mercredi 6 septembre 2017

La conscience, l'Inconscient, le sujet (suite 1)


1)    La conscience et la faute
« Dans le sommeil, dit Alain, je suis tout mais je n’en sais rien ». Dés que je reprends conscience, que j’établis à nouveau cette distance de moi à moi qui me permet de savoir que je vis, je me vois exister comme au travers d’une vitrine, mais cette intégrité dont je jouissais durant mon sommeil n’est plus. Savoir que je vis, ce n’est plus vivre « pleinement », intégralement », « maintenant ». Il est assez troublant de constater que cette alternative entre une vie pleine mais inconsciente et une vie seconde mais connue de moi nous est finalement décrite et racontée dans l’une des histoires les plus anciennes, les plus célèbres, mais aussi les plus fondatrices de notre société.
Dans la Genèse, en effet, Adam et Eve sont autorisés par Dieu à manger du fruit de l’arbre de vie mais il leur est interdit de goûter à celui de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, celui qui est au milieu du jardin d’Eden. L’interdiction de l’un est la condition de la jouissance de l’autre. Ne pas manger du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, c’est rester dans le giron de l’Eternel, reconnaissables par lui et par lui seul (La première parole de Dieu après la faute est une question : « Où es-tu ? » demande-t-il à Adam). Se laisser séduire par la tentation du serpent, c’est au contraire avoir les yeux ouverts, être comme Dieu et connaître la différence entre le bien et le mal. Mais Dieu, qu’est-il ? Créateur (du monde), libre, omniscient, moral, législateur (c’est lui qui donnera à Moïse les Tables de la Loi). Dieu agit et il sait ce qu’il fait. Dieu est conscient, il est un sujet, il est même « ce que c’est qu’être un sujet », le Sujet absolu (sujet au sens d’initiateur de ses actes, et pas du tout sujet d’un monarque, puisque il est le Monarque). « Je suis celui qui est » dit-il à Moïse pour se « présenter ». Dieu est le symbole même de cette transparence, de ce lien par le biais duquel ce que l’on fait est le résultat de ce que l’on veut. Il est l’idée et l’effectuation d’une volonté libre, et il n’est pas prévu apparemment dans ses plans qu’Adam et Eve jouissent des mêmes prérogatives.
Mais Eve cède à la tentation et fait manger du fruit à son compagnon. Dés lors, les trois effets du fruit se manifestent et correspondent trait pour trait à ce que nous avons déjà évoqué comme constituant le propre de la conscience : ils se rendent compte qu’ils sont nus (distanciation), ils acquièrent le discernement (réflexion) et ils comprennent la différence entre le bien et le mal (conscience morale).
C’est d’ailleurs sur ce dernier point qu’une vraie question se pose, d’un point de vue logique, philosophique, mais pas d’un point de vue religieux (du moins pas du point de vue du fidèle de cette religion). Interdire n’est pas empêcher, et Dieu aurait pu ne pas mettre cet arbre à disposition de ces créatures. En leur interdisant de manger des fruits de cet arbre, il les « teste », mais comment auraient-il pu prendre conscience qu’il était « mal » de manger du fruit si la capacité de discernement du bien et du mal était précisément ce qui vient du fruit lui-même ? Autant une contrainte, un empêchement s’exerce à l’encontre d’un corps, autant une interdiction s’adresse à une conscience, à un sujet doté d’un pouvoir de discernement et de libre-arbitre. Il ne servirait à rien d’interdire quelque chose à quelqu’un qui n’aurait pas préalablement la liberté d’acquérir cette chose. Or cette liberté, on ne voit pas bien d’où Adam et Eve pourraient la tenir puisque ils ne sont à ce moment du récit que des créatures inconscientes, à peine sorti du giron créateur de Dieu. L’interdit présuppose chez Adam et Eve la jouissance d’une faculté qui paradoxalement constitue l’objet même de l’interdiction, à savoir la conscience.
C’est précisément à la lumière de cette contradiction que nous pouvons philosophiquement reconsidérer cet interdit qui se révèle plutôt une alternative et l’incitation proposée par Dieu à Adam et Eve de « choisir » : préférez-vous jouir intégralement d’un bonheur absolu, sans limite, mais inconscient, ou bien devenir conscient de ce que vous vivez mais perdre dés lors le contact avec l’extase de cette vie immortelle, protégée, paradisiaque ? Manger du fruit de l’arbre de vie, c’est bénéficier de l’accès direct à une vie immédiate.
Nous retrouvons ici la fibre mythologique de ce récit. Un mythe a pour vocation de rendre compte de ce qui est, de ce qui constitue notre réalité, mais en recourant à des causes surnaturelles, magiques, irrationnelles. A partir de la malédiction, nous reprenons pied dans notre quotidien : le bonheur désigne la plénitude d’un état de grâce au sein duquel nous sommes, au sens propre, « ravis », baignés dans une dimension « extatique », absolue, « Toute ». Or la conscience, comme le fait remarquer Alain, nous empêche d’être « Tout », entier. Nous rendant compte de ce que nous vivons, nous nous en séparons et lorsque c’est une joie, nous ne la vivons qu’au travers de cette vitrine que la conscience interpose entre moi et les autres, moi et le monde, moi et moi. Nous nous préparons à être heureux lorsque se profile à l’horizon un événement censé nous apporter de la satisfaction, nous nous souvenons l’avoir été, mais nous ne l’éprouvons jamais « en direct ». « Ainsi, nous dit Pascal, nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre, et nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais. » Le bonheur est un projet, le plus souvent un regret, mais jamais une réalité.
D’autres réalités qui constituent notre condition humaine se voient ainsi « expliquées » (selon une modalité « mythologique ») par ce récit : le lien entre notre mortalité et le travail auquel nous sommes « condamnés », la souffrance. Mais il en est également qui ont été « provoquées » historiquement par cet épisode fondateur. Il est d’ailleurs possible de jouer du double sens du mot « histoire » (passé et fiction) pour rendre compte de cette influence décisive. La genèse nous raconte une « histoire » dont la puissance est suffisante pour marquer notre histoire et s’inscrire dans nos mentalités : le « culte » du travail, la disgrâce de la femme (des progrès sont faits mais la misogynie est loin d’être éradiquée), la malédiction d’une nature sur laquelle l’être humain peut intervenir puisque elle n’est plus divine. Cette histoire fait donc aussi « notre » Histoire, et peut-être même nous impose-t-elle un mode de considération narrative de nous-mêmes, comme si nous étions le personnage principal d’une histoire que nous appelons notre vie. Vivre, pour un homme ce serait construire jour après jour sa « légende personnelle » (pour reprendre l’expression de l’écrivain Paulo Coelho). Adam et Eve se rendent compte qu’ils sont nus. Ils s’en « aperçoivent » et se décrivent ainsi à leurs propres yeux, comme des personnages, des acteurs dont la vie devient mois une réalité à vivre qu’une condition à commenter, à diriger, à revendiquer, une histoire à raconter.
En quoi la référence à ce récit nous fait-elle progresser dans le traitement de la question de savoir si la conscience est un outil grâce auquel nous nous connaissons mieux nous-mêmes ? Réaliser la puissance de l’impact historique et culturel de cette histoire revient sans discussion à mieux comprendre l’origine de notre statut d’êtres conscients, à la situer dans le mouvement d’une généalogie. Au-delà de l’explication « surnaturelle », mythologique de notre conscience, ce récit fondateur rend « réellement », historiquement compte de  notre rapport à la conscience. Adam et Eve ont commis la faute de choisir la conscience mais nous « assumons » cet héritage, et nous l’assumons d’autant plus que cet acte même de la revendication assumée constitue précisément l’objet même du « péché ». L’épée flamboyante tenue par les anges pour nous empêcher de retrouver le paradis perdu décrit exactement cette direction : quels que soient les évènements se produisant dans l’histoire humaine, nous ne les aborderons jamais autrement que comme ça : consciemment, douloureusement, mais aussi avec lucidité, distance et volontarisme.
Il faut suivre les implications de ce récit avec précision : c’est d’un seul et même mouvement qu’Adam et Eve sont fautifs et conscients de l’être puisque la faute consiste justement à être conscients. Lorsque dans notre vie quotidienne, nous agissons mal, nous nous sentons responsables « après coup », comme si c’était parce que nous avions mal agi que nous nous sentions coupables. Mais ce mythe entretient finalement l’idée que la conscience d’être ou d’agir est déjà en elle-même « la » faute. Or, il ne s’agit pas tant ici de « rabaisser » l’être humain que de lui assigner un mode d’être, un style d’existence, une sorte de destin, même si ce destin paradoxalement consiste à devenir libre, responsable, non seulement un être historique (nous ne pourrions pas être des créatures historiques si nous étions restés dans le giron de l’Eternel) mais maître de son histoire, pour le meilleur et pour le pire. Dans cette déchéance, dans cette malédiction, c’est finalement une préférence, une spécificité, voire une dignité qui finalement définissent et caractérisent la condition d’Eve et d’Adam. L’aventure humaine commence là. Ils ont choisi le pouvoir de dire « Je », mais qu’étaient-ils avant ? Un « Nous », un « trois en Un ». Ils composaient avec Dieu un seul et même être, un peu comme le tout nouveau-né qui ne dissocie pas, dans les premiers temps de sa vie, son corps de celui de sa mère. C’est pour cela que l’Eternel ne voit pas l’homme : « Où es-tu ? » lui demande-t-il. Dieu a créé le monde, les forces naturelles, les éléments (pour être précis, ils les a surtout ordonnés, dissociés), les animaux et voilà qu’il donne naissance à un être manifestant la volonté d’avoir une volonté propre, une liberté, une existence assignable à un sujet capable de dire « je ».
De la conscience nous pouvons donc dire qu’elle est à la fois de nature divine puisque Dieu est conscient, et même omniscient, créateur, libre, volontaire, comme le Dieu de Michel-Ange sur le plafond de la Chapelle Sixtine, et qu’elle n’est pas un don divin puisque c’est l’homme qui, en violant l’interdiction de l’Eternel, s’est doté de la capacité et du malheur qui lui est associé d’être conscient. On pourrait dire en créant un néologisme que l’homme est devenu le « co-décidant » de Dieu et que c’est précisément pour éviter la « co-incidence » entre eux que Dieu l’a chassé du Paradis Eternel.
La conscience est-elle un outil qui nous permet de nous connaître nous-mêmes ? Oui, puisque elle est ce qui, selon ce récit, nous caractérise et nous définit. Elle dessine un mode d’existence entre l’animalité aveugle et la divinité omnisciente, qui trace son propre chemin, crée sa propre histoire. Nous avons préféré la lucidité à l’insouciance et le payons en « comptant de malheur ». Nous aurions pu nous complaire dans une vie protégée, aveugle et brute mais, comme le dit Maurice Merleau-Ponty, nous avons choisi le souci de l’Universel, c’est-à-dire de la mise à distance à l’égard de cette réalité que nous pouvons dés lors essayer de comprendre « objectivement », c’est-à-dire comme un objet, qui proche de nous, n’est pas nous.


Dans le texte 4 de Maurice Merleau-Ponty, c’est de cette façon qu’il faut comprendre la référence à la mission historique du Judaïsme : « nous sommes tous des juifs dans la mesure où nous avons le souci de l'universel, où nous ne nous résignons pas à être seulement, et où nous voulons exister ». Pour bien comprendre cette phrase, il convient de se souvenir que la Genèse est dans l’Ancien testament, le livre Saint du Judaïsme. L’origine Judéo-chrétienne de notre civilisation se manifeste culturellement ici, dans cette séparation, dans ce souci de l’Universel. L’homme aurait pu se contenter d’être, c’est-à-dire de suivre une vie simplement organique comme l’animal ou le végétal sont supposées la vivre dans l’esprit de cette religion, mais nous avons choisi d’ « exister ». Quelle est la différence ? Exister marque un élan. Une personne qui dit « j’existe » s’affirme comme une présence. Elle aspire à une reconnaissance. Vivre ou Etre désigne simplement le fait d’être vivant, de répondre aveuglément aux nécessités vitales.
Il convient cependant que nous insistions aussi, dans l’esprit de la problématique de notre cours  (la conscience est-elle un outil pour savoir réellement qui nous sommes ou un produit dérivé de la vie en société ?) sur le fait que la nature religieuse de ce texte ne peut être négligée. En faisant de la conscience notre faute originelle et notre condition structurelle, la Genèse fait advenir un modèle de société, celui d’un collectif composé d’êtres autonomes, libres, conscients et responsables. Si Adam n’avait pas « fauté », il n’aurait pas eu besoin de lois, de structures, de commandements. Il est impossible, par conséquent de passer sous silence la vocation « prescriptive » de cette histoire. Elle ne raconte pas seulement une fiction, elle pose une « maquette », elle appelle de ses vœux un certain type de culture, de société et c’est bel et bien ce modèle qu’aujourd’hui encore nous suivons à la lettre (à savoir la représentation d’un être humain maître de ses actes, responsable et autonome). L’étude de ce récit ne nous permet donc pas de répondre définitivement à la problématique.



mardi 5 septembre 2017

Conscience et Culpabilité: la Genèse


« La femme répondit au serpent : « Nous pouvons manger du fruit des arbres du jardin. Mais du fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : vous n’en mangerez pas, vous n’y toucherez pas sous peine de mort. » Le serpent répliqua à la femme : « Pas du tout ! Vous ne mourrez pas ! Mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux, qui connaissent le bien et le mal. » La femme vit que l’arbre était bon à manger et séduisant à voir, et qu’il était, cet arbre, séduisant pour acquérir le discernement. Elle prit de son fruit et mangea. Elle en donna aussi à son mari, qui était avec elle et il mangea. Alors leurs yeux à tous deux s’ouvrirent et ils connurent qu’ils étaient nus ; Ils cousirent des feuilles de figuier et se firent des pagnes.
Ils entendirent les pas de Yahvé Dieu qui se promenait dans le jardin à la brise du jour, et l’homme et sa femme se cachèrent devant Yahvé Dieu parmi les arbres du jardin. Yahvé Dieu appela l’homme : « Où es-tu ? » dit-il. « J’ai entendu ton pas dans le jardin, répondit l’homme ; j’ai eu peur parce que je suis nu et je me suis caché. »Il reprit : « Et qui t’a appris que tu étais nu ? Tu as donc mangé de l’arbre de la connaissance du bien et du mal que je t’avais défendu de manger ! » L’homme répondit : « C’est la femme que tu as mise auprès de moi qui m’a donné de l’arbre, et j’ai mangé ! Yahvé Dieu dit à la femme : « qu’as-tu fait là ? » et la femme répondit : « C’est le serpent qui m’a séduite et j’ai mangé. »
(Dieu punit alors le serpent à ramper sur son ventre, à être l’objet de l’hostilité de la femme. Puis il condamne la femme à enfanter dans la douleur, à être attirée et dominée par l’homme. Enfin Dieu punit Adam en maudissant le sol dont il lui faudra désormais tirer laborieusement sa subsistance)
« L’homme appela sa femme « Eve », parce qu’elle fut la mère de tous les vivants. Yahvé Dieu fit à l’homme et à sa femme des tuniques de peau et les en vêtit. Puis Yahvé Dieu dit : « Voilà que l’homme est devenu comme l’un de nous pour connaître le bien et le mal ! Qu’il n’étende pas maintenant la main, ne cueille aussi de l’arbre de vie, n’en mange et ne vive pour toujours ! » Et Yahvé Dieu le renvoya du jardin d’Eden pour cultiver le sol d’où il avait été tiré. Il bannit l’homme et il posta devant le jardin d’Eden les anges et la flamme du glaive fulgurant pour garder le chemin de l’arbre de vie »

 
1)    Que représente le fruit, en fait ? Justifiez votre réponse en vous appuyant sur des passages ou des expressions extraites du texte (quels sont les effets de l’acte de manger le fruit, pour Eve et Adam ?).
2)    Maintenant que nous comprenons ce qu’est le fruit, nous pouvons parfaitement saisir en quoi consiste le choix proposé par Dieu à Eve et Adam : soit obéir, ne pas manger le fruit et…. Soit désobéir et…. ? (remplissez les blancs).
3)    Ce passage est extrait de l’Ancien Testament, livre ayant profondément marqué les coutumes, les mœurs, les mentalités de notre civilisation. Aujourd’hui encore, on peut constater de façon évidente les effets de ce mythe fondateur sur notre société, sur notre réalité quotidienne. Quels sont-ils ? (Donnez-en au moins trois)
4)    L’étude de ce texte nous fournit un argument en faveur de la thèse selon laquelle la conscience nous permet de réaliser qui nous sommes ou bien celle selon laquelle elle est un produit dérivé de la vie en société ? Justifiez votre réponse.

lundi 4 septembre 2017

La Conscience, l'Inconscient, le Sujet


Exercices Préalables :

-       Brain storming sur toutes les expressions contenant le mot conscience
-       Travail de distinction de termes : Prendre conscience / Prendre connaissance – Ame / Conscience – Regarder / Voir – Vivre / Exister
-       Expliquer les citations suivantes : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » Rabelais - « La conscience fait de nous tous des lâches » Shakespeare - « On ne prend conscience que par opposition de soi à soi » Alain -  « Connais-toi toi-même  et tu connaîtras l’Univers et les Dieux !» Socrate - « Le moi n’est pas maître dans sa propre maison » Freud
-       Dans l’extrait de l’Etranger, pointez ce qui relève de  a) la conscience immédiate, b) réfléchie, c) morale.

Introduction : Conscience, Témoignage et Mise en scène

Je suis triste, puis voilà que je prends conscience de ma tristesse. Qu’est-ce que ce « second temps » a rajouté au premier ? La réalisation d’un sentiment qui m’affectait « avant », sans que je m’en aperçoive. C’est comme si, en moi, deux personnages s’étaient clairement divisés : l’acteur pris dans sa tristesse et le spectateur qui se rend compte qu’il est triste, qui s’aperçoit lui-même comme un reflet dont il peut percevoir l’émotion, la commenter, la mettre à distance. L’acteur vit sa tristesse dans un présent pur, total. Il n’est que tristesse. Le spectateur déjà la conjugue au passé parce qu’il est capable de distinguer la tristesse de lui-même (l’acteur). Etre conscient, c’est être accompagné d’une petite voix qui constamment nous fait un rapport de ce qui nous arrive, et ce compte-rendu ne peut s’effectuer en direct. Il y a nécessairement un temps infime pendant lequel ce que je vis n’est déjà plus dans l’instant même où je me rends compte que je le vis. Je sais que je suis triste mais cette conscience ne s’effectue plus dans l’épreuve directe de la tristesse pure. Ce que je vis consciemment est déjà du récit, c’est-à-dire du passé dont je suis à la fois le héros et le narrateur. Rien n’est immédiat dans une vie consciente. Nous pratiquons constamment, en tant qu’êtres conscients, une forme d’ « existence désynchronisée ». Quoique nous vivions consciemment, nous le vivons « de seconde main ».
On distingue souvent la conscience immédiate et la conscience réfléchie. La première désigne la conscience que nous avons du monde, des objets, des autres. Je suis conscient de cette salle. Mais le terme de conscience spontanée est discutable, voire contradictoire : je peux saisir que cette salle est là, mais de deux choses l’une, soit je vis sa présence de façon brute, immédiate, directe et alors je n’en suis pas conscient, soit je me rends compte qu’il y a cette salle et dés lors, je n’éprouve plus de sensations pures, immédiates. Le passage du meurtre dans le roman de Camus l’Etranger est particulièrement éclairant de ce point de vue. Meursault décrit une suite de sensations : la brûlure du soleil, le voile de sueur, la lumière de l’acier, le rideau de larmes et de sel, etc. Peut-on parler pour autant d’une conscience spontanée qui ne parviendrait pas à se rendre compte qu’il est en train de tuer un homme ? Non parce qu’aussi brutes et ponctuelles que soient ces impressions, Meursault ne cesse de se les rapporter à lui-même. Ce n’est pas la chaleur qu’il vit, c’est la conscience d’avoir chaud qu’il raconte. Tout ici n’est que conscience réfléchie, réalisée, rapportée, conceptualisée. L’autre perspective que questionne ce passage, c’est celle de la conscience morale. C’est seulement à la fin qu’il semble réaliser les implications de son geste et encore n’évoque-t-il que le malheur qui le concerne, pas celui de l’homme sur lequel il vient de tirer dessus.
Meursault est le héros de la conscience réfléchie parce qu’il aborde tout ce qu’il vit sous l’angle de l’observation neutre, sans jugement, mais il est la victime de la conscience morale des autres. On ne peut pas « décemment » boire du café au lait devant le cercueil de sa mère, ni tuer un homme parce qu’on a trop chaud.
C’est précisément ce lien entre conscience réfléchie et conscience morale qu’il convient d’interroger. Pourquoi la question de la conscience de l’accusé au moment des faits est-elle si prépondérante au moment d’un procès ? Parce qu’un acte que nous avons accompli sans le savoir n’est pas considéré comme étant le « notre ». Ce second temps de la conscience est aussi celui de la maîtrise, du contrôle, de la revendication. Se concevoir soi-même comme un sujet doté de la capacité de dire « je », c’est d’abord cela : ce retrait, ce temps infime du décalage qui me permet, étant triste, de savoir que je suis triste, de glisser du « je » entre du sentiment et du corps. On pourrait dire, sans jeu de mots, que le « je » c’est ce qui s’insinue dans le vide créé par la conscience, c’est ce qui fait qu’il y a, par la conscience, un effet de vide, un « jeu » qui s’insinue entre moi et la sensation, entre moi et les autres, entre moi et le monde, entre moi et moi. Le « Je », c’est ce qui s’instaure du fait qu’il y a du jeu en moi. Je ne suis pas « d’une seule pièce », sauf dans l’inconscience du sommeil comme dit Alain, ou dans l’ivresse, ou dans l’emportement aveugle.
 C’est exactement ce qui fera que l’on trouvera quelques circonstances atténuantes à l’époux trompé tuant l’amant de sa femme, sous le coup d’une pulsion aveugle. On dira alors qu’il n’était pas « lui-même », étant entendu que, pour être même que soi, il faut d’abord que la conscience ait fait jouer en moi ce décalage entre l’acteur et le spectateur ou le metteur en scène. Il ne savait pas ce qu’il faisait au moment du meurtre parce que la colère n’a pas rendu possible la prise de recul, la réalisation par le spectateur de ce que l’acteur était en train de faire. Ce n’est pas lui qui a tué l’amant de sa femme, c’est la colère.
Nous comprenons ainsi de mieux en mieux ce qui s’insinue dans ce décalage entre ce que je vis et ce dont je m’aperçois que je le vis : avec la conscience, c’est la prise en charge, la responsabilité assumée. Se rendre compte devient dés lors « avoir des comptes à rendre » aux autres, à la collectivité, aux institutions, être un sujet qui, parce qu’il est maître de ses actes, doit en « répondre ». Mais la question se pose alors de savoir si la conscience est un « outil » qui me permet de savoir vraiment qui je suis. Ne serait-elle pas plutôt un produit dérivé de la vie en société, la possibilité pour la collectivité dont je suis membre de m’assigner la responsabilité d’actes, de pensées, de sentiments qui en réalité « sont » sans être réellement les « miens » ? Suis-je vraiment ce que j’ai conscience d’être ? Se pourrait-il, à l’inverse, que la conscience ne consiste que dans ce détachement, ce décalage du spectateur par rapport à l’acteur par le biais duquel nous ne vivons  jamais « présentement » l’instant présent ? Nos actes conscients sont-ils autre chose que des conduites inventées, superficielles, fausses à l’intérieur desquelles nous nous racontons à nous-mêmes l’histoire d’un sujet libre que nous baptisons « je » et qui serait tout autant libre de ses actes que responsable aux yeux des autres ? La conscience nous permet-elle de réaliser vraiment quelque chose de nous-mêmes ou bien n’est-elle que le produit dérivé et superficiel de la vie en société ?

Liste de livres et de films auxquels il sera fait référence pendant l'année


Liste de livres
 
-       « Vendredi ou les limbes du Pacifique » - Michel Tournier
-       « Dune » - Frank Herbert
-       « Les seigneur des anneaux » - Tolkien
-       « Belle du seigneur » - Albert Cohen
-       « Gatsby le magnifique » - Fitzgerald
-       « La bête dans la jungle » - Henry James
-       « Mrs Dalloway » – Virginia Woolf
-       « Clair de femme » - Romain Gary
-       « 1984 » de Georges Orwell

Liste de films

-       Matrix des frères Wachovski
-       Fight Club de David Fincher
-       Into the wild de Seann Penn
-       Minority Report de Steven Spielberg
-       Blade Runner de Ridley Scott
-       Festen de Thomas Vintenberg
-       La loi du marché de Stéphane Brizé
-       American Beauty de Sam Mendes
-       Melancholia de Lars Von Trier
-       L’enfant des frères Dardenne
-       2001, Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick
-       Il était une fois dans l’Ouest  de Sergio Leone
-       La ligne verte de Frank Darabont
-       21 grammes de Alejandro Inarritu
-       Django Unchained de Quentin Tarentino


Exste-t-il une conscience immédiate de nos actes? L'Etranger d'Albert Camus - La scène du meurtre


« J'ai pensé que je n'avais qu'un demi-tour à faire et ce serait fini. Mais toute une plage vibrante de soleil se pressait derrière moi. J'ai fait quelques pas vers la source.  Il n'a pas bougé. Malgré tout, il était encore assez loin. Peut-être à cause des ombres sur son visage, il avait l'air de rire. J'ai attendu. La brûlure du soleil gagnait mes joues et j'ai senti des gouttes de sueur s'amasser dans mes sourcils. C'était le même soleil que le jour où j'avais enterré maman et, comme alors, le front surtout me faisait mal et toutes ses veines battaient ensemble sous la peau. À cause de cette brûlure que je ne pouvais plus supporter, j'ai fait un mouvement en avant. Je savais que c'était stupide, que je ne me débarrasserais pas du soleil en me déplaçant d'un pas. Mais j'ai fait un pas, un seul pas en avant. Et cette fois, sans se soulever, il a tiré son couteau qu'il m'a présenté dans le soleil. La lumière a giclé sur l'acier et c'était comme une longue lame étincelante qui m'atteignait au front. Au même instant, la sueur amassée dans mes sourcils a coulé d'un coup sur les paupières et les a recouvertes d'un voile tiède et épais. Mes yeux étaient aveuglés derrière ce rideau de larmes et de sel. Je ne sentais plus que les cymbales du soleil sur mon front et, indistinctement, le glaive éclatant jailli du couteau toujours en face de moi. Cette épée brûlante rongeait mes cils et fouillait mes yeux douloureux. C'est alors que tout a vacillé.  La mer a charrié un souffle épais et ardent. Il m'a semblé que le ciel s'ouvrait sur toute son étendue pour laisser pleuvoir du feu. Tout mon être s'est tendu et j'ai crispé ma main sur le revolver. La gâchette a cédé, j'ai touché le ventre poli de la crosse et c'est là, dans le bruit à la fois sec et assourdissant, que tout a commencé. J'ai secoué la sueur et le soleil. J'ai compris que j'avais détruit l'équilibre du jour, le silence exceptionnel d'une plage où j'avais été heureux. Alors, j'ai tiré encore quatre fois sur un corps inerte où les balles s'enfonçaient sans qu'il y parût. Et c'était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur. »

 

les sujets de l'épreuve de Philosophie - Terminale L -Bac 2017



1 sujet : Suffit-il d’observer pour connaître?

 


2 sujet : Tout ce que j’ai le droit de faire est-il juste ?




3 e sujet : Expliquer le texte suivant :



 Un Auteur célèbre*, calculant les biens et les maux de la vie humaine et comparant les deux sommes, a trouvé que la dernière surpassait l’autre de beaucoup et qu’à tout prendre la vie était pour l’homme un assez mauvais présent. Je ne suis point surpris de sa conclusion ; il a tiré tous ses raisonnements de la constitution de l’homme Civil: s’il fût remonté jusqu’à l’homme Naturel, on peut juger qu’il eût trouvé des résultats très différents, qu’il eût aperçu que l’homme n’a guère de maux que ceux qu’il s’est donnés lui-même, et que la Nature eût été justifiée. Ce n’est pas sans peine que nous sommes parvenus à nous rendre si malheureux. Quand d’un côté l’on considère les immenses travaux des hommes, tant de Sciences approfondies, tant d’arts inventés; tant de forces employées ; des abîmes comblés, des montagnes rasées, des rochers brisés, des fleuves rendus navigables, des terres défrichées, des lacs creusés, des marais desséchés, des bâtiments énormes élevés sur la terre, la mer couverte de Vaisseaux et de Matelots ; et que de l’autre on recherche avec un peu de méditation les vrais avantages qui ont résulté de tout cela pour le bonheur de l’espèce humaine, on ne peut qu’être frappé de l’étonnante disproportion qui règne entre ces choses, et déplorer l’aveuglement de l’homme qui, pour nourrir son fol orgueil et je ne sais quelle vaine admiration de lui-même, le fait courir avec ardeur après toutes les misères dont il est susceptible et que la bienfaisante nature avait pris soin d’écarter de lui.

      ROUSSEAU, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, 1755.


·      un auteur célèbre: il s’agit de Maupertuis, philosophe et mathématicien (1698-1759).



La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question