L’exercice consiste donc à se projeter vers 2100 et à exhumer de notre présent une trace d’un évènement particulièrement marquant. Cette trace peut donc faire référence à quelque chose qui ne s’est pas encore produit mais qui ne va pas tarder à arriver, ou bien à une actualité récente ou encore à une réalité qui est arrivée mais qui n’a pas encore été repérée par les médias aujourd’hui. La présentation physique de cette trace est impérative. C’est autour d’elle que tout le propos du groupe va s’articuler. Il est donc possible que vous vous orientiez vers une actualité connue de tout le monde mais peut-être passée inaperçue ou encore dont la portée n’a pas été bien mesurée par nos médias.
Il est donc tout à fait envisageable que cette trace consiste dans un montage de telle ou telle actualité vidéo mais commenté par un futur informé de ses suites. C’est une question que vous devez vous poser: existe-t-il dans votre domaine une actualité récente dont vous pensez qu’elle va avoir dans l’avenir proche ou lointain un impact que nous ne soupçonnons pas.
Le but de ce premier travail d’EMC est de réfléchir à ce qu’impose cet impératif du direct qui impose sa dictature dans plusieurs chaînes d’information en continu. On y part du principe que le compte rendu de ce qui est quasiment en train de se passer va capturer l’attention des téléspectateurs et faire monter l’audimat.
L’un des exemples les plus connus de cette désinformation par le direct est le faux charnier de Timisoara en Roumanie. Lors de la révolution qui provoquera la chute du régime de Nicolas Ceaucescu. Dans la nuit du 18 au 19 décembre, 43 cadavres sont secrètement évacués par le pouvoir et incinérés hors de la ville. Ce fait est absolument avéré. Dés lors de nombreux habitants de la ville écument la ville pour trouver des proches disparus dont ils craignent que les autorités s’efforcent de dissimuler les cadavres. Dans cette atmosphère tragique, un cimetière de SDF décédés récemment mais sans aucun rapport à la révolution ni à la répression est investi et des corps sont déterrés, puis montrés à la presse, mutilés afin de faire croire qu’ils viennent des prisons du régime. Voici quelques exemples de l’écho reçu par cette découverte dans les médias français de l’époque:
- TF1 : « Ceaucescu, atteint de leucémie, aurait eu besoin de changer son sang tous les mois. Des jeunes gens vidés de leur sang auraient été découverts dans les Carpates. Ceaușescu vampire ? Comment y croire ? La rumeur avait annoncé des charniers. On les a trouvés à Timișoara. Et ce ne sont pas les derniers ».
- Le magazine l'évènement du jeudi du 28 décembre 1989 titre même : «Dracula était communiste »
- Gérard Carreyrou lance un appel à la formation de brigades prêtes à « Mourir à Bucarest»
- Le quotidien Libération avec Serge July titre « Boucherie ». On y lit : «Timisoara libéré découvre un charnier. Des milliers de corps nus tout juste exhumés, terreux et mutilés, prix insupportable de son insurrection »
- Le monde félicite la 5 d'avoir « révélé l'horrible charnier des victimes des manifestations du dimanche précédent »
On peut parler d’emballement médiatique mais le sociologue Pierre Bourdieu pointe à cette occasion un phénomène beaucoup plus grave et structurel (et pas seulement conjoncturel).
Il l’a appelé: « a circulation circulaire de l’information » dans son essai [Sur la télévision] (1996). Il désigne le phénomène par lequel les médias se nourrissent mutuellement de l'information qu'ils produisent, créant un système d'auto-référence et d'homogénéisation des contenus. Ce phénomène a plusieurs traits: 1) Les journalistes s'observent et se copient constamment pour ne pas rater un sujet traité par les concurrents. 2) La légitimité d'un sujet (ce qui est « important ») ne vient plus d'une analyse directe du terrain, mais du fait qu'il est déjà traité par un autre média (souvent la télévision) 3) Le discours médiatique devient un méta-discours (un discours sur un autre discours) tourné en boucle sur lui-même.
Les conséquences de cette circularité est en premier lieu Une forte homogénéisation des sujets traités et de leur angle de présentation, malgré l'apparente diversité ou pluralité des journaux.
Mais c’est aussi une censure invisible : Ce conformisme agit comme une contrainte puissante et invisible, aussi efficace qu'une censure centralisée pour éliminer les opinions ou les faits qui sortent du consensus médiatique. Enfin on peut parler d’une Recherche du sensationnalisme : La logique commerciale et l'urgence conduisent à un « battage médiatique » (sur-information) qui dicte parfois l'agenda des acteurs politiques au détriment d'un véritable travail d’investigation. Aujourd’hui, des chaînes comme France 2 suppriment des magazines qui choisissaient de miser plutôt sur le temps long:
« Les produits journalistiques sont beaucoup plus homogènes qu’on ne le croit. Les différences les plus évidentes, liées notamment à la coloration politique des journaux [...] cachent des ressemblances profondes, liées notamment aux contraintes imposées par les sources et par toute une série de mécanismes dont le plus important est la logique de la concurrence. [...] Lorsque [la concurrence] s’exerce entre des journalistes ou des journaux qui sont soumis aux mêmes contraintes, aux mêmes sondages, aux mêmes annonceurs, [...] elle homogénéise. [...] Pour les journalistes, la lecture des journaux est une activité indispensable et la revue de presse, un instrument de travail : pour savoir ce qu’on va dire, il faut savoir ce que les autres ont dit. C’est un des mécanismes à travers lesquels s’engendre l’homogénéité des produits proposés. Si Libération fait sa une sur tel événement, Le Monde ne peut pas lui rester indifférent. [...] Dans les comités de rédaction, on passe une part considérable du temps à parler d’autres journaux, et en particulier de « ce qu’ils ont fait et qu’on n’a pas fait » (« on a loupé ça ! ») et qu’on aurait dû faire – sans discussion – puisqu’ils l’ont fait. […]
Cette sorte de jeu de miroirs se réfléchissant mutuellement produit un formidable effet de clôture, d’enfermement mental. [...]
Si l’on se demande [...] comment sont informés ces gens qui sont chargés de nous informer, il apparaît que, en gros, ils sont informés par d’autres informateurs. Bien sûr, il y a l’AFP, les agences, les sources officielles (ministère, police, etc.) avec lesquelles les journalistes sont tenus d’entretenir des relations d’échange très complexes, etc., mais la part la plus déterminante de l’information, c’est-à-dire cette information sur l’information qui permet de décider ce qui est important, ce qui mérite d’être transmis, vient en grande partie des autres informateurs. »
Pierre Bourdieu, Sur la télévision, 1996.
Par rapport à cette analyse de Pierre Bourdieu dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle correspond encore plus à la plupart des médias mainstream dont nous subissons aujourd’hui la désinformation, vous disposez de plusieurs possibilités. Pour ma part, j’en voir au moins trois:
- Il est possible de montrer à quel point cette évolution aurait totalement perverti l’histoire de notre époque faite par les chercheurs du futur
- On peut au contraire miser sur un rétablissement de la vérité, un effondrement de ce que l’on appelle aujourd’hui la post vérité
- On peut aussi exprimer clairement l’extrême difficulté des scientifiques du futur (en espérant que la science existe encore) pour démêler les fausses infirmations et les documents faux générés par IA. Peut-on concevoir une IA dont la fonction serait de confondre les mensonges de l’IA?
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