Que signifie ici « mettre à
part « ? Tout
acte a ses causes et ses conséquences. Nous savons bien que rien jamais ne se
produit de soi-même, mais toujours dans le courant d’un enchaînement, comme la
chute d’un domino provoque la dégringolade de tous ceux qui sont posés devant
lui. Il m’est donc impossible d’acheter ce pull sans que « quelque
part » (mais en réalité, je sais très bien où, comment et pourquoi) cet
achat enrichisse la marque qui fait du profit sur des conditions de travail
inadmissibles imposées aux travailleurs d’un pays lointain. Acquérir ce pull,
c’est encourager l’écrasement d’ouvriers sous qualifiés au Bangladesh ou ailleurs,
mais ces personnes me sont totalement étrangères et plus que cela, leur sort a
moins de poids dans ma conscience que le plaisir d’emporter ce pull ne présente
à mes yeux d’avantages immédiats en termes d’image (il est beau), d’économie
(pas cher), d’utilité (il est chaud).
Je sais bien que si tout le
monde cessait d’acheter des vêtements de cette marque connue pour ne pas
respecter le code du travail dans des pays où cette législation n’est pas
appliquée, elle serait contrainte de réviser ses méthodes et je suis,
« comme tout le monde », animé fréquemment de l’envie de
dire : « Non », mais premièrement cela impliquerait un
sacrifice, un manque à gagner évident et je ne suis pas disposé à le faire,
deuxièmement je sais bien que « les autres » ne sont pas prêts à
« sauter le pas » de l’acte noble, vertueux, juste, équitable, et je
ne vois pas pourquoi je serais différent de cette multitude de privilégiés des
pays riches qui cyniquement, froidement, sciemment jouissent du confort gagné
sur le dos de travailleurs invisibles que nous ne croiserons jamais de notre
vie. Je continue donc à faire mes courses dans ce que l’on pourrait appeler une
sorte d’hébétude volontaire, de conscience amputée, estropiée, hypocritement
réduite aux seules dimensions du magasin comme si le pull était « né de
rien », sous le coup de baguette magique d’une fée bienveillante nommée
Carrefour, Auchan, Benetton ou Camaïeu. Il ne s’agit de rien de moins que de
vivre « à courte vue », d’acheter le produit qui correspond à mes
besoins du moment, parce que je n’ai pas le temps de me poser toutes ces
questions.
C’est
cela : « mettre à part », exactement comme un réalisateur
de cinéma fait un montage à partir de toutes les images qu’il a tournées. Faire
un film, c’est d’abord et peut-être essentiellement monter des séquences,
c’est-à-dire « faire des coupes ». Nous recomposons le fil de notre
vie en en supprimant tout ce qui ne nous semble pas intéressant ou surtout
« peu glorieux, pas reluisant ». Nous construisons la légende d’un
personnage généreux et altruiste sur le fond d’une réalité complexe, pleine
d’épisodes honteux, de preuves à charge accréditant sans contredit possible
notre lâcheté, notre cruauté, notre indifférence, notre veulerie.
Encore un mot ou deux sur ce sujet :
Alexis de Tocqueville (1805 – 1859) est un philosophe politique qui, dans son
livre « De la démocratie en Amérique », eut cette intuition géniale
selon laquelle quelque chose de la démocratie méritait, en Amérique plus
qu’ailleurs, d’être interrogé dans la perspective de l’avenir de la Démocratie
tout court, sachant que pour lui, la démocratie représentait le devenir même de
tous les Etats, le bon sens auquel toute collectivité politique devrait tôt ou
tard se résoudre. Cela signifie que nous ne pouvons pas assister les bras
ballants à ce qui vient de se passer. Il nous faut en tirer le plus rapidement
possible des conséquences, et parmi celles-ci il faut pointer l’assimilation
de la dimension représentative de nos démocraties parlementaires avec la
texture fantasmatique du cadrage médiatique de la Res Publica.
C’est finalement très simple : cessons de
mettre en scène l’homme politique, cessons de nous intéresser à la vie du
Président de la République, faisons lui comprendre respectueusement qu’il a
accepté d’assumer une charge symbolique, et aucunement le droit d’exposer des
états d’âme dont nous n’avons (vraiment) rien à faire. Demandons gentiment à
Karine Le Marchand d’arrêter de nous étaler l’intimité de nos responsables.
Nous n’élisons pas des représentants pour qu’ils soient comme nous mais
exactement le contraire. Si nous ne voulons pas de ce mode de scrutin et
d’exercice du pouvoir, alors il faut réfléchir très sérieusement à ce qui est
en train de se passer dans certains pays pas très lointains : le mouvement
Cinq étoiles en Italie, le parti des pirates en Islande et, pourquoi pas, chez
nous, « nuit debout » en avril dernier. Aussi différentes soient-ils,
ces dynamiques ont en commun de militer en faveur d’une démocratie « directe » (ce
sont les citoyens qui prennent les décisions sans passer par des représentants).
Je ne suis pas du tout en train de dire qu’il
nous faut forcément aller dans cette direction (en tout cas, ce n’est pas du
tout une solution qu’il faudrait appliquer sans l’avoir structurée, réfléchie),
mais que l’élection de Trump nous interroge exactement sur ce point
fondamental de la représentation en politique. Quelque chose d’une
certaine évolution (molle) de la démocratie mène en droite ligne à cela : un
clone de Chuck Norris et d’Oncle Picsou à la maison Blanche et il n’y a que
deux façons de l’éviter pour nous, électeurs français (le plus tôt sera le
mieux) : soit déserter complètement les modalités d’approche de la
« personne privée » des candidats et se défier de toute « politique
spectacle », soit s’interroger sur une transformation radicale de nos
institutions et notamment sur un mode de désignation qui ne viserait plus à
choisir des « représentants ».
Une dernière chose : quelques jours encore
avant le scrutin des présidentielles aux EU, nous avons tous vu ou entendu des
personnalités diverses, des « spécialistes des mouvements
d’opinion », des commentateurs avisés de la scène politique, j’en citerai
quelques uns, par pure méchanceté : Christine Ockrent, Jean-Luc Hess, ou
encore François Bujon de l’Estang, ancien ambassadeur de France aux Etats-Unis
nous expliquer par A+B pourquoi Donald Trump ne pouvait pas être élu. On peut
se tromper, bien sur, le problème est ailleurs : si ces sommités n’ont pas
vu arriver ce qui s’est produit, c’est que cela leur semblait et leur semble
peut-être encore inconcevable, parce qu’ils ne disposent plus des bons codes
pour décrypter le chose publique, ce qui suffit, à mon sens, à les éloigner
légitimement et durablement de la moindre prétention à s’exprimer sur cette
question. Nous allons maintenant les entendre se répandre sur la scène
médiatique au sujet de la nature imprévisible d’un tel bouleversement,
pourquoi ? Parce que les journalistes qui les invitent et décident des
« plateaux » : les directeurs de rédaction des chaînes, Philippe
Meyer sur France Culture, Pujadas et autres, ne comprennent pas davantage ce
qui se passe, alors qu’ils en sont les acteurs privilégiés, ils participent à
cet éloignement du citoyen de la politique.
Nous assistons donc à ce spectacle surréaliste
de « spécialistes » qui ne comprennent rien de l’objet sur lequel ils
sont censés nous renseigner et surenchérissent, à grandes renforts d’analyses
de chiffres et d’arguments subtils, sur ce qui doit nous faire comprendre à
nous, « pauvres moldus », pourquoi l’on ne peut, de toute façon, rien
y comprendre. C’est un peu comme si l’élève d’un cours de philosophie qui
jouirait auprès de son professeur d’un excellent a priori au vu de ses
dissertations passées, voire de sa réputation auprès d’un autre enseignant,
s’étendait dans sa copie sur les raisons qui rendent impossible le traitement
efficace du sujet, décrivait la complexité des rouages méthodologiques, se
perdait en spéculations interminables et abstraites sur la possibilité d’y voir
clair. Un tel élève ne mériterait pas plus de 4/20 et Christine Ockrent,
François Bujon de l’Estang ne méritent pas davantage.
Quand nous pensons à toutes les thèses qu’ils
ont avancées avant le 9 novembre, nous comprenons bien à la fois pourquoi ils sont
présentés comme des experts des mouvements d’opinion aux EU, et pourquoi ils se
sont magnifiquement et subtilement vautrés sur le résultat : ils n’ont
parlé de rien d‘autre que de ce qui, aux yeux de toutes les instances
médiatiques en vigueur aujourd’hui sur les plateaux, les place en situation de
spécialistes du diagnostic électoral. Diagnostiquer signifie « connaître
en divisant », mais ce qu’il convient de faire ici c’est justement le
contraire : moins connaître que pressentir et moins diviser que
confondre (comme dirait Gilles Deleuze:"c'est une affaire de perception, ou plutôt de réalisation de la puissance manipulatrice des affects"). Ils établissent donc un « diagnostic »
qui, fatalement, est à côté de la plaque, puis ils diagnostiquent le mal qui
est à l’origine de leur erreur de diagnostic, puis diagnostiquent le mal à
l’origine de l’erreur de diagnostic sur le mal expliquant l’erreur précédente
et ainsi de suite, un peu comme un médecin qui vous dirait après tout que
« le vivant : il ne sait pas « comment ça marche »…ce qui n'est pas complètement faux mais alors qu’il la ferme.
S’il vous plaît, Ô, Grands Mandarins des
plateaux télé, prosateurs subtils et avertis des mille et une façons d’expliquer pourquoi
« on ne pouvait pas prévoir », faites comme nous, faites comme les Moldus
de la chose politique : « FERMEZ-LA ! » et arrêtez
d’expertiser l’échec de l’expertise de l’échec de l’expertise de l’échec etc….
Vous ne disposez plus des clés vous permettant de comprendre « la masse
électorale », alors reconnaissez-le et ne vous approchez plus des micros,
surtout si des présentateurs de Prime-Time, sournoisement ou inconsciemment,
vous le demandent. Cessez de vous sentir flattés d’être sollicités. C’est un
piège qui profite à celui ou celle que vous espériez contrer : la stigmatisation se
retourne toujours contre le stigmatisant, au profit du stigmatisé. Comme disait
Coluche : « Même les oiseaux s’arrêtent de voler », alors
pourquoi pas les péroreurs ? La suffisance de votre rhétorique
d’ « Initiés »a déjà
fait, en avril 2002,la preuve de son
pouvoir de nuisance. Alors ne laissez pas passer la chance qui vous est
aujourd’hui offerte de montrer qu’il vous est encore possible de manifester de
la pudeur : pleurez et, surtout, taisez-vous ! Les américains vont
disposer de cinq ans de Trump pour se « détrumper », faisons en
sorte, nous français, de comprendre en quelques mois seulement, comment, dans
l'heureuse parenthèse de votre silence bienfaisant, nous pourrions enfin faire nôtre
« la chose publique ».
« L’heure est grave ». Que veut-on signifier exactement quand on dit d’une heure qu’elle est
grave ? Qu’elle est lourde, qu’elle pèse et entraîne vers le fond tout ce
qui l’entoure, comme la spirale du trou d’une baignoire pleine quand on retire
le bouchon. On a retiré le bouchon, et nous allons voir tourbillonner dans les mois à venir bon nombre de points de repère, de
lignes d’équilibre entre zones d’influence stratégiques, d’alliances
politiques, de mouvances médiatiques, bref de façons d’être, d’agir et de
penser, ce que c’est qu’ « être dans ce monde-là ».
Voilà un certain temps que nous avions remarqué
chez l’électeur américain un goût prononcé pour l’exploitation éolienne de tous
les grands vents sifflant dans la boîte crânienne de ses présidents. Reagan,
Georges Bush Junior et Donald Trump ne partagent pas seulement leur étiquette
de républicains, leur collection de figurines GI Joe VS Musclor, mais aussi une
forte appétence pour le One-Man-Show, un sens inné de la mise en scène ainsi
qu’une certaine inclination à réduire la population mondialeau statut de spectateurs dont les yeux sont
braqués sur l’écran immaculé de la bien nommée Maison Blanche. Si, dans
l’excellente série humoristique de Jean-Michel Ribes :
« Palace », le professeur Rollin avait toujours « quelque chose
à dire », ces Présidents ont eu et auront toujours « quelque chose à
nous montrer » : une dérégulation de l’économie pour Reagan,
une invasion de l’Irak pour Bush, et pour Donald, je penche pour l’installation
d’une cloche nucléaire sur ses États préférés: Texas, Kansas, Oklahoma, Louisiane, Arizona (dans tous ses états, aucun grand électeur n'a voté démocrate) comme sur un plateau de fromages
un peu trop faits dont on veut accélérer l’expansion sans pour autant diffuser
l’odeur.
A moins
que sa « trace », son "leg" pour l’humanité soit une refondation
radicale du sens des mots, un nouveau dictionnaire dans lequel on trouverait
pour le verbe « respecter » (« personne n’a plus de respect pour
les femmes que moi » - 2e débat des Présidentielles) :
traiter de boudin, harceler sexuellement et faire défiler en maillot de bain
sur des estrades entourées de paysans Texans fourrés au beurre de cacahuètes.
Pour le substantif « Impôt », on pourrait lire : "Jeu subtil pour
hommes d’affaires rusés dont la règle consiste à soustraire le montant pour l’utiliser
à son profit et faire des tours avec le nom : « Trump » marqué
dessus etdes fonds détournés
« trempés » dessous". Pour le mot : « État »,
on lirait : « What the fuck ? » A l’article
« Cheveux », serait indiqué : « fibre synthétique
javellisée dont la coloration indiscernable, à dominante jaunâtre, recouvre la
boîte crânienne d’une visière de casquette intégrée comme un supporter des
Knicks à perpétuité auquel on aurait aussi greffé un mégaphone dans les cordes
vocales et la variété d’expressions de Charles Bronson, « Un justicier
dans la ville », dans les zygomatiques.
Peut-être pourrions-nous également y découvrir
un nouveau mot : « Trumper » avec la signification suivante :
"répondre à toute interrogation concernant un enjeu de politique intérieure ou
internationale, par la solution la plus radicale, la plus facile à comprendre
pour un électeur du Texas qui sait compter jusqu’à 20 (certes une minorité,
mais on ne peut pas à la fois assister au cours de maths et faire ses exercices
de catéchisme créationniste) et la plus médiatiquement tonitruante que l’on
puisse…euh….concevoir." Exemple : « elle a essayé de m’embrouiller avec une
question sur les relations Est-Ouest par rapport aux équilibres énergétiques de
la planète, t’aurais du voir comme je lui ai trumpé sa descendance de bâtards à cette journaleuse du « New
York Daily News » ! »
Ou
encore :
-« Nous autres, qui
vivons au Texas, nous avons l’esprit bien trumpé,
c’est ça qui nous aide à cultiver notre maïs.
-Euh ! Quoi :
« ça » ?
-Ben, ça : l’esprit
trumpé
-Mais euh, trumpé dans
quoi ?
-Ben ça : tout ce qui
fait notre fierté d’être de vrais texans : le rodéo, le barbecue, le
football américain, la NRA (National Rifle Association), Kennedy visitant
Dallas, le Tex Mex, les margaritas, les lynchages.
-Euh ! Trumpé jusqu’au
cou dans la sauce quoi !
-Ben euh ! Ouais.
Ou encore, dernier exemple :
-« C’est quoi, ça là-bas,
ce truc à forme ovale, un bureau ?
-Non, c’est un ring de Catch.
-Ah ? Désolé. Je me suis
trumpé. »
Peut-être y-a-t-il finalement deux sortes de
pays : ceux dont le cinéma exprime « la quintessence », le
style, le devenir, l’humanité, c’est-à-dire, au sens le plus noble du
terme : le caractère. On peut penser à Bergman pour la Suède, à Vintenberg
et Lars Von Trier pour le Danemark, etc. Et puis il y a ceux dont les pires
productions dessinent, dans la grossièreté même de leur dynamique
caricaturante, le futur d’une nation, « le déclin de l’empire
américain ». Je pense à un très mauvais film de Mike Judge,
« Idiocracy » dans lequel le réalisateur prophétisait en 2006 un
avenir dans lequel le président serait un champion de catch.
Il faut regarder
les productions Hollywoodiennes comme les augures romains lisaient les
entrailles peu ragoutantes des animaux. Le moteur de l’évolution de cette grande puissance est
spéculaire. Les Etats-Unis auront dessiné dans l’histoire ce profil tout-à-fait
particulier consistant à n’être jamais parvenu à s’ancrer physiquement,
affectivement dans un territoire (parce qu’ils sont le produit d’une
colonisation et d’un massacre), à ne pouvoir assumer leur passé autrement qu’au
gré d’une industrie cinématographique finalement très pauvre en termes de
« créations », et à ne revêtir aux yeux du monde qu’une texture fantasmatique.
C’est ce qui rend l’attention que l’on ne peut manquer de marquer à l’égard de
cette « terre » (mais ce terme est profondément inadéquat: les États-Unis ne sont pas une terre, ils sont un rêve) aussi
hypnotique que profondément « désolée ».
Au-delà de l’Atlantique, il
n’y a rien à voir précisément parce que les EU ne font que « se faire
voir ». Ce n’est pas un pays de légende, c’est un panoptique d’une
transparence consternante. Peut-être est-il temps, pour nous, de faire le
voyage de Christophe Colomb à l’envers : les Etats-Unis maintenant trumpés,
rien d’autre à parcourir en cette absence sidérante de « lieu
d’être », qu’un No Man’s Land refermé sous son dôme médiatique comme le
studio du « Truman Show ».
« On met à part
sans le savoir, là précisément est le danger. Ou, ce qui est pire encore, on
met à part par un acte de volonté, mais par un acte de volonté furtif à l'égard
de soi-même. Et ensuite on ne sait plus qu'on a mis à part. On ne veut pas le
savoir et, à force de ne pas vouloir le savoir, on arrive à ne pas pouvoir le
savoir. Cette faculté de mettre à part permet tous les crimes. Pour tout ce qui
est hors du domaine où l'éducation, le dressage ont fabriqué des liaisons
solides, elle constitue la clef de la licence[1]
absolue. C'est ce qui permet chez les hommes des comportements si incohérents,
notamment toutes les fois qu'intervient le social, les sentiments collectifs
(guerre, haines de nations et de classes, patriotisme d'un parti, d'une Église,
etc.). Tout ce qui est couvert du prestige de la chose sociale est mis dans un
autre lieu que le reste et soustrait à certains rapports.
On use aussi de cette
clef quand on cède à l'attrait du plaisir. J'en use lorsque je remets de jour
en jour l'accomplissement d'une obligation. Je sépare l'obligation et
l'écoulement du temps. Il n'y a rien de plus désirable que de jeter cette clef.
Il faudrait la jeter au fond d'un puits où on ne puisse jamais la reprendre.
L'anneau de Gygès[2]
devenu invisible, c'est précisément l'acte de mettre à part. Mettre à part soi
et le crime que l'on commet. Ne pas établir la relation entre les deux. L'acte
de jeter la clef, de jeter l'anneau de Gygès, c'est l'effort propre de la
volonté, c'est la marche douloureuse et aveugle hors de la caverne.
Gygès. Je suis devenu
roi, et l'autre roi a été assassiné. Aucun rapport entre ces deux choses. Voilà
l'anneau. Un patron d'usine. J'ai telles et telles jouissances coûteuses et mes
ouvriers souffrent de la misère. Il peut avoir très sincèrement pitié de ses
ouvriers et ne pas former le rapport. Car aucun rapport ne se forme si la
pensée ne le produit pas. Deux et deux restent indéfiniment deux et deux si la
pensée ne les ajoute pas pour en faire quatre. Nous haïssons les gens qui
voudraient nous amener à former les rapports que nous ne voulons pas former. »
[2]Dans la République (Livre 2), Platon
raconte l’histoire de ce berger qui après avoir découvert un anneau qui rendait
invisible l’utilisa afin de tuer le roi et de prendre son trône.
1) Sur votre copie, ne mettez pas votre nom mais le
pseudo que l’enseignant vous a transmis. En un paragraphe de 10 lignes,
exprimez ce que vous avez compris du texte, quelle est la thèse défendue par
l’auteur, éventuellement des exemples illustrant cette thèse.
2) Le texte de l’une ou l’un de vos camarades vous
est maintenant remis. Après l’avoir lu, précisez en marge ce qui vous semble
discutable en justifiant votre annotation. Vous pouvez également exprimer votre
accord par un « oui » ou un bien ». Il vous est également possible
de prolonger une réflexion qui vous semble intéressante.
Il arrive parfois après un
léger accident de la route que les automobilistes décident de s’entendre à
l’amiable. Ils ne font pas de constat. Le fautif reconnaît son tort et propose
un dédommagement à la victime qui l’accepte. Rien ne sera
« officialisé », aucun papier n’attestera de l’événement. Le
processus même de cette entente est intéressant : pas de paperasse, pas de
procédure, pas de recours aux assurances. Deux personnes décident de gérer un
problème sans faire appel à des structures, à des appareils. Ils trouvent un
terrain d’entente ailleurs que dans cette dimension cadrée par des lois, des
contrats en bonne et due forme, des consignes.
Dans ces constats dits à
l’amiable, chacun des deux camps part du principe que l’autre n’est pas en
train d’essayer de l’abuser. Aussi anodine que puisse apparaître cette entente, s’y manifeste indiscutablement un acte de confiance, de croyance, un
« crédit » accordé à la bonne foi de l’autre parti. C’est cette confiance qu’il s’agit ici de questionner : est-elle solide, opératoire, en
toute occasion ? Pouvons-nous nous appuyer sur la mutualité de ce crédit
pour affirmer que nous sommes liés par autre chose que ce treillage de lois à
l’intérieur duquel s’effectuent toutes les interactions des hommes au sein de
la société ?
La position de Thomas
Hobbes est sans équivoque par rapport à cette question : c’est
« non ». Il n’existe pas de satisfaction, de liberté et surtout de
sécurité envisageable pour chacun des citoyens d’une communauté hors d’un
« contrat » qui relie tous ses membres à la désignation d’un homme ou
d’un groupe d’hommes auquel ils confient de leur plein gré le pouvoir de les
représenter, c’est-à-dire le pouvoir, par représentation. Tout ce que cette
autorité décidera sera, du fait de ce consentement, ce que décident également
les membres liés par ce contrat. « C’est plus que le consentement ou la
concorde » dit Hobbes, c’est une unité contractuelle. Ce qui nous relie
les uns aux autres n’est, en aucune façon, l’amour, l’attachement ou toute
forme d’intéressement naturel, c’est plutôt la certitude que l’autre a
abandonné, tout comme moi, toute prétention à son droit de nature : « j’autorise cet homme ou cette assemblée d’hommes, et
je lui abandonne mon droit de me gouverner moi-même, à cette condition que tu
lui abandonnes ton droit et autorises toutes ses actions de la même manière ».
Etre le citoyen d’un « Etat », c’est être
sujet (au sens d’assujetti) à cette même interdiction adressée à tous d’exercer
leur droit naturel dans cette juridiction. Ce dernier terme est
important : il y a une juridiction quand à l’intérieur d’un espace donné
s’active cette puissance de limiter l’action des citoyenspar la diction de l’autorité de l’état de
telle sorte que toutes les inter-actions humaines ne peuvent s’y effectuer sans
être préalablement cadrées par des inter-dictions. Ce n’est pas tant que nous
soyons liés directement par de l’interdit, c’est plutôt que l’interdiction rend
possible le seul rapport humain concevable en dehors de la guerre étant entendu
que la guerre est le seul type de rapport ou plutôt de
« non-rapport » qui s’imposerait directement de lui-même dans un
milieu naturel.
Si nous nous promenons paisiblement dans les rues,
si nous ne sommes pas constamment sur le qui-vive à chaque fois que nous
croisons notre prochain, est-ce parce que nous misons sur sa bienveillance
foncière, primitive, sur une forme d’empathie naturelle de tout homme à l’égard
de son prochain, ou bien parce que nous savons que nous vivons dans un espace
public au sein duquel prévaut cette relation contractuelle de tous les citoyens
à une autorité souveraine forte de toutes les volontés de chacun des membres de
la communauté ?
Steve ferme la bouche de
Diane, sa mère, et plaque ses lèvres sur le revers de sa propre main de telle
sorte qu’il n’est rien à l’exception notable de ce « bâillon »
quiempêche le fils d’embrasser sa mère comme le font des amants. On
pourrait faire remarquer que « tout est dit » dans cette image, et
non seulement par rapport au film dont elle est comme la synthèse illustrée
mais aussi par rapport au sujet : « ne sommes nous liés que par
de l’Interdit ? ». Mais si nous affirmions cela, nous passerions à
côté de l’essentiel à savoir que justement ce n’est pas « dit » mais
montré, filmé.L‘effet de sidération de
cette image ne vient pas seulement de la justesse de son adéquation au scénario
d’un film, à la problématique d’une dissertation de philosophie. Elle ne vaut
pas parce que l’on peut mettre des mots dessus ou derrière mais parce qu’elle
court-circuite le langage, c’est-à-dire la fonction de classification. Utiliser
les mots, c’est faire des genres, insinuer un jeu de distinctions toujours plus
subtiles entre les « types » de personnes, les « types » de
rapports, les « types » d’amours. Le mot d’ordre de tous les usagers
du langage, c’est « ça n’a rien à voir », il faut traquer les fausses
assimilations, les facilités.
Mais en même temps, cette
extrême finesse dans l’art de différencier les choses, les sentiments, les
expériences ne s’accomplit qu’en mettant en œuvre un travail de
généralisation : il faut bien que le mot « amour » existe dans
l’efficience de sa trompeuse globalisation pour que l’on puisse œuvrer, à
partir d’elle à préciser. Parler, c’est caricaturer, parler mieux, c’est
caricaturer moins, mais il restera toujours de la généralisation.
Steve ne parle pas, il empêche même sa mère de jouer
son rôle de mère en lui imposant le silence alors qu’elle était en train de lui
reprocher son attitude. « Je ne t’aime pas comme ça » lui
suggère-t-il en l’embrassant de cette façon : ni comme une mère, ni comme
mon amoureuse. La main maintient le tabou incestueux mère/fils, et c’est ça qu’il l’embrasse. Il n’étreint
pas sa mère contre le tabou de l’inceste ni pour, mais « dedans » et
toute la justesse de ce « baiser contrarié » vient de ceci qu’il
n’est pas pour autant « retenu ». De nombreux psychanalystes
affirmeraient sans aucun doute que le fils et la mère n’ont pas « trouvé
leur marque », mais nous croisons sur ce point la question même du
sujet : Diane et Steve sont reliés par un interdit avec lequel ils « jouent ».
Ce n’est pas une affaire « classée », dans tous les sens du terme (la
fonction classificatrice des différents types d’amour est ici inopérante, du
moins elle est privée de toute puissance à établir définitivement des lignes).
Ce qu’ils révèlent, c’est, à la fois, la puissance et la limite du tabou. Nous
ne pouvons pas être l’objet d’un processus de socialisation sans que l’idée
même de l’inceste ne provoque en nous un sentiment de répulsion, sentiment
fondateur de la notion même de « famille », mais en même temps, nous
ne cessons de pressentir avec un peu d’effroi l’efficience d’une confusion
trouble des émois sur le fond de laquelle les distinctions du langage
s’exercent certes avec justesse mais jusqu’à
un certain point seulement.
C’est très exactement cette
ligne d’érosion du langage, cette fêlure dans l’autoritarisme générique des
mots que cette image pointe. Tout ceci
ne tient qu’à la fine épaisseur de la paume de Steve. Dans le film, Diane
évoquant son fils ne cesse de parler de « son homme ». L’adolescent
n’est pas en reste explorant toujours dans son approche de Diane, les limites
ténues entre la tendresse et la sexualité. Finalement, nous retrouvons une
perspective déjà croisée dans notre réflexion préalable : le tabou ne
défend jamais que ce qu'il rend, par là même, "possible" (c'est-à-dire ni impossible, ni réel) en projetant ce qu'il interdit dans une dimension fantasmatique qui constituera le milieu privilégié
de la relation, la texture même du lien. S’il n’existe aucun rapport humain susceptible de se déprendre
de la référence au Tabou, alors toutes les relations humaines sont nécessairement de l'ordre du fantasme, et c'est peut-être là le fond du problème posé par le sujet:"Ne sommes-nous liés que par de l'interdit?", à savoir: "sommes-nous liés par autre chose que du fantasme? Existe-t-il des relations humaines qui, échappant à l'Interdit, seraient tissées dans une autre étoffe que celle de l'imaginaire, c'est-à-dire dans celle de la réalité ? "
Si nous prêtons attention
à cette définition de l’homme religieux selon Roger Caillois, nous percevons
bien le rôle-clé assuré par la notion de délimitation dans toute pratique
religieuse (précisons qu’il n’est question ici que des religions
monothéistes): « l’homme religieux est avant tout celui pour lequel existent
deux milieux complémentaires : l’un où l’on peut agir sans angoisse ni
tremblement, mais où son action n’engage que sa personne superficielle (le
profane), l’autre où un sentiment de dépendance intime retient, contient,
dirige chacun de ses élans et où il se voit compromis sans réserve (le
sacré). » Etre religieux, c’est
d’abord considérer et appliquer à son attitude ce principe en vertu duquel tout,
dans la vie, ne se vaut pas.
Nous retrouvons bien sur ce point la référence
initiale au péché originel. L’Eternel fixe des limites : « tu peux
manger le fruit de l’arbre de vie mais pas celui de la connaissance du bien et
du mal », mais surtout, il « teste » sa créature, il lui impose
un Interdit qui ne rend pas impossible sa transgression, voire qui la suscite,
qui l’investit d’une aura tentatrice. Au-delà de tout ce que l’on peut écrire
et concevoir sur cet épisode de la Genèse, ce qui s’y effectue fondamentalement,
c’est d’abord une toute nouvelle mise en perspective de notre rapport à
l’action : la chose interdite n’est ni approuvée, ni empêchée. Elle est
désignée comme ne devant pas être réalisée. C’est comme si sous l’effet d’une
autorité toute puissante, un acte physiquement accessible se trouvait
idéalement situé hors de notre atteinte.
Mais comment pourrions-nous caractériser un
acte dont la réalisation est physiquement possible et idéalement impossible ?
La réponse est assez simple : fantasmatique. C’est d’un seul et même
mouvement que Dieu dans la Genèse creuse dans ce « plein » de toutes
les interactions humaines l’interstice d’un « devoir être » et la
texture fantasmatique d’un désir de la violation, voire du désir tout court.
La Genèse est un récit mythologique. Il s’agit
donc pour lui de rendre compte de « ce qui est » en lui assignant une
origine, une valeur et un sens surnaturels, religieux, irrationnels, originels
et « ce qui est », c’est notre mortalité, notre travail, notre
souffrance, notre finitude, tout ce qui, dans la Genèse, sera la conséquence de
la transgression d’Adam et Eve. Nous ne sommes ce que nous sommes que pour
n’avoir pas été à la hauteur de ce que nous aurions pu être : immortels,
heureux, progéniture insouciante et soumise au Créateur. L’humanité se voit
ainsi originellement marquée par un « manque à être » fondamental et
finalement « fondateur ». Ce que l’interdit rend possible, c’est la
notion de déficit, de perte, de chute, de « moindre-être ».
Après tout, il n’est pas absurde d’envisager la
possibilité que nous nous acceptions tels que nous sommes pour ce que nous
sommes mais avec l’interdit et la transgression d’Adam et Eve, l’être humain
vit sa mortalité comme une insuffisance. Ils sont « maudits », du mauvais
côté du dire, lequel est né de l’interdit de l’Eternel. Cet épisode dit
« dans » la religion quelque chose « de » la religion,
comme instauration et organisation d’un lien entre fidèles, comme instance
régulatrice d’une population. L’interdit, c’est l’installation d’un espace
propre au « Dire », la construction d’un certain rapport entre les
hommes et leurs actes tenant à la fois de l’abstention généralisée ouvrant par
là même la dimension du fantasme collectif (tout une communauté se voit
orientée, animée du désir de cet interdit) au sein duquel quelque chose d’une
obéissance s‘éprouve inlassablement testée et , de ce fait, susceptible de
valoir en tant que critère pour faire la part entre les bons fidèles et les
« mécréants » (étymologiquement : « les méchants »).
Par la religion, nous sommes ainsi continument liés, déliés, reliés, comme si
de notre intégration ou de notre exclusion à ses dogmes dépendait la sentence
de notre jugement par nos pairs, étant entendu qu’il irait de soi que nous ne
pouvons pas ne pas être jugés par eux.
Nous mesurons tout ce que les rapports humains
doivent dans leur origine et leur développementà cet espace d’abstention et de fantasme créé par l’Interdit, mais la
question reste posée de savoir dans quelle mesure la foi, cet acte de pleine
adhésion à la croyance en un être supérieur, transcendant, pourrait se concevoir
indépendamment de l’interdit. Pouvons nous dire de l’Eternel qu’il est d’abord
cette pleine et première positivité dont l’interdit est la manifestation, ou,
au contraire, de l’interdit qu’il est l’acte humain fondateur dont Dieu serait la conséquence. De fait, il y a
cet espace d’abstention fantasmatique de l’Interdit mais il semble tout aussi
impossible que crucial d’établir clairement si Dieu en est l‘auteur ou l’objet,
de l’une à l’autre alternative, c’est bel et bien le fossé infranchissable de
la croyance à l’athéisme qui s’ouvre devant nous.
Il est néanmoins un point tout-à-fait essentiel
et qui demeure hors de toute remise en cause. Nous voyons dans les premières lignes
de la Genèse un Dieu faire émerger un Cosmos du Chaos et s’il n’accomplit pas
cette œuvre par de l’interdiction, il la réalise par un travail de
délimitation : la lumière, ce n’est pas l’obscurité, la terre, ce n’est
pas l’eau, les cieux ne sont pas les ténèbres, etc. Dieu n’est le créateur de
l’univers qu’en tant qu’il produit des « interlignes », des distances
et des dissociations. Il fait des différences parce qu’il est armé de cette
arme puissante dont l’Evangile selon Jean nous dit qu’il était « au
début » : à savoir le verbe, c’est-à-dire le langage.
Ce n’est pas de
l’interdit au sens usuel du terme, mais c’est bien l’acte de dire ici qui crée
l’ « inter », l’entre-deux entre des éléments qui, à partir de
cet acte originel de la diction, de la séparation, ne sont plus confondus.
Croire à ce Dieu comme entité première et positive, c’est éprouver au plus
profond de soi la puissance de notre adhésion à cet ouvrage de distinction
grâce auquel la nuit n’est pas le jour. Peut-être ne sommes-nous liés, dans l’acte
positif et premier de notre foi en un créateur, que par cette puissance de l’entre-deux,
de cette inter-diction imposant entre les éléments de la nature l’œuvre de
discrimination du langage.