche scientifique. Evoquant la médecine, le philosophe définit ici ce qui distingue l’expérience et la science (ici l’art – il faudra attendre longtemps avant que le terme « Art » revête le sens que nous lui donnons aujourd’hui. Ici il importe de toujours lire « science » quand Aristote évoque « l’art ») : 

« Le médecin, qui soigne un malade, ne guérit pas l'homme, si ce n'est d'une façon détournée ; mais il guérit Callias, Socrate, ou tel autre malade affligé du même mal, et qui est homme indirectement, [dans le sens général de ce mot]. Il s'ensuit que, si le médecin ne possédait que la notion rationnelle, sans posséder aussi l'expérience, et qu'il connût l'universel sans connaître également le particulier (dans le général), il courrait bien des fois le risque de se méprendre dans sa médication, puisque, pour lui, c'est le particulier, l'individuel, qu'avant tout il s'agit de guérir.
Néanmoins savoir les choses et les comprendre est à nos yeux le privilège de l'art bien plus encore que celui de l'expérience ; et nous supposons que ceux qui se conduisent par les règles de l'art sont plus éclairés et plus sages que ceux qui ne suivent que l'expérience seule, parce que toujours la sagesse nous semble bien davantage devoir être la conséquence naturelle du savoir. Cela vient de ce que ceux qui sont guidés par les lumières de l'art connaissent !a cause des choses, tandis que les autres ne s'en rendent pas compte. L'expérience nous apprend simplement que la chose est ; mais elle ne nous dit pas le pourquoi des choses. L'art, au contraire, nous en révèle le pourquoi et la cause. Aussi, en chaque genre, ce sont les hommes supérieurs les architectes, que nous estimons le plus, et à qui nous supposons plus de science qu'aux ouvriers, qui ne font que travailler de leurs mains. »

Il convient ici de ne pas tirer de conclusions hâtives de la lecture du premier paragraphe dont l’idée essentielle ne sert finalement qu’à servir la puissance démonstrative du second dans lequel se situe la proposition vraiment fondamentale. S’il est clair qu’un médecin exerce son métier dans l’expérience de la guérison de ses malades en particulier, il est évident que sa science consiste dans la connaissance qu’il acquiert de l’art de soigner en général tous les hommes. D’un « guérisseur » qui n’obtiendrait que des bons résultats sans acquérir de connaissances générales à l’égard des maladies, nous pourrions dire qu’il fait preuve d’une bonne intuition mais rien ne nous permettrait de réfuter la possibilité qu’après tout ces guérisons soient hasardeuses. Le vrai médecin qui possède la science saisit le « pourquoi » de la maladie. Il connaît ses causes et peut agir face aux symptômes (cette notion est apparue à cette époque avec Hippocrate). Comme l’ouvrier construit un mur sans connaître le schéma global de la maison qu’il est en train de fabriquer, le guérisseur agit dans l’immédiateté mais dans la méconnaissance des causes profondes et universelles qui expliquent la maladie. La démarche scientifique selon Aristote consiste donc à connaître les causes des phénomènes, et non simplement à réagir à leur existence particulière. Il n’est pas question de savoir que la maladie est, mais de comprendre pourquoi elle est. « Felix qui potuit rerum cognoscere causas », comme disait le poète latin Virgile (même s’il le disait en pensant à Lucrèce, philosophe épicurien). « Heureux celui qui peut connaître les causes des choses. »
(Dans tout ce qui va suivre, nous ne faisons qu’évoquer rapidement les conclusions de l’application du schéma choisi par le plan, afin de manifester simplement leur caractère opératoire. Il conviendra d’approfondir chacun des points formulés dans le cadre d’un développement argumenté (dissertation).
a)    Peut-on affirmer qu’une telle conception de la démarche scientifique refuse le temps ? Evidemment non, la recherche de la cause universelle d’un phénomène suppose un mouvement rétrospectif. Il s’agit de voir dans le passé ce qui a pu provoquer le présent. Les trois axes du temps ne sont pas confondus ou niés.
b)    Est-il impossible de conclure ? Non plus, la démarche scientifique d’Aristote formule réellement la cause des phénomènes étudiés.
c)    Peut-on affirmer que la dualité sujet / objet soit ici annulée ? Ce point est plus problématique que les deux autres, dans la mesure où Aristote est encore sur ce point très influencé par la philosophie de Platon, laquelle distingue en tout sujet humain trois parties : noûs (la raison l’esprit), épithumia (les bas instincts, les appétits), thumos (le cœur, le courage). Le terme de noûs désigne également pour Aristote le principe de toute chose. Ce que la science stimule en nous, c’est précisément le noûs, étant entendu qu’il nous permet de saisir le fondement rationnel du Cosmos. L’homme découvre par son esprit l’esprit à l’œuvre en toutes choses. Si comme nous le verrons, l’expérience n’a pas dans l’aristotélisme l’importance que lui donnera la science moderne, c’est parce qu’il n’est aucunement question, pour Aristote de concevoir des protocoles mais de trouver la raison des phénomènes, de la « lire » comme un élève écrit sous la dictée du maître. Il s’agit bien en un sens d’être en phase avec l’univers en activant en nous-mêmes cette faculté à universaliser les rapports de causalité entre les phénomènes et les forces. Le chercheur ne construit pas son monde mais applique au monde le mode de lecture de la raison qui lui permet de saisir la principe des choses. Il convient également d’insister sur le fait qu’Aristote vit à une époque et dans un lieu (Athènes) où la force du mythe, bien que déclinante n’en est pas moins encore effective. 
Le mythos (mythe) et le logos (langage raison) ont partie liée, même si le logos tend à relativiser l’influence de l’explication irrationnelle et magique du réel. Il ne fait aucun doute que l’énergie libérée dans le mythologie est celle du désir et toute la question (ardue) est ici de savoir si le détachement progressif du logos à l’égard de mythos induit la séparation radicale de la pratique scientifique vis-à-vis de l’efficience fantasmatique de la mythologie. Il ne semble pas possible, par conséquent d’affirmer que cette démarche scientifique soit concevable indépendamment de tout désir de bonheur. Cette affirmation serait néanmoins contraire à Aristote en personne : « Je conclus que, manifestement, nous n'avons en vue, dans notre recherche, aucun intérêt étranger. Mais, de même que nous appelons libre celui qui est à lui-même sa fin et n'existe pas pour un autre, ainsi cette science est aussi la seule de toutes les sciences qui soit une discipline libérale, puisque seule elle est à elle-même sa propre fin. »
Nous avons vu, notamment grâce au texte d’Emmanuel Kant (référence essentielle) tout ce que la science moderne de Galilée supposait d’arrachement à cette lecture aristotélicienne de la science. La nature ne nous apprend rien tant que nous ne lui posons pas de questions. Il est donc nécessaire que le chercheur ait d’abord une hypothèse à faire confirmer ou infirmer par une observation ou une expérimentation. 

a)    Le protocole expérimental de la science moderne refuse-t-il le temps ? Ici encore la réponse est « non ». Ce que Galilée, Bacon, Torricelli amènent de nouveau dans la démarche scientifique c’est qu’un avant (hypothèse) soit validé ou invalidé par un après (conclusion). Les trois axes du temps font partie intégrante de cette conception.
b)    Est-il impossible de conclure ? C’est sur point que la référence à Popper dont il a déjà été largement question peut être utilisée avec profit, car toute sa théorie de la falsifiabilité s’applique finalement au protocole expérimental de cette science moderne. La falsifiabilité suppose la véri-similitude de la théorie validée. La visée de l’hypothèse ainsi testée ne peut être la vérité, l’achèvement.
c)    Cette démarche scientifique suppose-t-elle la fin de la dualité Sujet / Objet ? Non, aucunement, il apparaît même que cette dualité est absolument fondamentale dans son esprit comme Emmanuel Kant le fait remarquer : jamais le sujet scientifique ne prend autant les choses en main dans le processus expérimental.


Comment définir une démarche scientifique susceptible de prendre en compte les découvertes récentes de la physique quantique ? L’impossibilité même de mener à bien ce projet est parlante, révélatrice. Pour les deux conceptions précédentes (Aristote et la science moderne, le savant parvenait à intégrer la réalité dans le crible préétabli (par l’hypothèse dans la science moderne) de son questionnement. L’expérience de la double fente prend à contre pied les cadres mêmes de notre raisonnement : comment un électron pourrait-il se comporter à la fois comme une onde et comme une particule ? Comment l’observation pourrait-elle faire advenir une réalité (nous partions du principe que l’événement se produisait indépendamment du fait qu’il était perçu) ? Dans son livre « petit voyage dans le monde des quanta, le physicien Etienne Klein retire trois leçons (en fait il en donne cinq mais on peut les ramener à ces trois là) de cette expérience :


1)    L’interaction entre le phénomène mesuré et l’instrument qui le mesure. La nature de l’appareillage utilisé détermine le type de phénomène observé (ondulatoire ou corpusculaire)
2)    La notion de trajectoire est invalidée (il est impossible de déterminer la trajectoire de l’électron)
3)    Il est absolument impossible de savoir où et comment tel électron va frapper l’écran. Le déterminisme de Laplace est totalement remis en cause à l’échelle microscopique, c’est-à-dire que nous ne pouvons pas partir du principe qu’une fois posées les conditions de départ (la position des électrons projetés), et le protocole du phénomène nous pourrons prévoir les points d’arrivée des électrons. Il faut reconnaître ici l’efficience de l’aléatoire. La notion même de causalité physique est détruite. Ce n’est pas parce que je connais (ou crois connaître) les causes que je connais les effets.
Nous ne disposons pas du tout d’une démarche scientifique, disons qu’elle est la même que celle de la science moderne, mais précisément ce que les phénomènes quantiques manifestent, c’est l’impossibilité de concevoir une « démarche », comme si la réalité elle-même se dérobait à la tentative humaine de sa réduction en connaissance.

Si nous appliquons à ces trois enseignements de l’expérience de la double fente le crible des trois caractéristiques de l’aspiration au bonheur, il apparaît qu’il y a bien refus du temps, notamment parce que le protocole temporellement linéaire de l’hypothèse (préambule), de l’expérience et de la conclusion (postérieure) est absolument inapplicable. Ce que nous voyons (après) est le résultat de ce que nous avons fait advenir en le voyant (effondrement de la fonction d’onde). Il n’y a que du présent, ni anticipation ni enseignement tiré du passé. Il semble également impossible de retirer ici des conclusions définitives, notamment parce que ce que nous concevions comme une seule réalité (un électron) se comporte dans une même expérience comme s’il était en même temps une onde et un corpuscule. Enfin il n’y a plus de dualité Sujet / Objet puisque ce qui est observé n’est plus isolable du fait de l’observation. Les lois de l’univers quantique, pour autant que ce terme soit encore opératoire (les lois supposent des constantes), correspondent donc point par point aux trois éléments que nous avons définis comme composantes de l’aspiration au Bonheur. Il n’est pas indifférent d’évoquer ici la notion de multivers, telle qu’elle apparaît comme la ligne de fuite de l’expérience de pensée du chat de Schrödinger. Cette hypothèse n’est évidemment pas testable. Elle l’est par elle-même, mais elle nous incite à envisager l‘efficience d’une matrice de mondes perpétuelle, comme si chaque occasion, chaque événement de chaque instant était le foyer de la multiplicité de ses variables. Il n’est plus question ici d’envisager des hommes ou des Dieux qui créerait l’univers ; il y a « ce qui a lieu » (Wittgenstein : « le monde est tout ce qui a lieu »), ce qui incessamment secrète toutes les variables de ce que nous vivons dans ce monde là. Ce serait dans le fourmillement inimaginable de toutes ces perspectives qu’exister pour nous se fraierait un « chemin ». Cette représentation exprime une plénitude à la hauteur de tout ce que la notion de bonheur induit d’écrasement, d’immersion au sein d’une totalité qui nous dépasse.


mardi 21 mars 2017

"Une démarche scientifique est-elle concevable indépendamment de toute aspiration au Bonheur?" - Concevoir un plan


Il est évident qu’un plan de type dialectique (oui / non / dépassement) est tout-à-fait envisageable sur un tel sujet. Toutefois la faiblesse de cette organisation vient de ce qu’elle fait semblant de croire à la possibilité d’un Oui ou d’un Non, alors que nous savons bien dés le départ que tout dépend de ce que l’on entend par « démarche scientifique » et par « aspiration au bonheur ». En un sens, il est plus honnête (un peu plus difficile aussi) d’essayer de voir aussi clair que l’on peut dans la complexité des définitions possibles des deux termes essentiels du sujet et de construire les parties autour des nuances de l’une de ces deux notions. Le fond de l’affaire est là : nous sommes interrogés sur la relation entre deux concepts apparemment distincts et il s’agit pour nous d’entrer dans leur dimension ambigüe, « armé » de cet « aiguillon », de cette « tête chercheuse affûtée » qu’est la problématique de leur rapport : une démarche scientifique empreinte de désir de bonheur serait-elle encore scientifique ? Ne serait-elle pas dénaturée, intoxiquée, par ce « virus » ? Il est difficile, voire impossible, de demander à un être humain de renoncer à poursuivre le bonheur. Cela signifie-t-il qu’une démarche scientifique digne de ce nom exige qu’un homme dépasse sa condition pour la mettre en œuvre ? Et si, au contraire, le désir (dont nous avons vu qu’il constituait nécessairement la nature même de cette aspiration) était le moteur « non avoué » de la démarche scientifique ?
Soit on en reste à un traitement « flou », caricatural de la question en le réduisant à cet énoncé : « Faut-il être heureux pour faire de la Science ? », ou pire encore : « les découvertes scientifiques contribuent-elles au bonheur de l’humanité ? » Et on se dirige vers un « hors sujet », soit on remarque que les termes « démarche » et « aspiration » se font écho, orientant résolument  la réflexion vers le problème de la tension qui anime le scientifique au cœur de sa pratique et l’homme dans le mouvement même qui lui fait croire au bonheur. Nous sommes moins interrogés sur la possibilité d’une conciliation entre deux domaines bien circonscrits qu’entre deux « dynamiques » : ce qui motive une démarche scientifique est-il totalement distinct de ce qui motive notre recherche du bonheur ?
C’est la raison pour laquelle la question de la nature de l’aspiration au bonheur est cruciale. Si nous l’analysons avec suffisamment de rigueur, nous pourrons par la suite interroger, selon les critères que nous aurons trouvés, la ou les démarches scientifiques. Quelle est exactement la nature du mouvement qui nous fait tendre vers un objectif ? Nous pouvons être motivés par le besoin, par le désir ou par la volonté. Est-ce le besoin qui nous incite à chercher le bonheur ? Non, tout simplement parce que le besoin est vital et que nous pouvons vivre sans bonheur. Est-ce la volonté ? Non plus, parce que la volonté ne se mobilise que pour un but qu’elle a préalablement défini, assimilé, désigné, et que le bonheur est indéfinissable, non conceptualisable. Il ne reste que le désir. Cela correspond parfaitement : il n’est que le désir qui puisse s’activer pour un objet aussi trouble, indéterminé que le bonheur. Est-ce un objet d’ailleurs ? Non, la distinction entre le plaisir et le bonheur nous le fait clairement comprendre. Le bonheur est un état, le plaisir est une stimulation (automatique comme le prouve la découverte du système de récompense : on peut localiser dans notre cerveau la zone régulant le plaisir, on ne voit vraiment pas comment une telle chose serait possible pour le bonheur). Quand nous désirons quelque chose ou quelqu’un, nous ne sommes plus maîtres de la situation, nous sommes plutôt « agis » par elle. Il n’est plus possible d’appliquer à la situation le schéma dualiste d’un sujet différent de son objet. C’est bien de cette confuse immersion dont nous parle le bonheur (nager dans le bonheur). Nous disposons donc d’un premier critère permettant de cerner, si peu que ce soit, cette aspiration au bonheur : « la non-dualité sujet/objet ».
D’autre part, le désir d’être heureux, tout en se manifestant à nous dans le temps, transcende le temps. Désirer son bac, par exemple (au-delà de l’absurdité abyssale d’une telle démarche) consisterait à l’idéaliser, à le fantasmer, à le décrire comme une perspective tellement idyllique qu’il ne s’agirait plus de la rendre réelle, effective. Ce que nous désirons, nous le rendons impossible en le désirant, parce que nous le projetons dans une autre dimension que celle de la réalité (à savoir celle du rêve). Nous mettons ainsi à jour un second critère : « le refus du temps ».
Enfin, comme le fait remarquer le philosophe Gilles Deleuze, le désir installe un champ bien plus qu’il ne désigne une quête. Qu’est-ce que cela signifie ? Que le désir ne jouit pas de ce qu’il « obtient » (de toute façon il n’obtient jamais rien) mais de se situer dans le champ d’attraction créé par un certain « agencement », ce que l’on pourrait appeler une « ambiance », des éléments diffus dont le voisinage crée une sorte de « brouillard », de jeux constants de renvois entre des éléments, des personnes, des univers dont aucun ne constitue à lui-même l’objet désiré. Le désir ne cherche pas à conclure, il « flotte » dans l’atmosphère libérée par certains « climats ». Que chacun de nous s’interroge sur ce qui nous attire chez une autre personne et il trouvera nécessairement que c’est ce que nous appelons confusément son « univers » et aucunement « ses qualités propres », son physique, ou son intelligence. Voici donc un troisième critère : « l’impossibilité de toute conclusion »
Notre plan commence à prendre forme : « toute aspiration au bonheur suppose a) la fin de la distinction sujet / objet b) le refus du temps c) l’absence de conclusion. Ce qu’il nous reste à faire est de définir les différentes conceptions de la démarche scientifique et de les faire passer au crible de ces trois critères afin de déterminer clairement si oui ou non, elles s’en distinguent radicalement. Le « toute » de « toute aspiration au bonheur » implique que si un seul critère s’applique à la démarche scientifique envisagée, cela suffit à répondre clairement « non » à la question du sujet.
Mais quel axe choisir pour marquer les différences entre toutes les conceptions de démarche scientifique ? Comment en trouver un qui soit meilleur que celui de l’évolution de l’esprit scientifique ? L’histoire des sciences s’articule autour de deux ruptures fondamentales : Galilée (la rupture entre la scolastique et la science moderne) et la physique quantique (la rupture entre le positivisme déterministe  et la physique quantique aléatoire). Il se trouve que ces ruptures se cristallisent à chaque fois autour d’une expérience (celle de la chute des corps pour la science moderne et celle des fentes de Young pour la physique quantique). Ces deux ruptures dessinent donc trois conceptions distinctes de la démarche scientifique.
1) Avec Aristote, au 5e siècle avant JC, la démarche scientifique vise à comprendre le réel par le rationnel en partant du principe qu’ « il n’y a de science que du général et d’existence que du particulier ». Pour lui, le but d'une démarche scientifique est d'aboutir à « un système de concepts et de propositions hiérarchiquement organisés, fondés sur la connaissance de la nature essentielle de l'objet de l'étude et sur certains autres premiers principes nécessaires ». Nous ne comprenons un phénomène que par la détermination de sa cause. Il s’agit donc de connaître un fait, puis la raison pour laquelle il existe, ensuite ses conséquences et enfin, ses caractéristiques. Cette considération de la démarche scientifique est donc fondée sur l’observation des faits naturels, sur l’application à ses faits d’un raisonnement logique visant à comprendre les lois naturelles qui expliquent sa manifestation. C’est cet esprit qui prévaut, via la scolastique du moyen-âge jusqu’à Galilée.
2) Galilée innove en donnant à l’expérience un statut fondamental. Emmanuel Kant insistera sur cet esprit plaçant au premier plan l’hypothèse du chercheur qui interroge la nature à partir de cette intuition. De passif, le scientifique devient résolument actif. C’est cet esprit qui contribuera à donner à la science moderne un sens « positiviste ». Non seulement le scientifique interroge la nature mais il le fait aussi de façon à tirer parti de la compréhension des lois naturelles au bénéfice de l’être humain. La science cesse d’être désintéressée.
3) Avec la physique quantique (et l’expérience des fentes de Young), trois principes (pour le moins) fondamentaux de la science moderne s’effondrent : a) le phénomène qui se manifeste dans l’expérimentation est transformé par les conditions de cette expérimentation b) échec du principe de non-contradiction c) On passe d’une physique déterministe à une physique stochastique (aléatoire).
Notre plan est donc clair : il s’agit d’appliquer à chacune de ces trois définitions de la démarche scientifique les trois critères que nous avons mis à jour comme constituant l’aspiration au bonheur : a) la non dualité sujet/ objet) b) le refus du temps c) l’impossibilité de conclure.