vendredi 11 novembre 2016

Des esprits bien "Trumpés"


« L’heure est grave ». Que veut-on signifier exactement quand on dit d’une heure qu’elle est grave ? Qu’elle est lourde, qu’elle pèse et entraîne vers le fond tout ce qui l’entoure, comme la spirale du trou d’une baignoire pleine quand on retire le bouchon. On a retiré le bouchon, et nous allons voir tourbillonner dans les mois à venir bon nombre de points de repère, de lignes d’équilibre entre zones d’influence stratégiques, d’alliances politiques, de mouvances médiatiques, bref de façons d’être, d’agir et de penser, ce que c’est qu’ « être dans ce monde-là ».

Voilà un certain temps que nous avions remarqué chez l’électeur américain un goût prononcé pour l’exploitation éolienne de tous les grands vents sifflant dans la boîte crânienne de ses présidents. Reagan, Georges Bush Junior et Donald Trump ne partagent pas seulement leur étiquette de républicains, leur collection de figurines GI Joe VS Musclor, mais aussi une forte appétence pour le One-Man-Show, un sens inné de la mise en scène ainsi qu’une certaine inclination à réduire la population mondiale  au statut de spectateurs dont les yeux sont braqués sur l’écran immaculé de la bien nommée Maison Blanche. Si, dans l’excellente série humoristique de Jean-Michel Ribes : « Palace », le professeur Rollin avait toujours « quelque chose à dire », ces Présidents ont eu et auront toujours « quelque chose à nous montrer » : une dérégulation de l’économie pour Reagan, une invasion de l’Irak pour Bush, et pour Donald, je penche pour l’installation d’une cloche nucléaire sur ses États préférés: Texas, Kansas, Oklahoma, Louisiane, Arizona (dans tous ses états, aucun grand électeur n'a voté démocrate) comme sur un plateau de fromages un peu trop faits dont on veut accélérer l’expansion sans pour autant diffuser l’odeur.
 A moins que sa « trace », son "leg" pour l’humanité soit une refondation radicale du sens des mots, un nouveau dictionnaire dans lequel on trouverait pour le verbe « respecter » (« personne n’a plus de respect pour les femmes que moi » - 2e débat des Présidentielles) : traiter de boudin, harceler sexuellement et faire défiler en maillot de bain sur des estrades entourées de paysans Texans fourrés au beurre de cacahuètes. Pour le substantif « Impôt », on pourrait lire : "Jeu subtil pour hommes d’affaires rusés dont la règle consiste à soustraire le montant pour l’utiliser à son profit et faire des tours avec le nom : « Trump » marqué dessus et  des fonds détournés « trempés »  dessous". Pour le mot : «  État », on lirait : « What the fuck ? » A l’article « Cheveux », serait indiqué : « fibre synthétique javellisée dont la coloration indiscernable, à dominante jaunâtre, recouvre la boîte crânienne d’une visière de casquette intégrée comme un supporter des Knicks à perpétuité auquel on aurait aussi greffé un mégaphone dans les cordes vocales et la variété d’expressions de Charles Bronson, « Un justicier dans la ville », dans les zygomatiques. 
 
Peut-être pourrions-nous également y découvrir un nouveau mot : « Trumper » avec la signification suivante : "répondre à toute interrogation concernant un enjeu de politique intérieure ou internationale, par la solution la plus radicale, la plus facile à comprendre pour un électeur du Texas qui sait compter jusqu’à 20 (certes une minorité, mais on ne peut pas à la fois assister au cours de maths et faire ses exercices de catéchisme créationniste) et la plus médiatiquement tonitruante que l’on puisse…euh….concevoir." Exemple : « elle a essayé de m’embrouiller avec une question sur les relations Est-Ouest par rapport aux équilibres énergétiques de la planète, t’aurais du voir comme je lui ai trumpé sa descendance de bâtards à cette journaleuse du « New York Daily News » ! »

 Ou encore :
-       « Nous autres, qui vivons au Texas, nous avons l’esprit bien trumpé, c’est ça qui nous aide à cultiver notre maïs.
-       Euh ! Quoi : « ça » ?
-       Ben, ça : l’esprit trumpé
-       Mais euh, trumpé dans quoi ?
-       Ben ça : tout ce qui fait notre fierté d’être de vrais texans : le rodéo, le barbecue, le football américain, la NRA (National Rifle Association), Kennedy visitant Dallas, le Tex Mex, les margaritas, les lynchages.
-       Euh ! Trumpé jusqu’au cou dans la sauce quoi !
-       Ben euh ! Ouais.
Ou encore, dernier exemple :
-       « C’est quoi, ça là-bas, ce truc à forme ovale, un bureau ?
-        Non, c’est un ring de Catch.
-       Ah ? Désolé. Je me suis trumpé. »

Peut-être y-a-t-il finalement deux sortes de pays : ceux dont le cinéma exprime « la quintessence », le style, le devenir, l’humanité, c’est-à-dire, au sens le plus noble du terme : le caractère. On peut penser à Bergman pour la Suède, à Vintenberg et Lars Von Trier pour le Danemark, etc. Et puis il y a ceux dont les pires productions dessinent, dans la grossièreté même de leur dynamique caricaturante, le futur d’une nation, « le déclin de l’empire américain ». Je pense à un très mauvais film de Mike Judge, « Idiocracy » dans lequel le réalisateur prophétisait en 2006 un avenir dans lequel le président serait un champion de catch.



 Il faut regarder les productions Hollywoodiennes comme les augures romains lisaient les entrailles peu ragoutantes des animaux. Le moteur de l’évolution de cette grande puissance est spéculaire. Les Etats-Unis auront dessiné dans l’histoire ce profil tout-à-fait particulier consistant à n’être jamais parvenu à s’ancrer physiquement, affectivement dans un territoire (parce qu’ils sont le produit d’une colonisation et d’un massacre), à ne pouvoir assumer leur passé autrement qu’au gré d’une industrie cinématographique finalement très pauvre en termes de « créations », et à ne revêtir aux yeux du monde qu’une texture fantasmatique. C’est ce qui rend l’attention que l’on ne peut manquer de marquer à l’égard de cette « terre » (mais ce terme est profondément inadéquat: les États-Unis ne sont pas une terre, ils sont un rêve) aussi hypnotique que profondément « désolée ». 

Au-delà de l’Atlantique, il n’y a rien à voir précisément parce que les EU ne font que « se faire voir ». Ce n’est pas un pays de légende, c’est un panoptique d’une transparence consternante. Peut-être est-il temps, pour nous, de faire le voyage de Christophe Colomb à l’envers : les Etats-Unis maintenant trumpés, rien d’autre à parcourir en cette absence sidérante de « lieu d’être », qu’un No Man’s Land refermé sous son dôme médiatique comme le studio du « Truman Show ».


mercredi 9 novembre 2016

Explication du texte de Simone Weil - Exercice de correction


« On met à part sans le savoir, là précisément est le danger. Ou, ce qui est pire encore, on met à part par un acte de volonté, mais par un acte de volonté furtif à l'égard de soi-même. Et ensuite on ne sait plus qu'on a mis à part. On ne veut pas le savoir et, à force de ne pas vouloir le savoir, on arrive à ne pas pouvoir le savoir. Cette faculté de mettre à part permet tous les crimes. Pour tout ce qui est hors du domaine où l'éducation, le dressage ont fabriqué des liaisons solides, elle constitue la clef de la licence[1] absolue. C'est ce qui permet chez les hommes des comportements si incohérents, notamment toutes les fois qu'intervient le social, les sentiments collectifs (guerre, haines de nations et de classes, patriotisme d'un parti, d'une Église, etc.). Tout ce qui est couvert du prestige de la chose sociale est mis dans un autre lieu que le reste et soustrait à certains rapports.
On use aussi de cette clef quand on cède à l'attrait du plaisir. J'en use lorsque je remets de jour en jour l'accomplissement d'une obligation. Je sépare l'obligation et l'écoulement du temps. Il n'y a rien de plus désirable que de jeter cette clef. Il faudrait la jeter au fond d'un puits où on ne puisse jamais la reprendre.
L'anneau de Gygès[2] devenu invisible, c'est précisément l'acte de mettre à part. Mettre à part soi et le crime que l'on commet. Ne pas établir la relation entre les deux. L'acte de jeter la clef, de jeter l'anneau de Gygès, c'est l'effort propre de la volonté, c'est la marche douloureuse et aveugle hors de la caverne.
Gygès. Je suis devenu roi, et l'autre roi a été assassiné. Aucun rapport entre ces deux choses. Voilà l'anneau. Un patron d'usine. J'ai telles et telles jouissances coûteuses et mes ouvriers souffrent de la misère. Il peut avoir très sincèrement pitié de ses ouvriers et ne pas former le rapport. Car aucun rapport ne se forme si la pensée ne le produit pas. Deux et deux restent indéfiniment deux et deux si la pensée ne les ajoute pas pour en faire quatre. Nous haïssons les gens qui voudraient nous amener à former les rapports que nous ne voulons pas former. »


[1] Licence : excès, permissivité, débauche
[2] Dans la République (Livre 2), Platon raconte l’histoire de ce berger qui après avoir découvert un anneau qui rendait invisible l’utilisa afin de tuer le roi et de prendre son trône.


1) Sur votre copie, ne mettez pas votre nom mais le pseudo que l’enseignant vous a transmis. En un paragraphe de 10 lignes, exprimez ce que vous avez compris du texte, quelle est la thèse défendue par l’auteur, éventuellement des exemples illustrant cette thèse.

2) Le texte de l’une ou l’un de vos camarades vous est maintenant remis. Après l’avoir lu, précisez en marge ce qui vous semble discutable en justifiant votre annotation. Vous pouvez également exprimer votre accord par un « oui » ou un bien ». Il vous est également possible de prolonger une réflexion qui vous semble intéressante.

dimanche 6 novembre 2016

"Ne sommes-nous liés que par de l'Interdit?" - S'entendre à l'amiable



Il arrive parfois après un léger accident de la route que les automobilistes décident de s’entendre à l’amiable. Ils ne font pas de constat. Le fautif reconnaît son tort et propose un dédommagement à la victime qui l’accepte. Rien ne sera « officialisé », aucun papier n’attestera de l’événement. Le processus même de cette entente est intéressant : pas de paperasse, pas de procédure, pas de recours aux assurances. Deux personnes décident de gérer un problème sans faire appel à des structures, à des appareils. Ils trouvent un terrain d’entente ailleurs que dans cette dimension cadrée par des lois, des contrats en bonne et due forme, des consignes.
Dans ces constats dits à l’amiable, chacun des deux camps part du principe que l’autre n’est pas en train d’essayer de l’abuser. Aussi anodine que puisse apparaître cette entente, s’y manifeste indiscutablement un acte de confiance, de croyance, un « crédit » accordé à la bonne foi de l’autre parti. C’est cette confiance qu’il s’agit ici de questionner : est-elle solide, opératoire, en toute occasion ? Pouvons-nous nous appuyer sur la mutualité de ce crédit pour affirmer que nous sommes liés par autre chose que ce treillage de lois à l’intérieur duquel s’effectuent toutes les interactions des hommes au sein de la société ?
La position de Thomas Hobbes est sans équivoque par rapport à cette question : c’est « non ». Il n’existe pas de satisfaction, de liberté et surtout de sécurité envisageable pour chacun des citoyens d’une communauté hors d’un « contrat » qui relie tous ses membres à la désignation d’un homme ou d’un groupe d’hommes auquel ils confient de leur plein gré le pouvoir de les représenter, c’est-à-dire le pouvoir, par représentation. Tout ce que cette autorité décidera sera, du fait de ce consentement, ce que décident également les membres liés par ce contrat. « C’est plus que le consentement ou la concorde » dit Hobbes, c’est une unité contractuelle. Ce qui nous relie les uns aux autres n’est, en aucune façon, l’amour, l’attachement ou toute forme d’intéressement naturel, c’est plutôt la certitude que l’autre a abandonné, tout comme moi, toute prétention à son droit de nature : « j’autorise cet homme ou cette assemblée d’hommes, et je lui abandonne mon droit de me gouverner moi-même, à cette condition que tu lui abandonnes ton droit et autorises toutes ses actions de la même manière ».
Etre le citoyen d’un « Etat », c’est être sujet (au sens d’assujetti) à cette même interdiction adressée à tous d’exercer leur droit naturel dans cette juridiction. Ce dernier terme est important : il y a une juridiction quand à l’intérieur d’un espace donné s’active cette puissance de limiter l’action des citoyens  par la diction de l’autorité de l’état de telle sorte que toutes les inter-actions humaines ne peuvent s’y effectuer sans être préalablement cadrées par des inter-dictions. Ce n’est pas tant que nous soyons liés directement par de l’interdit, c’est plutôt que l’interdiction rend possible le seul rapport humain concevable en dehors de la guerre étant entendu que la guerre est le seul type de rapport ou plutôt de « non-rapport » qui s’imposerait directement de lui-même dans un milieu naturel.
Si nous nous promenons paisiblement dans les rues, si nous ne sommes pas constamment sur le qui-vive à chaque fois que nous croisons notre prochain, est-ce parce que nous misons sur sa bienveillance foncière, primitive, sur une forme d’empathie naturelle de tout homme à l’égard de son prochain, ou bien parce que nous savons que nous vivons dans un espace public au sein duquel prévaut cette relation contractuelle de tous les citoyens à une autorité souveraine forte de toutes les volontés de chacun des membres de la communauté ?

mardi 1 novembre 2016

"Ne sommes-nous liés que par de l'Interdit?" - Analyse d'une image: "Mommy" de Xavier Dolan


Steve ferme la bouche de Diane, sa mère, et plaque ses lèvres sur le revers de sa propre main de telle sorte qu’il n’est rien à l’exception notable de ce « bâillon » qui  empêche le fils d’embrasser sa mère comme le font des amants. On pourrait faire remarquer que « tout est dit » dans cette image, et non seulement par rapport au film dont elle est comme la synthèse illustrée mais aussi par rapport au sujet : « ne sommes nous liés que par de l’Interdit ? ». Mais si nous affirmions cela, nous passerions à côté de l’essentiel à savoir que justement ce n’est pas « dit » mais montré, filmé.  L‘effet de sidération de cette image ne vient pas seulement de la justesse de son adéquation au scénario d’un film, à la problématique d’une dissertation de philosophie. Elle ne vaut pas parce que l’on peut mettre des mots dessus ou derrière mais parce qu’elle court-circuite le langage, c’est-à-dire la fonction de classification. Utiliser les mots, c’est faire des genres, insinuer un jeu de distinctions toujours plus subtiles entre les « types » de personnes, les « types » de rapports, les « types » d’amours. Le mot d’ordre de tous les usagers du langage, c’est « ça n’a rien à voir », il faut traquer les fausses assimilations, les facilités.
Mais en même temps, cette extrême finesse dans l’art de différencier les choses, les sentiments, les expériences ne s’accomplit qu’en mettant en œuvre un travail de généralisation : il faut bien que le mot « amour » existe dans l’efficience de sa trompeuse globalisation pour que l’on puisse œuvrer, à partir d’elle à préciser. Parler, c’est caricaturer, parler mieux, c’est caricaturer moins, mais il restera toujours de la généralisation.

Steve ne parle pas, il empêche même sa mère de jouer son rôle de mère en lui imposant le silence alors qu’elle était en train de lui reprocher son attitude. « Je ne t’aime pas comme ça » lui suggère-t-il en l’embrassant de cette façon : ni comme une mère, ni comme mon amoureuse. La main maintient le tabou incestueux mère/fils, et c’est ça qu’il l’embrasse. Il n’étreint pas sa mère contre le tabou de l’inceste ni pour, mais « dedans » et toute la justesse de ce « baiser contrarié » vient de ceci qu’il n’est pas pour autant « retenu ». De nombreux psychanalystes affirmeraient sans aucun doute que le fils et la mère n’ont pas « trouvé leur marque », mais nous croisons sur ce point la question même du sujet : Diane et Steve sont reliés par un interdit avec lequel ils « jouent ». Ce n’est pas une affaire « classée », dans tous les sens du terme (la fonction classificatrice des différents types d’amour est ici inopérante, du moins elle est privée de toute puissance à établir définitivement des lignes). Ce qu’ils révèlent, c’est, à la fois, la puissance et la limite du tabou. Nous ne pouvons pas être l’objet d’un processus de socialisation sans que l’idée même de l’inceste ne provoque en nous un sentiment de répulsion, sentiment fondateur de la notion même de « famille », mais en même temps, nous ne cessons de pressentir avec un peu d’effroi l’efficience d’une confusion trouble des émois sur le fond de laquelle les distinctions du langage s’exercent certes avec justesse mais jusqu’à un certain point seulement.

C’est très exactement cette ligne d’érosion du langage, cette fêlure dans l’autoritarisme générique des mots que cette image pointe. Tout ceci ne tient qu’à la fine épaisseur de la paume de Steve. Dans le film, Diane évoquant son fils ne cesse de parler de « son homme ». L’adolescent n’est pas en reste explorant toujours dans son approche de Diane, les limites ténues entre la tendresse et la sexualité. Finalement, nous retrouvons une perspective déjà croisée dans notre réflexion préalable : le tabou ne défend jamais que ce qu'il rend, par là même, "possible" (c'est-à-dire ni impossible, ni réel) en projetant ce qu'il interdit dans une dimension fantasmatique qui constituera le milieu privilégié de la relation, la texture même du lien. S’il n’existe aucun rapport humain susceptible de se déprendre de la référence au Tabou, alors toutes les relations humaines sont nécessairement de l'ordre du fantasme, et c'est peut-être là le fond du problème posé par le sujet:"Ne sommes-nous liés que par de l'interdit?", à savoir: "sommes-nous liés par autre chose que du fantasme? Existe-t-il des relations humaines qui, échappant à l'Interdit, seraient tissées dans une autre étoffe que celle de l'imaginaire, c'est-à-dire dans celle de la réalité ? "

"Ne sommes-nous liés que par de l'Interdit ?" - Quelques éléments pour traiter la référence à la religion (partie 1)


Si nous prêtons attention à cette définition de l’homme religieux selon Roger Caillois, nous percevons bien le rôle-clé assuré par la notion de délimitation dans toute pratique religieuse (précisons qu’il n’est question ici que des religions monothéistes):  « l’homme religieux est avant tout celui pour lequel existent deux milieux complémentaires : l’un où l’on peut agir sans angoisse ni tremblement, mais où son action n’engage que sa personne superficielle (le profane), l’autre où un sentiment de dépendance intime retient, contient, dirige chacun de ses élans et où il se voit compromis sans réserve (le sacré). » Etre religieux, c’est d’abord considérer et appliquer à son attitude ce principe en vertu duquel tout, dans la vie, ne se vaut pas.
Nous retrouvons bien sur ce point la référence initiale au péché originel. L’Eternel fixe des limites : « tu peux manger le fruit de l’arbre de vie mais pas celui de la connaissance du bien et du mal », mais surtout, il « teste » sa créature, il lui impose un Interdit qui ne rend pas impossible sa transgression, voire qui la suscite, qui l’investit d’une aura tentatrice. Au-delà de tout ce que l’on peut écrire et concevoir sur cet épisode de la Genèse, ce qui s’y effectue fondamentalement, c’est d’abord une toute nouvelle mise en perspective de notre rapport à l’action : la chose interdite n’est ni approuvée, ni empêchée. Elle est désignée comme ne devant pas être réalisée. C’est comme si sous l’effet d’une autorité toute puissante, un acte physiquement accessible se trouvait idéalement situé hors de notre atteinte.
Mais comment pourrions-nous caractériser un acte dont la réalisation est physiquement possible et idéalement impossible ? La réponse est assez simple : fantasmatique. C’est d’un seul et même mouvement que Dieu dans la Genèse creuse dans ce « plein » de toutes les interactions humaines l’interstice d’un « devoir être » et la texture fantasmatique d’un désir de la violation, voire du désir tout court.
La Genèse est un récit mythologique. Il s’agit donc pour lui de rendre compte de « ce qui est » en lui assignant une origine, une valeur et un sens surnaturels, religieux, irrationnels, originels et « ce qui est », c’est notre mortalité, notre travail, notre souffrance, notre finitude, tout ce qui, dans la Genèse, sera la conséquence de la transgression d’Adam et Eve. Nous ne sommes ce que nous sommes que pour n’avoir pas été à la hauteur de ce que nous aurions pu être : immortels, heureux, progéniture insouciante et soumise au Créateur. L’humanité se voit ainsi originellement marquée par un « manque à être » fondamental et finalement « fondateur ». Ce que l’interdit rend possible, c’est la notion de déficit, de perte, de chute, de « moindre-être ».
Après tout, il n’est pas absurde d’envisager la possibilité que nous nous acceptions tels que nous sommes pour ce que nous sommes mais avec l’interdit et la transgression d’Adam et Eve, l’être humain vit sa mortalité comme une insuffisance. Ils sont « maudits », du mauvais côté du dire, lequel est né de l’interdit de l’Eternel. Cet épisode dit « dans » la religion quelque chose « de » la religion, comme instauration et organisation d’un lien entre fidèles, comme instance régulatrice d’une population. L’interdit, c’est l’installation d’un espace propre au « Dire », la construction d’un certain rapport entre les hommes et leurs actes tenant à la fois de l’abstention généralisée ouvrant par là même la dimension du fantasme collectif (tout une communauté se voit orientée, animée du désir de cet interdit) au sein duquel quelque chose d’une obéissance s‘éprouve inlassablement testée et , de ce fait, susceptible de valoir en tant que critère pour faire la part entre les bons fidèles et les « mécréants » (étymologiquement : « les méchants »). Par la religion, nous sommes ainsi continument liés, déliés, reliés, comme si de notre intégration ou de notre exclusion à ses dogmes dépendait la sentence de notre jugement par nos pairs, étant entendu qu’il irait de soi que nous ne pouvons pas ne pas être jugés par eux.
Nous mesurons tout ce que les rapports humains doivent dans leur origine et leur développement  à cet espace d’abstention et de fantasme créé par l’Interdit, mais la question reste posée de savoir dans quelle mesure la foi, cet acte de pleine adhésion à la croyance en un être supérieur, transcendant, pourrait se concevoir indépendamment de l’interdit. Pouvons nous dire de l’Eternel qu’il est d’abord cette pleine et première positivité dont l’interdit est la manifestation, ou, au contraire, de l’interdit qu’il est l’acte humain fondateur dont Dieu serait la conséquence. De fait, il y a cet espace d’abstention fantasmatique de l’Interdit mais il semble tout aussi impossible que crucial d’établir clairement si Dieu en est l‘auteur ou l’objet, de l’une à l’autre alternative, c’est bel et bien le fossé infranchissable de la croyance à l’athéisme qui s’ouvre devant nous.

Il est néanmoins un point tout-à-fait essentiel et qui demeure hors de toute remise en cause. Nous voyons dans les premières lignes de la Genèse un Dieu faire émerger un Cosmos du Chaos et s’il n’accomplit pas cette œuvre par de l’interdiction, il la réalise par un travail de délimitation : la lumière, ce n’est pas l’obscurité, la terre, ce n’est pas l’eau, les cieux ne sont pas les ténèbres, etc. Dieu n’est le créateur de l’univers qu’en tant qu’il produit des « interlignes », des distances et des dissociations. Il fait des différences parce qu’il est armé de cette arme puissante dont l’Evangile selon Jean nous dit qu’il était « au début » : à savoir le verbe, c’est-à-dire le langage. 
Ce n’est pas de l’interdit au sens usuel du terme, mais c’est bien l’acte de dire ici qui crée l’ « inter », l’entre-deux entre des éléments qui, à partir de cet acte originel de la diction, de la séparation, ne sont plus confondus. Croire à ce Dieu comme entité première et positive, c’est éprouver au plus profond de soi la puissance de notre adhésion à cet ouvrage de distinction grâce auquel la nuit n’est pas le jour. Peut-être ne sommes-nous liés, dans l’acte positif et premier de notre foi en un créateur, que par cette puissance de l’entre-deux, de cette inter-diction imposant entre les éléments de la nature l’œuvre de discrimination du langage.


"Peut-on dire de l'homme qu'il est une machine à vivre?" - Copie de Pauline Marcelli (Terminale S4)


Aujourd’hui, lorsqu’on regarde autour de nous, on constate toujours la même chose : des hommes tels des pantins reproduisant sans cesse une routine à l’identique. L’idée seule que le but, l’objectif de la vie puisse être réduit au fait de trouver un emploi correct et de fonder une famille induit toute une notion de programmation que l’on applique chaque jour sans réfléchir comme si nous y étions obligés.
Pourtant, si l’homme était « programmé », on ne pourrait pas dire qu’il possède une pensée. La beauté de notre espèce réside justement dans cette capacité de l’homme à réfléchir à ses actions mais aussi à réagir de façon spontanée, au gré de ses sentiments, son intuition.
Donc l’homme se comporterait-t-il tel une mécanique que l’on pourrait qualifier de « créature d’habitudes » ? Vivre : est-ce une action tellement innée que nous l’accomplissons de manière machinale ? Mais peut-être avons la vie tellement chevillée au corps que nous existons aveuglément et absurdement ?

L’homme ne serait qu’un corps, un corps qui contrôlerait l’intégralité de sa personne, n’étant plus que l’ombre de lui-même soumis à un mécanisme perfide le rongeant de l’intérieur.
C’est comme si nous n’étions qu’un assemblage de rouages formant une mécanique infaillible, actionnant chacun de nos membres dans un but précis dés lors que l’envie s’en fait ressentir. Schopenhauer démontre cette idée ; Il explique le cycle du besoin ou plutôt du désir : un besoin s’exprime, l’attente ne fait qu’empirer la situation, gonflant notre idée au point d’en devenir une obsession. Une fois ce besoin satisfait, une multitude d’autres apparaissent qui laisseront place encore une fois à de nouveaux. Nous ne sommes finalement pas face à un cycle mais à un cercle vicieux. Cette machine, nous en sommes le jouet.

Après la planification d’un projet, combien de fois avons-nous été déçus, après des mois d’attente alimentés par des fantasmes inassouvis ? Mais finalement un automate, une machine ne font que reproduire qu’agir. Dans ce sens, le corps ne peut pas y être assimilé. Il est plus intelligent. Quand une pièce d’une machine tombe en panne, elle s’arrête et ne fonctionne plus. Rien ne pourra la faire remarcher à part l’intervention de l’homme. A l’inverse le corps de l’homme possède une capacité à réagir. Prenons l’exemple scientifique de l’immunité innée. Elle est comme un pare-feu, le premier rempart lorsque quelque chose de nuisible a été détecté dans le corps. Comme les premiers virus d’une maladie où un greffon perçu comme un intrus. De ce point de vue, le corps est bien une entité complexe et intelligente capable à la fois d’agir et de réagir.

Mais dépassons cette simplicité. Si nous parlons du quotidien, de cette fameuse expression « métro-boulot-dodo », un mot reviendrait bien souvent : la routine. Qu’est-ce que c’est ? L’habitude, elle peut être rassurante pour certains, destructrice pour d’autres. Il serait naïf de croire en ce sentiment de sécurité, ne faisant que nous transformer les uns après les autres  en des créatures similaires. Pensez à cette foule en transports en commun. Une foule agitée mais à la fois silencieuse, des corps avec une âme inerte cachée quelque part. On peut facilement penser au lapsus innocent mais révélateur de Momo, dans « la vie devant soi" de Romain Gary. Il répète souvent à Madame Rosa, son unique figure maternelle, une femme âgée souffrant d’Alzheimer qu’elle en état "d’habitude" au lieu d’hébétude.

Tout autour de nous, dans notre quotidien, nous pousse à reproduire les mêmes actions, ne montrant que le déclin de notre personnalité et notre absurdité. Aujourd’hui notre société est confrontée à une crise depuis de nombreuses années qui laisse des millions de personnes dépourvues de revenus pour vivre. La mondialisation ne cesse de s’accroître entrainant une optimisation de la production. Quand l’homme se comporte tel une machine, travaillant à la chaîne, n’arrivant pas à se distinguer , comment voulez-vous que nos propres inventions ne nous remplacent pas ? C’est à ce moment là où l’homme se ridiculise comme une bête de foire, qu’il tente de reporduire en vain en laissant de côté tout ce qu’il est, qu’il devient une carcasse vide laissant de côté tout ce qu’il est, se transformant en machine.
Selon Descartes, l’homme pense. Il démontre le lien entre pensée et parole. L’automate ne fait que reproduire une série d’actions qu’on lui a programmé. Il n’y a dans ce programme aucune trace de dialogue. On émet un besoin, elle reproduit. Si l’on prend le cas de l’animal, certaines personnes nous expliqueraient que bien entendu l’animal a un langage, et par conséquent qu’il parle. Parler c’est exprimer une idée, les mots que nous utilisons ont une signification et embarquent avec eux une opinion. On donne donc du sens à ce qu’on dit. L’animal n’a aucune raison car il ne fait que reproduire les mêmes gestes ne témoignant d’aucune réflexion. Ces deux idées peuvent être réunies avec l’exemple du perroquet. Il répète les mots qu’il entend mais in ‘y associe aucun sens. Il ne pense pas ce qu’il dit. L’animal est l’égal de l’automate.
L’homme a cette capacité de langage qui lui permet de penser. Il choisit ses mots, les assemble afin d’exprimer une idée, idée que personne ne peut reproduire de la même façon et encore moins une machine. Il peut évoluer malgré les difficultés dans le seul but de se faire comprendre. L’homme né sourd et muet a su s’adapter et trouver, car peut-on réellement vivre sans exprimer ses pensées, sans libérer sa conscience ? 

 Tout autour de nous est fait pour nous conditionner, nos façons de nous comporter ne sont plus les notres, notre personnalité nous est dictée. Il est plus que jamais impossible de sortir et de se retrouver dans un milieu neutre. Il faut se conformer comme si notre monde n’était qu’un jeu composé de personnages, issus de « copier/coller » interminables, même programme greffé dans le crâne, injecté dans le sang, nous aveuglant sur la réalité et nous bornant à croire en des idées perverties.
On ne peut pas dire que le jour où le rideau se lèvera tout le monde se réveillera car le rideau est déjà levé. L’homme a choisi son camp : « pilule bleue ? Pilule rouge ? » L’inconscient est bien plus facile à tromper qu’on ne le pense.
Scientifiquement l’homme est un être vivant. On peut admettre que comparer l’homme à une machine à vivre puisse être réducteur mais cela ne vaudrait-il pas de  nous interroger sur le but de la vie de l’homme et d’une machine ?
Aristote expose quatre causes à l’existence de tout un chacun : la cause matérielle, efficiente, formelle et finale. On trouve avec aisance les réponses concernant la machine. Prenons un lave-linge. Il est constitué de pièces, fabriqué par son constructeur, imaginé par un archétype d’une autre machine et a pour but de laver des vêtements. La vie d’un lave-linge est conditionnée de A à Z avec un but précis.

En reproduisant le même processus pour l’homme on se heurte à l’impossibilité de trouver des causes efficiente, formelle et finale. Elles sont propres à chacun, à sa religion, à ses croyances ou sa spiritualité. Rien ne peut être défini de manière universelle. Alors l’homme ne serait pas né dans un but précis, ne serait pas animé d’une envie le poussant dans n’importe quel moment de sa vie. Il ne ferait que tourner en rond, marchant dans ses propres empreintes de pas.
Cependant Bossuet souhaite voir plus loin, plus profond que cette première analyse qu’on lui offre. Certes de prime abord, il voit une masse informe, confuse, essayant de former un tout, mais un tout incohérent : l’homme. Mais il finit par découvrir une beauté dans une perspective, chaque détail prendra son sens et éclate alors comme une vérité. Bossuet, croyant,  montre également que sa religion le porte et l’aide à trouver une cause à l’existence humaine. Un homme ne souhaitant pas s’accorder à telle ou telle croyance excluant un grand nombre de possibilités ne trouvera pas de cause. Personne ne détenant le savoir absolu, mais est-il réellement possible de vivre sans ses objectifs ?
L’homme est une créature d’une complexité extrême. Il est difficile de croire que l’homme puisse vivre sans but. Depuis son commencement, l’homme évolue et fait évoluer son monde avec lui par ses capacités d’innovation. Dans un livre de Ian Sinclair, le récit est introduit par un extrait de Samuel Palmer. « Lorsque l’art inspire l’esprit, je reste insensible au froid, à la faim et à la fatigue corporelle. Alors créer, marquer et acter ne seraient-ils pas d’autres besoins Des besoins primaires de s’exprimer, d’exister à travers ses inspirations ? Exister serait donc donner du sens à sa vie, se lever le matin, savoir ce que l’on va faire et ce que l’on a accompli. Un besoin inconscient de laisser libre cours à son imagination et de laisser une trace dans ce monde.

Nous sommes des machines de production. Nous procréons pour entretenir la lignée familiale. Nous déposons des brevets à notre nom. Nous adoptons notre propre style. Nous associons à une religion des croyances, adhérons à une certaine pensée et formulons les nôtres. Etre conforme au moule est la pire chose qui puisse nous arriver. On cherche à nous prouver à nous-mêmes et aux autres qu’au milieu de 7,5 millions d’individus nous sommes uniques. Tout notre être est né dans le but d’accomplir quelque chose.
Deleuze et Parnet démontrent même que notre organisme éprouverait la même envie. L’anorexique serait alors une personne qui jugerait les lois vitales comme de simples rythmes de vie, pouvant être mis en doute. Ce serait une façon de vivre, de manger quand on a faim. Bouleverser ces rythmes serait dés lors une façon de s’affirmer. Le corps n’est plus un organisme mécanique, l’anorexique fait de son corps une machine à exister.

Nous sommes des usines, des usines à penser, nous produisons des opinions et n’arrêterons pas tant que la vie nous animera. Descartes disait « je pense donc je suis » : si l’on arrive à contredire la croyance en notre existence et à douter de soi-même, nous pensons et nous avons une conscience. Nous existons dés lors bel et bien. C’est pour cela que dans un rêve, le moment où l’on doute interrompt la possibilité du rêve car il fait cesser l’éventualité du songe. Même pour rêver, il faut exister. L’existence ne peut être attribuée à une machine car elle ne laisse aucune trace de sa présence, mais également et surtout car elle ne pense pas et ne se demande pas : « pourquoi est ce que je reproduis ce programme ? »
Nous sommes partis de l’idée selon laquelle l’homme ne serait qu’un corps machine, à la fois agissant comme un mécanisme mais également capable de réagir intelligemment. On a ensuite démontré la notion d’habitude, nuisible à l’homme. Après nous nous sommes penchés sur son inconscience et sa conscience respectivement son point faible et son point fort. Puis nous avons expliqué comment l’homme n’a pas de but à sa vie.
Et enfin l’homme en tant que machine productrice, n’ayant comme seul besoin que d’assouvir cette soif créatrice : soif d’acter et de marquer le mode de sa présence.
Comme nous l’avons vu, l’homme est d’une espèce particulière et étrange. Il peut être à la fois tout mais est également un inconnu à ses propres yeux. Pour comparer l’homme à la machine faudrait-il encore pouvoir le définir, nous définir nous-mêmes, ce dont nous sommes incapables.