4) Croire au moi, croire en soi
a) J’y crois pas
Emile Benveniste utilise le terme de shifter (embrayeur) pour désigner grammaticalement ce mécanisme d’auto-référence et il le fait en insistant sur le vide que cela crée:
Jean: Je vais bien
Marie: moi aussi je vais bien
C’est le même terme, le même « je » le même processus de référence à soi mais évidemment ce n’est pas du tout la même présence, la même intensité de ressenti. Marie et Jean se disent tous les deux qu’ils vont bien quand il est absolument impossible que leur « aller bien » les rapproche effectivement. On n’en sait pas davantage sur Marie et Jean en fait, si ce n’est qu’ils sont tous les deux êtres parlants. C’est ça un shifter, c’est de l’auto-référence vide. Il n’y a pas d’être dedans, pas de chair ce n’est pas de l’incarnation. Finalement en parlant nous nous désincarnons, et cela pose problème parce que c’est justement dans cette désincarnation que Descartes situe l’existence ontologique du moi. Que je puisse penser que je suis, cela ne prouve pas du tout que je sois, cela prouve qu’il y a de l’être anonyme qui s’invente la fiction d’être un sujet.
Qu’il y ait des effets d’effacement, d’évitement, que je ne sois jamais exactement celle ou celui dont je dis que je le suis ou que je pense être c’est évident et cela en dit probablement un peu sur cet épiphénomène, sur cette sorte de « bulle » qui se forme à la surface de l’être et qui baragouine un truc faux: "moi", mais pas plus.
Le linguiste Emile Benveniste et le psychanalyste Jacques Lacan creusent, en un sens (il n’est pas fait référence à l’autre allemand dans leurs travaux) la toute première c critique Nietzschéenne du cogito, du je pense, mais on peine à réaliser la puissance de la déflagration. Finalement Descartes considére qu’il ne peut y avoir rien quand il y a de la pensée et cela précisément dans ce jeu de référence à soi qu’est finalement le « je ». Si je pense que je suis, il y nécessairement de la pensée qui agit en moi et cette pensée ne peut être autre que le moi.
Ce qui est vraiment fascinant c’est que finalement Emile Benveniste reprend exactement le fait même de cette référence à soi mais en en soulignant la décalage. S’il y a bien quelque chose qui est certain quand je dis "je", c’est que je ne le suis pas, je ne suis pas ce je là, peut-être "pas loin" mais pas exactement celui-là. C’est aussi ce que dira Jacques Lacan à partir d’Emile Benveniste.
Nous touchons probablement ici à quelque chose de vraiment profond, essentiel et peut-être fondamental pour notre sujet. Est ce que Emile Benveniste veut signifier que nous ne parlons de notre moi que par un effet de décalage tenant à la langue?
Oui évidemment mais plus encore que cela, il veut dire que l’idée même d’être un « moi » est en soi linguistique, c’est-à-dire qu’elle est très intéressante mais aussi qu’elle est finalement superficielle. Ce que je suis en train d’être en étant là maintenant, c’est de toute façon autre chose et autrement que tout ce que la langue exprime. Est ce bien UNE chose d’ailleurs? Evidemment non! Mais alors qu’est ce que c’est?
Rien, du moins rien de spécifique, c’est juste le fait d’être tel qu’il se retrouve identiquement en tout ce qui est, donc ce rien peut tout aussi bien être considéré comme « tout ». L’idée d’être un moi vient de la langue, vient du fait que l’être humain "parle", qu’il est un être de langage. Peut-être pouvons nous ici obliquer vers Jacques Lacan pour insister sur le fait que cet être linguistique que nous sommes, nous le SOMMES vraiment et que rien probablement ne saurait exprimer mieux notre spécificité d’êtres humains, comme de nouveaux autres penseurs l’ont affirmé également, tel Claude Lévi-Strauss:
« le langage est la plus parfaite de toutes les manifestations d'ordre culturel qui forment, à un titre ou à l'autre, des systèmes et si nous voulons comprendre ce que c'est que l'art, la religion, le droit, peut-être même la cuisine ou les règles de politesse, il faut les concevoir comme des codes formés par l'articulation de signes, sur le modèle de la communication linguistique. »
Ici, il faudrait interroger en chacune et en chacun de nous ce que signifie en soi la notion d’humanité. De fait il est fort probable que nous imaginions une multitude de moi différents. Or ce que nous sommes en train de réaliser grâce à Nietzsche, Benveniste et Lacan c’est une inversion totale de ce rapport entre humanité et langue, et c’est aussi en cela que nous comprenons (enfin) qu’il y avait toujours en nous quelque chose de Descartes jusqu’à ce que nous allions au bout de la critique du « je pense donc je suis », mais quoi?
Nous avons tendance à penser spontanément que c’est en tant que moi pensant que je parle, que j’utilise la langue. Mais ce qui apparaît maintenant c’est exactement l’inverse, c’est parce qu’il y a de la langue en moi (ou pourrait presque dire « sur » moi, c’est-à-dire parce que la langue s’est plaquée sur moi comme un prisme, comme une grille d’interprétation de la vie, du sentiment, du ressenti d’exister) que « je » pense en tant que « je ». Le « moi » n’est que ‘lune des nombreuses corrélations de la langue, du fait culturel par excellence dont parle Claude Lévi-Strauss. Le langage fonde la subjectivité : Benveniste écrit explicitement : « Est "ego" qui dit "ego" ». Le « Moi » n'a pas de réalité en soi en dehors de l'exercice de la parole.
Puisque le « Je » s'évanouit dès que la phrase est finie et qu'un autre locuteur peut se l'approprier l'instant d'après, le « Moi » n'est qu'un rôle linguistique éphémère. Parler de « métamorphose » est très juste : le locuteur se métamorphose en sujet uniquement le temps de son énonciation. En dehors de cet acte, linguistiquement parlant, le « Moi » n'existe pas, il n'est qu'une virtualité du système de la langue. C’est comme si le je était une espèce de fantôme sur-dimensionné et tentaculaire, hantant les énoncés linguistiques incessants et multiples du monde entier, s’incarnant dans telle ou telle parole tenue ici et là. Les métamorphoses du moi en un sens, c’est NOUS, c’est cette succession d’humains qui utilisent aussi bien en parole qu’en pensée le pronom personnel « moi » dans toutes les langues du globe. Toute parole qui dit je y croit et ici on pourrait vraiment dire s’y croit.
- Tu t’y crois!
Disons nous à toute personne qui se prend pour ce qu’elle n’est pas vraiment ou pas encore, pour plus que ce qu’elle est. OUI, nous nous y croyons, nous revendiquons une prise de parole en notre nom, en notre moi, nous estimons nous-mêmes comme étant tel ou tel comme formulant une pensée nouvelle, « nôtre », incommensurable à celle des autres.
- He Ho! JE parle (et j’attends qu’on m’écoute MOI!)
b) Un problème d’embrayage (shifter et déictique - Benveniste)
« Je suis moi » est la formule auto-référentielle de toute parole, de toute langue, c’est le langage qui EST lui, mais jamais ce que j’entends par moi: une existence personnelle, laquelle n’existe pas.
Résumons ce moment crucial: il y a a) ce que c’est qu’être, expérience constante et commune à la totalité des choses, des éléments, des animaux, des mondes qui sont, et puis il y a b) le langage (laissons de côté la question de savoir si les êtres humains sont les seuls à user de langage, De nombreux philosophes: Aristote, Descartes, et Lacan aussi pensent que « oui, seuls les hommes sont des êtres de langage », admettons!). Dans cette langue et dans la plupart des langues il y a cette forme réflexive par le biais de laquelle s’effectue ce que depuis le début du cours nous avons appelé l’auto-référence. C’est finalement à partir de ce processus grammatical qu’il y a des sujets, des moi, de la subjectivité selon Emile Benveniste. Mais pour bien saisir cela il faut entrer dans le détail de ce processus. Nous pouvons distinguer quatre mécanismes à l’œuvre dans cette production du moi en tant qu’entité grammaticale:
- L’indexicalité: un signe est indexical lorsqu’on ne peut le comprendre qu’en référence à une situation précise, déterminée dans le temps et l’espace. Par exemple une femme rentre dans sa maison et dit à son fils qui était déjà à l’intérieur: « je suis rentrée ». Si c’était un cambrioleur il pourrait également dire « je suis rentré » (à condition qu’il soit un peu crétin) mais l’énoncé en lui-même est juste. L’utilisation du « je » n’a ici de sens que grâce à la voix reconnaissable de la mère qui rentre à la maison. C’est indexical.
- L’énonciation: un je dit je. L’instance du discours se désigne elle-même et se dissocie elle-même je suis un je qui dit je. C’est un acte d’énonciation qui fait signe de soi (philosophiquement, nous avons vu à quel point cette instance est cruciale avec le paradoxe du menteur)
- Le sujet actif ou la subjectivité. En disant « je » on impose l’idée que l’on est agissant, élément moteur de l’action (ici aussi on reconnaît quelque chose de la critique Nietzschéenne: il y a quelque chose de la langue qui tient du déni par rapport à la volonté de puissance ou au vouloir vivre schopenhauerien). Dire je sous entend en quelque sorte « je suis » comme si être était un effet de la volonté du sujet, ce qui est ontologiquement faux (dasein)
- L’embrayage (shifter) (ou le déictique). C’est particulièrement intéressant: dans une voiture, il y a le moteur qui tourne, mais si vous n’appuyez pas sur l’embrayage le moteur tourne sans que cela fasse avancer les roues. L’embrayage est ce mécanisme de connexion entre le moteur et les roues du véhicule. Ici le moteur c’est la langue qui de fait tourne toute seule. Les roues c’est la situation réelle effective qui se produit ici et maintenant. Quand vous dites « je, moi » ou toute formulation qui s’inscrit dans ce qui se passe en réalité et dont vous portez témoignage ou dont vous demandez à quelqu’un de porter témoignage, vous utilisez des shifters. C’est ce que l’on appelle en linguistique des déictiques spatio-temporels. Un déictique c’est une référence que l’on ne peut comprendre qu’en référence à la situation à partir de laquelle on parle. Si sur un frigo vous inscrivez « je reviens demain » c’est un déictique, puisque cela n’est compréhensible que si la personne le lit aujourd’hui, mais sans cela ça ne veut rien dire. Si vous aviez écrit je reviens le 1er novembre, ce n’est pas un déictique.
Nous sommes parfaitement en mesure de comprendre le moi et ses métamorphoses en un sens extrêmement puissant, dans tout ce qui de cette notion s’articule entre la linguistique et l'ontologie. Il y a le langage et puis il y a ce qui arrive (les situations) et puis il y a les déictiques et parmi ces déictiques, il y a le moi. En d’autres termes, le moi est un ancrage de la langue dans la réalité humaine. Il y a métamorphoses parce les situations qui sont dans le vivant, dans le mouvement sous l’impulsion duquel le monde change sans cesse sont continuellement différentes, en train de différer et il y a le sentiment de permanence du moi parce que le déictique ne cesse pareillement de nous imposer l’auto-référence à un « moi ». Ce sentiment du moi comme toujours là, toujours efficient, toujours « moi » ne vient que de ce plaquage de la matrice linguistique sur la vie. C’est une emprise. Nous ne cessons de réclamer plus de liberté pour le moi sans nous apercevoir que la pire dictature est précisément celle de ce moi plaqué sur la vie par la langue. Sur ce point Benveniste ne serait pas d’accord. Selon lui et tous les philosophes du sujet, ce surgissement du moi grâce aux déictiques est une libération, une sorte de naissance qui redouble l’acte de notre naissance physique (le cri du nouveau né pour Alain). Mais pour d’autres penseurs comme Barthes ou Gilles Deleuze, cet ancrage du moi est une dictature, un mot d’ordre au sens dur de ce terme, autoritaire. Evidemment dans cette perspective le moi, c’est toujours l’autorité d’un contrôle sur l’existence humaine.
Si nous souhaitons éprouver ce fond d’authenticité de l’existence, en dehors de ce filtre du moi imposé par la langue, il va falloir creuser par la littérature, par la poésie, par l’Art, le paroxysme même de la non revendication de nos expériences ce qui revient à trouver ce fond vide, noir sec et silencieux qu’évoque ici Beckett dans un livre intitulé à bon escient l’innommable. Le moi est une croyance d’une emprise quasiment indéracinable, faisant peser sur l’existence le poids d’une autorité inouïe dont l’écrasante majorité de toute population humaine ne se rend pas compte, luttant parfois pour l’autonomie du moi sans réaliser que cela ne fait que resserrer l’emprise du contrôle de la vie par la langue, comme un lien qui se resserre à mesure que l’on se débat. C’est probablement dans la poésie que s’actualise le plus authentiquement l’émergence d'une résistance à l’idée même de pouvoir, et cela par un usage tout à fait singulier de la langue. Il n’y a pas d’autre champ de bataille que celui-ci: c’est par les mots et en eux qu’il faut combattre le pouvoir de la langue de nous imposer la perspective d’être un moi, voire celle d’avoir à le devenir.
« “Moi qui parle, inutile de se raconter des histoires, dans la soif, dans la faim, dans la glace, dans la fournaise, on ne sent rien, que c’est curieux, on ne se sent pas une bouche, on ne sent plus la bouche, pas besoin d’une bouche, les mots sont partout, dans moi, hors moi, ça alors, tout à l’heure je n’avais pas d’épaisseur, je les entends, pas besoin de les entendre, pas besoin d’une tête, impossible de les arrêter, impossible de s’arrêter, Je suis en mots, je suis fait de mots, des mots des autres, quels autres, l’endroit aussi, l’air aussi, les murs, le sol, le plafond, des mots, tout l’univers est ici, avec moi, je suis l’air, les murs, l’emmuré, tout cède, s’ouvre, dérive, reflue, des flocons, je suis tous ces flocons, se croisant, s’unissant, se séparant, où que j’aille je me retrouve, m’abandonne, vais vers moi, viens de moi, jamais que moi, qu’une parcelle de moi, reprise, perdue, manquée, des mots, je suis tous ces mots, tous ces étrangers, cette poussière de verbe, sans fond où se poser, sans ciel où se dissiper, se rencontrant pour dire, se fuyant pour dire, que je les suis tous, ceux qui s’unissent, ceux qui se quittent, ceux qui s’ignorent, et pas autre chose, si, tout autre chose, que je suis tout autre chose, une chose muette, dans un endroit dur, vide, clos, sec, net, noir, où rien ne bouge, rien ne parle, et que j’écoute, et que j’entends, et que je cherche, comme une bête née en cage de bêtes nées en cage de bêtes nées en cage de bêtes nées en cage de bêtes nées en cage de bêtes nées et mortes en cage de bêtes nées et mortes en cage de… » Samuel Beckett, L’Innommable, p. 166
Ce texte est extrêmement violent, mais il n’est pas complètement désespéré. Il décrit d’abord cet effet de panique de la conscience enfermée dans "ses" mots, formulant avec des mots le sentiment d’étouffer sous le poids de cette saturation des mots. Quoi que je pense, quoi que j’éprouve quoi que je vive, ce sont des mots qui me viennent et qui enserrent notamment par les déictiques ce que je vis dans une forme morte, désincarnée, dévitalisée. C’est toujours d’abord le sujet de l’énoncé, sujet sans vie, sans parole, sans épaisseur, sans corps C’est le tout début du passage (pas besoin d’une bouche). Suit alors le constat de cette existence déracinée de l’être pleine de mots légers comme des flocons, avec cette persistance du rapport au moi: « je suis tous ces flocons ». Nous sommes alors à deux doigts de l’étouffement, de la disparition dans les sables mouvants de la langue. Mais quelque chose à la toute fin du texte et comme une résistance, un temps de réalisation où quelque chose d’une sortie pointe: « si, toute autre chose, que je suis toute autre chose…endroit dur, vide, clos, sec où rien ne parle et que j’écoute… » Nous sommes exactement comme des bêtes nées d’autres bêtes en cage elles aussi, c’est-à-dire dans la cage où nous enferme la langue. Il n’y a pas d’issue. Mais dans la solitude de ce moi imposée par la langue, solitude de la croyance au moi isolé, il y a exactement comme ce silence gênant des réunions de famille par le biais duquel surgit « enfin » l’évidence que l’on n’a rien à se dire, silence que d’aucuns s’efforcent au plus vite de recouvrir de paroles pour dissimuler « l’ange » (un ange passe), de l’être pur, le sentiment d’être, tel qu’il n’est plus assignable à aucun moi, moment indescriptible durant lequel le fait d’être se manifeste à nous dans toute sa verticalité silencieuse et anonyme.
Conclusion: Je suis personne (le double sens de mètis: la ruse)
Cet anonymat de l’être, du fait d’être, tel qu’il se manifeste à tout instant dans le fait que nous sommes (moi qui vous écris maintenant et vous qui me lisez dans un autre maintenant), c’est bien de ce lieu que l’on ne peut qu’écouter dont nous « parle » Beckett dans l'innommable, mais il se trouve que c’est aussi la référence la plus récurrente de l’odyssée et de l’histoire d’Ulysse, de sa façon d’être à lui, « polytropos » l’homme aux mille ruses. Ne faire qu’écouter, c’est exactement ce qu’il va faire lorsque il demande à ses compagnons de l’attacher au mât quand ils s’approchent du rivage des sirènes. Ce chant c’est le chant de ce lieu même dont nous parle, dans un tout autre style et à une autre époque Beckett. Mais pourquoi?
Parce qu’Ulysse ne cesse d’user encore et toujours de la ruse de n’être personne, d’être anonyme jusque dans son propre foyer, de ne se faire reconnaître que par l’ancrage d’un olivier où est sculpté son lit. Ce qu’il veut, c’est retrouver une femme (Pénélope) qui précisément ne se laissera pas prendre au jeu de ses ruses et le forcera à se révéler dans un ancrage qui n’est plus celui du moi des mots, ni même du nom mais celui de l’être (empedôn: inébranlable, ancré dans… sans bouger, inamovible).
Ulysse est sans cesse échoué sur des rivages inconnus dans lesquels il sera l’inconnu, c’est-à-dire ramené à cette expérience juste, pertinente et en un sens vraie (la seule vraie) de ce que c’est qu’être en tant qu’être mais « SANS NOM ». Lorsque le cyclope lui demandera son nom, il répondra « personne », c’est-à-dire « outis » en grec. Quand il sera aveuglé par le pieu et hurlera pour demander de l’aide, il dira aux autres cyclopes: « outis » (personne) me tue. » Or en grec quand on utilise le terme « personne » dans une question, on n’utilise plus le mot « outis » mais mê tis: « est ce que quelqu’un….. est en train de the tuer » Comme Polyphème répond « outis », cela va revêtir un double sens, une façon de confirmer l’anonymat du quelqu’un: « oui quelqu’ un (personne) me tue, mais aussi le mot mé / tis utilisé par les autres cyclopes qui veut dire « ruse ». « Tu es en train d’être tué par la ruse d’être quelqu’un venant de personne …et cela ne peut être alors que la ruse des dieux ». Et ils partent, sans l’aider.La ruse vertigineuse et géniale d’Ulysse a fonctionné: utiliser les mots et les jeux de mots pour agir tout en ne se faisant plus passer pour un "moi" mais plutôt comme n'étant "personne".
Il nous faut réfléchir à « cette ruse d’être quelqu’un venant de personne » comme si d’Ulysse elle était la signature et plus encore la nôtre, à savoir celle d’être a un être sans moi, sans nom, sans lignée, un infâme. Peut-être n’existe-il pas de meilleure ruse que cette métamorphose là, non plus celle d’avoir un autre moi mais d’être AUTRE que le moi, non l’alter ego mais l’alter de l’ego lui-même et de séjourner dans cet endroit pointé par Beckett: dans un endroit dur, vide, clos, sec, net, noir, où rien ne bouge, rien ne parle, et que j’écoute, et que j’entends, et que je cherche, Envisager de n’être que dans cet endroit en tout anonymat, en toute « infamie » au sens étymologique du terme (précisons que cet endroit est absolument partout et nulle part - Il est au dasein de que c'est que séjourner dans l'être en tant que question, dans ce vacillement continu entre l'être et le néant, être parce que de fait nous sommes, nous existons, néant parce que ce lieu du questionnement DANS lequel nous existons n'a pas de DEDANS, il n'est qu'extériorité, exil.







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