lundi 15 décembre 2025

Hannah Arendt: des armes pour penser et lutter contre un nouveau totalitarisme

 « There are no dangerous thoughts; thinking itself is dangerous. »  


Avant de passer un extrait du film de Margarethe Von Trotta qui s’appelle Hannah Arendt et qui a trait à ce moment très difficile de sa vie durant lequel à la suite de ses articles sur la banalité du mal et aussi de son livre « Eichmann à Jerusalem » (1962) , elle va avoir à affronter une campagne de diffamation et de persécution qui va d’ailleurs la séparer pour toujours de plusieurs amis très proches dont le philosophe Hans Jonas, il faut expliquer un peu le contexte historique et surtout cette fameuse phrase: "Il n’existe pas de pensée dangereuse, pour la simple raison que le fait de penser est en lui-même une entreprise très dangereuse… mais ne pas réfléchir est encore plus dangereux.” 

Cette formulation exacte provient de l’interview “Hannah Arendt pense avec Roger Errera”, diffusée sur la télévision française en octobre 1977, peu avant sa mort. Arendt y déclare : “Il n’existe pas de pensée dangereuse, pour la simple raison que le fait de penser est en lui-même une entreprise très dangereuse… mais ne pas réfléchir est encore plus dangereux.” 

Or on ne comprend rien à la profondeur de champ de cette phrase si on ne connaît pas un tout petit peu l’œuvre de Hannah Arendt et spécifiquement un livre qui s’intitule « la crise de la culture » et qu’il serait d’autant plus opportun de lire aujourd’hui que l’analyse que Hannah Arendt de ce que c’est que penser dans l’histoire, voire que l'on ne peut réellement penser que DANS l’histoire ce qui suppose que l'histoire ne soit pas déformée. Ce que nous vivons aujourd’hui est un éclatement de la science historique sous les coups de butoir d’une sphère médiatique d’opinion qui n’a plus aucun lien avec le journalisme d’investigation et qui sert les intérêt de ses employeurs à des fins électoralistes évidentes. Si nous ne pouvons penser que dans l’histoire, nous sommes peut-être en train de vivre l’impossibilité de penser avec toutes les conséquences que cela suppose par rapport au totalitarisme.

Mais de quoi parlons-nous? Le philosophe Husserl décrivait deux sortes de « rétentions », de mémoires:

  • La rétention primaire est la perception immédiate du “tout juste passé” dans le flux présent, comme la note précédente d’une mélodie qui fonde l’expérience temporelle unifiée. 
  • La rétention secondaire est le souvenir volontaire, une imagination qui réactive des rétentions primaires antérieures pour reconstituer le passé. 

Le philosophe français Bernard Stiegler ajoute une rétention tertiaire:

  • Rétention tertiaire: les supports techniques extérieurs (écrits, enregistrements, médias numériques) qui conditionnent nos mémoires individuelles et collectives

Ce que nous vivons aujourd’hui c’est le fait que  la rétention tertiaire – via algorithmes, réseaux sociaux et journalisme d’opinion – déforme les événements en sélectionnant et amplifiant des contenus biaisés, empêchant une représentation claire du réel.  Ces filtres numériques, comme les bulles informationnelles, surimposent des narratifs polarisés aux rétentions primaires et secondaires, rendant opaque le flux des actualités mondiales.  Le résultat est tragique et navrant :  ce journalisme inculte et idéologiquement situé  déforme les évènements actuels en temps réel de telle sorte qu’il est impossible de se tenir informé.e.s, de vivre l’histoire, de penser en elle.  Un journaliste C-News ne nous dit pas ce qui se passe à Gaza. Il nous  dit ce qu’il faut penser de ce qui se passe à Gaza, de telle sorte que penser gaza devient littéralement impossible si l’on ne dispose pas d’éléments historiques qui nous permettent de le faire, éléments que ces journalistes n’évoquent pas tout simplement parce qu’ils ne les connaissent pas. 

Il n’y a pas longtemps la députée Sarah Legrain a évoqué le slogan de l’extrême droite avant les élections législatives de 1936: « plutôt Hitler que Blum » devant un journaliste qui a répondu:

  • Mais c’est un slogan de campagne (sous entendu actuel!) 


Il ne connaissait pas le contexte historique: Ces élections du 26 avril et 3 mai 1936 opposaient le Front populaire (SFIO, PCF, radicaux) à la droite et l’extrême droite (PPF de Doriot, Croix-de-Feu). Blum incarnait la menace « judeo-bolchévique » fantasmée par les ligues fascisantes. Le slogan exploitait les peurs post-1932 : après l’ascension d’Hitler en Allemagne (élection présidentielle d’avril 1932, législatives de juillet/novembre 1932), la France craignait une radicalisation.  Malgré cela, le Front populaire l’emporta, formant le gouvernement Blum jusqu’en 1937.
         Pour Bernard Stiegler cet exemple illustrerait parfaitement ce qu’il appelle la  protention capturée par la peur, où la technologie amplifie les haines séculaires Aujourd’hui, bulles numériques et fake news réactivent ces dynamiques, obscurcissant le réel par excès « prothétique ».  Le raisonnement est ici implacable: si nous ne pouvons penser vraiment que maintenant, dans un monde où il se déroule certains évènements dont le narratif est concentré dans les mains de journalistes d’opinion incultes qui n’aspirent qu’à imposer un bulletin de désinformation au service d’une idéologie politique et économique totalitaire et ultra-libérale, alors se tenir informé.e par ces réseaux là revient littéralement à renoncer à penser. Il est possible d’être informé.e.s aujourd’hui mais plus du tout par les médias mainstream.  Il s’agit là du premier indice qui nous révèle qu’un totalitarisme est déjà à l’œuvre à chaque fois que l’on se fie à des médias d’information continue comme C-News ou BFM TV. Ce qui caractérise ces chaînes, c’est l’absence totale de profondeur de champ historique, laquelle rend impossible la capacité à penser l’époque présente, c’est-à-dire de penser tout court  ( on veut tellement être dans le direct que l'on rejette toute contextualisation historique d'un fait présent).




            Mais qu’est ce que penser? La définition qu’Hannah Arendt nous propose vient  d’une parabole étrange de Kafka qui sort de l’un de ses rêves:

« « Il » a deux antagonistes : le premier le pousse de derrière, depuis l’origine. Le second barre la route devant lui. Il se bat avec les deux. Certes, le premier le soutient dans son combat contre le second car il veut le pousser en avant et de même le second le soutient dans son combat contre le premier, car il le pousse en arrière. Mais il n’en est ainsi que théoriquement. Car il n’y a pas seulement les deux antagonistes en présence mais aussi, encore lui-même, et qui connaît réellement ses intentions ? Son rêve, cependant, est qu’une fois, dans un moment d’inadvertance – et il y faudrait assurément une nuit plus sombre qu’il n’y en eut jamais – il quitte d’un saut la ligne de combat et soit élevé, à cause de son expérience du combat, à la position d’arbitre sur ses antagonistes dans leur combat l’un contre l’autre. »

A partir de cette parabole, Arendt a une intuition géniale qui part de Kafka mais pour en faire toute autre chose. « Il », c ‘est l’être humain et ces deux forces qui s’exercent sur lui l’une de derrière  et l’autre de devant sont le passé et le futur. Le passé le pousse en lui disant: « jamais plus! » (Le passé le pousse hors du passé. Le futur lui dit « pas encore! ». Le futur le retient de venir à lui de telle sorte qu’il se voit étranglé dans le présent, mais un présent « forcé ». Quitter cette zone dans laquelle il est pressé, écrasé (un peu comme la figure du cri de Munch) c’est ce que Kafka définit comme « son rêve (un rêve dans le rêve de Kafka donc!) 

Mais Hannah Arendt y voit la brèche même de ce que ‘son appelle « penser » et plus encore penser au présent (mais où voudrions  et pourrions-nous nous penser ailleurs que « là », maintenant?).

Cela lui inspire un schéma assez sidérant de justesse et de clarté. L’être humain ne se trouve pas exactement dans le temps physique. En tant qu’être humain, animal politique, il vit dans les évènements humains. C’est ce qui explique cette inclinaison « x », déviation du temps historique par rapport au temps physique. Sur cet axe formé par cette déviation, l’être humain est pris entre les forces conjuguées du passé et du futur. Arendt utilise ici une pure loi de la physique. Lorsqu’un objet est impacté en même temps par deux forces qui le frappent de biais, pour savoir quelle direction il va prendre à supposer que ces forces soient égales est de tracer à partir de ces deux angles d’incidence un parallélogramme et de dessiner la diagonale de ce parallélogramme. 




Nous disposons alors d’une flèche qui indique la direction prise par « il ». Ce que Arendt transforme radicalement de Kafka c’est que le saut de « il » n’est pas du tout un rêve dans une nuit « plus obscure qu’aucune autre » mais la direction réelle scientifiquement déterminée  de ce que c’est que penser dans l’étau du temps, en étant pris dans les « pinces » du temps. Si nous reprenons les étapes de ce raisonnement absolument implacable: 

  1. on ne peut penser que maintenant
  2. Ce maintenant est pris dans l’histoire politique de notre temps
  3. Nous y sommes pris entre les forces conjuguées d’un passé qui nous pousse et d’un futur qui nous retient. C’est ça le présent
  4. Du coup, penser revient à se glisser dans la brèche dessinée par cette pression même. Ne jamais renoncer à penser ce que nous vivons, les événements qui se déroulent au présent, c’est ça l’être humain, tout simplement parce que c’est une démarche qui naît dans cette pression là, dans l’éclair de ce jour là (qui n’est en l’occurrence pas du tout une nuit)

Maintenant nous pouvons vraiment comprendre la citation de Hannah Arendt: "Il n’existe pas de pensée dangereuse, pour la simple raison que le fait de penser est en lui-même une entreprise très dangereuse… mais ne pas réfléchir est encore plus dangereux.” 

Ne pas penser revient à ne pas tracer ce parallélogramme des forces, ou encore à ne pas sortir de cette double pression en étau, à ne pas même la voir. On pourrait même dessiner un troisième axe qui serait en deçà du temps physique, axe que l’on pourrait appeler temps biologique dans lequel l’être humain renonce à tout ce qui le rend humain et reste simplement vivant, anomal vivant « zoôn ». Il est dans la zoé d’Aristote, c’est-à-dire qu’il se nie en tant que zoôn politikon. Nous parlons icic de ce que l’on pourrait appeler le  “zôon oikeios” (ζῷον οἰκεῖος), l’homme de la maisonnée, attaché à l’oïkos est la victime du “totalitarisme individualiste 

Dans la perspective aristotélicienne, le “zôon politikon” est l’être humain par nature destiné à vivre dans la cité, une vie politique et collective. Si cet aspect est nié ou réduit, comme par un totalitarisme individualiste, alors l’homme en tant qu’être social est appauvri, marginalisé. Le “zoön oikeios”, centré sur l’attachement à la plus petite unité, la maison et la sphère privée, peut devenir une victime sinon isolée sinon réduite à un monde clos et sans dimension politique collective. C’est cela que nous vivons aujourd’hui: des individus narcissiques repliés sur des réseaux sociaux qui ne font que les conforter dans leur délire complotiste, dans une conception « bullefiltrée » des évènements qui se déroulent dans son présent, et conséquemment dont il ne perçoit absolument pas la justesse objective. 

Hannah Arendt insiste sur la valeur inaliénable de la sphère publique et politique, où se révèle la pluralité humaine et la capacité d’agir ensemble contre le totalitarisme. Un “zoön oikeios” enfermé dans son monde privé ou individuel, face à une montée du totalitarisme, correspond bien à cette critique. L’individualisme devient alors un totalitarisme silencieux qui isole, limite l’agir conjoint et la liberté politique de telle sorte qu’il n’est pas nécessaire aujourd’hui pour un dirigeant tenté par ce totalitarisme de viser une prise de pouvoir politique puisque de fait, le citoyen a lâché le politique au profit d’un hyper-consumérisme qui lui permet de se tourner exclusivement vers son foyer à partir duquel il lui est loisible de tout interpréter à la lumière exclusive de ses intérêts privés, sans la moindre dimension communautaire, et encore moins humaine. La privatisation de l’audiovisuel public, en France, aujourd’hui visée par un projet de loi de Rachida Dati, ministre de la culture, représenterait un pas supplémentaire vers la dissolution de l’espace public qui est largement mis en oeuvre par tous les gouvernements qui se sont succédés depuis plusieurs décennies. 

Mais que s’est-il passé? La campagne d’hostilité organisée contre Hannah Arendt et dont elle se défend dans cet extrait de film (film qu’il faut regarder comme un documentaire) est à cet égard très éclairante. Ce qu’il s’est passé, c’est tout simplement que l’on n’a pas voulu penser le nazisme et qu’il s’est propagé une sorte de vent de bêtise, d’appel à la non pensée devant la monstruosité du 3e Reich qui a favorisé le plus naturellement du monde la diffusion de plusieurs mécanismes de gouvernementalité des populations proprement nazies et cela sous le couvert de cette idée que l’horreur est « impensable ».



L’historien Johann Chapoutot décrit exactement le fond de cette monstruosité en analysant la contrainte des fonctionnaires nazis de créer rapidement des techniques de régulation et de domination capable de gérer des peuples et des territoires conquis dans un temps assez courts (Libres d’obéir - Johann Chapoutot). Le leitmotiv de l’administration nazie était donc une liberté totale de moyens pourvu que l’on arrive à ses fins. Cela s’appelle le management et il révèle précisément comment le théoricien du management nazi Reinhardt Hoehn a été finalement protégé jusqu’à sa mort récente et a formé de très nombreux patrons allemands, notamment après la réunification.  

Ne pas avoir vu cela repose paradoxalement sur une indignation morale extrêmement dommageable et c’est un euphémisme. Non seulement Hannah Arendt a vu dans Eichmann comme une sorte de prototype avancé du zôon oikeios, mais elle a objectivement mis à jour certains ressorts de la déportation comme la collaboration entre les  chefs de ghettos juifs et les organisateurs nazis de la solution finale. Cette démarche a été perçue très violemment y compris par ses amis (il faut rappeler que Hannah Arendt est juive). C’est comme s’il fallait voiler la vérité historique de la solution finale sous le cache d’une indignation imposée. « On ne peut pas comprendre ». On crée de l’impensé, sans se rendre compte que l’on prolonge de fait l’inhumanité que l’on croit ainsi stigmatiser, ostraciser. 

Eichmann n’est pas un sadique exceptionnel, mais un fonctionnaire médiocre, incapable de pensée réflexive et donc incapable de « sentir qu’il fait le mal ».  Le mal est alors « banal » parce qu’il peut être commis par des individus ordinaires qui se contentent d’appliquer des règles et de « faire leur travail », sans se mettre à la place de ceux qu’ils détruisent.  Le film Hannah Arendt montre la controverse suscitée lorsqu’elle souligne aussi la coopération de certains Conseils juifs (Judenräte) avec l’appareil nazi : elle n’accuse pas « les Juifs » en bloc, mais met en lumière que des élites communautaires ont assumé des fonctions administratives dans la machine d’extermination.  

La collaboration entre certains chefs juifs des ghettos (les Judenräte) et les autorités nazies dénoncée par Hannah Arendt est fondée historiquement et largement documentée. Arendt analyse que ces responsables, dans des situations extrêmes, ont dû coopérer avec les nazis dans l’organisation des déportations, y compris en établissant des listes, en collectant des fonds pour les frais de déportation, en fournissant des policiers juifs, voire en participant à la capture des Juifs. Elle souligne leur rôle ambivalent, parfois contraint, parfois impliqué, ce qui a suscité une grande controverse car cela conduit à examiner la responsabilité partielle des victimes dans leur propre sort. Ces accusations sont étayées par des témoignages, procès et recherches historiques, notamment par Raul Hilberg et d’autres historiens spécialistes de la Shoah.

Les preuves historiques reposent sur des archives nazies, procès (comme celui de Nuremberg), et témoignages de survivants, qui montrent que les Judenräte étaient les intermédiaires forcés dans la mise en œuvre des politiques nazies, parfois contraints d’agir sous menace. Par exemple, le président du Conseil juif de Varsovie, Czerniakow, a tenté d’atténuer la souffrance tout en étant obligé de collaborer, allant jusqu’à se suicider pour protester contre ces conditions. La controverse réside dans l’interprétation morale de cette collaboration, alors que les chefs juifs faisaient souvent face à des choix impossibles sous la menace permanente des nazis.

Cette thèse d’Arendt s’appuie sur des documents originaux et a été approfondie ou contestée par divers historiens mais reste une base incontournable pour comprendre la complexité de la collaboration sous contrainte et la tragédie juive dans les ghettos


Dans la scène où elle répond à ses collègues américains qui l’accusent d’antisémitisme, elle défend une exigence : on ne comprend rien à la Shoah si l’on refuse d’examiner lucidement la responsabilité de tous les rouages, y compris ceux qui ont obéi à l’intérieur des communautés opprimées.  Elle soutient qu’entre résistance héroïque et collaboration servile, il devait y avoir une « troisième voie » de refus intérieur et de non-coopération, que seule une pensée vigilante permet d’apercevoir. Cette 3e voie a probablement à voir avec ce que c’est penser au présent, avec le saut du « il » de Kafka.  Arendt n’a jamais voulu incriminer ces judenräte, elle a simplement rappelé que sans cette collaboration qui fut indiscutablement forcée mais aussi concertée, la solution finale n’aurait pas été aussi efficace. Au-delà de tout ce que cette terrible controverse charrie de secrets, d’actes clandestins de courage et de lâcheté, il faut bien avoir en tête que le jugement précipité et l’aveuglement sont les deux obstacles à la pensée que Hannah Arendt veut précisément dénoncer. On peut ici penser à l’oeuvre de Viktor Klemperer qui durant ces années terribles a écrit une étude sur la langue du 3e Reich. Penser le nazisme en temps réel, dans la clandestinité d’une écriture attentive et puissante: c’est aussi cela la 3e voie.

Résumons: Hannah Arendt nous propose une définition extrêmement motivante et précise de ce que penser est et de ce que cela suppose dans notre rapport à l’histoire.

Cette définition qu’elle décrira dans « la crise de la culture » était déjà effective dans ces analyses de la banalité du mal à partir du personnage de Eichmann anticipation du zôon oikeios. Cela signifie que non seulement la barbarie nazie s’explique par le fait que de nombreux citoyens allemands ordinaires ont choisi de ne pas penser leur époque et l’avancée du totalitarisme nazie (lire le livre de Christopher Browning « des hommes ordinaires »  et lire ensuite « des électeurs ordinaires » de Félicien Faury), mais qu’en chargeant les articles d’Hanna Arendt, une intelligentsia de cette époque (les années 60) a rendu possible la non pensée des mécanismes à l’oeuvre dans le 3e reich. C’est comme si l’on ne voulait pas penser ce que c’est que de ne pas penser et le résultat de cette décision humaine. Penser , c’est justement ce qu’il faut faire et surtout là contrairement à ce que défend Raphaël Enthoven. Il faut penser le nazisme, il faut penser le terrorisme de Daech, pour éviter ce qui justement s’est passé juste après, le massacre de la population palestinienne (68000 tué.e.s dont 18000 enfants). Une telle proposition  situe parfaitement Raphaël Enthoven par rapport à Hannah Arendt et par rapport à la philosophie en général. Il s’en exclue radicalement par des propositions aussi consternantes (là où s'arrête la philosophie, commence Raphaël Enthoven et inversement là où s'arrête Enthoven commence la vraie philosophie: comprendre la barbarie)




L’analyse de Hannah Arendt, au contraire est déjà une généalogie pensée de la barbarie par l’obéissance : le tyran ne peut rien sans le réseau de petits chefs, d’hommes de main, de gradés qui, par intérêt, habitude ou veulerie, renoncent à réaliser ce qu’ils font et préfèrent se couler dans la chaîne de commandement.  La barbarie politique repose ainsi sur une passivité consentie, sur le fait qu’on trouve plus confortable d’obéir que de penser. 

Avec Arendt, cette dialectique de l’obéissance prend une forme moderne : la figure d’Eichmann représente le bureaucrate qui se réfugie derrière la légalité et les ordres reçus (« je n’ai jamais agi en dehors de la loi du Reich »), en renonçant complètement à juger le contenu moral de ces lois.  L’obéissance devient alors une « vertu » administrative : ponctualité, efficacité, loyauté, mais vidées de tout rapport à la conscience, ce qui permet à un homme « effroyablement normal » de participer sans état d’âme à un génocide. 

La « banalité du mal » n’excuse pas Eichmann, elle le rend plus effrayant : son crime tient précisément à cette absence de pensée et d’imagination, à cette incapacité à se représenter réellement le sort des autres, qui transforme la destruction des Juifs d’Europe en simple « question de transport » ou de « quotas ».  C’est parce qu’il est si facilement remplaçable par n’importe quel autre fonctionnaire obéissant que son cas devient paradigmatique : dès que l’obéissance se coupe de la pensée, la barbarie devient structurellement possible. Il est aujourd'hui possible de réveiller le zôon politikon, même s'il s'est laissé écraser par le zôon oikeios. La pensée réflexive définit l'animal humain (les animaux ont bien une pensée mais elle semble reposer sur d'autres modalités que réflexives). La question réside donc simplement dans l'interrogation quant à la possibilité pour ce style d'être humain de perdurer sur terre.








mercredi 10 décembre 2025

Terminale 2 / 7: peut-on ne pas trouver ses mots? (introduction)


Nous avons parfois le sentiment que les mots ne suffisent pas à exprimer l’intensité ou la singularité d’une émotion, d’un ressenti, voire la complexité d’une idée. Une telle impression repose sur la certitude que notre pensée ou notre intériorité affective n’est fondamentalement pas la même chose que les termes de notre langue qui ne feraient que la « traduire ». Il y aurait donc le sentiment ou l’idée « pure » et puis après seulement, leur « formulation ». La puissance ou la subtilité de ces affects, de ses idées présenterait donc un excès, un « plus », une nature fondamentalement AUTRE que leur simple retranscription en mots. (Première étape) Mais alors de quoi seraient faites nos pensées? Lorsque nous nous tournons vers elles et relevons leur présence, ce ne sont bel et bien que des mots qui nous viennent ou quelques images mais même ces images sont accompagnées ou suscitées, découpées par des mots sans quoi ne nous viendraient même pas à l’idée qu’elles sont distinctes les unes des autres. Si d’un côté nous ne voyons pas du tout comment des idées pourraient nous venir sans mot puisque nous ne les approchons pas sans eux, nous n’en relevons même pas la présence sans eux, d’un autre côté, il est tout aussi vrai que la langue ne nous permet jamais précisément de dire ce que nous éprouvons, d’ailleurs nous trouvons sans cesse des formulations plus affûtées, plus subtiles pour exprimer ce qui ne semble jamais l’être assez adéquatement. Que ferait la littérature si elle ne s’épuisait pas dans cette tâche étrange: essayer de dire ce qui ne semble jamais suffisamment, ni pleinement dit ? (Deuxième étape) La dimension signifiante nous semble tellement présente et surtout tellement « déjà présente » comme une donnée fondamentale et préalable de notre venue au monde que nous avons du mal à croire que nous ne puissions pas trouver nos mots puisque eux nous ont toujours déjà « trouvé », voire capturé. Mais pourtant il ne fait aucun doute non plus que ces mots ne disent jamais vraiment l’essence vraie authentique subtile de ce qu’ils nomment. Existe-t-il donc, dans notre être au monde un lieu, une zone, une modalité de présence qui soit à la fois "non linguistique » et humainement habitable? (Troisième étape)



jeudi 4 décembre 2025

Michel Onfray: Docteur Strange de la post vérité


 


Plateau de C-News 22/11/2025: Michel Onfray déclare: « l’astrophysique nous enseigne qu’il y a un réchauffement climatique qui est dû aux multivers, aux plurivers, aux interactions entre les univers,  mais pour cela il faut faire un peu d’astrophysique » 



Or ce que l’astrophysique nous enseigne au contraire c’est que l’hypothèse (oui, ce n’est qu’une hypothèse et il ne peut pas en être autrement) du plurivers implique l’impossibilité des interactions entre les univers si de fait il était vrai que nous vivions dans un plurivers, proposition rigoureusement invérifiable, intestable. 

Il existe plusieurs motivations à l’écriture de cet article: 

  1. La première concerne Michel Onfray lui-même: comment peut-on passer de la situation  d’élève de Lucien Jerphagnon professeur d’histoire de la philosophie antique et médiévale à l’université de Caen au statut de disciple d’Eddy Malou (pour celles et ceux qui connaissent Antoine Daniel), ou en d’autres termes, comment peut-on dériver du statut d’étudiant et enseignant de philosophie à chroniqueur de C-News (à ce stade, ce n’est même plus de la déchéance, c’est  l’exploration sous marine de la fosse des Mariannes)
  2. La deuxième a rapport au plateau de C-News et à une sorte de mystère comparable à la zone 52 ou au triangle des Bermudes…Je veux parler de ce magnétisme de la connerie, de cette étrange propriété physique sous l’influence de laquelle tout micro de cette chaîne s’apparente à une sorte d’aimant de la connerie. Quiconque se laisse prendre dans ce « triangle » est apparemment voué à produire des déclarations détachées du moindre souci de démonstration et de preuve, comme si occuper le terrain du bavardage à l’antenne primait sur toute ambition véridique. 
  3. Ceci nous amène au 3e point: celui de la post vérité. Vivons nous à l’ère de la post vérité, terme inventé par la philosophe politique Myriam Renault d’Allonnes pour désigner une période dans laquelle le souci du vrai disparaît totalement sous la pression d’un discours d’opinion pour lequel on peut absolument dire n’importe quoi sans être sommé d’apporter une quelconque justification de ses propos. Ecouter cette déclaration de Michel Onfray sans réagir, c’est consentir à la post vérité, à l’émergence d’une ère médiatique et idéologique dans laquelle les migrants résidant aux EU mangent des animaux domestiques, dans laquelle on peut guérir du Covid en s’injectant de l’eau de javel dans les veines, dans laquelle le maréchal Pétain est le sauveur de la France et (pourquoi pas?)  pour laquelle Pascal Praud est un journaliste. Sommes nous dans la post vérité? OUI ce qui signifie qu’en maintenant autant que nous le pouvons le souci de la preuve, de l’étayage rationnel d’une proposition, du primat de la démonstration (logos) sur l’émotion (pathos), de la science sur l’opinion, nous essayons de « résister » au cœur d’une époque dans laquelle les rangs des adversaires grossissent, avec toutes les conséquences politiques, sociales, économiques, écologiques que cela implique. Je dois reconnaître à titre personnel que le déroulement de la bande rouge au bas de l’écran sur lequel il est écrit « philosophe » en dessous des lunettes rectangulaires de Michel Onfray me frappe de plein fouet. Enseigner la philosophie comme le fit Michel Onfray jadis est aujourd’hui une tâche aussi fascinante que difficile au regard notamment de cette explosion de la post vérité. Quels sont les lieux dans lesquels ce souci du primat de la preuve sur l’opinion est encore opérationnel? L’œuvre de détricotage de tout ce qui a rapport à la science, à la pensée, à la culture outre atlantique nous décrit en temps réel ce qui est aussi en train de s’amorcer en France et de fait, les enseignant.e.s sont maintenant et vraiment seul.e.s dans ce qu’il faut bien appeler une lutte (disons au moins un "travail ardu"), aidés par quelques médias de plus en plus ostracisés qui parviennent encore à publier des vidéos. Rester inactif face à cette entreprise systématique de destruction de la véridicité, c’est consentir à la trumpisation de l’Europe, processus dont il faut bien réaliser qu’il est déjà enclenché et qu’il progresse à vive allure. Les raisons pour lesquelles c’est à l’occasion de cette déclaration de Michel Onfray que j’évoque la post vérité (alors qu’il est bien d‘autres domaines pour lesquels sa contamination est gravissime) sont particulières et liées au fait que le plurivers est un concept astrophysique (hypothétique rappelons le!) qui m’apparaît comme vraiment fascinant et crucial. Et ce à cause de cette localisation « critique ». Pour l’aborder, il faut d’emblée accepter de se consacrer à une question qui ne sera jamais posée autrement qu’en tant qu’hypothèse, fictive (on pourrait dire que c'est une expérience de pensée, mais vraiment et exclusivement: "de pensée": "experimentum mentis"). Si le plurivers existait, alors cela signifierait…..et ce qui vient après est vraiment fascinant, riche fécond, motivant mais précisément parce que l’on n’est plus du tout en train de décrire quelque chose qui pourrait nous arriver plus tard, ou qui pourrait avoir des implications concrètes sur notre quotidien. Le plurivers est une hypothèse métaphysique d’une puissance hallucinante mais elle implique d’abord notre consentement à un exercice de pensée tout à fait inédit. C’est comme se porter à l’ultime pointe d’une terre connue pour émettre des idées que personne n’a formulées avant, c’est vraiment œuvrer dans un exercice humain où l’IA ne peut plus nous suivre. Rien jamais ne pourra prouver que le plurivers existe et c’est justement pour cela qu’il est un objet de pensée qui requiert une rigueur extrême, une inventivité foisonnante, une écriture stylisée, un traitement où science, science-fiction, littérature, cinéma, théâtre art et philosophie collaborent. Cette perspective justifie à elle seule que Michel Onfray choisisse urgemment entre deux possibilités: a) la fermer définitivement b) faire vraiment ce qu’il dit qu’il fait mais en mentant, à savoir de l’astrophysique (pour ma part, je suis plutôt partisan de l’option 1) Michel Onfray a créé une université « ouverte » dans laquelle il donnait des conférences dites de « contre histoire de la philosophie ». La structure de ces cours était toujours la même: il s’agissait de casser systématiquement les philosophes les plus connus en leur opposant un autre philosophe moins illustre et de montrer que le deuxième était plus convaincant que le premier. Sont ainsi passés à la trappe de ce sacré Michel  Platon (Diogène c’est mieux), Freud et Lacan (Lisez plutôt Reich!), Descartes (plutôt Condillac) etc. Onfray s’est toujours épanoui dans l’image du rebelle mais il n’a jamais, jamais été rebelle à l’image. Sa contre histoire de la philosophie, c’est plutôt de la contre philosophie tout court et on ne peut pas laisser de telles inepties se répandre, même sur un plateau de C-News. Faire de la « contre contre philosophie », c’est revenir si peu que ce soit à de la philosophie. Insistons sur le fait qu’au-delà de ce cas, c’est vraiment la post vérité qu’il faut combattre et dans cette lutte là, l’occasion nous est enfin donnée de faire en sorte que la science, l’art, l’histoire, l’économie, la sociologie, bref  tous les arts ET toutes les sciences dures ET les sciences humaines cessent de se tirer dans les pattes et constituent un front commun contre l’idéologie de l’opinion qui se déverse à flux tendu sur les plateaux des chaînes de désinformation en continu. Entre Pascal Praud et Michel Onfray d’un côté et Salomé Saqué ou Paloma Moritz de l'autre, il faut choisir, et j’ai choisi.

Le regard assuré et rectangulaire du Boomer C-News multi-task: Sacré Miche-Miche!

Avec Salomé et Paloma, du journalisme au Top-Nirvana!

Reprenons donc la proposition de Michel Onfray: le réchauffement climatique serait la résultante d’interactions entre des univers au sein du plurivers. Mais qu’est ce que c’est le plurivers ou le multivers? C’est une hypothèse qui voit le jour à partir de la physique quantique (théorie de la superposition d’états) et selon laquelle l’inflation cosmique (c’est-à-dire le big bang qui est aussi une hypothèse mais très très plausible et sans commune mesure avec le plurivers) créerait des « univers-bulles », soit des entités spatialement séparées, sans interactions possibles entre elles (ce que nous approcherions dans toutes ces expérimentations au  cours  desquelles s’impose la dualité onde/corpuscule: fentes de Young, interféromètre de Mach-Zendher, expérience à choix retardé de John Wheeler) ce serait justement cette ligne de séparation décisive entre les univers. L’expérience à choix retardé de John Wheeler est particulièrement intéressante de ce point de vue parce qu’elle utilise ce que l’on appelle un générateur quantique de nombres aléatoires, c’est-à-dire une sorte de machine quantique initiant un processus dont il est absolument impossible de prédire le résultat, résultat duquel dépendra la mise en position d’une semi plaque réfléchissante qui détermine  finalement la nature même de ce que l’expérience mesure (onde ou corpuscule). C’est un peu comme si on affinait de façon exponentielle un choix, un aiguillage, une décision à prendre (thé ou café devant un distributeur de boissons chaudes), l’inclination vers une option sur un choix possible de deux: chat mort ou vivant dans la trop célèbre expérience du chat de Schrödinger de telle sorte que le partage entre le choix A ou le choix B précipiterait l’existence d’un autre univers dans lequel le chat mort dans notre univers ferait advenir un autre univers dans lequel le chat serait vivant et ainsi de suite. L’être serait une sorte de machine à créer en tout moment critique, à tout occasion en tout…. « lieu » des univers à flux tendu. En cet instant là, ici maintenant, se créerait une multitude d’univers possibles dans lesquels une infinité de clones de vous seraient en train d’explorer les autres variables de cet univers-ci dans lequel vous êtes en train de lire cet article…d’ailleurs MERCI! Merci à vous, pas aux autres!


Possible qu'il essaie encore longtemps

Comme dirait Louis Sarkozy, autre sommité savante de la post vérité (« mon papa n’est pas coupable…euh…. parce que c’est mon papa…Vous voulez une mangue? ») : « c’est tellement incroyable que c’en est ….euh…pas croyable! », donc plus sérieusement, disons que ces expériences quantiques sonne le glas de la physique déterministe de Newton et que l'éventualité que le chat soit mort ou vivant une fois que l’on ouvre la boîte est tellement scientifiquement imprédictible que la possibilité d’un partage entre deux lignes de cohérence confine à la ligne "réelle" de séparation entre deux univers (réelle mais évidemment imperceptible). Cette ligne de séparation est envisageable, formulable mais à titre d’hypothèse. Ce qui finalement prouve que cette hypothèse entre deux univers est « formulable » , c’est justement le fait que ce qui s’opère là c’est une séparation possible entre deux univers « possibles » et cette séparation est d’autant plus « envisageable » qu’elle est absolument et irréductiblement hermétique, infranchissable, donc que nous n’en ferons jamais l’expérience dans NOTRE univers (Bye Docteur who! Les avengers! Et surtout Bye Michel!) Tu veux une mangue Michel? »)

            


Toute réflexion sur le plurivers devrait commencer par une tentative de définition de ce qu’est un univers, parce qu’en fait il n’y a que deux possibilités: pour la première, on parle de l’univers observable « en droit » et alors il faut prendre en compte le fait que les photons (la lumière) provenant de zones très, très éloignées peuvent encore nous parvenir selon les modèles cosmologiques envisagés et l’évolution de la constante de Hubble au cours du temps (la constante de Hubble c’est le taux actuel d’expansion de l’univers exprimé en km/s/Mégaparsec - ainsi une galaxie à 1 mégaparsec s’éloigne à une vitesse de 70 km/s: c’est un peu compliqué mais il faut bien avoir en tête que nous ne sommes pas en train de mesurer la distance entre deux points fixes dans l’espace mais justement le fait qu’il n’y a pas de points fixes et que l’espace à partir duquel on peut effectivement mesurer une distance, c’est précisément ce qui est train de s’étendre. En un sens on pourrait dire qu’il s’agit de mesurer une distance en prenant en compte que le fait même d’être une distance est en train de s’étirer. T’as compris Michel?)  


C'est pas sûr!!

Une fois ceci posé, on réalise à quel point il est plus raisonnable et rationnel  de se tourner plutôt vers la deuxième possibilité qui prend en compte ce que l’on vient de décrire et choisit de se fonder sur une conception beaucoup utilisable et efficiente scientifiquement qui est « le volume de Hubble ». Le volume de Hubble désigne une région sphérique autour d’un observateur au-delà de laquelle les objets s’éloignent à une vitesse supérieure à celle de la lumière à cause de l’expansion de l’Univers. Cette région peut être vue comme la limite à partir de laquelle la lumière émise par des objets ne peut plus nous atteindre actuellement, ce qui la définit comme un horizon d’observabilité concret. Par conséquent, cela définit effectivement une sorte d’“univers observable” vu depuis ce point, c’est-à-dire la partie de l’univers dont on peut réellement recevoir de l’information. Cela rejoint l’idée de limite ou de condition de falsifiabilité poppérienne, puisque toute théorie sur l’univers doit se confronter à ce qui est expérimentalement accessible à l’observation 

L’idée d’une « intégralité absolue et définitive » de l’univers observable est en effet un concept idéal plutôt qu’une réalité concrète et stable. En astrophysique cette intégralité est toujours sujette à évolution, car notre univers est en expansion, changeant constamment la région de l’espace-temps que nous pouvons observer. L’univers observable n’est jamais une entité fixe, car la lumière met du temps à nous parvenir et l’expansion accélérée rend certaines régions inaccessibles aujourd’hui, mais potentiellement accessibles dans d’autres cadres temporels ou qui ne le seront jamais. Cela signifie que notre « horizon observable » dépend du temps, de la dynamique cosmologique, et de la vitesse à laquelle les informations (comme la lumière) peuvent voyager vers nous. Avec le volume de Hubble, on définit le cadre même d’observations testables, d’hypothèses dont on peut effectivement tester la fiabilité, ce que la référence à l’univers observable "en droit" ne peut aucunement nous permettre (c'est très simple: il y a l'univers observable en droit et l'univers observable en fait mais, dans ce deuxième cas,  ça s'appelle un volume de Hubble)

Par conséquent, toute réflexion scientifiquement viable sur la notion de plurivers doit absolument se concevoir avec la notion de « volume de Hubble ». Or, le volume de Hubble interdit précisément toute interaction qu’on pourrait dire « trans-limite » ou "transfrontalière" : un effet cosmique quelconque d’un autre univers sur notre climat terrestre violerait les lois de la relativité et de la causalité, car aucune onde gravitationnelle, particule ou énergie ne franchit cette limite. 



Le pseudo argument de Michel Onfray  est scientifiquement nul, car notre système solaire, la Terre et son atmosphère se situent profondément à l’intérieur d’un volume de Hubble (à des distances cosmiques infimes par rapport à son rayon de 14 milliards d’années-lumière), rendant impossible toute perturbation externe d’un autre univers. Supposons que l’on observe un phénomène très lointain, dont l’impact climatique vient d’une zone très éloignée, le fait même qu’on puisse l’observer prouve qu’il fait et a toujours déjà fait partie de NOTRE volume de Hubble. 

Comme il a déjà été dit, le volume de Hubble est la sphère centrée sur un observateur (comme la Terre) au-delà de laquelle  les objets s’éloignent à une vitesse supérieure à celle de la lumière due à l’expansion cosmique, avec ce que l’on appelle un rayon « co-mobile » qui correspond à la distance qu’un rayon de lumière peut parcourir pendant le temps caractéristique de l’expansion de l’univers, en tenant compte du fait que l’espace lui-même s’étend pendant ce trajet. Ce rayon se calcule en divisant la vitesse de la lumière par la constante de Hubble actuelle, qui mesure la vitesse à laquelle l’univers se dilate aujourd’hui (elle vaut environ entre 67 et 70 kilomètres par seconde et par mégaparsec - Un mégaparsec est une unité de distance utilisée en astronomie pour mesurer de très grandes échelles cosmiques, comme les distances entre galaxies ou amas de galaxies).

Pour déterminer la taille de l’univers observable, c’est-à-dire la région de l’univers dont la lumière a pu nous parvenir depuis le Big Bang, on emploie un calcul plus complexe appelé intégrale du facteur d’échelle cosmique. Ce facteur d’échelle décrit comment la taille de l’univers évolue avec le temps, et il est relié à la manière dont la vitesse d’expansion varie au cours de l’histoire cosmique.

La distance propre actuelle — c’est-à-dire la distance mesurée aujourd’hui entre deux points, en tenant compte de l’expansion — s’obtient à partir de cette intégrale. Elle correspond à peu près au rayon de l’univers observable, estimé à une quarantaine de milliards d’années-lumière, ce qui donne un volume total observable de l’ordre de plusieurs centaines de milliards de milliards de milliards d’années-lumière cubes.


Ainsi, la limite comobile marque la frontière au-delà de laquelle les galaxies s’éloignent de nous à une vitesse apparente supérieure à celle de la lumière, non pas parce qu’elles se déplacent ainsi dans l’espace, mais parce que l’espace lui-même s’étend à cette vitesse dans ces régions lointaines. Cette limite détermine ce que nous pouvons observer ou influencer — c’est ce qu’on appelle une limite causale ou horizon cosmologique. Si un effet d’un “autre univers” nous “touchait” (par exemple, influençant le climat terrestre), cela signifierait nécessairement que sa source est à l’intérieur de notre volume de Hubble, car seul ce qui est causalement connecté peut nous affecter.  Par définition cosmologique, tout ce qui est hors de ce volume est isolé et inaccessible ; un véritable “autre univers” (comme dans les théories de multivers inflationnaires) serait donc spatialement ou causalement disjoint, sans interaction possible.  La thèse d’Onfray est totalement absurde : toute prétendue interaction pluriverselle observable serait intra-universelle, reléguant l’idée à une pseudoscience….Allez Michel! Prends une mangue! 


        Il y a cette autre vidéo qui est encore plus édifiante que la première et dans laquelle Michel Onfray nous décrit le fond argumentatif de sa thèse. Il prend son bain Michou et dans son bainbain il fait des bubulles avec son shampooing…..D’accord!  Il évoque ensuite un livre formidable qu’il a « lu » mais il ne dit pas quel est ce livre ni quel est le « personnage » (je cite) qui l’a écrit…Bon! Grâce à ce livre, Michel Onfray réalise que trop de shampooing dans son bainbain fait déborder les bubulles…Euh d’accord!  Les bubulles se développent dans son appartement puis dans les rues puis jusqu’au confins de l’univers (ça nous donne idée d’à quel point il est propre: quand il prend son bainbain, il mégote pas sur le Tahiti douche Michou , ou plutôt Nabila Onfray):

  • Non mais allô quoi! T’es un astrophysicien, t’as pas de shampoing! 

        Et là, il nous achève Michou: "eh bien: une bulle c’est un univers!" (quand on pense à tous ces abrutis qui font juste que barboter dans l'eau de leur bain alors qu'ils nagent en pleine métaphore Onfrayenne!)  Il y a un vrai problème ici, problème dont il ne se rend pas compte Michel, c’est que justement nous ne sommes pas en train de réfléchir à des univers qui se démultiplieraient exponentiellement jusqu’aux confins de l’univers, donc DANS un univers qui serait déjà là. Il ne peut y avoir d’univers qui serait le contenant de cette démultiplication puisque ce que c’est qu’être univers ou plurivers c’est justement cette démultiplication, cet éclatement. Si nous reprenions sa superbe métaphore, nous pourrions dire que ce n’est pas le shampoing  qui fait des bubulles, l’hypothèse métaphysique du plurivers, c’est qu’ « être se diffracte » continument exponentiellement, démesurément, ou en d’autres termes, que l’espace même dans lequel le shampoing fait des bulles, c’est ce qui en train de se diffracter dans les bulles. Il n’y a pas d’univers DANS lequel l’univers se disperserait en une multitude de bulles  il y aurait "ce que c’est qu’être en bulles pour tout univers". C’est quelque chose que l’on retrouve dans une phrase de Friedrich Nietzsche, auteur qu’apparemment il n’a pas assez lu: « il me semble important que l’on se débarrasse du tout, de l’unité, de je ne sais quelle force, quel absolu. On ne pourrait manquer de le prendre pour instance suprême, et de le baptiser « Dieu ». Il faut émietter l’univers, perdre le respect du tout, reprendre comme proche et nôtre ce que nous avions donné à l’inconnu et au tout. » 
  • Allez Michel, encore un effort pour être vraiment athée! T’es sûr que tu veux pas une mangue?

Vous pouvez toujours penser des interactions entre des bubulles qui s'échappent dans une baignoire ou dans un appartement ou jusqu'aux confins de l'univers, mais justement, Michou, ce dont on parle c'est de ce que c'est qu'être l'univers pour l'univers et s'il se fait de façon diffractée, comme tu l'envisages avec ton image du bain moussant, il n'y a plus d'extériorité envisageable de ce "tout" à partir de laquelle l'idée même d'interactions pourrait être envisagée. Dans cette perspective là ce serait de l'intérieur de soi que le plurivers serait ce qu'il est à savoir infiniment autre à soi. La possibilité du plurivers suppose donc même philosophiquement l’extériorité radicale des univers entre eux. Ton image des bubulles à partir du bain moussant induit l'extériorité d'un regard panoramique  qui, ici, ne peut en aucune façon exister (parce qu'alors il faudrait supposer UN univers contenant le fait d' être multiple, donc PAS un MULTIVERS!)

         En fait la vraie question que pose l'hypothèse des univers multiples est celle-ci: Est ce que l’on peut essayer de penser quelque chose dont il est clairement avéré que l’acte même de la penser remet en cause les limites à l’intérieur desquelles on la pense? C’est vraiment cela qui en fait une hypothèse aussi merveilleuse: non seulement elle n'est pas surnaturelle, mais elle touche au plus prés ce que penser requiert, des précautions infinies qui confinent au tact le plus miraculeux, le plus intense, jusqu’à frôler la folie sans l’atteindre, un sens de la  mesure conquis de haute lutte avec l’hybris (la démesure). 

                    Après, Michel n’est pas avare de tout le vocabulaire quantique qu’il a appris en faisant un peu d’astrophysique: les mouvements browniens, l’intrication, l’effet tunnel…Impressionnant! Et tout ça à partir de son « bubble toilet  fluide ». Vous lui donnez une bonbonne de savon liquide et il vous mitonne une théorie sur les avancées  de Guth et Linde concernant  l’inflation cosmologique et l’interprétation des univers multiples en mécanique quantique. Il a peut-être confondu « volume  de Hubble » avec « volume de Bubble ». 

            Mais sur ce passage il est vraiment consternant, le "bubble thinker", il confond la notion d'intrication avec celle de superposition quantique. De fait les interactions entre des particules quantiques très éloignées est efficiente dans UN univers  et ne présentent aucun rapport, mais vraiment aucun, avec la superposition onde / corpuscule à partir de laquelle le physicien Everett a formulé l'hypothèse élégante d'une multiplicité d'univers. Plus il s'enfonce dans son bain...euh non...dans cette représentation de la physique quantique comme conception d'un tout en interaction, plus il s'éloigne radicalement du plurivers qui justement explore une hypothèse radicalement AUTRE. 

Le plus hallucinant, c’est qu’il termine cette vidéo avec une incitation à être un petit peu « modeste » (...euh Onfray modeste, c'est un peu comme Gauthier Le Bret ouvert d'esprit ou Elisabeth Lévi sobre: des oxymores du plurivers quoi!) . Les propos catastrophistes sur le réchauffement ne sont pas humbles, selon lui, parce qu’il ne prennent pas en compte l’infinité des plurivers et « l’évidence » selon laquelle la cause de l’anthropocène (ère climatique prenant en compte les transformations que l’être humain fait subir au climat)  est à chercher dans les interactions des univers au sein d’une baignoire cosmique qui mousse trop! Pour ma part, je ne vois plus qu’une solution Michel: pour ton bain, achète toi plutôt un canard!



Deux remarques en post-scriptum pour assurer les arrières de cet article (un peu à charge, quand même!):
- Il y a une réflexion vraiment cruciale qui peut s'ouvrir à partir de la question du plurivers, c'est celle de savoir ce qui fonde vraiment une théorie scientifique. Dans cet article, il est question du Big Bang et du plurivers. Aucune de ces deux théories n'est démontrée à 100%. En fait aucune théorie ne l'est, selon Karl Popper, c'est justement en cela que consiste la science: elle s'offre à la testabilité. Cela permet précisément de comprendre pourquoi le Big bang est une hypothèse scientifique très, très valide, plausible (très), c'est qu'en un sens, nous ne cessons de faire l'expérimentation de sa très forte fiabilité, mais même cette validité ne suffit pas à dire qu'elle est vraie ou vérifiée. Elle constitue une hypothèse cosmologique qui permet d'expliquer quelque chose que l'on sait et dans quoi on vit à savoir la dilatation et le refroidissement de cette matière très dense et très chaude dont le rayonnement diffus cosmologique nous envoie l'écho sonore (qu'il y ait dans ce refroidissement une zone infime qui sous l'influence des humains est en train de se réchauffer est aussi une théorie très fiable, n'en déplaise à Michou). Par opposition l'hypothèse du plurivers est nécessairement une hypothèse qui en restera une puisque ce que vise à démontrer cet article et que Michel n'a pas compris, c'est que cette interaction dont il nous parle et qui serait causée par le plurivers, c'est justement ce que l'hypothèse du plurivers rend rigoureusement impossible. On pourrait presque dire que la preuve qu'il pourrait exister un plurivers et que nous serions dedans, c'est justement le fait qu'il est impossible que nous en soyons impactés. Vos clones sont peut-être en train d'explorer toutes les autres variables de ce qui se passe dans cet univers, mais il est absolument impossible que vous en receviez le moindre écho ou la plus infime confirmation. C'est pour cela qu'à un moment j'évoque le plurivers comme expérience de pensée. Il existe un autre débat entre (vrais) scientifiques qui consiste à se demander si cette question du plurivers est scientifique. Si l'on suit la thèse de Popper, la réponse est non. Pour ma part, je trouve cette position dommageable, et je ne la partage pas, mais évidemment elle est pertinente (très). J'évoque les raisons pour lesquelles elle me semble regrettable, à savoir que a) cela reste une hypothèse plausible mais absolument invérifiable b) un croisement vraiment riche et extrêmement prolifique entre des disciplines très distinctes s'opère sur cette question c) quelque chose de ce que c'est que "penser", mais vraiment "penser" au sens de penser ce qui n'a jamais été pensé avant, penser ce qui est susceptible de remettre totalement en cause le cadre au sein duquel une telle pensée est émise: c'est cela qui se joue dans toute réflexion sur le multivers. Ce que Michel Onfray détruit ici sans s'en rendre compte, c'est justement le "tact" de cet exercice de penser, exercice au cours duquel il faut bien reconnaître que l'on frôle peut-être la démence, mais qu'en même temps, justement on ne le frôle pas vraiment parce que l'on a vraiment intégré l'impossible expérimentation de cette hypothèse. Comme Popper l'a très bien dit, aucune thèse scientifique n'est vérifiée, toutes sont vérifiables, et de fait le plurivers n'est même pas vérifiable. Peut-être faut-il que la science consente à se donner un peu de mou pour oser la prendre en compte (comme l'a fait Hugh Everett). 
- La deuxième remarque concerne la citation de Friedrich Nietzsche sur laquelle il faut que je clarifie un peu un point. Je ne crois pas du tout que Nietzsche pensait au plurivers en l'écrivant. Nietzsche ne cesse dans son œuvre de faire primer le multiple sur l'un, le corps sur l'esprit, l'interprétation sur l'explication. une nature joueuse sur un dieu triste. Par contre, Nietzsche parle de l'éternel retour, de cette polarisation sur les détails et sur ces micro-évènements qui constellent notre quotidien, ça c'est sûr.  Si l'on va jusqu'au bout de cette thèse, il est inévitable que l'on croise la physique quantique, tout simplement parce qu'elle est la physique qui va subvertir la physique classique par l'intérêt qu'elle porte à des particules infiniment petites. Nietzsche a perdu la raison en 1890 et il est mort en 1900. Or c'est précisément en 1900 que Max Planck utilise la notion de "quantum d'énergie" et en 1920 que Bohr, Heisenberg et Schrödinger développent vraiment la physique quantique....Pour le plus grand malheur des chats. Voilà!