jeudi 2 avril 2020

Séance du 03/04/2020 CALM (Cours A La Maison) TL2: 2H

  
Bonjour,
Finalement, nous avons passé tous les cours de cette semaine à citer et expliquer des éléments visant à traiter la question: « Ne peut-on tenter de connaître la réalité qu’en créant des fictions? », d’abord parce que plusieurs parmi vous m’en avaient fait la demande et ensuite parce qu’il est tout à fait pertinent d’aborder une œuvre avec une question en tête: cela permet de lire Nietzsche avec une arrière pensée et il me semble que cette arrière pensée là est vraiment de nature à nous faire comprendre de nombreux passages de l’œuvre.
        Cela veut dire que, même si vous envisagez de traiter plutôt le texte (pour l’instant toutes et tous les élèves qui m’ont parlé du prochain devoir n’ont évoqué que la dissertation), il est vraiment judicieux d’envisager cette question. De plus elle prépare largement le terrain pour deux notions qui sont à votre programme: « l’Art » et « la Science ».
        Si vous avez des difficultés, des zones obscures qui vous empêchent de rentrer dans ce sujet, contactez moi par ce blog ou par mail et je consacrerai d’autres séances à répondre à vos questions.  Profitez de ce que ces conditions nous permettent de faire: à savoir « des cours à la carte », mais pour cela il me faut des questions. Il est important que je me rende compte de ce qui pose problème à la plupart d’entre vous pour concevoir des cours qui puissent répondre à la majorité.
Merci d’avance!

     
      
        Nous allons reprendre l’explication de l’œuvre de Nietzsche là où nous avions laissée à savoir le §8. Nous n’avions pas fini. Pour faire le lien prés cette interruption, nous avions vu les deux comparaisons utilisées par Nietzsche pour décrire cette sorte de tautologie, de processus pléonastique dans lequel, selon lui, la science consiste. Je reproduis ici la fin du §8:

         En tant que génie architecte l’homme s’élève loin au-dessus de l’abeille: celle-ci bâtit avec la cire qu’elle recueille dans la nature, lui avec la substance bien plus délicate des concepts qu’il doit élaborer en partant rigoureusement de lui-même. En quoi il il est ici très admirable - mais sûrement pas pour son instinct de vérité, ni pour la pure connaissance des choses. Si quelqu’un cache une chose derrière un buisson, qu’il la recherche au même endroit et la trouve en effet, on ne va pas spécialement célébrer cette recherche et cette trouvaille: pourtant c’est bien ainsi que les choses se passent avec la recherche et la découverte de « la vérité » dans le secteur de la raison. Quand je procède à la définition du mammifère et que j’explique ensuite, ayant examiné un chameau: « regardez un mammifère » - une vérité a certes été mise au jour, mais sa valeur est limitée, je veux dire qu’elle est de part en part anthropomorphique et ne contient pas le moindre point qui soit « vrai en soi », effectif et valable universellement, indépendamment de l’homme. Celui qui recherche de telles vérités ne cherche au fond que la métamorphose du monde dans les hommes, il se bat pour une compréhension du monde en tant que chose humaine, et conquiert, dans le meilleur des cas, le sentiment d’une assimilation. De même que l’astronome observait les étoiles comme étant au service des hommes et en rapport avec leurs joies et leurs peines, de même un tel chercheur observe le monde entier comme étant attaché à l’homme, comme l’écho chaque fois déformé d’un son originel, celui de l’homme, comme la reproduction multipliée d’une image originelle unique: celle de l’homme. Son procédé consiste à prendre l’homme comme mesure de toutes choses; en quoi il s’appuie sur l’erreur de croire qu’il tient ces choses devant lui comme de purs objets. Il oublient donc les métaphores originales de l’intuition sensible en tant que métaphores et les confond avec les choses mêmes. (§8)
               

La comparaison avec l’abeille permet à Nietzsche de reprendre l’image des cellules et donc du colombarium, mais aussi de suggérer que de même que l’abeille fait son nectar à partir du pollen, le scientifique fait lui aussi son « miel » à savoir des concepts, à partir de ce qu’il collecte de la nature, mais précisément ce qu’il recueille est déjà transposé, déformé, humanisé. Il croit connaître la nature quand il commence déjà à la transformer en autre chose, du fait même qu’il la perçoit « d’une certaine façon ». Ce « déjà » est fondamental: il fait référence à la sensation. Dés la sensation, tout est joué puisque cette sensation va provoquer l’image de sa cause supposée, laquelle sera étiquetée par un mot. Nous retrouvons ici la double métaphorisation de la perception.
         Suivent alors les deux exemples illustrant le « travail » de la science. Comme nos perceptions sont toujours déjà structurées (et parasitées) par le langage, ce que nous éprouvons du contact avec le réel est « déjà » du concept et , par exemple, en affirmant qu’il y a UNE cire là où nos sens nous donnent à percevoir une mutation, une variation d’apparences, l’homme, a fortiori le scientifique apercevra le concept général de cire ou bien il percevra la molécule H2O dans la glace et dans la vapeur. Et ici chacun de nous doit bien comprendre que cette molécule est bien, en effet, dans la glace et dans la vapeur, mais qu’elle n’y est pas une réalité dernière et naturelle « donnée », elle y est comme une façon de voir « construite », c’est-à-dire qu’il y a en effet quelque chose de typiquement et universellement humain à percevoir de cette façon une réalité fluctuante. C’est humainement juste mais encore faut-il reconnaître que ce n’est qu’humainement, ou en d’autres termes linguistiquement juste. Quant à la vérité pure de la réalité en soi de cette cire ou de cette eau: il serait préférable de renoncer à affirmer que nous la connaissons. Nous « croyons » la connaître, mais nous la connaissons conceptuellement parce que nous l’avons déjà perçue comme telle. C’est donc exactement comme si je m’extasiais d’être capable de retrouver une chose que j’avais cachée. Je sais forcément où elle est puisque c’est moi qui l’ai dissimulée! De même je peux toujours dire qu’un chameau est un mammifère. Cela repose d’abord sur la croyance que cet animal existe en tant que chameau, ce qui pose la question de l’existence singulière de chaque animal de cette « espèce » (la notion d’espèce est dans l’esprit humain, pas dans la nature), ensuite qu’on puisse lui donner « ce nom », et enfin que l’on puisse encore catégoriser les espèces selon que les mères nourrissent leurs enfants avec du lait (définition des mammifères) et pourquoi ce critère de distinction serait-il plus juste qu’un autre? Quand nous disons qu’un chameau est un mammifère, c’est « vrai » mais à ‘intérieur d’un cadre humain et linguistique. C’est vrai à partir du moment où l’on a validé des critères de catégorisation qui en fait sont subjectifs et cela ne nous apprend rien sur la réalité de cet individu dont nous disons qu’il est un chameau et qu’il est mammifère.
           
           La portée de cette citation est donc à reformuler: « l’homme se prend pour la mesure de toutes choses » comme si ces choses étaient simplement posées distinctement devant lui. Nous en sommes restés à ce critère de la vérité que l’on trouve chez Descartes de « l’idée claire et distincte. »: « la connaissance sur laquelle on peut établir un jugement indubitable doit être non seulement claire, mais aussi distincte. J'appelle claire celle qui est présente et manifeste à un esprit attentif ; de même que nous disons voir assez fort, et que nos yeux sont disposés à les regarder ; et distincte, celle qui est tellement précise et différente de toutes les autres, qu'elle ne comprend en soi que ce qui paraît manifestement à celui qui la considère comme il faut. »
        Mesurons à quel point cette définition de l’idée vraie selon René Descartes est anthropocentriste: Une connaissance est vraie quand nous pouvons la concevoir clairement et distinctement, c’est donc dans la clarté de la représentation de l’objet que l’homme peut concevoir que se situe l’effectivité de sa vérité. Cette « vérité » prête totalement le flanc à la critique de Nietzsche ici, dans la mesure où elle fait consister la vérité dans le rapport entre l’objet et l’esprit humain, procédé par lequel l’homme va chercher derrière le buisson le trésor qu’il y avait déposé.
            
C’est précisément sur cette notion de distinction qu’une fois de plus il faut insister, car la nature ne se manifeste aucunement à nous comme un objet mais bien comme une réalité dans laquelle nous sommes confondus et immergés.  En 1835, Auguste Comte, dans son cours de philosophie, affirme: “nous ne saurons jamais étudier, par aucun moyen la composition chimique des étoiles”. Il se trouve que c’est à la même époque que l’astrophysique a pu pourtant établir clairement que le soleil et les étoiles étaient composés d’Hydrogène et d’Hélium.  Or il est très révélateur de situer Nietzsche par rapport à ce cruel démenti du philosophe français par l’astronomie, car il se situerait ni du côté de l’un ni du côté des autres. Auguste Compte a donné naissance au courant positiviste, courant selon lequel le travail de la science est de servir l’homme, de lui donner une emprise effective sur le monde et de favoriser ainsi les progrès de l’homme. On mesure, rien qu’en le formulant, l’amplitude du désaccord fondamentale entre le positivisme et les thèses Nietzschéenne. Elles se situent aux antipodes l’une de l’autre puisque le positivisme revendique un anthropocentrisme forcené. Pour autant la composition chimique des étoiles par l’astrophysique ne convainc que moyennement le philosophe allemand. Cette composition aussi éclairante soit-elle nous apporte des éléments sur ces étoiles mais aucunement leur vérité. Ce qui est plus intéressant encore consiste à pointer que l’hydrogène est également ce qui se retrouve dans le corps humain dans une proportion de 10%. L’univers le plus éloigné est ce « dans quoi » nous sommes constitués, et non un objet de science. Si extériorité il nous faut conquérir, c’est dans l’humilité de notre immersion au sein d’un univers qui nous dépasse, nous compose et suit son cours indépendamment de nous. Pour ce faire, les métaphores premières de la tragédie et de la mythologie nous sont aussi utiles que les métaphores secondes et conceptuelles de la science.

Seul l’oubli de ce monde métaphorique….légitimité exclusive de cette métaphore (§9):  Nous suivons les thèses Nietzschéennes jusqu’à leurs principes fondamentaux, car dans cette remise en cause des métaphores conceptuelles de la science, se profile une perspective bien plus radicale encore: l’affirmation de la nature esthétique entre l’excitation nerveuse et l’image que nous en concevons. En d’autres termes, le fait que nous passions immédiatement et comme automatiquement de la sensation de la piqure à l’image de l’aiguille est « accessoire », ou du moins gratuite, en tout cas absolument pas nécessaire. Il n’existe aucune relation de causalité entre l’aiguille et la piqure. Comment peut-on dire ça? Une telle affirmation ne peut que nous sembler profondément délirante, inexacte, incompréhensible, car nous n’éprouvons jamais de sensation sans immédiatement lui assigner la cause qui explique à nos yeux que nous la ressentions. C’est exactement la raison pour laquelle nous dissocions toujours le sujet affecté et l’objet qui l’affecte, en l’occurrence l’aiguille. Mais c’est justement en cela que nous nous trompons, et si jusqu’à maintenant l’insistance de Nietzsche à pointer le rapport fondamentalement métaphorique de l’homme à la réalité nous semblait envisageable voire cohérent, il nous convient de le suivre jusqu’à ses conséquences les plus dérangeantes pour notre santé mentale et nos conceptions habituelles.
            

                   Il s’est bel et bien passé quelque chose: la sensation de la piqure, mais que celle-ci ait été causée par l’image que je me représente de l’aiguille est une supposition, une représentation, une « illusion objective », entendons par là: l’illusion de poser comme cause de cette piqure un objet extérieur que l’on s’imagine de cette façon. Pourquoi semble-t-il impossible de comprendre l’œuvre de Nietzsche sans partir de cette constante qu’est le primat qu’il accorde au monde esthétique sur le monde scientifique? Tout simplement parce que c’est métaphoriquement que nous passons de la piqure à l’aiguille, et qu’en ce sens, nous sommes des artistes, des écrivains nés. Métaphoriser, c’est porter au-delà, précisément porter la piqure dans cet au-delà qu’est l’aiguille et créer ainsi de toute pièce un monde d’objets qui serait comme une sorte de prolongement, de conjecture idéale, d’extrapolation rêvée, d’utopie logique créé par notre désir de « monde » et probablement au-delà de lui, notre instinct de croître et de survivre. S’il y a une piqure, il doit bien y avoir une aiguille. « Il n’y a pas de faits, il n’y a que des interprétations »: cela veut dire aussi qu’il n’y a pas d’aiguille, en tout cas pas d’aiguille objective. Des faisceaux d’interprétation impressive qui foisonnent, s’entrecroisent et tissent continuellement cette sorte de maillage dans les fils desquels se tricotent nos existences: telle est la réalité.
        Il faut aller jusque là: le rapport au monde qui s’instaure dés la perception, dans son émergence la plus immédiate et la plus brute est « poétisée ». Toutes ces images auxquelles nous faisons crédit, que nous considérons comme « dignes de foi » sont des métaphores des sensations. Dans la hiérarchie des facultés de connaissance, telle qu’elle a été instaurée, Nietzsche appelle à une redistribution de la donne: ce que nous nous représentons réellement du monde n’est ni le pur produit de nos sens puisque nous les dépassons, mais ce n’est pas non plus le produit de l’entendement: le concept puisque celui-ci est une extrapolation des métaphores conceptuelles, c’est donc le fruit de notre imagination:
« Notre monde extérieur est un produit imaginaire où des imaginations antérieures ont de nouveau été utilisées, comme activités habituelles et rompues à l’exercice, pour le construire. Les sons, les couleurs sont des produits de l’imagination et ne correspondent pas du tout de manière exacte au processus mécanique effectif, mais à notre condition personnelle. »
          

                 Nous sommes pris dans les filets du langage, lequel consiste, comme nous l’avons vu, dans l’efficience constante d’un processus de métaphorisation du réel. Quelle que soit la réalité brute qui nous touche, nous la « portons au-delà », nous la transposons sous la forme d’une image  avec laquelle elle entretient des rapports indirects d’analogie, mais comprenons bien à quel point aucune perception dés lors n’échappe à cette transposition. Nous poétisons inconsciemment et continuellement notre rapport au monde. C’est en ce sens que nous sommes des rêveurs nés ou des artistes nés, comme on voudra. Dés lors toute définition de la vérité en tant que conformité s’écroule. Les métaphores les plus vraies sont les métaphores les plus vives, les plus fortes, les moins usées, les moins sclérosées dans l’habitude. Nous comprenons ainsi comment le vrai est ainsi en train de glisser vers un autre critère qui pourrait bien être celui de l’art. Tout comme un bon écrivain se distingue d’un mauvais en utilisant des métaphores inattendues, telles visions de mondes ne sont plus vraies que dans l’exacte mesure où elles sont plus intenses, plus originales, plus expressives. Nous sommes partie prenante de ces perceptions de la nature parce que la métaphorisation perceptive qui s’effectue à choc sensitif mobilise notre imagination, mais à cause de cela, nous sommes d’inlassables traducteurs du texte primitif du réel. Nous sommes les déchiffreurs d’une partition musicale dont l’interprétation correcte n’existe pas, comme c’est évidemment le cas pour toute composition.
          
La croyance en une vérité pure, objective et universelle de la nature est donc non seulement une erreur totale de perspective, mais plus encore un dogme étouffant, appauvrissant, stérilisant par le biais duquel nous nous imposons des oeillères à nous-mêmes, nous entretenons le mythe inhibant d’UNE perception correcte. L’erreur de perspective se révèle une incompréhension du foisonnement de perspectives dans lesquelles consiste le réel Il est impossible de comprendre autrement le début de ce §, notamment la référence à « ce » soleil, à « cette » fenêtre, etc. Nous nous ignorons créateurs, parce qu’il nous faudrait aussi composer avec les implications de cette fatale absence de « monde en soi », de vérité UNE, universelle. Il nous faudrait convenir que la conscience que nous avons de nous-même est fallacieuse. Ô combien trompeuse et rassurante est cette croyance dans un univers « UN », dans une réalité donnée, posée en dehors de nous comme un objet perceptible par un sujet libre, responsable et surtout conscient. « Un » soleil, « Une » chaise, « Une » fenêtre.
        L’idée que l’on puisse dire la vérité lorsqu’il y a adéquation entre la proposition et le fait, entre la chose et l’idée, entre le jugement portée sur une réalité et cette réalité même est « contradictoire », selon l’auteur puisque le rapport entre l’homme et le monde, entre le sujet et le supposé « objet » sont des rapports de métaphorisation. Personne n’attend de la dénomination: « « faucille d’or dans le champs des étoiles » qu’elle dise la vérité de la lune, qu’elle corresponde avec son objet puisque précisément le sens même dans lequel elle consiste réside dans la dimension autre dans laquelle elle nous fait passer et dans l’analogie de la forme. Toute la force de la position Nietzschéenne consiste à poser qu’il n’existe pas de description vraie, conforme de ce que la lune « est ». Même les analyses ou les clichés scientifiques les plus pointus de la lune constitueront dans des déplacements qui contiendront des éléments de comparaison intéressants mais certainement pas « vrais ».
         
Dans son commentaire de l’œuvre , Marx de Launay propose un exemple très intéressant: connaîtrons-nous jamais la vérité d’un phénomène aussi simple que la réfraction? On sait que Descartes nous en propose une version géométrique, à savoir le rapport constant entre les sinus de l’angle des rayons incident et celui du rayon réfléchi mais cette « explication » nous donne une interprétation du comment et pas du pourquoi, c’est-à-dire de la raison pour laquelle nous voyons le bâton droit tordu dans l’eau. Deux siècles plus tard, on interrogera, dans une perspective plus physique que mathématique la plus forte densité de l’eau par rapport à l’air ralentissant la course des photons dans un liquide et causant la distorsion visuelle du bâton. C’est « scientifique » et pour autant, n’est-ce pas exactement à une succession d’interprétations du réel, que nous avons affaire? Autant dire qu’aussi bien dans la perspective de Descartes que pour celle, physicienne, de Huygens, nous prenons connaissance de deux métaphores du phénomène qui la transposent dans deux domaines « autres », « humains », différents de lui, celui de la géométrie et celui de la physique. Ce n’est même pas que nous ne puissions pas connaître la vérité de la réfraction, c’est tout simplement que celle-ci n’existe pas. Nietzsche n’est pas tant sceptique que profondément empiriste, « empiriste esthétique" en ce sens que nos sensations ne nous révèlent rien mais stimulent exclusivement notre instinct créateur de métaphores, notre puissance poétique, et cela aussi bien quand nous faisons de la géométrie que de la littérature.
        Une fois révoquée l’idée même qu’il y ait un lien de nécessité, de causalité entre la piqure et l’aiguille, entre la stimulation nerveuse et l’objet qui est supposé « la causer », le rapport de l’homme au monde n’est plus de connaissance, ni même de compréhension mais de création. Nous n’avons plus qu’à concevoir des images figurant un rapport d’analogie, comme « l’aurore aux doigts de rose », pour reprendre l’exemple de Homére cité par Marc De Launay, décrit l’aube.
         
Il n’y a pas d’essence des choses, de nature unique et profonde des choses. Nietzsche ne croit pas au monde la caverne de Platon. Par conséquent, le peintre manchot qui chanterait son tableau plutôt que de le peindre révèlerait plus son motif par cette transposition que  ne le ferait la réalité sensible d’une supposée vérité intelligible dont elle serait l’apparence.
        Mais alors pourquoi cette obstination à désigner l’aiguille comme cause de la piqure? Pourquoi cette certitude que se profile un monde de choses, de substances objectives dans le prolongement de nos sensations subjectives? Tout simplement à cause de l’habitude, répond Nietzsche, dans une perspective qui rappelle celle du philosophe écossais Hume. Nous déduisons la causalité de la répétition. Ce n’est pas parce que je vois toujours l’eau bouillir à 100° que ce sont les 100° degrés qui font bouillir l’eau, et même si je crée moi-même l’ébullition en atteignant les 100° je n’aurai prouvé que la corrélation, pas la causalité, j’aurai joué sur le « ET »: l’eau est à 100° degrés ET elle bout mais je n’aurai pas fondé le PARCE QUE. En un sens Emmanuel Kant n’est pas totalement opposé à cette conception puisque il affirme que c’est à partir des catégories de notre entendement parmi lesquelles il faut compte la causalité que nous constituons les phénomènes, que nous posons des rapports entre eux, mais il n’en considère pas moins que cette causalité est effective parmi les phénomènes. Sur ce point, Marc De Launay insiste sur la lecture rapide, superficielle, et peut-être inexistante par rapport à tout ce qui d’elle concerne la connaissance de l’oeuvre de Kant Par Nietzsche. De fait, ce passage est étonnant: « Le mot « phénomène » contient des séductions nombreuses, et c’est pourquoi je l’évite autant que possible: car il n’est pas vrai que l’essence des choses apparaisse dans le monde empirique. »   
                           
C’est précisément ce que suppose le terme même de phénomènes et sa distinction Kantienne avec le noumène (la chose en soi). La différence entre Kant et Nietzsche se situe plutôt dans la considération de la chose en soi: elle n’existe pas selon Nietzsche, un peu comme l’interprétation « correcte » d’une symphonie de Beethoven n’existe pas mais s’effectue dans toutes ses interprétations, dans et par la multiplicité. Kant distingue ce que nous percevons de la réalité: le phénomène, et ce que nous ne pouvons pas en percevoir: le noumène. Il pose des limites à la connaissance humaine, alors que Nietzsche déplace radicalement la question: ce que nous appelons connaissance est , plus encore que cette construction du phénomène qui pour Kant se fait par le biais de « catégories » et accède ainsi à une forme d’universalité « objective », une métaphorisation de la réalité du fait de l’influence déterminante du langage sur nos jugements, nos pensées, nos perceptions et finalement notre existence en général. Autrement dit avec Nietzsche, il n’existe pas de « face-à-face », de « vis-à-vis » de l’homme avec le monde. Ce « qu’il y a » c’est simplement cette multiplicité de forces données, naturelles (la volonté de puissance) dans lesquelles nous sommes purement et simplement animés du désir de nous conserver, mais en empruntant pour ce faire toutes les ressources possibles, parmi lesquelles se situe cet intellect qui nous trompe et qui se trompe lui-même.


C’est tout pour aujourd’hui. Je ne vous pose qu’une petite question à laquelle vous pouvez répondre en quelques lignes:

Pourquoi peut-on dire que, pour Nietzsche, nous sommes naturellement voués à être des artistes « avant » d’être des scientifiques?

Je vous souhaite un bon week-end.

A lundi et prenez soin de vous!

mercredi 1 avril 2020

Séance du 02/04/2020 CALM (Cours A La Maison) 1ere 3: 1h

Bonjour,

            
Nous reprenons aujourd’hui le texte de Spinoza et le situons par rapport à cette question de l’usage de la fiction en politique. Ce texte est une critique de Platon, du début jusqu’à la fin. Que disait Platon? Que l’on pouvait parfaitement décrire une république idéale de la même façon que l’on attend d’un artiste qu’il peigne la beauté sans pour autant exiger de lui qu’il fasse exister réellement la beauté qu’il peint. Avant d’analyser le texte de Spinoza, il nous faut vraiment réfléchir à ce que veut dire Platon. Selon lui, il existe un cercle vicieux que la politique doit rompre: il ne peut exister d’hommes justes que si ils sont éduqués dans une cité juste. Mais le problème c’est qu’il ne peut exister de cité juste que si elle est composée par des hommes justes. C’est un peu comme le problème de l’oeuf et de la poule. Où trouver des hommes justes si aucune cité ne les rend justes? Mais comment concevoir une cité juste si les hommes réels sont injustes? Pour rompre ce cercle qui ne nous mène nulle part, il faut donc d’abord réfléchir à ce que serait la cité idéale, et finalement quand on en regarde la structure, on se rend compte que ceux qui la dirigent sont des hommes dont l’âme est naturellement tournée vers la contemplation des Idées. Platon adhère finalement au principe d’une hiérarchie des âmes à partir de laquelle on peut bâtir une hiérarchie des classes, avec évidemment les philosophes au sommet de la pyramide.
  

        C’est très exactement cette présence de l’idéal en politique que Spinoza va s’efforcer de contredire, de combattre. Toute la philosophie de Spinoza peut d’ailleurs se concevoir comme une remise à plat des valeurs et des idéaux. Il s’agit, pour lui, aussi bien en philosophie qu’en religion, de revenir sur le présupposé de la transcendance, c’est-à-dire de la croyance en des entités supérieures comme Dieu, ou les idéaux de justice, de beauté, de vérité. Dieu existe mais  il est la nature, il est « ce qui est ». De même les valeurs sont en réalité portées par le désir. Ce n’est pas parce qu’une femme serait absolument BELLE que tel homme la désire, c’est au contraire parce qu’il la désire qu’il crée et constitue finalement de toutes pièces sa beauté, laquelle est moins une valeur supérieure que l’émanation d’un désir réel.
        Pour Spinoza, chacune et chacun de nous est fondamentalement une puissance distinguez bien puissance de pouvoir: nous allons y revenir) et que veut cette puissance? Persévérer dans son être, continuer à exister. Or nous sommes tous en tant que puissance affecté par des passions. Nous le sommes nécessaires: certaines de ses passions sont joyeuses et nous permettent d’accroître notre puissance d’autres sont tristes et étranglent ou diminuent le flux de cette puissance. Spinoza ne croit pas à la liberté des hommes. Regardez ce qui vous fait agir, et nécessairement vous trouverez une passion, c’est-à-dire un affect qui va influencer votre puissance de telle ou telle façon. Elle va vous donner envie d’exister ou pas. Tout dans notre vie est affaire de rencontres, lesquelles vont susciter des affects qui à leur tour vont entrainer des actions. C’est très simple, en fait.


                « Les philosophes conçoivent les affects qui se livrent bataille en nous, comme des vices dans lesquels les hommes tombent par leur faute, c’est pourquoi ils ont accoutumé de les tourner en dérision, de les déplorer, de les réprimander, ou, quand ils veulent paraître plus moraux, de les détester. Ils croient ainsi agir divinement et s’élever au faîte de la sagesse, prodiguant toute sorte de louanges à une nature humaine qui n’existe nulle part, et flétrissant par leurs discours celle qui existe réellement. Ils conçoivent les hommes en effet, non tels qu’ils sont, mais tels qu’eux-mêmes voudraient qu’ils fussent : de là cette conséquence, que la plupart, au lieu d’une Éthique, ont écrit une Satire, et n’ont jamais eu en Politique de vues qui puissent être mises en pratique, la Politique, telle qu’ils la conçoivent, devant être tenue pour une Chimère, ou comme convenant soit au pays d’Utopie, soit à l’âge d’or, c’est-à-dire à un temps où nulle institution n’était nécessaire. »
          Et nous comprenons dés lors le début du texte: de nombreux philosophes (et on peut d’emblée penser à Platon) prennent en grippe cette notion d’affects. Effectivement nous sommes passifs devant ces affects mais les passions joyeuses nous permettent d’accroître notre puissance. Platon méprise tout ce qui vient du corps au bénéfice de l’âme. Dés lors se crée dans la philosophe de Platon cet écart entre l’homme tel qu’il est et l’homme tel qu’il devrait être, tout simplement parce que l’home juste est celui dont l’âme est juste. A partir de ce modèle de ce qu’un homme aurait à être, l’écrasante majorité des hommes ne saurait être à la hauteur de l’idéal politique platonicien. C’est finalement cet écart qui rend nécessaire et incontournable l’exercice d’un pouvoir, lequel va contraindre les puissances que nous sommes. On mesure bien ici à quel point toutes les théories philosophiques qui reposent sur la distinction du corps et de l’âme impliquent un pouvoir alors que celles qui comme Spinoza défendent l’idée selon laquelle le corps et l’âme sont une seule et même chose vue de deux points de vue différents s’orientant politiquement vers une conception visant à libérer les puissances.
          
Il est ainsi de bon ton de critiquer les affects de l’Homme quand on est philosophe, dit Spinoza. Le rapprochement entre Machiavel et Spinoza peut ici être souligné même si Spinoza serait en désaccord complet avec le cynisme de Machiavel dans la description de ce qu’un prince a à être. Sur quelle idée se rapprochent-ils cependant? Sur la soumission de la politique à la morale. Jusqu’à Machiavel, en effet, la politique n’était pas considérée comme une pratique spécifique, comme un domaine qui pourrait aspirer à constituer une sphère à part entière. L’influence de Platon et d’Aristote soumettait l’exercice de la politique à la vertu. Avec Machiavel apparut finalement LE politique, c’est-à-dire l’idée qu’il pouvait exister une vertu spécifique du politique, une habileté proprement politique, n’ayant plus à se soucier d’être vertueuse (avec tout ce que cela implique)
        Or toute l’oeuvre de Spinoza peut-elle aussi se concevoir comme une révocation un rejet de la notion même de morale au profit de la  notion d’éthique. Qu’est-ce qui distingue la maorie de l’éthique? Autant la morale pose la question: « que dois-je faire? », c’est-à-dire comment faire en sorte que ce que je suis corresponde à ce que je dois être moralement (en me conformant à des principes généraux), autant l’éthique essaie plutôt de répondre à la question comment puis-je m’adapter à chaque situation de telle sorte que je ne me renie pas, que je ne me trahisse pas? L’Ethique s’efforce de maintenir la puissance dans laquelle je consiste, de ne pas se défaire, se disperser alors que la morale impose que j’exerce un pouvoir sur mes passions, que je sois un sujet maître décideur et responsable de mes actions. La morale veut des sujets responsables, l’éthique veille à ce que je demeure un existant intègre, capable de libérer et de se libérer en tant que puissance grâce à des affects joyeux.       
        Envisageons une modalité politique de structure de la société telle qu’elle favorise en chacune et en chacun de nous la rencontre avec des affects dotés de la capacité d’augmenter cette intensité de vie que nous sommes et nous nous représenterons la politique selon Spinoza. Il s’agit de ne pas se méprendre sur soi et de réaliser qu’il n’est pas question de savoir différencier le bien du mal (morale) mais plutôt de saisir rapidement la différence entre les affects joyeux et les affects tristes. « On ne sait pas ce que peut un corps » dés lors qu’il est placé dans une configuration dont les affects lui donnent la possibilité de libérer la puissance dans laquelle il consiste. Nous ne sommes pas « quelqu’un », nous sommes « ce que nous pouvons » et nous n’avons pas idée de ce que nous pouvons dés lors que nous cessons de nous imposer des limites morales ou de subir l’effet de contrainte de personnes qui veulent nous imposer un pouvoir, au nom de certain idéaux. Chacune et chacun de nous a déjà fait la malheureuse expérience de rencontrer des stimulateurs de passions tristes, des culpabilisateurs nés, des experts en contrition, en pénitence, en remords, en « esprit de sacrifice ». C’est ce qu’il nous faut fuir à vitesse grand V.
   

        « C’est plus comme avant, c’est plus ce que c’ était, ce n’est pas comme il faudrait que ce soit, etc. » Voilà les mots d’ordre de ces rabatteurs professionnels de passions tristes. La politique de Platon est d’une autre dimension, mais elle situe bien notre rapport aux lois dans cette problématique de la répression de nos appétits au profit de la compréhension par notre raison d’un intérêt général (Les lois - Platon).
            
La référence finale à l’âge d’or est à resituer dans la mythologie, notamment dans les travaux et les  jours du poète Hésiode qui décrit les races successives crées par les Dieux:

- La race d’or : l’âge de Cronos. Jeunesse perpétuelle. Abondance et paix.
- La race d’argent : infantile plutôt que jeune. Sans justice (Diké) et péchant par démesure (hubris).3
- La race de bronze : elle ne songe qu’aux travaux gémissants d’Arès et aux œuvres de démesure. Âge de la guerre : les guerriers succombent en s’entretuant.
 - La race des héros : âge de l’épopée. C’est le chant d’Homère. Les autres vivent dans les Iles des Bienheureux, aux confins du monde.
- La race de fer : la race parmi laquelle vit Hésiode, le poète. Elle est soumise à la fatigue et aux angoisses, au dur labeur. Elle laissera la place à :
- La race sans nom (Hésiode ne la baptise pas) : les hommes naîtront avec des tempes blanches : la perpétuelle jeunesse de l'âge d'or est à jamais perdue. Plus de respect, le seul droit (dikê) sera la force.
                                                       Cours de Jacques Darriulat

               Dans cette description chaque « race » correspond à un âge et nous voyons bien que plus on avance, plus on périclite, plus on arrive à cette « Race sans Nom » dans laquelle il ne semble pas faire de doute que nous, aujourd’hui, consistons. Mais bien évidemment c’est de la mythologie qui correspond à la fiction d’un temps « où nulle institution n’état nécessaire ». Plus que toute autre pratique,  la politique doit s’inspirer davantage d’une éthique que se soumettre à une morale ou à un devoir-être. Pourquoi? D’abord parce que nous ne sommes pas nés avec ce devoir d’être mais plutôt poussés par cette puissance d’exister, ensuite parce que la politique est l’art de concevoir une cité c’est-à-dire d’organiser les rencontres les plus à même de susciter les affects libérateurs de puissance. La possibilité de « vivre ensemble » que met ainsi à notre disposition la cité ou l’état est alors celle de « devenir ce que nous sommes » étant d’entendu qu’il n’est rien d’autre que nous puissions envisager rationnellement.  C’est à cet usage là de notre raison que nous convie Spinoza et nous pouvons à bon droit le qualifier « d’usage politique de la raison de l’Homme. »

C’est tout pour aujourd’hui. Pour la semaine prochaine, je vous demande de répondre à ces deux
questions:

1) Qu’est-ce qui différencie les conceptions de la politique de Platon et de Spinoza?
2) La période que nous vivons en ce moment (contexte de pandémie) nous permet-elle de mieux appréhender la politique? Justifiez votre réponse.

GARDEZ LE MORAL!


Je vous souhaite une très bonne semaine. Portez vous bien!

Normalement je suis un affect qui libère de la passion joyeuse!

Séance du 02/04/2020 CALM (Cours A La Maison) TL2: 2h

Bonjour!
 N'étant pas vraiment satisfait du cours d'hier, je reviens encore sur les séances de Lundi et de Mardi. j'ai bien compris que certaines et certains d'entre vous ont un peu de retard sur la publication des cours. Ce n'est pas grave, mais il faut penser au travail à rendre dans dix jours (dissertation ou explication de texte). Je fais ce que je peux pour vous aider aujourd'hui mais il y a quelque chose qui change un peu par rapport à vos dissertations précédentes et qui aurait changé de toute façon (ce n'est pas lié à la pandémie), c'est qu'il vous faut faire un travail de recherche par vous-même notamment pour tout ce qui rapport à la Science et à l'Art (mais comme d'habitude, je peux vous aider)

   D'autre part, j'ai beaucoup échangé sur Parcoursup et nous avons discuté ensemble de nombreux projets motivés... pourquoi? Parce que c'est notre.....Notre?.......Oui, c'est bien ça


  Merci beaucoup, c'est très bien dit! J'espère que tout va bien par rapport à ça...euh....votre projet Parcoursup évidemment.
Revenons à notre sujet et un grand merci à notre Président pour cette clarification!  (Euh....un grog...un peu de repos..... et ça devrait aller mieux!...Bon rétablissement!)

        « Ne peut-on tenter de connaître la réalité qu’en créant des fictions? »: il nous est impossible de nous lancer dans ce sujet sans nous faire une idée de là où « il veut en venir », comme on dit.  Nous sommes légitimement étonnés par ce sujet parce que connaître le réel c’est s’efforcer de comprendre quelque chose qui est déjà là: la réalité et qu’en plus quand nous disons: « c’est la réalité », nous voulons dire qu’il n’y a rien à négocier, rien à remettre en question, c’est comme ça et puis c’est tout. Comme dirait les Stoïciens: il faut distinguer les choses qui dépendent de nous et celles qui n’en dépendent pas, et la réalité une fois advenue est irrévocable.
        Je suis en train de répondre à une question qui revient souvent dans les messages que je reçois: pourquoi la réalité n’est-elle perceptible que négativement? Jacques Lacan répond clairement à cette interrogation: « le réel c’est l’impossible ». On retrouve dans cette formulation la thèse défendue par Emmanuel Kant dans « la critique de la raison pure »: l’existence n’est pas un prédicat que l’on peut rajouter à un sujet quelconque ». Qu’est ce que cela veut dire et quel rapport avec la réalité? Le réel et l’existence, c’est finalement la même chose sauf que justement elles ne sont pas des choses. L’existence ne se dit pas d’une chose comme étant seulement une de ses qualités, elle est ce qui fait que cette chose avec toutes ses qualités existe. Pour être plus clair, je ne peux pas dire de cette tasse qu’elle est rouge, large…. et existante. L’existence ne peut être dite de cette tasse comme s’ajoutant à ses dimensions, à ses couleurs. Elle est plus radicale que ça. Comme dit Kant: « il n’y a pas de différence entre 100 thalers (la monnaie de l’époque) possibles et 100 thalers réels, mais c’est une chose que de parler de 100 thalers possibles et  autre chose que d’avoir 100 thalers réels dans la poche. »
          
Il faut insister énormément là-dessus pour saisir à quel point les deux démarches qui sont interrogées dans le sujet sont distinctes et apparemment irréconciliables: connaître la réalité, c’est tenter d’avoir des certitudes « sur ce qui est » et cela suppose exactement le contraire de créer des fictions, à savoir accepter que ce qui est « soit », se le tenir pour « dit ». Le monde « est » et nous essayons de le connaître, c’est-à-dire non pas de croire, pas d’imaginer, pas de se raconter des histoires mais d’avoir des certitudes sur ces phénomènes qui s’effectuent de facto (c’est-à-dire de fait) devant nous. Nous sommes dans le monde et nous essayons d’avoir des certitudes objectives sur ce qu’il est, sur les lois qui gouvernent ces phénomènes. Et cela passe d’abord par l’acceptation de cette présence, de cette réalité. Connaître la réalité cela suppose de notre part l’exercice « d’un principe de raison » que nous pouvons concevoir de deux façons qui sont complémentaires:
Exercer sa raison
Se faire une raison en acceptant ce qui est (je ne peux comprendre le comment du phénomène qu’en acceptant d’abord qu’il soit)
        Ici on pourrait déjà insinuer une pensée qui peut nous aider à problématiser le sujet: comment se fait-il que le scientifique utilise si souvent des « modèles » pour comprendre la réalité? Descartes, par exemple, utilise le modèle de la mécanique pour comprendre le vivant. Il défend l’idée selon laquelle nous devons faire comme s’il était aussi naturel à un pommier de donner des pommes qu’à une montre de donner l’heure pour comprendre comment le pommier donne des pommes. Pourtant la machine est artificielle et pas naturelle. Ce qu’il veut dire, c’est qu’il nous est impossible de connaître la nature sans passer par des modèles de fonctionnement connus de nous et même si nous savons que la nature ne peut être totalement assimilée à une mécanique, il y a quelque chose du rapport entre des causes et des effets mécaniques qui nous fera comprendre le rapport entre des causes et des effets naturels. Nous ne sommes pas l’inventeur du pommier comme l’horloger est l’inventeur de la montre mais « faire comme si » le modèle de la montre convenait à la compréhension du pommier va nous permet de comprendre certaine chose de  cette réalité.  Ici nous sommes complètement dans le sujet: nous nous racontons une histoire dont nous savons bien qu’elle est fausse: la nature n’est pas une mécanique pour connaître la réalité des processus naturels. Nous créons une fiction pour essayer de connaître le réel.
        Comment se fait-il que notre modalité d’approche et de connaissance de ce qui est consiste à imaginer ce qui n’est pas? C’est ça la question et elle est vraiment loin d’être stupide dés lors que l’on réalise qu’en fait le scientifique fait cela continuellement. « imaginons », « faisons comme si », « soit x »: autant de formules qui sont finalement des « il était une fois » d’une histoire qui « métaphoriquement » nous fera comprendre, par analogie quelque chose de la réalité. Evidemment j’utilise ce terme: « métaphoriquement » pour vous aider à comprendre à quel point Nietzsche ici est l’auteur de référence, mais du coup, dont il serait plus opportun de ne parler qu’à la fin. L’homme ne peut-il s’efforcer de connaître la réalité que métaphoriquement (c’est-à-dire en passant par des images, donc des fictions)? c’est ça la question et nous avons grandement progressé dans sa compréhension quand nous comprenons qu’il nous mène à Nietzsche et à « Vérité et mensonge d’un point de vue extra moral. »
           
Le scientifique réfléchit sur des fictions « possibles »  pour s’efforcer de connaître la réalité qui revêt quelque chose d’impossible, si nous suivons Jacques Lacan. Déjà cela suppose que vous réfléchissiez à tout ce qui en science relève finalement de la fiction, de la croyance. Il ne faut pas oublier que le mot: « Théorie » a la même étymologie que « théâtre » et vient du grec Théos: Dieu. Theorien signifie « contempler le divin » et nous savons que par « théorie », les athéniens entendaient ces rapports que l’un d’entre eux faisait des pratiques religieuses d’une autre cité. Les notions de modèle, d’hypothèse, de postulat, de théorème supposent un détour par la fiction, et c’est complètement dans le sujet.  Nous nous rendons peu à peu compte que le scientifique imagine et envisage des possibles (fictifs) pour essayer connaître de l’impossible (réel)
        Mais peut-être faut-il revenir sur ce que le réel a d’impossible, d’autant plus que l’on a envie de dire qu’il est possible le puisque de fait il « est » là devant nous. Pour bien comprendre cela il faut saisir que l’existence ne s’explique pas, et que l’existence c’est justement ce qui fait qu’une chose ou qu’un être sont réels. Il faut faire une différence entre comprendre le comment d’un phénomène et rendre raison qu’il soit. Prenons l’exemple de notre présence personnelle, chacune et chacun de nous sait qu’il est là parce que ses parents se sont rencontrés, cela ne lui explique pourquoi il existe, c’’est-à-dire pourquoi l’existence existe. Je peux comprendre que la pluie est un phénomène qui vient des nuages, cela n’explique pas que le nuage soit ni que la pluie soit. Je comprends le comment, je ne saisis pas le pourquoi. On peut essayer de comprendre le moment de phénomènes, je ne saisis pas le pourquoi ou le mouvement par le b mais duquel ce phénomène vient à l’existence. C’est ça l’impossible du réel.
           
Mais on peut essayer d’être plus simple en allant chercher ces expressions du sens commun qui sont éclairantes: «c’est pas possible! » « j’y crois pas à ce que je vois! ». Envisageons   que nous disions cela tout le temps! Nous serions en droit de le faire parce qu’il y a dans la présence continue de cette réalité quelque chose d’incroyable, dont la science essaie de rendre compte. C’est pas Dieu possible que cette réalité soit, et pourtant chaque micro seconde qui passe est pour nous l’occasion de constater l’accomplissement en continu de ce miracle: le monde est, je suis et je n’y comprends rien. C ‘est impossible mais justement c’est! Et c’est pour connaître cette réalité impossible que peut-être nous nous précipitons vers les fictions du possible. C’est pour cela que nous ne pouvons connaître la réalité que négativement et qu’en un sens nous ne connaîtrons jamais le réel. C’est le fin mot du verbe « tenter » dans le sujet.

Est-ce que ça va? Si! Si! Vous pouvez me répondre sur la rubrique « enregistrer un commentaire ». Merci!

        Essayons de mieux cerner la notion de science maintenant. De façon un peu brutale mais, je l’espère, efficace, je vous ai proposé cinq critères qui sont vraiment à connaître par coeur pour définir le caractère scientifique d’une discipline ou d’une proposition. J’y reviens rapidement:
1) Une proposition est scientifique quand ses conclusions sont la déduction logique de ses principes ou de ses prémisses/: Si Socrate est un homme et si tous les hommes sont mortels, Socrate est mortel. C’est de la cohérence épuré, interne de la proposition au sein de cette proposition. C’est aussi là dessus que j’ai insisté hier pour dire que le scientifique ne pense pas en ce sens qu’il ne dit que ce qu’il ne peut pas ne pas dire.  Il y a un effet de contrainte: il ne s’agit pas de dire ce qu’on a envie de dire, mais ce qu’il est impossible de ne pas dire. Du coup dans le sujet, la question est de savoir si l’effet de contrainte de la science ne serait pas le même effet de contrante que celui du réel? Si vous répondez que c’est le cas, alors la réponse au sujet serait plutôt non, et le scientifique toucherait réellement à une connaissance du réel sans passer par la case « fiction »
2) Une proposition est scientifique quand ce qu’elle dit coïncide avec la réalité: ici on pense à l’expérience évidemment. Et on verra que rien n’est plus important que l’expérience dans ce sujet puisque en fait, comme Kant le fait remarquer, il faut toujours une idée avant. Dans l’expérience une fiction devient réelle, ou du moins conforme au réel, mais c’est quand même une fiction, une hypothèse, une tentative, une conjecture, un « Et si ». C’est très important ça une théorie scientifique ne serait-elle pas un « il était une fois »?
3) Une prédiction: une théorie est le pressentiment d’une loi en exercice dans l’univers comme la gravitation. Si cette loi est opérationnelle dans l’univers, alors il devrait se produire telle chose à cette endroit. La météorologie: il devrait pleuvoir ici , faire beau là. La science désigne aussi un idéal prédictif.
4) Le principe d’économie. Plus une théorie peut se passer de postulat, plus elle est scientifique. Ici, il faut surtout penser aux sciences physiques, chimiques, biologiques pas aux mathématiques parce qu’il n ‘y pas de mathématiques sans postulat (rappelons que les postulats ne peuvent pas être démontrées. Peut-il y avoir des raisonnements sans que l’on accepte d’abord gratuitement quelque chose? Non). Il faut qu’une théorie colle au réel donc moins elle se donne de préalables, de principes non démontrées plus elle est scientifique. Pensons à l’évolution des espèces animales par Darwin. Une théorie est scientifique quand elle est « belle », élégante, c’est-à-dire quand elle est dépouillée, débarrassée des lourdeurs de pétition de principes du style: « partons du principe selon lequel …. ». Ce qui est très intéressant ici c’est que c’est presque un critère que l’on peut appliquer à une oeuvre d’art: le dépouillement, la simplicité, la pureté. Le style de Marcel Proust est magnifique parce qu’il n’y a rien de trop, rien à enlever dans la phrase. Les scientifiques insistent souvent sur la beauté d’une théorie.
5) La falsifiabilité. Karl Popper affirme qu’une théorie est scientifique quand elle peut être testée, quand elle peut prendre le risque d’être démentie par les faits? Ni la politique, ni la religion, ni l’idéologie ne prennent ce risque là. Toute thèse scientifique peut être passée à l’épreuve des faits. Si elle est réfutée, elle l’est définitivement. Si elle est confirmée par l’expérience elle est seulement validée, mais elle n’est pas pour autant « vraie ». Ce point est crucial. Les hypothèses confirmées ne sont jamais vérifiées mais » véri-similaires ». C’est un terme inventé par Popper. Ici aussi c’est central pour le sujet: Quand est-ce qu’une hypothèse touche vraiment le réel? Quand celui-ci dit « non »? Mais ce n’est pas parce qu’une expérience a été confirmée un million de fois qu’elle est pour autant vraie parce que toutes les expériences sont particulières. C e n’est pas parce qu’en cette heure, en ce lieu, telle expérience a confirmé telle théorie que cette théorie sera vraie dans tous les lieux et pour toutes les fois. On tente de connaître la réalité en concevant des fictions vraisemblables (au sens littéral: vrai / semblables)

Ces cinq critères sont à apprendre par cœur! Si! Si!
 
            J’ai répondu donc à la question portant sur le principe d’économie (4e critère)

Autre question posée: pourquoi une hypothèse n’est elle jamais réelle? On peut s’appuyer sur la falsifiabilité de Karl Poser pour répondre., mais je vais essayer « d’élargir un peu le spectre ». C’est tout le sens de la science moderne qui s’impose ici avec ce que Kant dit dans le texte que je vous ai donné. Galilée notamment mais il n’y a pas que lui ont bouleversé la science en imposant la notion d’expérience. Donc on pourrait se dire qu’il ne crée pas de fictions, justement. Mais on se rend compte que la physique expérimentale telle que Galilée l’a promue consiste à avoir d’abord une idée, une hypothèse. Bien sûr dans le cas de Galilée et de la chute des corps, ce qui est troublant c’est qu’on peut constater qu’un corps ne tombe pas plus vite parce qu’il est plus lourd. Mais cela ne change rien au fait qu’une hypothèse est toujours d’abord une idée qui germe dans l’esprit du scientifique. Or une idée, c’est une conjecture, c’est un « faisons comme si… », c’est une histoire qu’on se raconte. « Et si on ne pouvait se guérir d’une maladie qu’en l’attrapant d’abord… », et c’est le vaccin. « Et si la chute de cette pomme avait à voir avec l’attraction de la terre » et c’est la théorie de la gravitation de Newton. Etc. Le savant conçoit des possibles. La référence à Descartes est intéressante ici: « et si la cire était UNE » alors que je la vois changeante et multiple. Tout un pan de la question se lève ici: le scientifique ne serait-il pas après tout une personne qui adhérerait à la nécessité d’unités fictives là où nos sens ne nous donnent à percevoir que des mutations, des réalités fluctuantes, indécises, confuses (et belles)? Il y a UNE  cire, Il y a une molécules H2O, etc. Nos hypothèses scientifiques et nos concepts nous donnent une certaine idée du réel qui correspond indiscutablement à ce que notre entendement peut en comprendre? Il y a boen là l’expression d’une nécessité qu’il vous faut mettre en regard avec le détachement de l’artiste qui lui, simplement se laisser prendre par ce fleuve de mutations, qui peint ce qui est et finalement se tient peut-être plus prés du réel pur que le scientifique qui tente absolument de trouver les unités derrière les apparence changeantes.
        Une hypothèse est toujours une conjecture (un « faisons comme si ») que l’on va faire passer à l’épreuve des faits, mais elle ne sera jamais vraie selon Popper, elle ne conviendra jamais à une réalité totale, universelle. C’est pour cela que l’on peut se demander si la science n’oserait pas fondamentalement fictive mais en même temps concevant des fictions qui finissent  par intégrer notre quotidien.
             Avant de revenir sur la conception de l’art selon Hegel puisque certaines questions portent sur cette définition de l’art, je me permets de vous conseiller de lire d’abord le texte de Merleau-Ponty qui inverse complètement la perspective du sens commun: ce n’est pas l’artiste qui invente et le scientifique qui constate, c’est l’inverse. Voilà ce que nous dit Merleau-Ponty.
            
Il y a donc, en gros trois conceptions de l’art qui s’affrontent: elles sont inconciliables:
Soit on dit que l’art est une imitation de la nature (Platon Aristote)
Soit on dit que l’art perçoit exactement, réellement la nature: L’artiste est le seul à voir la réalité telle qu’elle est - Bergson
Soit on dit que l’art est une création et c’est la thèse de Hegel. Pour lui, l’artiste donne à son oeuvre un statut idéal. Tel peintre va faire de telle montagne un concept, une idée. Il faut que nous pensions au statut symbolique des oeuvres d’art. Hegel s’oppose complètement à la conception qui veut faire de l’art une imitation. Même quand on a l’impression qu’il ne fait qu’imiter on se trompe, parce que le propre de l’art est d’élever ce qui est peint ou composé à une dignité supérieure, autre, abstraite généralisante. Picasso ne peint pas une colombe il peut « la » colombe et ainsi de suite.  L’oeuvre d’art est la manifestation sensible de ce qui en réalité est une idée.

        Enfin, plusieurs mails me demandent de revenir à la citation de Pierre Bourdieu et au rapport entre la psychanalyse  et la littérature. Ce que dit Bourdieu est très proche de Nietzsche et de votre sujet, en fait. Avez vous déjà constaté à quel point des œuvres de fiction nous rapprochaient davantage d’une réalité que tel ouvrage de science, ou telle étude? Bourdieu s’interroge sur l’effet de réel de la fiction et ce qu’il dit est génial, me semble-t-il. Pensez ici à des exemples comme celui que j’ai donné de la madeleine de Proust pour comprendre la notion de mémoire involontaire mais il y en a plein d’autres et je vous demande d’y réfléchir pour la semaine prochaine. Si vous voulez comprendre comment fonctionne sociologiquement tel ou tel milieu, il est peut-être plus utile de lire un roman qu’une étude. C’est ça qui est intéressant. Bourdieu insiste justement sur la dénégation. Qu’est-ce que c’est? C’est quand vous niez l’évidence. Quand on dit qu’on fait le contraire de ce qu’on fait. C’est de la mauvaise foi, c'est l'élève qui dit; "c'est pas moi! » Quand il est pris en flagrant délit de faire ce qu’il dit qu’il ne fait pas. La littérature, c’est la même chose. Zola n nous dit: « je vous raconte juste une histoire: Germinal » et vous vous rendez compte qu’il n ‘arrête pas de parle de la réalité des conditions de survie des ouvriers. Comment se fait-il que ce détour par la fiction nous fasse entrer dans le réel de la réalité?
        C’est le fond du sujet: ne serait-ce pas qu’en fait il y a une sorte de fibre fictive du réel? Ne serait-ce pas la preuve que Nietzsche a raison et qu’en fait si vous voulez vous rapprochez du réel, acceptez la métaphore parce qu’il n’y pas d’autre moyen de percevoir le réel que de le métaphoriser. Mais Bourdieu lui nous parle de la psychanalyse, surtout de ce moment toù sans s’en rendre compte, le patient dit à l’analyste ce qui le fait souffrir, avoir de façon déguisée, la source de son problème. C’est par exemple le moment où Cécily dit dans le film rêve d’un hôpital bizarre où il ya de la musique. Le patient dit sans le dire la réalité du traumatisme qui est à l’origine de ses symptômes. De même Zola (mais la différence, c’est qu’il le sait bien) dit sans le dire, la réalité en nous racontant une fiction. C’est vraiment crucial pour le sujet.
    Voilà, j’ai fait mon possible (mais l’imagination du possible peut-elle nous faire connaître l’impossible du réel?) pour répondre à  vos questions.
   Prenez soin de vous et contactez moi pour toute demande d’éclaircissement.

Bon courage à vous!

Séance du 02/04/2020 CALM (Cours A La Maison) TES1

Bonjour!

Le dernier cours était particulièrement difficile et il contenait des éléments précieux pour la dissertation. Certaines et certains d’entre vous m’ont envoyé des questions sur les passages qui leur posaient problème et aujourd’hui nous allons tenté d’éclaircir ces éléments qui vous posent problème. Il est néanmoins nécessaire d’insister sur un point: ce sujet a deux objectifs:
- Parcourir l’œuvre de Nietzsche avec une question à traiter
- Evoquer deux notions qui sont à votre programme: la science et l’art (or il faut que vous fassiez , par vous même, un travail de documentation par rapport à ces deux notions)

          
            « Ne peut-on tenter de connaître la réalité qu’en créant des fictions? »: il nous est impossible de nous lancer dans ce sujet sans nous faire une idée de là où « il veut en venir », comme on dit.  Nous sommes légitimement étonnés par ce sujet parce que connaître le réel c’est s’efforcer de comprendre quelque chose qui est déjà là: la réalité et qu’en plus quand nous disons: « c’est la réalité », nous voulons dire qu’il n’y a rien à négocier, rien à remettre en question, c’est comme ça et puis c’est tout. Comme dirait les Stoïciens: il faut distinguer les choses qui dépendent de nous et celles qui n’en dépendent pas, et la réalité une fois advenue est irrévocable.
          ⇒ Je suis en train de répondre à une question qui revient souvent dans les messages que je reçois: pourquoi la réalité n’est-elle perceptible que négativement? Jacques Lacan répond clairement à cette interrogation: « le réel c’est l’impossible ». On retrouve dans cette formulation la thèse défendue par Emmanuel Kant dans « la critique de la raison pure »: l’existence n’est pas un prédicat que l’on peut rajouter à un sujet quelconque ». Qu’est ce que cela veut dire et quel rapport avec la réalité? Le réel et l’existence, c’est finalement la même chose sauf que justement elles ne sont pas des choses. L’existence ne se dit pas d’une chose comme étant seulement une de ses qualités, elle est ce qui fait que cette chose avec toutes ses qualités existe. Pour être plus clair, je ne peux pas dire de cette tasse qu’elle est rouge, large…. et existante. L’existence ne peut être dite de cette tasse comme s’ajoutant à ses dimensions, à ses couleurs. Elle est plus radicale que ça. Comme dit Kant: « il n’y a pas de différence entre 100 thalers (la monnaie de l’époque) possibles et 100 thalers réels, mais c’est une chose que de parler de 100 thalers possibles et  autre chose que d’avoir 100 thalers réels dans la poche. »
          
Il faut insister énormément là-dessus pour saisir à quel point les deux démarches qui sont interrogées dans le sujet sont distinctes et apparemment irréconciliables: connaître la réalité, c’est tenter d’avoir des certitudes « sur ce qui est » et cela suppose exactement le contraire de créer des fictions, à savoir accepter que ce qui est « soit », se le tenir pour « dit ». Le monde « est » et nous essayons de le connaître, c’est-à-dire non pas de croire, pas d’imaginer, pas de se raconter des histoires mais d’avoir des certitudes sur ces phénomènes qui s’effectuent de facto (c’est-à-dire de fait) devant nous. Nous sommes dans le monde et nous essayons d’avoir des certitudes objectives sur ce qu’il est, sur les lois qui gouvernent ces phénomènes. Et cela passe d’abord par l’acceptation de cette présence, de cette réalité. Connaître la réalité cela suppose de notre part l’exercice « d’un principe de raison » que nous pouvons concevoir de deux façons qui sont complémentaires:
Exercer sa raison
Se faire une raison en acceptant ce qui est (je ne peux comprendre le comment du phénomène qu’en acceptant d’abord qu’il soit)
        Ici on pourrait déjà insinuer une pensée qui peut nous aider à problématiser le sujet: comment se fait-il que le scientifique utilise si souvent des « modèles » pour comprendre la réalité? Descartes, par exemple, utilise le modèle de la mécanique pour comprendre le vivant. Il défend l’idée selon laquelle nous devons faire comme s’il était aussi naturel à un pommier de donner des pommes qu’à une montre de donner l’heure pour comprendre comment le pommier donne des pommes. Pourtant la machine est artificielle et pas naturelle. Ce qu’il veut dire, c’est qu’il nous est impossible de connaître la nature sans passer par des modèles de fonctionnement connus de nous et même si nous savons que la nature ne peut être totalement assimilée à une mécanique, il y a quelque chose du rapport entre des causes et des effets mécaniques qui nous fera comprendre le rapport entre des causes et des effets naturels. Nous ne sommes pas l’inventeur du pommier comme l’horloger est l’inventeur de la montre mais « faire comme si » le modèle de la montre convenait à la compréhension du pommier va nous permet de comprendre certaine chose de  cette réalité.  Ici nous sommes complètement dans le sujet: nous nous racontons une histoire dont nous savons bien qu’elle est fausse: la nature n’est pas une mécanique pour connaître la réalité des processus naturels. Nous créons une fiction pour essayer de connaître le réel.
        Comment se fait-il que notre modalité d’approche et de connaissance de ce qui est consiste à imaginer ce qui n’est pas? C’est ça la question et elle est vraiment loin d’être stupide dés lors que l’on réalise qu’en fait le scientifique fait cela continuellement. « imaginons », « faisons comme si », « soit x »: autant de formules qui sont finalement des « il était une fois » d’une histoire qui « métaphoriquement » nous fera comprendre, par analogie quelque chose de la réalité. Évidemment j’utilise ce terme: « métaphoriquement » pour vous aider à comprendre à quel point Nietzsche ici est l’auteur de référence, mais du coup, dont il serait plus opportun de ne parler qu’à la fin. L’homme ne peut-il s’efforcer de connaître la réalité que métaphoriquement (c’est-à-dire en passant par des images, donc des fictions)? c’est ça la question et nous avons grandement progressé dans sa compréhension quand nous comprenons qu’il nous mène à Nietzsche et à « Vérité et mensonge d’un point de vue extra moral. »
          
               Le scientifique réfléchit sur des fictions « possibles »  pour s’efforcer de connaître la réalité qui revêt quelque chose d’impossible, si nous suivons Jacques Lacan. Déjà cela suppose que vous réfléchissiez à tout ce qui en science relève finalement de la fiction, de la croyance. Il ne faut pas oublier que le mot: « Théorie » a la même étymologie que « théâtre » et vient du grec Théos: Dieu. Theorein signifie « contempler le divin » et nous savons que par « théorie », les athéniens entendaient ces rapports que l’un d’entre eux faisait des pratiques religieuses d’une autre cité. Les notions de modèle, d’hypothèse, de postulat, de théorème supposent un détour par la fiction, et c’est complètement dans le sujet.  Nous nous rendons peu à peu compte que le scientifique imagine et envisage des possibles (fictifs) pour essayer connaître de l’impossible (réel)

           
Mais peut-être faut-il revenir sur ce que le réel a d’impossible, d’autant plus que l’on a envie de dire qu’il est possible le puisque de fait il « est » là devant nous. Pour bien comprendre cela il faut saisir que l’existence ne s’explique pas, et que l’existence c’est justement ce qui fait qu’une chose ou qu’un être sont réels. Il faut faire une différence entre comprendre le comment d’un phénomène et rendre raison qu’il soit. Prenons l’exemple de notre présence personnelle, chacune et chacun de nous sait qu’il est là parce que ses parents se sont rencontrés, cela ne lui explique pourquoi il existe, c’’est-à-dire pourquoi l’existence existe. Je peux comprendre que la pluie est un phénomène qui vient des nuages, cela n’explique pas que le nuage soit ni que la pluie soit. Je comprends le comment, je ne saisis pas le pourquoi. On peut essayer de comprendre le moment de phénomènes, je ne saisis pas le pourquoi ou le mouvement par le b mais duquel ce phénomène vient à l’existence. C’est ça l’impossible du réel.

        Mais on peut essayer d’être plus simple en allant chercher ces expressions du sens commun qui sont éclairantes: «c’est pas possible! » « j’y crois pas à ce que je vois! ». Envisageons   que nous disions cela tout le temps! Nous serions en droit de le faire parce qu’il y a dans la présence continue de cette réalité quelque chose d’incroyable, dont la science essaie de rendre compte. C’est pas Dieu possible que cette réalité soit, et pourtant chaque micro seconde qui passe est pour nous l’occasion de constater l’accomplissement en continu de ce miracle: le monde est, je suis et je n’y comprends rien. C ‘est impossible mais justement c’est! Et c’est pour connaître cette réalité impossible que peut-être nous nous précipitons vers les fictions du possible. C’est pour cela que nous ne pouvons connaître la réalité que négativement et qu’en un sens nous ne connaîtrons jamais le réel. C’est le fin mot du verbe « tenter » dans le sujet.

Est-ce que ça va? Si! Si! Vous pouvez me répondre sur la rubrique « enregistrer un commentaire ». Merci!
    

        Essayons de mieux cerner la notion de science maintenant. De façon un peu brutale mais, je l’espère, efficace, je vous ai proposé cinq critères qui sont vraiment à connaître par coeur pour définir le caractère scientifique d’une discipline ou d’une proposition. J’y reviens rapidement:
1) Une proposition est scientifique quand ses conclusions sont la déduction logique de ses principes ou de ses prémisses/: Si Socrate est un homme et si tous les hommes sont mortels, Socrate est mortel. C’est de la cohérence épuré, interne de la proposition au sein de cette proposition. C’est aussi là dessus que j’ai insisté hier pour dire que le scientifique ne pense pas en ce sens qu’il ne dit que ce qu’il ne peut pas ne pas dire.  Il y a un effet de contrainte: il ne s’agit pas de dire ce qu’on a envie de dire, mais ce qu’il est impossible de ne pas dire. Du coup dans le sujet, la question est de savoir si l’effet de contrainte de la science ne serait pas le même effet de contrante que celui du réel? Si vous répondez que c’est le cas, alors la réponse au sujet serait plutôt non, et le scientifique toucherait réellement à une connaissance du réel sans passer par la case « fiction »
2) Une proposition est scientifique quand ce qu’elle dit coïncide avec la réalité: ici on pense à l’expérience évidemment. Et on verra que rien n’est plus important que l’expérience dans ce sujet puisque en fait, comme Kant le fait remarquer, il faut toujours une idée avant. Dans l’expérience une fiction devient réelle, ou du moins conforme au réel, mais c’est quand même une fiction, une hypothèse, une tentative, une conjecture, un « Et si ». C’est très important ça une théorie scientifique ne serait-elle pas un « il était une fois »?
3)Une prédiction: une théorie est le pressentiment d’une loi en exercice dans l’univers comme la gravitation. Si cette loi est opérationnelle dans l’univers, alors il devrait se produire telle chose à cette endroit. La météorologie: il devrait pleuvoir ici , faire beau là. La science désigne aussi un idéal prédictif.
⇒ 4) Le principe d’économie. Plus une théorie peut se passer de postulat, plus elle est scientifique. Ici, il faut surtout penser aux sciences physiques, chimiques, biologiques pas aux mathématiques parce qu’il n ‘y pas de mathématiques sans postulat (rappelons que les postulats ne peuvent pas être démontrées. Peut-il y avoir des raisonnements sans que l’on accepte d’abord gratuitement quelque chose? Non). Il faut qu’une théorie colle au réel donc moins elle se donne de préalables, de principes non démontrées plus elle est scientifique. Pensons à l’évolution des espèces animales par Darwin. Une théorie est scientifique quand elle est « belle », élégante, c’est-à-dire quand elle est dépouillée, débarrassée des lourdeurs de pétition de principes du style: « partons du principe selon lequel …. ». Ce qui est très intéressant ici c’est que c’est presque un critère que l’on peut appliquer à une œuvre d’art: le dépouillement, la simplicité, la pureté. Le style de Marcel Proust est magnifique parce qu’il n’y a rien de trop, rien à enlever dans la phrase. Les scientifiques insistent souvent sur la beauté d’une théorie.
5) La falsifiabilité. Karl Popper affirme qu’une théorie est scientifique quand elle peut être testée, quand elle peut prendre le risque d’être démentie par les faits? Ni la politique, ni la religion, ni l’idéologie ne prennent ce risque là. Toute thèse scientifique peut être passée à l’épreuve des faits. Si elle est réfutée, elle l’est définitivement. Si elle est confirmée par l’expérience elle est seulement validée, mais elle n’est pas pour autant « vraie ». Ce point est crucial. Les hypothèses confirmées ne sont jamais vérifiées mais » véri-similaires ». C’est un terme inventé par Popper. Ici aussi c’est central pour le sujet: Quand est-ce qu’une hypothèse touche vraiment le réel? Quand celui-ci dit « non »? Mais ce n’est pas parce qu’une expérience a été confirmée un million de fois qu’elle est pour autant vraie parce que toutes les expériences sont particulières. C e n’est pas parce qu’en cette heure, en ce lieu, telle expérience a confirmé telle théorie que cette théorie sera vraie dans tous les lieux et pour toutes les fois. On tente de connaître la réalité en concevant des fictions vraisemblables (au sens littéral: vrai / semblables)
            J’ai répondu donc à la question portant sur le principe d’économie (4e critère)
  

⇒ Autre question posée: pourquoi une hypothèse n’est elle jamais réelle? On peut s’appuyer sur la falsifiabilité de Karl Poser pour répondre., mais je vais essayer « d’élargir un peu le spectre ». C’est tout le sens de la science moderne qui s’impose ici avec ce que Kant dit dans le texte que je vous ai donné. Galilée notamment mais il n’y a pas que lui ont bouleversé la science en imposant la notion d’expérience. Donc on pourrait se dire qu’il ne crée pas de fictions, justement. Mais on se rend compte que la physique expérimentale telle que Galilée l’a promue consiste à avoir d’abord une idée, une hypothèse. Bien sûr dans le cas de Galilée et de la chute des corps, ce qui est troublant c’est qu’on peut constater qu’un corps ne tombe pas plus vite parce qu’il est plus lourd. Mais cela ne change rien au fait qu’une hypothèse est toujours d’abord une idée qui germe dans l’esprit du scientifique. Or une idée, c’est une conjecture, c’est un « faisons comme si… », c’est une histoire qu’on se raconte. « Et si on ne pouvait se guérir d’une maladie qu’en l’attrapant d’abord… », et c’est le vaccin. « Et si la chute de cette pomme avait à voir avec l’attraction de la terre » et c’est la théorie de la gravitation de Newton. Etc. Le savant conçoit des possibles. La référence à Descartes est intéressante ici: « et si la cire était UNE » alors que je la vois changeante et multiple. Tout un pan de la question se lève ici: le scientifique ne serait-il pas après tout une personne qui adhérerait à la nécessité d’unités fictives là où nos sens ne nous donnent à percevoir que des mutations, des réalités fluctuantes, indécises, confuses (et belles)? Il y a UNE  cire, Il y a une molécules H2O, etc. Nos hypothèses scientifiques et nos concepts nous donnent une certaine idée du réel qui correspond indiscutablement à ce que notre entendement peut en comprendre? Il y a boen là l’expression d’une nécessité qu’il vous faut mettre en regard avec le détachement de l’artiste qui lui, simplement se laisser prendre par ce fleuve de mutations, qui peint ce qui est et finalement se tient peut-être plus prés du réel pur que le scientifique qui tente absolument de trouver les unités derrière les apparence changeantes.
        Une hypothèse est toujours une conjecture (un « faisons comme si ») que l’on va faire passer à l’épreuve des faits, mais elle ne sera jamais vraie selon Popper, elle ne conviendra jamais à une réalité totale, universelle. C’est pour cela que l’on peut se demander si la science n’oserait pas fondamentalement fictive mais en même temps concevant des fictions qui finissent  par intégrer notre quotidien.
  

        Avant de revenir sur la conception de l’art selon Hegel puisque certaines questions portent sur cette définition de l’art, je me permets de vous conseiller de lire d’abord le texte de Merleau-Ponty qui inverse complètement la perspective du sens commun: ce n’est pas l’artiste qui invente et le scientifique qui constate, c’est l’inverse. Voilà ce que nous dit Merleau-Ponty.
        ⇒ Il y a donc, en gros trois conceptions de l’art qui s’affrontent: elles sont inconciliables:
Soit on dit que l’art est une imitation de la nature (Platon Aristote)
Soit on dit que l’art perçoit exactement, réellement la nature: L’artiste est le seul à voir la réalité telle qu’elle est - Bergson
Soit on dit que l’art est une création et c’est la thèse de Hegel. Pour lui, l’artiste donne à son oeuvre un statut idéal. Tel peintre va faire de telle montagne un concept, une idée. Il faut que nous pensions au statut symbolique des oeuvres d’art. Hegel s’oppose complètement à la conception qui veut faire de l’art une imitation. Même quand on a l’impression qu’il ne fait qu’imiter on se trompe, parce que le propre de l’art est d’élever ce qui est peint ou composé à une dignité supérieure, autre, abstraite généralisante. Picasso ne peint pas une colombe il peut « la » colombe et ainsi de suite.  L’oeuvre d’art est la manifestation sensible de ce qui en réalité est une idée.

          
    ⇒ Enfin, plusieurs mails me demandent de revenir à la citation de Pierre Bourdieu et au rapport entre la psychanalyse  et la littérature. Ce que dit Bourdieu est très proche de Nietzsche et de votre sujet, en fait. Avez vous déjà constaté à quel point des œuvres de fiction nous rapprochait davantage d’une réalité que tel ouvrage de science, ou telle étude? Bourdieu s’interroge sur l’effet de réel de la fiction et ce qu’il dit est génial, me semble-t-il. Pensez ici à des exemples comme celui que j’ai donné de la madeleine de Proust pour comprendre la notion de mémoire involontaire mais il y en a plein d’autres et je vous demande d’y réfléchir pour la semaine prochaine. Si vous voulez comprendre comment fonctionne sociologiquement tel ou tel milieu, il est peut-être plus utile de lire un roman qu’une étude. C’est ça qui est intéressant. Bourdieu insiste justement sur la dénégation. Qu’est-ce que c’est? C’est quand vous niez l’évidence. Quand on dit qu’on fait le contraire de ce qu’on fait. C’est de la mauvaise foi, c'est l'élève qui dit; "c'est pas moi! » Quand il est pris en flagrant délit de faire ce qu’il dit qu’il ne fait pas. La littérature, c’est la même chose. Zola n nous dit: « je vous raconte juste une histoire: Germinal » et vous vous rendez compte qu’il n ‘arrête pas de parle de la réalité des conditions de survie des ouvriers. Comment se fait-il que ce détour par la fiction nous fasse entrer dans le réel de la réalité?

        C’est le fond du sujet: ne serait-ce pas qu’en fait il y a une sorte de fibre fictive du réel? Ne serait-ce pas la preuve que Nietzsche a raison et qu’en fait si vous voulez vous rapprochez du réel, acceptez la métaphore parce qu’il n’y pas d’autre moyen de percevoir le réel que de le métaphoriser. Mais Bourdieu lui nous parle de la psychanalyse, surtout de ce moment toù sans s’en rendre compte, le patient dit à l’analyste ce qui le fait souffrir, avoir de façon déguisée, la source de son problème. C’est par exemple le moment où Cécily dit dans le film rêve d’un hôpital bizarre où il ya de la musique. Le patient dit sans le dire la réalité du traumatisme qui est à l’origine de ses symptômes. De même Zola (mais la différence, c’est qu’il le sait bien) dit sans le dire, la réalité en nous racontant une fiction. C’est vraiment crucial pour le sujet.
   

Voilà, j’ai fait mon possible (mais l’imagination du possible peut-elle nous faire connaître l’impossible du réel?) pour répondre à  vos questions.

Voici celles que je vous pose pour jeudi prochain. D’ici là prenez soin de vous et contactez moi pour toute demande d’éclaircissement.

1) Pourquoi est-il impossible d’approcher des oeuvres littéraires sans leur reconnaître « un effet de réel » (il est impossible de répondre à cette question sans lire tout ce qui a été dit ici sur Pierre Bourdieu). Donnez des exemples
2) En quoi consiste la révolution de la science moderne (Galilée) selon Emmanuel Kant?
3) Selon Merleau-Ponty, qu’est ce qui distingue le scientifique de l’artiste? Etes-vous d’accord avec lui? Pourquoi?

Bon courage à vous!