Mais la question se pose alors de savoir si
c’est bel et bien ma conscience qui décrit l’espace de la seule authenticité
possible en ouvrant cette voie de la reconnaissance, de l’assomption morale, de
la responsabilité civique, de la volonté ou bien si ce ne serait pas d’abord la
vie collective, la pression des autres qui nous aurait imposé la conscience
comme seule et unique modalité d’être soi. Être soi selon Alain c’est être à
soi comme à un autre (division), mais dés lors ne suis-je pas condamné à ne
jamais être authentiquement moi ? Se pourrait-il que la conscience soit en
elle-même une aliénation, c’est-à-dire un processus qui nous rend, en
nous-même, étranger à nous-même ? (la conscience est-elle une condition ou
un produit ?) Est-il vraiment vain de chercher une autre voie pour être
nous-mêmes que celle de cette reconnaissance de soi par soi initiée par notre
conscience, ou bien pouvons-nous envisager qu’il existe précisément dans tout
ce qui échappe à notre conscience une authenticité de notre être ? Faut-il
se chercher soi-même par l’entremise de la conscience ou hors d’elle ? Ne
serait-ce pas cette liberté ouverte par le fait d’être conscient qui serait
précisément illusoire ? Nous nous
proposons ici de relier les questions de l’authenticité et de la liberté en
nous interrogeant sur la question de savoir si la conscience telle qu’Alain l’a
définie dans ce texte consiste bien dans cette ouverture qui nous offre une
marge de manœuvre de nous à nous mêmes dans laquelle s’effectue notre liberté,
ou bien si au contraire tout ce qui nous est présenté par lui comme libération
ne serait pas plutôt aliénation, de telle sorte que notre authenticité
résiderait dans ce qui en nous n’est pas conscient. Est-ce parce que nous
sommes dotés de conscience que nous sommes libres ou, au contraire, à cause
d’elle que nous sommes aliénés ?
Cet Autre que je suis à moi-même du fait de ma conscience :
est-il encore moi ou bien plutôt un étranger, la trace en moi de la pression
des Autres, l’impossibilité qui m’est imposée de me sentir et de me vivre comme
étant « Moi » ? A cause de notre conscience, notre existence est
un devenir, une aventure mais elle est aussi l’histoire d’un exil dont on ne
sait pas si, comme celui d’Ulysse, il se termine vraiment par un retour à la
« Mère Patrie »
à un foyer identitaire, bref à un « moi »
1) La sagesse et la conscience d’être ignorant - Socrate (470 – 399
avant JC)
La conscience vient du latin cum scientia qui
signifie avec savoir (en le sachant). Il n’existe pas vraiment d’équivalent en
grec. Par conséquent, il est difficile de dire littéralement que Socrate nous invite à être conscient de nous-même
mais philosophiquement cela ne fait
guère de doute. Dans l’article qu’il consacre à la figure de Socrate (dans son
livre : « Qu’est-ce que la philosophie antique ? »), Pierre
Hadot nous fait précisément comprendre tout ce que Socrate a apporté de nouveau
voire de révolutionnaire dans la conception que les grecs et plus
particulièrement les athéniens se faisaient du savoir. La nouveauté de cet
apport tient précisément dans la conscience, c’est-à-dire dans l’idée selon
laquelle la lucidité avec laquelle on est capable de réaliser qu’on est
ignorant est préférable à un savoir faux, trop encyclopédique ou simplement
voué à entretenir une bonne opinion de soi aux yeux des autres. Mieux vaut savoir qu’on ne sait pas
(conscience) plutôt que savoir mal ou s’illusionner totalement sur soi-même en
se faisant passer pour un savant, illusion dont on est soi-même dupe

(Petite parenthèse sur l’étymologie : si aucun terme ne
correspond explicitement à la notion de « conscience », l’acte par
lequel on se prend soi-même comme son propre témoin était désigné par le
mot : « suneidésis » (connaissance partagée, connaître avec). On retrouve assez souvent
dans l’écriture de Platon le mot « egkrateïa » qui désigne la
tempérance mais aussi le contrôle, la maîtrise de soi. Ces deux termes sont liés
à la conscience, mais il faut bien réaliser à quel point, avant Socrate,
l’esprit même des Grecs était plutôt tourné vers l’accomplissement d’actions
extérieures, glorieuses, politiques, guerrières, renommées, susceptibles de se
faire connaître et reconnaître des autres citoyens. La vie choisie par Achille
dans l’Iliade, courte mais légendaire (legenda, digne d’être lue) illustre
parfaitement cette tendance.)
A l’articulation de la science et de la
religion, se libère alors une place pour un nouveau type de savoir qui n’en est
à proprement parler pas un puisque qu’il se définit plutôt comme un amour de la
sagesse une « Philo (philein: aimer) / Sophia (sagesse). C’est la raison
pour laquelle Socrate reprend à son compte la maxime figurant sur le temple de
Delphes dédié à Apollon : « Connais toi toi-même et tu
connaîtras l’univers et les Dieux ». La vérité sur l’univers et sur les
Dieux est moins dans cet univers même ou dans les Dieux eux-mêmes que dans
l’attention que le sujet en quête de savoir porte à lui-même. Nous retrouvons
l’origine de ce qu’Alain veut signifier quand il affirme que la conscience
n’est pas immédiate puisque elle se définit par cette capacité du sujet à
intercaler entre lui et l’univers et les Dieux cet espace d’un rapport à soi
authentique. Nous sommes à nous mêmes avant d’être au monde.

Peut-être faudrait-il avoir assez de recul par
rapport à la « légende » de Socrate pour voir cette sagesse comme une
« trouvaille ». Il est, avant tout, quelqu’un qui a perçu dans les
modes de questionnement de son époque et de réponse à ces interrogations
quelque chose de falsifié ou d’insuffisant. Deux conceptions de la connaissance
avaient « voix au chapitre » durant cette période, celle que Pierre
Hadot appelle l’aristocratie du savoir, à savoir les présocratiques :
Héraclite, Empédocle, Parménide, des maîtres opposant leurs théories sur les
éléments à l’ignorance de la foule, puis les démocrates du savoir, les
sophistes qui monnayaient la transmission de connaissances en proposant à ceux
qui pouvaient payer des techniques permettant de donner l’impression d’être
savant. Mais pour Socrate, le vrai savoir n’est ni élitiste ni transmissible, il est ce qui
résulte d’un examen constant de soi. Le savoir n’est pas une
« chose », ni même un état ou une condition que l’on pourrait déterminer
une fois pour toute, c’est un acte de réalisation de soi à soi d’où il ressort
toujours qu’il est impossible de savoir « totalement », « absolument »
quoi que ce soit.

Dés que l’on adopte la modalité adéquate de
connaissance, on réalise que l’on ne peut rien connaître définitivement. Aucun
savoir ne peut se clore sur lui-même comme une chose qu’il nous resterait à
assimiler. Il n’est donc pas question de transmettre « quelque
chose », mais de susciter chez l’interlocuteur une sorte de fulgurance, de
réalisation soudaine de la juste situation dans laquelle on se trouve et dans
laquelle on consiste. L’idée de Socrate peut-être conforme à la formulation de
l’oracle est qu’une fois installé dans cette lucidité, dans cette conscience,
on jouit de tout ce que l’on peut savoir y compris sur le monde, y compris sur
les Dieux, lesquels sont moins à célébrer tels qu’ils sont qu’à resituer dans
le contexte du rapport au fidèle (l’essentiel n’est pas de savoir si les Dieux
existent vraiment mais si, croyant en eux, j’agis bien). Entre la science et la
religion, grâce à la philosophie, l'éthique s'insinue dans le savoir. Socrate pose la
question de l’Ethos, là où les présocratiques défendaient plutôt des théories
physiques et les sophistes des conceptions politiques.
Socrate n’enseigne rien donc mais interroge les
athéniens, au hasard de ses rencontres. Son objectif est de toucher, au fil
d’une conversation dans laquelle il met son interlocuteur en situation
d’exposer sa « pseudo-connaissance », ce point, cette zone
d’impuissance dans laquelle la personne questionnée devra bien reconnaître son
ignorance. Tout pour elle est dés lors inversé : ce qu’elle sait se trouve
être en réalité ce qu’elle ignore et ce qu’elle ignore l’occasion pour elle de
découvrir en elle un nouveau savoir : elle ne sait rien mais savoir qu’on
ne sait rien, c’est déjà quelque chose. Quoi ? Une prise de conscience de
soi. Ce qu’elle ignore lui permet de savoir qu’elle ignore, c’est donc un
savoir. Dans le dialogue de Platon : « Théétète », Socrate
affirme qu’il est « un
accoucheur ». « Ma mère, dit-il faisait accoucher les corps, moi je
fais accoucher les âmes. » C’est ce qu’il appelle la maïeutique (art
d’accoucher) : au fil du dialogue, l’interlocuteur naît à lui-même (nous
serions tentés de dire « revient à lui-même » mais nous nous situons
ici dans la période historique qui a inauguré ce type de savoir, comme si
Socrate libérait l’espace d’un nouveau rapport à soi que la plupart de ses
contemporains ignoraient ou faisaient sembler d’ignorer et ce serait justement la
dénonciation de ce déni que les athéniens n’auraient pas pardonné au
philosophe).

Dans le dialogue qui porte son nom, Ménon,
embarrassé par Socrate le compare très justement à une raie torpille, ce
poisson qui se défend en infligeant des électrochocs à son agresseur. Il s’agit
bien de plonger la personne dans un état de torpeur, de doute.
« L’interlocuteur de Socrate, dit Pierre Hadot, ne sait plus pourquoi il
agit. Il prend conscience des contradictions de son discours et de ses propres
contradictions internes. Il doute de lui-même (…) il prend de la distance
vis-à-vis de lui-même, il se dédouble, une partie de lui-même s’identifiant
désormais à Socrate dans l’accord mutuel que Socrate exige de son interlocuteur
à chaque étape de la discussion. En lui s’opère ainsi une prise de conscience
de soi. »
Finalement la révolution de Socrate réside dans le déplacement de
curseur de la notion de vérité dans le fil qui relie le sujet à l’objet :
il n’est plus question de connaître la vérité (objective) de l’objet mais la
vérité (éthique, sincérité) du sujet qui connaît ou qui ignore. Si je réalise
que j’ignore, je sais, si je sais sans me situer par rapport à ce savoir,
j’ignore.
« Je n’ai nul souci de ce dont se soucient
la plupart des gens, affaire d’argent, administration des biens, charges de
stratège, succès oratoires en public, magistratures, coalitions, factions
politiques. Je me suis engagé, non dans cette voie (…) mais dans celle où à chacun
de vous en particulier, je ferai le plus grand des bienfaits en essayant de le
persuader de se préoccuper moins de ce qui est à lui que de ce qu’il est, lui,
pour se rendre aussi excellent, aussi raisonnable que possible. »
Platon – Apologie de Socrate
Il y a
la connaissance que l’on « a » (savoir) et la conscience qu’on prend
de soi, laquelle nous impose non seulement d’être différent de ce que l’on
était avant mais aussi de nous impliquer de nous soucier de nous connaissant.
En clair il vaut mieux se soucier de ce
que l’on est plutôt que de ce que l’on a.

Aussi
dramatique qu’ait été historiquement la conséquence de cet appel au souci de
soi de la part de Socrate, à savoir sa mise en accusation par Mélétos
(orateur), Lycon (poète) et Anytos (politicien) et finalement son exécution,
elle revêt quelque chose d’assez prévisible, non seulement parce que la
nouveauté et le caractère atopique (marginal, décalé, impossible à situer) de ce
style de vie ont séduit de nombreux jeunes athéniens (dont Platon) mais aussi
parce qu’elle impliquait un bouleversement complet des valeurs et des
mentalités des citoyens d’Athènes. Lors de son procès, Socrate décrit
précisément quelles sont les circonstances qui l’ont conduit à adopter cette
façon de se comporter. Pourquoi interpelle-t-il ses concitoyens en les
interrogeant sur ce qu’ils pensent savoir, voire sur la matière dont ils se
considèrent comme les spécialistes afin de leur faire réaliser qu’ils n’en
connaissent rien et juste avant de les laisser dans cet état de trouble, de
doute où enfin ils se perçoivent tels qu’ils sont vraiment : à savoir
ignorants (mais conscients de l’être, donc sages en un sens, ou du moins
désireux de l’être) ? L’un des amis de Socrate : Khairephon , revient
du temple d’Apollon à Delphes où il a consulté l’Oracle en l’informant de la
réponse de la Pythie à la question qu’il lui a posée : Y’a-t-il en Grèce
un homme qui soit plus sage que Socrate ? La réponse de l’oracle dont
Socrate parle ici est donc négative.
« Considérez maintenant pourquoi je vous en
parle. C’est que j’ai à vous expliquer l’origine de la calomnie dont je suis
victime. Lorsque j’eus appris cette réponse de l’oracle, je me mis à réfléchir
en moi-même : « Que veut dire le dieu et quel sens recèlent ses paroles ? Car
moi, je n’ai pas l’impression d’être sage ni de prés ni de loin. Que veut-il
donc dire, quand il affirme que je suis le plus sage ? Car il ne ment
certainement pas ; cela ne lui est pas permis.» Pendant longtemps je me
demandai quelle était son idée ; enfin je me décidai, quoique à grand-peine, à
m’en éclaircir de la façon suivante : je me rendis chez un de ceux qui passent
pour être des sages, pensant que je ne pouvais, mieux que là, contrôler
l’oracle et lui déclarer : « Cet homme-ci est plus sage que moi, et toi, tu
m’as proclamé le plus sage. » J’examinai donc cet homme à fond ; je n’ai pas
besoin de dire son nom, mais c’était un de nos hommes d’État, qui, à l’épreuve,
me fit l’impression dont je vais vous parler. Il me parut en effet, en causant
avec lui, que cet homme semblait sage à beaucoup d’autres et surtout à lui-même,
mais qu’il ne l’était point. J’essayai alors de lui montrer qu’il n’avait pas
la sagesse qu’il croyait avoir. Par là, je me fis des ennemis de lui et de
plusieurs des assistants. Tout en m’en allant, je me disais en moi-même: «Je
suis plus sage que cet homme-là. Il se peut qu’aucun de nous deux ne sache rien
de beau ni de bon ; mais lui croit savoir quelque chose, alors qu’il ne sait
rien, tandis que moi, si je ne sais pas, je ne crois pas non plus savoir. Il me
semble donc que je suis un peu plus sage que lui par le fait même que ce que je
ne sais pas, je ne pense pas non plus le savoir.» Après celui-là, j’en allai
trouver un autre, un de ceux qui passaient pour être plus sages encore que le
premier, et mon impression fut la même, et ici encore je me fis des ennemis de
lui et de beaucoup d’autres. »
Platon (428- 348 avant JC)
« Quel sens recèlent
ses paroles ? » : l’appel à se soucier de soi-même plutôt qu’à
acquérir des honneurs, de l’argent, de la renommée naît d’abord d’une interprétation.
La totalité de ce passage extrait de « l’apologie de Socrate » de
Platon peut se concevoir comme une distinction des notions de sagesse d’une
part et de savoir, de science ou de savoir-faire d’autre part. Socrate ne
comprend pas cette parole de l’oracle (elle-même porteuse (interprète) de la
parole du Dieu Apollon). Il n’est pas « savant » et ne se connaît
aucune compétence de spécialiste en quelque matière que ce soit. Qu’est-ce
qu’un homme sage pour l’opinion courante ? Un physicien qui tente de
comprendre le monde, un homme politique qui parle en public et participe à la
gestion de la cité, un dramaturge qui essaie de comprendre les actions des
hommes ou de définir les critères de l’action noble, de l’excellence, etc.
Encouragé par cette
révélation, il se décide à la mettre à l’épreuve des faits, un peu comme un
savant de la science d’aujourd’hui qui tente une expérience pour savoir si son
hypothèse est plausible. Prenons l’exemple d’Anytos qui est probablement
l’homme auquel Il fait référence quand il évoque « l’un de nos hommes
d’état ». L’hypothèse consiste donc à poser qu’il existe une perspective
au gré de laquelle lui, Socrate, simple citoyen sans savoir ni compétence
affirmée dans quelque domaine que ce soit serait plus sage que cet homme,
pourtant grandement réputé et reconnu pour sa sagesse. Socrate va même jusqu’à
affirmer qu’il prend l’initiative du dialogue afin de se convaincre que
l’oracle a tort.

Mais l’expérience révèle en
effet quelque chose qui change la donne de l’hypothèse de départ, c’est qu’un
savoir à l’égard duquel on ne procède à aucun examen de soi est vain, caduque,
et finalement vide. Quelque chose pose problème dans cet étiquetage social et
professionnel par le biais duquel un tel va s’affirmer comme le spécialiste du
gouvernement de la cité, tel autre de l’art de la guerre, tel autre de l’art de
discourir, etc. Si je participe au
gouvernement de la cité sans être conscient de cette charge, c’est-à-dire sans
me positionner constamment par rapport à cette tâche, je peux sombrer dans la
démesure de la croyance en la maîtrise absolue comme s’il existait quelque part
une clé de cette capacité qui serait en ma possession et je finirai par être
dupe de cette illusion et par tromper également ceux qui croient en moi. Ce
n’est pas que cet homme soit totalement dépourvu du savoir qu’il prétend
posséder, c’est qu’il en aborde la pratique d’une mauvaise façon :
techniquement et non consciemment, comme s’il s’agissait d’une chose que l’on
pourrait avoir et non d’une tâche au regard de laquelle il s’agit de mesurer
son être, de l’évaluer, de le questionner.
Une connaissance que l’on
se contente de retenir et de transmettre afin de s’imposer aux autres comme
savant est obsolète, nulle. « Science sans conscience n’est que ruine de
l’âme », comme dira Rabelais bien plus tard. Anytos a des connaissances
mais ce savoir est en réalité ignorance parce qu’il n’est pas l’objet d’un
questionnement par la conscience, suis-je vraiment conscient de ce que je
prétends connaître ? Peut-on dire d’Einstein qu’il fut vraiment conscient
de la formule rédigée E=mc 2 telle qu’il la publie dans son article sur la
relativité restreinte ? Pas entièrement puisque il n’a cessé d’affirmer
qu’il ne l’aurait jamais fait paraître s’il en avait deviné les conséquences
(bombe nucléaire), conséquences qu’en un sens il ne pouvait pas scientifiquement
ignorer. Ne s’est-il pas menti à lui-même en faisant semblant de ne pas se
rendre compte des possibilités terrifiantes ouvertes par une telle
équation ?
Quelle que soit l’étendue
d’un savoir, ou la compétence d’un savant, il existe un autre rapport que celui
qui relie le savant (Einstein) à son objet (la physique) soit la relation du savant à lui-même par
rapport à l’objet. En publiant ce principe d’équivalence entre la masse et
l’énergie, Einstein est indiscutablement un savant mais il est aussi un savant
qui a manqué de sagesse.
L’oracle a mis Socrate sur
la piste d’un certain genre de connaissance totalement nouveau, un savoir qui
n’est pas assimilation mais plutôt coïncidence : toi qui prétends savoir
ceci ou cela, te connais-tu toi-même dans le mouvement de ce savoir ou te
laisses-tu duper par lui, par la renommée qu’elle te donne aux yeux des autres,
par la bonne opinion qu’elle te permet d’entretenir vis-à-vis de
toi-même ?
C’est en ce sens qu’il y a
une forme d’ironie dans la maïeutique de Socrate car il se prétend ignorant de
tout savoir en commençant le dialogue, mais il ne précise pas qu’il n’est pas
question du sens habituel de savoir, soit posséder des connaissances.
L’interlocuteur pense ainsi lui rendre service en lui transmettant cette connaissance
qu’il possède en tant que spécialiste : « moi, soldat je vais te
dire ce qu’est le courage puisque c’est mon métier d’être courageux. » et
Socrate aura beau jeu dans le dialogue de faire comprendre au guerrier que
c’est peut-être son métier mais ce n’est pas « son être », qu’il est
courageux par obligation, professionnellement, accidentellement pourrait-on
dire mais sans jamais s’être vraiment interrogé sur cette qualité.
Pierre Hadot décrit ainsi
la maïeutique : « Socrate ne sait rien. Il sait qu’il ne sait rien. A
la fin de la discussion, l’interlocuteur n’a donc rien appris. Il ne sait même
rien du tout. Mais pendant tout le temps de la discussion, il a expérimenté ce
qu’est l’activité de l’esprit, mieux encore, il a été Socrate lui-même, c’est-à-dire
l’interrogation, la mise en question, le recul par rapport à soi, c’est-à-dire
finalement la conscience. »
Mais alors, comment
pouvons-nous comprendre que l’interlocuteur en question ne soit aucunement
reconnaissant à Socrate de l’avoir ainsi éclairé, ramené à
lui-même : « ici encore, je me fis des ennemis de lui et de
beaucoup d’autres » ? Comment en vouloir à Socrate d’avoir révélé en
soi une nouvelle modalité d’adresse à soi, une conscience qui nous permet de ne
pas nous tromper sur nous-mêmes ?
Pour la même raison que
celle qui conduit, dans un tout autre contexte (Matrix), Cypher à retourner
dans la matrice pour jouir d’un bonheur artificiel et programmé. Quelque chose
de « l’appel à être » de Socrate porte atteinte à la tranquillité
fonctionnelle et normative de la vie citoyenne puisque il appelle le soldat à
une autre maîtrise que celle du métier de soldat, le dirigeant à être autre
chose qu’un simple dirigeant « technique ». C’est ce que Kierkegaard désignera
du terme d’appel à l’individu. Nous retrouvons exactement l’expression de cette
gêne, de cet embarras que provoque l’appel à la conscience au cœur de la cité
dans cette remarque où Nietzsche décrit l’homme selon Schopenhauer isolé dans
l’ignorance de ses contemporains : « Sous cent masques divers, jeunes gens, adultes, vieillards,
pères, citoyens, prêtres, fonctionnaires, marchands font la parade et ne
songent qu’à la comédie qu’ils donnent ensemble sans penser le moins du monde à
eux-mêmes. A la question : « pourquoi vivez-vous ? »
ils répondraient aussitôt avec orgueil : « pour devenir un bon citoyen,
un savant, un homme d’état ! » « Toutes les institutions
humaines ne sont-elles pas destinées à empêcher les hommes de sentir leur vie,
grâce à la dispersion constante de leurs pensées. » « La hâte est générale parce que tous
veulent s’échapper à eux-mêmes. »
Nietzsche exprime ici une
perspective fondamentale : se pourrait-il que « l’appel à être »
de Socrate, « à se connaître soi-même » soit précisément ce que nous
nous efforçons de faire taire en nous, de recouvrir derrière des impératifs
professionnels, sociaux, politiques parce que quelque chose de cette injonction
nous tétanise et nous terrifie ? Nous saurions bien en nous-même qu’il n’y
a pas de plus grande affaire que celle-ci : « sentir sa vie »
comme dit Nietzsche, être conscient de soi en toute occasion mais nous
préférerions nous disperser dans les affaires publiques, nous divertir en
jouant un rôle sur l’échiquier de la vie sociale, incarner un personnage.
Un problème se pose ici
néanmoins, problème que Nietzsche a parfaitement relevé, c’est que la
conscience est exactement ce sans quoi il nous serait impossible de jouer cette
comédie. Le philosophe allemand a toujours été à la fois fasciné par la figure
de Socrate et agacé par elle, par le souci des valeurs et la tournure morale de
l’injonction Socratique (mais c’est peut-être le Socrate de Platon qui lui pose
ce problème). Il ne pardonne surtout pas à Socrate d’avoir donné à la
philosophie une dimension « humaine, trop
humaine ». Socrate a anthropocentré la philosophie alors que nous
devrions peut-être, au contraire, nous situer d’abord comme pris, au même titre
que toute chose ici présente dans l’univers, dans un complexe de forces
physiques au fil desquels se dessine notre existence. Nietzsche apprécie
l’appel à l’individualité mais pas à l’humain. La conscience se trouve être à la fois ce par
quoi l’individu se saisit lui-même et se libère des fausses occupations
imposées par la vie en cité et l’instance qui rend possible que nous jouions
cette multitude de rôles imposées par nos rôles, nos fonctions, nos préjugés,
nos images. Elle est à la fois ce qui rend possible notre aliénation et ce qui
nous en libère. Le problème Socrate reste entier et avec lui celui de la
conscience.
Pour résumer les points essentiels du texte de
Platon : Il convient de bien préciser la perspective
dans laquelle nous abordons cette référence à Socrate : nous nous
interrogeons sur la question de savoir 1) si la conscience nous permet de ne
pas nous tromper sur nous, si elle est la garantie d’une compréhension
authentique de soi-même 2) si elle nous rend libres.
Socrate,
indépendamment du fait qu’il n’a rien écrit, est présenté à la fois par Platon
et par plusieurs témoignages recueillis dans les œuvres d’Aristophane ou de
Xénophon, comme le défenseur d’une toute nouvelle modalité de savoir, ou plutôt
de sagesse que l’on peut sans aucun doute définir comme un appel à la prise de
conscience de soi : « Connais- toi toi-même et tu connaîtras
l’Univers et les Dieux. » (Oracle de Delphes)
Nous pouvons d’emblée
faire rétrospectivement (25 siècles) le lien entre le texte d’Alain et
l’extrait du passage de l’apologie de Socrate par Platon : la prise de
conscience impose une forme de défiance à l’égard de toute croyance en un
savoir absolu. Par exemple, un homme qui dirait qu’il sait tout sur les Dieux
se prendrait lui-même pour un Dieu et se tromperait sur soi. Tout savoir est
relatif en deux sens : 1) parce qu’il est partiel 2) parce qu’il est
d’abord une expérience, une relation. Par conséquent, ce qui importe dans le
rapport à cet objet, ce n’est pas tant lui que la lucidité sur le rapport que
l’on entretient avec lui. La clé de toute connaissance sur un objet extérieur
c’est nous-même, le rapport à soi.
Avec Socrate, nous
sommes donc confrontés au premier individu qui a saisi et défendu cette
modalité de connaissance et à l’effet que cela a produit sur ses contemporains.
Accusé par Mélétos,
Anytos et Lycon de corruption de la jeunesse et d’impiété ? Socrate
entreprend ici de décrire à ses juges comment et pourquoi il a défendu dans la
cité cette façon d’être à soi et surtout aux athéniens. Tout part finalement
d’une réflexion sur les nuances de sens de la notion de sagesse. Etre sage,
est-ce être savant ou habile ou doté d’un authentique
« savoir-faire » ? Socrate affirme qu’il s’est vu sommé
d’explorer cette notion à cause de la réponse de l’oracle à la question posée
par l’un de ses amis Khairephon : si Apollon dit que Socrate est l’homme
le plus sage de Grèce, c’est qu’il y a peut-être matière à s’interroger.
Socrate se questionne
et c’est pour cela qu’il va lui-même questionner. Comme tout savant, il ne se
lance pas dans l’expérience au hasard, il a une hypothèse à confirmer ou à
infirmer : en quoi serai-je plus sage que tous ces hommes connus et
admirés pour leur sagesse ? Y aurait-il une perspective au gré de laquelle
la réputation que l’opinion publique (Doxa) prête à une personnalité serait
fausse ?
La réponse est oui.
Cet homme d’Etat visité par Socrate croit qu’il sait et parvient à donner
l’impression qu’il sait mais, comme il ne doute jamais de ce savoir, il en est
dupe et donc est moins sage que Socrate qui, tout en ne sachant rien, sait
qu’il ne sait pas. Cet homme politique qui dirige ne se connaît pas lui-même
dirigeant, donc ne sait pas ce qu’il fait. Quelque chose l’aliène. Quoi ?
Les idées reçues, le regard des autres, l’orgueil, la prétention, la soif de
pouvoir et d’honneurs, etc.
Cette attitude de
Socrate va créer l’hostilité de nombreuses personnes (l’admiration de quelques
autres dont Platon lui-même). Deux raisons peuvent expliquer cette hostilité,
en plus de l’humiliation d’être publiquement réfuté par un homme du peuple,
mais il s’agit de deux raisons qui s’opposent : 1) soit on insiste à juste
raison sur la nouveauté radicale de ce type de savoir – Il s’agit de créer dans
une cité qui célèbre et excelle dans ce que l’on pourrait appeler la « sphère
publique », une dimension d’un tout autre ordre tourné vers le sujet plus
que vers l’extérieur, la gloire, l’efficacité politique : une sphère
privée 2) soit on relève que Socrate « appuie là où ça fait mal » et
qu’il incite ses concitoyens à se tourner vers ce qu’ils préfèrent ignorer
parce qu’ils savent très bien que tout leur empressement pour leur nom, leur
richesse ou leur réussite est seulement un moyen de se détourner de l’essentiel
(« divertissement » dira Pascal dans une autre perspective) .
Pour Socrate, il ne
fait donc aucun doute que l’on ne peut atteindre une connaissance de soi
authentique qu’à la condition de prendre conscience de soi. Que peut-on lui
opposer ? Que l’on ne peut peut-être pas miser autant qu’il le fait sur ce
« même » ou sur cette âme vers laquelle il faudrait toujours se
tourner. Socrate est mort par le poison mais n’aurait-il pas lui-même engendré
un poison bien plus venimeux qu’il aurait diffusé via Platon, via la
philosophie même chez les hommes : un examen de conscience perpétuel
susceptible d’engendrer l’indécision, la culpabilité, l’insatisfaction et
finalement le malheur.