samedi 13 septembre 2014

"Faut-il préférer le bonheur à la vérité?" (3)



Les impressions suscitées dans cette machine auront été préprogrammées et c’est ce paramétrage qui pose problème, qui ne coïncide avec une caractéristique fondamentale du bonheur : sa plénitude, son ravissement. Le bonheur n’est pas provoqué par quelque chose, il se différencie du contentement (on est content quand nos efforts ont abouti à une récompense). Il définit plutôt un état général de l’être. Aucune expérience ne saurait à elle seule rendre heureux un sujet. C’est la façon de l’appréhender, de la vivre qui peut rendre heureuse telle personne, sachant qu’elle ne provoquerait pas du tout le même effet chez une autre.

Il y a quelque chose de très paradoxal dans le bonheur : il manifeste sans discussion possible un rapport à soi-même fondamental, « travaillé », en ce sens qu’il n’est pas « stimulable ». Mais en même temps, il exprime un don gracieux, une aubaine, une chance, une immersion totale dans un sentiment de plénitude, de sérénité. Autrement dit, il fait signe d’un travail sur soi-même mais il ne saurait pas pour autant se réduire au résultat d’une démarche que nous entreprendrions. C’est exactement comme si nous avions à nous imposer à nous-mêmes une « ascèse », une discipline afin de réaliser que le bonheur est finalement « partout » et « tout le temps ». Il ne s’agit pas de se transformer pour acquérir quelque chose mais pour se rendre compte qu’il n’y a rien à acquérir et que le bonheur réside précisément dans notre capacité à démasquer le piège de cette optimisation. Le bonheur n’est pas lié à l’acquisition de quelque chose, il n’est pas « conditionné » (c’est-à-dire qu’il n’est pas soumis à telle ou telle condition). Il est seulement « là », mais tellement « là » qu’on ne le voit pas. Se pourrait-il que le bonheur ne consiste finalement qu’à éprouver le pur et simple sentiment d’exister, dépouillé de tous les ornements, de tous les vernis, de tous les additifs, dont nous avons pris la mauvaise habitude de le parer ?

Nous retrouvons ici la notion d’ataraxie (absence de troubles) telle qu’elle a été défendue et différemment pratiquée par trois courants de philosophie antique : l’épicurisme, le stoïcisme et le scepticisme. Pour l’épicurisme (Démocrite, Epicure, Lucrèce), il importe de se retenir de sombrer dans la surenchère des désirs dynamiques et de se contenter de satisfaire les plaisirs stables. Epicure distingue les plaisirs naturels et nécessaires (manger, boire, dormir, avoir un toit), les plaisirs naturels non nécessaires (désir sexuel, désir esthétique) et les désirs non naturels et non nécessaires (désir perpétuel de « mieux », honneurs, richesse, pouvoir, luxe, etc.). Une vie heureuse réside dans notre aptitude à n’assouvir que les premiers, occasionnellement les deuxièmes mais jamais les troisièmes. Les Stoïciens (Zénon, Marc-Aurèle, Epictète) nous invitent à toujours distinguer dans les évènements qui nous arrivent ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas. Toute personne qui est à même de n’agir que dans le cadre de ce qu’elle peut faire sans jamais se lamenter de ne pas pouvoir changer ce qui de toute façon n’est pas à sa portée peut être à la fois heureuse et lucide. Les Sceptiques (Pyrrhon, Sextus Empiricus) parviennent à l’ataraxie par ce qu’ils appellent l’ « epoche », c’est-à-dire la suspension du jugement. « La suspension est l’état de pensée où nous ne nions ni n’affirmons rien. C’est la tranquillité et la sérénité de l’âme » - Sextus Empiricus.
Jean-Jacques Rousseau, en 1778, dans les cinquièmes rêveries d’un promeneur solitaire évoquera bien plus tard un état que l’on pourrait rapprocher de l’ataraxie antique (peut-être plus proche de l’épicurisme) :
« Mais s'il est un état où l'âme trouve une assiette assez solide pour s'y reposer tout entière et rassembler là tout son être, sans avoir besoin de rappeler le passé ni d'enjamber sur l'avenir ; où le temps ne soit rien pour elle, où le présent dure toujours sans néanmoins marquer sa durée et sans aucune trace de succession, sans aucun autre sentiment de privation ni de jouissance, de plaisir ni de peine, de désir ni de crainte que celui seul de notre existence, et que ce sentiment seul puisse la remplir tout entière ; tant que cet état dure celui qui s'y trouve peut s'appeler heureux, non d'un bonheur imparfait, pauvre et relatif tel que celui qu'on trouve dans les plaisirs de la vie, mais d'un bonheur suffisant, parfait et plein, qui ne laisse dans l'âme aucun vide qu'elle sente le besoin de remplir. Tel est l'état où je me suis trouvé souvent à l'île de Saint-Pierre dans mes rêveries solitaires, soit couché dans mon bateau que je laissais dériver au gré de l'eau, soit assis sur les rives du lac agité, soit ailleurs au bord d'une belle rivière ou d'un ruisseau murmurant sur le gravier.

  De quoi jouit-on dans une pareille situation ? De rien d'extérieur à soi, de rien sinon de soi-même et de sa propre existence, tant que cet état dure on se suffit à soi-même comme Dieu. Le sentiment de l'existence dépouillé de toute autre affection est par lui-même un sentiment précieux de contentement et de paix, qui suffirait seul pour rendre cette existence chère et douce à qui saurait écarter de soi toutes les impressions sensuelles et terrestres qui viennent sans cesse nous en distraire et en troubler ici-bas la douceur.
Mais la plupart des hommes, agités de passions continuelles, connaissent peu cet état, et ne l'ayant goûté qu'imparfaitement durant peu d'instants n'en conservent qu'une idée obscure et confuse qui ne leur en fait pas sentir le charme. Il ne serait pas même bon, dans la présente constitution des choses, qu'avides de ces douces extases ils s'y dégoûtassent de la vie active dont leurs besoins toujours renaissants leur prescrivent le devoir (…) Il faut avouer que cela se faisait bien mieux et plus agréablement dans une île fertile et solitaire, naturellement circonscrite et séparée du reste du monde, où rien ne m’offrait que des images riantes, où rien ne me rappelait des souvenirs attristants où la société du petit nombre d’habitants était liante et douce sans être intéressante au point de m’occuper incessamment, où je pouvais enfin me livrer tout le jour sans obstacle et sans soins aux occupations de mon goût ou à la plus molle oisiveté. L’occasion sans doute était belle pour un rêveur qui, sachant se nourrir d’agréables chimères au milieu des objets les plus déplaisants, pouvait s’en rassasier à son aise en y faisant concourir tout ce qui frappait réellement ses sens. En sortant d’une longue et douce rêverie, en me voyant entouré de verdure, de fleurs, d’oiseaux et laissant errer mes yeux au loin sur les romanesques rivages qui bordaient une vaste étendue d’eau claire et cristalline, j’assimilais à mes fictions tous ces aimables objets, et me trouvant enfin ramené par degrés à moi-même et à ce qui m’entourait, je ne pouvais marquer le point de séparation des fictions aux réalités, tant tout concourait également à me rendre chère la vie recueillie et solitaire que je menais dans ce beau séjour. »
Jean-Jacques ROUSSEAU, Les Rêveries du Promeneur solitaire, Cinquième Promenade (1778).

Dans la dynamique de réflexion sur le bonheur qui nous a fait passer de la machine de Nozick à la conception antique de l’ataraxie, nous avons finalement dessiné un mouvement qui va de l’enfermement dans ses fantasmes c’est-à-dire du refus de la réalité présente à l’acceptation nue, dépouillée du fait d’exister simplement « maintenant ». Dans Matrix, il convient de bien comprendre deux caractéristiques de la matrice qui sont indissociables l’une de l’autre : d’abord, comme il a été dit, la matrice est une conceptrice, un programme qui produit des stimulations, veille à leur entrecroisement, à leur compatibilité. Les hommes n’adhéreraient pas aux signaux qui sont envoyés à leur cerveau si ceux-ci n’étaient pas « crédibles », s’ils ne constituaient pas par leur entrecroisement une réalité plausible. En même temps, ces excitations ne les mettent pas en contact avec un « Dehors » authentique. C’est comme un « ventre » qui, aussi directif et infantilisant qu’il soit, leur permet de jouir de la satisfaction d’éprouver des sensations dans un milieu programmé à l’intérieur duquel tout n’est pas seulement prévisible mais effectivement prévu.
La deuxième caractéristique réside précisément dans le fait que les machines ont un siècle d’avance sur la fiction dans laquelle ils enferment les hommes :
Néo : « Où sommes-nous ?
Morpheus : Ce n’est pas le lieu qui est important, c’est l’époque. Tu crois que tu vis en 1999, mais nous sommes approximativement en 2199, et si je ne peux pas te le dire avec davantage de précision, c’est que nous l’ignorons tous »
Dans la matrice, personne ne vit au présent, ou plus précisément les machines envoient en 2199 des signaux que les cerveaux des hommes interprètent à tort comme des sensations qu’ils vivent en 1999. Cela pose une question fondamentale : on peut tromper notre conscience la plus superficielle mais peut-on vraiment tromper notre cerveau ? Il y a ce que notre cerveau interprète à partir des signaux envoyés, mais il y a aussi le présent de ce signal et le mouvement électrique de son cheminement jusqu’au cerveau, lequel se fait bien dans notre corps, un corps vivant en 2199. Aucun rebelle ne pourrait exister si nous ne possédions qu’une conscience mentale qui ne ferait que nous proposer après coup la vision de la réalité que notre cerveau nous « re »-présente comme réelle, mais nous jouissons également d’une conscience physique, d’une attention effective à ce que notre corps est en train de devenir.

Comment vaincre les agents ? Pourquoi sont-ils aussi rapides ? Parce qu’à chaque fois qu’un humain leur porte un coup, dans la matrice, il y a, en un sens, 100 ans d’écart entre le coup que croit envoyer l’homme et la réaction de l’agent. On peut dire que les seuls à être assez fous pour combattre les agents sont précisément les rebelles qui, eux contrairement aux hommes endormis dans les caissons, retournent dans la matrice tout en sachant la vérité, mais il ne suffit pas de le savoir pour le faire, il faut le « réaliser » (Morpheus : « Ne pense pas que tu me frappes, sais-le ! »), c’est-à-dire réduire au maximum le laps de temps entre la décision « neuronale » de frapper et le coup effectivement donné, ce que Néo ne parvient à faire qu’à l’extrême fin de « Matrix 1 ». 

Néo est l’Elu quand il est parvenu au « temps zéro » de la distance entre l’influx et le geste, c’est-à-dire finalement à la conscience vraiment instantanée du présent au présent. Il est doté d’une énergie cinétique exceptionnelle. Il n’y a plus de temps de latence entre ce que l’on fait et ce que l’on pense faire. On est à tel point dans son geste que rien de la pensée d’envisager de le faire (projet) ou de la conscience de l’avoir fait (souvenir) ne nous maintient plus à côté de notre acte. C’est la verticale pure de l’instant présent. On n’est que « maintenant », ce que Rousseau, dans un décor tout autre, nous disait déjà. C’est d’ailleurs ce qui explique l’expression du visage de Néo dans ce dernier combat : presque absente, un peu « idiote », incroyablement facile et détendue. Il combat Smith avec un détachement complet, accomplissant le geste simple, pur, exact, la seule chose à faire dans la situation qui se présente à lui maintenant.
Aucun de nous ne peut faire en sorte que cet instant que nous vivons maintenant « ne soit pas » mais chacun de nous peut s’activer suffisamment pour être vraiment, totalement, exclusivement dans cet instant, comme le fait Néo à la fin de Matrix 1 (et cela peut évidemment se faire pour tout autre chose qu’un combat ou que la résistance à la douleur (la soude dans Fight Club)). Cette référence illustre parfaitement le paradoxe du bonheur que nous sommes maintenant capables de résoudre : nous ne sommes heureux que lorsque nous admettons comme une fatalité le fait d’exister au présent, mais c’est à nous et à nous seul, personnellement, solitairement, exclusivement qu’il revient de travailler notre attitude pour accepter sans réserve, de toute la force de notre plein assentiment, de vivre maintenant. En d’autres termes, vivre au présent c’est à la fois ce que nous ne pouvons pas éviter et ce que nous pouvons vouloir de toute l’énergie de notre être. En tant que nous ne pouvons pas l’éviter, c’est la vérité. En tant que nous y adhérons totalement, c’est notre bonheur.


mardi 9 septembre 2014

"Faut-il préférer le bonheur à la vérité?" (2)

  
« Tous les hommes recherchent le bonheur, nous dit Pascal, cela est sans exception, quelques différents moyens qu’ils y emploient. Ils tendent tous à ce but. Ce qui fait que les uns vont à la guerre et que les autres n’y vont pas est ce même désir qui est dans tous les deux, accompagné par de différentes vues. La volonté ne fait jamais la moindre démarche que vers cet objet. C’est le motif de toutes les actions des hommes. Jusqu’à ceux qui vont se pendre. »

Si nous nous interrogeons sur la motivation de nos actions, nous finirons bien, en effet, par trouver « en bout de course », le bonheur. Pourquoi travaillons-nous ? Pourquoi cherchons-nous à aimer une autre personne ? A avoir éventuellement des enfants, des biens, des projets, une « carrière », etc. ? Pour en retirer une satisfaction pleine, pour nous satisfaire d’exister. Si, par conséquent une machine existait qui serait capable de nous faire éprouver les impressions correspondantes à notre conception du bonheur, pourrions-nous envisager une autre décision que celle de nous y connecter. C’est très exactement cette possibilité que le philosophe américain Robert Nozick envisage, en 1974, dans son livre : « Anarchie, état et utopie » : 

« Supposez qu’il existe une machine à expérience qui soit en mesure de vous faire vivre n’importe quelle expérience que vous souhaitez. Des neuropsychologues excellant dans la duperie pourraient stimuler votre cerveau de telle sorte que vous croiriez et sentiriez que vous êtes en train d’écrire un grand roman, de vous lier d’amitié, ou de lire un livre intéressant. Tout ce temps-là, vous seriez en train de flotter dans un réservoir, des électrodes fixées à votre crâne. Faudrait-il que vous branchiez cette machine à vie, établissant d’avance un programme des expériences de votre existence ? »


Cette machine est évidemment fictive, pas seulement en ce sens qu’elle nous installe dans la fiction mais aussi parce qu’elle n’existe pas (encore). Il importe bien de la différencier d’autres expériences, bien réelles celles-ci, qui révélèrent chez les rats d’abord puis chez tous les mammifères l’existence du système de récompense. En 1952, le scientifique Olds travaillait sur la possibilité d’éloigner des rats de certaines zones d’un enclos en envoyant des impulsions électriques à leur cerveau par le biais d’électrodes implantées dans leur crâne. L’expérience était concluante excepté pour un rat qui au contraire se rendait précisément dans la zone dans laquelle on lui envoyait la décharge. Plus la stimulation était élevée plus il retournait dans la zone. En disséquant le cerveau, Olds se rendit compte que l’électrode n’avait pas été implantée dans la zone cervicale prévue mais dans une autre : « l’aire septale ». Il renouvela l’expérience en situant les électrodes exactement dans cette aire et constata alors que tous les rats allaient dans la « zone interdite ». 
Ce qu’il venait de découvrir c’était finalement la partie du cerveau correspondant à la « région du plaisir ». Si l’on donne à des rats la possibilité d’activer eux mêmes les impulsions qui seront envoyées vers les électrodes de leur cerveau, ils peuvent aller jusqu’à la stimuler cent fois en une minute, jusqu’à ne plus assurer la satisfaction des fonctions vitales : manger, dormir.
La machine de Nozick est tout-à-fait différente : dans cette fiction, les électrodes n’activent pas cette zone du plaisir mais suscitent en nous toutes les impressions correspondant à des actions dont l’accomplissement correspond, pour nous, au bonheur. La question que pose le philosophe américain n’est pas celle de la possibilité d’activer à notre convenance un mécanisme automatique de plaisir mais de préférer vivre une existence « artificielle », fausse, programmée, virtuelle, correspondant à notre conception de la vie heureuse par rapport à une existence moins douce mais réelle. Le fait que notre bonheur soit « vrai » joue-t-il un rôle dans le fait que nous le percevions comme un bonheur ?
Comme le montre bien la découverte du système de récompense, le plaisir est provoqué, automatique, organique, stimulable (c’est une zone qui n’est pas le privilège des hommes mais qui existe dans le cerveau de tous les mammifères). Etre heureux désigne une expérience moins courte et surtout moins « programmable ». Il est impossible de définir universellement le bonheur. Nous ne sommes pas heureux de la même manière ni pour les mêmes raisons (est-il vraiment certain qu’il y ait des « raisons » d’ailleurs ?)


Le parti dont part la machine de Nozick réside dans le fait qu’on ne saurait être heureux que par l’expérience que nous faisons de « ressentis » de sensations qui nous rendent heureux. Or, ces impressions peuvent être suscitées artificiellement par des stimulations neuropsychiques. Le sujet est heureux parce qu’il croit qu’il est, par exemple, en train de se faire des amis, alors que c’est faux. Les questions posées par la machine de Nozick ne sont absolument pas les mêmes que celles que soulèvent l’existence en nous d’un système de la récompense. C’est un mécanisme du corps que révèle le système de récompense. La machine de Nozick nous interroge de cette façon : est-il important que l’impression que vous avez d’être heureux s’appuie sur la réalité ? Puisque le bonheur est un ressenti, ne peut-on pas provoquer le ressenti sans vivre réellement les situations qui engendrent ce ressenti ? A une personne qui n’éprouve de bonheur qu’à aider les autres, on enverra les impressions correspondant à l’existence d’un médecin sans frontières, par exemple, de telle sorte qu’il jouira du bonheur d’agir pour l’humanitaire sans pour autant le faire en réalité (peut-on se satisfaire d’être fictivement généreux, désintéressé ? Quelle est la part du mérite « réel » dans le bonheur que nous éprouvons)

Le bonheur n’est-il qu’une affaire d’intérêt personnel, de prévisibilité, de maîtrise, d’impression ? L’homme qui tente l’expérience de la machine est, en un sens très particulier, l’architecte de son bonheur non pas qu’il ait œuvré réellement en vue d’être heureux mais tout simplement parce qu’il a programmé la machine en vue de créer les stimulations correspondant à sa conception du bonheur. Or, le fait que le bonheur puisse être l’objet d’une programmation entre en contradiction avec l’étymologie car bonheur vient du vieux français « bon eür » qui, lui-même, dérive de augurium : accroissement accordé par les dieux à une entreprise. Le bonheur c’est donc l’influence favorable dont les Dieux font bénéficier un projet de façon surnaturelle. C’est une grâce divine et aucunement le résultat d’une orchestration humaine. Etymologiquement, le bonheur est « ce qui nous arrive de bien » indépendamment du fait qu’on l’ait voulu ou qu’on y ait travaillé.
Le bonheur de la machine de Nozick n’est pas le sentiment né d’un rapport effectif avec l’extériorité du monde. C’est exactement le contraire de cela. Puisque la réalité est si souvent contraire à nos aspirations (ce que nous ne désirons pas arrive et ce que nous désirons n’arrive pas), la machine nous exclue du réel, mais pouvons-nous ainsi « paramétrer » notre bonheur, le programmer ? Quelle est la part de l’inattendu, du réel. Ce n’est peut-être pas parce qu’aucun événement n’est, à lui seul, susceptible de me rendre heureux qu’il n’existe pas pour autant dans le bonheur de rapport fondamental à l’extérieur, au « Dehors ». Le bonheur de la machine de Nozick est un bonheur du dedans, un bonheur maternel, protégé, craintif, sécurisé, fantasmatique et toute la question est de savoir si un bonheur fantasmatique ne serait pas un bonheur fantasmé : comment pourrait-on jouir d’une illusion sans en jouir illusoirement ?

Peut-être pouvons-nous évoquer, sur ce point, de nombreux « divertissements » de notre vie moderne, en insistant sur le fait qu’il est temps maintenant de trancher la question de savoir si le bonheur ne désigne qu’une forme de « bien-être ». Nous jouons à des jeux video, à la wii, nous allons sur Facebook. Dans la plupart des foyers, il y a une dizaine d’écrans (télé, portable, ordinateurs, etc.). Lorsqu’une personne affirme qu’elle a 300 amis sur Facebook, c’est vrai et c’est faux : vrai parce qu’elle est effectivement en relation internet avec ces personnes, faux parce qu’un « ami » ne désigne pas un nom sur un écran avec lequel on ne fait qu’échanger des mots. Ce que Facebook nous donne c’est une simulation d’amitié comme la Wii nous offre une simulation de partie de tennis ou tel jeu vidéo une simulation de combat. On pourrait dire que les amitiés de « réseaux » ne jouent pas le jeu « dangereux » de la véritable amitié, c’est-à-dire de l’engagement d’une liaison authentique, sa nature irrationnelle, absolue, non négociable, incompréhensible, au sens donné par Montaigne à ce terme pour évoquer son amitié avec son ami La Boétie : « parce que c’était lui, parce que c’était moi ». Ce qui manque aux amitiés « Facebook », c’est le sentiment, autrement dit l’amitié elle-même. Aucune amitié authentique ne peut s’expliquer, se justifier. Or toutes les amitiés de réseau s’expliquent : chacun de nous est un « profil » orienté vers les internautes par une communauté de caractéristiques. Nous sommes en relation parce que nous avons quelque chose à nous dire, quelque chose de commun sur quoi nous pouvons partager mais que l’amitié soit une affaire de mots échangés est extrêmement douteux. Cette partie « communication » de l’amitié ne désigne en tout cas qu’un second temps de la relation, le premier étant l’affectif, le charme, la sensibilité à la « façon d’être » d’une personne, à son « style », notion qui dépasse largement du seul cadre de ses paroles ou de ses mots.

La machine de Nozick, tout comme Facebook, peut nous faire éprouver des impressions « paramétrées », c’est-à-dire normatives, programmables, fondées sur ce que l’on a coutume d’appeler « amitié ». Finalement l’idée évoquée par le philosophe américain repose sur le postulat selon lequel il existe des représentations du bonheur que le sujet peut « anticiper », mais dés lors qu’il les anticipe, elles ne seront jamais vécues, une fois dans la machine, dans leur « immédiateté ». Il s’agit de s’enfermer dans une conception du bonheur anticipable, paramétrable, « maternant » (Dans Matrix, il est question d' une « matrice » du latin « mater » : la mère). Bien sur, dans la machine à expériences, le sujet n’a plus conscience d’avoir entré telle conception d’un bonheur convivial mais nous ne sommes pas que notre conscience (sur ce thème, il faut voir le film de Michel Gondry : « Eternal sunshine of the spotless mind » avec Jim Carrey).

mercredi 3 septembre 2014

Faut-il préférer le bonheur à la vérité?




Groupe 1 : Définir des situations précises dans lesquelles cette question se pose.
Groupe 2 : Proposer plusieurs synonymes ou termes contraires aux deux notions essentielles du sujet.
Groupe 3 : Proposer trois ou quatre reformulations du sujet
Groupe 4 : Proposer plusieurs arguments en faveur de la réponse positive à la question
Groupe 5 : Proposer plusieurs arguments en faveur de la réponse négative
Groupe 6 : Préciser les raisons pour lesquelles la question se pose
Groupe 7 : Comment comprenez-vous cette phrase du philosophe anglais John Stuart Mill : « Il vaut mieux être un homme insatisfait qu’un porc satisfait ; il vaut mieux être Socrate insatisfait qu’un imbécile satisfait. Et si l’imbécile ou le porc sont d’un avis différent, c’est qu’ils ne connaissent qu’un côté de la question. » Etes-vous d’accord ? Pourquoi ?

Dans la plupart de nos conversations quotidiennes, il nous faut reconnaître que la vérité nous importe assez peu. Chacun de nous est doté d’une sorte de « radar » qui nous fait presque inconsciemment dire à notre interlocuteur ce que nous estimons bon qu’il sache en fonction de la place qu’il occupe dans notre entourage. Si nous nous posions vraiment la question de savoir si cette connaissance que nous croisons « va bien », nous ne nous contenterions pas aussi facilement du « bien et toi ? » qu’il nous répond invariablement comme un rituel de « bienvenue ». Cette interrogation n’attend donc pas une réponse exacte, une description précise de l’état de santé de la personne interpellée, elle constitue plutôt une certaine façon de s’installer agréablement dans un milieu humain, une manière de dire à l’autre qu’on lui accorde une certaine considération, une forme de reconnaissance, du moins un signe. Il s’agit donc de créer un climat favorable dans un lieu, une relation, un contexte, une société. 


Nous ne voulons pas avoir d’ennuis : nous posons donc toujours cette question aux gens de notre connaissance que nous croisons et répondons toujours « oui » quand on nous la pose, même si ce n’est pas nécessairement « vrai ». Il y a donc une forme banalisée de bien-être qui dans notre vision des priorités de la vie courante nous semble prévaloir sur la nécessité de dire la vérité. Finalement la vie en communauté serait impossible s’il nous prenait brutalement l’envie de dire toujours la vérité. Mais en répondant ainsi toujours ce qu’il faut dire « pour ne pas avoir de problèmes », la question se pose de savoir dans quelle mesure nous ne finirions pas par vivre dans une sorte d’abrutissement collectif et inauthentique dans lequel, à force d’être pratique, « arrangeant », plus rien ne serait « vrai ».