dimanche 10 septembre 2017

La Conscience, l'Inconscient, le Sujet - (suite 2)


2)  La conscience et le doute
Cette référence à la Genèse explique historiquement ce modèle de la responsabilisation, de la punition, de l’assignation d’un acte, d’un sentiment ou d’une idée à un « Sujet », c’est-à-dire à une personne consciente, volontaire, susceptible de revendiquer à bon droit la paternité de ses actions, de ses pensées. Mais nous ne réalisons pas pour autant ce qui pourrait donner à la conscience ce rôle premier, éminent, fondamental qu’elle assume pour tant de philosophes, dans la définition de ce qu’un homme est, voire « doit » être.
Pour comprendre ce caractère aussi originel que déterminant, nous devons lire « les méditations métaphysiques « de René Descartes. La métaphysique désigne depuis Aristote « la connaissance du monde, de l’âme et des premiers principes ». Elle ne nous aide pas directement à vivre (comme la science physique ou l’éthique) mais elle a pour objectif de répondre aux questions les plus profondes et les plus difficiles que nous nous posons sur notre existence, son sens, sur notre âme ou sur l’existence de Dieu. Comme l’indique son étymologie (Méta : au-delà, physis : les choses, la nature), on peut dire qu’une question devient métaphysique dés lors qu’elle dépasse du cadre de notre vie matérielle et touche des notions proches du domaine spirituel (pour autant, la philosophie n’est pas la spiritualité). Les méditations de Descartes suivent le projet suivant : « se débarrasser de ses opinions fausses ». Il s’agit finalement de savoir si nous pouvons, oui ou non, accéder à une voire plusieurs vérités. Pour parvenir à cet objectif, Descartes a une méthode assez simple : « Or il ne sera pas nécessaire, pour arriver à ce dessein, de prouver qu’elles (les anciennes opinions) sont toutes fausses, de quoi peut-être je ne viendrais jamais à bout ; mais, d’autant que la raison me persuade déjà que je ne dois pas moins soigneusement m’empêcher de donner créance aux choses qui ne sont pas entièrement certaines et indubitables, qu’à celles qui nous paraissent manifestement être fausses, le moindre sujet de douter que j’y trouverai, suffira pour me les faire toutes rejeter » Toute opinion donnant matière à douter d’elle-même, si peu que ce soit, sera rejetée comme fausse.
Le passage dont il va être question est le début de la seconde méditation. De quoi a traité la première ? De la destruction méthodique et radicale de toutes les croyances et de tous les préjugés. Descartes décide de cesser d’adhérer à toute opinion dans laquelle il peut insinuer le moindre doute. Nos sens nous trompant quelquefois sur la réalité des choses extérieures, il cesse de se fier à ce qu’ils nous décrivent. Le rêve prouve bien que nous pouvons avoir des impressions qui ne correspondent à aucune réalité et au sujet desquelles nous ne pouvons distinguer les sensations « vraies » ou « fausses » (une sensation en elle-même n’est ni vraie ni fausse, elle « est » tout court mais ce qu’elle nous représente comme origine peut être réel ou fictif).
Cet argument du rêve permet à Descartes de distinguer certaines sciences comme la physique, l’astronomie, la médecine d’autres comme l’algèbre et la géométrie. Les premières, étant fondées sur une observation de la nature (laquelle ne peut pas se faire autrement que par les sens), ne peuvent pas être certaines contrairement aux autres car, dans le rêve comme dans la réalité, 2+3=5. Mais pourquoi adhérons-nous à ce calcul ? Parce que nous sommes convaincus de la validité de la logique. Il est certain que 3 + 2 font 5. Encore faut-il adhérer à la notion même de valeur chiffrée, encore faut-il croire à cette notion abstraite du nombre (dans la nature il n’y a pas de nombre, il n’y a même pas deux choses identiques : chaque feuille d’un arbre est différente dans ses nervures, ses couleurs, etc.), encore faut-il croire à la notion de perfection, de vérité, de résultat. Tout ceci est finalement fondé sur l’idée qu’il y a une perfection, un sens. Ne pourrait-on pas imaginer que l’être prenant sur lui d’ « incarner » cette vérité nous trompe ? Descartes va presque au-delà de tout ce qui peut s’écrire, à cette époque. Il pousse le doute aussi loin qu’il le peut et constate que rien, absolument rien n’y résiste : « je suis contraint d’avouer que, de toutes les opinions que j’avais autrefois reçues en ma créance pour véritables, il n’y en a pas une de laquelle je ne puisse maintenant douter, non par aucune inconsidération ou légèreté, mais pour des raisons très fortes et mûrement considérées : de sorte qu’il est nécessaire que j’arrête et suspende désormais mon jugement sur ces pensées, et que je ne leur donne pas plus de créance, que je ferais à des choses qui me paraîtraient évidemment fausses si je désire trouver quelque chose de constant et d’assuré dans les sciences. »
Descartes décide de ne plus rien croire, de ne plus adhérer à ce qu’il avait toujours cru vrai auparavant. Pour reprendre le parallèle avec le film des frères Wachovski, « Matrix », c’est exactement comme si un homme à l’intérieur même du caisson dans lequel les machines entretiennent un sommeil peuplé du rêve d’une « vie littéralement programmée » parvenait à suspendre son adhésion. Dans le scénario du film, il est un point assez difficile à admettre pour nous : « comment se fait-il qu’un homme ait pu s’échapper de la matrice et lancer la rébellion (Morpheus y fait référence à un moment du film). » C’est peut-être en lisant Descartes que nous pouvons envisager une réponse :
« Je supposerai donc qu’il y a, non point un vrai Dieu, qui est la souveraine source de vérité, mais un certain mauvais génie, non moins rusé et trompeur que puissant qui a employé toute son industrie à me tromper. Je penserai que le ciel, l’air, la terre, les couleurs, les figures, les sons et toutes les choses extérieures que nous voyons, ne sont que des illusions et tromperies, dont il se sert pour surprendre ma crédulité. Je me considérerai moi-même comme n’ayant point de mains, point d’yeux, point de chair, point de sang, comme n’ayant aucuns sens, mais croyant faussement avoir toutes ces choses. Je demeurerai obstinément attaché à cette pensée ; et si, par ce moyen, il n’est pas en mon pouvoir de parvenir à la connaissance d’aucune vérité, à tout le moins il est en ma puissance de suspendre mon jugement. C’est pourquoi je prendrai garde soigneusement de ne point recevoir en ma croyance aucune fausseté, et préparerai si bien mon esprit à toutes les ruses de ce grand trompeur, que, pour puissant et rusé qu’il soit, il ne pourra jamais rien imposer. »
Descartes décrit à ce moment la disposition d’esprit dans laquelle il se situe à la fin de la première méditation. Il imagine qu’un démon ou un malin génie aussi puissant que Dieu trompe les hommes en leur faisant croire à des réalités qui sont toutes fausses. Il considère qu’il n’a pas de corps et se maintient dans cet état de défiance absolue à l’égard de toute information venant de l’extérieur ou le rattachant à l’idée d’existence physique. Rien n’est donc vrai, peut-être la notion même de vérité a-t-elle été mise dans mon esprit par ce malin génie pour me faire croire à son subterfuge. Le fait même que cette disposition plus que soupçonneuse  soit possible peut nous faire comprendre, non seulement ce que nous allons étudier maintenant dans la 2e méditation mais aussi pourquoi le programme de simulation informatique de la matrice, aussi parfaitement orchestré soit-il, ne peut pas fonctionner pour tout le monde. Il reste dans l’esprit humain une marge de manœuvre à l’intérieur de laquelle l’individu peut encore choisir d’adhérer ou de ne pas adhérer, de suspendre son jugement. C’est exactement ce lieu, ce temps de suspension à l’intérieur duquel quelque chose de notre croyance reste encore à déterminer qui décrit finalement de façon très précise ce qu’est « une conscience ». Les hommes qui reçoivent toutes les stimulations neuronales qui leur décrivent la vie qui a été programmée pour eux par la Matrice choisissent « quelque part » d’y croire, mais que désigne ce « quelque part » (se méfier de l’utilisation de cette expression dans toute dissertation de philosophie) ? La conscience. Etre conscient, c’est disposer d’un quant-à-soi, d’une interface réflexive à l’intérieur de laquelle nous pouvons TOUT soumettre à un examen au terme duquel nous choisirons d’adhérer ou pas à ce qui nous est imposé comme réel ou comme vrai.
Le rapprochement entre les derniers mots de la première méditation et l’attitude d’un homme préférant adhérer par paresse, par peur de l’inconnu, au programme de stimulations neuronales qui lui est proposé dans « Matrix » est réellement troublant : « … une certaine paresse m’entraîne insensiblement dans le train de ma vie ordinaire. Et tout de même qu’un esclave qui jouissait dans le sommeil d’une liberté imaginaire, lorsqu’il commence à soupçonner que sa liberté n’est qu’un songe, craint d’être réveillé, et conspire avec ces illusions agréables pour en être plus longuement abusé, ainsi je retombe insensiblement de moi-même dans mes anciennes opinions, et j’appréhende de me réveiller de cet assoupissement, de peur que les veilles laborieuses qui succéderaient à la tranquillité de ce repos, au lieu de m’apporter quelque jour et quelque lumière dans la connaissance de la vérité, ne fussent pas suffisantes pour éclaircir les ténèbres des difficultés qui viennent d’être agitées. »

Explication du texte 5 :  Descartes introduit une comparaison entre sa démarche et la découverte par Archimède (287 – 212 avant JC) du principe du levier : « Donne-moi un point sur lequel je puisse me tenir ferme et j’ébranlerai la terre ». Par cette citation très connue, Archimède exprime la thèse qu’une moindre puissance peut déplacer une masse énorme à partir d’un point d’ancrage assuré. N’importe quelle personne entreprenant de retirer une porte de ses gonds avec une barre de fer a fait l’expérience de cette vérité. Si nous posons le levier sur le sol et sous la porte, nous soulèverons la porte en appuyant sur la barre qui fera balancier et sortira la porte de ses gonds. La solidité de la barre et l’ancrage au sol suffiront pour faire bouger le panneau de bois, avec un effort minimal. Descartes reprend cette image pour suggérer à la fois que la masse qu’il entreprend de déplacer est immense : toutes nos croyances, mais qu’il n’a besoin que d’un seul point assuré pour parvenir à ses fins. A ce moment là, il est en chute libre, comme Alice dans le terrier du lapin blanc. Il suppose que tout est faux : trouver dans cette disposition d’esprit une seule chose qui résiste à cette considération, c’est trouver une vérité, sortir du scepticisme. Cette « chose » si elle existe, aussi minimale soit-elle, sera donc aussi l’outil fondamental à partir duquel les sciences (la capacité de l’homme de pouvoir s’appuyer sur une certitude) seront pour ainsi dire sauvées.


Tout ce qu’il perçoit est donc faux, puisque « nos sens nous trompent quelquefois ». Toutes les croyances ou les idées auxquelles il adhérait avant sont également rejetées. Il doute de son corps, de la notion même d’espace, de mouvement, de masse, de vitesse, etc. Il exprime exactement la position des Sceptiques (Pyrrhon dans l’Antiquité, et tout proche de lui, Montaigne) : « il n’y a rien au monde certain. »


Nous entrons dés lors dans une suite de questions-réponses (dans laquelle joue à plein la capacité de distanciation acteur / spectateur dont il a déjà été question). Ce dialogue intérieur est à la fois vertigineux, par son amplitude métaphysique, et implacable par la rigueur de son raisonnement. Descartes ne laisse rien passer. S’il faut être sceptique, athée, désespéré, il le sera, mais s’il trouve quelque chose, il sortira de ce cauchemar avec une certitude irrévocable.
-       N’y-a-t-il pas quelque chose d’autre que tout ce qu’il vient d’évoquer qui s’imposerait radicalement de soi-même ? Peut-être est-il faux que j’ai un corps, par exemple, mais cette croyance « vient » à mon esprit, précisément pour le tromper. Ne serait-ce pas Dieu, ou plutôt le malin Génie qui me l’impose ? Si c’était vrai, je pourrais, au moins, avoir la certitude que ce malin génie existe.
-       Non, car je peux être l’origine de ma propre mystification. Ce n’est pas la peine d’en induire l’existence d’un Dieu. Quand nous rêvons, nous croyons à des scènes fictives et notre pensée suffit à expliquer ces illusions.
-       Mais, dans ce cas, il faut bien que j’existe : « moi ».
-       Non puisque nous avons déjà prouvé que nous pouvions douter du fait d’avoir un corps, des sens.
-       Mais je ne suis peut-être pas que cela, qu’un corps ?
-       Nous avons pourtant remis en cause l’existence de tout : ni terre, ni ciel, ni chose extérieure, ni esprit, ni corps. Pourquoi et comment pourrais-je me soustraire à cette remise en cause ? Que serais-je pour me donner un tel pouvoir une telle importance ?
-       Cela même que tu mets en œuvre en ce moment : tu doutes de l’existence de tout et suppose que tout cela n’est rien mais toi qui doutes, tu ne peux absolument pas être rien. On a beau pensé que l’on n’est rien, encore faut-il être « quelque chose » pour penser que l’on n’est rien.
-       Mais alors quoi ?
-       Une chose qui pense. Tu n’es peut-être rien de ce que tu penses être (un homme, une femme, une philosophe, un médecin, un père de famille, etc.), mais tu ne peux pas penser l’être, et a fortiori te rendre compte que tu le penses peut-être à tort, sans exister, sans être cette puissance de discernement, cette capacité à penser, à douter, qui, en cet instant même, s’active.
-       Mais le malin génie, ne peut-il pas te faire croire que tu existes alors que tu n’existes pas ?
-       Non pas même lui, il peut me tromper sur tout, me faire croire que je suis ce que je ne suis pas, le fait même qu’il le fasse prouve bien que j’existe (« qu’il me trompe tant qu’il voudra, il ne saurait faire que je ne sois rien tant que je penserai être quelque chose »)
-       ….
Descartes a touché le sol ferme. Il a fini de chuter et il détient un levier qui lui permet de sortir du scepticisme. Il y a bel et bien une proposition sur laquelle je peux sans aucune remise en cause possible m’appuyer comme sur une certitude : « je suis, j’existe ». Je ne peux pas me fier absolument à ce que je pense être mais il faut bien que je sois pour réaliser que je ne suis peut-être pas ce que je pense être (à relire lentement). Dans la matrice, Néo n’est pas ce « Mr Anderson » qui pense exercer le métier d’informaticien, avoir des cheveux, etc. mais il faut bien qu’il existe, qu’il « soit », ne serait-ce que cette conscience d’être abusée. Le pouvoir de douter qui est en nous est la manifestation existentielle et irrécusable que nous sommes. 

C’est pour cela qu’il peut exister des rebelles à la matrice, dans la matrice. Si nous n’étions que du corps, que du cerveau, la matrice serait invincible, mais nous jouissons de cette capacité de mise à distance, de dédoublement par le biais de laquelle nous pouvons insinuer du doute à l’égard de tout ce qui nous semble immédiatement réel. Les machines trompent cette aptitude que nous avons de nous représenter nous-mêmes à nous-mêmes mais, de ce fait, elles ne peuvent nous priver de cette efficience pensive, de cette petite marge de manœuvre par le biais de laquelle nous pouvons donner notre assentiment à ces représentations ou pas. C’est très exactement cela : la conscience ; et ce rapport entre elle et le libre-arbitre que nous avions abordé par la mythologie avec la Genèse s’impose à nous désormais de façon autrement plus indiscutable, effective.
Tout ce que Descartes évoque à propos du malin génie vaut exactement dans les mêmes termes pour la Matrice dans le film : « qu’il me trompe tant qu’il voudra, il ne saurait faire que je ne sois rien, tant que je penserai être quelque chose. » Il peut s’ingénier à me faire croire une multiplicité de mensonges au gré desquels je me prendrai pour ce que je ne suis pas, il ne saurait parvenir à me faire « avaler » que je n’existe pas tant que je penserai exister, tout simplement parce que les instants mêmes de présence à soi pendant lesquels je me représente toutes ces choses fausses à mon endroit sont nécessairement des moments d’activation d’une faculté de pensée qui « existe », même si elle trompée quant à ce qu’elle se représente comme vrai.
Nous pourrions utiliser un exemple pour comprendre parfaitement tout ce que ce passage a de vraiment « fondateur » pour la philosophie occidentale (et de fondamental pour notre sujet) : je marche…disons que j’ai l’impression physique de marcher. Je peux rêver que je marche. Il faut donc corriger l’énoncé du début : je pense marcher. Que je marche vraiment ou pas, il ne fait aucun doute que je suis parce qu’il faut bien qu’une pensée s’active pour se représenter à elle-même marchant, que ce soit la réalité, ou pas. De cette impression que j’ai de marcher, il ne s’ensuit pas du tout que je marche effectivement mais il est néanmoins certain que je suis car je peux rêver que je marche mais je n’en activerai pas moins cette pensée là, marchant ou pas. Ce n’est pas le fait d’être un corps marchant qui prouve que j’existe (car il peut être faux), c’est la pensée (ou la conscience) d’être un corps marchant. Au terme de ce dialogue, je ne sais pas QUI je suis, mais je sais QUE je suis, et plus je perçois la profondeur du trouble dans lequel je suis dés lors que je m’aperçois que l’on peut me tromper sur ce que je pense être, plus je me rends également compte que l’on ne peut absolument pas me tromper sur la certitude que j’ai d’être, tout court.
Ce passage des Méditations me permet-il de savoir vraiment qui je suis ? On peut répondre sans jouer sur les mots : « oui et non ». Tout ce que je sais de moi avec une certitude que rien, selon Descartes, ne peut révoquer c’est que j’existe mais je ne sais pas en tant que quoi j’existe, ou du moins, je sais que j’existe en tant que conscience. Ce que la conscience me permet de savoir, c’est donc que « je suis elle » ou plutôt que c’est par son efficience que je me sais exister indubitablement. Pour ne plus douter de moi-même, de mon existence, il faut que je réalise à quel point douter, c’est la première certitude d’un « moi-même », mais encore convient-il de préciser cette dernière formulation car il ne s’agit aucunement d’une certitude psychologique mais métaphysique. Il n’est pas question de décrire les qualités qui constituerait mon caractère. A parler strict, il s’agit moins de la certitude d’un moi que de celle d’un Je, d’un « Je pense ». J’existe en tant que je pense avant d’exister en tant que moi.
Le linguiste John Austin (1911–1960) évoque les énoncés « performatifs », à savoir ces formules qui font advenir ce qu’elles prononcent. Répondre : « oui » au maire qui me demande si je veux prendre telle femme comme épouse, c’est, de fait, devenir marié. Promettre, jurer, proclamer sont des actes performatifs qui créent l’événement ou la condition que l’on ne fait pourtant qu’exprimer par des mots. Les énoncés performatifs sont donc empreints d’une forme de « magie ». Ils sont comme ces formules qui font surgir du néant des colombes ou qui font ouvrir une porte (« Sésame ouvre-toi »). Parler, c’est agir. Peut-on dire du « je pense, je suis » de Descartes qu’il constitue un énoncé performatif ? Non, ou bien alors dans un sens « décuplé », allant bien au-delà des thèses avancées par Austin. Le linguiste nous fait comprendre qu’il est des paroles qui font advenir une nouvelle situation : je passe de la condition de célibataire à celle d’homme marié, par exemple, mais nous pourrions dire que ces énoncés restent des régimes de parole, des modalités d’action valant à l’intérieur de cadres, de conventions. Il est entendu entre les hommes que certains mots prononcés revêtent une valeur de contrat, de promesse, d’engagement et, de ce fait, crée une nouvelle réalité dans un contexte social.
Mais nous sommes très loin du « je pense,  je suis » de Descartes. Réaliser qu’il est impossible de douter de son existence sans exister d’abord et fondamentalement, en tant que conscience, c’est à la fois bien plus ou bien moins que faire advenir par la parole une nouvelle condition juridique, ou un nouveau régime de parole, ou une réalité politique. C’est bien moins parce que cette réalisation est évidemment limitée à « ma » conscience de sujet, mais c’est bien plus parce que cette conscience se découvre elle-même, par elle-même, « fondée », vraie, irréductible. Ma conscience peut être abusée. Ce qu’elle me représente n’est pas nécessairement la vérité, mais le fait qu’elle soit, qu’elle s’active par le doute, la distanciation, la réflexion, prouve que j’existe et cela est vrai. Nous tenons bel et bien une vérité, une assise qui ne crée pas dans le réel une situation nouvelle mais qui me donne une assurance, une certitude réfutant le scepticisme et le relativisme. De nombreuses personnes existent sans être passés par le raisonnement (ce n’est pas qu’un raisonnement, c’est aussi une intuition) de Descartes, mais précisément elles ne le savent pas, elles ne réalisent pas que c’est en tant que conscience qu’elles existent d’abord. Elles existent sans savoir à quel point il est certain qu’elles existent, ce qui ne manquera pas de leur donner moins d’assurance en cette vie que quiconque a compris ce que Descartes décrit dans la seconde méditation.

Conscience, Inconscient, le Sujet - Texte de René Descartes (1596 - 1650)


"Archimède, pour tirer le globe terrestre de sa place et le transporter en un autre lieu, ne demandait rien qu’un point qui fût fixe et assuré. Ainsi j’aurai droit de concevoir de hautes espérances, si je suis assez heureux pour trouver seulement une chose qui soit certaine et indubitable.
Je suppose donc que toutes les choses que je vois sont fausses ; je me persuade que rien n’a jamais été de tout ce que ma mémoire remplie de mensonges me représente ; je pense n’avoir aucun sens ; je crois que le corps, la figure, l’étendue, le mouvement et le lieu ne sont que des fictions de mon esprit. Qu’est-ce donc qui pourra être estimé véritable ? Peut-être rien autre chose, sinon qu’il n’y a rien au monde de certain.
Mais que sais-je s’il n’y a point quelque autre chose différente de celles que je viens de juger incertaines, de laquelle on ne puisse avoir le moindre doute ? N’y a-t-il point quelque Dieu, ou quelque autre puissance, qui me met en l’esprit ces pensées ? Cela n’est pas nécessaire ; car peut-être que je suis capable de les produire de moi-même. Moi donc à tout le moins ne suis-je pas quelque chose ? Mais j’ai déjà nié que j’eusse aucun sens ni aucun corps. J’hésite néanmoins, car que s’ensuit-il de là ? Suis-je tellement dépendant du corps et des sens, que je ne puisse être sans eux ? Mais je me suis persuadé qu’il n’y avait rien du tout dans le monde, qu’il n’y avait aucun ciel, aucune terre, aucuns esprits, ni aucuns corps ; ne me suis- je donc pas aussi persuadé que je n’étais point ? Non certes, j’étais sans doute, si je me suis persuadé, ou seulement si j’ai pensé quelque chose. Mais il y a un je ne sais quel trompeur très puissant et très rusé, qui emploie toute son industrie à me tromper toujours. Il n’y a donc point de doute que je suis, s’il me trompe ; et qu’il me trompe tant qu’il voudra il ne saurait jamais faire que je ne sois rien, tant que je penserai être quelque chose. De sorte qu’après y avoir bien pensé, et avoir soigneusement examiné toutes choses, enfin il faut conclure, et tenir pour constant que cette proposition: Je suis, j’existe, est nécessairement vraie, toutes les fois que je la prononce, ou que je la conçois en mon esprit. Mais je ne connais pas encore assez clairement ce que je suis, moi qui suis certain que je suis ; de sorte que désormais il faut que je prenne soigneusement garde de ne prendre pas imprudemment quelque autre chose pour moi, et ainsi de ne me point méprendre dans cette connaissance, que je soutiens être plus certaine et plus évidente que toutes celles que j’ai eues auparavant."

jeudi 7 septembre 2017

Méthodologie de la dissertation (Sujet 1 et 2 du baccalauréat)



1)    Comment aborder les sujets et en choisir un ?

Deux dispositions d’esprit sont absolument nécessaires pour aborder l’épreuve de philosophie, le jour du baccalauréat :
-       Abandonner totalement l’idée commune selon laquelle on nous pose une question pour que nous y répondions le plus vite possible, de façon définitive et tranchée. Ce que l’on nous demande, c’est de réaliser sa finesse, sa subtilité, de rentrer de plain pied dans son épaisseur problématique en contrariant le réflexe habituel qui consiste à se décourager quand on se rend compte que certains arguments sont susceptibles de renverser totalement les thèses que nous sommes en train de défendre. Il ne s’agit même pas de se faire son opinion sur un sujet, il s’agit de comprendre à quel point la réponse est impossible. Ce point est fondamental, de nombreux élèves se découragent précisément quand ils sont en train de rentrer dans le sujet, c’est-à-dire quand ils s’aperçoivent de la profondeur de l’ambiguité de la question. Une expression leur vient alors : « Mais on ne s’en sortira jamais ! » C’est exactement ce sentiment qu’il faut accueillir, travailler, prendre au pied de la lettre parce que c’est vrai : si on nous pose cette question, c’est parce qu’on ne peut pas « vraiment s’en sortir ». Nous allons explorer avec précision toutes les strates de cette complexité, essayer le plus possible de voir clair dans cette confusion, mais il importe évidemment de la reconnaître et de ne pas prendre peur lorsque l’on commence à percevoir la difficulté d’une question. L’embarras devant un sujet, C’EST le sujet. Par conséquent, nous possédons un critère sérieux de choix d’un sujet : plus la réponse nous semble évidente, exclusive (vous n’en voyez qu’une seule), tranchée, plus nous sommes à côté. Il importe de se souvenir de la phrase de Flaubert : « la bêtise consiste à vouloir conclure ». Nous pouvons comparer la réception d’un sujet à la croissance d’une plante qui se développerait et nous envahirait avec la multitude de nouvelles pousses : « mais cette question elle peut signifier cela, auquel cas, on pourrait envisager telle réponse mais en même temps ce mot signifie aussi cela, alors la réponse précédente n’est plus valable, mais alors….Et ainsi de suite : la question déploie toutes ses ramifications. Nous pouvons en ressentir un sentiment de panique. C’est là qu’il faut au contraire se rassurer car le sujet s’enracine dans notre esprit, il le déborde. C’est parfait, laissons-nous déborder « lucidement », c’est-à-dire en notant toutes les directions que prend le problème.
-       La deuxième disposition est la conséquence de la précédente. Si on ne se sort pas d’un sujet et si notre dissertation doit être précisément l’expression écrite de la réalisation de son épaisseur problématique. Alors cela signifie que nous n’en avons jamais fini. N’avoir plus rien à dire sur un sujet de Philosophie est tout simplement impossible. Si nous arrivons à une telle impasse, à un mur, c’est que nous l’avons raté. Il nous faut non seulement l’avoir perpétuellement en tête, mais aussi comprendre que la nature de l’effort qui nous est demandé est celle de la concentration. Il y a dans l’activation d’une pensée sur un problème une partie dont nous nous rendons compte et une autre qui s’effectue, progresse plus souterrainement. Toute pensée qui se focalise quatre heures de suite sur une question  génère forcément de meilleures idées à la fin qu’au début. C’est un exercice d’endurance. Il n’y pas d’inspiration à attendre, pas de jugement à édicter sur la beauté d’un sujet sa rudesse, etc. Choisissons le sujet dont la profondeur et l’ambiguité nous captivent suffisamment pour que l’idée de passer quatre heures à ne penser qu’à lui s’impose à nous simplement mais aussi pratiquement. En d’autres termes, ce qu’il convient d’avoir en tête dans le choix du sujet c’est l’idée suivante : « c’est précisément parce que je réalise qu’on ne peut pas répondre à cette question que je vais la traiter. Je comprends précisément tout ce qui fait qu’elle me met dans l’embarras, et c’est cette gêne, cette difficulté qu’il convient d’exprimer avec le plus de clarté, de nuances et de subtilité possible.

2)    L’utilisation du brouillon  (la problématique et le plan)

a) La problématisation
De nombreux maîtres dressent leur chien à aller chercher la balle qu’il lance. Considérons le réflexe de répondre immédiatement aux questions que l’on nous pose comme un conditionnement similaire et représentons-nous un chien doté de la capacité à parler qui, au lieu d’aller chercher la balle, irait demander à son maître pourquoi il l’a lancé, ou encore décomposerait le geste du lanceur plutôt que de s’intéresser à la balle (qui symboliserait la réponse). Sans aucun doute, ce serait un chien philosophe (comme Diogène). Cette situation nous permet de poser la distinction entre un sujet et un problème. Le premier est la question littérale que l’on nous pose, le second est le paradoxe implicitement compris dans le sujet et à partir duquel il est aussi difficile, complexe, insoluble.
Par exemple, le sujet : « Puis-je savoir si j’aime ? » pose une simple question qui n’a « l’air de rien », mais un minimum de réflexion nous permet de réaliser que ce qui donne sens à cette question en amont, c’est le fait que la force et la nature irrationnelle, imprévisible, absolue de la passion amoureuse ne permet pas que nous nous en distancions, que nous en prenons conscience. Mais alors si je ne peux pas me rendre compte que j’aime, suis-je vraiment « l’auteur » de cet amour, suis-je concerné par lui ? Me touche-t-il vraiment, « moi » ? Faudrait-il soutenir qu’un amour est d’autant plus authentique qu’il demeure indétectable au « radar » de ma conscience, de mon statut de sujet (d’où l’importance ici du pronom personnel : « Je ») ? L’amour est-il un sentiment assignable à un sujet doté de conscience ? Dire « j’aime » a-t-il un sens si par ce « je », nous entendons l’initiateur d’une action ?
Il s’agit de remonter à la source problématique du sujet plutôt que de se laisser incliner par la pente de sa réponse. D’où vient qu’une telle question (le sujet) puisse effectivement se poser et surtout avec une telle ambiguité, avec une telle profondeur problématique ? Du sujet au problème, nous passons d’une formulation simple, presque courante à une formulation philosophique. Cela signifie que le correcteur percevra très vite dans la problématique (qui figurera à la fin de notre introduction) tous les acquis d’une année de terminale (dans « Puis-je savoir si j’aime ? » il n’y a pas d’évocation littérale de la conscience, du sujet, de la passion, du désir, etc. mais ces notions sont pourtant présentes. Il s’agit donc non seulement de faire la preuve que nous sommes capables de saisir philosophiquement une question posée dans un langage courant, de passer de l’implicite à l’explicite mais surtout de ne pas voir dans une question un problème qui ne n’y serait pas contenu. Cette extraction du problème dans le sujet est décisive pour éviter le hors sujet. 


C’est donc un travail assez déterminant pour être entrepris au brouillon, notamment parce qu’il consiste évidemment à approfondir la compréhension et le sens d’un énoncé mais aussi à reformuler l’interrogation. Il faut que nous considérions notre problématique comme un enrichissement de la question, un affleurement à la surface de toutes les notions philosophiques enfouies dans la question du sujet, mais aussi que nous soyons certains qu’il n’y a pas de « ratés » : c’est bien cela le fond philosophique de ce qui nous est donné.
Ce travail de problématisation n’a pas pu s’opérer sans déjà susciter en nous une multitude de questionnements, de perspectives, d’exemples, de références. C’est finalement cette multiplicité de « pousses », qui croissent à partir du sujet dont il a été question. Il importe de les écrire sur le brouillon, en suivant l’ordre dans lequel elles nous viennent à l’esprit, même si cela nous apparaît plutôt comme un désordre (pour un travail à faire à la maison, cette phase doit s’opérer le plus vite possible et à intervalles réguliers – On peut collecter des idées ici ou là, en regardant un film, en lisant un livre, en écoutant telle ou telle idée évoquée en cours).
On obtient ainsi un « fouillis » de notes, références, exemples ou mieux encore de significations différentes susceptibles « d’essaimer » du sujet. Il est très probable dans le développement de ce « moment » que les premières idées évoquées soient moins approfondies que les plus récentes. On peut faire confiance au temps. Cela signifie que dans l’élaboration au brouillon de notre plan, on doit pouvoir tenir compte de cette progression. Si on mène cet effort avec constance, on s’aperçoit que beaucoup de chemin est parcouru des toutes premières pensées aux toutes dernières. Quelque chose de ce chemin doit imprégner l’esprit de notre plan.
 
b)    Le plan

Deux types de plan sont envisageables : si l’on peut répondre par oui et par non, il est possible de classer, dans un premier temps, toutes les idées, tous les arguments, tous les exemples selon qu’ils contribuent à apporter une réponse positive ou négative à la question. On parle alors de plan de type dialectique. Il convient néanmoins de prêter une grande attention à trois aspects de ce plan :

-       Il faut s’interdire des formulations simplistes et caricaturales du type : « nous allons aborder dans un premier temps la partie oui avant de développer la partie non. » Nous ne choisissons pas ce type de plan parce que nous l’imposons de toute force à une question mais parce que nous estimons que le sujet s’y prête. Il importe de formuler les positions qui correspondraient à la réponse positive et à la réponse négative. Par exemple sur le sujet : « Puis-je savoir si j’aime ? », la thèse qui s’appuie sur le oui correspond à l’affirmation suivante : un sentiment amoureux dont je ne prendrai pas conscience serait pauvre, dénaturé parce que non assumé. Comment pourrais-je aimer si je n’étais pas engagé dans cette action d’aimer. Il faut donc que ce soit une action, et non une passion. » L’antithèse qui se situerait du côté du non utiliserait au contraire des arguments du type suivant : « un amour que nous pourrions revendiquer comme « notre » serait clair, énoncé, adressé à l’autre, volontaire, ce qui ne peut d’aucune façon rendre compte du trouble et de la confusion inhérents à ce sentiment. L’amour est une affection trop profonde pour être exclusivement assimilé à notre conscience (laquelle ne peut se concevoir autrement que superficielle, en surface)

-       Il faudra nécessairement une troisième partie qui dépasse les deux précédentes, c’est-à-dire qui manifeste clairement que l’opposition se produit dans une certaine acception de la question qui manque peut-être de subtilité, de profondeur. Dans la tragédie de Racine, Phèdre déclare : « que ne puis-je savoir si j’aime ou si je hais ? » L’important n’est pas d’aimer ou de haïr mais l’intensité du sentiment, quelle que soit sa nature, que l’on voue à l’autre personne. Phèdre aime et hait Hyppolite. A cette intensité, il est possible de prêter attention.

-       Ce type de plan peut parfois manquer de subtilité notamment si l’énoncé peut se prendre en de multiples sens. Il peut favoriser en nous le développement d’une disposition à la caricature. On veut tellement les classer dans la thèse ou dans l’antithèse qu’on les simplifie au lieu de les approfondir. Il crée dans notre pensée une sorte de protocole d’interrogatoire qui ne prête pas suffisamment attention aux éléments utilisables (cet argument est dans le oui ou le non ?). Il convient donc de se méfier de l’adoption systématique de ce type de plan.






L’autre modèle de plan est dit « progressif ». Il consiste à retravailler la formulation du problème pour comprendre tous les différents sens qu’il est susceptible de revêtir, ou bien à dégager ces sens différents de tout le matériau déjà rassemblé dans notre travail de « défrichage ». Ainsi « Puis-je douter de moi-même ? » peut vouloir dire : « est-il possible de remettre en cause ses capacités, de ne pas être sûr d’être à la hauteur d’une tâche ? » mais aussi « Puis-je douter d’avoir un moi qui soit unique, « même », exclusif, puis-je douter d’être une seule personne ? » ou encore « puis-je douter du fait que j’existe ? » « Douter de soi, n’est-ce pas précisément mettre en œuvre une capacité qui prouve que j’existe ? », etc. Cette compréhension des différents sens du problème n’est pas facile, mais, si elle est bien conduite, elle dessine un plan. Il ne nous reste qu’à classer ces différents sens qui ne se recoupent pas en commençant par le plus simple et en allant vers le plus complexe, le plus subtil, le plus profond. On progresse ainsi dans l’épaisseur problématique d’un sujet, ce qui correspond exactement à ce que nous devons faire.
Dans le cadre de l’épreuve du baccalauréat (4h), il convient évidemment de construire un plan mais de ne pas se l’imposer de façon trop impérative. De nouvelles idées, références ou significations du problème viendront au fil de la plume, et probablement de qualité. Il faut leur faire place et ne pas hésiter à modifier notre plan si nous nous apercevons que ces nouveaux arguments sont meilleurs que ceux que nous avions développé au début. La construction du plan nous permet d’éviter le hors sujet et de progresser du plus simple au plus subtil. Il ne faut pas s’y enfermer mais le considérer comme une structure souple ouverte à la nouveauté. Rien ne nous oblige à annoncer notre plan dés l’introduction.
3) L’introduction
Mais alors à quoi doit ressembler notre introduction ? Elle témoigne de notre capacité à accomplir trois opérations essentielles :
-       Cette question se pose à chacune et à chacun dans la réalité quotidienne de nos vies. On peut relever dans telle ou telle situation courante de l’existence (pas la notre en particulier, celle de tout un chacun) sa présence, même à un niveau qui reste superficiel.
-       La question fait donc signe d’un paradoxe. Il faut remonter à sa source pour trouver ce paradoxe (c’est ce que l’on appelle problématiser).
-       Il convient de formuler ce paradoxe de la façon la plus claire et la plus nuancée possible (c’est la formulation de la problématique) 


Rien ne peut être pire que de commencer notre introduction par : « ce sujet nous interroge sur… » ou « il est question ici de… ». Il n’y a pas d’ « ici » ni de « sujet ». C’est à nous qu’il revient de montrer que la question se pose dans la vie concrète, quotidienne en partant de ce niveau et en décrivant une situation, un exemple, une expression extraits de la vie de tous les jours. Il faut partir du sens commun. C’est le premier temps de l’introduction. Le second doit marquer une rupture avec cette dimension. Le philosophe questionne là où nous avons tendance à résoudre ou à évacuer le problème. Nous avons pointé une situation, nous sommes sûrs qu’elle est un exemple de réalité dans laquelle le sujet qui nous est proposé se manifeste. Il nous revient donc de donner à cette contradiction que la plupart des gens ne voient pas toute son ambiguité en la formulant clairement. Il y a là un problème. Loin de l’éviter, nous devons le percevoir, l’exprimer avec une application (presque sadique) à décrire son caractère difficile, inextricable. Il est étrange que la majorité des gens ne voient pas cette difficulté. En un sens, c’est très compréhensible car ce problème est tellement « prenant » que nous préférons, dans la vie courante le dissimuler et retourner à nos petites affaires. C’est à ce moment là que nous devons nous abstenir de vouloir sortir du sujet. Il faut que notre travail de problématisation montre vraiment à quel point on ne peut pas s’en sortir parce que la réponse positive et la réponse négative sont tout aussi pertinentes l’une que l’autre.
Une fois ce travail de problématisation effectué, nous devons rédiger une ou plusieurs questions qui décrivent de façon claire, efficace et précise ce problème que nous venons de mettre à jour. Cette troisième et dernière étape de notre introduction est déterminante. En la lisant, notre correcteur saura si nous avons compris le sujet ou non.
4) Le style d’écriture
Avant d’évoquer le contenu de ce que nous allons écrire, il faut s’interroger sur la mise en forme, sur le style de l’écriture philosophique. La plus grande difficulté de ce type de rédaction est le renoncement à toute limitation du propos à son avis, son existence personnelle, ou à sa situation. Toute phrase qui commencerait par : « A mon avis… », « de mon point de vue… », à la lumière de ma propre expérience » est à bannir résolument, car nous n’y prenons pas le risque de la réflexion, nous tombons dans l’illusion de penser qu’il suffit qu’une opinion soit mienne pour être admise, ou digne de figurer dans un travail de réflexion.
Pour les mêmes raisons, toute utilisation du « Je » est soumise à cette condition d’exprimer un « je » universel, celui de tout le monde, et pas le notre en particulier. Ce que nous écrivons doit pouvoir être compris, voire admis par le biais de l’argumentation par tout le monde en tout lieu et en tout temps. L’utilisation de connecteurs logiques est donc impérative pour marquer le lien entre nos phrases.
Ce dernier point est fondamental. Aucune phrase ne doit apparaître aux yeux de notre correcteur comme sortie de nulle part. Elle est contraire rendue possible par la précédente. Elle y était déjà contenue mais vous l’en retirez explicitement. Ce processus d’extraction de l’implicite par l’explicite est crucial. Votre correcteur vous suit ainsi avec clarté et aisance. En un sens, il ne peut pas faire autrement. La logique d’une argumentation (c’est-à-dire le fait que toute phrase est la conséquence de la précédente et la cause de la suivante) doit prévaloir dans notre esprit à nos convictions, à nos préjugés, à nos présupposés. Il ne faut pas passer à côté de ce qui peut être le plus gratifiant dans une dissertation, à savoir de s’apercevoir qu’un travail de réflexion nous a permis de dépasser complètement ce que nous croyions au début.
5) Comment rédiger des paragraphes ?
Une dissertation se compose souvent de trois parties (mais il n’y a aucune obligation sauf pour le plan dialectique). A l’intérieur de chacune d’elle il y a des sous-parties, c’est-à-dire des éléments d’argumentation importants. Plusieurs paragraphes se succèdent donc à l’intérieur de chacune des parties. Un paragraphe défend une idée, laquelle nous semble assez déterminante pour justifier que nous lui consacrions 10, 20 ou 30 lignes. Que fait-on exactement dans un paragraphe? On argumente cette idée, on peut lui opposer une objection, la prolonger par ses implications, l’essentiel est que cette thèse soit défendue, traitée, examinée dans une ou plusieurs directions apportant quelque chose de nouveau pour le sujet. Que cette thèse soit celle de tel auteur philosophique est très important à préciser (référence). Dans ce cas, c’est le raisonnement de Platon ou Descartes que nous décrivons mais avec nos mots. L’idée d’un auteur est maîtrisée quand nous sommes capables de la décrire par nous-mêmes.
Un paragraphe peut reprendre la proposition défendue par le précédent et la questionner explicitement (« Mais alors la question se pose de savoir si… »). Il convient donc de traiter cette question en utilisant des auteurs si possible, ou en affinant la question jusqu’à ce que des éléments de réponse finissent pas s’imposer au fil de l’argumentation. Il est alors possible d’illustrer les thèses défendues par un ou plusieurs exemples sans oublier qu’un exemple ne prouve rien en soi. Il y a des situations de la vie courante qui illustrent telle ou telle thèse mais ce n’est pas parce que quelque chose se produit dans la réalité que l’on peut en conclure quoi que ce soit de fondé (ce qui suppose une universalité). Ce qui prime dans un paragraphe, c’est qu’il apporte quelque chose de nouveau et de justifié, que ce soit par le biais d’un auteur ou d’une argumentation solide, et si possible les deux. Les exemples, les citations, sont facultatifs. Il importe donc que qu’il se termine par l’expression claire de cette avancée.
6) Transitions, exemples et références

Il serait vraiment fâcheux que notre travail donne l’impression d’une dispersion. Nous devons au contraire suivre un fil directeur « serré », rigoureux, celui-là même que notre problématisation a exprimé. Cela suppose qu’au fur et à mesure que nous avançons, nous suivons le cours des implications contenues dans les propositions examinées. C’est simplement une question de concentration, de logique et de « bon sens ». Si tel auteur ou notre enseignant nous aide en vous fournissant des éléments, il faut que nous comprenions vraiment non seulement leur contenu mais aussi le lien avec la question, à quoi cela s’articule. Tout paragraphe doit donc commencer par une question ou un connecteur logique qui suit le précédent. Pour justifier que nous passions d’une partie à une autre, il faut que nous soyons dans le sujet et aucunement que nous exprimions un souci méthodologique du style: « il convient maintenant que nous passions à la 2e partie ». Ce serait très maladroit. La transition prouve que vous réfléchissez authentiquement, maintenant. Nous ne sommes pas en train de suivre un listing de références, nous appliquons notre réflexion à un problème.
Les exemples prouvent que nous comprenons assez ce que nous développons pour faire le rapprochement avec des situations de la vie courante ou avec des scenarii de films. Ils ne démontrent rien mais font parfois naître de nouvelles pistes. Les éléments que nous avions dégagés par le raisonnement s’incarnent alors dans un moment de la vie réelle. C’est plus clair et cela prouve que nous ne parlons dans le vide.
Les références sont cruciales. Evoquer les prises de position argumentées des auteurs, c’est bénéficier d’un appui considérable. Que nous y adhérions nous-même ou pas du tout ne doit pas entrer en ligne de compte. Tout philosophe « reconnu » décrit une prise de position cohérente et argumentée sur un sujet, c’est un support sur lequel nous pouvons vraiment nous appuyer à condition de l’exprimer sans le trahir.

7) Rédiger la conclusion

                               « La bêtise consiste à vouloir conclure » - Flaubert: faut-il en déduire qu’une conclusion serait forcément bête? Non car notre dissertation n’est pas interminable, même si le problème abordé est rigoureusement insoluble. Nous avons bien rendu compte du fait que ce sujet avait plusieurs strates de significations, qu’il était complexe et nous avons exploré cette consistance «étagée». Par conséquent un certain chemin a été parcouru et c’est de ce « trajet » qu’il faut donner idée en conclusion: « Nous sommes partis de cette thèse selon laquelle….ce qui nous a amené à considérer…. ». Nous récapitulons les points importants de notre travail.
Puis, nous formulons, en toute humilité (« Il semble que… », nous pouvons en déduire que… », bref pas de formule trop tranchée) ce qui nous apparaît moins comme la réponse vraie que comme la perspective la plus intéressante, en exprimant toutes les nuances à la question que nous avons relevées dans notre dissertation.