jeudi 20 mai 2021

Cours en distanciel du 21/05/2021 de 10h08 à 12h00 Terminale HLP groupe 2


  Le film de Stanley Kubrick a sans aucun doute possible des résonances avec l’oeuvre de Nietzsche et notamment la notion d’Eternel retour. L’idée défendue dans ce film a donc à voir avec la thèse selon laquelle l’extériorité la plus déstabilisante à laquelle nous sommes confrontés dans notre vie est celle de dépasser notre humanité par une épreuve sur-humaine qui consiste à répondre « Oui » à un démon qui nous demanderait si nous sommes prêts à revivre à l’infini chaque instant de notre existence, sachant que, de fait, c’est bien la réalité la plus stricte de ce qui se passe effectivement. L’infini est la structure même de chaque instant présent. Le surhumain Nietzschéen est l’homme qui accepte de voir et de vivre cet éternel retour là.    
        Le pharmakon et l’ambivalence entre le remède et le poison définissent donc seulement le premier moment d’une humanité qui n’aspire qu’à se dépasser elle-même. Il nous faut donc prendre très au sérieux cette rencontre avec le monolithe qui définit quelque chose comme une exigence constante de confrontation avec un dehors, avec l’aplomb d’une présence sidérante et verticale. Il convient d’envisager cette hypothèse très sérieusement: l’antériorité de la scène du monolithe sur celle de l’os dit quelque chose de fondamental sur le rapport à « la présence »: la confrontation avec l’œuvre précède celle de la découverte de l’outil. Ce n’est pas parce que l’homme est fondamentalement un technicien, un artisan qu’il est artiste, c’est parce qu’il est d’abord sidéré par une intuition pure, verticale et artiste de la présence qu’il devient ensuite un technicien. Le pharmakon est donc second par rapport à l’attention esthétique et gratuite portée à ce que Heidegger désigne par le terme de da-sein (être là, le simple fait de se percevoir comme étant « là »). Dans le film, l’expérience du Da-Sein précède et explique dans une certaine mesure celle de l’Homo Faber, à savoir que la conscience de l’outil est le premier moment d’un mouvement d’une amplitude inégalée au fil duquel l’espèce humaine essaie de circonvenir cette épreuve première: celle du Da-Sein, sans aucun succès évidemment.
             

                Briser le cycle du Deinos ne peut s’accomplir, si nous suivons cette interprétation du film, mais, plus encore, l’ordre des scènes telles qu’elles ont été montées par Kubrick, qu’en lui substituant finalement un autre cycle: celui de l’éternel retour Nietzschéen. Mais qu’est-ce que cela signifie concrètement? Demeurer dans l’expectative de cette rencontre avec le monolithe, dans ce suspens là, dans le fil tendu à l’extrême de cette  attention là portée à l’extériorité de ce choc avec l’existence même. Qu’on y réfléchisse un peu: à quoi peut bien passer son temps un surhomme nietzschéen conscient de l’éternel retour de chaque instant vécu, dans le moment même où il est vécu? A faire du thé selon les rites de la cérémonie du même nom, aux arts zen, dans le respect  absolu de leur méticuleuse réitération, à ne jamais se leurrer sur la structure de moment dans le flux desquelles ne s’écoule que de la durée. Etre surhumaine ou surhumain, c’est saisir et abonder dans le fil de cette continuité au gré duquel nous ne pouvons devenir qu’en disant oui à la structure réitérative et cyclique de tous les instants: cela s’appelle finalement faire de sa vie l’oeuvre d’une vie.


       c) Le silence des bêtes et le « devenir animal » de l’être humain
            Tout ce qui sera écrit dans ce cours sera un peu différent de l’état d’esprit des cours habituels, non pas que ce ne soit pas de la philosophie (à bien des titres, on peut même espérer que cela en soit plus que d’autres cours rédigés dans ce blog). Certaines perspectives seront ici poussées plus loin que la limité des cours « tronc commun ». Ce n’est pas du tout qu’ils seront rédigés dans l’idée d’une plus grande complexité, c’est simplement que les auteurs utilisés: Alain, Bergson, Elisabeth de Fontenay, Gilles Deleuze, sont intégrés à la problématique ultime de ce cours, à savoir l’exploration de la possibilité pour l’homme de faire silence, fût-ce pour devenir autre chose qu’humain, peut-être quelque chose qui aurait rapport avec le surhumain Nietzschéen, qui finalement n’est autre que l’enfant, le 3e stade de la métamorphose, un enfant qui, conformément à l’étymologie, ne parlerait pas. Il est parfaitement possible de situer les développements à venir sous l’autorité d’une sorte de duel qui n’a jamais vraiment eu lieu parce que les deux auteurs concernés n’ont jamais échangé et parce que cette opposition n’a jamais vraiment exploré: c’est celle qui oppose Ludwig Wittgenstein et Gilles Deleuze. A la lettre W de son abécédaire Deleuze a simplement dit ça: « Ça je ne veux pas parler de ça. Pour moi c'est une catastrophe philosophique, c'est le type même d'une école, c'est une régression de toute la philosophie... une régression massive de la philosophie. C'est très triste l'affaire Wittgenstein, ils ont foutu un système de terreur, où sous prétexte de faire quelque chose de nouveau... C'est, c'est la pauvreté instaurée en grandeur... il n'y a pas de mots pour décrire ce danger-là, c'est un danger qui revient, ce n'est pas la première fois, c'est grave, surtout qu'ils sont méchants les wittgensteiniens. Et puis, ils cassent tout, s'ils l'emportent, alors là il y aura un assassinat de la philosophie, c'est des assassins de la philosophie. »


 
            Probablement l’opposition entre ces deux auteurs est-elle absolument irréductible. On peut la faire porter sur l’une des citations les plus connues de Wittgenstein. Soit on est d’accord avec le philosophe autrichien et l’on considère alors que ce que l’on ne peut pas dire, il faut le taire », soit on considère, au contraire, que ce que l’on ne peut pas dire, exclusivement vaut la peine que l’on essaie de le dire, de le transcrire, mais d’une certaine façon, «  autrement ». Peut-être par l’art, justement.  
        On pourrait croire justement que Wittgenstein nous invite au silence, mais ce n’est pas le cas puisque il s’agit bien au contraire de dire tout ce qui peut être dit et de ne pas dire ce qui ne peut pas l’être, au gré d’une frontière qui semble donc bel et bien exister pour le philosophe autrichien. L’homme peut vivre dans le silence mais il n’est pas question que ce silence ne soit pas « habité » et par ce terme il s’agit bel et bien d’entendre l’exploration d’une zone de voisinage silencieuse avec tout ce qui n’est pas humain et que l’art seul explore. C’est bien là la position tenue par Deleuze et abandonnée voire critiquée par Wittgenstein.
        Pour bien la définir et la situer dans la perspective de ce silence dont il est ici question, on peut partir du sens résolument contraire à ce texte d’Alain:
         « L’homme réel est né d’une femme, vérité simple mais de grande conséquence et qui n’est jamais assez attentivement considérée. Tout homme fut enveloppé d’abord dans le tissu humain, et aussitôt après dans les bras humains ; il n’a point d’expérience qui précède cette expérience de l’humain, tel est son premier monde, non pas monde de choses, mais monde humain, monde de signes, d’où sa frêle existence dépend. Ne demandez donc point comment un homme forme ses premières idées ; il les reçoit avec les signes et le premier éveil de sa pensée est certainement, sans aucun doute, pour comprendre un signe (…) tout homme a connu des signes avant de connaître des choses. Disons même plus ; disons qu’il a usé des signes avant de les comprendre. L’enfant pleure et crie sans vouloir d’abord signifier ; mais il est aussitôt compris par sa mère.
(…) C’est en essayant les signes qu’il arrive aux idées ; et il est compris bien avant de comprendre ; c’est-à-dire qu’il parle avant de penser. »
                                                                                                                Alain

   



        Il convient de saisir la grande pertinence de ce passage, car Alain ici décrit finalement avec beaucoup de justesse la condition qui définit probablement le plus adéquatement la condition humaine et sa spécificité: le propre de l’homme, c’est de naître d’une mère qui finalement plus que tout et surtout avant tout est sa langue maternelle. « l’enfant pleure et crie sans vouloir d’abord signifier mais il est aussitôt compris par sa mère. »  L’enfant est compris dans la mesure où il ne l’est pas du tout, en fait. C’est bien ce que dit Alain. L’enfant ne crie pas volontairement mais déjà sa mère l’embarque dans la communauté des créatures signifiantes, signifiant à son insu une douleur qu’il ne veut d’abord pas nécessairement faire partager, ni vouloir dire. Ce vouloir dire de la douleur par le biais de quoi il signifie qu’il a mal, c’est ce que la mère plaque arbitrairement sur son cri. Il parle sans vouloir aucunement parler mais déjà s’insinue progressivement en lui cette dynamique là, ce germe d’une espèce universellement et structurellement signifiante.
             

Il semble aller de soi que cette prédisposition à « faire signe » est en elle-même déjà un pharmakon: elle est un remède en ceci qu’elle nous donne une intelligence, une exigence de sens à l’égard de tout ce que nous vivons, éprouvons, rencontrons, mais elle est aussi un poison (« deinique »)  parce qu’elle nous déracine de tout ancrage authentique et « donné » à cette vie dont il semble pourtant hors de doute que nous en fassions également partie intégrante.  Ce que nous appelons ici « vie » ou que nous pourrions aussi appeler « nature », nature naturante au sens spinoziste du terme, c’est ce qu’Alain dans le texte nomme « monde de choses » en le qualifiant finalement de secondaire dans la venue au monde du bébé humain. L’enfant des hommes ne vient pas d’abord au monde mais d’abord aux humains, et c’est exactement ce qui s’accomplit par la mère, c’est-à-dire avec sa compréhension avec ses bras qui encerclent le petit homme dés qu’il apparaît la langue maternelle.  Nous intégrons par les signes ce giron maternel que nous venons à peine de quitter par la chair. Un lien ombilical linguistique immédiatement prend le relais du lien ombilical organique et commence déjà à nous nourrir d’une autre façon que physiologique. Du ventre maternel au ventre « humain » nous ne faisons qu’élargir un peu le périmètre de notre prison, mais, pour autant, nous remettons à plus tard la vraie sortie, la véritable immersion dans une extériorité pure, dans un authentique DEHORS, et il se pourrait bien que cette procrastination, en fait, ne cesse jamais, qu’elle dessine une ligne tendancielle pure au fil de laquelle l’humanité frôle sans jamais la vivre l’expérience de la non humanité radicale.
              

Alain a complètement raison mais, en même temps, il dessine une ligne de partage extrêmement claire entre le monde de choses et le monde de signes, entre le réel et le langage, entre l’existence pure, radicale et nue  et l’humanité  qui ne peut manquer de nous questionner. Car après tout, cette considération de l’être humain le réduit à une espèce « protégée », sécurisée,  aseptisée, née sous péridurale dans la péridurale d’un monde humain privé de contact direct avec l’extérieur, comme si l’humanité ne pouvait se concevoir qu’au fil de ce passage d’une prison à une autre.
        Quelle serait dés lors l’expérience de l’émancipation humaine? Si nous reprenons, terme à terme, le fil de l’enchaînement qu’il évoque dans ce texte, nous devons convenir qu’il réside dans une sorte de cri vraiment premier de l’enfant, cri qui ne veut rien dire…Une oeuvre d’art, en fait.  Jamais peut-être l’oeuvre d’art ne nous a semblé si évidente dans sa manifestation: nous y retrouvons l’onde de choc de ce dehors primal, de ce souffle de l’extériorité d’un monde qui ne serait pas encore dénaturé par les processus de catégorisations et de stigmatisation linguistique, monde pur, offert, plombant et absolument terrifiant, sans mère protectrice ou castratrice, ce que nous effleurons quand, pour une raison ou une autre, notre langue maternelle « fourche » ou connaît des moments de faiblesse.
        « L’enfant pleure et crie sans vouloir d‘abord signifier »….Contrairement au sens évident que donne  Alain à ce début de phrase, envisageons que nous en restions « là », dans ce  vouloir de la « non signification », par quoi quelque chose d’un vouloir vivre, d’un désir authentique de persévérer dans son être précéderait le vouloir dire et libérerait un pur signe de vie sans "vouloir dire" « humain ».

   

Cette réponse à la question qui nous occupe dans la troisième partie, à savoir celle de savoir si l’homme peut sortir du cycle infernal du Deinos, peut sembler ici irréaliste et complètement impraticable, utopique, c’est-à-dire privé de lieu d’être, au sens littéral.
        Pourtant elle consiste purement et simplement à prendre l’expression « venir au monde » au pied de la lettre. Nous ne venons pas au monde mais toujours au signe, parce que nous nous trouvons embarqués par la mère, la mère génétique d’abord et la mère linguistique ensuite.  « Revenons au monde » serait donc plus juste même si rien n’est clair dans ce suffixe de la réitération « re », précisément parce que ce n‘est pas de réitération dont il serait ici question, mais peut-être d’un redoublement d’attention, d’intensité, celui là même que nous retrouvons dans le même suffixe au verbe re-cueillir.  Revenons à la littéralité non linguistique de ce que venir au monde « est » vraiment.
        Le détour par Henri Bergson peut ici nous faire mieux comprendre ce que ce revenir au monde recouvre comme expérience (celle de la durée évidemment). Aussi déterminés, voire prédéterminés que nous puissions être par cette langue maternelle qui nous prédispose non seulement au sens mais aussi à un pré-découpage des sensations et conséquemment des choses, des êtres, des sensations, des pensées, des concepts, etc. quelque chose en nous n’est pas entièrement dupe: ça ne peut pas être aussi simple que ça, que passer gentiment d’un sentiment à un autre, de la rencontre d’une personne à une autre, d’une qualité de matière à une autre, d’une texture à une autre, d’un genre à l’autre, d’un règne à l’autre, etc. Il y a dans cette insinuation arbitraire et autoritaire de la langue quelque chose de l’ordre de la simplification, de la caricature. La mère engage son enfant dans une voie sécurisée qui lui assurera, s’il la suit bien, la réussite sociale, une forme d’intelligence indiscutable et indiscutée, la reconnaissance voire la soumission de ses semblables, etc. Mais en même temps, tout cela repose sur un mensonge initial, humain, voire humanisant et ce mensonge est le suivant: il y a hétérogénéité de nos flux de pensées et d’affects. De cette croyance en cette hétérogénéité induite par le principe même de la langue, tout s’édifie: nos relations, nos vies, nos envies s’organisent et se classent, comme les bons petits soldats d’une armée vouée à gravir les échelons, à connaître des expériences, à reconnaître des personnes « autres », à choisir une carrière, à avoir éventuellement des enfants, etc.
           

              Pourtant quiconque fait preuve d’un minimum d’attention perçoit bien que cette affirmation de la distinction des êtres, des sentiments, des expériences, des moments est totalement fausse. Des philosophes aussi précieux que Kant évoque à cet effet la « chose en soi », le Noumène, mais il l’évoque comme une expérience impossible à faire, ce qui n’est pas entièrement faux puisque en effet, ce n’est plus vraiment de « chose » dont il est question ici, ni même de monde, ou d’extériorité, encore moins finalement d’expérience. Il y a ce qu’on peut connaître et finalement dénaturer, humaniser, rationaliser: les phénomènes et il y a ce qu’il est absolument impossible d’expérimenter, de connaître: les choses en soi qui existeront toujours en amont de notre perception « praticable », « connaissable », humaine. Ce que nous pouvons comprendre de cette sensation, c’est ce que nos catégories vont en faire en tant qu’objet perceptible. De cet affect qui existe en lui-même tel que je ne le connaîtrai jamais, je vais faire cet objet distinct, séparé, différencié et je dirai que je perçois une chaise là où quelque chose de beaucoup plus trouble, confus, indéfinissable, quelque chose que l’artiste peint, dessine ou compose se fait jour (ou nuit).
        Evidemment ce travail humanisant de classification peut sembler anodin quand il s’agit d’une chaise, mais on réalise tout ce qu’il implique de plus préoccupant dans la distinction des genres, des espèces voire des ethnies, des sexes, des animaux, etc. Le principe de classification linguistique ne peut pas ne pas devenir discriminant voire stigmatisant, violent, porteur des germes de la destruction et de la défiance.
           
     
Une situation très courante de la vie quotidienne pourrait ici être utilisée en guise d’illustration: une vieille dame traverse lentement un passage clouté devant un automobiliste pressé par un rendez vous pour lequel il est déjà en retard. Pour tout un chacun, il y a un passage piéton + Un automobiliste + de l’énervement + Une vieille dame, + de la lenteur + beaucoup d’autres choses éléments matériels (une température, une certaine lumière, d’autres voitures éventuellement, d’autres affects, etc.) Si toutes ces distinctions étaient vraies, on ne voit pas du tout pourquoi l’automobiliste s’énerverait car le passage clouté n’est pas lui, la vieille dame est une vieille dame « autre », sa lenteur à elle ne le concerne pas, lui, pas plus que son rendez vous raté, les autres automobilistes, etc. Mais précisément l’existence séparée d’une entité qui serait dotée d’une identité propre et exclusive, limitée, est, en un sens, un leurre complet. Il ne se produit jamais que des évènements à l’intérieur desquels nous ne sommes et ne serons jamais autre chose que des composantes. Tout se mêle en un seul bloc d’espace temps à l’intérieur duquel la lenteur de la vielle dame se confond avec l’énervement de l’automobiliste (évidemment l’automobiliste pourrait avoir un autre affect, il le devrait d’ailleurs, mais cela ne change en rien l’intuition profonde de la seule véritable dimension «évènementielle » dans laquelle tout se passe en réalité et c’est bien de la durée plus que de l’espace. Quand nous croyons que des instants distincts se succèdent, nous percevons dans l’espace des flux qui se libèrent dans la durée et qui ne sont pas du tout discontinus. La langue et le conditionnement maternel du premier cri signifiant nous ont embarqué dans cette représentation là. Et finalement, c’est ça: parler voire croire qu’on a des choses « à dire ».
           
C’est par rapport à cette conception, laquelle peut d’ailleurs, en l’occurrence, conduire l’automobiliste à insulter la vieille dame , qu’il nous faut « faire silence ». Comprenons nous bien tout ce que ce silence des hommes impliquent en terme d’engagement? Cela revient ni plus ni moins à se tourner vers tout ce à quoi l’écrasante majorité des humains renoncent, en se soumettant au pré-conditionnement de la langue. Evidemment une objection ne peut pas ne pas s’imposer ici à l’esprit de tout lecteur attentif de ces lignes, à savoir que le raisonnement qui précède vient bel et bien d‘être formulé par de « la langue » et donc que Roland Barthes a parfaitement raison d’affirmer que la langue est sans extérieur et qu’il n’y a pas pour l’homme de « hors langage ».  Mais peut-être pouvons nous travailler notre rapport à la langue de telle sorte qu’il s’oriente moins vers la demande de sens que vers l’exploration artistique d’un «  faire signe » beaucoup plus gratuit, beaucoup moins revendicatif voire dépourvu de la moindre velléité de pouvoir. Plutôt que de s’affirmer dans l’univers, il s’agirait ni plus ni moins que de célébrer le monde, faire « acte de présence » au monde (et c’est dans ce degré zéro de l’affirmation de son humanité que pourrait résider notre capacité à faire une oeuvre d’art)
             
Pour résumer cette perspective dont l’objectif est de briser le cycle infernal du Deinos, elle consiste donc à remonter à la source même de ce qui fait de l’être humain une créature auto-créatrice capable non seulement de faire advenir son propre monde dans le monde par la technique mais aussi de métaphoriser tous les affects premiers, toutes les excitations nerveuses, toutes les sensations pour les transformer en énoncés de sens, de communication, en « vouloir dire » humain. C’est bien, comme Nietzsche l’avait déjà remarqué à partir de cette métaphorisation que quelque chose comme un processus d’auto-création commence. De tout affect l’homme fait un prétexte à constituer un « groupe de discussion », comme s’il n’y avait là que « matière à commentaire ». Autrement dit, « que le monde soit », c’est ce que l’homme aborde comme l’occasion d’en parler plutôt qu’en tant que matière à vivre, voire à exister. Mais pour explorer cette deuxième possibilité, il faudrait précisément explorer tout ce que le texte d’Alain indique en l’excluant radicalement. Il apparait alors que nous naissons d’abord dans un monde choses avant d’apparaître dans in monde de signes et plus encore qu’un monde choses (parce que les choses portent déjà dans le principe même de leur distinction le sceau de la langue) un monde d’affects. Nous venons au monde d’une texture d’affects confuse, indéfinissable, dynamique et mouvante plutôt que dans une société de signes reconnaissables. C’est bien là que réside  le véritable dehors et l’authentique scandale: naître ce n’est pas d’abord se faire reconnaître par ses semblables, c’est faire l’expérience radicale d’un Dehors, d’être soi-même  un Dehors, de se méconnaître donc. Quiconque explore cette réalité en allant résolument en sens inverse de la voix royale et humaine désignée par Alain prend un risque donc, mais ne sommes-nous pas en train de vivre les conséquences ultimes de cette prétendue voie royale? Celle du Deinos?
                

Pour explorer, autant qu’on le peut par des mots, cette autre voie, il convient de lever un paradoxe, et personne mieux que Bergson ne sera à même de nous le faire comprendre. Chacun réalise parfaitement ce que Bergson veut dire quand il évoque l’illusion dont les mots sont les opératoires à chaque fois qu’ils segmentent la ligne continue de nos sentiments.  J’utilise des mots qui me font croire que ma joie d’hier n’est pas ma peine d’aujourd’hui alors que nécessairement il y a dans ma peine d’aujourd’hui un peu de ma joie d’hier. C’est ce nécessairement qu’il nous faut suivre mais en mesurant à quel point cette analyse Bergsonienne ne concerne pas uniquement la trame de nos états d’âme mais pareillement celle de tous nos affects, et de tout ce qui nous fait croire à des distinctions sans exception. Ce qu’il y a dans le monde c’est d’abord et finalement seulement des affects et nous, en tant que personne ne faisons que consister dans ces transitions, dans ces liens, dans ces zones de voisinage affectives, sensitives qui ne cessent de tisser laborieusement la texture même de ce qu’être-au monde désigne pour tout ce qui fait partie intégrante de ce monde (animaux, végétaux, forces physiques, planètes, etc.).
                
Peut-on vraiment réaliser tout ce que cette perspective suppose? Pour l’écrasante majorité des humains, la description de leur journée consistera dans des rencontres avec d’autres humains, dans des activités humaines ayant un sens humain et leur permettant de s’intégrer davantage dans la communauté des hommes. Prendre au pied de la lettre cette évidence au fil de laquelle nous sommes au monde avant d’être à la société humaine impose de fixer son attention sur ce fourmillement d’affects multiples et sans pause aucune au gré desquels nous traversons des voisinages d’affects avec des atmosphères, des lumières, des températures, des densités, des animaux, du soleil, de la pluie, du vent, de l’herbe, des arbres, etc. (Évidemment rien ne saurait compléter correctement cette première tentative de liste). Nous vivons toujours d’abord en contact avec du non-humain, et c’est là que nous nous constituons du moins que se tisse le fil de nos vies. C’est exactement ça que Deleuze appelle le « devenir » notion à l’intérieur de laquelle toutes les combinaisons sont, non seulement possibles, voire justement pas du tout mais possibles mais constamment et terriblement « réelles ». C’est ça «  la vie » et c’est pour cela que Cézanne dit que « c’est effrayant » pour qui sait voir. On peut ainsi parler de « devenir animaux » pour les humains (mais aussi pour les animaux eux-mêmes), de « devenir femme » pour les hommes (et pour les femmes), etc.

                 


Le fond du paradoxe qu’il faut lever ici est le suivant: on ne rencontre vraiment que du dehors, du non-humain, mais on ne le rencontre qu’en le devenant, et par « devenir », il faut entendre ce voisinage entre deux êtres ou éléments qui précisément ne sont « deux » qu’au regard de l’effet illusoire et falsificateur de la langue. Devenir et rencontrer désigne exactement la même expérience: celle du Dehors, de la non-humanité fondamentale au gré de laquelle nous nous constituons et nous nous constituons en tant que devenirs avant d’endosser le masque de l’humanité. Lever le masque c’est découvrir un fourmillement monstrueux de meutes, de noces barbares, de voisinages d’affects chaotiques et mutants proprement irreprésentables et méconnaissables.  C’est sur le fond de cette monstruosité que nous construisons l’artifice social de nos «  visages » ou de nos profils humains, mais il se pourrait que cette trame monstrueuse soit en réalité plus pacifique et inoffensive que nos visages précisément parce que ces derniers exigent de se faire reconnaître (on mesure ici à quel point la philosophie de Deleuze est à l’opposé de celle de Lévinas), alors que nos meutes silencieusement se libèrent et s’expriment toujours clandestinement dans le creuset des oeuvres.
              

Peut-être la direction qu’il nous reviendrait de suivre pour échapper à l’impasse du Deinos nous apparaît-elle plus clairement désormais.  Il n’est plus question de nous affirmer en tant qu’hommes, de remplir le silence du monde par nos bavardages incessants via le réseau, sur des épiphénomènes (épiphénomènes: phénomènes tout petits) dont, au sens propre, nous nous faisons un monde pour alimenter notre narcissisme congénital. Mais il convient plutôt de chausser des lunettes d’artistes, des yeux de peintres, de musiciens, de réalisateurs ou d’écrivains pour prêter attention à ces devenirs multiples et incessants de meutes qui sans cesse composent la trame grouillante de notre présence au monde, laquelle ne saurait en aucune façon se résorber, se limiter et encore moins se contraindre à être seulement « humains ».
Conclusion
        Nous réalisons ainsi à quel point Humanité, Violence et Histoire sont liées, si bien qu’il semble impossible d’envisager une histoire humaine sans génocide, sans démesure, sans tragique, sans absurdité, sans non-sens, ne serait-ce que parce que l’être humain s’est fait une profession de foi de donner du sens au non-sens, mais encore faut-il qu’il y ait non sens pour que cette dynamique « salvatrice » s’active. La seule possibilité de s’extraire de ce cycle si magistralement pointé par Sophocle réside non seulement dans l’art mais plus encore dans ce que Nietzsche désigne par le terme de « sur-humanité » et Deleuze « devenir ». Plutôt que de vouloir être humains, laissons nous dériver au gré de nos « devenirs-inhumains », lesquels sont légions et beaucoup plus pacifiques que toutes nos revendications et beaucoup plus silencieux que tous nos bavardages. Il est temps pour nous d’explorer attentivement et artistiquement ces zones de voisinage que nous partageons avec les animaux et ainsi d’entrer dans le silence habité des bêtes.


Cours en distanciel du 21/05/2021 de 13h25 à 15h20 - Terminale HLP groupe 1

    


Cette réponse à la question qui nous occupe dans la troisième partie, à savoir celle de savoir si l’homme peut sortir du cycle infernal du Deinos, peut sembler ici irréaliste et complètement impraticable, utopique, c’est-à-dire privé de lieu d’être, au sens littéral.
        Pourtant elle consiste purement et simplement à prendre l’expression « venir au monde » au pied de la lettre. Nous ne venons pas au monde mais toujours au signe, parce que nous nous trouvons embarqués par la mère, la mère génétique d’abord et la mère linguistique ensuite.  « Revenons au monde » serait donc plus juste même si rien n’est clair dans ce suffixe de la réitération « re », précisément parce que ce n‘est pas de réitération dont il serait ici question, mais peut-être d’un redoublement d’attention, d’intensité, celui là même que nous retrouvons dans le même suffixe au verbe re-cueillir.  Revenons à la littéralité non linguistique de ce que venir au monde « est » vraiment.
        Le détour par Henri Bergson peut ici nous faire mieux comprendre ce que ce revenir au monde recouvre comme expérience (celle de la durée évidemment). Aussi déterminés, voire prédéterminés que nous puissions être par cette langue maternelle qui nous prédispose non seulement au sens mais aussi à un pré-découpage des sensations et conséquemment des choses, des êtres, des sensations, des pensées, des concepts, etc. quelque chose en nous n’est pas entièrement dupe: ça ne peut pas être aussi simple que ça, que passer gentiment d’un sentiment à un autre, de la rencontre d’une personne à une autre, d’une qualité de matière à une autre, d’une texture à une autre, d’un genre à l’autre, d’un règne à l’autre, etc. Il y a dans cette insinuation arbitraire et autoritaire de la langue quelque chose de l’ordre de la simplification, de la caricature. La mère engage son enfant dans une voie sécurisée qui lui assurera, s’il la suit bien, la réussite sociale, une forme d’intelligence indiscutable et indiscutée, la reconnaissance voire la soumission de ses semblables, etc. Mais en même temps, tout cela repose sur un mensonge initial, humain, voire humanisant et ce mensonge est le suivant: il y a hétérogénéité de nos flux de pensées et d’affects. De cette croyance en cette hétérogénéité induite par le principe même de la langue, tout s’édifie: nos relations, nos vies, nos envies s’organisent et se classent, comme les bons petits soldats d’une armée vouée à gravir les échelons, à connaître des expériences, à reconnaître des personnes « autres », à choisir une carrière, à avoir éventuellement des enfants, etc.
           

              Pourtant quiconque fait preuve d’un minimum d’attention perçoit bien que cette affirmation de la distinction des êtres, des sentiments, des expériences, des moments est totalement fausse. Des philosophes aussi précieux que Kant évoque à cet effet la « chose en soi », le Noumène, mais il l’évoque comme une expérience impossible à faire, ce qui n’est pas entièrement faux puisque en effet, ce n’est plus vraiment de « chose » dont il est question ici, ni même de monde, ou d’extériorité, encore moins finalement d’expérience. Il y a ce qu’on peut connaître et finalement dénaturer, humaniser, rationaliser: les phénomènes et il y a ce qu’il est absolument impossible d’expérimenter, de connaître: les choses en soi qui existeront toujours en amont de notre perception « praticable », « connaissable », humaine. Ce que nous pouvons comprendre de cette sensation, c’est ce que nos catégories vont en faire en tant qu’objet perceptible. De cet affect qui existe en lui-même tel que je ne le connaîtrai jamais, je vais faire cet objet distinct, séparé, différencié et je dirai que je perçois une chaise là où quelque chose de beaucoup plus trouble, confus, indéfinissable, quelque chose que l’artiste peint, dessine ou compose se fait jour (ou nuit).
        Evidemment ce travail humanisant de classification peut sembler anodin quand il s’agit d’une chaise, mais on réalise tout ce qu’il implique de plus préoccupant dans la distinction des genres, des espèces voire des ethnies, des sexes, des animaux, etc. Le principe de classification linguistique ne peut pas ne pas devenir discriminant voire stigmatisant, violent, porteur des germes de la destruction et de la défiance.
           
Une situation très courante de la vie quotidienne pourrait ici être utilisée en guise d’illustration: une vieille dame traverse lentement un passage clouté devant un automobiliste pressé par un rendez vous pour lequel il est déjà en retard. Pour tout un chacun, il y a un passage piéton + Un automobiliste + de l’énervement + Une vieille dame, + de la lenteur + beaucoup d’autres choses éléments matériels (une température, une certaine lumière, d’autres voitures éventuellement, d’autres affects, etc.) Si toutes ces distinctions étaient vraies, on ne voit pas du tout pourquoi l’automobiliste s’énerverait car le passage clouté n’est pas lui, la vieille dame est une vieille dame « autre », sa lenteur à elle ne le concerne pas, lui, pas plus que son rendez vous raté, les autres automobilistes, etc. Mais précisément l’existence séparée d’une entité qui serait dotée d’une identité propre et exclusive, limitée, est, en un sens, un leurre complet. Il ne se produit jamais que des évènements à l’intérieur desquels nous ne sommes et ne serons jamais autre chose que des composantes. Tout se mêle en un seul bloc d’espace temps à l’intérieur duquel la lenteur de la vielle dame se confond avec l’énervement de l’automobiliste (évidemment l’automobiliste pourrait avoir un autre affect, il le devrait d’ailleurs, mais cela ne change en rien l’intuition profonde de la seule véritable dimension «évènementielle » dans laquelle tout se passe en réalité et c’est bien de la durée plus que de l’espace. Quand nous croyons que des instants distincts se succèdent, nous percevons dans l’espace des flux qui se libèrent dans la durée et qui ne sont pas du tout discontinus. La langue et le conditionnement maternel du premier cri signifiant nous ont embarqué dans cette représentation là. Et finalement, c’est ça: parler voire croire qu’on a des choses « à dire ».
        C’est par rapport à cette conception, laquelle peut d’ailleurs, en l’occurrence, conduire l’automobiliste à insulter la vieille dame , qu’il nous faut « faire silence ». Comprenons nous bien tout ce que ce silence des hommes impliquent en terme d’engagement? Cela revient ni plus ni moins à se tourner vers tout ce à quoi l’écrasante majorité des humains renoncent, en se soumettant au pré-conditionnement de la langue. Evidemment une objection ne peut pas ne pas s’imposer ici à l’esprit de tout lecteur attentif de ces lignes, à savoir que le raisonnement qui précède vient bel et bien d‘être formulé par de « la langue » et donc que Roland Barthes a parfaitement raison d’affirmer que la langue est sans extérieur et qu’il n’y a pas pour l’homme de « hors langage ».  Mais peut-être pouvons nous travailler notre rapport à la langue de telle sorte qu’il s’oriente moins vers la demande de sens que vers l’exploration artistique d’un «  faire signe » beaucoup plus gratuit, beaucoup moins revendicatif voire dépourvu de la moindre velléité de pouvoir. Plutôt que de s’affirmer dans l’univers, il s’agirait ni plus ni moins que de célébrer le monde, faire « acte de présence » au monde (et c’est dans ce degré zéro de l’affirmation de son humanité que pourrait résider notre capacité à faire une oeuvre d’art)
             
Pour résumer cette perspective dont l’objectif est de briser le cycle infernal du Deinos, elle consiste donc à remonter à la source même de ce qui fait de l’être humain une créature auto-créatrice capable non seulement de faire advenir son propre monde dans le monde par la technique mais aussi de métaphoriser tous les affects premiers, toutes les excitations nerveuses, toutes les sensations pour les transformer en énoncés de sens, de communication, en « vouloir dire » humain. C’est bien, comme Nietzsche l’avait déjà remarqué à partir de cette métaphorisation que quelque chose comme un processus d’auto-création commence. De tout affect l’homme fait un prétexte à constituer un « groupe de discussion », comme s’il n’y avait là que « matière à commentaire ». Autrement dit, « que le monde soit », c’est ce que l’homme aborde comme l’occasion d’en parler plutôt qu’en tant que matière à vivre, voire à exister. Mais pour explorer cette deuxième possibilité, il faudrait précisément explorer tout ce que le texte d’Alain indique en l’excluant radicalement. Il apparait alors que nous naissons d’abord dans un monde choses avant d’apparaître dans in monde de signes et plus encore qu’un monde choses (parce que les choses portent déjà dans le principe même de leur distinction le sceau de la langue) un monde d’affects. Nous venons au monde d’une texture d’affects confuse, indéfinissable, dynamique et mouvante plutôt que dans une société de signes reconnaissables. C’est bien là que réside  le véritable dehors et l’authentique scandale: naître ce n’est pas d’abord se faire reconnaître par ses semblables, c’est faire l’expérience radicale d’un Dehors, d’être soi-même  un Dehors, de se méconnaître donc. Quiconque explore cette réalité en allant résolument en sens inverse de la voix royale et humaine désignée par Alain prend un risque donc, mais ne sommes-nous pas en train de vivre les conséquences ultimes de cette prétendue voie royale? Celle du Deinos?
            Pour explorer, autant qu’on le peut par des mots, cette autre voie, il convient de lever un paradoxe, et personne mieux que Bergson ne sera à même de nous le faire comprendre. Chacun réalise parfaitement ce que Bergson veut dire quand il évoque l’illusion dont les mots sont les opératoires à chaque fois qu’ils segmentent la ligne continue de nos sentiments.  J’utilise des mots qui me font croire que ma joie d’hier n’est pas ma peine d’aujourd’hui alors que nécessairement il y a dans ma peine d’aujourd’hui un peu de ma joie d’hier. C’est ce nécessairement qu’il nous faut suivre mais en mesurant à quel point cette analyse Bergsonienne ne concerne pas uniquement la trame de nos états d’âme mais pareillement celle de tous nos affects, et de tout ce qui nous fait croire à des distinctions sans exception. Ce qu’il y a dans le monde c’est d’abord et finalement seulement des affects et nous, en tant que personne ne faisons que consister dans ces transitions, dans ces liens, dans ces zones de voisinage affectives, sensitives qui ne cessent de tisser laborieusement la texture même de ce qu’être-au monde désigne pour tout ce qui fait partie intégrante de ce monde (animaux, végétaux, forces physiques, planètes, etc.).
                
Peut-on vraiment réaliser tout ce que cette perspective suppose? Pour l’écrasante majorité des humains, la description de leur journée consistera dans des rencontres avec d’autres humains, dans des activités humaines ayant un sens humain et leur permettant de s’intégrer davantage dans la communauté des hommes. Prendre au pied de la lettre cette évidence au fil de laquelle nous sommes au monde avant d’être à la société humaine impose de fixer son attention sur ce fourmillement d’affects multiples et sans pause aucune au gré desquels nous traversons des voisinages d’affects avec des atmosphères, des lumières, des températures, des densités, des animaux, du soleil, de la pluie, du vent, de l’herbe, des arbres, etc. (Évidemment rien ne saurait compléter correctement cette première tentative de liste). Nous vivons toujours d’abord en contact avec du non-humain, et c’est là que nous nous constituons du moins que se tisse le fil de nos vies. C’est exactement ça que Deleuze appelle le « devenir » notion à l’intérieur de laquelle toutes les combinaisons sont, non seulement possibles, voire justement pas du tout mais possibles mais constamment et terriblement « réelles ». C’est ça «  la vie » et c’est pour cela que Cézanne dit que « c’est effrayant » pour qui sait voir. On peut ainsi parler de « devenir animaux » pour les humains (mais aussi pour les animaux eux-mêmes), de « devenir femme » pour les hommes (et pour les femmes), etc.

                 


Le fond du paradoxe qu’il faut lever ici est le suivant: on ne rencontre vraiment que du dehors, du non-humain, mais on ne le rencontre qu’en le devenant, et par « devenir », il faut entendre ce voisinage entre deux êtres ou éléments qui précisément ne sont « deux » qu’au regard de l’effet illusoire et falsificateur de la langue. Devenir et rencontrer désigne exactement la même expérience: celle du Dehors, de la non-humanité fondamentale au gré de laquelle nous nous constituons et nous nous constituons en tant que devenirs avant d’endosser le masque de l’humanité. Lever le masque c’est découvrir un fourmillement monstrueux de meutes, de noces barbares, de voisinages d’affects chaotiques et mutants proprement irreprésentables et méconnaissables.  C’est sur le fond de cette monstruosité que nous construisons l’artifice social de nos «  visages » ou de nos profils humains, mais il se pourrait que cette trame monstrueuse soit en réalité plus pacifique et inoffensive que nos visages précisément parce que ces derniers exigent de se faire reconnaître (on mesure ici à quel point la philosophie de Deleuze est à l’opposé de celle de Lévinas), alors que nos meutes silencieusement se libèrent et s’expriment toujours clandestinement dans le creuset des oeuvres.
            Peut-être la direction qu’il nous reviendrait de suivre pour échapper à l’impasse du Deinos nous apparaît-elle plus clairement désormais.  Il n’est plus question de nous affirmer en tant qu’hommes, de remplir le silence du monde par nos bavardages incessants via le réseau, sur des épiphénomènes (épiphénomènes: phénomènes tout petits) dont, au sens propre, nous nous faisons un monde pour alimenter notre narcissisme congénital. Mais il convient plutôt de chausser des lunettes d’artistes, des yeux de peintres, de musiciens, de réalisateurs ou d’écrivains pour prêter attention à ces devenirs multiples et incessants de meutes qui sans cesse composent la trame grouillante de notre présence au monde, laquelle ne saurait en aucune façon se résorber, se limiter et encore moins se contraindre à être seulement « humains ».
Conclusion
        Nous réalisons ainsi à quel point Humanité, Violence et Histoire sont liées, si bien qu’il semble impossible d’envisager une histoire humaine sans génocide, sans démesure, sans tragique, sans absurdité, sans non-sens, ne serait-ce que parce que l’être humain s’est fait une profession de foi de donner du sens au non-sens, mais encore faut-il qu’il y ait non sens pour que cette dynamique « salvatrice » s’active. La seule possibilité de s’extraire de ce cycle si magistralement pointé par Sophocle réside non seulement dans l’art mais plus encore dans ce que Nietzsche désigne par le terme de « sur-humanité » et Deleuze « devenir ». Plutôt que de vouloir être humains, laissons nous dériver au gré de nos « devenirs-inhumains », lesquels sont légions et beaucoup plus pacifiques que toutes nos revendications et beaucoup plus silencieux que tous nos bavardages. Il est temps pour nous d’explorer attentivement et artistiquement ces zones de voisinage que nous partageons avec les animaux et ainsi d’entrer ainsi dans le silence habité des bêtes.



Cours en distanciel du 21/05/2021 de 15h30 à 16h25 Terminale 2: Science et Vérité

      

(Il serait vraiment intéressant et fructueux que nous, en 2021, nous efforcions de réfléchir à ces cinq caractéristiques, soit finalement 50 ans après qu’elles aient été écrites. Ainsi la 3e semble avoir pris une amplitude considérable au point d’ailleurs de faire de l’ombre à d’autres comme la 4 et la 5. La vérité est tellement banalisée et diffusée qu’elle devient l’objet d’une forme de marchandisation, de privatisation. La vérité passe du domaine public à une petite affaire privée dont tout le monde parle, dans une indifférence globale sur les réseaux sociaux. D’autre part, le passage de Donald Trump à la Maison Blanche a réalisé des bouleversements intéressants par rapport à la 4e caractéristique décrite par Michel Foucault, à savoir qu’un président D’État a clairement décrédibilisé l’autorité journalistique. On mesure bien ainsi à quel point les régimes de vérité peuvent être soumis à des variations en fonction des époques et des epistémès. Poser ainsi qu’il existe des vérités alternatives sur des faits pourtant posés est une thèse qu’aucun président n’aurait pu défendre avant Donald Trump. On peut également s’interroger sur tout ce que la pandémie a provoqué comme effets dommageables à la 4e caractéristique)
        De fait, la nature des travaux de Michel Foucault s’est portée vers un régime de vérité particulier qui est celui de l’aveu ou du "dire la vérité sur soi » avec tout ce que le christianisme a changé dans ce régime de vérité là (la confession). Il décrira lui même cette orientation de ces recherches de la façon suivante: « étudier la manière dont le sujet fait l’expérience de lui-même dans un jeu de vérité où il a rapport à soi. » en d’autres termes, Foucault s’interroge sur l’effet de contrainte d’une authentique présence à soi au sein même d’une registre de vérité dont la règle est de se rapporter à soi-même. » Jusqu’à quel point peut-on être la vérité qu’on dit sur soi ? Tout cela l’a conduit vers la fin de sa vie à se porter vers la «  parrhèsia » des grecs.  
        « Parrhêsia, étymologiquement, c’est le fait de tout dire (franchise, ouverture de parole, ouverture d’esprit, ouverture de langage, liberté de parole). Les Latins traduisent en général parrhêsia par libertas. C’est l’ouverture qui fait qu’on dit, qu’on dit ce qu’on a à dire, qu’on dit ce qu’on a envie de dire, qu’on dit ce qu’on pense pouvoir dire, parce que c’est nécessaire, parce que c’est utile, parce que c’est vrai. »
        Finalement, Foucault se porte ainsi vers un régime de vérité très particulier, l’un des rares à  pouvoir complètement contrarier, avec une certaine pertinence l’impératif moral kantien de dire la vérité quelle que soit la situation. En effet, nous pourrions reformuler le « dire vrai » de la parrhèsia en posant qu’il n’est plus question dans le cadre d’une vérité dont il serait posé qu’elle est celle d’un aveu que l’on fait de soi-même sur soi-même de « dire la vérité que l’on est mais d’être la vérité que l’on dit ». Dés lors, devant les futurs assassins de mon ami réfugié chez moi à leur insu, je n’ai pas à les informer de la situation qui « est » mais à être la vérité d’un discours qui ment sciemment, volontairement, « politiquement ». Ce dernier adverbe peut d’ailleurs ouvrir une voie tout à fait viable à la notion même de mensonge politique dés lors qu’il revient en fait à faire advenir une réalité inexistante au moment et à l’endroit où on l’énonce. Je suis la vérité d’un ami hors de chez moi, non pas qu’elle soit conforme à ce qui est mais je la fais advenir comme un « projet », comme la vérité que je porte en elle-même parce que c’est celle que je « veux », tout comme un politicien défendant l’Europe ou la décroissance « ment » si l’on se réfère à "ce qui est" mais profère (au sens étymologique: porter devant) si l’on s’accorde à poser l’existence d’un régime parrhèsiastique de vérité politique.
        Il existe bien ici un effet de contrainte mais il vient d’une réalité que l’on ne peut pas taire, d’une révélation ou d’une évidence que l’on ne peut pas ne pas exprimer. C’est comme un secret dont la justesse semble suffisamment hors de doute pour que l’on puisse continuer à le taire. Mais toute la question est de savoir si la différence de nature entre ces deux extériorités qui produisent ces deux effets de contrainte différents, à savoir celui de la cohérence d’un énoncé scientifique ou d’une expérimentation et celui de la parrhèsia définissent simplement deux régimes de vérité différents ou bien si l’un est plus pertinent que l’autre.
  


4) L’auto-indexation de la vérité par la science
        En un sens, toute la question est de savoir si la pratique scientifique peut ou pas résister à la critique de Michel Foucault lorsqu’il évoque « le régime scientifique d’auto-indexation du vrai ».  L’homme croit aujourd’hui en la science comme il croyait auparavant en la religion et évidemment le « comme » pose question, puisque il ne s’agit là, comme Michel Foucault nous l’a fait réaliser que de deux régimes de vérité différents dans leur nature même. Ce « comme » pointe  donc une comparaison quantitative mais pas qualitative. Lorsque Nietzsche affirme que « Dieu est mort », c’est exactement à cette passation de repères qu’il fait référence. Nous substituons un régime dominant de vérité à un autre mais ne s’agit-il vraiment que de ça?
        Pour répondre à cette question, il importe d’abord de définir la science. A quoi reconnaît-on d’une proposition ou d’un discours qu’il est scientifique?


1) Il est parfaitement rigoureux en lui-même. Il « se tient » pourrait-on dire vulgairement. C’est exactement ici le critère de la vérité formelle que nous retrouvons. Aucune thèse ne peut prétendre à un certain degré de scientificité s’il n’est pas animé par un esprit interne de cohésion logique entre toutes les propositions qui le constituent. Il n’y a pas de contradiction possible entre ces prémisses (ces postulats, ou ces principes) et ses conclusions. C’est le critère de cohérence interne (formel)


2) Il rend compte de la réalité. A cette cohérence interne qui la définit, une proposition scientifique doit rajouter le fait de s’accorder avec les faits tels qu’ils sont. C’est le critère de conformité extérieure.


3) Les propositions scientifiques, en tant qu’elles ne se conçoivent que sur le mode du général et non celui du particulier sont des « lois ». Ce qui les rend conformes à la nature c’est qu’elles formulent les lois qui s’y exercent. Par conséquent elles sont à même de prévoir les phénomènes. C’est le critère prédictif

4) Il existe un principe d’économie à l’oeuvre dans toute recherche de formulation de l’explication des faits. Cela signifie que moins on se trouve en situation de multiplier les présupposés à même d’expliquer des phénomènes plus on se rapproche de la pureté, de la simplicité d’une loi. On parle ainsi du « rasoir d’Ockham » du nom de Guillaume d’Ockham qui formalisa le premier ce principe. Un scientifique exprime avec rigueur une nécessité à l’oeuvre dans le réel ou dans la pensée. Cette nécessité sera d’autant plus irrécusable qu’elle sera moins soumises à des conditions de départ. On parle donc du principe d’économie (on peut parler d’une forme d’élégance).


5) Enfin le dernier critère est celui qui fut formulé par Karl Popper: une thèse est scientifique quand elle s’énonce dans une forme qui peut faire l’objet d’un test. Ce qu’un scientifique avance est non seulement une thèse formellement pertinente et cohérente mais aussi expérimentée, c’est-à-dire testée, sachant qu’aucune expérience ne prouvera jamais l’entière fiabilité d’une théorie. C’est donc moins le fait qu’elle ait été prouvée (et même pas du tout) qui fait la scientificité d’une thèse que le fait qu’on puisse la tester, ce que Popper appelle sa falsifiabilité.

  



            Il faut donc référer cette définition de la science à la situation actuelle et à ce que Michel Foucault appelle « le régime scientifique d’auto-indexation du vrai », c’est-à-dire, en termes plus simples, au fait qu’aujourd’hui, nous avons tendance à n’adhérer en toute dernière instance à une proposition que pour autant qu’elle est scientifique. Cela suppose une forme d’émancipation à l’égard de toute autorité politique ou religieuse et également une forme de désenchantement. Il est tout à fait pertinent de définir l’esprit de la science comme celui d’un scepticisme rigoureux et organisé. Une proposition est vraie quand elle s’impose à moi avec un degré d’évidence tel qu’il coupe court à toute spéculation, à toute divagation imaginaire, rêveuse, onirique, artistique. Quand on a le sentiment qu’une théorie est trop belle pour être vraie, c’est probablement qu’elle est fausse, c’est-à-dire que l’on n’a pas su retenir, contenir notre faculté d’espérance ou d’idéalisation du réel et que du coup, on s’imagine une réalité fausse mais arrangeante. La science jouit ainsi d’une réputation de rabat-joie qui dit la vérité (un peu comme Cassandre) . Ce qu’elle énonce est tellement dépouillé d’affects, d’imagination, de rêve, de joie porteuse que c’est vrai parce que désenchanteur. Nous revenons à ce qui a été évoqué au début: la science a la réputation de dire la vérité parce que finalement un savant ne dit jamais ce qu’il pense mais toujours ce qu’il ne peut pas ne pas penser parce que le résultat d’une équation n’est pas du tout ce que celle ou celui qui la calcule pense de l’opération qu’on lui propose mais exactement ce qu’il ne peut pas ne pas en conclure, une fois compris l’énoncé de l’équation.
            Cette vision de la science n’est absolument pas pertinente et la plupart des scientifiques sont les premiers à la contester notamment parce que l’imagination, la conception, l’esprit d’initiative et de conjecture (hypothèses) sont beaucoup plus importants que ne le croit l’opinion dans toute démarche scientifique. Mais avant d’argumenter dans ce sens, c’est-à-dire de démontrer que l’imagination est peut-être, contre toute attente, une faculté que le scientifique utilise davantage que l’artiste, il convient d’étayer cette conception de la science comme porteuse de « désenchantement ». Ce terme est celui qu’a utilisé le sociologue Max Weber pour exprimer en d’autres termes cette passation d‘autorités de la religion, la magie et la superstition à la science et au rationalisme. On remarquera ainsi dans la citation suivante à quel point le critère décisif de l’esprit scientifique est défini comme étant celui du prédictif:
         
    “‘L’intellectualisation et la rationalisation croissantes ne signifient donc nullement une connaissance générale croissante des conditions dans lesquelles nous vivons. Elles signifient bien plutôt que nous savons ou que nous croyons qu’à chaque instant nous pourrions, pourvu seulement que nous le voulions, nous prouver qu’il n’existe en principe aucune puissance mystérieuse et imprévisible qui interfère dans le cours de la vie; bref que nous pouvons maîtriser toute chose par la prévision. Mais cela revient à désenchanter le monde. Il ne s’agit plus pour nous, comme pour le sauvage qui croit à l’existence de ces puissances, de faire appel à des moyens magiques en vue de maîtriser les esprits ou de les implorer mais de recourir à la technique et à la prévision”

Questions (facultatives)

1) Si nous acceptons ce processus de Michel Foucault qui consiste à faire la généalogie de la notion de vérité, que peut-on en dire par rapport à notre présent, en 2021?  

2) Que veut dire Foucault quand il parle de "régime scientifique d'auto-indexation du vrai"?

3) Formulez, avec vos mots, les cinq critères qui définissent la scientificité d'une théorie. 

4) Pourquoi peut-on dire de la citation de Max Weber qu'elle affirme exactement le contraire de la thèse défendue par Bergson dans le texte proposé pour le dernier DM de philosophie?

mercredi 19 mai 2021

Cours en distanciel du 20/05/2021 de 10H08 à 12H00 Terminale 1: Science et Vérité

  

"L’intellectualisation et la rationalisation croissantes ne signifient donc nullement une connaissance générale croissante des conditions dans lesquelles nous vivons. Elles signifient bien plutôt que nous savons ou que nous croyons qu’à chaque instant nous pourrions, pourvu seulement que nous le voulions, nous prouver qu’il n’existe en principe aucune puissance mystérieuse et imprévisible qui interfère dans le cours de la vie; bref que nous pouvons maîtriser toute chose par la prévision. Mais cela revient à désenchanter le monde. Il ne s’agit plus pour nous, comme pour le sauvage qui croit à l’existence de ces puissances, de faire appel à des moyens magiques en vue de maîtriser les esprits ou de les implorer mais de recourir à la technique et à la prévision"
        Ce texte affirme quasiment point par point la thèse opposée à celle de Bergson telle qu’elle est développée dans « les deux sources de la morale et de la religion » (texte du dernier DM). Non seulement Weber semble vraiment adhérer à l’idée qu’il existerait des civilisations primitives et d’autres qui seraient « civilisées » mais il définit la science comme ce postulat à partir duquel on considère que tout peut s’expliquer rationnellement dans l’univers.
             
Un idéal prédictif et scientifique s’est substitué peu à peu à une perspective eschatologique et religieuse. En d’autres termes, ce passage d’une vérité de foi à une vérité rationnelle allant de pair avec un désenchantement du monde ne semble pas compréhensible si nous ne prenons pas en compte que c’est à partir d’un monde que la technique progressivement transforme. L’idée selon laquelle nous pourrions, comme le dit Max Weber, exclure du cours de la vie, de notre existence même, tout recours au surnaturel et à l’imprévisible ne peut être conçu qu’à partir d’un monde au sein duquel, de fait, les innovations techniques sont si présentes qu’au final plus rien ne semble vraiment y échapper à des desseins, des fonctions, des activités humaines.
        C’est là une remarque dont le simple « bon sens » voisine étonnamment avec une proposition extrêmement problématique. Que cet instant présent soit bel et bien présent, c’est une évidence qu’aucune explication scientifique chronologique ne peut vraiment épuiser. Qu’on explique par exemple la naissance d’un enfant par la reproduction ne rend pas compte du fait que l’existence « soit ». Nous ne sommes pas vivants seulement parce que nous avons des parents, parce qu’il nous faudrait alors remonter le fil des générations jusqu’à devoir convenir que l’incroyable c’est que la génération « soit ». La génétique peut m’expliquer le comment, elle ne peut rendre compte du « pourquoi? » de la génération. Peut-être n’y a t-il pas de pourquoi. Mais chacun conviendra que cette question du « pourquoi? » a à voir avec la religion, la spiritualité, éventuellement en philosophie,  avec la métaphysique (recherche des premières causes). Qu’il existe dans notre rapport au monde et à l’existence une part nécessaire et irréductible de croyance, de foi, c’est ce que chacune et chacun réalise dés lors que nous revenons à cette distinction du comment et du pourquoi.     
        Mais nous pouvons tout aussi bien appliquer le même raisonnement à l’instant à venir. Il n’est absolument rien dans cet instant présent qui me garantisse de quelque façon que ce soit la certitude de l’instant prochain. A parler strict, nous ne vivons que des fins de mondes possibles. Ce n’est pas du tout ici l’idée selon laquelle « tout peut arriver », c’est plutôt l’idée que tout arrive et qu’à ce « tout » qui, en cet instant, arrive peut succéder un « non-instant »  de « non-arrivée » de quoi que ce soit. Nous vivons sur le fond métaphysique de cette extrême fragilité là, de cette contingence angoissante fondamentale et constante (et Pascal ne cesse de nous le rappeler)
       
  Et c’est finalement sur elle que Descartes fait reposer l’une de ces démonstrations de l’existence de Dieu dite de la création continuée: « Et encore que je puisse supposer que peut-être j’ai toujours été comme je suis maintenant, je ne saurais pas pour cela éviter la force de ce raisonnement et ne laisse pas de connaître qu’il est nécessaire que Dieu soit l’auteur de mon existence. Car tout le temps de ma vie peut être divisé en une infinité de parties, chacune desquelles ne dépend en aucune façon des autres ; et ainsi, de ce qu’un peu auparavant j’ai été, il ne s’ensuit pas que je doive maintenant être, si ce n’est qu’en ce moment quelque cause me produise et me crée pour ainsi dire derechef, c’est-à-dire me conserve). En effet, c’est une chose bien claire et bien évidente (à tous ceux qui considéreront avec attention la nature du temps), qu’une substance, pour être conservée dans tous les moments qu’elle dure, a besoin du même pouvoir et de la même action qui serait nécessaire pour la produire et la créer tout de nouveau si elle n’était point encore En sorte que la lumière naturelle nous fait voir clairement que la conservation et la création ne diffèrent qu’au regard de notre façon de penser et non point en effet. »

 


(Dans la série "lost "de J. J. Abrams et Damon Lindelof, on peut trouver une version intéressante et différente (voire opposée) de cette création continuée, les "disparus" sont contraints d'appuyer sur un bouton avant un laps de temps précis dont il voit s'écouler le temps sur un compteur et cela  indéfiniment. Il leur a été dit que s'abstenir d'appuyer sur le bouton entraînerait la fin du monde.  Damon Lindelof a également développé dans "The leftovers" une fiction vraiment saisissante et très philosophique sur la notion d'évènement et sur l'émergence toujours possible d'une réalité absolument irreprésentable pour tout esprit humain, en l'occurrence l'effacement littéral de deux millions de personnes de la surface de la terre)
         
La « démonstration » de Descartes consiste ici à diviser le temps et à pointer le fait qu’aucun de nous ne saurait, tout simplement par que nous ne sommes pas la cause de nous-mêmes, avoir de quoi dépasser cette division du temps en instant si ce n’est sous l’effet d’une causalité extérieure, laquelle ne saurait être autre que Dieu lui-même. A cette succession d’instants finis dans la fragmentation desquels nous existons il faut une cause infinie qui la transcende et insuffle ainsi de fait à chacune et chacun de nous sa continuité, de telle sorte que être créé et conservé ne constituent en réalité qu’une seule et même chose. C’est bien là de la métaphysique à l’état pur, mais en même temps, ce qu’il nous faut envisager c’est que cette thèse, que l’on y adhère ou pas, s’efforce de prendre à bras le corps une condition, une réalité que l’idéal prédictif de la science évacue.
        C’est sur ce point que le désenchantement du monde défini par Max Weber comme coextensif de la substitution d’un régime scientifique de vérité à un régime religieux pose réellement question car ce désenchantement en l’occurrence n’est pas assez « désenchanté » pour « encaisser » cette évidence métaphysique d’un instant présent pur, littéral n’ouvrant d’aucune façon la promesse d’un futur. C’est finalement sur ce point que l’opposition est la plus forte: la certitude selon laquelle l'instant à venir nécessairement "SERA" est une croyance, et tout le propos du critère prédictif de la science est de poser l’existence de lois en vertu desquelles certains phénomènes ne peuvent pas ne pas se produire étant entendu que d’autres faits les ont précédés (ce qui est aussi rationnellement incontestable qu’existentiellement sujet à caution)
        La science pose l’existence de lois s’effectuant dans la nature, lois dont la validité repose sur des prédictions confirmées ou infirmées par les faits. C’est en vertu de ce modèle d’intelligibilité du réel que la prévisibilité des faits apparaît comme une conséquence de la vision scientifique de l’univers. Une perception scientifique de la réalité est une vision au sein de laquelle n’importe quoi ne peut pas arriver, voire où étant entendu que telles causes ont été déclenchées il ne peut s’ensuivre que tels effets, par quoi demain est déjà en germe dans aujourd’hui. Et pourtant que demain succède à aujourd’hui demeure formellement du domaine de la croyance, puisque de fait demain est demain et donc pas encore « arrivé ». L’argument de Weber nous apparaît ici complètement inversé: c’est bel et bien la science qui enchante le monde et le rassure en lui faisant miroiter cet idéal prédictif à la lumière duquel rien ne peut advenir que sous l’effet de lois rationnelles, formulables, susceptibles d’anticiper sur ce qui va se passer.
          

Résumons: dans cet effet de désenchantement dont nous parle Max Weber pour expliquer le passage dans l’histoire d’un régime religieux de vérité à un régime scientifique (« Dieu est mort »), nous étions finalement tentés de voir une résurgence de l’effet de contrainte dont il était question au tout début du cours: dire la vérité, ce n’est pas dire la vérité qui nous plaît, ni même celle que l’on pense vraie, mais celle que l’on ne peut pas ne pas reconnaître comme vraie. La science consiste dans un mouvement de scepticisme organisé. Elle désenchante notre rapport au monde jusqu’à nous sommer de reconnaître l’efficience implacable et exhaustive de lois purement rationnelles susceptibles de tout expliquer de tout. C’est exactement là l’idéal décrit par Max Weber d’un regard scientifique sur un univers purgé de tout recours au surnaturel, au mythologique, au religieux.
               
Finalement cette conception semble reprendre l’affirmation de Galilée selon laquelle « la nature est écrite en langage mathématique. » Or deux arguments peuvent ici être invoqués pour contredire l’affirmation selon laquelle la science dirait la vérité de l’univers:
la possibilité que l’on puisse intégralement expliquer l’univers ne désigne pas du tout le mouvement de compréhension grâce auquel on rend compte que l’univers « soit ». On décrypte le « comment » de l’univers sans progresser dans son « pourquoi? »
Si la science en général et les mathématiques en particulier consiste à décrypter une réalité mathématiquement cryptée, la critique de la vérité par Nietzsche fonctionne à plein régime, rajoutant finalement un troisième niveau de métaphorisation aux deux premiers: de la sensation à l’image puis de l’image au mot, puis du mot à des symboles mathématiques entre lesquels on fait opérer la logique stricte mais propre à une pure rationalité humaine (et pas mondaine) de relations formelles.
        Le plus troublant ici est de constater que cette vision de la théorie scientifique « désenchantante » et rationnelle correspond parfaitement aux 5 critères de la scientificité sans pour autant échapper à la critique de Nietzsche. C’est comme si le scepticisme de la science n’allait pas cependant jusqu’à s’appliquer à ses trois postulats les plus fondamentaux:
- Celui de la causalité (loi)
- Celui de la prédiction
- Celui de la catégorisation linguistique ou symbolique

 


Questions (facultatives):

1) En quoi consiste le désenchantement du monde dont la science est la cause efficiente selon max Weber?

2) Pourquoi la théorie de la création continuée de Descartes remet-elle en cause la thèse Max Weber? Décrivez avec vos mots la théorie de la création continuée

3) Pourquoi peut-on dire que la causalité, la prédictivité, et la structure linguistique de la pensée sont des "impensés" de la Science (par impensés, il faut entendre des présupposés sur lesquels toute conception scientifique s'appuie sans démonstration, comme si cela "allait de soi")