lundi 5 octobre 2026

HLP Terminales - Texte pour DS (le 16/10)

 

ATTENTION: Initialement prévu le 13 octobre, le DS aura lieu le vendredi 16 octobre pour les deux groupes.

Le mardi 16 octobre, il y aura un travail en temps limité (2h) sur ce texte de Claire Marin. Lorsque une personne qui vous est proche soit parce qu'elle fait partie de votre famille, soit à cause de liens amicaux, amoureux, ou autres, subit un traumatisme et change brutalement, il est difficile pour nous de faire la part dans ce nouveau "moi" qui est le sien de ce qui tient de l'aliénation (cette personne est en train de se perdre, de se perdre) ou d'un nouveau moi qui lui est nécessaire pour se remettre de ce qu'elle vient de subir, moi qui peut-être ne vous inclue plus dans son "univers". Mais alors jusqu'où pouvons nous aller dans l'acceptation? Comment concilier cette altérité avec l'amitié, l'amour, ou tout simplement le lien qui nous unissait? Aimer quelqu'un c'est accepter qu'il ou elle soit autre, mais si sa métamorphose va jusqu'à l'aliénation, nous nous disons qu'il faut l'aider. C'est vraiment ce qu'il faut faire. Toutefois il n'est vraiment pas évident de savoir si c'est bien le cas ou bien tout simplement si cette métamorphose ne nous convient pas à NOUS parce qu'elle nous catalogue comme indésirable. J'essaye de comprendre le moi d'autrui, mais est ce qu'en même temps cette volonté de compréhension ne sous entend pas qu'autrui doit se conformer à l'image que MOI j'en ai conçue?  Ne suis je pas en train de lui dire: tu peux changer autant que tu veux mais dans les limites de ce moi auquel Moi je suis habituée, sachant qu'il va de soi que tu ne peux pas te passer de moi?

Vous disposez d'une semaine pour me poser des questions sur ce texte (par mails ou sur pronote puisque nous ne reverrons pas avant mardi). N'hésitez pas à le faire.

Bon courage à vous



Quand le sujet est convoqué, capté, ravi par plus fort que lui – la passion, la souffrance –, quand il est ainsi dépossédé et redéfini par une force supérieure à la sienne – l’amour, la douleur, le chagrin – il ne peut plus se contenter d’être simplement celui qu’il a été jusqu’alors. Il lui faut devenir quelqu’un d’autre pour sauver sa peau.

Que peuvent faire alors ceux qui tiennent à lui et le retiennent ? Accepter ces moments où il ne peut pas tenir son rôle, où il abandonne la partition ? Accepter, c’est- à-dire décider d’y voir autre chose que de la lâcheté, y reconnaître plutôt son impuissance réelle face à l’événement (tomber malade, tomber amoureux, tomber enceinte) qui l’emporte ou l’écrase par sa puissance et le transforme intérieurement.

Facile à dire. Puis-je vraiment réussir à le laisser s’éloigner de lui-même, devenir autre que tel que je le connais et l’aime ? Puis-je lui autoriser cet écart, cet exil loin de lui-même au risque de le perdre ? Ne suis-je pas tenté au contraire de tout faire pour le retenir près de moi, pour le maintenir dans son identité antérieure, convoquant la morale (ses engagements), l’émotion, la mémoire pour l’enfermer dans cette identité dont il ne veut plus, qu’il ne peut plus ni supporter ni habiter ? Sans doute est-il vain d’user de tous les artifices pour l’empêcher de vivre ce qu’il est convaincu d’avoir à vivre.

Il faut dire la violence du devenir-autre pour le sujet lui-même, mais aussi la violence de cette métamorphose pour ses proches, pour tous ceux qui « tenaient » à lui. La rupture les détache malgré eux. Cette personne change au point de paraître parfois méconnaissable : est-ce bien mon enfant, cet adolescent qui se convertit ? Est- ce ma femme qui me quitte pour ce jeune homme ? Est-ce mon frère qui soutient ce parti xénophobe ? Qui est cet étranger qui a pris la place et l’apparence de la personne que j’aimais ? Qui est ce cafard dans la chambre de Gregor(1) ? En un effet boomerang surgissent les questions sur notre propre aveuglement. Comment ai-je pu, moi qui ai vécu à ses côtés, le méconnaître à ce point ? La possibilité et la liberté d’être autre révèlent de manière douloureuse les illusions de l’amour et de l’affection : illusion d’une propriété et d’une proximité, d’une transparence de l’être aimé. La familiarité n’est parfois qu’une impression. Autrui pourra toujours nous surprendre, nous déstabiliser, nous laisser interdit devant ce qu’il a dit ou fait et qui paraissait inimaginable. Non seulement il ne m’appartient pas, mais il peut toujours devenir pure surprise, devenir tout autre, d’une inquiétante étrangeté.

Claire MARIN, Rupture(s) (2019) 

(1) Gregor : référence à La Métamorphose de Franz Kafka (1915) où le narrateur décrit sa métamorphose en cafard



                Cet extrait du livre de Claire Marin: « Rupture(s) » décrit l’illusion de la familiarité et de la connaissance du moi d’autrui, quelque soit la position qu’occupe cet autrui dans notre vie: proche ou membre de notre famille (époux épouse, frère ou soeur, etc.). La croyance en un moi défini, substantiel identique à soi a la vie dure. Nous pouvons nous persuader que cette personne à tous égards nouvelle, inconnue de nous, voire hostile, adverse, agressive à notre égard, n’est pas elle-même, mais qu’en savons-nous? Est ce que cela ne nous arrange pas de poser cela de cette façon parce que de fait, cette personne est en train de prendre ses distances à notre égard, de nous éloigner d’elle et que cet abandon dont nous sommes victimes nous semble impossible à saisir, à comprendre, a fortiori à accepter à moins de poser arbitrairement qu’elle s’est perdue, qu’elle est aliénée. S’il nous fallait admettre que ce raciste militant dans un parti xénophobe est notre frère, alors cela voudrait dire que l’on s’est trompé sur son compte depuis le début ou bien que l’on a vécu son enfance à côté d’un futur nazi. 

Nous ne nous contentons pas de nous faire une idée de nos proches, nous les intégrons à notre vie, non pas tels qu’ils sont mais tels que nous aimerions qu’ils soient, de telle sorte que lorsque une rupture intervient dans leur existence et que nous faisons partie de cette partie de « la banquise de son moi » qui se détache d’elle-même, c’est-à-dire de son nouveau moi, nous n’avons pas d’autre issue pour nous réconforter que celle d’affirmer que précisément il n’est plus lui-même, qu’il s’est perdu de vue, qu’il s’est déserté et qu’il est en train de sombrer, de se laisser influencer par un nouvel entourage qui le transforme en clone, en ombre de lui-même, en robot. Les mots qui nous vienne alors sont très parlant:

  • Je ne te reconnais plus. Reprends-toi ! Tu ne réalises pas que tu es en train de perdre le contrôle, la maîtrise de toi! Tu deviens le jouet d’une autre personne, ou tu te laisses broyer par un évènement, par un traumatisme. Tu n’es plus toi-même!

Mais l’a-t-il jamais été et que veut dire exactement ce « même » que nous rattachons à « lui »? Ne désigne-t-il pas celle ou celui dont nous avions décidé qu’ils serait A JAMAIS, ce fils, cette fille, cette soeur, cet ami sur qui nous pourrions compter, nous appuyer comme une canne dans les jours à venir, dans les épreuves qui nous attendent NOUS. Ne serait-ce pas déjà du pur égoïsme que de le souhaiter lui-même, parce qu’en réalité nous n’avons aucun désir qu’il soit authentique à ses yeux mais qu’il soit le support dont nous avons besoin (éventuellement pour nous croire « nous »)? 

Quel fille, quel fils n’a pas éprouvé à un moment donné autour de son cou la pression du collier de l’attachement familial sous la contrainte duquel il FAUT demeurer la Fille obéissante ou le fils attitré qui perpétue la tradition et qui respecte la lignée ? 

  • Mais qu’est ce qui t’arrive je ne te reconnais plus?
  • Heureusement! Et ne fais pas semblant de tomber des nues. Tu savais bien que ce jour arriverait. Tu savais bien que toute ton éducation, tous les soins prodigués à tes enfants ne visaient finalement que arriver à ce jour là, jour de l’émancipation où enfin tu entends clairement sortir de ma bouche moi ta fille, moi ton fils, la syllabe: « NON! »
  • Peut-être mais pas si tôt!
  • C’est toujours trop tôt, mais pour « MOI » il est déjà grand temps: NON!


« Il faut dire la violence du devenir autre pour le sujet lui-même  (…) mais aussi pour les proches. » écrit Claire Marin et nous devons rajouter qu’il faut aussi en dire la nécessité. Cette violence est l’expression même d’une évidence qu’il est opportun de rappeler à tout ami, à tout père, à tout parent, à tout ami: c’est précisément parce que tu es proche que tu ne dois jamais oublier que je suis Autre, c’est-à-dire finalement très très lointain, comme le juif pour la samaritain (cf Paul Ricoeur « Soi-même comme un autre ») 

Toute la finesse d’analyse de Claire Marin ici consiste justement à faire le lien entre cette impossibilité radicale pour quiconque de connaître le très proche, le parent ou l’ami sur lequel finalement nous nous étions donnés à nous-mêmes des « droits » et la violence de la rupture en soi de soi à soi. Nous savons bien que toute personne est offerte à un devenir qui la change continuellement, insensiblement. Mais que se produit-il quand précisément le changement ne se produit pas tranquillement mais brutalement, d’un coup, violemment? C’est une chose que de faire de la philosophie et de comprendre à quel point l’identité substantielle ou logique (A=A) est un leurre, une illusion mais c’est une autre chose que d’admettre la possibilité que nos proches, celles et ceux avec qui nous pensions avoir des liens intimes, irréfragables soient toujours eux mêmes et en même temps autres que le portrait que en avions dessiné. Comment pourrai-je aimer cet autre sans accepter qu’il le soit, fût-ce au prix de notre relation? N’est-ce pas justement cela que nous aimons, cette altérité surprenante, radicale, cette éventualité toujours perceptible, présente, menaçante et attirante de la disparition, de la fuite, du départ, du « je m’en vais! » Pourrions nous aller jusqu’à dire que ce qui fait la force du lien, c’est justement l’acceptation de la rupture éventuelle, l’amour inconditionnel de l’autre et cela jusqu’à sa disparition de « notre » univers? 

Faut-il que nous envisagions la possibilité que l’attachement qui nous relie aux autres êtres humains, particulièrement celles et ceux que nous aimons (ou croyons aimer) s’appuie moins sur la reconnaissance de leur personne que sur l’amour que nous nous portons à nous-mêmes, sur la reconnaissance de l’influence que nous exerçons sur elles ou sur eux? 



Dans la compréhension de ce texte, l’expression qui le termine est vraiment fondamentale: le terme d’ « inquiétante étrangeté » vient de Sigmund Freud qui veut désigner par là ce qui se révèle terrifiant, menaçant alors même que cela nous était familier. Plus qu’inquiétante étrangeté, il faudrait comme le suggère le psychanalyste François Roustang parler de « l’étrange familier. »

C’est bien le moi qu’il faut donc interroger dans ce texte. Le moi que nous pensions connaître de l’autre pourrait se révéler être le mien en fin de compte, de telle sorte qu’à chaque fois que j’utilise le terme moi, même si c’est pour supposer qu’autrui a un moi qu’il est à ses yeux un moi, c’est en réalité toujours de « moi » dont je parle d’un pointe vue égoïste et profondément prédateur. Peut-on accepter d’autrui qu’il soit autrui, c’est-à-dire voué fondamentalement à rompre avec son (ancien) moi, donc aussi avec moi? Oui il le faut!


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