samedi 23 janvier 2021

Epreuve HLP (essai philosophique) : Texte de Sartre extrait de "Huis clos" - Copie de Nina Clément



(Trois personnages, Garcin, Inès et Estelle font leur entrée sur scène séparément. Ils se questionnent sur la nature du lieu isolé et inquiétant dans lequel ils se trouvent, quand ils comprennent qu’ils sont en enfer: ils sont condamnés à un huis clos éternel) 

INÈS Vous allez voir comme c’est bête. Bête comme chou ! Il n’y a pas de torture physique, n’est- ce pas? Et cependant, nous sommes en enfer. Et personne ne doit venir. Personne. Nous resterons jusqu’au bout seuls ensemble. C’est bien ça ? En somme, il y a quelqu’un qui manque ici: c’est le bourreau.

GARCIN, à mi-voix. Je le sais bien.
INÈS. Eh bien, ils ont réalisé une économie de personnel. Voilà tout. Ce sont les clients qui font le service eux-mêmes, comme dans les restaurants coopératifs.
ESTELLE. Qu’est-ce que vous voulez dire?
INÈS - Le bourreau, c’est chacun de nous pour les deux autres.
Un temps. Ils digèrent la nouvelle.
GARCIN, d’une voix douce. – Je ne serai pas votre bourreau. Je ne vous veux aucun mal et je n’ai rien à faire avec vous. Rien. C’est tout à fait simple. Alors voilà : chacun dans son coin ; c’est la parade. Vous ici, vous ici, moi là. Et du silence. Pas un mot : ce n’est pas difficile, n’est-ce pas : chacun de nous a assez à faire avec lui-même. Je crois que je pourrais rester dix mille ans sans parler.
ESTELLE - Il faut que je me taise?
GARCIN Oui. Et nous... nous serons sauvés. Se taire. Regarder en soi, ne jamais lever la tête. C’est d’accord?
INÈS D’accord.
ESTELLE, après hésitation. – D’accord.
Estelle se remet de la poudre et du rouge. Elle cherche une glace autour d’elle d’un air inquiet (...)

 ESTELLE - Monsieur, avez-vous un miroir? (Garcin ne répond pas) Un miroir, une glace de poche, n’importe quoi? (...)
INES - Avec empressement - Moi j’ai une glace dans mon sac (elle fouille dans son sac avec dépit) Je ne l’ai plus. Ils ont du me l’enlever au greffe1
ESTELLE - Comme c’est ennuyeux
Un temps. Elle ferme les yeux et chancelle; Inès se précipite et la soutient (...)
ESTELLE, rouvre les yeux, sourit - Je me sens drôle (elle se tâte) Ça ne vous fait pas cet effet là à vous: quand je ne me vois pas, j’ai beau me tâter, je me demande si j’existe pour de vrai (...)
I
NES - Voulez vous que je vous serve de miroir? Venez, je vous invite chez moi. Asseyez-vous sur mon canapé.

                                                            Jean-Paul Sartre, Huis clos - Scène 5

Essai philosophique: Peut-on affirmer, avec Jean-Paul Sartre qu’« Autrui est le médiateur incontournable entre moi et moi-même » ?

Copie de Nina Clément:

Le moi est une notion qui intrigue par son approche paradoxale : comment un mot si simple en apparence peut-il soulever autant de questionnements et de théories ? Par le simple fait que le moi, par sa définition est personnel et de ce fait, si large. Si bien que, à cet instant précis, vous qui lisez ces lignes, pouvez vous affirmer savoir qui vous êtes au plus profond de votre être, ou pensez-vous seulement le savoir ? Autrui a toujours eu une place particulière dans le développement humain. Si aujourd’hui nous formons une société avec de tels rouages, c’est bien par l’échange avec autrui, ainsi, il est aisé de dire qu'il est le médiateur entre moi et mon futur. Mais est ce que son rôle s’arrête là ? Autrui a-t-il seulement vertu à la construction du commun ? Jean Paul Sartre affirme que ce raisonnement va plus loin, en prenant parti qu' autrui est le médiateur incontournable entre moi et moi- même. Nous allons essayer de creuser cette allégation de Sartre en montrant d’abord, qu’en effet, autrui peut s’avérer être la clé entre une partie de mon moi et de moi-même avec l’argument de la mêmeté, pour ensuite démontrer qu’une autre voie est possible avec la notion clé d'ipséité et ce qu’est réellement le moi.

Certes, il est évident qu' autrui joue un rôle capital dans notre développement. Mais dans quelle mesure ? Nous verrons dans cette première partie qu’en effet, autrui peut être le médiateur entre moi et moi même, et ce par l’étude d’une notion cruciale, celle de la mêmeté, notion que nous étaierons par plusieurs exemples
Tout d’abord, qu’est ce que la mêmeté ? Si nous reprenons la définition de Paul Ricoeur, la mêmeté se désigne comme un rapport à soi plutôt passif : l’individu subit et accepte ce qu’il est, que ce soit pour ses aspects physiques ou ses déterminants sociaux. Ainsi, une partie de cette identité est définie à la naissance puis se construit tout au long de sa vie et selon le modelage sociétal. Il prend un rôle dont il ne peut plus se détacher, s'annihile à une image, son soi qu’il ne peut pas s’empêcher d’être. De ce fait, je ne m’approprie pas par volonté cette identité qu’on m’a donnée mais la subit et m’incline devant elle. Nous le comprenons donc, dans cette notion de mêmeté se sent énormément la présence d’autrui. C’est par son regard que je ressens ce besoin de convenir à cette identité que lui même façonne, notamment par ses normes, et c’est par sa présence internalisé que je prends l’habitude d’être ce que lui attend que je sois. Je n’existe plus, je vie sous le dogme d’un modèle. Un exemple pour illustrer cette définition serait celui de Narcisse, symbole parfait de cette mêmeté.
   


Narcisse, ce personnage mythologique qui jamais ne dérivera de ce sillon de fatalité qu’on lui a prescrit. Raconté dans le livre des métamorphoses d’Ovide, c’est d’abord sa grande beauté qu’on lui retient et sa fin tragique. C’est toutefois bien le rapport qu’il entretien avec lui même et autrui qui nous intéresse : il se prend dans ce piège d’auto complaisance, où il ne sort de lui que pour se gratifier par la vision d’une beauté magnificente qu’on lui renvoie, par ses milliers de prétendants et prétendantes, mais aussi par la surface de l’eau ou il contemple son propre reflet. Jamais Narcisse ne cherchera à lutter contre cette fatalité, contre le piège de sa propre beauté et tombera finalement dans cette trappe identitaire sournoise et facile. Et ainsi se clôt sa vie teintée de mêmeté, prise dans cette captation où résonne ses derniers mots que répète la nymphe Echo et son reflet à la surface de l’eau où l’idéal d’un moi vu prend le pas sur un moi vécu.

Mais en quoi le mythe de Narcisse est parlant aujourd’hui dans la construction de notre moi ? Parce que son histoire semble résonner comme un avertissement sur notre situation actuelle. Si aujourd’hui nombreux et majoritaires sont ceux vivant sous le signe de la mêmeté, c’est bien à cause des multiples pièges identitaires qui nous sommes tendus : cette fascination de son reflet idéalisé dans un miroir est encouragé par les nombreuses constructions culturelles qui définisse cet idéal : par le conditionnement des normes sociétales, par ses attentes et moules d’ors que nous souhaitons absolument remplir, formaté a coup de regard d’autrui, nous voulons tellement vivre selon la doctrine de ce reflet et surtout montré que nous sommes incorporer dans ce jeu de paraître, et ainsi font surface un nationalisme profond et la prolifération de l’utilisation des réseaux sociaux pour exposer à quel point nous sommes bien intégrer. Nous suivons la norme, sans vraiment y réfléchir puisque si autrui le fait, je dois le faire. Et si autrui aime mon image, alors je l’aimerai aussi. Nous sommes les nouveaux Narcisses, fascinés par ce reflet létal qui un jour nous sera fatal.
Tout comme la figure mythologique, nous n' échappons pas à cette fatalité ou autrui et son regard façonne notre image, conditionne notre apparence et notre identité. Comme l’expose Sartre dans son œuvre “L'Être et le Néant” , un exemple parlant serait celui des fonctions : si nous prenons celui d’un garçon de café : il ne se contente pas de
servir des cafés : il prétend et joue un rôle réglé comme du papier à musique, où chaque note est calculée, préméditée, conditionnée par les attentes et la vision qu’on lui porte et ses nombreuses exigences. De ce fait, sa démarche veut refléter l’attitude qui lui siérait le mieux : empressé, souriant pour servir au plus vite ses clients . Et si par malheur sa comédie ne convient pas à autrui mais surtout à lui même, il s'autoflagelle de ne pas être comme ci ou comme ça, de ne pas être le parfait pantin du modèle qu’on lui a certes prescrit mais qu’il s’est lui même administré.

“La honte est honte devant quelqu’un ... Autrui est le médiateur indispensable entre moi et moi-même : j’ai honte de moi tel que j’apparais à autrui” Sartre
Mais d’où nous vient cette pratique de tant se rapporter à autrui pour se concevoir soi? 

 

Une réponse que nous pouvons avancée repose sur la thèse de Lacan et du stade du miroir : un stade obligatoire, expérimenté très tôt par nous tous soit entre 6 mois et 1 an. Le stade du miroir consiste à cette reconnaissance avec le jumeau spéculaire vu dans ce reflet. Outre le développement psychomoteur qu’apporte cette reconnaissance, elle nous intéresse également dans la construction du moi : lorsque l’enfant se reconnaît, c’est comme s' il adoptait ce moi. Mais que reconnaît- il ? Il s’identifie à ce jumeau spéculaire, à cette image fictive, extérieure, reflétée. Cette fascination pour ce reflet vient du fait que nous devenons spectateur de nous-même. Nous passons d’une réalité introspective, confuse et sentie à une réalité extérieure où je ne suis plus, mais “j’ai” une image. Cette capacité à s’identifier à ce reflet rend possible le jugement du soi vu par soi, mais surtout, nous rend dépendant et soucieux de cette image extérieure à qui nous sommes associés : c’est alors le principe d’auto évaluation qui se met en place. Mais quel est le rôle d’autrui ? Si le stade du miroir est aussi important, c’est bien parce qu’il nous prépare à un spectateur autre que soi : autrui. En se faisant objet de son propre jugement, nous le devenons par le même biais pour les autres. Si toute identification est aliénation, alors autrui parasite ainsi, par ses codes, ses normes et son simple regard notre vision de ce reflet. De ce fait, nous devenons esclave de cette nécessité de présenter une bonne figure, de faire semblant, de paraître selon les critères d’autres que d’être selon moi. La notion de spéculaire prend ici tout son sens, puisque c’est pour autrui que je présente ce spectacle de manières, cette façade d’opulence et de bonheur : et c’est ici tout le danger du stade du miroir; pour autrui je ferai tout pour paraître joyeux, quitte à ne pas être dans la plénitude simple d’être ce bonheur: Je n’existe plus, je parais. Un exemple effectif du stade du miroir est celui de l’utilisation du “je”. Le “je” de l’énoncé correspond à ce qui est dit effectivement : je suis. Le “je” de l’énonciation correspond à ce qui est dit : je dis que je suis. Fatalement, le “je” de l’énonciation est marqué par le mensonge : nous voulons faire croire que nous sommes ce “je”. Dire “je suis modeste”, c’est en fait ne pas l’être du tout. Cet exemple est d’autant plus significatif puisqu’il rejoint totalement les arguments précédents : l’Homme est maintenant dans cette volonté de se montrer et de mettre au premier plan cette façade qu’il façonne depuis si longtemps. Les pléonasmes tels que “moi, personnellement, je” sont d’une force incroyables pour montrer que nous ne marchons plus que par l’ego.  Si nous reprenons l’exemple du je de l’énonciation, nous réalisons que ce que nous disons n’est en fait pas personnel mais est plutôt le produit de notre dépendance à l'égard du jugement d’autrui. C’est d’ailleurs pour cette raison que Lacan se montre acerbe avec l’Homme, puisqu’il ira jusqu’à le présenter comme un “être d’inauthenticité” et présentera le moi comme un symptôme de cette maladie qui nous frappe fatalement. Nous ne sommes plus, nous n’existons plus, nous ne sentons plus : nous nous appartenons et laissons parader ce moi imaginaire et imaginé.
Mais à cause de quoi ? Autrui et la mêmeté semblent être les réponses les plus évidentes. Mais qu’arrive t il si nous disons non à la mêmeté et sa fatalité et le pouvons nous ?

Comme nous l’ont montré la thèse de Lacan et les arguments précédents, le moi serait façonné et contrôlé par autrui. Nous ne serions alors que des êtres “inauthentiques” et aliénés. Mais est ce toute la vérité ? Certes, nous pouvons affirmer avec aisance que Autrui à un rôle capitale et opérateur dans le moi découlant de la mêmeté. Pourtant, est-il possible de définir l’Homme autrement ?
Qu’il se définisse autrement ?
Il est maintenant intéressant d’introduire la notion annexe à celle de la “mêmeté”, celle de l’ipséité. Nous verrons, grâce à cette deuxième partie, qu’une autre façon de se construire est possible, en prenant comme fil directeur l’ipséité.

  

L’ipséité selon Paul Ricoeur, correspond à un rapport à soi actif : je m’engage, j'assume et je reste fidèle à mon éthique. L’ipséité se joue dans cette constance d’être, où je fais la promesse à moi et aux autres d’être celui que j’ai choisi, de devenir l’auteur de ma vie selon mes convictions même si elles entrent en contradiction avec le Monde dans lequel j’évolue. Je décide et me fait auteur de ma vie, je ne me donne plus à l’autre mais lui donne la promesse d’être celui que je choisis d’être, maintenant ou demain. Comment se fait-il alors que la mêmeté soit aussi présente dans nos vies actuelles ? Pour la simple raison que nous avons cessé d’exister et nous nous sommes résignés à vivre, c’est à ce moment-là que meurt, étouffée, l’ipséité. Mais quel est le rôle d’autrui dans l’ipséité ? Si nous reprenons un exemple mythologique, des symboles forts de l’ipséité seraient Oedipe et Antigone.

Oedipe vit au départ dans la mêmeté : il parade, cherche à montrer qu’il est le maître des énigmes et tombe dans ce piège d’identification qui lui est tendu : la fatalité qui lui sera dictée. A la différence de Narcisse, Oedipe ne trouvera pas la mort mais se crèvera les yeux, peu de temps après avoir commis ce qui lui avait été promis, le crime absolu. Oedipe, en ayant abandonné la quête de reconnaissance par ses semblables dû à son exclusion provoquée par ses actes qui le font maintenant trop différé de ceux ci, il ne trouve pourtant pas sa fin et commence une nouvelle vie : une vie sentie, une vie où il n’agit plus part fatalité et par paraître, mais une vie ou il agit pour lui. C’est par ce saut dans l’inconnu qu’il découvre l’ipséité, ou la seule chose inébranlable sont ses actes qu’il, enfin, choisis. C’est en abandonnant le Monde vu et ses modalités qu’il découvre une autre possibilité d’identification. Oedipe à fait ce qui aurait pu sauver Narcisse et formera à cette nouvelle perspective Antigone. Antigone, sa fille, explorera l’ipséité d’une manière moins sombre : c’est directement par sa volonté et son engagement d’enterrer son frère, et ce en étant même en totale opposition au pouvoir politique qu’elle se montre comme représenté digne de l’ipséité pure. Elle abandonne cette doctrine de l’image et du destin, réfute les lois arbitraires des Hommes. C’est par ces trois personnages mythologiques que nous voyons le passage de la mêmeté à l’ipséité. Qu’est ce qui aurait sauvé Narcisse, figure de la mêmeté ? L’abandon à cette croyance idolâtre du reflet, répondrait Antigone. La dépendance à notre reflet et donc à autrui pour se construire soi est donc un piège qui fait triompher la mêmeté. Par cette exposition de ces mythes, nous voyons bien que le stade du miroir dans la thèse de Lacan semble bancale sur certains aspects. Notamment, qu’arrive t il en cas de trouble dissociatif de l’identité ? Une personne atteinte de ce trouble aura certes une image factuelle dans le miroir, mais ne la reconnaît pas comme la sienne, puisque dans ce corps se cohabite plusieurs entités, répondant tous à une image particulière et singulière, et non celle universelle qui leur est présenté dans le miroir et qui pourtant avec qui ils se voient être associés. Ce qui semble faire fausse note dans la thèse de Lacan, est certes son exclusion de certaines personnes, notamment celles aveugles de naissances ou celles souffrant de troubles mentaux (-pouvons nous dire à une personne atteinte de trouble dissociatif de l’identité que ces alters n’ont pas de moi?-), mais aussi par son exclusion des animaux : il est aujourd’hui confirmer que certains animaux se reconnaissant dans le miroir, qu’arrive t il dans ce cas ? Sont-ils dans une vie de paraître? Face à ces multiples failles, quelques questions nous semblent légitimes : Devons nous seulement vivre selon le diktat du stade du miroir, qui nous condamne à être des êtres d’inauthenticité ? Pouvons nous envisager une déviation du sillon qui nous précipite, selon Lacan, dès l’âge infantile à seulement vivre sous le signe de la mêmeté ?

 


Un autre argument serait de tout simplement reprendre la thèse de Lacan : selon lui, le stade du miroir entraîne le passage d’un corps de sensations confuses, morcelé, représentant en quelque sorte l’instance du ça à un corps vu, reflété, défini et représentant l’instance du sur-moi. Freud nous démontre que la volonté de controle total de l’inconscient entraine des stigmates profonds, des névroses notamment par le retour du refoulé, ainsi, nous sommes en droit de nous demander si le corps vu, controlé par autrui n’est pas néfaste et entrainerait en quelque sorte des “retours du refoulé”. Est-il donc possible de repasser au corps senti où autrui se confond dans l’espace, ou moi-même je me confonds dans ce flux de sensation, ou tout semble former une unité pour moi et surtout où rien ne semble freiner les pulsions qui m’animent ? Une piste de réponse serait de redevenir des sensations : au lieu d’avoir du bonheur ou de se l'approprier par les mots, il faudrait devenir ce bonheur. Mais comment pousser des sensations à un tel paroxysme pour retrouver cet effet ? Une hypothèse serait l’usage de drogues ou le Monde redevient si confus et nouveau comme il l’était avant le stade du miroir, une autre serait l’usage de la torture, ou la douleur
devient si intense et violente que je n’ai plus mal : je suis la douleur. En sommes, toutes ces hypothèses ne semblent pas être des solutions viables et durables.

D’autres hypothèses sont également intéressante par leur plus grandes inclusivités : si nous reprenons la thèse de Russell, nous pouvons d’abord explorer l’hypothèse comme quoi le moi serait en faite une unité traversée par des expériences, des sensations et ainsi dresser par ce fil continu permis par la mémoire : ainsi, les rétentions primaires et secondaires seraient les principaux acteurs permettant la construction du moi. Il est d’autant plus intéressant de constater que, même si deux personnes vivent la même expérience, ils n’auront pas le même moi, puisque chacun à sa propre vision des faits, sensations et ressentis de l'expérience passée. Russell explore aussi dans cette même thèse que le moi serait la cristallisation de cette mémoire sur un corps. Pourtant, si nous reprenons l’un des arguments qui vient déstabiliser la thèse de Lacan, qu’arrive t il lorsque deux mémoires se cristallisent sur un même corps ? Pouvons nous dire que ce sont deux “moi” qui s’attachent seulement à 1 corps? Russell répond à cette faille par une autre théorie : l’habitude. Là où la mémoire et le corps semblent être des éléments non infaillibles, l’habitude subsiste. Oui, mais comment ? Par le simple fait que nous sommes des créatures d’habitudes : rentre ici l’aspect de mêmeté : par passivité et conformisme, nous adoptons des habitudes. Que ce soit dire d’avoir besoin d’un café pour commencer sa journée, adopté le cercle infernal de “métro boulot dodo”, toutes ces habitudes que nous subissons plus que nous prenons rentrent dans cette notion de mêmeté et sont influencés par autrui. Mais Russell nous montre aussi que cette fatalité peut être déviée : lorsque nous nous faisons créateurs d'habitudes, lorsque que je choisis une habitude, lorsque que j'exécute un acte qui rentre dans ma continuité éthique, alors que je me fais créateur d’habitudes. Un exemple simple mais englobant l’entière de cette nuance de créature et créateur, serait tout simplement le fait de redevenir l’auteur de ma vie, cela peut tout aussi bien entendre de grandes actions efficientes ou de simples actes que j’ai choisis, moi, de faire et par influence autre. Bien que cette thèse puisse sembler un peu simpliste de prime abord, il est impératif de dépasser cette impression : la vie, elle-même est marquée par l’habitude. Si nous prenons à l’échelle physique, si notre corps vieillit c’est bien par l’habitude de multiplier des cellules et si aujourd’hui l’Homme a évolué, c’est bien par sa prise d’habitudes dans un milieu. Cette définition est d’autant plus juste par son champ efficient extrêmement large : elle englobe les habitudes que chacun prend dans sa vie personnelle, que celle que la vie prend à grande échelle. Rien ne s’effectue que par habitude : si je ne m’étonne pas de voir le Soleil se lever, c’est par habitude. Si je crois que le Soleil va se lever, c’est par habitude : et c’est aussi par cet exemple que nous voyons que cette thèse englobe aussi bien la vision empiriste que innéiste. Le moi, c’est ainsi cette croyance, cette adhésion aux habitudes, ces habitudes qui peuvent être définies par autrui ou par soi-même. Ainsi, le moi peut se faire certes pas des habitudes provoquées par autrui, ou être le fruit d’habitudes que moi, je choisis : nous retrouvons ici la notion de mêmeté et ipséité.
Finalement, et si le rôle d’autrui dans le stade du miroir n’est pas juste les habitudes que nous avons pris par sa fréquentation ?

  Nous l’avons donc vu lors du déroulement de cet essai, nous ne pouvons pas poser de réponse claire et définitive sur si oui ou non, autrui est le médiateur entre moi et moi-même, pour la simple et bonne raison que le moi est un produit des deux, le gris du noir de la mêmeté et du blanc de l’ipséité. Reste maintenant à savoir quelle part nous guide le plus dans la construction de notre identité, la mêmeté ou l'ipséité, plus foncé ou plus clair. Cette question est d’autant plus intéressante de notre point de vue, puisque la vie de paraître semble prendre de l'ampleur et noircit ainsi notre moi, notamment à cause des Big Data et du renforcement du repli identitaire. Reste à voir si grâce au savoir que nous détenons entre nos mains, connaissant le risque d’une vie de paraître ou je n’existe plus, nous pourrons enfin nous libérer de ces pièges identitaires et devenir l’auteur de nos vies. Mêmeté ou ipseité ? telle est la question
Sommes nous des “narcisses procrastinant notre suicide”” ou des Antigones en devenir ? Telle est la question.



 

Ecriture Libre - Le gouffre des ombres (2) de Paul Cohendet

 


Séraphin erre dans une immensité de Néant, il n’y a Rien autour de lui, lui n’est Rien, Vide, Silence. Pesant, obscur, oppressant. Un déluge de Néant, d’informe, d’incréé. Un gouffre d’ombres, pense Séraphin. À cette pensée, un monde de plein apparaît, disparaît, survient, transparaît, explose à ses yeux. Il est allongé dans un champ d’herbe bien verte, le ciel est d’un bleu éclatant, quelques rares stratus dans le ciel. Et un monde hallucinant. Un homme est debout à côté de lui. Une discussion s’engage :

- Bonjour, cher monsieur, je m’présente, Hugues le Grant, premier mineur de la Mine Istre, la plus en glaise de toutes. Vous voyez le Pic Fabienne, là-bas, eh bien hier il n’était pas là, il était ailleurs. Il ou elle d’ailleurs ? Vous avez acheté le L’ove Actu à Lly aujourd’hui ; on n’y apprend rien sinon que Jack Tatillon se fait désormais appeler Monocle, ou qu’on a lyncher David, car il était fiché. Je ne sais si je vous l’ai dit, mais j’ai vu hier Mia Zaki à Yao de mes propres yeux. Ma femme veut que je lui achète une Robe en Williams, mais c’est comme les poètes, elle a disparu. Au fait, Le Louche, l’enfant gâté, a tracé un nouvel itinéraire, comme si le Riche Art d’en Conina n’avait pas assez à s’occuper avec le Bel Mondo. J’aime Bonde, l’actrice, il est belle comme un déesse. Deppuis Johnny, personne n’avait été aussi Sauvage, comme dit Ore. C’est quasi comme Modo, cette histoire de bonzes. Ils sont aller au ski, et ont payés en Bronzes. Eh, vous savez pas c’qui bouffe. D’arle à Dirl à dada, tout le monde connaît l’histoire de la Pierre de Riche Art qui s’est fait manger par le Che Vre. C’est comme Apoc à Lypseno, qui a mangé des chevauchées de Vache qui rit. La barbe à papa change de forme à volonté, court, long, carré, mince, long, court. Hier, j’ai failli manquer Dé Louffy et leurs zeuros. Taka, à Ta, le chef des lucioles, est mort hier jour d’hiver. Vous savez faire Itail, c’est assez compliqué je trouve. L’autre jour, j’étais complètement stone, et là le docteur San Tama gène l’os et me rétablit. La semaine dernière, j’ai mangé un Wrap Iti au Reste au Rang. Demain on va brader Bird, l’un des Structibles. L’eau de Ponti est mon parfum de toilette, il est vraiment époustouflant. Des chercheurs ont découvert un rubis cubique, un croyable. Hélène Kergue aime Leg Au, le prince. Le On Art, du Vin Sibon, est assez avant-gardiste. Leur dernière bouteille, le Por Co Rosso, est excellent. Eh monsieur, le vent se lève, il faut tenter de vivre. 

- Où suis-je ?

- Mes anges dans le ciel, la Carpe Édiemme vous a enlevé la mémoire. Vivez, ami. Le jeu Berg doit être joué. Vous êtes sur la Terre des Origines, la Terremère. Étoile jeune homme, tu ne l’Art connaît pas. Récemment, certes, on a fait de la mort une icône, mais quand même, elle n’a pas changé. Le Bal Avoine la changera, oui, mais dans un moi(s). Voyez-vous, je suis ce monde, un immatériel, un hymne artériel, le sens, le sang sans qui ce monde ne serait pas. C’est ce que je pense être, mais peut-être que ça n’existe pas, ou si, mais autrement. Qui pneu le dire ? Mais non, tu es un mineur de la Mine Istre, voyons. Tout ces mots pour vous ouvrir les yeux, Rien que pour vos pneus. Ah, le délix, le Mont Pin d’Épix, je vous attends. Qui êtes-vous ?

- Séraphin Poets, des Venteux de Nema, de l’Est de la grande forêt de l’Ouest, forêt où j’ai trouvé un gouffre d’ombres, et où j’y suis tombé.

- Le gouffre des Ombres, dites-vous. Bien sûr, j’aurais dû m’en douter, c’est d’une évidence folle. Écoutez, le Gouffre des Ombres est une passerelle entre différentes temporalités, différents mondes, univers. Si vous ne faites pas attention, vous pouvez rester coincé dans un monde parallèle, jusqu’à la fin des temps. Pour sortir, ou du moins tenter de s’en sortir, il ne faut pas rester plus d’un jour dans une temporalité. Avant de vous menez au gouffre des Ombres, afin de le traverser de nouveau, laissez-moi vous enseigner les quatre enseignements que se doit de posséder un Intermonde. 


Leçon n°1 : Qu’est-ce qu’un Autre ? Tous les Hommes savent ce que c’est qu’un Autre. Il ne faut pas être un Homme pour poser cette question. Car, lorsqu’on n’est pas un Homme, on est forcément un Autre. Et lorsqu’on est un Autre, on n’est forcément pas un Homme. Un homme voit cela au premier coup d’œil. Morale : Les apparences ne sont pas trompeuses, il faut juste savoir regarder.
Leçon n°2 : Lorsqu’un jour commence, comment être sûr que le jour précédent est terminé ? Le jour précédent est le jour d’avant. Le jour qui commence est le jour de maintenant. Le jour suivant est le jour d’après. Tous les jours d’après sont devenus des jours d’avant après avoir été des jours de maintenant. De même, tous les jours d’avants ont été des jours d’après avant d’avoir été des jours de maintenant. Avant, pendant et après, c’est exactement la même chose qu’hier aujourd’hui et demain. Morale : Ce qui est sûr, absolument certain, c’est qu’aujourd’hui, c’est maintenant.
Leçon n°3 : Qu’est-ce qu’un chez soi ? Le chez soi est plus tendre que le chez moi. Le chez moi est plus personnel que le chez eux, et moins partageur que le chez nous, pas forcément plus grand que le chez lui. Le chez toi est assez égal au chez moi, de même que le chez elle et le chez lui. Le chez toi et le chez moi peuvent s’ajouter et seront égaux à un chez nous. Le chez soi est toujours chaud, douillet et agréable. Le chez les autres est parfois agréable parfois désagréable. Le chez vous, le chez elle et le chez lui se ressemble. Morale : Le chez soi est désiré par tous les Hommes et par les Autres. 
Leçon n°4 : La Porte des Infinis. Lorsqu’on ouvre une porte, on entre, par exemple dans une pièce. Si au fond de cette pièce il y a une autre porte, on entre dans une autre pièce et, si au fond de cette pièce il y a une autre porte, on entre dans une autre pièce et, si au fond de cette pièce il y a une autre porte, on entre dans une autre pièce et, si au fond de cette pièce il y a une autre porte, on entre dans une autre pièce et, si au fond de cette pièce il y a une autre porte, on entre dans une autre pièce et, si au fond de cette pièce il y a une autre porte, on entre dans une autre pièce et, si cela ne s’arrête jamais, il y aura toujours une autre porte au fond d’une autre pièce et au fond de cette pièce une autre porte… On appelle cela l’infini. Morale : Soit Infini. 
Voilà, je pense, je crois et je sais que tu es prêt. Je vais t’emmener au Gouffre des Ombres, il suffit de le visualiser dans son esprit pour y être devant. On y est. Je vais devoir vous laisser. Adieu

Et il pousse Séraphin dans le gouffre qui le happe.

֎ ֎ ֎

Au même moment, un orage s’abat sur le village. Une pluie diluvienne, torrentielle. Le tonnerre gronde sourdement, la foudre frappe violemment la grande montagne de l’Est, on croirait à un éboulement, au loin, des troncs sont foudroyés. Des arcs électriques zèbrent le ciel, la pluie transforme en flaque de boue l’emplacement de la sépulture de Luc, mort le matin même. La pluie, l’orage, la tempête, arrivent au milieu de la nuit, les éclairs se rapprochent dangereusement. Un éclair frappe la maison de Luc, et celle-ci explose, prend feu. Tous les hommes sortent pour éteindre le feu avant qu’il ne s’étende au reste du village. La maison de Luc n’est plus qu’un champ de braises ardentes, que les Hommes étouffent avec de la terre. Des débris calcinés. Luc était un débris calciné par la vie. Et elle ne voulait plus de lui, elle l’a fait disparaître. Pour toujours, à jamais.

 ֎ ֎ ֎


Dans la clairière, à la lumière de feux et de bougies, Eaupure finit son histoire :

- … Et voilà, vous savez tout du gouffre des Ombres désormais. Des questions* ?

(par un souci de traduction, l’auteur a traduit en langage humain ce que demanderont les différents clans)

- Oui, j’en ai une, dit Tronc. Séraphin est-il vraiment si important ?

- Pour vous donner un ordre d’idée, ignoble petit arrogant qui se croit être ce qu’il n’est pas, je ne mériterai même pas de lui adresser la parole si nous n’étions pas amis. Or, je le suis. C’est un des plus grands hommes de ce monde et, à ma connaissance, le plus grand, en tout point, sincèrement. D’autres questions 

- Oui, moi, dit Cendre. Quand partons-nous pour le retrouver ?

- Le jour se lèvera dans moins d’une heure, mais nous pourrons partir dès que j’aurai répondu à Géode ; Séraphin est important, certes, mais je suis sûr qu’il en ferait autant pour vous. Géode ?

- Merci, monsieur Eaupure. Je me disais, ce gouffre, c’est aussi une affaire de perception. Si dans une temporalité parallèle une minute correspond à une journée ici, ou selon s’il s’ennuie ou non, s’il reste plusieurs jours dans une seule temporalité avec une certaine perception du Temps, il pourra quand même ressortir du gouffre ?

- Exactement, vous avez tout compris. Partons sans plus attendre, Séraphin, lui, ne peut peut-être même plus être.

֎ ֎ ֎

 

 Séraphin se retrouve à l’orée de la clairière, il apparaît d’un coup. Le soleil vient de se lever, mais les quatre chefs de clan sont déjà ou encore attablé. Séraphin s’avance et sort discrètement de sa jambière son couteau qu’il garde en cas de nécessité.  Alors qu’il n’est plus qu’à quelques pas de Cendre, il se jette sur lui et le taillade, le déchiquette, le découpe, l’entaille, le rase, le râpe, le tue, le mange, écrabouille son cœur et détruit son corps. Il recommence l’opération, plus violemment, sur Tronc, et encore plus violemment sur Eaupure. Il s’approche de Géode, qui lui offre son corps, ses formes, elle se donne toute entière aux pulsions animales et sexuelles dont Séraphin est sujet. Il la déshonore de sa virginité, s’aventure en elle jusqu’à la violenter, la violer. Il l’allonge sur la table, l’arrose de son urine, salit ses cuisses, déforme son visage, tire et tend ses seins jusqu’à les arracher du torse ; il lui arrache les yeux et lui enfonce dans la gorge, il la lacère, la fait souffrir, il ne veut pas qu’elle meure, non, pas tout de suite, avant, elle doit pleinement subir les actes de ces pulsions sexuelles, animales, cruelles, dangereuses. Ainsi, pendant longtemps, jusqu’à ce que le soleil soit à son zénith, les pulsions s’agitent et se déversent de Séraphin en Géode. Son ventre se gonfle de plus en plus, à vue d’œil, elle est enceinte. Séraphin va être père. Ça y est, c’est une fille. Et sans scrupules, Séraphin viole l’innocence même, ce bébé, cet être encore pur. Puis il tue Géode, et s’abîme dans d’horribles pulsions avec la chair de sa chair, puis il la tue. Il regarde autour de lui. Une personne l’observe depuis le menhir des Venteux. C’est Joie. Elle l’interpelle :

- Que vous est-il arrivé, Séraphin ? Où est le vrai vous ? Là, vous n’êtes pas vous, vous êtes un Autre, vous êtes l’image de Arcimboldo Poets, votre ancêtre, qui lui ne répondait qu’au pulsions. Où êtes-vous, Séraphin ?

- Joie, c’est bien vous ?! Oh, que faire pour me faire pardonner ?

- Il n’y a rien à pardonner car rien ici n’est vrai, tout est faux, tout est Néant, non-être. Vous êtes encore dans le gouffre, Séraphin, et ce n’est pas en vous comportant ainsi que vous en sortirez. Jamais.

- Et que faire ? Que Faire ? QUE FAIRE DE MA VIE ? DE MOI-MÊME ? DE MON ÊTRE ? POUR SORTIR, AH DIEU, JE TE SUPPLIE, JE NE T’AI PAS OUBLIÉ, JE T’EN PRIE, PARDONNE-MOI ! CAR J’AI PÉCHÉ ENVERS ET CONTRE TOI, JE T’EN PRIE, PARDONNE-MOI ! PARDONNE-MOI !!!

- Mais tu sais déjà quoi faire, Séraphin, dit Joie. Tu le sais déjà.

- … Sois Infini… face à l’ombre. Qu’est-ce qui s’oppose à l’ombre, … la lumière, le feu. Mais oui, c’est cela, le feu n’a pas d’ombre, ou seulement une ombre de lumière, mais pas une ombre de ce gouffre. Il faut que je sois un feu Infini.

 

À ces paroles, Séraphin pense être un feu et deviens le feu. Il grandit, englobe l’univers parallèle, le gouffre alors ne peut plus le contenir, et l’expulse. Le gouffre a perdu sa première bataille, mais il a toujours été là, et il sera toujours là. À jamais. Séraphin se réveille aux côtés d’un immense cerf, aux multiples cors. Il se sent bien, inchangé, et il se rendort, apaisé. 

֎ ֎ ֎

Au village, alors que la matinée était grise, morne, comme sans vie ; le midi voit arriver un flamboyant soleil, immense et beau, lumineux et universel. Alors que les ramassent les débris calcinés de la demeure de Luc, un événement encore non expliqué se produit. Des cendres de cette vie pousse un arbre, à toute vitesse. En quelques minutes, le camphrier fait déjà presque deux mètres, il s’épaissit et grandit à vue d’œil. La maison, qui était légèrement en dehors du village, voit fleurir à sa place un splendide, magnifique et merveilleux camphrier. En fin d’après-midi, il fait presque cinquante mètres, mais il continue de pousser. Ce n’est qu’à la tombée du jour qu’il s’arrête de grandir, à soixante-quinze mètres environ. C’est le dieu protecteur du village. Le camphrier des renommées.



֎ ֎ ֎

Séraphin s’éveille en mouvement. Il est assis sur le dos d’un gigantesque cerf, majestueux, au pelage brun veiné d’or. Il avance lentement, et les arbres s’écartent pour le laisser passer, si bien qu’il poursuit son chemin sans jamais s’arrêter. C’est un Dieu de la forêt, sans doute, pense Séraphin. Alors qu’il commence à se rendormir, il entend des voix qui l’appelle, lui, par son nom. Les voix se rapprochent de plus en plus. Le cerf enjambe un cours d’eau et arrive dans une petite clairière. Les quatre chefs sont là. Ils voient le cerf et tombent en extase devant lui. Le cerf pose Séraphin au sol, puis s’en retourne dans la forêt, sans un bruit. Eaupure relève la tête et voit Séraphin debout, là ou avant se tenait le cerf. Il se relève, court vers Séraphin et l’étreint de ses bras. Les mots ne suffisent plus pour exprimer cette joie intense qui enflamma la clairière à ce moment-là. Toujours est-il que quelques heures plus tard, la Réunion commençait vraiment pour les différents clans. Eaupure commence :

- Chers amis, enfin nous sommes tous réunis pour pleinement parler de ce dont nous parlerons. Juste avant cela, j’aimerais te parler à titre personnel, Séraphin. Tu te trouves inchangé, toi-même, alors certes, tu es toujours toi, mais ton toi à évolué. Tu n’es plus ce que tu étais avant, tu es ce que tu es maintenant. Tu es devenu Autre, mais cet Autre est (en) toi. Tu es vraiment différent, ton fondement à changé, tu es Autre. Mais puisque nous sommes tous ici à la fois tous autres et tous nous-mêmes, cela prouve que tu es toi. Bon retour parmi nous.

- Pour résumer, tu me dis que ce que je dis que je suis n’est pas ce que je suis en train d’être en le disant, c’est bien cela ? Donc, je suis changé, mais pas vraiment comme je suis en train de le dire. Je comprends, …

- …

֎ ֎ ֎

Quelques jours plus tard, à l’orée de la clairière, des aux revoir, « à l’année prochaine », « portez-vous bien ». Géode est partie tôt le matin, Cendre également. Tronc peu après. La réunion s’est avérée fructueuse, importante et tout ce qui devait être abordé à été abordé. Il est midi, le soleil chante, la forêt respire, les arbres se grandissent pour capter le plus de lumière solaire possible, les oiseaux sifflent gaiement dans le vent, des perdrix cancanent, des oies sauvages volent dans le ciel, le Temps est beau. Un brâme de cerf à peine perceptible retentit, tout est bien. Séraphin et Eaupure se séparent. Ils se reverront sans doute l’année prochaine, si rien de malencontreux n’arrive d’ici là. Une embrassade, et voilà Séraphin qui s’enfonce dans la forêt, en veillant à ne pas quitter le sentier, qui sait où cela pourrait le mener, cette fois. Il retrouve, au fur et à mesure de sa marche, la forêt de petits arbres entremêlés, ainsi que les nombreux sapins qui composent la partie Est de la grande forêt de l’Ouest. Alors qu’il se restaure sommairement, d’une pâte de baies et d’un peu d’eau, une idée flamboyante lui traverse l’esprit. Et si, comme dans l’univers parallèle où il avait apparu en premier, il suffisait de visualiser un lieu dans son esprit et de vouloir y être pour y être. Il pense alors fortement à l’orée de la forêt aux abords du village, il devient cette pensée, ferme les yeux dans la forêt, sur le sentier, et, lorsqu’il les rouvre, il est à quelques centaines de mètres du village seulement. C’est un miracle. Plutôt un possible accompli. Alors qu’il s’approche du village, qui est baigné d’un soleil radieux, resplendissant, il aperçoit Paul qui s’avance vers lui à grandes enjambées, ce qui est assez inhabituel venant de sa part. Il arrive à sa hauteur. Des mots s’échangent :

- Bonjour, Séraphin, j’espère que tout est bien allée pour vous, durant ces sept jours d’absence

- Une semaine déjà, que le temps passe vite. Oui, cela s’est bien passé, juste un matin où je me suis perdu dans la forêt en me rendant à la réunion, mais rien de bien grave. Et toi, de ton côté, au village, rien de neuf ?                                           - Hélas si, Luc est mort il y a quelques jours, et le soir après sa mort, sa maison a volée en cendres, à cause d’un éclair. Et, miracle de la Nature, un gigantesque camphrier a poussé à la place de sa demeure. Admirez comme il est magnifique.

- Effectivement, c’est stupéfiant. Il me rappelle les arbres du cœur de la forêt, qui peuvent atteindre plusieurs centaines de mètres de haut, par sa majestuosité notamment, …

- Vous avez l’air d’avoir changé, Séraphin, vous avez l’air, … comment dire, … plus vous qu’avant. Ça vous va bien. Bon eh bien je vous souhaite un bon retour chez vous, je vais aller aider Gary à construire un nouveau bâtiment qui enrichira prochainement le village, une salle de réunion pouvant nous accueillir tous, à laquelle sera accolée une petite demeure. Bonne journée

Et la vie de Séraphin repris son cours, plus ou moins comme avant. Mais une chose était sûre, il n’avait jamais été autant lui-même. 




Ecriture Libre - Le gouffre des Ombres (1) de Paul Cohendet

 



                        Le jour où Gary et Joie arrivent au village, Séraphin Poets, chef du village, tire sur ses 90 ans. Lui qui est né dans le village trouvait et trouve aujourd’hui encore fascinant ces corps de la ville. Ils paraissent plein de vie, leurs corps transpirent. Après avoir reçu le « je », leurs corps s’étaient mis à transpirés, leurs vêtements leurs collaient aux corps, et dévoilaient leurs formes qui ravivent en Séraphin des braises ardentes. 90 ans, certes, mais qui en paraît 40. Mais il n’a pas encore réussi à approcher Joie, jamais il n’en a encore eu l’occasion, depuis que le couple s’est définitivement installé au village. Il y a quelques mois, ils se sont mariés, et Joie partira dans quelques jours en Exil de naissance, un exil d’un mois avant la naissance de l’enfant pour faire sa paix intérieure. Et dans quelques jours, il y aura une Réunion des clans. Le village est considéré comme un clan mais les ancêtres de Séraphin ont préféré la nomination de village, plus valorisatrice. Il existe quatre autres clans. Il y a les Terreux, qui se terrent dans les sous-bois de la grande forêt de l’Ouest ; les Écorcés, qui se perchent en haut des arbres, dans des cabanes de feuilles, dans la grande forêt de l’Ouest ; les Minérals, qui vivent dans des grottes par-delà la grande forêt de l’Ouest, les Aqueux, les gardiens de la forêt, qui habitent des bulles dans les multiples lacs de la forêt. Le village et ses habitants sont, aux yeux des autres clans, les Venteux. Au centre de la forêt, une clairière, une table, cinq chaises, le Cercle des Temps et des lois. Séraphin partira dès demain pour être à la Réunion au rendez-vous donné. En attendant de partir, il profite de l’atmosphère du village, son chez lui pour la vie. Il voit, regardant au loin, Paul, qui approche d’un pas nonchalant, lentement mais sûrement. Quelques mètres.  

- Bonjour, M. Poets. Demain déjà vous repartez pour une de ces exécrables réunions. Vous êtes sûr de ne pas vouloir que quelqu’un vous accompagne ?

- Non, merci bien, Paul, mais le Contrat des clans est très clair : « Qu’un chef ne vienne pas seul à une réunion de clan, et notre accord de pacification sera rompu ». On ne peut pas se permettre d’avoir une guerre sur les bras, tu en conviendras. Donc je fois y aller seul. Encore une fois. Car tu ne sais pas comment ils s’expriment. Les Terreux baragouinent des gargouillis incessamment longs et inaudibles ; les Écorcés ont la voix cassante et insupportable à l’oreille ; les Minérals résonnent par des sons, des vibrations cristallines ; les Aqueux parlent la voix de l’eau, c’est-à-dire toutes les langues, c’est pourquoi ils sont les médiateurs et les gardiens de la forêt. Il n’y a que le chef des Aqueux, Eaupure, qu’il me tarde de revoir. Son savoir s’approche du tien en termes de quantités, mais dans d’autres registres. 

- Vous avez un objectif dans cette réunion, revoir Eaupure ; la réunion ne vous paraîtra pas inutile, croyez-moi. Au plaisir de vous revoir, Séraphin.

- À bientôt, Paul, à bientôt.



   La journée s’achève dans le silence et le calme, la Nature respire, entre chien et loup, et le soir arrive. La nuit, semblable aux autres, naturelle et calme. Le lendemain matin, avant même les premières lueurs de l’aube, Séraphin est déjà parti. Sa maison étant la plus à l’est du village, légèrement en surplomb, il traverse le village de part en part, d’est en ouest, passe devant la demeure de Joie, et continue son chemin. Il emprunte un chemin qui mène à la Cabane aux Secrets, la dépasse, et s’enfonce dans la forêt sur un sentier qui disparaît presque sous la végétation ; sous les fougères, petits buissons de baies rouges, violettes et blanches, des orties en bouquets, des ronces. Le sentier est bordé d’une très dense forêt, opaque, presque sombre, obscure à l’horizon.  De temps en temps, des petits animaux tels que des hérissons, des lièvres ainsi que des oiseaux passent au-devant de Séraphin ; de temps en temps, des troncs tombés en travers du sentier doivent être enjambés, et Séraphin s’en affranchi sans difficultés. Après une journée complète de marche, la nuit est déjà tombée depuis quelques heures, Séraphin construit sa tente à la lueur de sa bougie. Comparée au village, la forêt est très bruyante la nuit. Des bruits d’animaux, des craquements d’écorces, des bruissements sur le sol, le vent dans les feuilles et les branches. Séraphin s’endort quand même et malgré tout très rapidement. Quelques heures à peine, et le voilà déjà reparti. S’il avance à un bon rythme, il arrivera à la clairière en fin de journée, où normalement l’attendra Eaupure, comme chaque année. Comme la veille, les mêmes odeurs, le même sentier qui semble n’avoir pas de fin, les mêmes bruits, sons, vibrations, et pour autant, Séraphin ne s’en lasse pas car visuellement, c’est un régal. Au fur et à mesure qu’il s’enfonce dans la forêt, des nouvelles plantes, arbres, espèces animales, apparaissent. Au loin, on l’entend à peine, un bruit d’eau qui grandit. En fin de journée, la forêt s’éclaircie, perd de sa densité, les arbres s’espacent, les fougères se font rares, il ne reste que quelques oiseaux qui volètent, le silence s’impose peu à peu, le silence pur, comme l’eau. Séraphin arrive au niveau d’un menhir où est gravé le nom de son clan. 

       


Le menhir borde une clairière, bordée par cinq menhirs, un pour chaque clan. Deux menhirs à droite, Séraphin aperçoit Eaupure, 75 ans, qui commence à porter le poids de ses années sur ses épaules. Il a vieilli depuis l’année dernière. La peau de ses mains est plus parcheminée qu’avant. Des rides creusent ses joues et plissent ses yeux, ses cheveux sont devenus totalement blancs, une dent, une molaire de l’arrière, est tombée. Ce qu’il reste de vivant en lui, ce sont ses yeux, d’un bleu outrenoir, qui pétillent sous l’emprise d’une grande force ; et sa stature, toujours très princière. De plus, il porte désormais l’écharpe blanche, un signe de sagesse chez les Aqueux.  Cette écharpe donne d’immenses pouvoirs sur la grande forêt, qu’il faut manier avec puissance, que seul celui qui possède l’écharpe pure peut diminuer. C’est le père d’Eaupure, Eau, qui est le sujet de cette écharpe. Séraphin s’approche d’Eaupure.

- Les Venteux vous saluent, Ôh Grand Gardien de la Grande forêt de l’Ouest, longue vie à la forêt. Tu vas bien ?

- Séraphin, mon amin cela fait déjà un an, le temps passe à une telle vitesse, la forêt enchaîne et change de visages sans cesse. Louée soit la Sainte Mère Nature. Pour répondre à ta question, la forêt va bien. Je te l’ai déjà dit, les Aqueux nous avons une conscience et une mémoire collective. Ici et maintenant, je m’individu devant toi, en temps normal je/nous/on te dirais que les Aqueux/nous/je/on sommes heureux de te voir. Mais je préfère t’épargner un exercice de traduction, aussi je m’individu pour toi. Non, ne me remercie pas, remercie plutôt la forêt, car je suis la forêt, je suis dans la forêt, je suis moi dans la forêt, je fais parti de la forêt, la forêt qui est autre, qui est mon autre en moi qui suis-je dans la forêt qui est en moi car je suis en elle. Tu comprends, c’est très simple. Et sinon, toi, fils du vent, comment vois-tu le temps aller ?

-Ma foi, je me fais vieux, dans quelques années la terre me reprendra. Des nouveaux venus au village, ils se font de plus en plus rares, dont une nymphe qui me fait tourner la tête.

-En parlant fleur de vie, de naissance, de renaissance du monde, mère d’Ici, les trois autres clans ont élu de nouveaux chefs. Bout, le chef des Terreux, est mort une semaine après la Réunion de l’année dernière, remplacé par Cendre, jeune homme d’une trentaine d’années, intelligent mais borné sur les bords. Les Écorces ont perdu Branche il y a quelques mois, remplacé par Tronc, son propre fils, presque cinquante ans, un chasseur réputé de par chez lui, assez rentre dedans. Enfin, les Minérals ont perdu Amas il y a quelques jours, remplacé par sa fille Géode, vingt-deux ans, du sang neuf. La réunion de demain sera l’aube d’une nouvelle ère. Nous sommes les vestiges de l’ancienne ère, enfin, vestiges, toi tu ne vieilli pas, donc… représentants. Bon, allons chez moi, ma femme Eauclaire nous attend, j’ai un bon vin de baies qui va te plaire.



Les deux amis partent sur le sentier des Aqueux, la nuit est noire.

Le lendemain, Séraphin se réveille, la bulle de Eaupure est remontée à la surface du lac, le jour n’est pas encore levé, mais Eaupure et Eauclaire sont déjà partis rendre hommage aux eaux et à la forêt. Séraphin se lève, s’habille, et sort de la bulle. La réunion commence dans quelques heures, Séraphin part en balade dans la forêt, hors des sentiers, vers le Mont Tagne, au nord du lac ; il se redirigera grâce au bruit de l’eau. En marchant, il revoit des animaux, de grands cerfs, sangliers, et même un Merle aux Pontys, un oiseau rare et emblématique du clan des Écorcés. Les fougères font plusieurs mètres de haut, les arbres sont immenses, les troncs massifs, tout est plus grand dans cette partie de la forêt, signe d’un plus grand soin et d’un plus grand respect vis-à-vis d’elle. Des petits ruisseaux dévalent les pentes qui se forment, Séraphin approche du Mont Tagne. Soudain, alors qu’il s’apprête à retourner sur ses pas, un cri de femme retentit. Puissant, aigu, glaçant. Séraphin s’élance en direction de la source du cri, sans se poser de questions. Alors qu’il enjambe un tronc, le cri retentit de nouveau, plus proche, plus puissant, plus strident ? C’est juste derrière cette arrête, là, à quelques mètres. Là, un gouffre noir, profond, opaque, un gouffre de Néant, de non-Être, de Vide, de Rien. Il happe la lumière, l’espace, le temps, l’air, ce qui l’entoure. Devant tant de Néant, la tête de Séraphin lui tourne, de nouveau, un cri. Il vient du gouffre.  Debout au bord du gouffre, Séraphin se sent mal. Le sol cède sous ses pieds, et il tombe dans le Néant.

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Au même moment, au village, son ennami (ennemi-ami) de toujours, Luc Éphane, décède d’une fulgurante crise cardiaque, à 90 ans. Paul le trouve quelques minutes plus tard seulement, lui apportant sa cruche d’eau journalière. Le village est en émoi, un des piliers du village vient de s’effondrer. Et le prêtre qui n’est pas là, encore pour quelques jours à la réunion des clans. Par un vote à mains levées, Paul est désigné par la majorité pour prêcher et rendre hommage, diriger la Messe de Mort de Luc Éphane, le soir même. Les anciennes et les enfants versent des larmes, malgré la dure vérité ; les hommes tentent de reset stoïques, mais certains laisse tomber leur cage d’image d’homme fort et se laisse aller à leurs sentiments. Paul arrive à rester impassible, Perrine, à ses côtés, ne pleure pas non plus. Ils sont les garants de la non-tristesse. Il va falloir organiser la cérémonie, aller chercher le menuisier, le bougier, le fleuriste, rendre hommage. Henry Entel a construit, assemblé, monté le cercueil très rapidement. Les planches viennent du Vieux Séquoia, un sapin planté dans le jardin de Luc, pour que tout ce qui sera son tombeau le ramène à son chez lui. Marthe, la faiseuse de bougies, en a rapidement confectionnée une cinquantaine, c’est un travail colossal. Grégoire Entures, son mari, a passé sa journée à cueillir des fleurs pour en faire de grands bouquets, pleins de couleurs, pour rappeler au mort la joie de vivre. Alors que le soir approche, tous les villageois, anciennes, vieillards, femmes, enfants, hommes, convergent vers les Champs des Souvenirs, là où les morts sont enterrés. Un trou, fraîchement creusé, attend le cercueil. Les porteurs le pose avec délicatesse au fond du trou, puis le recouvre de terre. Paul prononce alors un court discours qui rappelle les valeurs morales de chacun, l’importance de la vie, l’inéluctable fatalité de la mort, et sur l’être-soi. Le soir, c’est le recueillement, le silence.

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Au même moment (où Séraphin tombe et Luc meurt), la Réunion des clans est ouverte. Eaupure porte fièrement son écharpe, mais est profondément troublé de l’absence de Séraphin. Cendre, du clan des Terreux, est vêtu d’un simple pagne crasseux recouvert d’un mélange de suie, de cendre et de boue. Il ne lève la tête que pour saluer très sommairement Eaupure. Tronc, du clan des Écorcés, est drapé dans une large cape de feuille, et, avec son horripilante voix caquetante, cassante, il n’arrête pas de meurtrir la grande forêt de l’Ouest en lui en rompant le silence. Géode, du clan des Minérals, est totalement dénudée pour être en parfaite communion, vibration avec les menhirs du cercle. Son corps parfait, bien dessiné, généreux, mais pas excessif, fait surgir des envies à la table. Et Séraphin qui n’est pas là, que fait-il, s’est-il perdu ? Sans doute, il n’a pas su retrouver son chemin. Où alors… Eaupure se lève soudainement et prend alors la parole, parlant simultanément les trois langues des trois clans :

- Chers amis, frères et sœurs, j’ai toutes mes raisons de croire que mon ami, notre ami, Séraphin des Venteux, s’est perdu dans la forêt, vers le Mont Tagne, où il est parti ce matin. Seulement, en ce lieu, vers le cœur ancestral de la forêt, règnent des esprits, des forces surnaturelles, des puissances effrayantes, des lieux maudis, des dieux même. Si nous ne faisons rien, Séraphin nous quittera à tout jamais, et le monde perdra une part de son salut. Laissez-moi vous conter l’histoire du Gouffre des Ombres, … 



jeudi 21 janvier 2021

CSD Terminale HLP (groupe 2)- Cours du 22/01/2021

  

2) Ce que l’homme doit: l’auto-limitation 

Si nous relisons le texte à la lumière de ce que nous venons de développer, nous nous apercevons déjà de l’ambiguïté du terme utilisé dés le départ, de sa difficulté de traduction. l’homme est une « merveille » (« deinos », qui signifie aussi « ce qui inspire de la crainte ») et immédiatement suit une nuance de grandeur, de dépassement: « Il n’en est pas de plus terrible que celle de l’homme ». 

On peut mettre cette phrase qui résonnera bien des siècles après sa rédaction avec l’argument ontologique de l’existence de Dieu posé par Anselme de Cantorbéry (1033 - 1109) qui soutient que la pensée de Dieu est la pensée d’un être tel que rien de plus grand ne peut être conçu. Selon Saint Anselme, il serait donc contradictoire d’envisager la possibilité que Dieu ne puisse pas exister puisque si on le faisait cela supposerait que l’on se représente précisément quelque chose de plus grand que Dieu, à savoir un Dieu (autre) qui, en plus, aurait l’existence. Par conséquent, il faut bien que Dieu existe puisque la lui refuser supposerait une limite et que son concept est tel qu’il n’en a pas. Dieu c’est l’idée d’un être sans limite, et concevoir qu’il n’existe pas, qu’il ne soit qu’une idée, c’est lui imposer la limite de n’être qu’une idéeDieu est donc l’idée d’un être dont l’être dépasse tout, y compris cette limite, cette restriction de n’être qu’une idée. Dieu c’est l’idée dont le contenu dépasse la forme, dont l’objet dépasse sa texture formelle d’idée. Dieu c’est du non-limitable, c’est le concept même de ce qui dépasse le conceptualisable. 

Ce raisonnement qui sera donc rédigé 1500 ans après la création d’Antigone est comme l’exact inverse de celui-ci. Tout ce que Saint Anselme décrit comme étant ce qui de la transcendance de Dieu induit son existence, Sophocle le pose dans ce qui, de l’immanence de l’Homme, impose absolument l’indétermination de son essence. Ce qui rend Dieu existant, c’est qu’il soit Dieu c’est-à-dire illimité alors que Sophocle nous dit que ce qui rend l’homme illimité et donc capable de tout , indéterminable dans son essence, c’est qu’il ex-siste. 

  

                    En d’autres termes, Dieu sort de son concept même pour saint Anselme et nous contraint donc de le reconnaître comme existant, alors que, pour Sophocle, l’être humain est ce dont l’existence ne cesse de sortir de toute limitation par le génie de cette habileté technique qu’il s’est forgée par lui-même et qui, dés lors, nous oblige à le considérer comme une sorte d’anomalie conceptuelle. Si c’est de l’intérieur même de sa nature, de son essence que Dieu nécessairement existe, c’est par son existence (ex-sistere: sortir de soi) que nous pourrions dire de l’homme qu’il « s’infinit ». Dieu, c’est l’idée même d’un être tel que l’on ne peut rien concevoir de plus grand, L’Homme, c’est la réalité même d’un être tel que rien de plus grand ne peut s’effectuer par lui-même.  
                         Si Dieu est illimité dans son concept, l’homme est inarrêtable dans ses actes et c’est en cela qu’il est « deinos ». Dieu et l’homme sont ainsi posés, dans le jeu de perspectives de ces deux références, comme les figures exactement contraires de ce passage de l’essence à l’existence, de l’être à la réalité. Ils franchissent tous les deux la même frontière mais dans le sens contraire, et l’homme est évidemment le plus dangereux des deux puisque son émergence dans le réel fait imploser l’idée même que l’on puisse imposer des limites conceptualisables à ce qu’il fait concrètement, réellement, techniquement.

Il faut aller jusqu’au bout de ce jeu de références entre saint Anselme et Sophocle car on mesure ainsi tout ce que ce texte à tous égards prophétique recèle en terme d’avertissement impérieux adressé à l’homme quand à lui-même. « Méfie-toi de toi! » dit en substance le choeur d’Antigone au genre humain parce que précisément tu n’es pas vraiment un genre, ou une espèce, ni même un être, mais ce qui excède la notion même d’être, de concept définissable. Tu consistes dans un style d’être qui déborde de toute part l’idée même d’être. Tu te définis comme ce qui n’en finit pas de « devenir » et par là même, on ne sait pas jusqu’où tu peux aller, tu es le chaos qui s’insinue dans l’ « eidos », l’indéterminé qui rend impossible la fermeture de la conceptualisation. Tu es cette part maudite du réel suffisamment explosive et ex-sistante pour déranger le monde supraterrestre des Idées platoniciennes. 

Si le Dieu de saint Anselme est le concept dont l’idée même requiert qu’on lui accorde l’existence, l’Homme de Sophocle est la réalité dont la démesure inventive et ingénieuse force de lui-même et par lui-même (autodidacte) la frontière du concept, de l’un, de la définition, des idées et de l’ordre pour y insinuer du chaos, de la monstruosité, du désordre. Dieu est l'idée d'un être dont l'être fait imploser l'idée et l'Homme-deinos de Sophocle, c'est l'effectuation d'un mode d'existence dont l'explosivité et le génie excède l'existence. 

Le poète allemand Holderlin (1770 - 1843) n’est donc pas du tout insensé lorsqu’il décide de traduire Deinos par monstrueux, car même si cette traduction cadre moyennement avec la première partie du Stasimon, il correspond parfaitement à la deuxième et on ne peut qu’être surpris finalement de ce que la postérité désigne ce passage d’Antigone d’ « ode » à l’homme quand il est clair qu’il se termine par une malédiction: « Qu’il n’ait plus de place dans mon foyer, ni parmi mes amis! »

C’est indiscutablement dans le registre lexical du numineux qu’il nous faut chercher la bonne traduction de « Deinos », à supposer qu’elle existe, et avec tout ce que cela induit de paradoxal puisque l’homme précisément est une créature « du bas », vivante, existante, réelle dont l’effet de terreur donc ne peut pas venir d’une puissance supérieure, surnaturelle, mais au contraire d’une habileté fabricatrice, besogneuse, laborieuse, mais indéterminée dans son développement comme dans sa finalité. L’homme est un être dont l’immanence est menaçante, suffisamment en tout cas pour déranger l’ordre transcendant des idées. Le Dieu de Saint Anselme c’est l’être dont la transcendance « déborde » dans l’immanence, l’Homme c’est le deinos dont l’immanence fracture et viole l’ordre de la transcendance, de l’Idée, de l’Eidos. 

Si nous prêtons attention au début du passage, nous réalisons à quel point la description de l’action de l’être humain semble continuellement puiser dans le vocabulaire de la « résilience » (capacité à surmonter les traumatismes) et de la prédation. L’Homme « lutte »: il tourmente, enserre, prend, se rend maître, mettra sous le joug, etc. Il force les forces. Il s’arme contre tout et ne se voit désarmé contre rien de ce que peut offrir l’avenir. Autant de termes soulignant que son habileté n’est pas spontanée, ni naturelle, ni corporelle mais exosomatique: « Par ses engins, il se rend maître ». C’est ainsi que nous en arrivons à l’affirmation d’un savoir autodidacte, ce qui signifie que cette habileté ne lui pas été transmise mais qu’il se l’est donnée à lui-même.

 


              Auto-didacte, l’homme s’affirme et acquiert ainsi une autorité: il est celui qui augmente la confiance que l’on peut placer en lui par son action. Et cette autorité nécessairement pose la question des « valeurs ». Capable de créer des cités, de les administrer, de lutter contre les éléments et contre la mort, il se révèle capable de créer de toutes pièces une autre temporalité que celle, cyclique, des éléments. Dans un monde au sein duquel les éléments « sont », il insinue le décalage du devenir et pose ainsi la question des limites. Ce n’est donc pas seulement qu’il s’affirme dans la nature comme celui qui peut vaincre la résistance des éléments et troubler ainsi complètement les lignes de ce qui est possible et impossible dans le monde, mais c’est aussi qu’il dessine au coeur même d’une puissance établie et « donnée » la perspective tendancielle d’un « devenir », d’une indiscernabilité. Il est comme un rouage qui, dans un mécanisme, se donnerait miraculeusement la capacité de gripper l’engrenage, de créer une sorte de fonctionnement auxiliaire et autonome qui dés lors pousserait la machine dans une fonctionnalité démente, ou en tout cas improgrammable, distincte de sa finalité d’origine. Puisque il n’est pas de limites que la nature puisse imposer à cet être, il n’existe pas d’autre possibilité, voire nécessité que celle qui consiste pour lui à s’en fixer à lui-même. A l’anomalie que constitue cette aptitude autodidacte de l’Homme , il faut absolument que réponde une capacité auto limitatrice, c’est-à-dire la volonté et le pouvoir de se donner à lui-même des lois, des commandements. 

Peut-on fixer des limites à l’être humain? Techniquement non, selon Sophocle, d’où la nécessité qu’il s’en fixe à lui-même d’un point de vue, légal, moral, religieux: « Qu’il fasse donc dans ce savoir une part aux lois de son pays et à la justice des Dieux. » Il est sans conteste un fond d’athéisme assez sidérant dans ce texte car c’est à l’homme lui-même de s’imposer l’obéissance aux Dieux. S’excluant par son habileté et l’esprit d’innovation de ces techniques des limites de la nature, il lui faut impérativement s’imposer à lui-même le devoir de piété, d’adhésion à l’idée même de justice des Dieux. Peut-on se faire un devoir  civique de croire? C’est cette question qui s’avère profondément troublante car le choeur ici n’évoque nullement qu’il encourt, faute de se soumettre, la punition des Dieux, mais plutôt celle de se faire rejeter par la cité, par ses amis, comme si l’homme n’avait finalement pas d’autre juge de ses actions que l’homme lui-même. Il ne s’agit pas de croire aux dieux parce qu’ils sont les dieux mais pour ne pas sortir du cadre humain de la cité. L’inhumanité ou la non humanité est donc constamment à la portée de cet être merveilleux et terrible qu’est l’homme parce que rien hormis lui-même ne lui opposera jamais la résistance de limites, pas plus la nature que les dieux (qui dans les religions panthéistes ne font qu’un).

C’est, par conséquent, une malédiction humaine et rien qu’humaine qu’encourt le criminel humain. Le chœur ici ne peut pas viser, au-delà de l’Humain lui-même, quelqu’un d’autre qu’Antigone, la « soeur fondamentale » du genre humain, la figure même de la sororité, de la fraternité, c’est-à-dire du primat du rapport horizontal sur le vertical (immanence). L’Homme est un être structurellement « sans forme », taillé dans la démesure dont il s’est doté lui-même par l’acquisition exclusive d’un savoir technique et autonome. Si l’on fait passer l’amour d’une soeur pour son frère au-delà des lois de la cité, alors plus rien ne peut faire « limite ». Que les lois d’un pays et la justice des dieux soit identique ou dise la même chose, c’est ce qu’Antigone contestera par la suite, mais le chœur lui ne fait pas cette distinction de telle sorte que les décrets d’un roi et ceux des Dieux ne font qu’un et qu’en refusant de s’y soumettre, Antigone s’inscrit totalement dans  ce qui fait de l’homme un Deinos, un être terrible qui n’est pas habité naturellement du sens de la mesure.

  


3) Ce que l’homme est: Deinos

Si par « on » dans la question « peut-on fixer des limites à l’Homme? » on entend un être ou une autorité extérieure à l’homme, alors la réponse est clairement « non » selon Sophocle, ce qui révèle bien la nature immanentiste de ce stasimon. Il n’est pas de contrainte qui puisse peser sur ses actes. Le salut ne peut venir que de l’autonomie, ce qui fait de l’homme et seulement de lui un être moral. De la technique suit directement l’exigence morale car si nous étions, de fait, cadrés par des limites naturelles, aucune conduite ne se manifesterait à nous comme « devant » être la notre. Elle s’imposerait de fait, et c’est tout. L’homme est autodidacte, ce qui rend nécessaire qu’il s’auto-limite et cela impose qu’il soit autonome.

Mais la violence des termes de la malédiction formule assez clairement la très vive acuité du problème, sa nature indécidable en une seule fois. Cela se joue à chaque instant. L’être humain est une condition dont l’orientation vers la sanctification ou vers la malédiction se joue à tout moment de son évolution. C’est bel et bien dans ce suspens qu’il consiste, et c’est ce suspens que l’ambiguïté intraduisible du Deinos exprime.

Ce texte est ainsi comme le tain d’un miroir dans lequel l’esprit de toutes les époques traductrices vont se donner à elle-même le reflet qui correspond à ce qu’elles sont, ou plutôt à ce qu’elles pensent être.

La Renaissance avec Pic de la Mirandole le définit comme une merveille d’ingéniosité. C’est avec Holderlin que l’autre versant du deinos est clairement assumé: monstrueux. « Beaucoup de choses sont monstrueuses en ce monde mais aucune ne l’est autant que l’homme. » Ce n’est pas seulement une traduction « possible », mais c’est aussi une traduction plus cohérente si nous la mettons en perspective avec l’oeuvre dans son entier. Il n’y pas de quoi s’étonner de ce que les ordres du roi soient enfreints dés lors que l’Homme définit lui-même comme ce qui ne peut accepter d’autres limites que celles qu’ils s’imposent à lui-même. Antigone se glisse dans une possibilité, dans une marge de manoeuvre humaine et rien qu’humaine.  Elle explore la monstruosité du mode d’être humain, lequel consiste précisément à n’être pas un être justement mais plutôt un « devenir » contingent, taillé sans chemin préconçu, sans piste tracée hormis celle qu’il dessine dans l’instance même de ses actes.

C’est aussi cette nuance que le philosophe allemand Heidegger va suivre et enrichir. Selon lui, ce stasimon et la traduction qu’en fait Holderlin constitue « le fondement même de la métaphysique occidentale ». Pourquoi? Parce que l’homme y est décrit non pas comme un être mais comme « une violence faite à l’être »  (Ungehuer). Le « Deinos » signifie « le violent conçu comme celui qui emploie la violence, qui non seulement en dispose, mais est faisant-violence, parce que l’usage de la violence est le trait fondamental non seulement de son faire, mais bien de son être-Là »

Sachant que ce passage se situe dans « introduction à la métaphysique » vingt pages avant ce qui a été interprété comme un éloge passionné du national-socialisme, la plupart des commentateurs se démarquent de cette traduction sans percevoir, au-delà de son contexte historique  (mais précisément cela renforce l’idée assez poignante d’un « texte-miroir » défiant du fond de l’antiquité chaque époque de se voir elle-même en sa surface comme en celle d’un authentique « miroir de vérité ») que l’on y retrouve exactement le sens qui s’était dégagé de la mise en perspective avec l’argument ontologique de Saint Anselme. L’Homme n’est pas seulement l’être auquel on ne peut pas fixer de limites, il est le « sans-limite », « l’informe », la faille par l’ouverture de laquelle du chaos pur s’insinue dans « la musique des sphères », dans l’harmonie idéale des concepts et des idées platoniciennes. Il est ce qui, dans le fantasme d’un monde entièrement conceptualisable, impose comme une vérité cinglante, et plus que cela encore comme un fait qu’il ne le sera jamais.




Conclusion

Le philosophe et traducteur suisse Etienne Barillier a parfaitement résumé l’ambiguïté philosophique, mythologique et historique de ce  stasimon  comme suit: « l’énigme du δεινόν, c’est tout simplement l’énigme de l’esprit européen, dans son origine grecque, dans sa destinée chrétienne, dans son élan renaissant, dans ses tentations totalitaires, dans son athéisme conquérant, dans sa capacité même de contenir en lui tous les possibles. C’est toute l’énigme de la « dignité » et de la « possibilité » de l’homme, qui est aussi possibilité de la destruction et de l’abîme. Pour mesurer à quel point cela est vrai, il aurait fallu lire l’ensemble du stasimon d’Antigone, afin d’y découvrir, plus largement déployé, le thème fondamental sur lequel l’Europe jouera ses variations. Dans ce chœur des vieillards qui définit l’homme comme l’être indéfini, infini, jusqu’à l’effroi, il aurait fallu commenter « il se l’est enseigné à lui-même », premier chant à l’« autocréation ». Sans parler de ce que l’homme s’est alors enseigné: la langue, la pensée et les « passions instituantes », comme le traduit poétiquement mais véridiquement Castoriadis. Et le δεινόν lui-même, peut-être pourrait-on le traduire par quelque chose comme « digne d’effroi » car l’homme est un être dont la grandeur mérite d’effrayer. Au demeurant, ce qui nous importe ici, c’est de savoir qu’au fil des siècles, jusqu’à nos jours, aujourd’hui surtout, l’homme européen n’est rien d’autre que ce qu’en a dit, ce qu’a permis d’en dire la « tradition classique ». Il est tout entier fils du δεινόν. »

Par ce Stasimon, l’écriture gagne un « sens », c’est-à-dire qu’à l’occasion de ce texte, l’écriture revêt un sens auquel peu d’oeuvres peuvent prétendre, celui de s’adresser, sans aucun risque de se tromper, à tous les hommes qui naîtront après lui. Si comme il est dit dans ce texte, l’Homme est bien fils du Deinos, terrible et merveilleux à la fois, monstrueux, violent, c’est-à-dire profondément instigateur de non sens absolu, d’absurdité, créateur de chaos, ce qui se dit dans la forme littéraire de ce texte, c’est-à-dire dans l’attention qu’il nous faut porter à sa texture même « d’Ecrit », c’est que cette absurdité, aussi confirmée soit-elle aujourd’hui même par nos actes, donne tout son sens à la tirade d’un chœur. Incapable de donner du sens à son histoire par la violence de ses actes, l’être humain se révèle toujours néanmoins à la hauteur de cette tâche qui consiste à créer par l’écriture le sens même du récit. Il se pourrait bien finalement que nos actes même n’ait d’autre finalité que celle de confirmer le sens de cet avertissement de Sophocle.