vendredi 8 avril 2022

Terminale HLP: "La société de consommation" de Jean Baudrillard


                    "Il n'y a pas de limites aux « besoins » de l'homme en tant qu'être social (c'est-à-­dire producteur de sens et relatif aux autres en valeur). L'absorption quantitative de nourriture est limitée, le système digestif est limité, mais le système culturel de la nourriture est, lui, indéfini. Encore est-il un sys­tème relativement contingent. La valeur stratégique en même temps que l'astuce de la publicité est préci­sément celle-là : de toucher chacun en fonction des autres, dans ses velléités de prestige social accompli. Jamais elle ne s'adresse à l'homme seul, elle le vise dans sa relation différentielle, et lors même qu'elle semble accrocher ses motivations « profondes », elle le fait toujours de façon spectaculaire, c'est-à-dire qu'elle convoque toujours les proches, le groupe, la société tout entière hiérarchisée dans le procès de lecture et d'inter­prétation, dans le procès de faire-valoir qu'elle instaure.

                    Dans un groupe restreint, les besoins, comme le concurrence, peuvent sans doute se stabiliser (…) Mais dans une société de concentration industrielle et urbaine, de densité et de promiscuité beaucoup plus grandes, comme la nôtre, l'exigence de différenciation croît plus vite encore que la productivité matérielle, Lorsque tout l'univers social s'urbanise, lorsque la communication se fait totale, les « besoins » croissent non par appétit, mais par concurrence.
     

De cette escalade, de cette « réaction en chaîne » différ­entielle, que sanctionne la dictature totale de la mode, la ville est le lieu géométrique. La dens­ité humaine en soi est fascinante, mais surtout le dis­cours de la ville, c'est la concurrence même : mobiles, désirs, rencontres, stimuli, verdict incessant des autres, érotisation continuelle, information, sollicitation publicitaire : tout cela compose une sorte de destin abstrait de participation collective, sur un fond réel de concur­rence généralisée.
  De même que la concentration industrielle résulte en une production toujours accrue de biens, de même la concentration urbaine résulte en une surrection illimitée de besoins. Or, si les deux types de concentration sont contemporains, ils ont pourtant |…] leur dynamique propre, et ne coïncident pas dans leurs résul­tats. La concentration urbaine (donc la différenciation) va plus vite que la productivité. C'est là le fondement de l'aliénation urbaine (…)  Tout ceci définit la société de croissance comme le contraire d'une société d’abondance (…) Dans l'ordre de la croissance, selon cette logique, il n'y a pas, il ne peut y avoir de besoins autonomes, il n'y a que les besoins de la crois­sance. Il n'y a pas place pour les finalités individuelles dans le système, il n'y a place que pour les finalités du système."

Jean Baudrillard, La Société de consommation, 1970, Folio essais, 2003, p. 86-88.


Question d’interprétation:  Peut-on dire de la vie en société qu’elle nous interdit de satisfaire nos désirs humains ? 


            Toute personne vivant aujourd’hui dans une démocratie libérale ne peut occulter de son quotidien tous ces messages dont elle est la destinatrice et dont les intentions sont apparemment plus que bienveillantes: « parce que je le vaux bien »,  « just do it! », "le bonheur si je veux" etc. Jamais l’individu ne s’est trouvé être autant considéré, « estimé », ciblé, appréhendé comme l’élément essentiel dont il s’agit de prévoir les demandes et de les combler de telle sorte que jamais les exigences de croissance de….la croissance ne soient lettre morte et que la dynamique du progrès humain ne soit pas entravée, ni retardée. Mais comment rendre compte alors très concrètement du nombre important d’anxiolytiques et d’antidépresseurs consommés par les européens et notamment les français? 

            


                Il a été rarement donné aux hommes de vivre dans une société plus soucieuse de pourvoir à tous leurs désirs, de les anticiper, de les intégrer à une dynamique de production efficiente, susceptible d’y répondre et pour autant jamais l’être humain dans la plupart des régions du globe terrestre n’a semblé plus accablé, plus abattu, plus pessimiste. Le modèle  économique de production que nous suivons est celui de la croissance mais notre aptitude au bonheur est indiscutablement plus basse. Ce constat qu’il semble impossible d’éviter pointe une zone d’incompatibilité ou du moins de discordance entre le bonheur des humains et la société de consommation. Cela signifierait-il qu’en fin de compte le propre de l’Humain ne consisterait pas tant à vivre (consommer) qu’à « être » (exister (Da Sein))? Ici Jean Baudrillard nous propose une piste susceptible d’éclairer ce problème dont le moins que l’on puisse en dire est qu’il est « prégnant ». Les exigences de production d’une société de consommation créent un urbanisme dont il faut mettre à jour la folle dynamique fantasmatique. La cité devient une sorte de Disneyland hors sol  dont la matrice systématique et concurrentielle nous déphase par rapport à la satisfaction de nos besoins, lesquels sont brassés et finalement broyés dans une surenchère de stimulations. Cet accroissement exponentiel d'incitations publicitaires ne vise aucunement à contenter l’individu mais à l’enfermer dans une symbolique qui tourne à vide dans la seule préoccupation d’un fonctionnement sans finalité existentielle: celui de la croissance.



         Le paradoxe atteint ainsi son apogée en ceci que le social, sphère investie de cette tâche de faire vivre ensemble des êtres humains, oeuvre en réalité à les diviser de telle sorte que le « nous » politique qu’ils sont censés former au sein d’une cité devienne impossible. Mais une telle distorsion serait-elle possible si l’une des composantes essentielles de notre « nature » n’était pas déjà sujette à défaillance? Que la vie en société nous trompe et nous fasse ainsi exister dans une profonde et catastrophique mésentente à notre propre égard pourrait-il se produire sans notre assentiment conscient ou pas? De quoi la ville telle qu’elle est conçue aujourd’hui consacre-t-elle le déni pour s’éloigner à ce point de la cité antique grecque d’Aristote?

Tout le propos de Jean Baudrillard, ici est donc de décrire comment, à partir de cette stimulation de besoins qui se voit d’emblée travaillée, investie d’une dimension signifiante à la fois à cause de la nature sociale de l’être humain et peut-être aussi des caractéristiques mêmes de tout désir humain en soi (l’enfant à la bobine de Freud), « tendre vers », « aspirer à » vont se révéler être des mouvements pris dans la trame même du marché de l’offre et de la demande de masse, avec des effets de compétition et de spécularité  exponentiels.

Or cette exacerbation s’effectue dans le cadre d’une gestion concentrique de l’espace urbain, de telle sorte que ces désirs dont il est déjà évident qu’ils sont symboliquement voués à ne pas se satisfaire vont donner lieu à des effets de compétition, de hiérarchie, de concurrence et d’estime de soi différée, médiatisés par le jugement d’autrui. 

L’auteur évoque alors « le discours de la ville » comme parole un peu anonyme, revendicable par personne mais affectant tous les citadins en les soumettant à la férule d’un mot d’ordre de consommation et de semblance extrêmement dommageable à l’unité de la cité, laquelle ne traduit plus que la quête effrénée d’objets pourvus de la valeur d’estime suffisante à assoir une position, laquelle ne sera jamais définitivement établie sur l’échiquier des rapports sociaux.

Il s’agit alors de mettre en perspective deux modes de concentration: industrielle et urbaine. Il ya les produits, et, de l’autre côté, l’espace même où se joue la mise en scène de leur pseudo nécessité et de leur destruction, de leur dévoration par un mode de vie (comme un Moloch un peu terrifiant dans la bouche duquel il faudrait verser un nombre croissant de produits de consommation).  Il s’agit finalement de créer de toutes pièces une sorte de lieu fantasmatique au sein duquel des entités s’inventeraient des choses à faire, des  personnages à devenir, des relations à dramatiser et tout cela dans un décor d’objets consommables dont chacun revêtirait une incroyable puissance symbolique, une « aura »  cadrant de façon rigoureuse et codée des « niveaux » (ce que l’on appelle "un niveau de vie" mais cette expression a-t-elle un sens? peut-on hiérarchiser le fait de vivre?). Toutefois la concentration urbaine et surtout cette surenchère fantasmatique dont elle l’occasion, le prétexte et peut-être le « camp retranché » va plus vite que la concentration industrielle de telle sorte que l’exigence de croissance se manifeste alors pour ce qu’elle est: une pure systématique fonctionnelle sans aucune finalité humaine, un « camp » de créatures toute à la fois repues et frustrées.

 


En tant qu’être vivant, qu’organisme, nous n’avons pas un estomac illimité qui serait capable d’ingurgiter une quantité infinie de nourriture. C’est peut-être une pensée que nous devrions émettre quand nous rentrons dans une grande surface, dans un hyper marché: pour quel « hyper estomac » de quel « hyper humanité » sont produites toutes ces "hyper-marchandises"?  Comment rendre compte de cette plus-value constante de ce que l’on nous offre par rapport à ce dont nous avons naturellement besoin? Plutôt que d’insister sur un éventuel retour à la nature de nos estomacs de vivants, cette excédence insistante et finalement perpétuelle de nos biens de consommation par rapport à ce qui peut naturellement se consommer peut clairement matérialiser un statut: nous consistons dans l’émergence d’une créature animée d’une capacité à produire plus que sa subsistance (zôon politikon) mais en même temps, étrangement et peut-être absurdement, cette capacité à produire plus que sa subsistance, s’effectue dans une perspective qui est celle-là même des produits de subsistance, de telle sorte que nous résidons dans la condition étrange d’individus qui n’en peuvent plus de se limiter à subsister.  Le propre de l’homme est "d’être" (politikon) en plus de vivre (zôon), mais en même temps il offre le spectacle assez désolant d’une créature qui croit attester de ce « plus » qu’est le fait "d’être-en-plus-de-vivre", en produisant  plus "de-quoi-vivre" alors qu’il consiste dans un "mieux-que-vivre": être. 

La nature même de notre divergence à l’égard du vivant ne se situe pas dans une excédence quantitative mais dans une différence qualitative, dans une existence "Autre"  et assumée comme telle. Nous n’avons pas en réalité à produire plus que notre subsistance, nous avons à inventer un mode d’être qui n’est pas subsister et c’est cela la politique, le religieux, le sacré, la culture.  Dans cet autre mode d’être, la sémantique est évidemment cruciale, mais encore convient-il de ne pas s’égarer à son endroit. Ce que le sémantique produit, c’est un vouloir-dire propre, distinct du vouloir de la sémiotique. Quand l’appétit stimule le besoin de se nourrir, nous sommes en présence d’une sémiotique simple: stimulation / réponse, mais la sémantique va activer sur cette sémiotique naturelle un effet de transformation qui devrait consister à accorder à l’acte de se nourrir une consécration, une symbolique plus noble, plus gratuite, quelque chose que l’on retrouve peut-être dans la manne nourricière, dans ce sentiment d’être plus et mieux au contact d’une substance ou d’un contact effectué. Nous sommes ici très loin de cette logique distributive qui semble consister finalement dans une appréciation purement quantitative de l’exceptionnalité sémantique. 




La distinction besoin (sémiotique) / désir (sémantique) n’est alors que le prétexte à traduire comme un « plus » ce qui après tout s’effectue avant tout comme un « autre que.. »  On dit souvent de l’être humain qu’il est vénal et « qu’il en veut toujours plus », mais cette approche nous permettrait de dépasser cette simple analyse en réalisant qu’en réalité son problème vient de ne pas se comprendre suffisamment pour saisir qu’il consiste plus dans un désir infini d’exister, désir de persévérer dans son être plus que dans un besoin vital de survivre. Multipliant les moyens de vivre, d’augmenter « son niveau de vie », il finirait par alimenter la logique absurde d’un vivre pour vivre qui à aucun moment ne lui permettrait d’accéder à ce qu’il est vraiment à savoir « un zen politikon fait pour être ce que c’est que de ne pas consister simplement à vivre »

Tout ce qui intéresse donc ici Jean Baudrillard, c’est de cerner au plus prés cette dénaturation du désir humain dans tout ce que son exceptionnalité sémantique va générer de malentendus et finalement de dysfonctionnements.

Mais comment se manifeste tout ce que le désir humain a de spécifique? C’est bien ce que l’observation de l’enfant à la bobine par Freud révèle, à savoir une appétence au symbole. Soumis aux absences de sa mère, l’enfant qui n’a pas un an n’exprime pas directement sa frustration, mais il la médiatise par un jeu: celui du lancer et de la réapparition de la bobine. Dans ce jeu, c’’est son "je" qui va acquérir un droit de cité dans le monde par le symbole: la bobine et par la langue (Fort et Da). La puissance de l’être humain sur le réel s’effectue par le passage au plan symbolique par des substituts. D’ailleurs les psychanalystes et psychiatres qui suivront Freud insisteront sur le rôle de l’objet transitionnel comme Winnicott ou sur le doudou, la ritournelle comme Deleuze. Ce n’est pas tant que le désir se médiatise par frustration d’une jouissance pleine, c’est plutôt que le désir humain est médiatisé et médiateur par sa nature même. Dés lors, il va pouvoir devenir l’enjeu de toutes ses tactiques de pouvoir, de tous ses jeux d’emprise et de subversion dont notre histoire donne continument le spectacle. 

Mais l’optique de Baudrillard est plus sociologique, anthropologique, comportementale qu’historique. Dans son analyse deux références sous-jacentes sont déterminantes:

  • Le désir mimétique de René Girard
  • La société du spectacle de Guy debord


René Girard est un critique littéraire dont la thèse essentielle déborde largement du cadre de la seule étude de la littérature. Elle porte sur la structure fondamentalement triangulaire du désir. Quand nous désirons une chose, un être ou une situation, ce n’est pas selon lui ces objets là que nous désirons vraiment mais tous les autres désirs qui se portent vers eux. Autrement dit, nous ne sommes pas tant électrisés par la jouissance d’une possession que par la reconnaissance par les autres personnes qui ambitionnaient aussi d'être les heureuses élues. Ce n’est qu’illusoirement, fallacieusement que nous tendons vers tel ou tel but, c’est le surcroît de considération, l’aura symbolique de la « victoire » et surtout le prestige social de la conquête qui constitue en fait le véritable objet du désir, lequel est finalement, dans sa nature même, concurrentiel. Ce que nous comprenons ainsi, c’est que:

  1. Tout désir est en réalité tissé dans l’évanescence du transfert, dans la continuelle dérobade du symbole. Il n’est fait que de ça: il réside dans un processus de déviation, de report.
  2. Il n’est jamais de sa nature d’être satisfait mais abstrait, rendu irréalisable. Il est fantasmatique
  3. La matière de ce fantasme est celle du désir de l’autre? Jamais nous ne désirons quoi que ce soit « pour ce qu’il est » mais pour tout ce qu’il peut susciter de convoitise pour les autres.  Nous ne voulons pas jouir de quelque chose mais de la jouissance symbolique d’apparaître aux yeux des autres comme jouissant. La jouissance même est un leurre (nous retrouvons aussi cela avec Jacques Lacan).


` Grâce au désir mimétique de René Girard , nous comprenons le fond sur lequel peut se mettre en place tout ce que décrit Baudrillard: cette relation différentielle qui constitue le terreau fertile où s’enracine tous les slogans publicitaires de la publicité. Ce n’est pas vraiment « consommer » que souhaitent les riches mais jouir du prestige social d’apparaître aux yeux des pauvres comme consommant, comme disposant du pouvoir de jouir de tout ce qu’ils désirent. Il n'est pas question pour eux de jouir de ce qu'ils ont mais de provoquer le désir jaloux de celles et ceux qui convoitent la même chose, les mêmes objets fantasmatiques, parce que c'est la structure même du désir que d'être tissé dans cette texture concurrentielle. Nous pouvons donc parler ici à bon droit de "capital social fantasmatique" , allant de pair avec le libéralisme économique efficient dans nos démocraties traversées par la loi du marché.

Or Guy Debord, dans son livre: « la société du spectacle » souligne encore ce trait en marquant le lien entre le capitalisme et le spectacle. La satisfaction du capitalisme ne réside pas dans la jouissance des biens de consommation mais dans "l’aura de pouvoir" qui émane du privilège assigné à celui qui la possède, avec tous les ressorts inhérents à cette aura: « la culture, devenue intégralement marchandise doit aussi devenir la marchandise vedette de la société spectaculaire. » 

 



Autant le Zôon Politikon, dans l’esprit d’Aristote se retrouve en charge d’agir pour être, autant l’homme issu de la société capitaliste du spectacle consomme pour être vu vivant, considéré au plus haut des "niveaux de vie" . A la praxis pure du premier s’oppose la poiesis dévoyée du second qui agonise dans le narcissisme débilitant d’agir pour être vu agissant et se voir vu, et ainsi de suite, jusqu’au dernier des humains (Nietzsche), jusqu'à ce que la mort des Humains s' ensuive.


La subtilité de Jean Baudrillard s’exprime ici dans l’importance qu’il accorde à la ville. La cité n’est pas le lieu où se forge l’action des hommes mais où l’amour propre des citadins est pris dans la structure incessante de reflets au sein de cette matrice qu’est le stade du miroir de nos personas.  Le but avoué n’est plus que celui-ci: renvoyer aux autres, via les réseaux sociaux,  l’image du bonheur le plus conforme à ce qu’il est établi que le bonheur, dans une société de consommation (Bruno Lemaire et son hamster), doit être. Le problème cependant est que la vitesse de cette dynamique du paraître est plus rapide que celle de la production, de sorte que la machine à fantasmer fonctionne plus vite que celle des objets voués à servir de relais à ces fantasmes. En plus de l’insatisfaction inhérente à tout désir, comme Schopenhauer le fait remarquer, s’ajoute celle de ne plus disposer des repères susceptibles de relancer cette machine. La frustration s’étend à tous les étages de cette centrale fantasmatique de stimulation artificielle, de cette matrice bien réelle qu’est devenue  la métropole, la "mégalo-pole".

Nous pénétrons ainsi au coeur de ce mécanisme sournois qui opère au sein même du seul endroit capable de faire de nous des humains au sens aristotélicien, à savoir la cité, pour le transformer en parc d’attractions pour des simulateurs nés qui font semblant de s’amuser à cette seule fin de susciter l’envie des autres.  L’homme est donc un zôon politikon capturé dans le piège spéculaire du stade du miroir jusqu’à préférer la simulation de vivre à l’éthique d’être (le da sein).





mardi 5 avril 2022

Qu'est-ce qu'une oeuvre d'art ? (3) Heidegger et Van Gogh

 


Dans un autre passage de la même conférence Heidegger éclaire un peu la fin de ce passage en prenant un autre exemple que celui du temple, les souliers d’une paysanne peints par Van Gogh: 

« Prenons un produit connu : une paire de souliers de paysan. Pour les décrire, point n’est besoin de les avoir sous les yeux. Tout le monde en connaît. Mais comme il y va d’une description directe, il peut sembler bon de faciliter la vision sensible. Il suffit pour cela d’une illustration. Nous choisissons à cet effet un célèbre tableau de Van Gogh, qui a souvent peint de telles chaussures. Mais qu’y a-t-il là à voir ?

(…) D’après la toile de Van Gogh, nous ne pouvons même pas établir où se trouvent ces souliers. Autour de cette paire de souliers de paysan, il n’y a rigoureusement rien où ils puissent prendre place : rien qu’un espace vague. Même pas une motte de terre provenant du champ ou du sentier, ce qui pourrait au moins indiquer leur usage. Une paire de souliers de paysan, et rien de plus. Et pourtant…

Dans l’obscure intimité du creux de la chaussure est inscrite la fatigue des pas du labeur. Dans la rude et solide pesanteur du soulier est affermie la lente et opiniâtre foulée à travers champs, le long des sillons toujours semblables, s’étendant au loin sous la bise. Le cuir est marqué par la terre grasse et humide. Par-dessous les semelles s’étend la solitude du chemin de campagne qui se perd dans le soir. A travers ces chaussures passe l’appel silencieux de la terre, son don tacite du grain mûrissant, son secret refus d’elle-même dans l’aride jachère du champ hivernal. A travers ce produit repasse la muette inquiétude pour la sûreté du pain, la joie silencieuse de survivre à nouveau au besoin, l’angoisse de la naissance imminente, le frémissement sous la mort qui menace. Ce produit appartient à la terre, et il est à l’abri dans le monde de la paysanne. Au sein de cette appartenance protégée, le produit repose en lui-même.

Tout cela, peut-être que nous ne le lisons que sur les souliers du tableau. La paysanne, par contre, porte tout simplement les souliers. Mais ce « tout simplement » est-il si simple ? Quand tard au soir, la paysanne bien fatiguée met de côté ses chaussures, quand chaque matin à l’aube elle les cherche, ou quand, au jour de repos, elle passe à côté d’elles, elle sait tout cela, sans qu’elle ait besoin d’observer ou de considérer quoi que ce soit…

Nous n’avons rien fait que nous mettre en présence du tableau de Van Gogh. C’est lui qui a parlé. Dans la proximité de l’œuvre, nous avons soudainement été ailleurs que là où nous avons coutume d’être.

L’œuvre d’art nous a fait savoir ce qu’est en vérité la paire de souliers. »

 

 Pour bien comprendre l’articulation des concepts utilisés par l’auteur ici, concepts qui sont apparus à l’occasion du texte portant sur le temple, il faut réaliser à quel point nous avons finalement suivi le trajet inverse de la considération habituelle de l’art selon laquelle l’artiste rajoute quelque chose à la réalité qu’il peint ou restitue au travers de son oeuvre. L’oeuvre n’est pas une copie ou une idéalisation, ou encore une sorte de mise en scène prolifique et génératrice de ce qui est. L'artiste est au contraire celui qui « n’en rajoute pas ». A bien des titres  il retire ou dépouille plus qu’il ne rajoute quoi que ce soit. Sa participation est plutôt « privative » et cela pourrait être le sens de ce qu’Aristote appelle la catharsis: la purification, c’est-à-dire une forme de réduction à l'essence presque au sens chimique du terme: purifier un composé quelconque pour n’en conserver que les molécules chimiquement pures. 

 

Mais quel serait ici cette pureté du motif faisant l’objet de l’œuvre? Son être-là.  Représentant les souliers du paysanne jetés par terre en fin de journée, Van Gogh peint leur « être là », c’est-à-dire ce que c’est qu’être là pour ces souliers. Le simple fait d’être ainsi isolés, de faire l’objet de l’œuvre de focalisation de la toile produit quelque chose, ou plutôt leur retire quelque chose qui nous empêchait finalement de les « voir », mais quoi ? Cet entourage qui les limite à leur usage. Peut-être pourrions nous parler « d’environnement codé ». Qu’est-ce qui code cet environnement? Ce que Bourdieu appelle « les habitus ». Les souliers s’inscrivent dans un environnement qui leur donne une signification au sein d’un système, lequel en l’occurrence est sans aucun doute celui du travail de la terre. Tant que nous resterons dans cet environnement là, nous ne verrons pas les souliers, nous éviterons leur être-là, nous suivrons ce processus de renvois incessants au sein duquel les choses ne cessent de s’envoyer des signes au gré de la dynamique de sens d’une systématique qui est celle de la fonctionnalité ou de la normalité. Quoi de plus commun qu’une paire de souliers laissés là sur le sol après une journée de travail intense?

 

Van Gogh n’invente rien, n’ajoute rien. Il se tient au plus prés de l’évènementialité des souliers, du fait qu’ils sont là, et c’est tout. Devant son tableau, nous pouvons nous dire: « Tiens! Des souliers » et c’’est vrai, ce n’est que « ça ». On utilise l’expression « retenir son attention » quand nous évoquons un détail qui bizarrement sans qu’on sache bien pourquoi passe du statut d’anodin, accidentel à celui de motif essentiel d’une vision ou d’une pensée. Devant la toile, on ne peut pas éviter de se dire qu’un être humain a « consacré » toute un temps de dépense somptuaire pour peindre ces souliers et « pour rien » les « restituer » dans la dimension d’une neutralité pure, d’un « pour rien », ce qui a pour effet de les extraire de cet environnement codé par l’usage et les habitus. Finalement les souliers n’étaient pas vraiment « là » avant que Van Gogh ne les peignent. Ils étaient engoncés, noyés dans le léthé, dans le fleuve de l’oubli dont nous ne cessons de recouvrir la vérité pure du da sein et des objets là, ou pour le dire autrement, de ce que Jean-Paul Sartre décrivant l’intuition fulgurante de Roquentin appelle « la nausée », à savoir la révélation qu’en fait « tout est là », rien n’est ailleurs ni autrement que pris dans « cette pâte d’existence » des choses, des êtres, des éléments qui ne constituent pas du tout notre environnement mais qui participent de cet « être là » dans l’instantanéité duquel tout ce qui a à être « est », et c’est tout. Cela n’est ni plus ni moins qu’un pur instant de vérité, qu’un instant de grâce dans la fulgurance duquel nous éprouvons exactement la définition la plus antique de la vérité comme Aléthéia, c’est-à-dire « dévoilement ».

 

Il y a une dimension sociale, économique de notre rapport à la réalité entièrement mobilisée par le souci de vivre, de vivre mieux et plus et plus longtemps, de demeurer vivant (voire bon vivant), de capitaliser ce rendement là: celui de la vie. Il n’y a pas lieu de le nier ou de le rejeter mais, par contre, il nous est impossible de nous en contenter parce que cette dimension est celle de l’inauthenticité, du divertissement pascalien, du déni de l’assomption du da sein. Ce n’est pas que la vérité soit « ailleurs ». C’est même exactement le contraire, elle est juste là, et c’est cela que l’artiste réalise, c’est cela que Van Gogh effectue en fait dans sa peinture: un dévoilement assez sidérant. Le trouble que nous ressentons devant sa toile ne vient pas tant de son style, ni de son originalité, ni de son « savoir peindre », ni de la volonté de critiquer la misère du monde paysan, mais simplement d’avoir brutalement creusé une brèche dans la dimension purement sociale, « humaine, rien qu’humaine », vivante de notre rapport au réel. Nous avons grâce à lui cessé de nous sentir seulement présents dans la société pour y vivre et nous nous sommes retrouvés projetés dans la vérité d’un « monde-là »  pour y être.

Il n’est pas dit que ce monde là soit plus agréable, plus pratique (sûrement pas!), ni même plus beau, mais une chose est sûre, il est vrai parce que, tout simplement, il est « là ». Grâce à l’Art, nous avons fait l’expérience de l’affleurement d’un « monde là » à la surface d’une vie polarisée par la seule dimension de la vie. Dans l’espace d’un moment dont on peut à juste titre considérer qu’il est un temps de suspension (le kaïros), nous nous sommes laissés envahir par l’évidence du monde, nous avons enfin abandonné ce mode de perception dominé par nos habitudes, nos besoins, nos désirs et aussi un certain mode de fonctionnement de pensée systématisé par la langue, pour nous rendre disponibles à la nouveauté d’un monde là qui auparavant ne faisait qu’exercer sur nos considérations vitales que l’incidente pression d’une vague pesanteur. « Oui un autre monde est possible! » nous disions nous avant, mais bon! Pas maintenant…parce que j’ai trop de choses à faire. » La vérité est qu’il ne s’agit pas d’un autre monde mais du seul  qui n’a jamais cessé d’être et qui n’attendait que ce moment où grâce à l’art, nous cesserions enfin de vivre pour être.


                C’est cela que Van Gogh a fait en peignant des souliers: il a cessé de seulement vivre pour se situer dans le même temps que celui des souliers, temps qui n’est pas Chronos (le temps social, le temps économique, divisible et mathématique de la vie humaine) mais Kaïros (éternité de présent d’un monde là: présent). Mais le Kaïros tout comme l’œuvre est le temps d’un seuil, d’un portique, d’une « stase » (sto: se tenir) qui pointe vers ce que Bergson appelle « la durée » que les grecs nommaient l’Aiôn, temporalité continue que la musique déploie plus et mieux qu’aucun autre art (à part le cinéma) et dans lequel, en réalité tout se fait. Toute oeuvre est donc à percevoir comme étant plus qu’un changement d’heure, une sorte de décalage avec le temps social et humain qui nous installe dans le temps fluide, continu et cyclique de « l’horloge »  du monde. Heidegger nous donne une idée de cet affleurement du monde qui pointe au seuil des souliers de Van Gogh, monde où tout est vrai: la lente et opiniâtre foulée à travers champs, les sillons toujours semblables, la solitude du chemin de campagne, etc. 

               

 Tout cela était bel et bien dans les journées de la paysanne avant chronologiquement que Van Gogh décide de peindre ces souliers, mais du point de vue de l’Aiôn, il n’y a plus ni avant ni après puisque tout n’est qu’un flux décomposable, indivisible. C’est le mouvement pur et objectif d’un temps dans la continuité duquel rien n’existe séparément, temps qui n’a pas été découpé par notre langue. D’être ainsi éclairés par la Kaïros de l’oeuvre, l’inquiétude pour la sûreté du pain, l’angoisse de la naissance imminente, le frémissement sous la mort qui menace (sentiments humains obsédés par le souci de la vie) y gagnent une dimension autre, plus authentique parce que précisément perçus autrement que socialement, utilitairement. C’est un peu comme un sauvetage, une forme de grâce, ,de célébration. Ces sentiments que nous vivons dans la peur et dans l’anxiété nous sont rendus presque « inhumainement », mais pas négativement puisque l’oeuvre les restitue dans leur vérité en les arrachant au léthé de nos habitus et de nos préoccupations vitales ou sociales ou intéressées. Ce qu’ils y gagnent c’est un « visage » et par ce terme, il ne faut pas seulement entendre celui de figure humaine mais peut-être justement le contraire de cela à savoir la consécration d’être visés et situés dans l’aiôn, le temps non plus de l’humain mais du monde, du «  monde-là ». Dans l’oeuvre, le da sein assume et recouvre l'effectuation pure et littérale de son apparition et de son visage (le fait d’être visé) mondains.




lundi 4 avril 2022

Politique, Biopolitique et Bioéthique du point de vue du Zôon Politikon

 


  1. Le Zôon politikon

Dans son introduction à l’oeuvre qui a occupé la majorité de son activité de penseur Homo sacer, Giorgio Agamben pose la question qui a finalement orienté toute sa vie de chercheur et qui part de la fameuse phrase selon laquelle l’être humain est un animal, par nature, politique, ce que traduit en français le terme grec de zôon politikon. Tout ce qui va être dit ici reprend finalement et essaie un peu de prolonger les thèses de Giorgio Agamben sachant que ce philosophe poursuit à sa façon une intuition dont on pourrait dire qu’elle traverse également les oeuvres de Michel Foucault et de Hannah Arendt. Nous sommes donc en présence de trois penseurs qui ne se sont jamais croisés physiquement et qui, même si leurs conclusions ne sont pas forcément identiques, pointent la notion de biopolitique comme un danger, voire comme la cause même de la dénaturation totale de la politique en occident plus spécifiquement depuis le 20e siècle. 

Ce qui donc est extrêmement intéressant dans ce que l’on va essayer de mettre à jour, dans l’enjeu de ce qui s’y noue, c’est qu’il est possible que le sentiment de désolation, de consternation que l’on peut éprouver à bon droit devant les thèmes de campagne de l’élection présidentielle française ne viendrait pas du tout de ceci que la politique n’intéresserait plus les citoyens mais de ceci que la politique ne serait plus la politique et qu’elle aurait été parasitée, noyautée, subvertie, corrompue par la biopolitique et cela sans que la population, ni la plupart des intellectuels s’en aperçoivent.


                        Se pourrait-il que ce sentiment confus et un peu nauséeux que l’on éprouve au spectacle de la scène politique aujourd’hui vienne de ceci que nous avons failli à une sorte de feuille de route qui en fait nous aurait été fixée par Aristote dans cette tension qu’il instaure entre vie animale, pure, nue comme dit Agamben et la politique? Si tel est bien le cas (et ça l’est pour Giorgio Agamben), alors rien ne serait plus urgent que de la reprendre, ce qui implique non seulement des conséquences dans le domaine politique mais aussi dans le domaine éthique, ne serait-ce que parce que la phrase d’Aristote déjà présupposait sans aucun doute l’orientation d’une éthique et qu’alors la question se pose à nous de savoir si ce terme de Bio-éthique qui contrairement à celui de bio-politique est admis voire plébiscité dans les hôpitaux et dans les programmes scolaires d’EMC ne serait pas en réalité extrêmement dangereux, venimeux, porteur de catastrophes et de confusions particulièrement désastreuses pour l’être humain.

Donc, il nous faut faut partir de cette expression utilisée par Aristote de Zôon Politikon et pointer tout ce qu’elle induit de difficultés passées le plus souvent complètement inaperçues par de nombreux spécialistes de la pensée politique. Jusqu’à quel point peut-on tenir cette thèse selon laquelle c’est pour avoir totalement dévié, faute de l’avoir vraiment comprise, de la phrase d’Aristote que nous vivons et nous pourrions vraiment dire en ce moment même une dénaturation si profonde de la politique que le seul choix qui nous reste est celui-là même dont la guerre en Ukraine nous donne l’illustration la plus tragique et la plus instante: celui de démocraties libérales qui ont laissé le souci de la conservation de la vie l’emporter sur la politique et celui du totalitarisme qui, comme l’a bien prouvé Hannah Arendt n’a aucun rapport avec de la politique.


            Donc, si nous prêtons avec Giorgio Agamben une attention précise à la phrase d’Aristote, nous devons d’emblée constater une anomalie concernant la traduction de zôon politikon par animal politique, comme si la politique devait être considérée comme faisant partie de la donne génétique de l’être humain, comme s’il était compris dans le patrimoine génétique humain de faire de la politique alors même que le sens de la phrase signifie au contraire que l’homme est l’être pour lequel la pratique de la politique va brouiller la donne de son ADN, que l’Homme est la seule créature qui va tenter l’aventure de n’être pas son ADN, ou en tout cas, de ne pas se laisser dicter par lui sa conduite, son ethos.

Mais, pour cela, il faut faire un peu de grec. Cette langue dispose de deux termes pour exprimer la notion de vie: Zoê qui désigne le fait de vivre commun à tous les êtres vivants (hommes, animaux et dieux) et bios qui indique la façon de vivre d’un groupe ou d’un individu humain (Platon distingue par exemple la vie contemplative (bios theoretikos) de la vie vouée au plaisir (bios apolaustikos). Il n’utilise évidemment pas le terme de Zoê, terme qui d’ailleurs n’a pas de pluriel.  Parler donc d’une zoê politiké des citoyens d’Athènes n’aurait aucun sens, non pas parce qu’il ne serait pas bien de simplement vivre (Aristote insiste parfois sur la douceur de Zoê, sur le fait qu’il est est bon de seulement vivre: euméria) mais parce que Zoê ne désigne pas la vie telle qu’elle s’offrirait à des qualifications, à des catégories. Si c’est un bien de seulement vivre, ce n’est pas pour autant que l’on pourrait définir une façon particulière de vivre la zoê telle qu’elle serait un bien, parce qu’on serait alors en train de parler d’autre chose, de bios et pas de zoê qui s’applique tout autant que plantes et aux animaux qu’aux humains en tant que la vie pure, nue, organique a été donnée à ces êtres vivants en tant qu’ils sont des organismes. La phrase d’Aristote est une façon extrêmement précise de situer l’être humain en tant qu’il est un organisme et aussi une créature vouée à l’organisation, mais cette phrase est aussi une façon d’avertir qu’il convient toujours de se garder de confondre l’un avec l’autre, l’organisme et l’organisation. Si nous tenons fermement cette ligne de partage entre ce qui, en nous, tient de l’organisme et ce qui en nous tient de l’organisation en cités, alors oui, nous serons Humains, et nous suivrons cette aventure inédite d’avoir constamment à tenir ce défi de le devenir. La biopolitique, c’est justement échouer à le faire, et la bio-éthique aussi.


Dans le livre dont on pourrait dire qu’il contient la quintessence même du concept même de politique pour l’occident: « politique » d’Aristote, l’auteur distingue rigoureusement le politique de "l’oikonomos" (le chef d’une entreprise domestique)  et du "despotes" (chef de famille: le despote, c’est celui qui croit pouvoir réduire un peuple à une famille dont il serait le chef: une famille cela n’a rien à voir avec une cité. Le despotisme donc n’est pas un régime politique mais un  régime a-politique). A bien des titres et c’est ce qui fait sa force, Hannah Arendt ne fait que reprendre le fil net et rigoureux de cette distinction et l’appliquer à une Europe du 20e siècle  dans laquelle l’oïkos a écrasé la polis et dans laquelle donc la ligne de partage entre économie et politique n’est même plus perçue, vue, suivie, maintenue, un monde dans lequel on peut se faire élire pour des thèmes de campagne économiques sur le pouvoir d’achat, la sécurité, la consommation bref rien de ce qui constitue originellement, c’est-à-dire, pour Aristote, de la politique.


                Dans ce passage célèbre, décrivant l’être humain comme « naturellement politique », le terme de « politique » n’est pas à prendre comme un attribut du vivant comme tel. Une chose est dite « prédicable » quand vous pouvez lui attribuer des qualités, mais comme Kant le fera remarquer bien plus tard la vie (pour contredire Descartes), la vie, au sens de Zoê n’est pas prédicable. Elle est ou elle n’est pas,  mais elle n’est pas ceci ou cela

Mais alors puisque la zoê n’est pas prédicable, comment saisir le sens de zôon politikon? Comment créditer cette expression là de ce qu’elle revêt d’absolument exceptionnel oxymorique, anomal, grammaticalement, ontologiquement, politiquement? Comment être à la hauteur de cette énormité qu’exprime ici Aristote, de cette sorte de barbarisme linguistique dans lequel se dit au contraire l’oeuvre de civilisation la plus juste, la plus noble, la plus humaine et finalement la plus éthique qui soit? Celle-là même à la hauteur de laquelle il ne fait pas le moindre doute que nous ne sommes plus du tout aujourd’hui, que nous n’avons de cesse d’en profaner la parole, d’en mal-entendre le sens, et ce, jusqu’à nous être finalement voilé les yeux devant l’évènement même qui a pourtant exhibé dans toute leur nudité les ressorts à vif de la biopolitique, c’est-à-dire de la méprise du Zôon politikon aristotélicien: à savoir les camps de la mort?


                Le fait qu’Aristote ait utilisé le terme de Zoê et pas celui de Bios pour exprimer que nous sommes des animaux naturellement politiques ne signifie clairement pas que l’homme serait un être vivant qui aurait, parmi ces capacités, celle d’être politique et de jouir ainsi d’un « plus ». Cela veut dire bien plus que ça, à savoir que la pratique de la politique a suffisamment d’impact sur l’homme pour faire signe d’une condition absolument exceptionnelle qui le sort de la définition de la vie qui convient aux autres animaux simplement vivants. En d’autres termes, cela signifie qu’en tant qu’il est politique, l’animal humain n’est pas exclusivement vivant, et que donc, en lui, et seulement en lui, il conviendra de séparer, par une ligne ferme, infrangible, ce qui ne sert qu’à le maintenir en vie, et ce qui, de lui, s’effectue, se manifeste de purement politique, d’incroyablement humain, étant entendu qu’un humain, c’est une créature vivante capable de faire surgir dans le monde ce qui ne saurait entrer en aucune manière dans les  plans de la vie (zoê). Un Humain est un être qui va produire à l’égard du fait qu’il vive une attitude, un ethos qui en « sort », qui s’en exclue, qui ne se referme pas dans cette vie, en tant que Zoê, comme dans ce qu’il conviendrait seulement de conserver à tout prix, de maintenir. 

Par conséquent, à partir de cette définition aristotélicienne, tout ce qui dans le programme d’un candidat a trait à du pouvoir d’achat, à la consommation des ménages, à la conservation et à l’amélioration du confort de la vie en tant que Zoê, à donner à chacun les moyens de  se constituer un nid douillet dans lequel il pourra vaquer à ses affaires personnelles et privées bref à l’oïkos (la maisonnée) n’est pas politique en ceci que cela ne concerne pas la chose publique, ce qui deviendra pour les romains la Res Publica. Par conséquent, il est fort probable qu’il n’ait jamais existé dans le monde en tout et pour tout que deux peuples politiques, donc que deux « peuples » tout court: les grecs et les romains (la conséquence de cela pour Hannah Arendt c’est que ces deux peuples savent historiquement et philosophiquement ce que le mot « liberté » veut dire).

 


2) Politique et Biopolitique


C’est à partir de tout ce que vient de poser la distinction claire et évidente entre bios et zoê, c’est-à-dire qu’Aristote ne nous dit pas que l’Humain possède une certaine façon d’être politique mais plutôt qu’il consiste purement et simplement dans une tension entre vivre et existence, entre oïkos et polis, entre économie et politique, autrement dit qu’il va lui falloir inventer l’ethos génial grâce auquel habiter la condition humaine suppose que l’on soit voué par nature à réinventer continuellement ce que c’est qu’être humain dans le monde, par la parole et par l’action, donc à partir de tout cela, que Giorgio Agamben apparaît aujourd’hui comme le philosophe qui active le plus vivement le signal d’alarme par rapport à ce que la biopolitique est en train de faire subir à la politique et qui se révèle pire qu’une dénaturation, une pure et simple éradication et ce terme n’est pas sans avoir une connotation tragique et historique. 

L’humain est un être vivant dont l’ethos génial (il faut insister sur ce terme)  consiste à consacrer cette vie à réaliser des actes non indexables au vivant, et c’est cela que l’on appelle la liberté. L’humain, c’est l’ethos libre, et ici peut-être convient-il d’envisager qu’Aristote prend sur lui l’héritage de Sophocle et de cette héroïne si profondément politique qu’est Antigone. La trilogie de Sophocle: « Oedipe-Roi, Oedipe à Colonne et Antigone » nous raconte, en effet, finalement l’histoire d’une filiation, à savoir comment l’héroïne de l’ethos humain de la liberté peut naître de la figure même de la détermination tragique par un destin funeste, c’est-à-dire finalement comment de la liberté pure peut-elle naître de la non-liberté la plus absolue, de la fatalité pure.

Mais précisément, ce que nous vivons, nous humains du 21e siècle, surtout si nous embrassons notre histoire depuis la Grèce jusqu’à nos jours, c’est exactement le mouvement contraire, nous sommes passés de la Grèce Antique au 20e siècle, à savoir le siècle le plus empreint de la dictature de totalitarismes divers, de la cité aristotélicienne aux camps, et Agamben avec beaucoup d’intelligence attire notre attention sur ce terme de « camp », dans la totalité du spectre terrible qu’il recouvre d’un point de vue éthique. 

Peut-être convient-il ici de faire une petite parenthèse sur le point Godwin, c’est-à-dire sur ce point-limite à partir duquel toute référence d’un problème d’aujourd’hui au nazisme traduirait une volonté de faire perdre toute pertinence à un sujet. C’est parfois indiscutable mais il faut prendre garde à tout ce qui de cette « lucidité » historique qui se retiendrait de « faire des amalgames » pourrait aussi aller dans le sens de l’aveuglement à l’égard de ce que l’éradication de la politique par le biopolitique est en train d’accomplir sous nos yeux voilés. Qu’est-ce qu’un camp, en effet? C’est un lieu défini par le droit d’un état comme une zone de non-droit où l’on se donne tous les droits d’agir sur la Zoé d’une population soumise à une gestion que l’on peut baptiser dés lors de « bio-politique ».  Un camp c’est le topos même du biopolitique, c’est le biotope du biopolitique, ce à quoi aboutit nécessairement le « Lebensraum », l’espace vital, l’idée nazie selon laquelle chaque race aurait son biotope comme chaque animal a son milieu.

Mais c’est précisément à partir de sa définition première (zone de non droit décrétée par le droit d’un état, zone où le droit est en « stand-by ») qu’il faut peut-être enjoindre au point Godwin de se mettre un peu en veilleuse afin de voir, avec un peu de terreur, à quel point nous sommes en ce moment même en train de nous diriger vers la gestion des difficultés migratoires par des « camps » dits de réfugiés, le temps comme on dit de « régulariser », et cela dit assez les progrès inquiétants de la biopolitique dans des consciences totalement endormies. Pour être clair, même si les camps de réfugiés ne sont pas des camps de la mort, il relève tout autant de la biopolitique, c’est-à-dire d’une zone dans laquelle des états se mettent en situation de gérer de la vie nue, de la zoê, c’est-à-dire de violer la définition donnée par Aristote de l’être humain en tant zôon politikon.

De la cité grecque au camp de réfugié, l’histoire de la polis en Europe suit le trajet d’une considérable et très dommageable « déviation », dont Michel Foucault fut le premier à décrire les étapes, même si c’est à Hannah Arendt que nous devons en plein 20e siècle le rappel d’Aristote en pleine période de totalitarisme galopant.  


            Nous allons suivre l’analyse de Foucault en insistant sur le fait qu’il y aiguise le regard d’un sociologue, en bon Nietzschéen, plutôt que celui d’un historien de la philosophie, car si nous adoptions cette perspective là, nous pourrions plutôt voir en Thomas Hobbes l’amorce de cette première grande déviation de l’esprit de la polis grecque en biopolitique. Ce que soutient vraiment Aristote, en réalité, c’est que la raison qui relie entre eux les citoyens dans le mouvement même qui constitue la cité n’est pas tant la survie en tant que zôon que l’humanité en tant que politikon.  La seule vie humaine est la vie politique, non pas parce qu’elle seule nous permet de « demeurer » humains mais justement parce que l’humanité est un oxymore où s’exprime l’infini d’un situation. Ce qui s’effectue dans la Polis grecque c’est le miracle d’initiatives collectives grâce auxquelles les Humains inscrivent, par la parole et par l’action, dans la plasticité d’un monde à tous égards nouveau, des évènements complètement déconnectés de toute stimulation, satisfaction, prévisibilité vitales. L’humain, c’est l’être vivant capable de réaliser des actions dans un monde et non de répondre à des stimulations dans un milieu (animal).  C’est cela et seulement cela qui explique « la cité ». Par conséquent, tout discours politique qui se contenterait de défendre le droit des citoyens de se constituer une vie privée, de satisfaire les exigences de cette vie personnelle au sein d’un oïkos, de garantir à tout père de famille un niveau de vie suffisant pour s’occuper de ses proches, d’ancrer le citoyen dans le sentiment d’une appartenance ancienne et figée pour laquelle il ne serait question que de demeurer identique n’est pas politique, au sens réel, effectif, dynamique et exclusif du terme.

 



            Cette définition du politique est-elle tenable? Comment expliquer qu’elle soit si peu tenue? Comment comprendre que si peu de candidats aux élections puissent, à l’aune de ce critère  là, être considérés comme des politiques? L’insoupçonnable justesse de cette définition aristotélicienne de la politique apparaît pourtant pleinement dés lors que nous l’appliquons moins aux élections qu’aux institutions et nous efforçons de saisir à cette lumière là des procédures ou des protocoles que l’on accomplit tellement sans y penser que nous ratons leur dimension politique. On peut ici prendre un exemple qui nous touche toutes et tous ici et qui est l’appel pratiqué au début du cours donné dans un lycée public (il faut insister sur le terme de « public »). Quand l’enseignant appelle le nom de l’élève et que celui-ci lui répond « oui », il se produit bien autre chose que la validation d’une procédure administrative à savoir l’adhésion (consciente ou pas) de l’élève à un procès d’individuation politique par le biais duquel il accepte de sortir de l’individualisme de son espace privé. Tout « oui » marque le consentement de l’élève de sortir de son silence personnel pour faire place à la libération de la parole d’un « Nous », porté par l’enseignante ou l’enseignant mais pas seulement par elle ou lui. Tout cours qui commence, c’est une petite affaire privée qui finit, et heureusement, c’est de la cité et pas de l’oïkos, c’est de l’humain et pas de la satisfaction du vital. Tout appel de début de séance bien compris est en fait un retour à la cité d’Aristote bien comprise, un acte politique au sens simple fort et finalement exclusif du terme, c’est l’affirmation d’un « nous » humain, c’est-à-dire d’une cité.

Aussi exaltante et finalement juste que soit cette caractérisation du politique pur par opposition à la biopolitique que nous connaissons aujourd’hui, il convient de suivre à la face l’inventeur du terme. A la fin de son livre: « la volonté de savoir », Michel Foucault écrit: « l’homme pendant des millénaires, est resté ce qu’il était pour Aristote: un animal vivant et, de plus, capable d’une existence politique; l’homme moderne est un animal dans la politique duquel sa vie d’être vivant est en question. » 




C’est dans son cours au collège de France qu’il commence à définir le passage de l’Etat territorial à l’Etat de population. C’est Giorgio Agamben qui insiste sur cette étape, à savoir celle dans laquelle Foucault pointe l’importance grandissante de la santé biologique de la nation. Il en ressort ce qu’Agamben appelle une animalisation de l’homme effectuée par des techniques politiques très sophistiquées grâce auxquelles la possibilité simultanée de protéger la vie et d’en autoriser l’holocauste devient une pour ne pas dire « la » priorité de la politique en occident. 

                    Ce denier point est absolument crucial pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui et notamment l’articulation de la pensée dite des lumières avec les abjections du 20e siècle. Articulation ne veut pas dire assimilation, et rarement il n’est demandé aux penseurs d’avoir l’estomac aussi bien accroché que dans la digestion de cette idée là, de ce qu’elle sous-tend et de ce qu’elle requiert comme précision conceptuelle car c’est encore trop peu que d’affirmer que ce terrain là est glissant. Mais, en même temps, il est le seul qui puisse répondre à la question fondamentale de la fin du 20e siècle et du début du 21e qui est la suivante: comment une nation aussi riche, cultivée et profonde que l’Allemagne a-t-elle pu sombrer dans la Shoah? Même question pour l’Italie, ou pour la France dont la défaite militaire ne doit pas masquer la virulence d’un fond idéologique d’anti sémitisme et de pétainisme très actif. 




            Quelque chose en nous est profondément réticent à une telle proposition, mais quoi? Si la santé des citoyens n’est pas une affaire politique, alors il faudrait réputer comme absurde et caduque l’expression « politique de santé publique ». Faudrait-il renvoyer chaque citoyen à sa mort, à l’absolue non reconnaissance de sa mort ou de sa bonne santé comme affaire d’état et cela dans une population qui étrangement ne cesse de s’interpeller en se demandant si « ça va ? » Faut-il aller jusque là? Et puis surtout: que dire des professions de soin, de santé? Faut-il soutenir que ces professions là s’accomplissent dans un cadre qui n’est pas celui de la cité ou de l’état? Faut-il dire que dés que l’on est en prise avec des questions de mort ou de vie, chaque citoyenne et citoyen est renvoyé à son « je »  et exclu de tout rapport avec le « nous »?

Evidemment non!  Mais en même temps, avant d’aller chercher et trouver chez le seul qui puisse répondre à ces questions, à savoir Aristote lui-même, une solution, parce qu’il en faut absolument une, on peut tenter de souligner avec le plus de délicatesse possible, des interrogations formulées ou pas sur la possibilité pour la politique de gérer des questions de santé, par exemple de déterminer en temps de pandémie les commerces autorisés parce que « dits » de première nécessité et ceux qui ne le seraient pas, ou la possibilité pour une femme de pouvoir accoucher comme elle l’entend, chez elle plutôt que dans une maternité où seront imposés certains protocoles, ou encore l’intuition à la lumière de laquelle les questions de la légalisation de l’avortement ou de l’euthanasie seraient d’autant plus délicates qu’en réalité elles n’auraient pas, ni l’une ni l’autre lieu de se poser en des termes politiques en ce sens qu’il ne serait pas du ressort de la cité ou de l’Etat pas davantage d’autoriser que d’interdire ces actions. 

Le piège de ces deux questions pourrait-il venir de tout ce que le terme communément admis de bio-éthique recèle de danger, c’est-à-dire d’insinuation sournoise au fil de laquelle le processus de substitution de la biopolitique à la politique serait définitivement et très malencontreusement acté? Pour être plus clair, l’entreprise de falsification, d’éradication de la politique au sens formulé et voulu par Aristote ne serait-il pas directement impliqué dans le fait que l’on nous présente notamment ces deux sujets de la légalisation de l’avortement et de l’euthanasie comme des débats qu’il reviendrait à la société d’aujourd’hui de trancher politiquement alors qu'en réalité le seul fait qu’il y ait du « politiquement » repose originellement sur une solidarité fondamentale, existentielle sur la base de laquelle est fondée la cité mais qui en même temps n’est pas impliquée dans la cité? 

        Ces questions sont tellement sensibles qu’il faut encore affûter nos interrogations: l’extrême perversité de la biopolitique ne serait-elle pas la cause de cette inversion au fil de laquelle nous nous représentons ces questions de légalisation dans les domaines de la mort et de la natalité comme extrêmement actuelles alors qu’en réalité elles seraient toujours préalablement tranchées par la fait même qu’il y ait de la politique. Elles seraient aussi vivaces parce qu’en elles ce seraient les conditions de possibilité de la Polis qui seraient mobilisées, effectives, mais pas la Polis elle-même. Soyons encore plus provocateurs: ces questions (légalisation de l’euthanasie et de l’avortement) ne seraient-elles pas, en fait, les pièges ultimes dans lesquels l’esprit du pire totalitarisme biopolitique qui se puisse imaginer attire les bonnes consciences de nos démocraties libérales et individualistes, médiatiquement avides de talk-show et de punch-line ?




Parlant du bien poursuivi dans la cité, étant entendu que ce bien ne peut absolument pas consister en autre chose que dans l’excellence politique de ce que c’est qu’être humain, Aristote défend néanmoins l’existence d’un bien effectif dans le fait de simplement vivre: « telle est la finalité suprême, aussi bien pour tous les hommes en commun que pour chacun d’eux pris séparément. Ceux-ci toutefois, s’unissent et maintiennent la communauté politique également en vue de bien vivre, en tant qu’il y probablement un certain bien aussi dans le simple fait de vivre. S’il n’y a pas un excès de difficulté dans la façon de vivre, il est évident que la plupart des hommes supportent beaucoup de souffrance et s’attachent à la vie comme s’il y avait en elle une sorte de sérénité et une douceur naturelle (euméria: belle journée).

Il existe donc un certain bien à simplement vivre mais ce n’est pas le bien auquel s’attache l’homme, en tant qu’il est politique, c’est-à-dire humain. C’est un bien que nous partageons avec les animaux. Cette euméria, cette belle journée, c’est la joie sereine et calme de vivre, mais ce n’est pas celle d’exister humainement. C’est indiscutablement ce dont nous parle Epicure dans son « jardin » qui se tient à l’écart de la cité.  C’est aussi plus simplement ce qui nous vient en tête quand nous réalisons que naître, accoucher, mourir sont des évènements que nous partageons avec la vie animale, c’est-à-dire qui nous situe « NOUS » animaux et humains sur une même ligne. C’est donc bien un « nous » mais ce nous n’a aucun rapport avec le nous auquel nous convie un vote, une décision, un appel au début d’un cours. Ce n’est pas le « nous » d’une communauté politique.


3) L’Euméria dans la Polis


Nous nous rapprochons ici du coeur du problème, dans ce qu’il recèle de plus délicat, de plus terrifiant aussi dés lors qu’on réalise que le père de la politique occidentale nous avertit contre la confusion qui consisterait à substituer l’euméria au bien vivre du citoyen cultivant dans la cité un bien vivre exclusivement humain et de ce point de vue à prendre un certain « nous » pour un autre, à accepter que la biopolitique éradique définitivement la politique, ce que finalement l’acceptation généralisée du terme de « bio-éthique » dit déjà. Ce qu’il faut définir, c’est l’Ethique du zôon politikon, telle qu’elle semble tracée par l’héroïne de la tragédie qui, si l’on en croit Judith Butler, trace déjà, un siècle avant Aristote, la ligne de la liberté politique en défendant un acte totalement indépendant du vital et de la sphère privée de l’oïkos, de la maisonnée, à savoir Antigone, « la soeur du genre humain ». Or, on n’imagine pas Antigone défendant contre Créon que la cité reconnaisse le droit à l’avortement ou à l’euthanasie. Ce n’est pas cette communauté là qu’elle vise. Comme Jean Anouilh l’a bien vu, Antigone n’est pas tant l’héroïne de la rébellion contre le pouvoir politique que la garante de l’ethos du zôon politikon contre la décision de Créon qui illustre, au contraire, son renoncement, l’abandon d’un cadavre au cycle de décomposition du vivant, du «  zôon zôon ».

Parvenu à ce degré de clarté, nous atteignons paradoxalement le summum de la confusion: nous percevons bien à quel point ces combats pour la légalisation de l’avortement et de l’euthanasie  ont des arguments, ont donné lieu à des discours qui ont fait date dans l’histoire de la politique en France , et en même temps, nous percevons bien que la feuille de route fixée par Aristote à l’humanité, feuille de route dont Antigone est sans aucun doute la figure de proue nous avertit grandement contre la bioéthique et tout ce qui finalement fait d’elle le cheval de Troie d’une biopolitique qui ne dit pas son nom mais qui finalement s’est insinuée comme un poison dans la politique européenne jusqu’à lui faire perdre tout sens de la polis (et le niveau pathétique de la campagne présidentielle l’illustre dramatiquement).

Se pourrait-il que, quand nous demandons ces libertés politiques là, c’est-à-dire lorsque nous militons pour que soient autorisés, reconnus et pris en charge politiquement l’avortement et l’euthanasie, nous appelions de nos voeux sans nous en rendre compte la biopolitique de Créon plus que la politique d’Antigone, et, allons jusqu’au bout de ce questionnement, que finalement inconsciemment nous y favorisions le camp plus que la cité en donnant au politique un droit d’accès illimité à la vie nue, biologique du citoyen, ce contre quoi Aristote et Antigone nous avait pourtant averti? Quiconque comprend bien le sens du mot liberté tel qu’il est défini par Hannah Arendt dans « la crise de la culture » ne peut pas s’empêcher de répondre par l’affirmative à cette question. 

 


            Une remarque évidente s’impose ici, à savoir que ce regard de 25 siècles sur des débats contemporains nous permet de pointer que le fond de ces questions réside moins finalement sur l’acte lui-même (l’avortement et l’assistance au suicide) que sur le mot légalisation qu’il conviendrait peut-être de transformer en « politisation ». S’agit-il de sujets politiquement traitables? Est-ce ce « nous » là qui se voit convoqué par ces deux questions?  Est-ce l’humain en tant qu’il est seulement vivant « zôon zôon » ou l’humain en tant qu’il n’est pas totalement subjugué par le vital «  zôon politikon » qui se trouve ici concerné? La réponse ne laisse aucun doute à ce sujet et elle suffit à raviver nos craintes quant au terme même de « bioéthique ».

Cependant, le fait que ni l’avortement ni l’euthanasie ne puissent être traités comme des questions politiques donnant lieu à des lois n’induit pas qu’elles ne fassent pas l’objet dans la cité d’une prise en charge dont il reste alors à qualifier la nature, l’efficience du lien qui s’y activerait, mais plus que cela peut-être, qui s’y retrouverait toujours à l’oeuvre, comme si loin d’attendre de la cité qu’elle s’y applique par des efforts juridiques à grands renforts de protocoles et de décrets plus ou moins subtils, elle interrogeait quelque chose de plus primitif, qui aurait à voir avec l’euméria, avec la belle journée d’un bien vivre prenant acte de cette donnée fondamentale à la lumière de laquelle naître, accoucher, mourir sont des actions dont la ligne qu’elle dessine ne nous exclue aucunement du vivant. Ce dont il est question ici est un type de solidarité dont la concrétisation serait bel et bien effective dans la cité sans pour autant participer de ce qui fait d’elle une communauté. On pourrait parler ici d’une "solidarité".

Mais où et comment la situer puisque elle porte encore le sceau du vivant, sans qu’elle tombe dans la piège de la biopolitique et ouvre ainsi aux diktats d’une gestion purement politique la vie nue du citoyen? C’est dans un passage de « l’Ethique à Nicomaque » d’Aristote que nous pouvons trouver une réponse, passage extrêmement dense et étrangement assez peu commenté: 

« Celui qui voit sent qu’il voit, celui qui écoute sent qu’il écoute, celui qui marche sent qu’il marche, et pour toutes les autres activités il y a quelque chose qui sent que nous sommes en train de les exercer de sorte que si nous pensons, nous nous sentons penser, et cela c’est la même chose que se sentir exister: exister signifie en effet sentir et penser. Sentir que nous vivons est doux en soi, puisque la vie est par nature un bien et qu’il est doux de tenir qu’un tel bien nous appartient (euméria). Vivre est désirable, surtout pour les gens de bien puisque pour eux exister est un bien et une chose douce. En sentant avec d’autres, ils éprouvent la douceur du bien en soi, et ce que l’homme de bien éprouve par rapport à soi, il l’éprouve aussi par rapport à son ami: l’ami est en effet un autre soi-même. Et, comme pour chacun, le fait même d’exister est désirable, il en va de même pour l’ami. L’existence est désirable parce qu’on sent qu’elle est une bonne chose et cette sensation est une chose douce par elle-même. Mais alors pour l’ami aussi, il faudra consentir qu’il existe et c’est ce qui arrive quand on vit ensemble et qu’on partage des actions et des pensées. C’est en ce sens que l’on dit que les hommes vivent ensemble et non pas, comme pour le bétail, qu’ils partagent le même pâturage. Comme il en va pour soi-même, il en va aussi pour l’ami: et tout comme, par rapport à soi la sensation d’exister est désirable, ainsi il en va pour l’ami. »


                            Ce qui est remarquable ici c’est qu’il n’est à aucun moment question du bien vivre humain dans la cité. La douceur d’exister ne sort pas de l’euméria, c’est-à-dire du bien-être qui vient exclusivement du fait d’exister en soi. Mais en même temps, nous réalisons que nous ne nous situons pas du tout dans une dimension politique et qu’il n’est absolument rien de cette empathie qui se trouve ici évoquée entre les amis que l’on puisse retrouver dans les arguments utilisés par Antigone contre Créon. C’est toute la différence conceptuelle subtile qui se positionne entre l’autre soi qu’est l’ami et l’autre que soi qu’est l’humain. Antigone ne défend pas Polynice comme son frère mais comme cet autre être humain qu’elle est aussi est tant qu’humaine, et pas en tant qu’être sensible. Les amis sont liés par ce que l’on peut appeler la « consentance », une communauté du sentir, les Hommes sont liés dans la polis par l’esprit de communauté pur d’un collectif, d’une puissance de concertation à même de faire naître par la parole et par l’action des initiatives exclusivement humaines, c’est-à-dire libres.

   


Conclusion: le religieux sans religions

Ce que l’on peut déduire de ce passage fondamental dans lequel Aristote exprime exactement ce qu’est l’amitié concernant les questions de l’avortement et de l’euthanasie n’est peut-être pas audible aujourd’hui par la majorité des citoyens, à savoir qu’elles ne sont aucunement des problèmes d’actualité sur lesquels il serait urgent que l’état statue mais qu’au contraire, leur puissance de mobilisation est en réalité très ancienne, très basique, en ceci qu’elle est à chercher dans  ce que l’on pourrait appeler « l’arché » de la polis, dans sa genèse empathique, dans ce que l’on pourrait appeler avec Heidegger une solidarité de Dasein. Ce lien qui a à voir avec le recueillement dans lequel exister se révèle d’abord à nous comme un sentir et un penser anonymes, un peu inquiétants, font signe d’une assise, comme une sorte de plaque sédimentaire et souterraine sans laquelle la cité serait impossible. On ne peut pas comprendre cette assise sans la rapprocher du religieux, mais d’un religieux sans religions. Force est de constater en effet que ce sont les religions qui troublent le débat sur l’avortement et l’euthanasie faute d’interroger en elle ce fond religieux là, celui de cette solidarité entre da sein où finalement se jouent et se décident des sensibilités, des vocations, des compétences, des technologies et des structures qui pourront voir le jour dans la cité et s’exercer pleinement, heureusement, bénéfiquement pour le bonheur de l’euméria, mais sans lois. C’est à cette condition que la politique refoulera ce cheval de Troie de la biopolitique qu’est la bioéthique. 

 


vendredi 1 avril 2022

Le Da-Sein (l'être là) vu par Jean-Paul Sartre

 (Ce que décrit ici Roquentin, le héros du roman de Jean-Paul Sartre c'est l'évidence d'une réalité dont le secret réside dans la pure plasticité, dans un phénomène de pure présence. Roquentin éprouve tout élément du décor et finalement lui-même comme participant d'une seule et même efficience qui ne consiste qu'à être-là, ici et maintenant. Il faut lire ce texte en réalisant que Sartre reprend à son compte l'intuition centrale de Martin Heidegger et qu'il choisit de décrire comme nauséeuse une révélation  dont on pourrait tout aussi bien (et peut-être à meilleur escient) considérer qu'elle s'impose au contraire avec la fulgurance de la grâce et de l'œuvre.) 


            "Donc j'étais tout à l'heure au jardin public. La racine du marronnier s'enfonçait dans la terre, juste au-dessous de mon banc. Je ne me rappelais plus que c'était une racine. Les mots s'étaient évanouis et, avec eux, la signification des choses, leurs modes d'emploi, les faibles repères que les hommes ont tracés à leur surface. J'étais assis, un peu voûté, la tête basse, seul en face de cette masse noire et noueuse, entièrement brute et qui me faisait peur. Et puis j'ai eu cette illumination.

Ça m'a coupé le souffle. Jamais, avant ces dernier jours, je n'avais pressenti ce que voulait dire « exister». J'étais comme les autres, comme ceux qui se promènent au bord de la mer dans leurs habits de printemps. Je disais comme eux « la mer est verte ; ce point blanc là-haut, c'est une mouette », mais je ne sentais pas que ça existait, que la mouette était une « mouette-existante »; à l'ordinaire, l'existence se cache. Elle est là, autour de nous, en nous, elle est nous, on ne peut pas dire deux mots sans parler d'elle et, finalement, on ne la touche pas. Quand je croyais y penser, il faut croire que je ne pensais rien, j'avais la tête vide, ou tout juste un mot dans la tête, le mot « être ». Ou alors, je pensais... comment dire? Je pensais l'appartenance, je me disais que la mer appartenait à la classe des objets verts ou que le vert faisait partie des qualités de la mer. Même quand je regardais les choses, j'étais à cent lieues de songer qu'elles existaient : elles m'apparaissaient comme un décor. Je les prenais dans mes mains, elles me servaient d'outils, je prévoyais leurs résistances. Mais tout ça se passait à la surface. Si l'on m'avait demandé ce que c'était que l'existence, j'aurais répondu de bonne foi que ça n'était rien, tout juste une forme vide qui venait s'ajouter aux choses du dehors, sans rien changer à leur nature. Et puis voilà: tout d'un coup, c'était là, c'était clair comme le jour: l'existence s'était soudain dévoilée. Elle avait perdu son allure inoffensive de catégorie abstraite : c'était la pâte même des choses, cette racine était pétrie dans l'existence. Ou plutôt la racine, les grilles du jardin, le banc, le gazon rare de la pelouse, tout ça s'était évanoui : la diversité des choses, leur individualité n'était qu'une apparence, un vernis. Ce vernis avait fondu, il restait des masses monstrueuses et molles, en désordre - nues, d'une effrayante et obscène nudité. [...]
J'étais là, immobile et glacé, plongé dans une extase horrible. Mais, au sein même de cette extase quelque chose de neuf venait d'apparaître; je comprenais la Nausée, je la possédais. À vrai dire je ne me formulais pas mes découvertes. Mais je crois qu'à présent, il me serait facile de les mettre en mots. L'essentiel c'est la contingence. Je veux dire que, par définition, l'existence n'est pas la nécessité. Exister, c'est être là, simplement; les existants apparaissent, se laissent rencontrer, mais on ne peut jamais les déduire. Il y a des gens, je crois, qui ont compris ça. Seulement ils ont essayé de surmonter cette contingence en inventant un être nécessaire et cause de soi. Or, aucun être nécessaire ne peut expliquer l'existence : la contingence n'est pas un faux semblant, une apparence qu'on peut dissiper; c'est l'absolu, par conséquent la gratuité parfaite. Tout est gratuit, ce jardin, cette ville et moi-même. Quand il arrive qu'on s'en rende compte, ça vous tourne le coeur et tout se met à flotter."
         Jean-Paul Sartre, La Nausée (1938),


Terminale HLP - Rédiger une introduction (Epreuve type bac)

 Pour rédiger une introduction,  que ce soit pour l’essai ou la question d’interprétation, On peut adopter le schéma suivant:

  1. Une accroche qui amène assez globalement le sujet traité dans le texte SANS Y FAIRE REFERENCE
  2. Ici….Amener le rapport au texte lui-même
  3. Faire le rapprochement entre le texte et la question posée
  4. Reformuler le sujet de façon plus précise et affûtée
  5. L’annonce de votre plan