La justice restaurative se distingue radicalement de la justice punitive (ou rétributive). Cette dernière se concentre sur le coupable de l’agression ou du meurtre alors que la première se focalise sur la victime, sur une certaine façon de restaurer en elle un lien qui s’est rompu dans son rapport aux autres, à la communauté. Autant la justice punitive traite institutionnellement et anonymement l’affaire, autant la justice restaurative la traite humainement, à hauteur de personnes physiques et mis en présence à visage découvert au fil de rencontres organisées et très soigneusement planifiées, préparées en amont. Finalement on peut dire que la justice restaurative dépouille de ces trois attributs principaux la fameuse statue de la justice, à savoir le bandeau, la balance et l’épée.
- Le bandeau est censé représenter l’impartialité aveugle qui ne prête pas attention à la situation sociale et personnelle des acteurs de l’affaire. La justice restaurative au contraire lève ce bandeau: il faut que des agresseurs et des victimes puissent se VOIR et échanger dans un même lie, autour d’une table
- Le plateau et la fausse promesse de proportionnalité entre le crime et la peine. Ici on peut quand même souligner l’abstraction institutionnelle. Le délinquant doit payer d’années de sa vie le crime perpétré. La question de la réparation de la victime est souvent abordé de façon exclusivement financière (ce qui en un sens est insultant) et celle de la compréhension par l’auteur des faits par la prison ne fait pas nécessairement l’objet d’une réflexion. Il faut qu’il paie, qu’il souffre mais cette souffrance est-elle vraiment de nature à faire réaliser ce qu’une crime « est »? La justice restaurative ne se pose pas du tout cette question. Elle mise sur la possibilité qu’entre une victime et un coupable, un lien puisse se tisser, notamment parce qu’en fait, l’un comme ‘l’autre savent de quoi lis parlent. Ils se situent de part et d’autre d’une action que l’on peut qualifier de dommageable d’humainement dommageable.
- Il n’y a pas d‘épée. En un sens on pourrait dire que son tranchant s’est déjà abattu sur le criminel. C’est souvent dans la prison ou après la peine que l’auteur de faits déjà jugés peut se présenter dans ces séances. L’écoute des animatrices et des bénévoles est « inconditionnelle. On peut tout entendre, éviter les affrontements physiques et les humiliations mais quelque chose de la colère des victimes peut ici s’exprimer et en un sens, on pourrait dire que ces rencontres ne mettent les unes en faces des autres que des victimes, des personnes qui sont brisées, même si l’on peut éventuellement que les délinquants sont responsables de leur souffrance à la différences des victimes d’agressions. La force n'est plus imposée d'en haut par un juge ; le pouvoir est redonné aux personnes concernées pour qu'elles trouvent elles-mêmes une solution pacifiée. L'épée qui sépare est remplacée par la parole qui tisse des liens.
En résumé, si la justice classique utilise ces attributs pour s'isoler du monde et trancher de manière impersonnelle, la justice restaurative les dépose, les rejette pour humaniser les dommages créés par ces agressions préférant la rencontre à la distance, et la guérison à la punition.
La justice restaurative est une idée récente (si l’on veut des noms d’auteurs et de penseurs d’aujourd’hui qui ont réfléchi à ce concept, on peut citer Antoine Garapon juriste de formation et Johann Michel philosophe). Parmi les références qui reviennent souvent, mais sans être à l’origine directe de cette pratique, on peut penser à Emmanuel Lévinas (le visage) et Paul RIcoeur (l'identité narrative). On peut remarquer que plusieurs concepts conçus par Aristote revienne dans toute réflexion sur le justice restaurative mais il va de soi qu’Aristote ne peut être considéré comme une référence directe.
« L’être humain est un animal naturellement politique (un zoôn politikon) »: que signifie cette affirmation très connue d’Aristote? Que nous ne sommes humains qu’en tant que nous vivons au sein d’une collectivité, d’une cité. Nous sommes des animaux de cité et certainement pas des animaux domestiques qui restent dans leur foyers (Hikikomori), pas davantage que des ascètes reclus dans des grottes. Nous existons au milieu de nos semblables, tout simplement parce que c’est dans ce rapport que se forgent non seulement notre citoyenneté, mais aussi notre identité, et plus spécifiquement encore notre style d’être, notre existence propre. Nous pourrions également dire, comme le fait Hannah Arendt qu’un être humain « inter-est », c’est-à-dire qu’il se fait dans le tissu de la communauté, de la vie citoyenne. On parle beaucoup de vivre ensemble de tissu social mais qu’est ce que c’est concrètement? C’est miser continuellement sur l’écoute, l’attention, l’entraide de nos semblables dans l’enceinte de la cité, ne pas paniquer dés qu’une voiture crisse des pneus prés de nous ou qu’une personne s’adresse à nous pour nous demander quelque chose, avoir confiance dans tous ces inconnus que nous croisons dans des lieux publics sans se dire qu’ils pourraient nous voler, nous insulter, nous blesser, voire nous tuer.
Or l’effet premier d’une agression est précisément celui-ci: faire perdre à la victime toute confiance à l’égard des passants, des inconnus, de « l’extérieur » humain, de cet inter-essement (avec un sens bien spécifique: inter - esse: inter-être) de l’être humain à la vie collective de la cité. si bien qu’elles ne sortent pas de chez elles et abandonnent petit à petit tous les ressorts de la vie sociale.
Sous cet angle, la possibilité d’une rencontre et d’un dialogue entre des victimes et des auteurs d’agression est nécessairement et profondément réparatrice. Il importe vraiment de saisir à quel point cette dernière affirmation est rigoureusement « vraie » et totalement dépourvue de « bon sentiment » ou de pseudo humanisme qui serait réservée aux belles âmes. Ce n’est pas du tout de la foi aveugle et béate pour l’humanité. La victime d’agression est non seulement physiquement frappée mais aussi immergée dans le chaos, c’est-à-dire dans une hostilité d’une violence inouïe qui n’a aucun sens. Elle ne peut plus avoir la moindre confiance en son prochain, en l’autre citoyen, dans son voisin, dans la passante anonyme, parce qu’on lui a fait toucher le fond de l’absurdité, de sa contingence, de la possibilité de sa mort et cela sans aucune raison. Nous ne sommes pas très loin ici des récits de camps et des paroles de rescapés qui avouent ne pas comprendre pourquoi ils sont là, eux et pas tel ou tel de leur camarade qui a eu le malheur de faire parti de tel convoi ou d’avoir été désigné pour les douches au zyklon B. La violence n'a aucun sens, même si on sait bien que la plupart des agressions sont causées par le besoin d’argent, cela ne suffit pas à expliquer pourquoi moi et pas un autre et cela que ce soit parce miraculeusement on a survécu au camps ou bien parce que ‘on a subi les coups d’un agresseur. Ce que veut la victime c’est donner du sens à ce qui pour elle et pour lui n’en pas.
Or on ne voit pas du tout qui serait mieux placés pour répondre à cette demande de sens que les agresseurs eux-mêmes, et ce n’est pas là du sentimentalisme à bon marché. Dans le film, lorsque Nassim décrit précisément la préparation et l’exécution du home-jacking devant Grégoire qui a été victime de cette même agression, la séance atteint un degré d’intensité et de révélation dont la puissance est aussi paroxystique que fondamentalement thérapeutique. La première parole de Grégoire est d’ailleurs de remercier Nassim, même si peu de temps après, Grégoire affirme qu’il ne pardonnera jamais aux agresseurs réels qui pourtant ont fait exactement la même chose que Nassim? On peut d’ailleurs insister sur le fait que Nassim s’excuse, parce que lui sait très bien que c’est à cela que servent ces séance (Grégoire aussi le sait mais il ne peut pas encore l’intérioriser). Grégoire a donc vu exactement l’autre côté d’une agression dont il n’avait pu jusque là percevoir que la violence d’impact, l’absurdité brutale, le non sens absolu qui a broyé sa vie.
Quelque chose maintenant est possible pour Grégoire, à partir du récit de Nassim, mais quoi exactement? Il perçoit la logique de l’agression, il peut donner un visage (même grimaçant) à de l’horreur pure. De l’autre côté, Nassim va être mis en face par Nawell et Grégoire de la violence de l’acte qui consiste à poser le canon d‘un revolver sur la temps de l’enfant du couple pour leur faire avouer le numéro de la carte bleue. Pour lui, c’était seulement logique: un moyen de pression. Là dans cette salle en face de Grégoire, il réalise ce que c’est pour un père d’assister impuissant à la menace de mort exercée sur son fils. Nawell lui dit que le besoin d'argent ne suffit pas à rendre compte de cette menace sur un enfant:
- Tant que tu ne sauras pas vraiment pourquoi tu as fait ça, ces séances ne serviront à rien!
Il faut insister sur deux aspects en particulier:
- Le pardon: il n’est pas vraiment la finalité de ces rencontres, mais il est quand même favorisé par ce type d’écoute. Comprendre n'est pas du tout la même chose qu' excuser, contrairement à ce que veulent faire croire de nombreux opposants à toute réflexion sur la justice. Il « peut » se produire, il est même profitable à tout le monde qu’il se produise, parce que l’acte de pardonner est libérateur et permet à la victime de passer à autre chose, mais il faut d’abord donner le droit de haïr comme le dira Chloé à la toute fin du film pour son demi-frère incestueux.
- Le rapport à la parole: ici encore on peut faire une référence aux camps de la mort. Les rescapés insistent sur l’inutilité de toute parole essayant de décrire l’horreur des camps aux proches, à celles et ceux qui ne l’ont pas vécu. Les mots par leur généralité tombent à côté (en fait ils tombent toujours à côté mais là, dans cette perspective, la ratage est tragique). Nawell exprime cela très clairement: personne ne comprend autour d’elle et quand elle exprime sa terreur à l’idée de croiser à nouveau son agresseur, c’est Nassim qui finalement la guérit là même où aucun thérapeute professionnel n’y était parvenu. Aucun braqueur n’envisagera de traquer sa victime occasionnelle et c’est même le contraire, la peur d’être reconnu qui lui fera changer de trottoir. Une agression est comme une déchirure dans un tissu, mais les seuls à pouvoir raccorder ces fils et les seuls à avoir vraiment et exclusivement intérêt à le faire sont la victime et le délinquant. Ici les mots n’ont de sens qu’à recouvrir une expérience éprouvée par les deux mais pas du même côté de l’acte.
La langue n'est pas la parole: elle est imposée, "fasciste" comme le dit Roland Barthes, et surtout du côté du non-être, c'est-à-dire de la systématique, de la chaîne de signes ne valant que de "n'être pas" un autre signe alors que la parole est libre, imprévisible, improgrammable, sensitive, "inadvertante", puissante et "là" profondément enracinée dans l'être. Quand on regarde les séances filmées dans "je verrai toujours vos visages", on ne peut qu'être frappé par le silence, la fixité des regards, leur attention intense, surtout quand la colère monte, ce qui arrive à plusieurs reprises.
Dans la justesse de cette écoute, la parole reprend vie et corps, la difficulté à faire comprendre aux proches ce que l'on a vécu ou ce que l'on a fait s'atténue. La voix se nourrit de la profondeur de cette attention et progresse peu à peu vers la libération, vers la vérité, vers la certitude de la transmission. il n'est pas complètement insensé de penser à ces grands shows télévisuels dans lesquels personne ne s'écoute, chaque intervenant ne visant qu'à faire perdre toute crédibilité aux autres (on dira que les animateurs de ce type d'abomination médiatique sont des professionnels de la "communication" et l'audimat montera dans l'exaltation de l'humiliation sur plateau). Comparer le salaire de Cyril ou de Pascal à celui, inexistant des bénévoles ou des animateurs de justice restaurative est parfaitement représentatif du risque de septicémie médiatique de notre époque. Comment aller sur un plateau de C-News sans sa combinaison d'égoutier?
Si ce film nous offre parfois, des moments de "respiration", de soulagement intense ou de joie pure, ce n'est pas seulement parce qu'il a été très bien conçu, très bien mis en scène avec des mouvements tournants de caméra qui ne font souvent défiler que des visages et des intensités de regards, mais aussi parce que la justice restaurative, loin d'être une sorte d'accompagnement "éventuel" et anecdotique de la victime devrait s'imposer à l'institution de la justice comme la toute première nécessité, ce qui lui permettrait de rester ancré dans la question humaine.






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