Philippe Djian - Stephan Eicher (1991)
Lire cette chanson comme une incitation à l'indifférence voire au mépris des évènements violents qui se produisent autour de nous aujourd'hui serait une erreur totale. Quiconque sait lire voit bien qu'en fait il n'est question que de ce murmure incessant des menaces, des agressions, des guerres et du tumulte ambiant qui constitue ce fond dans lequel nous vivons et plus encore aujourd'hui en octobre 2026 qu'en 1991.
"Est-ce que tout va si mal? Est-ce que rien ne va bien?"
- Oui, tout va mal, rien ne va bien. C'est une certitude. Nous nous levons toujours déjà angoissé.e.s avant de nous shooter à la caféine pour nous plonger dans une journée de travail harassante au son d'actualités apocalyptiques dans lesquelles la détestation à l'égard des autres nationalités, minorités, religions, modes de vie le disputent aux dernières rodomontades d'un enfant gâté, gâteux de 80 ans, d'un ancien directeur paranoïaque du KGB de 73 ans, ou d'un Mozart de la finance, suffisamment ivre de lui-même pour se faire photoshopper des abdos virtuels sur Instagram .
Nous savons bien que la plupart des personnes que nous allons croiser vont nous parler des "nouvelles" tragiques, de l'état du "monde", des prévisions météorologiques, financières, "pseudo-politiques", etc, et pour une bonne part des médias devenus "mainstream": pratiquer la stigmatisation systématique de ce qui est étrange, étranger, encourager la veulerie, la sous-animalité (il faut bien insister sur ce terme et relativiser l'affirmation de la chanson: l'homme n'est pas un animal, il est un sous animal), le racisme, le sexisme, le harcèlement, l'indignation crasse, le climato-scepticisme débilitant, partout: de la défiance voire de la condamnation, de la haine pour tout ce qui ressemble à de l'éducation, à de la réflexion, de la science, du savoir, de la maturité, de la prise de distance, de la considération, de l'écoute, de l'attention, de l'ouverture d'esprit, de la curiosité pour le lointain, pour l'étranger, pour l'inconnu. (On entend éructer qu'on est "CHEZ NOUS"😡, dans une maison qui sent le renfermé à force de n'ouvrir aucune fenêtre, de croire que C-News est une chaîne d'information (on n'est pas cons, on regarde la télé!)). Nous envisageons de nous coucher dans la même disposition d'esprit (ou de si peu d'esprit) pour aborder demain une journée toute aussi étroite, petite, puante. Une journée fâcheuse, fachosirupeuse, fachosphérique, "fachopourlasaison".
La chanson de Philippe Djian décrit le réveil d'un couple qui va tenter un truc impossible: "vivre, exister" au sens donné à ce terme par Paul Valéry dans "le cimetière marin" et le réalisateur japonais Miyazaki dans "le vent se lève" (peut-être son meilleur film).
"Le vent se lève il faut tenter de vivre"
Vivre, ça se tente! C'est exactement cela qui dit littéralement ce vers. Il faut tenter de vivre mais finalement, ce qui fait de l'existence humaine cette aventure indescriptible incroyable, miraculeuse, et extrêmement dangereuse, risquée, parfois immonde, bref "deinique" (du grec deinos: terrible et merveilleux) c'est que nous avançons dans le brouillard complet, sans destin tracé, sans biotope, sans mission divine, sans étoile pour nous guider. Dans ce cheminement difficile, nécessaire et laborieux, il faut avancer pas à pas, à tâtons et prendre tout ce qui vient comme une grâce: souffler sur les braises d'un feu pour qu'elles prennent et que la femme que nous aimons puisse simplement se lever sans avoir trop froid, lui faire un café (pas trop caféiné) pour qu'elle puisse "déjeuner en paix". Dans un monde immonde, la simplicité, l'attention aux détails, et l'humilité d'une vie sans histoires est miraculeuse, non plus espérée (c'est trop tard) mais pas désespérée pour autant.
- Inespérée alors?
- Oui
Il faut tenter de vivre et bien se rappeler que ça a toujours été ça: l'humanité, en fait, même si aujourd'hui, nous avons l'impression de racler le fond. Ecouter le discours du maréchal Pétain le 30 octobre 1940 et comparer aujourd'hui avec l'édito de tel ou tel présentateur d'une émission professionnelle (de la praud-fession) est assez éclairant: les mêmes compromissions abjectes, la même bêtise nationaliste rance, le verbe haut, hagard, arrogant, aigri, et la vue très basse, très, très basse. C'est abject mais ça a toujours été ça. Se trouver des raisons d'exister n'a jamais été facile, tout simplement parce qu'il n'y en a pas. Exister se suffit à soi-même, toujours et partout mais on le sent peut-être un peu plus dans ces gestes là, gracieux, infimes, infraordinaires et à cause de cela si puissants : faire prendre les braises, attendre qu'elle se lève, se demander s'il va pleuvoir, et déjeuner en paix!
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire